Jean-Jacques Birgé

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lundi 20 mai 2019

Continuum de Thurston Moore


Musique répétitive, drone, noise, arpèges, larsens, Thurston Moore, ex-Sonic Youth, a joué une pièce extrêmement prenante vendredi soir sur la scène du Silencio. Ce flux à rebondissements réclamait l'usage de pédales d'effets dont le guitariste préfère généralement se passer, et pour cause, car l'une d'elle tomba en rade à la fin du morceau, l'obligeant à improviser une coda inédite. Nous nous connaissons depuis trente ans, mais nous ne nous étions jamais rencontrés. Il y a exactement 20 ans Thurston avait enregistré un remix d'Un Drame Musical Instantané que l'on peut écouter sur drame.org. Il l'avait appelé 7/11, du nom d'une chaîne de commerces de proximité américains ouverts de 7h à 23h, probablement pratique lorsqu'on est musicien !
Comme nous discutions à bâtons rompus après son concert, Thurston me dit qu'il n'a pas reconnu ce qu'il avait composé sur le disque de remix qui accompagne parfois le vinyle de L'homme à la caméra... Par acquis de conscience je compare le CDR qu'il m'avait envoyé avec le disque transparent qu'a pressé DDD. Horreur et honte de ma part, ce n'est pas la pièce de Thurston ! J'avertis aussitôt Xavier Ehretsmann qui me dit qu'on trouvera une solution, le nom de Thurston n'apparaissant que sur un sticker. Je me fais un devoir de rectifier partout la mauvaise information, renvoyant les curieux au seul endroit où l'on peut écouter 7/11, le site du label GRRR...
Vous pouvez croiser Thurston Moore ce soir lundi à 18h30 au Souffle Continu où, avec Brunehilde Ferrari, Eva Prinz et Catherine Marcangeli, il signera le livre Complete Works de Luc Ferrari dont j'ai parlé ici aussi...

vendredi 17 mai 2019

Face B en clôture de la Maison Rouge


Tout vient à point à qui sait attendre. Jean-Nicolas Schoeser avait filmé, mais il lui fallait encore monter après que j'ai revu le son de notre performance intitulée Face b: perfomative archive, représentée deux fois de suite le 27 octobre 2018, veille de la clôture définitive de La Maison Rouge à Paris. Face B est un projet de Daniela Franco, créé en 2010 à La Maison Rouge en parallèle à l’exposition Vinyl, disques et pochettes d’artistes que le violoncelliste Vincent Segal et moi avions accompagnée. Huit ans plus tard, le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang nous rejoignit tous les trois pour une nouvelle version dont voici un extrait :


Suit ci-dessous une version intégrale de la performance qui verra se succéder sept pièces : The Moore Murders, Ce truc étonnant, Remix, Single, Épisodes 1-3, Ken Burns, Épisodes 4-6. Pour ma part je jouerai essentiellement du clavier, mais à puissance acoustique puisque mes deux camarades jouent là sans micro. Sur une pièce noise j'utilise par contre mon Lyra-8 russe et sur une plus tendre mon Tenori-on japonais...


Suivant la continuité de Daniela, nous improvisons tous les trois tandis qu'elle temporise. Chaque fois que je joue avec Vincent et Antonin se découvrent des évidences, comme si tout était composé préalablement. Les deux représentations se suivaient, mais ne se ressemblaient pas. J'étais inquiet tant la première nous plut, mais la seconde fut encore plus surprenante. Comme la lumière s'éteint nous disparaissons avec tous les fantômes qui hantèrent quatorze ans cet espace magique...

jeudi 16 mai 2019

Ail noir ou or noir


Mon voisin n'a pas d'odorat. Du moins sa culture, limitée par son repli communautaire, ne lui permet pas de faire la distinction entre l'ail et le fuel. Il a eu la précaution de me prévenir que depuis deux mois se dégageait une odeur de fuel, exclusivement le matin, venant de ma cuve située à proximité de notre mur mitoyen. Pourquoi seulement le matin ? J'imagine qu'il fume et perd progressivement ce qu'il lui reste de sensibilité olfactive. J'ai répondu courtoisement que j'allais bien évidemment interroger le chauffagiste, mais je sais que c'est à cette époque que j'ai installé le fermenteur d'ail noir dans le garage qui est au-dessus de la cuve. Le "faire menteur" porte bien son nom, même si la réaction de Maillard tient plutôt de la caramélisation. L'odeur peut être agréable à certains nez comme le mien, mais de là à vivre 24 heures sur 24 dans ce parfum culinaire, cela m'avait poussé à placer le cuiseur loin de mon espace de vie ! Comme je ne suis pas un monstre j'ai déménagé l'objet, cette fois au fond du jardin, en l'abritant des intempéries climatiques par un cube qui traînait au garage...


Malgré sa sublime saveur d'umami et le prix prohibitif des têtes vendues souvent 10 euros pièce, l'ail noir n'est tout de même pas de l'or noir ! Depuis mon acquisition j'en suis donc à cinq fournées. Je suis passé à l'ail rose, qui vient du Tarn, plus parfumé que l'ail blanc, et j'attends les résultats de ma dernière expérience : ayant retiré le double plateau de la cuve j'y ai placé de l'ail frais. Je n'ai pas la moindre idée de ce que cela va donner. Le décompte des 288 heures est parti. Le plein air dissipe l'odeur capiteuse de la cuisson, mais je sens bien qu'elle est différente de d'habitude.
Le garage a retrouvé la puanteur du diesel lorsque j'enclenche le démarreur. Renault m'avait vendu une voiture "verte" en affirmant que ce combustible ne polluait presque plus... L'autocollant "éco" est encore intact sur le pare-brise arrière. On est toujours le Bouvard et Pécuchet de quelqu'un !

mercredi 15 mai 2019

Bientôt la révolte des carrés


À peine Questions publié la semaine dernière sur le site drame.org, trio composé d'Élise Dabrowski (contrebasse, voix), Mathias Lévy (violon) et moi-même, s'annonce déjà un nouvel opus sur le label GRRR, toujours en écoute et téléchargement gratuits. Mixé, enluminé graphiquement, quelques jours après leur enregistrement, directement du producteur au consommateur, c'est ce qu'on appelle un circuit court !
Donc cette fois-ci je fais front avec le guitariste Hasse Poulsen et le percussionniste Wassim Halal. La photo est d'Elsa. Je n'ai pas forcément eu une bonne idée de leur proposer une suite improvisée de portraits de révolutionnaires. Alors que les précédents thèmes permettaient une interprétation très large, ce sujet réduisait au contraire nos imaginations à des caricatures, vue du ciel certes, de l'imaginaire collectif. Nous avons relevé le défi brillamment, mais ce fut beaucoup plus difficile, même si l'ambiance de franche camaraderie était bien là comme à chacune des ces expériences/laboratoires où les musiciens n'ont jusque là jamais joué ensemble pour la plupart. Je rappelle que mon propos est de jouer pour se rencontrer au lieu de se rencontrer pour jouer ! Hasse était arrivé sur son lourd vélo danois chargé de son ampli Marshall à l'avant et de ses trois guitares sur le dos. Wassim avait voyagé en bus avec daf, bendir et darbouka, et je lui ai prêté un tara acquis il y a bien longtemps dans le souk de Marrakech. Nous avons donc enchaîné, ce qui n'est pas si grave tant nombre d'entre eux ont fini assassinés, Ho Chi Minh, Rosa Luxemburg, Malcolm X, Julian Assange, Maximilien Robespierre, Toussaint Louverture, Mahatma Gandhi, Thomas Sankara, Louise Michel, Angela Davis, Spartacus, Geronimo... Hasse avait composé le matin-même une chanson, It Is Always The First Time, qui avait trait aussi bien à notre sujet et à la vie qu'à l'improvisation en général. J'ai un peu de travail de montage et de mixage avant publication, mais ce nouvel album devrait vous arriver avant la fin du mois.
Je dois d'abord terminer le traitement des fichiers d'une application pour tablette sur l'apnée du sommeil chez les enfants. Quelques démarches domestiques occupent également mon temps, sans compter les trois heures quotidiennes consacrées au blog et mes activités politiques tous azimuts qui ces derniers jours m'ont terriblement accaparé. Mais c'est chaque fois pour la bonne cause...

→ Birgé Dabrowski Lévy, Questions, GRRR, 139 minutes sur drame.org
→ Birgé Poulsen Halal, La révolte des carrés, GRRR, à paraître prochainement

mardi 14 mai 2019

Khroustaliov, ma voiture !


J'ai repris la lecture du sixième et dernier film d'Alexeï Guerman, Il est difficile d'être un dieu qu'il aura mis 14 ans à terminer et qui sortira quelques mois après sa mort en 2013. En écoutant l'entretien offert en bonus avec Svetlana Karmalita, son épouse et co-scénariste, je comprends mieux pourquoi j'avais craqué la première fois et pourquoi j'ai encore eu du mal lors de cette seconde tentative. Sa veuve rit de la difficulté d'accrocher à la première partie, mais que l'on est récompensé à la seconde de cette œuvre étrange de 170 minutes. Or j'ai eu le même problème pour entrer dans le précédent, Khroustaliov, ma voiture !, mais pour d'autres raisons...


On oublie trop souvent la folie délirante des Russes au profit de la gravité de "l'âme slave". Avec ce film de 1998 j'ai eu l'impression de voir une version longue de la scène familiale de Fellini-Roma !... Khroustaliov, ma voiture ! est une critique bouffonne du stalinisme, complètement échevelée. Au début je n'y comprenais rien tant les personnages passent du coq à l'âne, tricotage d'un montage pétillant où les références me manquent, même si je connaissais la promiscuité de la vie à Moscou dans les années 50 avec ses collabos et ses résistances. Et puis on s'y fait et la fantaisie se révèle plus fidèle à la réalité que l'on ne pouvait l'imaginer. L'action s'insère au moment du prétendu complot des Blouses blanches fortement teinté d'antisémitisme. Le KGB envoie le général Youri Glinski, médecin chef et spécialiste du cerveau, au Goulag, sorte de village où les prisonniers, condamnés au travail, pouvaient paradoxalement recevoir leur famille. Mais il est rappelé au chevet de Staline pour le sauver... La neige et la nuit se prêtent parfaitement au noir et blanc que Guerman a toujours préféré...


De même le gris de la brume où baigne la planète de Il est difficile d'être un dieu fonctionne avec la boue et la crasse. Si l'on retrouve l'humour sombre et absurde de Kafka et Jarry, les images de ce Moyen-Âge de science-fiction évoquent Jérôme Bosch. Là encore Guerman dénonce le totalitarisme, l'imbécilité et la cruauté des hommes, leur inhumanité. La crédulité du peuple et la haine pour les intellectuels "liseurs de livres" rappellent évidemment les pires heures de l'URSS. S'il peut paraître difficile de pénétrer l'œuvre de Guerman, c'est que sa manière de filmer et de raconter lui est totalement personnelle. Ses films ne ressemblent à aucun autre. Ils me donnent envie de revoir La vérification, Vingt jours sans guerre et Mon ami Ivan Lapchine que j'ai regardés il y a longtemps et dont je possède encore les copies. Ce dernier est d'ailleurs conté sous l'angle d'un enfant comme Khroustaliov, ma voiture ! Guerman est à l'affût de ce qui s'est déréglé dans le monde des hommes. Il le réalise avec une méticulosité qui touche à l'obsessionnel. Le moindre détail fait sens. Il faut donc voir et revoir... Sur mon blog où j'essaie toujours de ne rien spoiler (en français, divulgâcher), les bandes-annonces font partie intégrante de mes articles.

→ Alexeï Guerman, Il est difficile d'être un dieu / Khroustaliov, ma voiture !, coffret 2 DVD Capricci, 25€

lundi 13 mai 2019

France Musique, un autodafé


Chaque fois que j'ai travaillé à France Musique ou France Culture comme producteur, j'ai repensé aux Propositions au directeur de la radio que Bertoldt Brecht rédigea le 25 décembre 1927. Il commence par "Vous devriez à mon avis essayer de faire de la radio quelque chose de vraiment démocratique" et termine par "il est absolument nécessaire que vous rendiez compte publiquement des sommes fantastiques qui sont absorbées par la radio, ainsi que de l'utilisation, jusqu'au dernier pfennig, de ces deniers publics." On se rendrait compte aujourd'hui que les coûts administratifs sont colossaux en regard du budget alloué à la création. D'ailleurs Brecht souligne les "honoraires minables et ridicules que l'on paie pour l'heure d'antenne à fins culturelles."
Près d'un siècle plus tard, rien n'a changé, la situation s'est même tragiquement aggravée. La direction de Radio France, pour faire des économies de bouts de chandelle, vient de supprimer les rares émissions de création de France Musique qui n'avaient pas encore été sabordées. Disparaissent ainsi Tapage Nocturne de Bruno Letort, À l'improviste d'Anne Montaron, Le Cri du Patchwork de Clément Lebrun, Ocora Couleurs du Monde de Françoise Degeorges, Le portrait contemporain d'Arnaud Merlin et l'on ne donne pas cher de la peau de L'expérimentale du GRM... Ce pourrait être une refonte des programmes, mais la chaîne s'orienterait vers la diffusion d'un flux de musique classique à partir de 23 heures, ne proposant aux amateurs de musiques contemporaines, musiques improvisées, musiques électroacoustiques, musiques du monde, etc. qu'un créneau de deux heures maximum le week-end, soit une sorte de cabine des Marx Brothers à la mode de chez nous qui ne savons même plus planter les choux. La place du direct ou des concerts, n'en parlons même pas ! Le fleuron de France Musique disparaîtrait d'un coup, si les auditeurs de ce service public ne se révoltent pas contre cette décision arbitraire totalement absurde et mortifère. Ce n'est même pas criminel, c'est suicidaire. Mon syntoniseur de modulation de fréquences évitait déjà les stations où la publicité pollue les émissions, il va se retrouver au grenier. J'imagine que les gestionnaires de Radio France bavent d'impatience pour franchir ce nouveau pas, afin de s'aligner derrière le formatage commercial de la FM passée aux mains des marchands. La logique voudrait même que, faute d'un Audimat catastrophique suite à toutes ces décisions aussi stupides que morbides, la radio de service public suive celle qui a valu aux aéroports, par exemple, d'être vendus au privé ! Si vous pensez que je fais de la parano ou que je nage en pleine science-fiction, regardez autour de vous la casse sociale et la désertification culturelle qui ne cesse de s'accroître.
Il est loin le temps où France Musique nous commandait des émissions de création de près de trois heures comme USA le complot ou La peur du vide ! J'ai même produit un direct quotidien de 20h à 20h30 sur France Culture intitulé Improvisation Mode d'emploi avec un musicien ou une musicienne différent/e chaque soir. Malgré cette peau de chagrin arrivée aujourd'hui à son ultime extrémité, les émissions À l'improviste, Ocora Couleurs du monde, Tapage nocturne, Le cri du patchwork, Le portrait contemporain ou L'expérimentale sont ce qui se fait de mieux sur la chaîne que l'on rebaptisera désormais France Mutique. Déjà Radio France ne voulait plus payer les musiciens qui venaient jouer en direct sous prétexte que cela leur faisait de la pub. Anne Montaron résistait, sinon je n'aurais jamais joué avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö à l'improviste...


J'imagine qu'une pétition va voir le jour pour tenter de sauver le service public au travers de ces émissions passionnantes, dernier maillon qui nous reliait à une chaîne dont les journées me semblent remplies par de la diffusion de disques de musique strictement classique avec des commentateurs lisant le dos des pochettes ou leurs petits livrets. Les émissions d'Anne Montaron, Françoise Degeorges, Bruno Letort, Clément Lebrun, Arnaud Merlin, etc. ouvraient des fenêtres sur le monde, un monde vivant. Je parle au passé, mais il ne tient qu'à vous qu'elles ne soient pas murées et qu'elles continuent à exister. J'irai même plus loin, faisons en sorte par notre engagement total que l'intelligence refasse surface et se répande comme une traînée de poudre... Radio France suivra ! La radio fait partie des médias extraordinaires qui donnent à rêver, vecteurs d'une reconstruction qu'il faut heureusement envisager après le massacre à l'œuvre aujourd'hui.
Ce ne sont pas simplement des émissions qui disparaissent, c'est un maillon d'une chaîne indissociable qui est brisé. Tout un secteur artistique est mis en danger par cet autodafé, depuis les auteurs, compositeurs, éditeurs, représentés par la SACEM jusqu'au public en passant par les interprètes, techniciens du son, journalistes, organisateurs de concerts, labels discographiques, disquaires, etc. Le compositeur Edgard Varèse écrivait : "le compositeur d'aujourd'hui refuse de mourir". C'est la musique vivante qui est attaquée par des irresponsables au salaire confortable. Il ne faut pas seulement réclamer le maintien de ces émissions, mais leur expansion, et, plus encore, la démission de ceux qui ont commis cet acte d'inculture d'une arrogance inimaginable.

N.B.: le concert "à l'improviste" de ce soir 19h30 se tient hors-les-murs au Théâtre de l'Alliance Française avec la performeuse Violaine Lochu (voix, accordéon) suivie du trio SatureDay avec Michael Nick (violon, composition), Yaping Wang (yangqin) et Diemo Schwarz (électronique)...

P.S.: Signez la pétition !

vendredi 10 mai 2019

L'anniversaire de ma seconde naissance


Il y a 51 ans, un autre vendredi 10 mai, je suis entré chez un coiffeur de l'avenue des Gobelins pour appeler mes parents et les rassurer que j'allais bien. Le soir, mon père m'a dit qu'après le récit de ses propres exploits il ne pouvait pas m'interdire de manifester, mais qu'il fallait que je sache que ma mère et lui allaient s'inquiéter les jours suivants. Le soir-même s'appellerait "la nuit des barricades"...


Je fêterai la manif du 13 mai 1968, un autre lundi, celui qui vient, en enregistrant des portraits de révolutionnaires avec le guitariste Hasse Poulsen et le percussionniste Wassim Halal...

Questions de Birgé, Dabrowski et Lévy


Voilà, comme promis, le nouvel album est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org, et c'est le 77ème ! Questions regroupe 12 compositions instantanées enregistrées en trio avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy. Élise joue de la contrebasse et elle chante sur presque tous les morceaux, idem au violon pour Mathias, sauf que sur C'est pour quand ? il m'a emprunté mon sax alto et mon venova, mais comme j'en profite pour l'harmoniser avec le H3000 son Ayler tourne au Kirk ! De mon côté j'enchaîne comme d'habitude quantité d'instruments que je choisis en fonction du récit à construire : claviers, synthétiseur, field recording, guimbardes, baudruche, flûtes, frein (c'est la contrebasse à tension variable construite par Bernard Vitet), radiophonie (plunderphoniocs pour les anglo-saxons), groowah et toulouhou (c'est le nom que leur donne Dan Moi), chimes, trompette à anche, Tenori-on, etc. Tirant à tour de rôle les cartes des Oblique Strategies inventées par Brian Eno et Peter Schmidt, nous avons imaginé Dans l’œuvre et hors d’œuvre, Dans quel ordre faites-vous les choses ?, À quoi pensez-vous juste à l’instant ?, Utilisez une couleur impossible, Essayez de faire semblant, Un bout seulement - pas tout, Avons-nous besoin de trous ?, Les mots nécessitent-ils de changer ?, Débarrassez-vous des ambiguïtés et convertissez-les en détails, Accumulation, Écoutez la voix douce...
Si le début peut sembler très free, progressivement se fait sentir l'influence des musiques populaires comme la pop, le jazz, le trad... En fin de séance les pièces s'allongent. Si nous pressions un CD, ce serait un double album avec ses 2h19. Pour l'instant, Questions est en libre accès sous format mp3, mais j'imagine que bientôt on le trouvera en AIFF sur Bandcamp. Trente-deux albums du label GRRR y sont déjà accessibles.
J'ai adoré l'ambiance de notre session. J'attends les retours de mes deux camarades pour d'éventuelles corrections, mais l'album est dores et déjà accessible dans une mouture très avancée. Pour l'instant ils sont dans l'ordre où nous les avons joués, mais est très facile de remplacer ou déplacer un fichier. Après les trois premiers nous avons fait une petite pause déjeuner. J'avais préparé des rillettes de saumon (je mixe le poisson cuit avec de la crème fraîche, du yaourt, du citron et des épices), des rillettes d'agneau de l'île d'Yeu au thym citron et du caviar d'aubergine aux grains de coriandre, accompagnés de gousses d'ail noir que je prépare moi-même, mais au garage à cause de son parfum capiteux ! Mathias préférait le café tandis qu'Élise et moi avions opté pour un Tamaryokucha, un thé vert qui ne doit infuser que 40 secondes à 70°. Je pense que ce qu'on ingère influe aussi sur ce qu'on produit !

J'ai oublié de préciser que j'ai choisi ce point d'interrogation parce qu'il me rappelait à la fois le nez rouge de l'affiche de Yoyo (film de Pierre Étaix), le Taijitu (yin et yang sont dans un bateau, etc.) et le corps (pour parties ou dans le mouvement) !

jeudi 9 mai 2019

Avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy


Je suis éreinté des yeux à force de scruter l'écran, des index parce que je tape à deux doigts, du ciboulot à force de concentration parce que j'ai commencé à 6 heures du matin et qu'il était 16h lorsque j'ai terminé. Qu'est-ce que je fabrique et qu'est-ce qui m'excite à ce point que je m'accroche à mes nouvelles machines comme un junkie à sa seringue ?
Tout a commencé hier matin. La contrebassiste et chanteuse Élise Dabrowski et le violoniste Mathias Lévy sont arrivés de bonne heure pour enregistrer un album en trio dans la journée. On papotait tellement que je me suis demandé si on aurait le temps de jouer. Et puis on a enchaîné 12 morceaux de plus de deux heures en tout, avant de se quitter en se promettant qu'il fallait qu'on se revoit bientôt. Ces séances que j'organise sont basées sur la passion de notre métier ou sur le métier que nous avons choisi et qui se confond avec notre passion. D'habitude les musiciens se rencontrent pour jouer, or depuis Urgent Meeting et Opération Blow Up en 1991-92 j'ai compris qu'il fallait que nous enregistrions ensemble pour nous rencontrer. Je fais en sorte que nous soyons le plus confortablement installés possible. Je prépare toujours le studio la veille, plaçant les micros, les casques, les espaces de chacun/e, mes propres instruments, le Mac Mini qui tient lieu d'enregistreur et le MacBook sur lequel je joue via mon nouveau clavier adapté aux applis de Native Instruments et aux plug-ins Eventide et GRM Tools, etc. Je prévois aussi de provisions de bouche lorsque je n'ai pas le temps de cuisiner. Il ne faut pas que j'oublie l'appareil-photo, car il est nécessaire de laisser une trace visuelle de notre aventure.
La journée de mardi s'est donc passée comme sur des roulettes. Nous étions ravis tant de la musique que de l'expérience, déconnectée des habitudes professionnelles et des nécessités alimentaires. La seule consigne était d'improviser le plus librement, sans aucun interdit ni préjugé. Cela signifie qu'il est autorisé de jouer en do majeur ou de tenir un rythme soutenu, ce que trop d'improvisateurs de free music s'interdisent, ce qui a le don de m'ennuyer plus que n'importe quoi. L'improvisation n'est pas un genre. C'est juste une manière de raccourcir le temps entre la composition et l'interprétation. Je rabâche, mais j'ai des lecteurs/trices qui prennent ce blog en route et qui ne sont pas coltinés les 4000 articles que j'ai pondus depuis 14 ans ! Nous nous sommes donc amusés comme des fous. Mathias Lévy a même joué du sax alto et du venova, c'est un soprano en ut en plastique, qu'il m'a empruntés, tout comme il a désossé mon archet de violon pour le glisser sous les cordes du sien. Élise Dabrowski a pioché dans les dictionnaires alignés derrière elle pour trouver les mots, découvrant l'analogique. J'ai reconnu du français, de l'anglais et de l'allemand. Les autres langues étaient peut-être inventées ? Nous n'avons rien réécouté le soir-même, préférant continuer à refaire le monde en nous interrogeant sur les absurdités de celui de la musique.
Mais le lendemain matin, c'est-à-dire hier, j'ai peaufiné le mixage des 139 minutes qu'on avait mises dans la boîte. Je fais peu de corrections. C'est aux musiciens de contrôler leur son en jouant, mais parfois quelques petits rééquilibrages s'imposent parce que nous jouons aux casques et qu'ils ne sont pas hermétiques. Le secret est de bien placer les micros. J'avais installé trois Shoeps (voix d'Élise, contrebasse, violon) et un Shure de proximité pour tous mes bidules. Mathias avait besoin d'un Neumann en plus pour se servir de temps en temps de son violon comme d'un cymbalum en frappant les cordes dans lesquelles il glisse des petits machins. J'ai nettoyé les deux ou trois pains dans la micro, soigné techniquement les débuts et les fins et masterisé l'ensemble. La nuit précédente j'avais déjà préparé la pochette un gros ? rouge suggéré par Élise comme j'avais proposé le titre Questions. Les thèmes des morceaux étaient donnés par le jeu des Oblique Strategies que j'utilise aussi en concert. Nous avons tiré les cartes à tour de rôle. En concert je demande au public de s'en charger ! Pour terminer j'ai répertorié l'instrumentation et le minutage pour chaque pièce, et j'ai francisé les titres en les rendant un peu plus sexy. L'album virtuel sera donc bientôt en ligne, gratuit en écoute et téléchargement comme 76 autres dont on peut aussi profiter en aléatoire sur la radio qui en page d'accueil de drame.org !
Cela tombe bien, parce que je remets ça lundi prochain avec le guitariste Hasse Poulsen et le percussionniste Wassim Halal pour des portraits de révolutionnaires dont nous ne savons encore rien ni les uns ni les autres... À part cela, j'aimerais bien savoir pourquoi le clavier de mon nouveau portable rajoute des caractères un peu partout sans que je le lui demande. Peut-être y a-t-il un réglage à faire dans les préférences ? Mais là, c'est bon, je rends mon tablier. Terminer un album le lendemain de son enregistrement fait de moi le Lucky Luke de la production discographique. En plus il a fallu pondre ce 4146e article du blog pour relater toute cette salade !

mercredi 8 mai 2019

L'urgence de l'art


La revue du Cube change de présentation pour son 15e numéro. Cette fois "artistes, experts et penseurs du futur" se penchent sur l'urgence de l'art. Cette sortie a le mérite de coïncider avec l'appel signé par près de 2000 artistes en soutien aux Gilets Jaunes à partir de la pétition du Collectif Yellow Submarine auquel je me suis bien évidemment associé.
Après l'édito toujours aussi généreux de Nils Aziosmanoff, Marie-Anne Mariot renvoie L'art aux urgences en opposant ses défenseurs et ses détracteurs tout au long de l'Histoire, et me fait penser à la phrase de Jean-Luc Godard, "La culture est la règle, l'art est l'exception". Avec Le leurre et l'argent du leurre Pierre Bongiovanni replace l'art dans le choix de société. Lorenzo Soccavo prône L'urgence de la littérature face à la prolifération des images. Étienne Krieger espère, avec Artistes et scientifiques peuvent-ils se comprendre ?. Dans un long entretien Ariel Kyrou dresse un panorama des dangers et des pistes possibles. Camille Sauer et Clément Thibault précisent L'urgence de l'art, celle de repenser son éco-système (avec en complément Acte manifeste du pariétisme) analysant et critiquant les conditions économiques qui l'étouffent ou lui permettraient de s'épanouir. Christian Globensky musicalise Immunosphère. Jean-Pierre Balpe fait œuvre de création avec son court métrage Urgence de l'art. Jeff Regottaz et Olivier Auber répondent aux mêmes questions que Kyrou, ce qui est forcément intéressant. Suivent les fictions Faire de sa vie son œuvre de Linda Rolland, Hack Yourself 3 : Deniz de Karen Guillorel , Le Bigdatagasm ou : faites l'amour dématérialisé, pas la guerre de Yann Minh, Une cabane de fortune de Jacques Lombard, Virtualité fuyante d'Alain Galet... Je résume abusivement, vous laissant le plaisir de la découverte. De mon côté j'avais livré le texte L'urgence de l'art agrémenté d'une pièce sonore composée avec Amandine Casadamont, Sacha Gattino, Sylvain Lemêtre et Sylvain Rifflet pour le vinyle collectif Aux ronds-points des Allumés du Jazz que je recopie ci-dessous...

L'urgence de l'art

L’art n’est pas un choix, mais une nécessité pour celles et ceux qui s’y plongent. Le désir qui l’engendre est de l’ordre des urgences, question de vie ou de mort. Il faut pourtant prendre son temps. Penser longtemps, agir vite. Histoire de tourner autour du pot car la précision du geste vient de son approximation.
L’œuvre achevée, elle n’appartient plus à son auteur, mais à celles et ceux à qui elle s’adresse et qui s’en emparent. La qualité d’une œuvre d’art est intimement liée au nombre d’interprétations qu’elle suscite. Pas question pour autant de faire du chiffre. Juste offrir la possibilité à chacune et chacun de penser par soi-même, de se faire son cinéma, et, pourquoi pas, vibrer en sympathie.
Certaines formes artistiques comme la musique ou le cinéma sont des sports d’équipe. C’est plus rare avec la littérature ou les arts plastiques. Complémentarité des savoirs. Nous sommes les pièces d’un drôle de puzzle. Dans cette cuisine chaque ingrédient y a sa place, chacune ou chacun y est indispensable, à la fois remplaçable et irremplaçable. Le goût varie selon les accords. Lorsque j’improvise je choisis mes partenaires. Comme dans la vie.
L’improvisation consiste à réduire le temps entre composition et interprétation. Jouir sans délégation. Laisser ses mains, voire son corps tout entier, anticiper les mouvements du cerveau.
Parmi les arts la musique est un espéranto qui se parle sans apprentissage. On peut être suffisamment ouvert pour converser quelle que soit l’origine de ses partenaires et de son public. L’art consiste à écouter tandis que l’on émet soi-même foule d’idées et de concepts, de désirs et de rejets. Tout le monde s’exprime en même temps, un orchestre ! Le silence est malgré cela une note, un signe comme les autres.
Depuis l’avènement de l’enregistrement on peut produire sans écrire. La musique avait jusque là besoin du papier pour voyager. On a commencé par se déplacer en calèche ou en bateau. La voiture et l’avion ont raccourci les distances. Mais on ne peut jamais aller plus vite que la musique. Les mises en ligne ont remplacé les supports physiques. Sur drame.org il m’arrive d ‘enregistrer un vendredi et de mettre en ligne le lendemain, avec la pochette, les titres et les crédits. Je vends les disques, de moins en moins évidemment, mais je donne ce qui se joue sur la Toile.
Parfois nous nous complétons à distance. Pour un vinyle produit par les Allumés du Jazz à l’occasion du Disquaire Day, je demande à Amandine Casadamont de m’envoyer un peu de son. Elle poste par WeTransfer quelques prises de field recording qu’elle a enregistrées en Transylvanie. Leur délicatesse m’oblige à leur emboîter le pas alors que j’avais imaginé un truc qui dépote. Il faut savoir s’adapter à toutes les situations. Des allumettes. Un bûcher. La forêt. Des bûcherons. Un enfant joue avec une arme à feu. Ça marche. J’ajoute des sons électroniques que j’attaque au clavier. Comme Sacha Gattino passe à Paris je lui suggère de siffler par dessus comme il l’a si bien fait sur le Tombeau qu’il m’a consacré dans l’album de mon Centenaire. Tout est là, mais j’ai besoin d’ajouter du relief, car c’est la dialectique qui m’anime dans tout ce que je fabrique. À la fin de la séance qui donne naissance à l’album Chifoumi je laisse au saxophoniste ténor Sylvain Rifflet et au percussionniste Sylvain Lemêtre la liberté de jouer ce qu’ils veulent en leur indiquant les endroits qui me semblent propices. Lemêtre ajoute des graves avec parcimonie, difficilement perceptibles sur les petits haut-parleurs d’un ordinateur portable, tandis que Rifflet provoque une surprise inattendue autour de laquelle le reste s’organise alors qu’il intervient le dernier. De toute manière on ne fait que passer.
J’avais trouvé GRRR, le nom de mon label fondé en 1975, dans l’urgence qu’il exprimait, avec la rage de la jeunesse. Il est toujours d’actualité.

BIRGÉ CASADAMONT GATTINO LEMÊTRE RIFFLET
Les travailleurs du disque dans le miroir des allumettes

Jean-Jacques BIRGÉ – clavier
Amandine CASADAMONT– field recording
Sacha GATTINO - sifflement
Sylvain LEMÊTRE – percussion
Sylvain RIFFLET – sax ténor
Conçu, enregistré, monté et mixé par JJB au Studio GRRR, Bagnolet
avec l’aide de ses camarades qui ont tous participé à la composition
4’07

mardi 7 mai 2019

Le chaos technique de Franck Vigroux


Franck Vigroux est un caméléon qui joue des nuances de gris en prenant la couleur de la muraille. Pour parvenir à ses faims, il a choisi la musique comme médium à en faire tourner les tables de mixage sur elles-mêmes, provoquant un maelström de bruits assourdissants qui lorgnent sur le drone, sorte de rouleau compresseur n'autorisant aucune contradiction. La dialectique est absente. C'est fort et brutal. Il flotte une odeur de fauve, des mâles sans aucun doute. L'électronique y est animal, bête du Gévaudan des temps modernes. La matière sonore est bien matière, des murmures, des bruits de surface, de lourdes percussions se mêlant aux sons se synthèse. Mais je n'ai rien vu à Hiroshima. Les pochettes des deux vinyles ne livrant aucune information, j'ai volé vers son site que j'ai épluché avec un économe pour creuser sous la peau. L'écorché est sombre, lugubre, cosmique, orageux. J'ai regardé les pixels d'Antoine Schmitt et les corps de Kurt d'Haeseleer, les performances de Vigroux lui-même. Partout règne le chaos, mais un chaos organisé, dressé, une ligne directe comme le faisceau d'un laser, un torrent de lames. J'imaginais la mort autrement, plus complexe, plus sensuelle, mais nous n'avons pas tous la même approche. Alors je me suis laissé porter par cette rage intérieure et quand tout s'est tu j'ai rêvé d'un chant de fleurs...

→ Franck Vigroux, Rapport sur le désordre, LP D'autres Cordes
→ Franck Vigroux, Théorème, LP D'autres Cordes

lundi 6 mai 2019

Le repère des croyances


J'ai récemment été troublé par la difficulté de faire passer une information à des amis qui ne l'entendaient pas de cette oreille. La chose se produisit deux fois dans la soirée, au demeurant charmante et détendue. La première concernait la sexualité de ceux qui nous gouvernent et de l'importance qu'elle peut revêtir lorsqu'elle s'exerce avec des personnes extérieures pouvant avoir connaissance de secrets d'État, accidentellement ou pas, et risquant de s'en servir de façon pernicieuse, en exerçant des activités de chantage ou d'espionnage. Ce n'est pas une position moralisante de ma part, mais une inquiétude lorsque les protagonistes échappent à tout contrôle. À partir du moment où de hauts personnages exposent leur vie privée, ce qui s'évitait dans la passé, ils risquent, voire provoquent, la prolifération des rumeurs. La seconde relatait mon interrogation sur la réversibilité des effets psychosomatiques sur la santé de chacun/e. Les deux sujets n'ont évidemment aucun rapport, si ce n'est la difficulté, voire l'impossibilité que j'eus de terminer ma phrase.
Dans le premier cas je fus surpris que la sexualité soit reléguée au rang de ragot sans importance, d'une part parce que l'appétit sexuel motive très souvent les gens de pouvoir, dans le champ politique comme dans le monde des arts, d'autre part parce que j'avais cru comprendre depuis Freud que le sexe occupait une place déterminante dans l'expression de nos désirs et de nos actes.
Pour le second cas j'avais toujours imaginé que presque toutes les maladies surviennent dans un moment de fragilité, par exemple lorsque nous sommes incapables de nous battre sur plusieurs fronts à la fois. J'en déduisais logiquement que nous devions être capables de combattre la maladie en évitant de nous placer en situation de stress. Facile à dire, moins à réaliser, certes ! Mais sachant que la plupart du temps nous nous infligeons à nous-même la souffrance alors que l'agression extérieure est passée, nous pouvons contribuer considérablement à la guérison, quels que soient les praticiens auxquels nous en avons confié la responsabilité.
S'il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, les blocages ne me semblaient pas résister à ce que je cherchais à exprimer, mais allaient chercher leur origine dans le passé de mes interlocuteurs, un mot clef, ou plutôt un mot serrure, suffisant à bloquer toute discussion sur le sujet. Le principe d'identification ne fonctionne pas autrement au cinéma par exemple. Si "psychosomatique" produisit cet effet "madeleine pourrie" dans le second cas, pour le premier le doute de l'authenticité des sources fut brandi, avec en arrière-pensée un phénomène particulier donné pour commun à tous, mais qui m'était, quant à moi, totalement étranger. Chacun/e pense et agit en effet selon son propre système de repères et fait subir à ses relations présentes le déficit des années antérieures. Nous glissâmes donc dans le débat des "fake news", mis à la mode par ceux-là-mêmes qui les dénoncent tout en les pratiquant au plus haut niveau, comme si chaque information proférée sur quelque sujet que ce soit était chaque fois sourcée, prouvée, attestée. Or nous acceptons comme acquises la plupart des conventions dès lors qu'elles sont socialement admises. Si chaque fois que nos convictions sont ébranlées nous brandissons l'étendard de la vérité, nous n'irons pas bien loin, nos discussions "de bistro" s'appuyant essentiellement sur la répétition de ce que nous avons lu ou entendu, sans que nous en ayons sérieusement et indépendamment vérifié l'authenticité. En fonction de nos intérêts de classe, ou simplement par auto-défense, nous fonctionnons sur des croyances, des héritages familiaux, des traumatismes pas toujours identifiés, somme de préjugés qui nous empêchent d'exercer une analyse critique du monde qui nous entoure et de la manière que nous avons de l'appréhender pour nous y insérer. J'en veux par exemple et pour preuve la croyance religieuse qui repose exclusivement sur des histoires à dormir debout, échappant au bon sens, mais atténuant les angoisses légitimes qui nous assaillent.

vendredi 3 mai 2019

3 femmes de Robert Altman


Je ne me souviens pas avoir vu 3 femmes que Robert Altman tourna en 1977, mais j'ai été surpris par le ton onirique du film et ses flous artistiques laissant au spectateur le soin de se faire son propre cinéma. Dans le joli livre de 60 pages en couleurs qui enserre DVD et Blu-Ray, Frédéric Albert Levy cite Altman racontant avec humour qu'Agnès Varda détestait son film. Elle l'avait probablement vu à l'époque comme un film caricaturant les femmes, or il me semble que c'est l'Amérique à qui le réalisateur taille un short. Shelley Duvall (Millie), à force de vouloir tendre vers une perfection formatée, traverse le réel comme un zombie ; Sissy Spacek (Pinky) est une éternelle adolescente en quête d'une mère ; Janice Rule (Willie), dans son rôle de plasticienne, incarne le soft power qui, en créant des œuvres fascinantes, relativise l'absurdité de cet État dirigé par les machos et rayonne au delà des frontières. Dans son long entretien en bonus, Diane Arnaud, historienne et spécialiste de l’esthétique dans le cinéma, passe totalement à côté du film, obnubilée par sa formation, soulignant les effets et les ressorts d'une intrigue qu'Altman s'est toujours refusé à commenter, et pour cause. Le cinéaste s'est retranché derrière le rêve qu'il fit et fut à l'origine de son scénario. Tout dans ce film ne pourrait être qu'un rêve, ou plusieurs rêves, certes, qui s'emboîtent comme des poupées gigognes. Or l'on sait depuis Freud que le rêve s'appuie sur le vécu en le travestissant, une interprétation trop simple pouvant en cacher une autre, plus complexe. Le titre que Levy a donné au livret est Je est un autre, était-ce seulement parce que chacune de ces trois femmes est double ? Elles sont perdues comme les États Unis s'égarent dans un déni des crimes qui les ont fondés. Politiquement correct, éternelle adolescence, richesse artistique sont les mythes de l'Amérique. Si le féminisme est au menu, c'est pour caricaturer le monde des mâles, encore plus immature que celui des femmes. Ils boivent, tirent au pistolet, jouent aux gendarmes et aux voleurs, et ne pensent qu'à baiser s'ils ne sont pas trop saouls. Pitoyables. Varda s'est trompée. Les images se noient dans une piscine artificielle, la musique atonale des bois de Gerald Busby enrobe l'intrigue d'un mystère glaçant, les décors naturels, gloire de l'Ouest, isolent les personnages, le sanatorium préfigure l'avenir, mort-né. Tout est glauque. Justement glauque.


Cette bande-annonce est antérieure au remastering de cette belle publication.

→ Robert Altman, 3 femmes, édition Collector DVD+Blu-Ray, inclus un livret exclusif de 60 pages débordant photographiquement vers les autres films d'Altman et un entretien avec Diane Arnaud, historienne et spécialiste de l’esthétique dans le cinéma, ed. Wild Side Vidéo, 24,99€, sortie le 8 mai 2019

jeudi 2 mai 2019

La douloureuse


Sueur de geek. Si les ordinateurs sont pour vous du charabia, sautez directement à un article antérieur et ne passez pas comme moi à la caisse départ qui fait si mal au porte-monnaie. On peut se faire tout de même quantité de frayeurs sur un Mac, mais le Kernel Panic est le seul écran qui soit véritablement alarmant. Il y a quelques semaines j'avais déjà dû remplacer mon vieux MacPro par un Mac Mini de compétition tout juste né. J'ai désossé la tour pour récupérer les quatre disques durs qui y étaient logés et j'ai effectué une laborieuse migration en y ajoutant un hub et des adaptateurs puisque plus rien n'est compatible, et surtout une carte son qui fonctionne en Thunderbolt étant volé qu'on ne trouve plus que ce format, dit aussi USB-C, sur les nouvelles machines. Je me sers de cet ordinateur comme enregistreur multipistes (ma table de mixage 24 voies y est connectée), et d'un Mac Book Pro comme instrument de musique. Or ce coup-ci c'est celui-ci, cinq ans d'âge, qui fait des siennes en s'éclipsant de plus en plus souvent pour afficher l'écran fatal précédé de quelques minutes de noir intégral. Mes robots sont bien intentionnés à mon égard, car pour l'un comme pour l'autre la panne fut progressive, les extinctions se produisant à un rythme de plus en plus rapproché, et m'invitant ainsi à faire illico des copies de sécurité et à préparer ma carte de crédit ! Je tape cet article sur l'objet incriminé sans savoir si j'irai jusqu'au bout. Avant de commander une nouvelle machine j'ai tenté toutes les réparations possibles et imaginables qui me soient accessibles, mais rien n'y fait, ça s'aggrave d'heure en heure. Je tenterai de faire réparer le "vieux" portable quand j'aurai effectué cette énième migration, sachant que quantité d'applications ne fonctionneront plus sur la nouvelle et devront être mises à jour, l'hémorragie justifiant l'achat d'encore une nouvelle carte son, en Thunderbolt 3 cette fois ! Les nouveaux Mac Book Pro n'offrant plus que des entrées/sorties de ce type, certes au nombre de quatre, il faut acquérir par exemple des adaptateurs vers HDMI ou depuis USB. Je reste étonnamment zen face à l'adversité, mais je suis obligé d'agir vite et bien, sachant que je dois être opérationnel mardi matin pour enregistrer un nouvel album avec le violoniste Mathias Lévy et la contrebassiste-chanteuse Élise Dabrowski ! Très réactif, l'Apple Store est censé me livrer le lendemain de mon coup de téléphone, me laissant tout juste le temps de retomber sur mes pattes...

mercredi 1 mai 2019

Combat de fleurs un 1er mai


Voilà bien deux mois que j'ai planté le muguet de Maman dans un pot du jardin. Depuis, mes visiteurs sont chaque fois surpris qu'il ait déjà fleuri. Comme j'esquisse le sourire d'un garnement content de sa farce, ils comprennent la supercherie. Si j'avais trouvé un nain sur la terrasse de son appartement avant de le vendre, je l'aurais planté de l'autre côté, là où se reposent les faux canards de Jean-Claude, mais il n'y avait pas plus de nain que de beurre en branches. Les sampuru sont pour moi comme la nourriture des pensionnaires du Musée Grévin. Ils font partie d'un monde d'illusions aussi réelles que ce qu'il est entendu de considérer comme tel...


Regardez les grappes de fleurs du palmier que Lara m'avait offert il y a dix-huit ans. Elles ressemblent à des branchies d'aliens. Sont-elles plus réelles que la proliférante glycine que Françoise avait plantée il y a une dizaine d'années ou bien le tamaris qui date d'avant mon emménagement et qu'on avait cru mort ? La pousse des arbres relativise notre temps. Le gingko biloba offert par Sonia pour mes soixante ans prend tout le sien, il sera peut-être encore là quand il n'y aura plus personne. Celui d'Olivier a disparu avec les travaux des nouveaux propriétaires de sa maison. On voit de plus en plus de gingkos, alors que pendant longtemps je ne connaissais que ceux du Père Lachaise, près de Gambetta, sous les fenêtres de Marianne...


Je repense toujours au titre du roman de Christiane Rochefort, Encore heureux qu'on va vers l'été, parce que l'ambiance est plutôt morose, pour ne pas dire saumâtre. Je pourrais incriminer Macron et la bande de bandits qu'il entretient et qui le remercieront plus tard pour services rendus, mais cela ne va guère mieux de l'autre côté de la frontière, quel que soit l'horizon vers lequel on se tourne. Ils ont les mêmes maîtres. J'achèterai bien quelques brins aux gilets jaunes si j'en croise aujourd'hui, mais de savoir que cette crapule de Pétain a lancé cette mode en 1941 pour remplacer l'églantine rouge qui s'offrait jusque là pour la Fête Internationale des Travailleurs me gâche un peu le plaisir. Alors je combats la glycine qui a décidé d'étouffer mon églantier. Le complot prend racine ! Dix ans en arrière, il y avait encore du vrai muguet dans le jardin. Il n'a pas tenu. J'imagine que c'est ce qui finira par arriver, du moins quand reviendra le temps des cerises. Mais d'ici là ce sera Struggle for Life. Qui s'y frotte s'y pique, suggère le yucca. Les plantes ne sont pas plus gentilles entre elles que les humains. Elles font seulement moins de ravage parmi les autres espèces...