Jean-Jacques Birgé

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jeudi 31 mars 2011

45. Tous les grains du sablier


Même lorsque nous avancions dans le plus simple appareil, nous étions suivis. Jour et nuit. Nous n'aurions pu faire un pas sans compromettre nos rencontres. Comme la plupart des groupes de résistance téléguidés par des infiltrations, nous avions joué le rôle de poissons-pilotes, heureusement sans apprendre quoi que ce soit à nos marionnettistes qu'ils ne sachent déjà. Force d'avoir analysé les résultats réels, la plomberie avait fini par suinter. La Pia et l'Uto brouillent tous les signaux qui passent à leur portée. Sur de grands écrans 3D nous avions visionné les trajectoires glissant autour des navires comme s'ils en épousaient les formes. Nos implants avaient fini par se teinter d'une charge érotique, ne serait-ce que graphique, au moment-même où l'on nous en débarrassait !
Enfant, je possédais une petite voiture reliée à un tube aboutissant à une manette pour la conduire. Le câble beige, rond et épais, était trop court. Il fallait courir plié en deux derrière la 203 gris vert en plastique, cette raideur ôtant tout intérêt à mon cadeau de Noël. Je préférais mes Dinky Toys en métal capables de résister aux chutes de plusieurs étages. La peinture écaillée les rendait plus vraies encore dès que l'on s'allongeait à plat ventre sur le parquet ciré ou sur le zinc de la terrasse. Je produisais des accidents, enflammais les jeeps en plastique récupérées dans les paquets de lessive pour les laisser sur le côté de la route, en épis, faussement mal rangées.
Il n'y a de terrorisme que d'État. Nous ne sommes que des résistants à la petite semaine. Les grandes ont plus de sept jours à leur calendrier. Notre inorganisation nous avait longtemps épargnés. La Déesse a toujours dicté ses désidératas au gouvernement, son bras armé. Nous contentant de peu, nous avons échappé à son contrôle jusqu'à notre arrestation déguisée en élégante invitation occulte. C'est que, haut placé, on met les formes. L'illusion est toujours remarquablement entretenue. La télévision ressasse les préceptes de la démocratie comme le Christianisme avait prêché de hautes valeurs morales. Sauf que le peuple ne décide jamais de rien si ce n'est de sa vitrine de grand magasin et l'Église perpétue plus de crimes que tous les assassins de la planète réunis depuis la nuit des temps. Le système lugubre conçu par ses créateurs est au point. Si ce n'est l'arrogance de ceux qui en ont hérité il aurait pu se perpétuer des siècles encore jusqu'à épuisement. Les nantis vendent la liberté en promotion. La famine pousse les autres à se réveiller. Les programmes qui ont longtemps fait rêver provoquent maintenant rage et dégoût. Les vitrines de Noël sont remplies d'appâts qu'aucun des spectateurs ne peut plus s'offrir. La glace est pourvue d'un traitement anti-effraction les empêchant d'accéder aux présentoirs. Le système s'épuise de lui-même, incapable de résoudre ses contradictions. S'il ne saccageait toutes les ressources de la Terre on s'en amuserait tant les hommes jouissent plus de détruire que de construire. Mais les yeux des bestioles que nous choyons pour leur câlins ou leur viande expriment une détresse que l'on ne leur connaissait pas.
Max ressasse ces sombres pensées, tâtant le sable de ses pieds nus. Il pourrait s'inquiéter des traces qu'il laisse derrière lui, mais l'écume les engloutit aussitôt et les effrite. Max réfléchit au temps qu'il a fallu pour façonner chaque grain de sable. Il en suffit souvent d'un seul pour gripper la machine. En recroquevillant et détendant ses orteils comme s'il labourait la plage, Max s'identifie à l'un de ces grains dans l'histoire de l'humanité. Un peu plus il tournerait bouddhiste, s'il n'avait toujours fui les icônes. Et la moindre fédération lui donne des haut-le-cœur. Comment ménager sa quête intérieure et la nécessité de se regrouper pour vaincre le monstre ? Son individualisme lui semble aussi voué à l'échec que le collectivisme. Il fait face à la question sans réponse, la difficulté d'être, la marche à la mort qu'il est commun d'appeler la vie pour n'affoler personne. S'il était seul encore, mais il y a Ilona maintenant et Stella dont il se sait biologiquement responsable. Le suicide écarté, il lui reste le sable. Max s'accroupit. La nuit est tombée sans qu'ils y prêtent attention. On ne voit plus à deux pas. La chaleur que dégagent leurs corps leur permettait d'avancer ensemble, comme un seul homme. Ou une femme. Ça le reprend. Les grains de sable grattent ses genoux. Tout est envisageable. Le pire comme le meilleur. Ils auront tout vu. Si bien qu'aucun ne bronche lorsqu'un gigantesque engin lumineux traverse le ciel en direction de la Lune.

mercredi 30 mars 2011

44. Moutons noirs


Tout a commencé il y a si longtemps. Il faudrait tout reprendre à zéro. Tout avait commencé comme un mauvais rêve. Remettre tout à plat. Tout finira un jour. Ça penche. À dessaler. C'est sur les mers d'huile que les marins les plus aguerris attrapent la nausée. La nuit avait finalement cédé devant le jour, mais tout nous ramenait chaque fois au sous-sol. On croit avancer sur du solide, mais la terre s'enfonce sous ses pieds. On croit se souvenir, mais ce sont les images qui réinventent le passé. Max en possédait une jolie collection, des trucs pas croyables, certaines faisaient énigme, d'autres étaient trop évidentes. Mais toutes lui déliaient la langue.
J'ai cru à la magie du quotidien comme à la banalité de l'impossible. J'avais roulé ma bosse sans penser qu'à mon tour je serai roulé par les bosses. En jouant sur les mots j'ai découvert le sens caché des gestes. J'ai tenté de contourner l'obstacle mais l'histoire me rattrape lorsque je crois lui échapper. Personne ne sait prévoir les grands bouleversements. Je tenais trop à ma planète, peut-être parce que tu étais là, comme une étoile guidant mes pas. J'ai compris trop tard que la guerre ne s'était jamais interrompue, qu'elle servait toujours les mêmes intérêts. J'ai creusé avec mes ongles pour ne pas voir ce qui était écrit. Tout ce qui est produit est recyclé, même les déchets les plus toxiques, il n'y a pas de perte. Les suicides se sont accélérés. J'y suis passé à deux doigts. J'ai suivi les petits cailloux que vous aviez semés pour chercher le sens de la folie. Ils sont prêts à tout pour conserver le pouvoir. Prêts à détruire ce qui les alimente. Ce n'est qu'une question de temps. Ils ont aboli l'espace en l'unifiant. Après avoir tout rejeté j'ai sondé en moi pour savoir qui ils sont. Je me suis construit un radeau et j'ai laissé traîner mes filets. J'ai suivi les cendres de celles et ceux qui avaient emprunté le chemin avant moi. Si la combustion avait été complète je serais tombé entre les mains de mes bourreaux. J'ai scruté les yeux de tous ceux que je rencontrai, j'ai inspecté leurs mains. J'ai rêvé crever les nuages. J'ai pris la couleur de la muraille. Soudain je n'étais plus seul. Nous étions des milliers à courir. Nous sommes tombés dans les bras les uns des autres. Nous avons uni nos forces. Nous avons décidé de sauver notre terre exsangue. Le sort s'est inversé. Un seul aurait suffi. Nous formons un rhizome. Le ciel nous guide. Aucune puissance supérieure, mais nos émanations le zébrant, lui donnant sa couleur de merde, jusqu'à ce qu'il crève comme un furoncle. Nous avons commencé à désinfecter devant nos pas. Ilona m'y a aidé. Ilona a fait céder les plus forts, parce que ce n'est jamais une question de muscles. Ilona leur a fait croire alors qu'elle savait que c'est dans le lâcher prise que se dévoile la sortie de secours. Stella a fait fi de son affranchissement d'adolescente. Stella ne respecte plus les panneaux s'ils n'expriment pas d'abord une morale. Toutes deux ont fait sauter les fusibles prévus pour durer. Elles se sont enfoncées dans leurs propres ténèbres pour remonter à la lumière. Elles ont failli s'y noyer, mais elles n'ont jamais lâché la corde que les condamnés avaient laissé pendre pour qui saurait mieux qu'eux la saisir. Aucun n'avait pensé faire le tri entre le réel et la fiction. Aucun n'avait gravé les jours qui passaient sur les murs de leur prison d'azur. Aucun n'avait craint le silence. Ils savaient que la mer serait leur salut. Ils sont les témoins du massacre qui se prépare. Je me répète que j'ai le pouvoir de l'arrêter, comme chacun. Je n'arrive plus à dormir. J'ai des visions dès que je ferme les yeux, mais les bourdonnements d'oreilles ont cessé.
J'ai beau faire le tour, il faut que je regagne la terre ferme.

Rappel : le premier épisode a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction. L'ensemble sera constitué de 46 épisodes. Le précédent remontait au 24 décembre 2010.

mardi 29 mars 2011

Un jeune homme sous influence


De temps en temps nous plongeons dans le passé, feuilletant nos cahiers d'écolier, albums de photos ou boîtes à fourre-tout. Il faut parfois attendre des décennies, mais les accumulateurs finissent par rendre leur jus.
En juin dernier j'avais exhumé "les 10 vinyles que j'ai achetés pour leurs pochettes et dont la musique ne m'a pas déçu, bien au contraire, puisqu'ils sont à l'origine de ma vocation de compositeur" pour l'exposition Face B de Daniela Franco à La Maison Rouge. Étaient cités We're Only In It For The Money des Mothers of Invention, Their Satanic Majesties Request des Rolling Stones, le premier album des Silver Apples, Strictly Personal de Captain Beefheart and His Magic Band, Electronic Music de George Harrison, An Electric Storm de White Noise, The Doughnut in Granny's House du Bonzo Dog Band, The Academy in Peril de John Cale, Musics for Piano, Whistling, Microphone and Tape Recorder de Michael Snow et le premier album d'Albert Marcœur. Dimanche matin, jour propice à écouter des disques remisés derrière le divan, j'ai retrouvé d'autres albums qui m'ont influencé considérablement sans que je m'en souvienne. Je laisse pour l'instant de côté ceux de mon enfance, 45 tours et évocations radiophoniques, et mes premiers achats, Claude François, Adamo et les Beatles !
Parmi mes 33 tours achetés en 1968, Crown of Creation de Jefferson Airplane incarnait l'électricité du rock psychédélique, Have A Marijuana de David Peel and The Lower East Side l'agit prop de rue, In-A-Gadda-Da-Vida d'Iron Butterfly nos transes rituelles, In Search of The Lost Chord des Moody Blues le rock symphonique gentillet, mais ceux qui me marquèrent de manière indélébile furent plus certainement The Beat Goes On de Vanilla Fudge, incroyable remix romantique de tubes de tous les âges avec utilisation dramatique de voix historiques (Chamberlain, Churchill, Hitler, Roosevelt, Truman, Kennedy, etc.), d'interviews reconstitués et d'éléments hétérogènes, l'éclectique et expérimental Wonderwall Music de George Harrison, Beatle le plus proche de Revolution 9, et évidemment les deux précédents albums de la bande de Frank Zappa, Freak Out ! et Absolutely Free. De l'année suivante et malgré les griffures de Scat qui en avait bien esquinté les tranches, je reconnais Trout Mask Replica, chef d'œuvre de Beefheart, Umma Gumma de Pink Floyd juste avant que je les remplace par Soft Machine et Sun Ra dans mon panthéon, Family Entertainment de Family, rock progressif aussi éclectique (c'est un terme que j'apprécie, on l'aura compris ou entendu !) avec l'extraordinaire puissance vocale de Roger Chapman, Permanent Damage des GTO's (Girls Together Outrageously), un groupe de nanas déjantées produites par Zappa sur Straight.
Tous ces disques méritent d'être découverts ou redécouverts par quiconque s'intéresse à cette époque prolifique où l'imagination était au pouvoir, du moins dans la résistance. Il y en a beaucoup d'autres, c'est très personnel, je n'ai cité que ceux que je possède encore dans leurs versions vinyle avec leurs grandes pochettes de 30 cm sur 30 cm et qui ont influencé indirectement ma propre musique. L'esprit des jeunes gens est très meuble et les émotions imprimées à cette époque de formation sont souvent plus marquantes qu'on ne le suppose...

Photos prises à Marly-le-Roi en 1971 pendant le concours de l'Idhec

lundi 28 mars 2011

Le Hoax du Hoax


Sur le Net nous recevons régulièrement de fausses informations, canulars ou manipulations médiatiques, dont nous devons vérifier la véracité sur les sites de Hoax avant de les renvoyer à nos listes de mails amis.
Ces dératés ne sont pas l'apanage d'Internet à en juger par le manque de rigueur professionnelle dont a parfois fait preuve la presse papier (affaire du RER, cimetière de Carpentras, charnier de Timisoara, etc.). Essentiellement aux mains de quelques individus liés au pouvoir de l'argent et dépendant souvent des dépêches distillées par les organes gouvernementaux, la presse n'a hélas pas de leçon d'indépendance à donner aux blogueurs plus ou moins amateurs qui lèvent régulièrement des lièvres. L'attentat du 11 septembre en est la preuve flagrante, car si les théories conspirationnistes peuvent revêtir une part de fantaisie paranoïaque la version officielle est carrément invraisemblable.
Récemment la pétition sur l'interdiction des plantes médicinales à laquelle Thierry Thévenin a apporté un démenti et que Francis Giot, président de Nature et Progrès, a commentée, s'est avérée une manipulation. Elle n'est pourtant pas complètement à côté de la plaque et a le mérite de poser des questions sérieuses. Si la méthode ne se moquait pas des signataires crédules on pourrait aussi prétendre que prêcher le faux pour connaître le vrai fait quelque fois ses preuves !
Pour avoir régulièrement vérifié les mails alarmistes sur des sites de contrôle de ces canulars informatiques j'ai constaté néanmoins avec surprise qu'ils étaient parfois aux mains d'individus dénonçant des allégations pourtant véridiques ! Voilà environ deux ans que la droite a compris l'importance du Net et s'est mise à contre-attaquer. Des propos réactionnaires ont par exemple envahi les commentaires des blogs. Or rien ne prouve que les dénonciations de Hoax ne soient pas elles-mêmes des Hoax ! Il ne suffit donc pas de faire une recherche avec le sujet du mail acoquiné au terme Hoax pour être certain que la réponse soit juste. L'information est aujourd'hui un corps d'armée de plus en plus actif sur le terrain des nouveaux médias. Tel gouvernement crée de faux comptes, tel autre censure, tel autre encore inonde de Hoax nos boîtes à lettres et tous de faire de la rétention d'informations évidemment. Seul son propre discernement et une enquête un peu plus poussée permettront de trier le bon grain de l'ivraie. Rien d'exceptionnel, c'est à l'image de toute la vie politique où les candidats aux élections promettent à tire-larigot des réformes qu'ils ou elles ne pourront évidemment pas tenir.
Méfions-nous donc, un Hoax peut en cacher un autre !

samedi 26 mars 2011

Schizo pause


Mon délégué syndical saura-t-il imposer à mon patron des breaks de mon employé les samedis et dimanches ?
Le blogueur insatiable ressemble au travailleur indépendant dont la vie se confond avec sa passion.
En levant le pied le week-end, je repose également mes lecteurs...

vendredi 25 mars 2011

Mean Streets, film ethnique


Après la dégringolade des derniers films de Martin Scorsese, revoir Mean Streets permet d'apprécier l'authenticité et la sincérité du réalisateur à ses débuts. Film quasi autobiographique, du moins dans l'étude de son milieu social et de sa jeunesse dans le quartier italien de New York, le film possède une valeur documentaire exceptionnelle. Passé le conseil assaisonné que John Cassavetes lui donna à la sortie de Bertha Boxcar de faire ce qui lui plaît réellement, cette influence directe se fait sentir dans les plans à l'épaule, l'amitié virile des petits machos et les improvisations extraordinaires que ces deux phénomènes engendrent. Harvey Keitel y est extrêmement touchant et Robert De Niro une parfaite tête à claques, tandis que Scorsese étale ses doutes sur son ancienne attirance pour la prêtrise. L'aspect fondamentalement chrétien de son cinéma de gangsters m'a toujours empêché d'y adhérer totalement. Si l'hypocrisie de cette morale avec laquelle on s'arrange par la confession, le repentir, la punition et la rédemption me lève la peau, je me laisse porter par cette plongée ethnique comme dans n'importe quel film exotique. La magie s'évanouira hélas après Casino lorsque la rigueur du scénario et la manière de filmer s'effaceront derrière un classicisme arbitraire et un maniérisme tout aussi maladroit.
Les bonus publiés par Carlotta confirment mon sentiment, évocation de sa jeunesse par Scorsese, témoignages de son chef opérateur Kent Wakeford et du critique Kent Jones, reportage sur le réalisateur revenant dans Little Italy après le tournage et un autre sur ce que sont devenus les décors aujourd'hui, les home movies en Super 8 muets utilisés pour l'introduction de Mean Streets présenté ici remasterisé, etc. La version Blu-Ray offre en supplément Italianamerican, le moyen métrage tourné par Scorsese en 1974 avec ses parents. Mean Streets qui fut son premier succès l'année précédente est la pierre angulaire de tout son cinéma.

jeudi 24 mars 2011

J'avais annoncé la couleur


J'avais annoncé la couleur dès lundi matin. Mais étais-je déjà au bout du rouleau ou l'ai-je joué professionnel, attendant d'avoir terminé les sessions d'enregistrement avec mes deux camarades pour tomber malade ? Mes boyaux n'ont fait qu'un tour, mon nez s'est mis à couler en cascade, ma gorge a piqué droit vers le val d'enfer. Autant dire que ma nuit fut courte et agitée sans pouvoir m'en servir. J'avais pourtant enfilé ma combinaison anti-nucléaire pour les photos du trio dont nous n'avons toujours pas le nom (non, pas Maurice, surtout si c'est en peinture !). Sacha Gattino avait sorti sa parabole pour capter les signaux de l'espace, Birgitte Lyregaard fredonnait que ça sonnait fresh 'n chips et j'avais troqué mes claviers pour un cornet acoustique. On a mis dans la boîte un joli bouquet de fleurs séchées que l'on ressortira la semaine prochaine pour les tailler, histoire de les rafraîchir. Mon père aurait conseillé l'aspirine, comme pour les poissons rouges.
Le troisième jour, j'avais promis à Elsa de la conduire chercher des herbes aromatiques. Drôle d'idée alors que le panache nous passe au-dessus ! J'ai rapporté de la menthe marocaine, du thym, de la sarriette, de la sauge pour plaire à Françoise, deux sortes de basilic et de l'oseille. Il en faut toujours plus. D'autant que nous avons cafouillé en faisant les déclarations de l'assoc (pas de la sauce !) et qu'Audiens réclame des sommes indues sans qu'on n'y comprenne rien. On arrangera cela aux petits oignons. Comme si ce n'était pas suffisant, aux dernières tomates, des petites cerises qui montent, qui montent, qui montent, l'Urssaf nous gratifie d'un contrôle, rien de grave, mais du temps à perdre, et quand on a la tête dans le cirage la perspective de se plonger dans les comptes n'a rien de drôle.


Lundi, mardi, nous avions improvisé une quinzaine de pièces. Les plus courtes n'étaient pas les meilleures. On a fait un break en descendant sous terre parce que la musique de la ligne 11 qui mène au studio plaît à notre copine danoise. Comme Sacha incarne l'homme-orchestre au volant de ses machines virtuelles, je fais voler la poussière et exhume mon violon, les trompettes, l'entonnoir qui sonne comme une clarinette qui aurait attrapé ma crève et le melodica faisant chavirer Sonia qui nous tire le portrait par l'épier. Quitte à ne pas devenir millionnaires avec nos élucubrations de gamins farceurs et d'adulescents romantiques, autant se lancer dans du laboratoire, quelque chose de véritablement expérimental ! Cela ne signifie pas prise de tête, ce matin la mienne ressemble à une maracas et mon corps à un vibraslap, mais nous prenons le temps d'essayer des alliages inédits. J'ai enfin trouvé l'usage de mon filtre résonateur diabolique en y branchant le Kaossilator ; pour une fois la prudence s'impose ; à force de loucher vers les sub-basses qui dépotent, Vigroux avait fait sauté l'une de mes enceintes... Laisser de côté mes claviers me libère. Birgitte alterne rossignol milanais, flow downtown et l'indicible. J'aurais dû commencer par là.

mercredi 23 mars 2011

L'auteur de "Ça se mange !" ne s'y risque pas


Le photographe Neil Setchfield m'avait mis l'eau à la bouche lorsque j'avais vu ses images sur la double page de Libération : yeux de mouton, brochettes de libellules, tarentule frite, serpents grillés, etc. Hélas les choix de son recueil privilégient les photos crues et gore plutôt qu'ils ne suscitent la gourmandise ou la simple curiosité gastronomique. Les commentaires illustrent le titre Ça se mange, sous-entendant "mais je ne m'y risque pas !" On comprend vite en effet que l'auteur ne s'y est pas toujours frotté, loin de là. Il partage les préjugés les plus sommaires sur les pratiques culinaires qui ne sont pas les siennes. Les recettes sont bâclées et quelconques. C'est un livre typiquement anglo-saxon qui met dans la même marmite le lapin et l'étoile de mer, le chien et le calamar, les gésiers de poulet et le pénis de mouton. Le reporter ne s'est même pas donné le mal de goûter un steak de cheval ou des ris de veau, il l'admet lui-même. Défilent cocons d'abeilles, scorpions, violets, méduse, œuf centenaire, rat, mais aussi bulots, oursins, joue de bœuf, tripes et cuisses de grenouille. L'ouvrage reste marrant même si franchement paresseux (trois ou quatre marchés auront suffi), les textes sont idiots, les mises en scène animalières révulsives, la sélection très incomplète (peu de légumes bizarres, pas plus que de camembert ou de poisson cru !), et surtout ne sont pas abordées les raisons culturelles du rejet ou du délice. Je ne regrette pourtant pas mon achat, car il ravive ma mémoire sur mes excursions gustatives.
J'ai déjà raconté ici et mes aventures en la matière. Ce n'est pas forcément exquis, c'est toujours intéressant, car les us et coutumes des différentes peuplades auxquelles nous appartenons ont toujours une histoire. La consommation d'insectes, fortement protéinés, pourrait résoudre une partie de la pénurie alimentaire sur la planète, les algues sont chargées d'oligoéléments et les interdits renvoient le plus souvent à des pratiques ancestrales et des tabous religieux souvent anachroniques. Pour chaque mets existent l'art et la manière de le cuisiner. Le goût et, comme pour les Asiatiques, la texture mériteraient d'être abordés, car là résident les vraies énigmes et les territoires à explorer.

mardi 22 mars 2011

Mourir ? Plutôt crever !


Mourir ? Plutôt crever ! de la réalisatrice Stéphane Mercurio, sur son père Maurice Sinet dit Siné, est un film drôle et politique. La longue vie d'empêcheur de tourner en rond du dessinateur pamphlétaire offre suffisamment de rebondissements pour alimenter les 95 minutes sans ne jamais s'essouffler. De la guerre d'Algérie jusqu'aujourd'hui en passant par mai 68, Siné fut sur tous les fronts de résistance, liant amitié avec Prévert et Malcolm X, ne se laissant jamais museler malgré les procès et les menaces. Entouré par une bande de potes dont la solidarité s'exprimera magnifiquement avec le lancement de Siné Hebdo après son éviction scandaleuse de Charlie Hebdo par le fat dictateur Val (passé depuis à France Inter), il fait partie de ses vieillards indignes qui n'ont jamais déposé les armes tel Stéphane Hessel, capable de faire encore scandale pour oser remettre en question l'état colonialiste d'Israël. Ma mère avait vendu ses chats pitres en cartes postales. Plus tard j'achetai chaque semaine L'Enragé dont je conserve également pieusement la collection complète. Nous l'interviewames sur son lit d'hôpital pour le Journal des Allumés et je rempilai avec son dernier canard devant la stupidité de la Licra, BHL et consort, et même qu'on les sorte... La bande-annonce rend bien le feu d'artifices d'intelligence du vieil anar...


Le DVD des Éditions Montparnasse qui sortira le 5 avril offfre en plus deux dessins animés, Le monde de Siné et Ah ah ah ah ah..., le bouclage du dernier numéro de Siné Hebdo et quelques réactions à la sortie du film. Le CD des musiques de jazz accompagnant le long métrage ne me paraît pas indispensable hors contexte, mais il fait certainement tant plaisir au provocateur patenté. Je vois mal comment on pourrait refuser un bon swing au maître de l'uppercut.

lundi 21 mars 2011

Ella Fitzgerald à l'oreille des enfants


Nouvel opus à l'oreille des enfants, Ella Fitzgerald est le dernier né de la collection "Découverte des musiciens" chez Gallimard-Jeunesse. J'ai déjà relaté les précédents Louis Armstrong et Django Reinhardt astucieusement évoqués par Stéphane Ollivier dont le texte est cette fois porté par Élise Caron. Le CD de 40 minutes alterne la vie de la reine du scat, surnommée la Grande Dame de la chanson, et ses interprétations magiques des standards du jazz tandis que le petit ouvrage de 32 pages, toujours illustré par Rémi Courgeon et des photographies historiques, livre des pistes aussi ludiques que pédagogiques : "T'arrive-t-il de chanter quand tu es triste ? Y a-t-il des chansons en anglais, en espagnol... que tu aimes chanter même si tu ne connais pas la langue ? À toi de jouer ! Aimes-tu danser ? Le trac. Trouver sa voix. As-tu déjà chanté dans une chorale ?" Etc. Conclusion : It Don't Mean a Thing (if it Ain't Got That Swing), ça ne veut rien dire si ça ne swingue pas comme ça !

dimanche 20 mars 2011

À la télé, au cinéma, en dvd...


Bref survol de quelques films vus récemment à la télé, au cinéma ou en dvd, et qui ne feront l'objet d'aucun billet particulier... En vrac, à profusion et arbitrairement...
Ceux de 2010 :
Benda Bilili !** de Renaud Barret et Florent de La Tullaye, leçon de vie par un orchestre de musiciens congolais handicapés, sur le conseil de ma tante Arlette Martin, les bonus de ce film musical justifient l'achat du DVD
Le discours d'un roi (The King's Speech)* de Tom Hooper, beau numéro d'acteurs noyé dans de l'alexandredesplatitude
Hors-la-loi** de Rachid Bouchareb, bien meilleur que Indigènes et indispensable pour comprendre un passage caché de l'Histoire de France, Djamel Debbouze y est formidable
Les petits mouchoirs** de Guillaume Canet, un nouveau Sautet ou Lelouch qui se laisse regarder avec plaisir grâce à l'admirable jeu des comédiens, comme le précédent sur le conseil de Nicolas Clauss
Winter's Bone* de Debra Granik, plus drame que polar, bien poisseux, pas ma tasse de thé mais vraie ambiance
Inception* de Christopher Nolan, pour l'action et le Rubik's Cube du scénario
The Green Hornet° de Michel Gondry, catastrophique pantalonnade
The Social Network* de David Fincher, si vous ne connaissiez déjà l'investissement libidinal des sales gosses devenus les manitous du Net de de l'informatique
Black Swan° de Darren Aronofsky, un cliché machiste de l'univers de la danse assez tape-à-l'œil pour faire illusion, semble-t-il
Tamara Drewe** de Stephan Frears, sur le conseil d'Anna Prangenberg, une comédie réussie inspirée d'une célèbre BD
contrairement aux Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec°, plus nul tu meurs, une honte de plus à l'actif de Luc Besson, un sacrilège
Gainsbourg (Vie héroïque)° de Johann Sfar, sans grand intérêt, mieux vaut acquérir les clips publiés en DVD par Universal plutôt que ce manège de faux sosies
Detective Dee and the Mystery of the Phantom Flame* de Tsui Hark, prise en charge garantie, heroic fantasy avec des baguettes
City of Life and Death (Nanjing! Nanjing!)* de Lu Chan, épopée manichéenne chinoise anti-japonaise en noir et blanc, fastidieux
Tournée** de Mathieu Amalric, magnifiques premières trente minutes, mais la suite est paresseuse
Vénus noire° de Abdellatif Kechiche, c'est malhonnête de ma part d'en parler, j'ai calé à la moitié tant je m'ennuyais ; fiction de gauche, "le cinéma du réalisme citoyen" que critique Laurent Dubreuil dans les derniers Cahiers du Cinéma représente bien "le cinéma révisionniste" fustigé par Alain Badiou (dont les écrits sur le cinéma ont été récemment publiés)
Solutions locales pour un désordre global*** de Coline Serreau, le sujet est trop important pour que je n'en fasse pas un billet à part entière, à suivre
L'année précédente :
À l'origine*** de Xavier Giannoli, un film superbe qui nous interroge sur la manipulation des cerveaux disponibles dont nous pourrions être tous victimes à force d'illusions perdues, Cluzet en grande forme
I Love You Philip Morris** de Glenn Ficarra et John Requa, comédie irrésistible avec Jim Carey en escroc de haut vol, une histoire d'amour entre deux hommes, inspirée d'une histoire vraie comme le précédent
Le roi de l'évasion*** d'Alain Guiraudie, son meilleur de très loin, aucun poncif, du cousu main, à voir absolument comme celui de Giannoli
Violent Days** de Lucile Chaufour, un autre film français qui évite la sempiternelle bourgeoisie se répandant sur tous les écrans, la réalisatrice filme une classe sociale rarement vue au cinéma, prolos du Havre nostalgiques du rock 'n roll, le noir et blanc participe à la fusion de la fiction et du documentaire, et puis elle chante bien, rare chez les cinéastes
La cour des plaignants** de Zhao Liang, intéressante plongée dans la corruption chinoise filmée sur dix ans, terrible
Chéri° de Stephan Frears, adaptation de Colette totalement ratée, contrairement aux deux autres films du même cités ici
Chloe** d'Atom Egoyan, pour une fois bien meilleur remake que l'original (Nathalie* d'Anne Fontaine), contrairement à ce qu'a prétendu la critique ; à comparer les deux, bonne leçon de scénario grâce aux détails pour cette œuvre de commande
Et les plus anciens, par ordre chronologique inverse :
La révélation** de Hans Christian Schmid (2009), cette étonnante fiction est une dénonciation des magouilles politiques du Tribunal de La Haye autour des atrocités perpétuées en Bosnie
Missing (Sam hoi tsam yan)°, psycho-thriller de Tsui Hark (2008), si l'on fait abstraction du sirop mélo
7h58 ce samedi-là (Before the Devil Knows...)** de Sidney Lumet (2007), excellent polar avec Philip Seymour Hoffman et Ethan Hawke en mauvais fils
Ghosts of Cité Soleil** de Asger Leth et Milos Loncarevic (2006), musique de Wyclef Jean et Jerry "Wonder" Duplessis, documentaire époustouflant sur les bandes en Haïti du temps d'Aristide
Les faussaires* de Stefan Ruzowitzky (2006), intéressante anecdote historique sur des faux-monnayeurs juifs au service des Nazis
Les pommes d'Adam (Adams Äpplen)*** de Anders Thomas Jensen (2005), sur le conseil d'Anna, comédie dramatique politiquement incorrecte danoise qui mérite d'être redécouverte (et des pas mûres)
Imposture** de Patrick Bouchitey (2005), la classique intrigue en milieu littéraire est développée de manière originale, pas étonnant du réalisateur-comédien de Lune froide, intéressante approche du masochisme
Broken Wings** de Nir Bergman (2002), sur le conseil de Lucien Alfonso, très beau film israélien sur le désarroi de la jeunesse
Dirty Pretty Things*** (2002) de Stephen Frears, excellent polar londonien dans le monde des sans-papiers clandestins
La chatte à deux têtes** de Jacques Nolot (2002), film gonflé, entendre qu'il peut choquer beaucoup de monde car Nolot montre essentiellement les spectateurs d'un porno dans l'obscurité avec le ballet des travestis qui leur tournent autour, le film passe bien mais ça fait un peu mal
Chaos*** de Coline Serreau (2001), un de ses meilleurs films, Françoise m'en parlait depuis longtemps, la prostitution sous toutes ses formes, entre le thriller et la comédie de mœurs
Le huitième jour*** de Jaco van Dormael (1995), comédie salutaire où l'aspect populaire n'interdit pas la fantaisie
Once more (Encore)** de Paul Vecchiali (1988), cinéaste mésestimé ou méconnu avec pourtant à son actif plus de 50 longs métrages, une œuvre, inventive et subversive, coming out avec réminiscences ici de Jacques Demy, j'ai vu énormément de ses films dans les années 70-80 (Femmes femmes****, Corps à cœur****, Change pas de main**, La machine*...), mais j'ai découvert cet incontournable grâce à Fabien Béziat
Mon oncle d'Amérique*** d'Alain Resnais (1980), bien meilleur que dans mon souvenir, même si la psychanalyse est évacuée au profit des théories de Laborit, pourquoi faut-il toujours opposer au lieu de jouer les complémentaires ?
Série noire** d'Alain Corneau (1979), vu à l'occasion de sa mort sur le conseil de Pierre Oscar Lévy, dialogues de Georges Perec, déprimant et très réussi
Le malin (Wise Blood)° de John Huston (1979), il faut être nord-américain pour apprécier le délire préchi-précha
Affreux, sales et méchants° d'Ettore Scola (1976), le gros comique bien gras, même critique, m'est insupportable
Le privé (The Long Goodbye)*** de Robert Altman (1973), revu sur le conseil d'Elisabeth Lequerret, drôlement bien
L'attentat* d'Yves Boisset (1972), revu sur le conseil de Jacques Perconte, pas mal
Ubu enchaîné** de Jean-Christophe Averty (1971), un peu lourd, mais décapant
Mickey One*** d'Arthur Penn (1965), mon souvenir ne m'a pas trahi, super polar avec en plus la machine de Tinguely qui s'autodétruit en feu d'artifices
Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird)*** de Robert Mulligan (1962), sur le conseil de Vincent Segal, formidable pamphlet anti-raciste, les deux jeunes héros jouent aussi génialement que ceux de La nuit du chasseur****, étrangement méconnu en France
Po zakonu (Dura Lex)*, western constructiviste de Lev Koulechov (1926), décors d'Alexandre Rodchenko, moins enthousiasmant que nous l'espérions
Idem avec le premier volume de L'usage du monde*, où officient Julien Samani (Les hommes de la forêt 121, 2007), Serguei Loznitsa (Lumière du Nord, 2008), Wang Bing (L'argent du charbon, 2008) et évidemment Stéphane Breton (La maison vide, 2008, et La montée au ciel, 2009) dont les documentaires n'ont pas l'originalité de ses précédents***, c'est fort mais la complicité a fait place à la contemplation
La série Bored to Death* est sympa si l'on ne regarde qu'un épisode à la fois (26') de cette comédie déjantée, humour juif new yorkais, fumette et petites pépés, le générique est superbe comme souvent dans les séries américaines. On peut préférer Californication* ou, mieux, Breaking Bad**...
J'en oublie forcément.
En dehors de la saison 4 de Mad Men*** et de l'intégralité des comédies transgressives américaines**** conseillées par Jonathan Rosenbaum (dont le site est une mine), ceux qui m'ont véritablement accroché sont en rubrique Cinéma & DVD**** !

**** Chef d'œuvre *** A voir absolument ** A voir * Pourquoi pas ° À éviter

samedi 19 mars 2011

Retour au bercail (27)


Voilà. C'est fini. Les vacances sont terminées. Ce 27ème chapitre clôt cette série. J'aurais pu publier au jour le jour depuis les cafés et les hôtels où le wi-fi est partout gratuit en Asie, comme je le fais souvent lorsque je voyage, mais il aurait fallu que j'emporte mon ordinateur ou que je me connecte depuis des postes fixes, et surtout que je me mette systématiquement en chasse de cette liaison magique. Or si je suis parti, c'est justement pour fuir ce fil à la patte, cette perfusion quotidienne qui ponctue mes jours et m'esquinte la vue. J'avais besoin de vacances, surtout après le sprint de juillet ; pas moyen de récupérer depuis ; j'avais composé, interprété, enregistré, et ce avec des musiciens, monté sur les images et mixé la musique de 23 courts métrages en moins d'un mois, ce qui me laissait trois heures de sommeil par nuit. J'ai beau être un petit dormeur et faire des doubles ou triples journées de travail, par goût puisque j'ai la chance de faire de ma passion un métier, j'avais besoin de prendre l'air, de casser mes habitudes, de changer d'angle. Voyager dans des pays dont je ne parle pas la langue a toujours produit l'effet désiré. Cela ne m'a pas empêché de prendre des photos comme n'importe quel touriste et des notes sur le petit carnet que j'avais déjà gribouillé en janvier 2008 lorsque nous avions traversé le nord de la Thaïlande et le Laos.
Nous nous sommes reposés la première semaine sur une île thaïlandaise dont je n'ai jamais cité le nom par respect pour tous ses habitués qui m'ont demandé de le taire par crainte d'afflux massif dans les années à venir. Ils rêvent. Des Suédois et des Allemands y construisent déjà un village quadrillé et un grand complexe hôtelier. Il faudra certainement encore fouiner pour trouver de nouveaux paradis que nous contribuons nous-mêmes à polluer par notre rêve d'évasion. Les quinze jours au Cambodge se sont déroulés en trois phases : visite d'Angkor (trois jours suffisent), balade campagnarde sur le lac et au milieu les rizières en descendant jusqu'à Phnom Penh, puis retour au réel dans le monde des ONG et de la prostitution. Bangkok joua enfin le rôle de sas avant de retrouver l'Europe.
Un mois plus tard, je constate l'efficacité des vacances à mes moments de distraction.
J'ai une dent, une chaudière et un évier tout neufs. L'affiche d'Ella et Pitr, lacérée par une foldingue, ne sera pas restée collée plus d'une heure sur notre mur. Sacha et moi avons réalisé notre premier travail de commande en tandem pour Chanel. Le trio que nous avons formé avec Birgitte Lyregaard entame sa seconde période de laboratoire dès lundi prochain. On peut regarder mon duo avec Vincent Segal filmé par Peter Gabor en attendant la suite. Ma fille Elsa a changé de voix sans changer de voie. Françoise va sortir deux DVD au lieu d'un. Pour l'année du lapin nous espérions bien nous envoler vers le soleil levant, mais l'avenir est incertain. Vers où que nos yeux se tournent... Enfin, publier ce récit de voyage avec quarante-cinq jours de décalage m'aura donné un second mois de vacances ! Pour le reste de l'actualité, se reporter aux médias habituels, papier ou virtuel comme Mediapart où ce blog est publié chaque jour en miroir.

vendredi 18 mars 2011

Deux poids deux mesures


J'enrage. En me relisant je pense à la phrase de Michel vers la fin de Adieu Philippine : "Il y a tout de même des choses plus sérieuses dans la vie !".
Voilà deux fois que je perds mes lunettes dans les transports parce que ma chemise ne possédait pas de poche sur mon cœur. La première, j'ai cru les y ranger, mais elles ont glissé et la rame de métro est partie avec ma paire vert et violet. Cette fois les orange et bleu sont restées dans le taxi qui m'amenait à la Gare Montparnasse. La ligne 11 étant très perturbée, j'ai fait le malin en descendant à République pour filer jusqu'à Strasbourg Saint-Denis et rejoindre la 4... Sauf que la correspondance est en travaux. Les rues sont partout bloquées par des camions de livraison. Il fait chaud dans le taxi. Elles sont certainement tombées par terre lorsque j'ai ôté mon pull-over.
Elles représentent à mes yeux la seule manifestation flagrante de mon âge. Le "léger" embonpoint est un peu démoralisant, réclamant une régulation quotidienne de ma gourmandise, mais la vue qui baisse m'oblige à arborer en permanence une prothèse handicapante sur mon nez. J'ai commencé par la presbytie et depuis peu la myopie a montré le bout du sien. J'ai des lunettes pour voir de près, d'autres pour conduire ou regarder des films sur grand écran, et une troisième paire dite intermédiaire pour lire à bout de bras et converser sans postillonner dans la figure de mes interlocuteurs. J'avais commencé ainsi ce billet dans le TGV qui m'emportait vers La Rochelle, sauvé par les rouges, netteté de 50 cm à un mètre !
J'avais titré L'objet perdu en référence à l'un de mes premiers courts métrages dont la composition consistait en 10% net, 20% flou et 70% noir. Ce jour-là j'évoquais aussi la disparition de Séverin Blanchet dans un attentat à Kaboul. Aujourd'hui est enterré son frère Vincent, auteur avec Jean Monod de l'extraordinaire Histoire de Wahari, entre autres.
Jean Renoir racontait que dans une catastrophe le nombre de morts importe peu, car s'il n'y en a qu'un et que c'est moi, d'une certaine façon c'est plus grave. En vieillissant, j'ai des doutes. La catastrophe japonaise me rend terriblement triste. Quoi qu'il arrive désormais il y aura un avant et un après. Si le vent tourne, cinquante millions d'individus sont condamnés. L'expérience suffira-t-elle à enrayer la course à l'abîme ? On nous ment bien évidemment. Comme on nous a menti pour Tchernobyl. Dès le début de l'annonce, Pierre Oscar Lévy a été clair sur son blog. Le scénario le moins alarmiste est horrible. Qu'ai-je à faire de mes lunettes dans cette perspective ?
Apparemment sans rapport avec tout cela, j'ai participé hier à une table ronde sur les modèles économiques au WebTV Festival avec des gens très chouette. Je me suis tout à coup demandé si mon projet d'après Ramuz ne convenait pas exactement à une fiction pour le Net et la télé. Françoise suggérait déjà de le transformer en feuilleton. Fukushima fait virer l'anticipation de mon scénario en une interrogation critique de plus en plus en phase avec l'actualité. Il serait temps que chacune et chacun se demande ce qu'il fera quand le message nous parviendra. Nous vivons un tournant déterminant dans l'histoire de l'humanité. Saurons-nous en tirer l'enseignement qui sauve notre Terre ou les hommes préféreront-ils tout détruire plutôt que reconnaître leurs erreurs ? La honte est sur nous tous de ne pas savoir empêcher l'horreur.

jeudi 17 mars 2011

Musique de la poésie danoise : Inger par Linda et Birgitte


Régal d'humour et de sensibilité, Linda Edsjö et Birgitte Lyregaard ont mis en musique les poèmes de Inger Christensen (1935-2009), considérée comme la plus grande écrivaine expérimentale danoise de sa génération. Dans ce duo magique, où le silence est rythmique et les mots sont des timbres rares, la percussionniste suédoise incarnerait le Clown blanc tentant de faire marcher à la baguette de vibraphone la chanteuse danoise, roublarde Auguste à la tête de son pupitre de mixage qui transforme les voix par le truchement d'effets électroniques oscillant du grave à la plus grande légèreté. Intime pour ne pas dire parfois minimal, leurs arrangements me font penser à une Björk qui se serait dépouillée de son encombrant falbalas médiatique. On plane comme les papillons de la vallée d'Inger. On a beau n'y comprendre rien (je ne parle pas danois), la musicalité du verbe et le traitement original des deux complices nous entraînent dans le monde universel d'Inger Christensen.
Site du projet avec extraits mp3

mercredi 16 mars 2011

Perte de Visa (26)


À notre arrivée à l'Atlanta Hotel depuis l'aéroport j'ai perdu ma carte Visa dans le taxi qui avait essayé une fois de plus de nous arnaquer. Imaginez les sueurs froides lorsque je m'en suis aperçu dans la chambre au moment de transvider mes papiers de mon short vers mon pantalon long pour sortir dîner. Les multiples poches de l'un et l'autre m'évitent de porter un sac alors que je dispatche passeport, gros billets et petites coupures, iPhone, appareil-photo de manière à retrouver tout instantanément. Et je fais le tri inverse chaque matin n'ayant plus besoin de me couvrir les jambes contre les moustiques. C'est justement à Bangkok que je trouve ces pantalons en coton parfaitement adaptés aux voyages et qui ne coûtent que 5$ pièce. J'en fais provision à chaque passage.


Espérant me tromper et avoir fait tomber ma carte au moment de nous inscrire, je dévale l'escalier jusqu'à la réception. La fille me demande mon nom avec nonchalance et me demande si c'est ça ! Le taxi avait déjà rapporté l'objet de toutes mes inquiétudes sans n'attendre aucune récompense. Comme quoi on peut parfois se tromper sur l'honnêteté des gens. J'ai plané toute la suite de la soirée alors que nous cherchions désespérément un endroit calme au milieu du quartier musulman envahi par les bordels. Nous avions pris le boulevard par la droite alors qu'à gauche trois restaurants locaux installés la nuit sur un parking offrent du crabe, des coquillages flambés, poissons grillés, arrosés d'une bière locale à l'indice alcoolisé très léger.


Dans la même direction sur Sukhumvit, l'Ocean World au sous-sol du Paragon Siam Center nous change les idées. Françoise me rappelle la fascination de Nicolas lorsque nous étions allés à Brest présenter Somnambules et que nous avions pris une demi-journée à Océanopolis. J'avais dû inviter mon camarade pour qu'il accepte d'y entrer et ensuite il n'y eut plus moyen de l'en décoller, attaché à filmer tous les poissons qui passaient à sa proximité !

mardi 15 mars 2011

Tintin voyage sans passeport (25)


Pendant que Françoise achète un produit qui calme les piqûres de moustiques dans une pharmacie chinoise de Sukhumvit je tombe sur deux fascicules que l'on ne pouvait évidemment trouver que dans un pays où les originaux n'existent pas. Les éditions du Monde, de Libération ou du Figaro sont toutes des photocopies agrafées. Y a-t-il seulement un livre qui ne soit pas copié et broché sur place dans le sud-est asiatique ? Les DVD coûtent 1 dollar, pirates en vente le lendemain où les blockbusters sortent aux États Unis, lorsque ce n'est pas quelques jours avant ! Si l'industrie culturelle américaine reçoit la monnaie de sa pièce, impérialisme oblige, le manque à gagner peut s'avérer crucial pour les éditeurs qui produisent des œuvres ayant rapport direct avec ces pays. De même qu'aucun CD de musique arabe produit en France n'est vendu dans le Maghreb, aucun film de Rithy Panh n'existe au Cambodge autrement que sous cellophane à 1 euro. Les héritiers de Hergé étant réputés pour leur âpreté, il était logique de trouver des détournements de Tintin dans l'un de ces pays défavorisés qui se moquent des droits d'auteur. Les éditions Farang (étranger en thaï) offrent ainsi deux inédits savoureux, Tintin en Irak et Tintin en Thaïlande. Là où cela devient délirant, c'est que ce sont elles-mêmes des copies des pirates originaux. Tintin en Irak, à l'origine en couleurs, est reproduit ici en noir et blanc. Même les pseudos de Youssouf avec l'aimable collaboration de NQP et Victor ont disparu. Idem avec Tintin in Thailand, pirate anglophone de la parodie de Bud E. Weyzer. Véritable histoire d'arroseur arrosé.


Paru en 2000, l'album en Thaïlande est une excellente analyse critique du tourisme sexuel où Tintin retrouve Chang, on pouvait s'en douter. C'est aussi un pied de nez permanent aux ayant-droits de Moulinsart fustigés à longueur de pages. Les dessins en noir et blanc rappellent parfois l'art brut et l'aventure est savoureuse, fidèle représentation des us et coutumes locales.




Tintin en Irak est beaucoup plus intéressant dans son propos. Détournement de vignettes extraites de différents albums parmi les 24 autorisés (il en existe une foule d'illégaux), l'album se moque allègrement de l'incohérence de la politique française et du cynisme de l'impérialisme américain. On est proche des détournements situationnistes.

lundi 14 mars 2011

Taking Off de Milos Forman


Je n'avais qu'un vague souvenir de Taking Off sorti en 1971 à une époque où je portais les cheveux longs, un pantalon pattes d'eph et un collier au-dessus de ma tunique indienne. En septembre de cette année-là j'entrai à l'Idhec en racontant au jury que mes films préférés étaient Easy Rider de Dennis Hopper et Solo de Jean-Pierre Mocky, Peace and Love d'un côté, mai 68 de l'autre ! Ma scolarité élargit heureusement mon champ de vision.
Le costard que Milos Forman taille aux parents coincés qui rêvent de ce dont sont capables leurs enfants fugueurs était évident. Mais ai-je alors perçu le regard tendre et acide que le réalisateur portait aux jeunes hippies ? Filmés frontalement lors d'une audition ravageuse et livrés aux contradictions rendues inévitables lors du passage à l'âge adulte, ils sont l'objet d'une critique sociale qui ne quittera jamais le cinéaste. Il abordera un sujet proche avec Hair, plus grinçant que la comédie musicale dont le film est tiré. Dans Taking Off la scène de leçon de fumette entre adultes est un morceau d'anthologie et le clin d'œil au Black Power montre que Forman était conscient du contexte politique, ayant été lui-même témoin, avec son co-scénariste Jean-Claude Carrière, tant des émeutes anti-guerre du Vietnam que des évènements de mai et du Printemps de Prague. Les trouvailles, souvent drôles, inspirées par la nouvelle vague ou propres au cinéma tchécoslovaque, comme son goût pour l'hystérie, ne disparaîtront jamais de sa filmographie, véritable vol au-dessus d'un nid de coucou.


Taking Off était son premier film sur le sol américain et une de ses meilleures comédies. Les suppléments du DVD avec Carrière et lui sont, comme toujours chez l'éditeur Carlotta, passionnants.

dimanche 13 mars 2011

Hôtel Atlanta (24)

Atlanta
À Bangkok l'Atlanta est une relique des années 50. Caroline nous l'a indiqué pour sa décoration préservée dans son jus en précisant que les chambres étaient spartiates. Si l'hôtel inspire un voyage dans le temps aux effluves colonialistes britanniques, jamais la Thaïlande ne dut subir les invasions que connurent ses voisins, Birmanie d'un côté, Indochine de l'autre. Dans le hall, dans les couloirs, partout sont accrochés des panneaux explicatifs affirmant les règles conservatrices strictes qui régissent l'établissement. Difficile de savoir au premier abord si c'est du lard ou du cochon, composante primordiale de l'humour anglais. Les articles interminables sont probablement d'époque et ne peuvent tous s'appliquer sérieusement aujourd'hui, même si tous les clients de l'hôtel les respectent. Une petite visite sur le site de l'Atlanta Hotel est éloquente !

Atlanta
Situé au fond de la Soi Song (rue 2) qui donne sur le boulevard Sukhumvit, la pancarte au-dessus de l'entrée annonce "This is the place you are looking for, if you know it. If you don't, you'll never find it" (C'est bien l'endroit que vous cherchez, si vous le connaissez. Sinon, vous ne le trouverez jamais). Une autre invite les touristes sexuels qui abondent dans la rue parallèle et les défoncés à passer leur chemin. La loi Thaï interdit à un étranger de posséder la terre, mais il peut construire ou acheter une maison pour un bail de maximum 90 ans, Land Code typiquement british. Résider là donne un parfum mystérieux à son séjour, un charme très Agatha Christie, qui tranche d'avec la fourmilière de la ville. Il y a surtout une atmosphère de déliquescence, comme si on tentait de maintenir des usages d'un ancien temps sans n'en avoir plus les moyens. C'est charmant. Évidemment les chambres sont vétustes, mais propres. Les literies auraient besoin de retrouver une raideur bénéfique aux colonnes vertébrales, mais les chambres sont immenses. Le carrelage, les boiseries et les salles de bain sont d'époque. Certains préféreront réserver une chambre dans un hôtel plus moderne et plus cher sur le site agoda.com, la meilleure adresse de bonnes affaires en Asie.

Atlanta
Un des atouts de l'Atlanta est sa très grande piscine (avec rochers d'où je retrouve le goût de plonger) où nous allions prendre chaque matin le petit-déjeuner. Le restaurant Ah! est très bon et l'on peut commander à toute heure boissons fraîches ou repas lorsque l'on se prélasse en chaise longue ou hamac devant un petit jardin tropical où patauge une foule d'énormes tortues d'eau. La déco de la piscine est aussi étonnante que le reste de l'hôtel, ici plus dans le style des années 50 que dans celui des années 20 et 30 qui inspira l'architecte d'intérieur. De larges douches recrachent l'eau dans le bassin, système astucieux qui camoufle acoustiquement le vacarme de la bretelle d'autoroute qui passe juste derrière le mur, après l'antique voie ferrée. Lorsque la jet-set des débuts venaient dîner en smoking et tenue de soirée, seul un champ occupait l'espace environnant.


Dans l'obscurité de l'impasse une famille fait la meilleure soupe que nous ayons goûtée en Thaïlande. Les autochtones qui font rarement la cuisine chez eux viennent chercher leur dîner dans des sacs en plastique transparent fermés par un élastique avant de réenfourcher leur scooter.

samedi 12 mars 2011

Immersion dans le réel (23)


Nous pensions faire du tourisme, arpenter les marchés, et nous voici à Phnom Penh en train de tourner un court-métrage qui pourrait permettre à Françoise de trouver le financement de la production du long métrage qu'elle est en train d'écrire !


Nous avons tout de même pris le temps de visiter le Musée des Beaux-Arts et le Palais Royal.


Françoise a été contrainte d'acheter un T-shirt pour cacher ses épaules nues, car les vigiles refusaient qu'elle ne porte qu'un châle. Les soieries sont si douces, en plus d'être pratiques en voyage, peu de place et infroissables.


Dans les jardins, je respirai les parfums de l'Asie. Trois couleurs pour un seul bougainvilliers.


Deux jours plus tard nous assistons à une manifestation de chemises rouges à Bangkok dans le quartier commercial de Pratunam. À pied, à moto, en camion, les manifestants défilent pendant des heures en accompagnant leurs slogans de percussion et de chansons. Françoise s'émeut, ignorant que la couleur ne revêt aucune connotation révolutionnaire. Le lendemain c'est au tour des chemises jaunes. La Thaïlande est un royaume tiraillé entre plusieurs factions qui toutes respectent le roi tout en ayant chacune la corruption qui lui lui colle aux doigts sans que cela atteigne les proportions du Cambodge où aucune manifestation serait possible, ni même envisagée. Nous éviterons chaque fois les monstrueux embouteillages de Bangkok en négociant astucieusement avec les chauffeurs de taxi, moins onéreux que le SkyTrain, le métro d'ici, réservé aux riches.


Nous y faisons des courses vestimentaires, habitude prise au passage dans la capitale thaï. Dans les centres commerciaux les prix sont délirants, huit fois moins chers qu'à Paris. Il suffit de tomber sur le bon stand, car la plupart des couturiers vendent la même camelote avec petits nœuds, dentelles et autres rajouts d'un goût très chinois. Heureusement les Thaïs sont inventifs et l'on trouve des trucs uniques pour des sommes dérisoires, à condition souvent d'acheter les articles par trois, soldes (c'est l'époque puisque le Nouvel An Chinois est dans une semaine) ou grossistes obligent.
Pendant notre voyage nous constatons que la Chine gagne sans cesse du terrain et nous ne donnons pas cher non plus de notre peau tant l'invasion est inéluctable. Le capitalisme stalinien fait froid dans le dos...

vendredi 11 mars 2011

Étienne Brunet lance une bouteille à la mer


Étienne Brunet livre son nouvel album en hommage à Sun Ra, Albert Ayler, John Coltrane et Georges Boulanger (le violoniste, pas le général !), cinq morceaux lyriques au saxophone alto, accompagné par un canevas électronique qui fait voguer la mélancolie paranoïaque sur l'air du temps. La nostalgie annoncée par le titre de l'album virtuel, enregistré le mois dernier du 5 au 20 février 2011, renvoie aux souvenirs de notre jeunesse, quand la musique était avant tout affaire de morale et que les artistes s'interrogeaient sur les raisons de leurs choix.
Tous les disques d'Étienne Brunet sont des albums-concepts, du groupe Axolotl à son White Light autour de poètes sonores, du Post-Communism Atmosphere de son Zig Rag Orchestra à ses hommages répétés à Steve Lacy en passant par La Légende du franc Rock and Roll et le free jazz recomposé de B-Free/Bifteck. Cette fois Sun Ra Nostalgia, orphelin du label Saravah, rassemble cinq prises sans coupure où la musique est la source d'énergie qui permet de tenir malgré la solitude de chacun. Construite à l'aide du logiciel max4live et de quelques effets électroniques dont l'autonomie contrôlée accompagne l'art brut du musicien superbement naïf, elle rappelle la foi qui aurait pu sauver plus d'un Ayler de la noyade, ce cri fantasmé à l'extrême, poussé dans un désert où ne fleurissent plus que des machines gourmandes en matière première, prisonnières d'une toile dont la démographie est autant fabuleuse qu'inquiétante.
Et puis, c'est , tout de suite. Comme nos soixante heures inédites du Drame, Brunet offre l'album gratuitement. On clique pour écouter, on tient la touche option (alt) appuyée pour télécharger chaque pièce. En laissant flotter vos oreilles vous prouverez au souffleur que sa solitude est plus virtuelle que son art, parce que nous créons dans un isolement du monde sans savoir s'il nous entend. Si nos cris sont des bouteilles à la mer, il est des enfants qui font sauter le bouchon sur les plages et découvrent les bons génies qui s'en échappent.

jeudi 10 mars 2011

Films sur le Cambodge (22)


Au retour du Cambodge, nous regardons quelques films emblématiques du pays à commencer par ceux de Rithy Panh. Sur le thème de la prostitution, Le papier ne peut pas envelopper la braise (2006) abrite quelques belles scènes, mais l'ensemble est paresseux, fouillis et complaisant. Le montage tourne en rond et le parti pris de ne jamais laisser les filles regarder la caméra finit pas produire une ennuyeuse distance de voyeur. Avoir presque tout tourné dans l'hôtel où logeait l'équipe de son film précédent donne une image tronquée qui gomme l'énergie stupéfiante, entendre que les filles sont camées à mort, qu'elles déploient avec leurs clients. Le misérabilisme flatte les spectateurs occidentaux, mais on n'apprend pas grand chose. L'exotisme des films du réalisateur cambodgien les enthousiasme alors qu'ils s'ennuieraient ferme si le cadre ressemblait au leur. Heureusement les scènes où le rabatteur compte son cheptel avec des imitations de poupées Barbie et l'histoire racontée en dessins livrent enfin un peu de cinéma. S21, la machine de mort Khmère rouge (2003) souffre des mêmes travers. La caméra suit laborieusement les propos des témoins du massacre. Les reconstitutions où les bourreaux miment leurs crimes sur des fantômes invisibles sauvent le film du manque de vision cinématographique. Je m'interroge si le succès des films de Rithy Panh est le fruit de la mauvaise conscience du public occidental ou d'une condescendance aux relents coloniaux ? Trop de documentaires souffrent de la même absence de style, les reléguant à mes yeux à des reportages qui ne manquent pourtant pas d'intérêt.
Le blockbuster de Roland Joffé, La déchirure (The Killing Filels) (1984), évoque l'arrivée des Khmers rouges à Phnom Penh et la libération du pays par les troupes vietnamiennes. On comprend un peu le mécanisme délirant de l'auto-génocide avec les différentes factions qui s'entretuent, mais l'aspect analytique reste très superficiel. J'ignore si l'histoire d'amour entre le journaliste américain et son interprète est volontaire ou si cette bluette étayerait les thèses de Mark Rappaport sur l'homosexualité latente dans le cinéma hollywoodien, mais elle truste tout le pathos du film.
Un seul réussit à rendre la réalité de la misère, les conséquences tragiques de la guerre, la corruption qui étouffe le pays et la difficulté des interventions pour y remédier. Holly (2006) est un film de Guy Moshe passé complètement inaperçu. Le réalisateur dont ce fut le premier long métrage raconte l'histoire d'un trafiquant d'objets d'art qui tente de sauver une gamine de douze ans de la prostitution. Le film a été produit dans le cadre du programme K11 en relation avec l'ONG RedLight Children. Au delà de la justesse du regard sur le moindre détail, le film dresse un extraordinaire portrait du Cambodge d'aujourd'hui sans se laisser formater par les mauvaises manières d'Hollywood. La double course effrénée de la fin où l'on entend seulement les deux respirations est emblématique de toutes les trouvailles du film. Comment une telle œuvre avec son potentiel grand public peut-elle passée inaperçue lorsque les distributeurs nous servent tant de navets insipides ? Le choix de la partition musicale du compositeur contemporain Tiêt Tôn-Thât rappelle l'approche de Hans Werner Henze pour Muriel de Resnais, évitant tous les poncifs larmoyants pour créer une tension vertigineuse déstabilisante.
On est à l'opposé de la partition kitschissime d'Étienne Perruchon dont Patrice Leconte s'est inspiré pour son montage Dogora, ouvrons les yeux (2004) où les images, sensibles et somptueuses, sont écrasées par la partition grandiloquente qui oscille entre Carmina Burana et la musique de cirque.
L'empire du milieu du sud (2008) de Jacques Perrin et Éric Deroo (Ed. Montparnasse) a le mérite de prendre le contrepied du reportage historique. Montage de documents exceptionnels sur le Vietnam commentés par des textes littéraires ne cherchant jamais à être explicatifs, le film prend une tonalité poétique laissant filtrer l'émotion sous l'évocation. Mais comme avec la projection d'Uncle Boonmee du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul nous nous éloignons du Cambodge, sujet de notre petite étude.

mercredi 9 mars 2011

A beaucoup marchés (21)


A marché, à beaucoup marchés, entre le vieux psaar Chah et le psaar Tuol Tom Pong dit marché russe, arpentons allées étroites, où échoppes sont entassées... Les étalages de viande, poisson, fruits et légumes, sont souvent à même le sol boueux d'un rouge brunâtre ou pendus à des crochets dans des halles obscures, parfois éclairées de rares ampoules nues à économie d'énergie, blafardes... Les femmes y travaillent, couturières, bijoutières, vendeuses de tout et de rien, on leur apporte à manger et à boire, des enfants et des vieilles portent des plateaux en équilibre sur leur tête... Les vêtements sont le plus souvent hyper kitschs, tout au Cambodge est ampoulé, tarabiscoté, d'un tape à l'œil à deux balles, y compris les merveilles d'Angkor ! Le plus frustrant vient du fait que les commerçants vendent presque tous la même chose. Très peu d'originalité, beaucoup de copies et de copies de copies. La qualité varie parfois, jamais l'inspiration. Nous trouvons pourtant notre bonheur de touristes en marchandant quelques soieries et souvenirs sympas qui respireront l'exotisme de l'Asie lorsque nous serons rentrés au bercail.


Phnom Penh, malgré sa circulation hirsute et sa pauvreté omniprésente, est une ville agréable où tout paraît possible en regard de notre vieux pays sclérosé et plan-plan. Ce n'est évidemment qu'une illusion, car les Cambodgiens sont dans une mouise catastrophique. Les nantis locaux ont vendu leur pays à la Chine, dilapidé les ressources naturelles, mal assimilé ce que l'avenir réserve pour avoir laissé reconduire la corruption qui leur avait pourtant coûté si cher dans le passé. Le tourisme risque de devenir l'unique ressource du pays, détruisant la nature et les possibilités d'autres développements, en particulier avec l'afflux croissant de touristes asiatiques qui commencent à voyager. Le Cambodge est la première destination des Sud-Coréens qui n'ont pas encore les moyens d'aller trop loin. Si le Laos a conservé son atmosphère d'antan, farniente poussé au rang des beaux-arts et douceur de vivre, les Vietnamiens sont autrement plus entreprenants. Le peuple cambodgien véhicule une névrose collective d'une incroyable violence, retenue jusqu'à l'explosion, autodestruction que l'absence de système éducatif cohérent ne peut combattre.


Mais qui sait de l'avenir, lorsqu'on regarde les pays arabes faire tomber leurs dictatures comme des dominos, lorsqu'on a vu les pays de l'Est s'ouvrir vitesse V après la chute du Mur, lorsque l'on se demande si la misère grandissante aux États Unis ou l'arrogance de nos propres dirigeants ne pourraient générer quelque révolution, lorsque tout est possible, imprévisible, parce que les inégalités sont telles qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que cela explose partout sur la planète ?

mardi 8 mars 2011

Fleischer tente vainement de vampiriser Godard


Dans Le rebelle (The Fountainhead) de King Vidor, après avoir déclaré "Je suis prêt à tout pour vous anéantir", le journaliste Elsworth Toohey interprété par Robert Douglas demande à l'architecte Howard Roark (sublime Gary Cooper) ce qu'il pense de lui et Roark de répondre "Mais je ne pense pas à vous."
Je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec Alain Fleischer dont les manifestations sont toutes plus odieuses les unes que les autres. Dernière en date, son nouveau livre, Réponse du muet au parlant (titre emprunté à Jean-Luc Godard lors de sa réaction à un célèbre entartrage), remet le couvert, fustigeant l'influence de Godard et son hypothétique antisémitisme, basé sur son seul témoignage. Godard, de son côté, n'a jamais cherché à se disculper, quitte à cultiver les ambiguïtés.
Quelle meilleure façon, pour un médiocre, de laisser une trace dans l'Histoire que de coller comme une sangsue à un artiste qui incarne à lui seul toutes les Histoires du cinéma et une figure clef de la seconde moitié du XXe siècle ? Déjà ses Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard étaient d'une telle vacuité que ce témoignage sans âme représente une des rares prestations godardiennes sans aucun enseignement ni aucun éclat. Des dispositions contractuelles auraient-elles forcé le cinéaste à laisser publier en DVD ce cursus de neuf heures indignes de lui ?
Quant à la polémique concernant l'antisémitisme des antisionistes ou de ceux qui condamnent la politique d'Israël, il me paraît chaque fois indispensable de rappeler qu'il existe de plus en plus de Juifs à savoir faire la différence. On peut être en désaccord total avec un état colonialiste depuis sa création sans être antisémite. On peut préférer la diaspora à la confusion d'un état avec une religion sans être antisémite. On peut être choqué de voir un peuple pratiquer le genre d'exactions dont il fut victime sans être antisémite. On peut être honteux de voir le peuple de ses origines sectionner ses racines par la violence du sabre et du goupillon sans risquer d'être traité d'antisémite. On peut être juif sans être sioniste.
Si jamais tous les Juifs étaient vraiment originaires de la Terre Promise (lire Schlomo Sand), alors les Palestiniens sont nos cousins sémites. On ne peut donc être sémite sans se battre pour que tous vivent pacifiquement sur leurs terres. Ensemble. Être antisioniste, c'est défendre la laïcité de l'État, ici et ailleurs. Être antisioniste, c'est rejeter le colonialisme. Être antisioniste pour un Juif, c'est défendre sa culture, car jusqu'à la création d'Israël les Juifs avaient su résister à toutes les persécutions sans ne jamais être du côté du manche. Ils n'avaient que leur intelligence. Artisans, philosophes, commerçants, banquiers, artistes, scientifiques, tous les chemins n'étaient certainement pas aussi louables, mais lorsque certains prirent les armes, dès le début de l'invasion nazie, avec leurs frères immigrés de toutes origines dans une France de lâches et d'idiots, ce fut pour commettre des actes de Résistance. Les temps ont changé, les rôles sont inversés. Aujourd'hui, sur les traces des pays arabes, le peuple d'Israël saura-t-il se soulever contre ses gouvernements iniques ou continuera-t-il à propager son délire paranoïaque en opprimant les Palestiniens, brandissant le génocide de la Seconde Guerre Mondiale comme bouclier contre toute critique de sa monstrueuse politique ?
On me répond qu'Israël a été fondé pour que les Juifs puissent enfin vivre en paix, mais c'est le dernier endroit où, Juif, je me sentirais en sécurité. On tente de museler Stéphane Essel comme on le fit de Daniel Mermet ou Edgar Morin. Fleischer voudrait faire condamner Godard pour se faire un nom quand l'autre interroge encore et toujours nos paradoxes et nos certitudes.

Laurie Anderson et PJ Harvey chantent leurs îles respectives sur fond de guerre


Revenu de Londres, Gary May me conseille deux CD qui pourraient me plaire. Deux chanteuses, l'une est anglaise, l'autre américaine, chacune dresse un portrait de son pays en guerre.
Il me faut plusieurs écoutes du disque de PJ Harvey avant que je ne détecte les détails qui détachent son travail de la production anglo-saxonne de base. Une orchestration plus riche qu'il n'y paraît au premier abord, des contre-champs fugaces en toile de fond, un regard noir sur sa relation d'amour et de haine avec sa terre, une approche originale de la pop-music... Let England Shake finit par s'installer en boucle sur la platine, île givrée sur des rythmes cinglants, peuple enfoncé dans la guerre et la misère... Les références à 14-18 ne sont-elles pas des paraboles elliptiques de l'implication du Royaume Uni en Irak et en Afghanistan ? PJ Harvey à la guitare, au sax et à la cythare est accompagnée par une petite bande de polyinstrumentistes qui varie astucieusement les timbres selon les chansons.
Laurie Anderson n'avait pas enregistré d'album studio depuis dix ans. Avec Homeland elle retrouve son esprit expérimental et s'éloigne avec bonheur des projets conceptuels qui l'avaient enfermée dans la sécheresse du contrôle. Son approche sensible dessine une Amérique autocritique qui n'est pas prête pour autant à abandonner ses prérogatives. Tendance à la confondre avec la planète en danger. Mais aussi la sensibilité de New York, une île virtuelle dans un océan d'absurdité. Les éléments politiques sont comme des téléviseurs dans un magasin de hi-fi, derrière la vitrine muette les images s'effacent sous le son du quotidien. Dans le DVD The Story of the Lark qui accompagne l'album l'artiste avoue avoir gommé les références directes à la guerre. Elle s'est entourée de musiciens qui accostent au fur et à mesure du voyage vers son pays natal : alto d'Eyvind Kang, voix tuva d'Igil Koshkendey et Mongoun-ool Ondar, claviers orchestraux de Peter Scherer et Rob Burger, sax free de John Zorn, basse de Skúli Sverrisson, batterie aérienne de Joey Baron, voix de Aidysmaa Koshkendey et Antony, etc. Elle-même tient le violon (qu'elle présente également dans le DVD), les claviers, des percussions (mais elle n'est pas la seule), et Lou Reed, son compagnon depuis près de vingt ans, n'est jamais loin.
PJ Harvey et Laurie Anderson se servent de la poésie comme d'un diluant coloré, un édulcorant musical qui évite les affrontements directs. Mais attend-on de chanteuses qu'elles nous servent des harangues galvanisatrices ou des démonstrations philosophiques ? La transposition onirique s'insinue probablement plus efficacement qu'un mot d'ordre ou un slogan. Seule la musique nous entraîne. Libres de créer, PJ et Laurie entonnent des hymnes pacifistes sans marquer le pas, préférant marcher sur des œufs qui finiront par éclore l'ampli éteint.

lundi 7 mars 2011

La Gaîté Lyrique en promo


Tout Paris était balisé d'affiches multicolores annonçant l'ouverture du nouvel espace. Le système de réservation semblait très classe, les visites ne s'effectuant que sur rendez-vous. La campagne de pub était signée Simone Weil, Steve Wozniak et même Einstein. Le dos du programme laissait penser qu'il serait remis à chaque client un Kinder surprise en guise de bienvenue. Je n'avais besoin que d'un pantalon. C'était l'occasion ou jamais. Hélas je suis revenu bredouille.
La boutique est sympa, la déco superbe, mais les rayons sont vides. Peut-être est-ce dû à l'affluence ? Un vendeur accort nous invite à rentrer d'abord dans une cabine d'essayage où un gamin a enregistré des délais de livraison, mais nous ressortons aussi démunis qu'en entrant. Des caméras de surveillance ont été installées un peu partout pour rassurer le client, voire l'amuser. À l'étage du dessous je fuis une salle enfumée, ne pouvant choisir quoi que ce soit dans le noir. Le salon d'essayage, recouvert de miroirs, eut été très pratique si l'on avait quoi que ce soit à y faire. Les tubes lumineux flashant sur la techno font certainement des jaloux dans le quartier. Aucune vitrine n'est aussi belle que cette installation tape-à-l'œil. Au quatrième étage, rayon du blanc, les mannequins proposent tous le même ensemble, mais leurs mines lugubres sont d'aussi mauvais goût que le ballet qui les range au rang d'accessoires. Redescendus au premier, nous apprécions le système de commandes, des écrans disposés un peu partout nous faisant passer le temps. Mais nous n'étions pas venus pour ça.
J'avais moi-même œuvré dans ce lieu mythique il y a plus de trente ans, à une époque où il était consacré à l'art contemporain. Depuis, je me suis souvent posé la question de l'écart entre décoration pour magasin de vêtements branché et œuvre artistique. Où est l'urgence ? Avais-je vraiment besoin d'un nouveau pantalon ? En ce qui concerne les nouvelles matières, la réduction de sens à l'univers orwellien est un poncif si éculé qu'il ne ravira que les jeunes amateurs de prêt-à-porter et les vieux dépassés par les nouvelles technologies. Alors comment s'approprier ces formes si l'on recherche quelque chose qui nous émeuve, nous transporte ou nous interroge ? Quelle place est-il laissé à l'appropriation, ce phénomène d'interprétation qui détermine l'intérêt d'une œuvre par le nombre qu'il peut en être fait ? Étais-je mal luné d'avoir poireauté dans le froid pendant une demie heure ou bien déçu de ne pas avoir trouvé la boutique après avoir arpenté les rayons vides ? Annick Rivoire, dans Poptronics, revient sur l'historique du lieu et s'interroge sur la politique culturelle. Dans l'avenir ce magnifique espace de La Gaîté Lyrique saura-t-il défricher les nouvelles tendances ou nous servira-t-il les sempiternelles tartes à la crème qui tentent de nous faire avaler que des décos de magasin branché peuvent être assimilées à des œuvres d'art ? La techno housse, visuelle et sonore, est-elle le seul symbole de la révolution numérique ? Ces réductions dessinent un cliché qui ne peut réconforter qu'un public inquiet de son futur. Quels mondes s'offrent en alternative à la conformité que le pouvoir essaie de nous vendre coûte que coûte ? La résistance est-elle capable de s'organiser face à tant de vacuité ? Quelles utopies se développent en dehors des allées balisées du discours officiel ? La visite spatiale à La Gaîté Lyrique vaut le déplacement, mais n'attendez pas d'y trouver quoi que ce soit qui vous alimente. Sans gaîté ni lyrisme, c'est encore une coquille vide. Malgré une imposante programmation fourre-tout et de louables initiatives, tout le travail reste à faire.

dimanche 6 mars 2011

Miam Niam (20)


Décidément la cuisine cra-cra sur les marchés est quatre fois meilleure que n'importe quel restaurant, même local, quatre fois moins chère et mieux tolérée par nos estomacs. À moins que ce ne soit tout simplement les bananes qui produisent un effet régulateur du système digestif ? Très bon tuyau, merci Olivia !
Nous avions passé la vitesse supérieure en ne déjeunant que de mets confectionnés par les vendeurs à la sauvette, riz gluant enveloppé dans une feuille de bananier et farci tantôt de banane, tantôt de porc, tantôt de courge, tantôt d'on ne le saura jamais. Nous achetons des noix de coco à un paysan qui manie la machette comme personne, fignolant le travail en faisant une encoche pour la paille pour boire le jus et une cuillère tranchante avec une partie de l'écorce pour déguster la pulpe. Françoise adore les petites bananes et les mangoustans tandis que je teste des combinaisons de desserts au lait de noix de coco en évitant autant que possible la glace pilée.


On peut manger n'importe où car de très nombreux Cambodgiens ne cuisinent pas et préfèrent acheter leur pitance à ces marchands ambulants. Il n'y a pas véritablement de cuisine khmère. Il y en existe plusieurs, de campagne ou des villes, variant en fonction des ethnies, Sino-khmers (sans compter les Chinois investissant ici comme dans tout le reste de l'Asie, et même sur tous les continents...), Vietnamiens (soldats restés sur place après le conflit indochinois qui mit fin au joug de Pol Pot), Chams (Musulmans venus il y a longtemps du Vietnam), sans compter l'influence thaïe, cuisine très raffinée, même si elle ne peut prétendre égaler la cuisine des banquets de la Chine, l'un des deux sommets culinaires mondiaux, cocorico ! En khmer manger se dit niam.

samedi 5 mars 2011

Rebotier Heureux botier Re-beau t'y es


Comment relater la sortie d'un DVD de Jacques Rebotier sans faire pâle figure en jouant sur les mots ? Comment s'en passer ? Le compositeur mouille son pull-over à col roulé écharpé en interprétant ses textes en subtil comédien, en gastronome du verbe. J'ai toujours adoré la voix des écrivains (Cocteau, Céline, Guitry, Colette, Duras, Ernaux, Houellebecq, Monvoisin, Lacan, Godard, Cadiot...) comme les compositeurs jouant leurs œuvres au piano ou les dirigeant (Saint-Saëns, Mahler, Granados, Debussy, Ives, Schönberg, Cage...). D'une pièce à l'autre, d'un verre à l'autre (l'ère reboit), si Rebotier change de ton comme de chemise sans ne jamais retourner sa veste, il est vareuse (comme disait Pierre Dac, confondant avec tunique).
L'écrivain de la collection blanche chez Gallimard, c'est le même bonhomme, met en musique ses élucubrations verbales en cherchant les complicités. La chanteuse-comédienne Élise Caron s'y donne corps et âme dans la moitié des pièces en un sublime duel choral. Le temps d'un pot-pourri, le clarinettiste Louis Sclavis et l'accordéoniste Didier Ithursarry font monter la mayonnaise lorsqu'affublé d'un vague soutien d'Georges, Aperghis et Perec, le coquin effeuille ses pages en overdose de sens, dessus dessous, coup de sang, te suce dessous, affriolant. L'analyse explose sous les sous-entendus, construisant une pyramide où l'inconscient est momifié par tant d'intelligence et d'invention, une Babylone de la langue française, pentes glissantes où les syllabes avancent souvent de profil. C'est drôle, spirituel, musical, excitant. Certains disent que c'est de la poésie, mais Ça n'a pas de nom, trop enivré de paroles pour en déchiffrer l'étiquette.
Petits bémols, la pochette n'est pas à la hauteur, banale et lacunaire, et la navigation du DVD est malhabile. Pourquoi ne pas avoir demandé à Virginie Rochetti dont le thon se marie si bien avec les salades de son compère ? Au menu ou à la carte, 176 heures déjà... n'est accessible qu'à l'écran : Litanie du retournement du corps, Litanie des ongles, Litanie du poulailler, Litanie des certitudes, Douze essais d'insolitude, Litanie du coup de foudre, Non c'est pas tout ça, Litanie du désamour, Vengeance tardive, Litanie de la vie j'ai rien compris, plus le medley L'atelier du peintre, Litanie métonymique, Loin du lion, Foin du fion, Jaune, tous écrits entre 1990 et 2000 (Ed.VOuÏR).

vendredi 4 mars 2011

Article 4 (19)


Le premier soir à Phnom Penh nous avons la chance de faire la connaissance d'Olivier de Fresnoye, coordinateur de Article 4 qui s'occupe des femmes victimes de violence, au premier rang desquelles les prostituées. Très critique envers le charity business de nombreuses ONG dont la plupart du budget s'envole en frais de fonctionnement (photo ci-dessus d'une route de 1 kilomètre de long menant à une ONG luxueuse au milieu de nulle part), Article 4 préfère former plutôt qu'apporter une aide volatile, poussant les Cambodgiens et les Cambodgiennes à se prendre en charge plutôt que les transformer en assistés. Elle tire son nom du quatrième article de la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 : «Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes». Grâce aux contacts qu'Olivier a tissés dans toute la ville, nous rencontrons des jeunes filles de 20-25 ans dans des bars dont le racolage est la fonction première. Chacune a une histoire différente, toujours violente, qui pour la plupart se terminera tragiquement. Le Sida fait des ravages depuis le passage des contingents de l'ONU. Les programmes de dépistage produisent hélas l'effet inverse de ce qu'ils sont supposés générer. Apprenant qu'elles sont infectées, nombreuses prostituées décident de se venger à le transmettant à un maximum de clients. Lorsque l'on sait que la prostitution est culturellement acceptée dans ce pays, on peut en imaginer les dégâts considérables.


Nous rencontrons Pierre Legros, directeur d'Article 4, qui fonda l'AFESIP avec la célèbre Somaly Mam dont il est aujourd'hui divorcé. Sa nouvelle épouse est de la même trempe. Nous arrivons le jour même où son autobiographie est publiée. Kunthear Lot, donnée pour morte et enterrée vivante à la naissance, a été violée dès l'âge de 8 ans pendant cinq ans par son oncle dont elle tombe enceinte. Son premier mari l'épouse alors sur un pari et lui fait un second enfant. Un riche Malais la sort de là, mais il se retrouvera en prison, la laissant seule à 18 ans avec trois enfants ! Esclave domestique en Malaisie pendant deux ans elle réussit à s'échapper et à rejoindre le Cambodge avec deux de ses enfants. Etc. L'histoire semble incroyable, mais toutes les filles rencontrées ont une vie aussi terrible. Françoise étudie sérieusement la possibilité de réaliser un film autour de la prostitution au Cambodge et de la violence faite aux femmes et aux enfants.


Le lendemain nous partons en voiture jusqu'au village natal de Kunthear qui rend visite à ses quatre enfants gardés par sa mère. Celle-ci a perdu une jambe lorsqu'elle fut fauchée par un camion sur la route qui nous mène à elle. Aucune effusion familiale, pas un regard échangé de part et d'autre, juste une vague présence. Certaines de ces femmes ont été des Khmères rouges trop actives. Personne n'en parle. Personne ne parle. Écrire un livre sur sa vie (en traductions française et anglaise d'ici peu) est très courageux pour Kunthear, totalement en porte-à-faux par rapport aux pratiques cambodgiennes. Article 4 souhaite briser les non-dits qui empoisonnent la vie des habitants, névroses familiales catastrophiques dont les horreurs se perpétuent de génération en génération. Kunthear apprend qu'elle fut elle-même le fruit d'un viol. Du temps de l'Angkar qui avait aboli la famille, l'organisation choisissait les couples. Une femme qui ne tombait pas enceinte au bout de quelques mois était liquidée.


Partout règne la misère. Françoise filme Kunthear sur la route, au village, au local d'Article 4, à la télévision, tandis que Pierre Legros qui l'a épousée traduit ou donne les clefs de ce qui peut nous paraître invraisemblable en fonction de nos propres références. Kunthear, qui avait réussi à cacher ses émotions sur les plateaux des différentes chaînes de télévision où elle présente son livre, Le ruban jaune, ne peut retenir ses larmes.

jeudi 3 mars 2011

Une journée à la campagne (18)


L'activité de la ville commence très tôt pour s'arrêter à l'heure des grosses chaleurs, sieste oblige sur nattes ou dans hamacs, et reprend en fin de journée pour mourir à la nuit tombée. Nous nous adaptons au rythme et louons deux vélos, un dollar la journée.
Nous nous perdons dans la campagne autour de Kompong Chhnang, sur des chemins de terre rouge et de sable beige.


Notre sens de l'orientation nous guide heureusement vers des villages de pêcheurs où les femmes trient les poissons emberlificotés dans les filets. Nous retrouvons la rive du fleuve où les échoppes affluent, pressées les unes contre les autres. Nous cherchons le pont sans comprendre que c'est la route rectiligne sur laquelle nous roulons. Les maisons sur chaque côté sont en fait toutes sur pilotis, mais les échafaudages ne se voient que des rizières. Je trouve enfin les chapeaux que portent les femmes et les hommes sur les pirogues et pour se protéger de la poussière. Il y en a plus que nous le souhaiterions. Le soir l'eau de la douche qui arrose nos pieds tourne toujours au marron.


La potière Along, recommandée par un ami archéologue en charge d'un programme à l'UNESCO, vient nous chercher à motos. Nous apprenons que l'État français est le dernier à financer l'archéologie, les autres pays n'ayant que des secteurs privés. Mais pour combien de temps encore, lorsque l'on sait les efforts de notre gouvernement pour saccager tout ce qui faisait la spécificité de notre pays et sa force ?


Nous sommes donc chaleureusement reçus dans une famille de paysans khmers qui met les petits plats dans les grands. Along, si habile potière qu'elle est partie montrer son art au Japon, en Corée, et possède un diplôme du Smith & Sonian Institute, nous fait visiter son village où l'on fabrique encore des pots avec la même technique depuis l'ère néolithique ! C'est incroyable.


Nous passons une exquise journée à la campagne que nous terminons devant le marché avec du poisson grillé et du poulet itou. La nuit est plus agitée, un de ces satanés moustiques ayant échappé à notre vigilance. La symphonie nocturne se joue en plusieurs mouvements : chiens - chats - tarantes - moustique. J'aurai sa peau saignante au lever du jour quand les enfants de l'école en face auront repris le flambeau, articulant en chœur la leçon des maîtres.

mercredi 2 mars 2011

Yobi le renard à 5 queues


Face au conformisme généralisé du cinéma contemporain, l'imagination des cinéastes d'animation nous offre une bouffée de fantaisie salvatrice. Le réalisateur sud-coréen Lee Sung-Gang fait partie de ces équilibristes allumés tels le Japonais Hayaho Miyazaki qui ravissent tant les grands que les petits. Yobi le renard à 5 queues s'inspire d'une légende coréenne où se croisent une bande d'aliens poilus qui portent des couches métalliques, un jeune garçon romantique, une ombre mystérieuse, un chasseur féroce, et surtout un petit animal capable de se transformer en n'importe quelle autre créature, y compris une petite fille ou sa maman.


Le scénario merveilleusement abracadabrant laisse la place à l'imagination des spectateurs tout en défendant, à la fois, le droit à la différence et la nécessité d'être soi. Le thème de la tolérance est un classique de ce genre de cinéma, du Géant de fer au Voyage de Chihiro, la ville mettant ici en péril la forêt et ses hôtes. Les inventions graphiques découlent naturellement des nombreux rebondissements scénaristiques et l'on retrouve le rêve, composante indispensable à l'appréhension de la réalité. Dans un style très différent, Lee Sung-Gang avait reçu le Premier Prix du Festival d'Annecy en 2002 pour Mari Iyagi, également publié en DVD par les Éditions Montparnasse.

mardi 1 mars 2011

Ella et Pitr lacérés par la voisine


De passage à Paris, Ella et Pitr nous font un cadeau merveilleux en venant coller sur notre mur un de leurs cadres qui invitent les passants à se photographier devant et à leur envoyer par mail. Ils ont déjà reçu plus de 400 photos prises un peu partout où les mènent leurs pérégrinations d'artistes de rue. Chaque affiche étant un original, on reconnaîtra la dédicace à son frontispice. Le cadre noir cavalier a malheureusement fait se cabrer la voisine hystérique dont la spécialité est de tirer à vue sur quiconque pénètre dans "son" allée privée. Dès que nous avons eu le dos tourné la harpie procédurière, une autre de ses marottes, déchire rageusement l'œuvre encore fraîche, allant jusqu'à casser un morceau du mur dont la couleur l'agace déjà puisque tout a le don de la mettre en furie. Elle s'est d'abord acharnée sur le mot Bagnolet, mairie avec qui elle règle des comptes depuis que son père, employé municipal décédé il y a plus de quinze ans, aurait été en litige avec la ville. En bas, le texte invitant les amateurs à mettre un pied sur "son" territoire a été réduit en bouillis. C'est ce qui l'a excitée, nous en aurons confirmation le soir-même lors de l'agression physique dont nous serons victimes, mais j'anticipe... Elle n'est évidemment pas la seule habitante de l'allée, aucun autre ne lui adressant plus la parole ni répondant à ses invectives quotidiennes, tous en conflit ouvert avec la maudite famille, trois sœurs partageant la même agressivité.


L'affaire pourrait sembler absurde, voire rigolote, si cette famille n'était connue dans tout Bagnolet pour ses délires paranoïaques qui leur valut de faire 48 heures de garde à vue il y a une dizaine d'années tant elles étaient ingérables. Je me souviens d'elles se débattant comme des diablesses tandis que les policiers embêtés les jetaient dans le panier à salade, qui n'aura jamais aussi bien porter son nom. L'un tenait les jambes, l'autre les bras. Leur agressivité met généralement de l'animation dans le quartier, car il suffit que quiconque fasse trois pas dans l'allée pour qu'elles sortent aussitôt, l'insulte ordurière à la bouche. L'une d'elles a récemment agressé physiquement notre voisine d'en face et elle recommencera hier soir alors qu'Ella et Pitr étaient sagement en train de néttoyer ce qui restait accroché. Elles abîmeront la caméra de Françoise qui filme leur délire, preuve irréfutable en cas de suite, casseront mes lunettes, puis la porte du jardin tandis que nous sommes rentrés et qu'elles s'acharnent sur la sonnette.
J'ai longtemps cherché à les protéger, sachant que leurs doléances pouvaient parfois se comprendre, comme lorsque les propriétaires de toutous viennent faire déféquer leur animal dans ce coin de campagne non bitumée. Mais les trois furies ne sont capables que de se mettre tout le monde à dos, ne survivant que dans la hargne et la haine. Elles habitent pourtant au fond du chemin, à une soixantaine de mètres de la rue. Leur prétention à tout régenter fait évidemment l'impasse sur notre mur de vingt-cinq mètres. Rien n'autorise quiconque à le saccager, encore moins dégrader une œuvre d'art, d'Ella et Pitr qui plus est, deux artistes aussi gentils que talentueux. Ella était toute retournée. Il n'est jamais facile d'être confronté à la folie.


Notre joie n'aura pas fait long feu. Nous nous voyions tirer le portrait de tous nos visiteurs devant le tableau d'Ella et Pitr (papierspeintres représentés par la galerie Le Feuvre). Faut-il être bête et méchant ! C'est marrant, je me souviens de Jacques Brel soutenir qu'il n'y avait pas de gens méchants, mais seulement des gens bêtes. Nous savons hélas qu'il n'y a pas grand chose à faire. Passer notre chemin, en laissant les chiens aboyer pour nous focaliser sur les mésanges qui sont de retour.

P.S.: les harpies m'ayant mis la puce à l'oreille, je suis passé à la Mairie et j'ai découvert au cadastre que nous étions propriétaires d'une partie de l'allée tout le long de notre parcelle ! Voilà treize ans qu'elles me font croire, et aux autres voisins, qu'elles possèdent l'intégralité de l'impasse...
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