Je viens de rédiger cet article pour le Journal n°17 des Allumés du Jazz qui sortira début décembre. Abonnez-vous, c'est gratuit ! Vous le recevrez par la poste.

Préchauffage

Les Allumés du Jazz ont décidé de lancer une réflexion sur les mutations en cours dont serait victime l’industrie du disque. Les nouveaux systèmes qu’elles induisent comme le téléchargement des fichiers audio et à terme la dématérialisation totale des supports (1) ne nous semblent pas représenter l’unique solution de production si nous voulons défendre la qualité artistique des œuvres, voire leur simple existence. De même, les goûts de nos auditeurs n’indiquent pas qu’ils souhaitent s’affranchir de la culture de l’objet auquel ils restent très attachés.
Le style des musiques que nous produisons est peu adapté à un saucissonnage par morceau, souvent formaté pour le passage en radio. Même si le téléchargement pourra à l’avenir se faire par album complet, nos publics ont de même toujours montré leur goût pour la qualité graphique des pochettes et leur réalisation matérielle. On a parlé de la disparition du livre, on voit aujourd’hui à quel point l’information était erronée. Par exemple, la qualité actuelle des fichiers MP3 ne sied absolument pas à la précision audiophile de nos répertoires et écouter la radio, même commandable en AOD (Audio on Demand) (2), n’a pas la même fonction que d’écouter un disque en suivant les notes de pochette le livret entre les mains. Encore faudrait-il soigner cette présentation pour rendre l’objet induplicable autrement que pour sa seule partie sonore. Créer le désir reste l’apanage du commerce, fut-il culturel !
Si les pouvoirs publics et les sociétés civiles embrayaient le pas de l’industrie discographique sans prendre en compte la spécificité de nos musiques, nous craignons que l’intégralité de notre secteur artistique ne disparaisse pour des raisons qui ne nous concernent que très peu. Quelques uns de nos distributeurs ont déjà fait les frais de cette mutation. Citons aussi l’exemple du CD-Rom d’auteur et culturel, disparu avec l’éclatement de la bulle Internet alors qu’il n’était absolument pas concerné par cette bulle spéculative (3) ! Tout le secteur du jazz et des musiques improvisées, pas seulement le disque mais tous ses acteurs, peuvent ainsi craindre d’être entraînés par une manipulation économique dont ils se sont pourtant toujours exclus pour des raisons artistiques.

Comment se faire plumer

Soixante dix millions de vidéos sont regardées chaque jour sur YouTube. Le français DailyMotion ou l’universel GoogleVideo lui emboîtent le pas. Google rachète YouTube. Les sites en question sont attaqués régulièrement pour utilisation abusive de contenus, mais comment contrôler un système conçu pour faciliter le partage des informations ? L’importance de cette délinquance organisée et suscitée, au moins sept millions d’internautes chaque jour, submerge les moyens de surveillance. Google aurait trouvé une solution en signant des accords de non-agression avec chaque major : 50 millions de dollars à chacune pour commencer, en attendant une part sur les recettes engendrées par la publicité qui va rapidement se mettre en place (bannières sur les sites, fenêtres pop-up, etc.). La plupart des majors auraient réinvesti leurs bonus dans YouTube avant son rachat, et les aurait récupérés juste après pour que ces fonds ne profitent pas aux ayant-droits (4) ! Warner et Universal sont devenus partenaires officiels de YouTube pour la musique, CBS et NBC pour la télévision. DailyMotion, 750 000 visites par jour, signe avec MTV, Universal, France 5 ou CanalPlay. TF1 lorgne sur la régie publicitaire de DailyMotion. Si tous ces sites aux apparences libertaires et généreuses signent des accords avec les « ayant-droits au gros catalogue », qu’adviendra-t-il des petits indépendants que nous représentons ?
On comprend mieux notre colère contre la loi sur le téléchargement votée par la France, une loi idiote, répressive et inadaptée, qui criminalise les internautes et ne permet pas aux artistes indépendants de subsister. Un système forfaitaire aurait pu permettre aux petits de subsister. Attention, dans les débats il est toujours exclusivement question de perception, alors que ce qui nous préoccupe réellement est la répartition des sommes perçues. Les partisans de la licence globale n’ont pas désarmé (5) Si les sites Internet de partage de fichiers signent avec les gros fournisseurs de contenus, nous ne donnons pas cher de notre peau. Les producteurs de jazz ou de quoi que ce soit qui n’est pas de la variété (format chanson) disparaissant, les musiciens ne pourront plus, dans un premier temps, que se tourner que vers les réseaux de musique vivante, mais comment exister sans support de promotion et de communication ? Car si le disque disparaissait et si la plupart des sites de téléchargement ne promeuvent que le répertoire des majors, où trouvera-t-on la diversité qu’offrent les indépendants, les seuls à continuer de prendre des risques, à enregistrer de nouveaux artistes, à proposer des genres commercialement mineurs, tels le jazz et les musiques improvisées, mais aussi, par exemple, le classique et le contemporain ? Il y a bien la solution du site MySpace où des milliers de jeunes musiciens mettent en ligne quatre morceaux, pas plus, dans l’espoir d’être découverts par les majors, mais là encore cela ne peut fonctionner que pour les genres en vogue à la radio ou à la télé. Ciel, sommes-nous faits ? (6)
Si certains annoncent la mort du disque avec une inquiétude feinte, n’est-ce pas plutôt celle des indépendants qui est visée, avec tous les répertoires qui ne rapportent pas suffisamment à l’échelle de la planète ? En pleine mondialisation, ce sont à terme tous les répertoires nationaux et régionaux qui pourraient être atteints, enterrés encore un peu plus profondément par la variété américaine qu’on a coutume d’appeler ici, avec pudeur, internationale.

Recettes

(1) La dématérialisation totale des supports devrait doucement nous amener à ne plus posséder chez soi qu’un système de reproduction et une télécommande reliée à une médiathèque babylonienne en ligne. Un téléphone portable pourrait très bien faire l’affaire, permettant de commander l’écoute de ce que l’on souhaite où que l’on se trouve, à la seule condition de se trouver à proximité d’un système de reproduction audiovisuel. Pour ceux qui souhaitent tenir entre les mains un peu d’information ou quelque forme graphique associée, deux solutions s’offriraient, la projection sur écran des éléments ou l’impression des fichiers relatifs par l’internaute motivé.
(2) L’A.O.D. comme la V.O.D. (Video On Demand) ressemblent à une radio ou une télévision dont on choisit le programme à la carte. On paye à la séance, séance qui peut commencer à la demande.
(3) La spéculation n’a pas changé depuis Zola. Son roman L’argent décrit très bien les mécanismes spéculatifs. La bulle Internet affectant les valeurs boursières technologiques dont l’indice est le Nasdaq a explosé en l’an 2000. À partir de 1995 le Nasdaq a été multiplié abusivement par 5 en cinq ans, grâce au libéralisme galopant, à un excédent d’épargne financière pour les futures retraites et surtout à une surcote des valeurs informatiques et de télécommunication faisant croire à une nouvelle révolution industrielle ! Tout a dégringolé lorsque les investisseurs se sont rendus compte que les bénéfices espérés n’étaient que chimère.
Tentons une explication simple des mécanismes de la Bourse, car s’il y a des perdants il y a aussi toujours des gagnants ! Il s’agit d’abord d’attirer les spéculateurs par d’hypothétiques profits juteux. Si ça marche, ça monte. Dans le cas contraire, ça descend. Le principe est monstrueux puisqu’il consiste essentiellement à s’enrichir sur le dos des petits actionnaires. Le système le plus simple est de vendre à la hausse et en quantité, ce qui produira immanquablement une baisse. Les petits actionnaires auront tendance à s’inquiéter et à suivre le mouvement en liquidant leur portefeuille, alors que l’action aura chuté, donc ils vendent moins cher et amplifient la chute du cours. Il suffira au gros actionnaire de racheter le maximum d’actions alors qu’elles sont en vente au taux le plus bas pour rafler la mise. L’action remontera, mais sa propriété aura changé de mains ! Pour les petits épargnants n’ayant pas la possibilité de diversifier suffisamment leurs placements toute erreur sera fatale. Pour les propriétaires du système, c’est tout bénéfice. On naît riche, on ne le devient pas.
(4) Sources : blog du 30/10/2006 du milliardaire Mark Cuban, et l’article de Bruno Icher et Frédérique Roussel dans Libération du 10/11/2006.
(5) La Spedidam publie plusieurs dossiers très complets sur le Peer to Peer.
(6) Le camarade Wiart rappelle que pour lancer un courant nouveau, il fut nécessaire d’associer un producteur puissant, une radio, un magazine et une salle de spectacles. Il pense aux années 60 quand s’associèrent Barclay, Europe 1, Salut les copains et l’Olympia. Nous n’avons rien de tout cela, et pourtant ! Lorsque tout semble foutre le camp, la solidarité laisse entrevoir un avenir rieur…