Jean-Jacques Birgé

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vendredi 31 juillet 2020

Perspectives du XXIIe siècle (25) : vidéo "Renaissance"


J'avais totalement oublié les films que j'ai tournés autour du monde sans idée préconçue ni finalité. La Bosnie, l'Algérie ou l'Afrique du Sud, qui avaient donné Chaque jour pour Sarajevo dont Le sniper ainsi que Idir et Johnny Clegg a capella, avaient occulté ce que j'avais filmé au Japon, au Vietnam, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge, aux USA, au Liban, en Égypte et dans le Maghreb, aux Antilles, en Europe évidemment et en France dans certains coins où la nature existe encore. Qu'ils soient en 16mm, Vidéo8, Hi-8 ou numérique, tous mes rushes avaient pourtant été numérisés, mais je ne me souviens pas de grand chose. Heureusement j'avais vraiment besoin des plans du Bamboo Train filant sur les rails près de Battambang. Encore fallait-il les retrouver parmi les dizaines de disques durs. J'ai eu de la chance. À côté d'eux reposaient des plans de montagne qui nous serviront peut-être bientôt et ceux de la mangrove. J'ai tout envoyé à Sonia Cruchon qui a déjà réalisé cinq des films de la série et qui joue le rôle de coordinatrice pour la docu-fiction qui les réunira. J'en ai d'ailleurs presque terminé les intertitres. J'appelle ma camarade pour lui suggérer les plans à monter sur la pièce Renaissance. Sonia me répond qu'elle a choisi les mêmes et que le montage vole déjà vers ma boîte aux lettres virtuelle. Les sons collent incroyablement aux images, à moins que ce soit le contraire, ce qui serait plus plausible à y "regarder" de plus près. Réaliser des clips resserre l'interprétation, beaucoup plus ouverte lorsqu'on écoute le disque en se laissant porter par sa propre imagination. Mais, d'un autre point de vue, "documenté" comme aurait dit Jean Vigo, cela fabrique un nouvel éclairage sur ce que j'ai composé...
Cette dixième vidéo occupe la place 4 sur mon CD Perspectives du XXIIe siècle, mais la troisième dans le film qui durera probablement trois quarts d'heure. Les images poussent à modifier quelque peu l'ordre des "chapitres". Un vent de liberté souffle sur Renaissance qui est une pièce chargée, exubérante. J'ai accumulé des archives de différents points du globe (au Niger, en Norvège, en Anatolie, en Estonie, au Pays basque !) et de différentes époques (de 1938 à 1952). J'y ai mis mon grain de sel, ou plutôt mon grain de sable, en ajoutant mes guimbardes et un orgue à bouche pour le rythme, des ambiances naturalistes, et Antonin-Tri Hoang a mis la touche finale grâce à sa clarinette basse à coups de slaps et mélodisant alors que Nicolas Chedmail trillait au cor. Sur ces archives du Fonds Constantin Brăiloiu, j'ai souvent recherché le rubato qui obéit chaque fois à une logique ancestrale. De toute manière je déteste la musique carrée, tirée au cordeau. Quel que soit le style il faut que ça swingue ! Avec les ambiances et le soin apporté aux réverbérations je replace les musiciens dans le contexte du quotidien. Et que ça vive ! Ce n'est pas la seule raison si j'ai dédié ces Perspectives à C.F. Ramuz, l'auteur de Présence de la mort...


Jean-Jacques BIRGÉ
RENAISSANCE
Film réalisé par Jean-Jacques BIRGÉ
monté par Sonia CRUCHON



Jean-Jacques Birgé : guimbardes, khen, field recording

Nicolas Chedmail : cor

Antonin-Tri Hoang : clarinette basse


Sources :

Peuls (territoire du Niger). Duo de flûtes dans un mortier, 1949

Norvégiens. Danse (halling). Guimbarde. Setesda, 1938

Turcs (Anatolie centrale). Musique à programme : histoire de la brebis noire. Flûte sans bec (kaval), 1938

Estoniens. Danse. Guimbarde, 1938-1939

Basques (Pays basque français). Cris de montagnards. Voix de femmes, 1952

#4 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

Les 10 vidéos déjà tournées en ligne sur Vimeo !
Tous les articles du blog concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle
Dossier du MEG en français et anglais
La presse : RTS Vertigo ("Le MEG fait de l'anticipation sonore"), RTS L'écho des pavanes ("Jean-Jacques Birgé, ethnographie au futur antérieur"), Le Monde, L'Autre Quotidien, Vital Weekly...
L'album en écoute sur SoundCloud !

jeudi 30 juillet 2020

Le désert rouge et les Carpaccio [archive]


Article du 2 février 2007

Pour un article de la rubrique Sur l'écran noir de vos nuits blanches du Journal des Allumés du Jazz que je consacrais aux partitions sonores, j'avais revu Le désert rouge de Michelangelo Antonioni, son premier film en couleurs (Carlotta). Je me souvenais de la bande-son industrielle, jets de vapeur et électroacoustique de Vittorio Gelmetti, mais j'avais oublié le caractère de cantate du film, à l'image de la musique du générique de Giovanni Fusco, le compositeur de L'avventura, L'éclipse et Hiroshima, mon amour. Le trouble des personnages tient de l’abstraction musicale des sentiments. Le cinéaste a remplacé les dialogues par un vide contemporain, minimalisme varésien, deux termes a priori incompatibles. Encore plus que celui d'un musicien, Le désert rouge est un film de peintre. Antonioni badigeonne les usines de couleurs vives et atténue la nature au brumisateur. Il "peint la pellicule comme on peint une toile". Si Matisse est son modèle, le décor semble avoir été commandé à de Kooning ou Rothko. On verrait bien ce film accroché aux cimaises du Centre Pompidou. Dans l'un des bonus du dvd, Antonioni termine l'interview en répondant qu'il ne se pose de questions ni avant ni après, mais pendant le film. "Vous arrivez trop tard", fait-il à celui qui l'interroge.
C'était la première fois que j'allais à Venise, un lendemain de Noël, en 1978 je crois, peut-être 79. Jean-André Fieschi m'avait emmené pour "fêter" la fin de notre collaboration de quatre ans. La ville était recouverte de neige, beaucoup. Ce matin-là, Jaf me guida jusqu'à San Giorgio degli Schiavoni pour voir les Carpaccio. Je fus saisi par les cadres, hors champ préfigurant déjà le cinématographe, et par le mouvement. J'y voyais aussi un ancêtre de la bande dessinée. Il y a chez ce peintre la même modernité que l'on rencontre dans la musique médiévale, la plus proche de nos improvisations contemporaines. Ses rouges et ses bleus se retrouvent dans Le désert.
Nous étions seuls dans la petite église avec un couple, un monsieur déjà âgé et une jeune femme. Nous l'avons reconnu, lui, mais nous n'avons pas osé bouger, nous aurions brisé le charme. Nous l'avons regardé s'éloigner, de dos, dans la Fondamenta Furlani, le long du canal di San Antonin. Tout était magique. Venise sous la neige, les peintures sur les murs, le dragon terrassé, le silence et l'absence, et Michelangelo Antonioni. Depuis, je n'imagine pas faire le voyage sans aller admirer les Carpaccio. L'an passé, j'y suis retourné pour la huitième fois.

mercredi 29 juillet 2020

Recette de la soupe Miso [archive]


Article du 30 avril 2006

Décidément, ça sent les vacances ! Après le jardinage, la cuisine : Elsa m'a demandé hier soir la recette de la soupe japonaise. C'est très simple et tellement meilleur lorsqu'on la confectionne soi-même plutôt qu'en l'achetant en sachet lyophilisé.
Dans une casserole d'eau froide, mettre de la pâte Miso faite à partir de la pâte de soja (il en existe de la sombre/rouge et de la claire/jaune, les deux sont bonnes et proposent des goûts différents, la sombre est un peu plus corsée), de la bonite séchée (sur l'étiquette, je lis : Hondashi "Ajinomoto", à gauche sur la photo) et du Mirin (alcool de riz pour la cuisine). Les quantités pour deux personnes : une grosse cuillérée à soupe de Miso, une plus petite de bonite et un jet de Mirin. Arrêter le feu avant que ça bouille.
On peut ajouter des algues fraîches (magasins bio de préférence) ou séchées (magasins chinois de Belleville ou du XIIIe, ou bien japonais et coréens du côté de l'Opéra à Paris), du piment rouge mélangé avec du sésame (Sichimi Togarashi), des poireaux finement coupés ou de la ciboulette, des champignons Shiitaké, du Tofu, etc.
Lorsque vous recherchez une recette, il existe aussi une bonne adresse sur le Net, marmiton.org.

mardi 28 juillet 2020

Jazz d'ensemble : ONJ et La Boutique


Si l'album Dancing in Your Head du nouvel Orchestre National de Jazz ne m'a pas accroché, trop conventionnel à mon goût, Rituels, le second, qui paraît en même temps, me donne envie de le réécouter dès le lendemain. Le premier, orchestré par Fred Pallem, est un hommage à Ornette Coleman, mais son agrandissement pour orchestre de cuivres, instruments électriques et batterie ne rend pas la liberté d'imagination du modèle, malgré la présence du saxophoniste Tim Berne sur trois des neuf pièces. C'est d'autant plus flagrant qu'Ornette composa Skies of America pour orchestre symphonique, donnant une idée d'une direction plausible de sa musique pour grand ensemble.


Par contre, Rituels, dirigé tout autant par son nouveau directeur artistique, Frédéric Maurin, échappe à la classification des genres en partageant la composition avec des invité/e/s. Ainsi Sylvaine Hélary, Leïla Martial, Grégoire Le Touvet, Ellinoa et Maurin composent une œuvre "collective" pour chœur et treize instrumentistes dont un quatuor à cordes, à laquelle le concept de rituel est censé garantir la cohésion. En réalité les œuvres sont très variées, ce qui a tout pour me plaire ! J'y vois même quelque cousinage avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané des années 80. À noter que l'orchestre à géométrie vraiment variable compte autant de femmes que d'hommes parmi les musiciens et les compositeurs. Sylvaine Hélary compose Le Monde Fleur rappelant un peu Carla Bley par le mélange d'influences, jazz, rock progressif et impressionnisme. Frédéric Maurin coupe en deux son Rituel, à la fois théâtral et plus contemporain avec une Leïla Martial aux masques changeants. Grégoire Letouvet prolonge cette démarche avec La métamorphose, plus choral et opératique. Écrit et composé par Leïla Martial, il arrange Femme Délit aux paroles rythmées par les allitérations de la chanteuse. Tous les textes du double album sont librement adaptés de folklores de différents continents issus du recueil Les techniciens du sacré de l'Américain Jerome Rothenberg. Les voix d'Ellinoa, Linda Oláh, Romain Dayez les portent et les transportent également. Les parties jazz sont les plus banales ; s'en démarquer offre d'innombrables entrées et portes de sortie aux compositeurs. Je me suis surpris à penser à la distance qui les sépare d'Ecuatorial d'Edgard Varèse, inspiré par le Popol Vuh, pour chœur d'hommes et ensemble. Avec Loon je reconnais la sensibilité de Sylvaine Hélary, sa palette de timbres ciselée nous entraînant vers un pays imaginaire coloré par le violon alto de Guillaume Roy et le marimba de Stéphan Caracci. Même impression d'un ailleurs avec Naissance(s) de la nuit d'Ellinoa réfléchissant celle du chasseur sous la voute étoilée. Frédéric Maurin clôt le projet avec Aiôn, les canons vocaux, le piano de Bruno Ruder, la batterie de Raphaël Koerner soulignant une ultime fois le mélange des genres, mixité garante d'un avenir.


Je me pose les mêmes questions sur l'adaptation de pièces composées par Jean-Rémy Guédon qui a confié les clefs de La Boutique (ex-Archimusic) aux huit membres du collectif pour prendre la direction de l'Alliance Française des Comores, tandis que la direction artistique de l'album Twins était confiée au trompettiste Fabrice Martinez. La voix soliste, très présente chez l'indépendant Guédon, est remplacée par l'accordéon de Vincent Peirani ; or le timbre de l'orchestre me semble y perdre son originalité aux essences boisées. C'est joli, mais trop poli à mes oreilles. Ça coule de source alors que je préfère les poids de sons qui remontent à contre courant. Il n'empêche que l'écoute du CD est agréable, les musiciens/ciennes, tous et toutes excellents, distillant la chaleur enveloppante de l'été.



→ Orchestre National de Jazz, Rituels, double CD ONJ, dist. L'autre distribution, à paraître le 21 août 2020
→ Collectif La Boutique, Fabrice Martinez, Vincent Peirani, Twins, CD La Boutique, dist. L'autre distribution, à paraître le 21 août 2020

lundi 27 juillet 2020

L'invitation au voyage [archive]


Article du 5 novembre 2006

Le premier livre que je me souviens avoir lu de la première à la dernière page est le Petit Larousse illustré. Mon édition datant de 1961, j'avais donc neuf ans. C'est, avec le Grand Atlas Mondial du Reader's Digest, l'un des plus beaux cadeaux que je reçus enfant. D'autres dictionnaires suivront, et le Robert supplanta le Larousse.
Cette semaine (P.S.: c'était donc en 2006), Elsa a eu la gentillesse de retrouver mon exemplaire dans la maison de l'Île Tudy où il a continué à subir les attaques du temps sans faillir. Seule la planche en couleurs sur les avions s'est détachée et la couverture effacée, plus de jaune ni de noir, juste le fond gris et les bords élimés comme les manchettes d'une vieille chemise qu'on continue à porter jusqu'à ce qu'elle craque.
Je reproduis ici la seule iconographie sur la peinture dite moderne à laquelle j'eus accès en dehors des tableaux abstraits de ma tante Arlette qui pendaient dans notre appartement. Les douze reproductions serrées sur un recto verso figurent les fondations de mon histoire de l'art. Il y a quelques mois je fus très ému de découvrir l'original de L'odalisque de Matisse à la Fondation Beyeler à Bâle. Mes émois pubères ont probablement commencé devant cette femme torse nu les jambes écartées dans son pantalon saharien.
Et puis au milieu, entre les noms communs et les noms propres, il y a les pages roses qui listent les locutions latines et étrangères, mais le latin s'est perdu et on ne les utilise plus beaucoup. Dommage, encore une chose qui faisait rêver. Tempus edax rerum. Je n'ai pas fait de grec. Les racines se dissolvent dans la terre.
C'est (c'était) mon anniversaire. Ma maman m'a offert le dictionnaire visuel. Je suis heureux comme le gamin que je ne cesserai jamais d'être.


En P.S. ce petit extrait du 13 novembre 2007 :
Le Petit Robert est certainement la plus utile des applications, par sa simplicité, son intelligence et l'aide incomparable qu'elle procure. Installée à demeure sur le disque dur, elle réclame le disque d'origine tous les 45 jours, ce qui oblige à l'emporter avec soi lors des déplacements, mais qu'importe ! Outre ses 60 000 mots, les recherches phonétique ou par étymologie multi-critères sont absolument époustouflantes. On peut ainsi trouver les mots arabes entrés dans la langue française entre telle et telle date, s'en servir comme dictionnaire de rimes et même trouver un mot qui aurait tel son en son milieu ! Chaque verbe se décline individuellement à tous les temps, avec être ou avoir, actif, passif ou pronominal. Les mots difficiles sont prononcés oralement. C'est bourré de citations, d'exemples, de synonymes, d'homonymes, de liens hypertextes et de bien d'autres ressources toujours claires et faciles à utiliser. Après un tel éloge, j'apprécierais que l'éditeur m'envoie la nouvelle version ou carrément Le Grand Robert qui excitent tant ma curiosité ! Et je m'en sers toujours sur mon MacBook Pro :-)

vendredi 24 juillet 2020

The Monkey In The Abstract Garden d'Alexandra Grimal


Après l'épreuve sonore de TOC chroniqué mardi, j'ai misé sur le zen du saxophone soprano d'Alexandra Grimal pour faire redescendre la tension. Question détente, c'était peut-être une fausse bonne idée. Si les silences et les volutes ornithologiques calment le jeu, ces jolis oiseaux se posent obligatoirement sur le fil tendu par l'improvisatrice.
Face aux neuf plages désertes aux espaces soigneusement entretenus succèdent, sur un deuxième disque, des improvisations vocales transformées par l'électronicien Benjamin Lévy. Les textes de Graines, Souffles et Milieu sec sont empruntés au jardinier Gilles Clément (dont mon camarade Raymond Sarti avait scénographié le Jardin Planétaire il y a déjà 20 ans). Alexandra a écrit elle-même ceux de Steppes, Arbres et Friche. Tous restent minimalistes, ne déparant pas d'avec Pépiements, Fougères, Oiseaux ou Pollen. Le jardin zen est là cette fois. Les titres des deux galettes sont d'ailleurs doublés par des idéogrammes qui me sont hermétiques, peut-être parce que leurs reproductions minuscules sur la pochette blanche ne coïncident pas avec les trous de mes nouvelles lunettes sténopéïques ! En tout cas mon rythme cardiaque redescend à une pulsation compatible avec mon désir de pause estivale ou de veille nocturne.
Entre l'exubérance de TOC et la sobriété d'Alexandra Grimal, où me situe-je ? J'ai remixé la pièce Hibakusha de mes Perspectives du XXIIe siècle avec quelques sons sous-marins et la réverbération d'un tunnel inondé de 120 mètres de long à Utrecht pour coller aux images réalisées par Sonia Cruchon, ambiance délicate aux débordements psychologiques incontrôlables. J'ai sorti ma nouvelle acquisition instrumentale, une shahi baaja, branchée sur la pédale H9 MAX d'Eventide, pour me la jouer Hendrix à Monterey. C'est nettement plus agressif avec sept larsens à la clef. Et puis j'ai placé sur la platine les 2 nouveaux CD de l'ONJ, celui du Collectif La Boutique, mais c'est pour la semaine prochaine...

→ Alexandra Grimal, The Monkey In The Abstract Garden, CD OVNI, à paraître début septembre 2020
Notez que Benjamin Lévy compte mettre en ligne les fichiers en HD Surround et en Binaural sur son futur site !

jeudi 23 juillet 2020

Perspectives du XXIIe siècle (24) : vidéo "L'indésir"


P.S. en avant propos daté du 16 août :
Sonia Cruchon a totalement refait le film de L'Indésir, partant sur une tout autre piste, plus proche du propos initial et du roman de C.F. Ramuz, Présence de la mort. La première version a été effacée et n'est donc plus accessible, mais j'ai conservé le billet que je lui avais consacré...

Cette neuvième vidéo accompagnant la sortie de mon nouveau CD, Perspectives du XXIIe siècle, fut aussi compliquée à concevoir que la pièce musicale qu'elle accompagne. L'Indésir est le second morceau de l'album. Après le témoignage des survivants entendus dans Éternelle, la séquence relate comment nous en sommes arrivés là, succession de conflits et de catastrophes naturelles. Comme on y était toujours allés comme un seul homme, la fleur au fusil, j'ai commencé par empiler une marche souabe, une danse des Gilles de Binche, une batterie de tambours nigérienne accompagnant une exhibition de lutte des Haoussas, l'attaque d'un troupeau touareg, la déclamation d'un thème de guerre éthiopienne et des danses d'épées basques pour rendre le terrible tumulte ivesien exprimant la violence des humains entre eux. Ajoutant à la confusion, j'ai enregistré ma trompette à anche dans le grave, la trompette de Nicolas Chedmail entamant une mélodie mahlerienne, un piano préparé et des tunnels menaçants joués au clavier. Cette première partie glisse vers des bombardements et des saccages qu'annoncent des sirènes d'alerte. Le clavier se fait plus lyrique, soutenu par des voix. Tandis que ma flûte stridente s'affole, l'incendie se transforme en tremblement de terre. La rythmique et la trompette renforcent le chaos tandis que sonnent les cloches de Notre-Dame de Paris que j'avais enregistrées dans les années 80. Un petit éboulement. Une fenêtre qui grince. Le silence. L'Indésir raconte une période alors révolue, gâchis que ne veulent surtout pas reproduire les survivants de 2152. Il était évidemment dangereux de commencer le disque par deux pièces agressives, mais il fallait justifier des choix qui seraient faits à l'avenir. La suite sera beaucoup plus calme et plus tendre.
J'ai envoyé quantité d'images à Sonia Cruchon pour qu'elle puisse réaliser le film en les montant, les superposant, travaillant les contrastes et les teintes. 14-18 est un film d'archives en 16mm que j'avais monté en 1973 pour le spectacle Brrr, qu'il fait froid ce soir, j'ai grand regret de n'avoir pas pris double manteau (d'après un poème de Charles de Gaulle!), mais qui ne s'est jamais joué malgré un an de travail acharné. En fait nous ne l'avons représenté qu'une seule fois devant Sylvia Monfort ! J'ai donc projeté la bobine sur le mur d'Emmanuelle "Alice" Devos dont le projecteur fonctionne encore pour le numériser. La courroie de mon propre Eiki, prêté à Didier, semble difficile à remplacer ! Plus simplement, façon de parler si l'on ne tient pas compte de l'escalade, j'ai filmé le Stromboli en 2016. Les photographies proviennent de mes voyages aux quatre coins du monde (Roumanie, Pyrénées, Bretagne, Italie, Cambodge), comme mes survivants et comme les personnes capturées par les opérateurs Lumière envoyés par Albert Kahn sur toute la planète ou lors de l'Exposition Universelle dans les années 20 à Paris. Fragments d’une révolution, Chine 1926-28 et Le banquier, le maréchal et le missionnaire – Regards des années 20 sur l’outre-mer font partie de la dizaine de films de la Collection réalisés par la regrettée Jocelyne Leclercq et montés par Robert Weiss, dont j'ai composé la musique de 1985 à 2006. Pour terminer, Sonia a dégotté une pluie de sable et une petite cascade dont la positivité tranche avec mon propos initial, tout à fait bienvenue après la destruction dystopique de notre environnement. Elle a également choisi de mêler dès le début les images du volcan et les manœuvres militaires.

[Film effacé]

Jean-Jacques BIRGÉ
L'INDÉSIR
Film réalisé par Sonia CRUCHON

Jean-Jacques Birgé : field recording, clavier, trompette à anche, flûte
Nicolas Chedmail : trompette

Sources musicales :
Allemands. Marche. Flûtes et tambours. Souabe, 1930
Wallons (Belgique). Danse des Gilles de Binche. Tambours, grelots, 1950
Haoussas (territoire du Niger). Batterie de tambours accompagnant une exhibition de lutte à Tahoua, 1948
Touaregs (région de Tahoua). Musique à programme : attaque d’un troupeau. Flûte de roseau, 1948
Éthiopiens (Kemant et Amharas). Déclamation du thème de guerre amhara. Voix d’homme, 1950
Basques (Pays basque français). Danses d’épées. Flûtes et tambours, 1952

Sources des images :
14-18 (1973), Stromboli (2016) et photographies (2015-2020) par Jean-Jacques Birgé
Tendres pensées à la réalisatrice Jocelyne Leclercq et grand merci à son monteur Robert Weiss pour les films de la Collection Albert Kahn
Vidéos de stock : Openfootage – Beachfront B-Roll

#2 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

J'ai écrit que c'est la 9ème vidéo du projet qui réunira plus tard toutes les séquences, car Sonia a finalisé deux autres vidéos qui ne seront présentes que dans le moyen métrage, mais ne seront pas mises en ligne indépendamment comme les six précédentes. Il s'agit de Hibakusha et Au loup.




Tous les articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle
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mercredi 22 juillet 2020

Et TOC !


Le trio TOC c'est pas du toc. J'ai commencé fort mon retour dans le son après trois semaines de sevrage. Jérémie Ternoy aux Fender Rhodes, Moog et piano, Ivann Cruz aux guitares et Peter Orins à la batterie se revendiquent du jazz-core. En 2008 leurs initiales fondent le trio dans les hauts fourneaux de la musique improvisée. Préconfinés, ce sixième album les renvoie en studio en septembre 2019, histoire de tordre encore un peu plus le cou à leur exubérance compulsive. Comme j'étais tout seul à la maison, j'ai diffusé le disque au maximum du volume que je pouvais tolérer. J'imagine que plus bas Indoor m'aurait moins plu. C'est de l'énergie à l'état pur, de la noise composée dans l'instant comme ils la jouent en concert, mais cette fois triturée avec les ressources du studio. Elle se différencie du rock par l'affirmation forte des individualités, même si le trio fait bloc. Ça bouge et ça fait bouger, si ce n'est avec son corps, du moins dans la tête...


Un peu maso, j'ai enchaîné avec Closed For Safety Reason enregistré deux mois plus tard, le 11 novembre 2019 à la Malterie de Lille, le trio ayant invité le saxophoniste américain Dave Rempis au ténor et à l'alto, et, sur le dernier morceau, la ténor Sakina Abdou. Ce deuxième album, qui sort en même temps, sonne plus free jazz par la présence des saxophones, mais ceux-ci finissent par se débarrasser de leurs tics après une nécessaire mise en confiance. Comme on est toujours dans la tempête, je me demande sérieusement ce que revêt cette rage sonore. Révolte contre la société ? Affirmation d'une mâle attitude ? Ivresse des derviches ? Commémoration de l'Armistice ? Besoin d'occuper tout l'espace sonore en évitant toute incursion de l'extérieur ? Si les improvisations évoluent lentement dans la durée, elles n'en sont pas moins structurées avec une bonne écoute les uns des autres.



→ TOC, Indoor, CD/LP/mp3/FLAC/Bandcamp Circum-Disc, à paraître en septembre 2020
→ TOC & Dave Rempis, Closed For Safety Reason, CD/LP/mp3/FLAC/Bandcamp Circum-Disc, à paraître en septembre 2020

mardi 21 juillet 2020

Jusqu'au bout du bout


Retour sur les chapeaux de roues avant de mettre le pied à l'étrier. J'aime autant revenir que partir, mais trois petites semaines bretonnes donnent beaucoup de travail lorsqu'on s'y remet. Je ressens encore les courbatures dans les cuisses et les mollets d'avoir escaladé la Pointe du Raz presque jusqu'au bout du bout. Finis Terrae. Epstein. Mon chouchou lyrosophe. La dernière fois que je m'étais adonné à ce sport, j'avais une quarantaine d'années et le grand écart me rappelle durement à la réalité. Comme lorsque je me vois aujourd'hui en photo. Ce n'est évidemment pas l'image que j'ai de moi-même. Je perçois ma nouvelle fragilité et je constate que j'ai basculé dans le troisième âge, malgré mon hyperactivité. J'ai donc eu un peu peur de crapahuter seul sur les rochers acérés le long des à-pic. Même chose lorsque je nage. Plus jeune, j'avais l'impression qu'en prenant mon temps j'atteindrais les îles Glénan sans me fatiguer, alors qu'après quelques brasses musclées je me retrouve terriblement essoufflé. Mon père m'aurait conseillé de "numéroter ses abattis". Ça se gère, mais nécessite de nouveaux repères. J'ai donc fait le papou, sans os dans le nez, avec mon petit-fils Eliott, et j'ai pris mon temps. Voilà la solution. Prendre son temps, c'est prendre le pouls du monde, et trouver sa vitesse de croisière. Il faut que je m'habitue à cette gymnastique qui consiste à revoir les bases avec de nouvelles habitudes. Les écarts sont toujours aussi indispensables, mais le grand, plus question. Il faut que je marche puisque c'est comme ça que "ça" marche. Je reprends donc doucement mon rythme quotidien, ici et ailleurs. Sur les pointes et les touches...
Je vais déjà suivre la promo de mon disque Perspectives du XXIIe siècle tout en travaillant sur le prochain, un double CD avec plus d'une trentaine d'improvisateurs/trices ! À côté de ces cabrioles, j'ai quelques commandes de design sonore aussi excitantes que les projets de performances "live" ainsi que deux autres aventures discographiques. Mais c'est l'été à Paris et je compte d'abord en profiter, alors je me reposerai parfois sur les archives du blog, quinze ans en arrière, que je m'évertuerai de réactualiser, bien entendu... Le soir, il fait frais, c'est délicieux.

dimanche 12 juillet 2020

Perspectives du XXIIe siècle (23) Presse


Article de Jean-Pierre Simard dans L'Autre Quotidien (6/07/2020)
L'Ethnographie revisitée en Perspective du XXIIE par J-J Birgé
Invité à revisiter les archives du Musée d’Ethnographie de Genève pour faire œuvre contemporaine, J-J Birgé est le cinquième artiste à s’y coller et créer sa suite de pièces musicales évoquant l’art radiophonique et s’inspirant de la tradition des poèmes symphoniques. Épatant résultat qu’on décrypte pour vous.


Sorti en juin dernier, on revient sur que Le Monde décrit sous la plume de Patrick Labesse comme : “un album accaparant, de ceux qu'on ne peut écouter ni en faisant autre chose ni par tranches. Parce qu'à travers ce voyage fait de combinaisons de sons, de musiques, de voix, de langues et d'images, Jean-Jacques Birgé (composition, phonographie, claviers, instruments à vent, percussions) conte une histoire. Une multitude de protagonistes en déroulent le fil avec lui. Ses amis musiciens (dont le violoniste Jean-François Vrod, les souffleurs Nicolas Chedmail et Antonin Trí Hoang), mais également des flûtistes du Niger, des percussionnistes de Thaïlande et du Cameroun, des voix de Géorgie, du Pays basque, des Asturies, de Grèce ou de Bretagne… des porteurs de savoir anonymes. Birgé est allé les chercher dans les Archives internationales de musique populaire (AIMP) du Musée d'ethnographie de Genève (MEG). Il est réanime et met en scène avec doigté des pans de la mémoire du monde. Bravo au MEG qui ne laisse pas dormir ses archives et les ouvre régulièrement à des compositeurs contemporains.”


Commande du Musée d’ethnographie de Genève (MEG), Jean-Jacques Birgé a composé une œuvre d’après les Archives internationales de musique populaire (AIMP) du MEG. Perspectives du XXIIe siècle intègre 31 pièces enregistrées entre 1930 et 1952 et réunies par Constantin Brăiloiu (1893-1958), fondateur des AIMP et référence majeure dans le domaine des musiques traditionnelles.
Perspectives du XXIIe siècle est écrite sur la base d’un scénario d’anticipation où les survivants de la catastrophe de 2152 vivent sur les ruines du MEG. Ils décident de se reconstruire à partir des archives découvertes sur place. L’œuvre mêle des instruments acoustiques dont certains appartiennent aux collections du MEG, des instruments virtuels, des ambiances et des archives sonores.
Écho troublant d’actualité, Perspectives du XXIIe siècle est une fiction sonore suivant le parcours d’humains qui doivent se réinventer. En ces temps d’interrogations sur l’avenir de la planète et de l’humanité, Jean-Jacques Birgé a souhaité dédicacer cette œuvre à C.F. Ramuz et Vercors.


Les passionnés de radio, comme moi, y trouveront un feuilleton à suivre, avec lequel vibrer au fil des morceaux. Un nouveau morceau de poésie sonore pour rappeler que si le monde semble immobile, il est agité de courants souterrains appelant sans cesse à sa réinvention et son évolution. Débranchez la télé, rallumez la stéréo, ici le monde vous parle d’avant comme d’après- mais surtout de maintenant - et en polyphonies souvent. Plus qu’une bonne surprise, une vision- et une bonne ! “Il n’y pas d’alternative, il fallait qu’on procède autrement …”
Jean-Jacques Birgé - Perspectives du XXIIe siècle - Word & Sound


Article anglophone de Dolf Mulder (NL) sur Vital Weekly (juillet 2020)
JEAN-JACQUES BIRGÉ – PERSPECTIVES FOR THE 22ND CENTURY (CD by MEG-AIMP/Word and Sound)
A new album of veteran Jean-Jacques Birgé, best known for his pioneering work with French unit Un Drame Musical Instantané. This ensemble stopped activity near the end of the 90s, but Birgé didn’t, as a look on his website makes clear. He keeps surprising with engaging projects, like ‘The 100th Anniversary (1952-2052)’ that was released in 2018. For his latest work, he was commissioned by the Ethnographic Museum of Geneva (MEG). To introduce this work first some background information. This museum keeps The Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP), founded by Romanian Constantin Brăiloiu in 1944. Over the years the museum expanded her collection of ethnomusicological sound documents that would grow over the years. Several years ago the MEG started a series of recordings “devoted to contemporary creations composed based on its sound archives”, by inviting artists to shed new light on these old recordings. This new album of Jean-Jacques Birgé is the fifth title in this series. Let’s have a closer look at his work. Along what procedures did he proceed? Birgé, who never worked before with recordings of traditional music, first selected recordings from the archive “corresponding to my narrative synopsis. I then placed them on the timeline of each piece. After adding the ambient sounds, mainly field recordings, I recorded my instrumental parts and worked on some effects, before inviting the musicians to my studio to fill in the structure.” So at the start, there was a fictional narrative: survivors of a global disaster in 2152, discover the archives. For the survivors, these recordings function as a frozen memory of the past. They start to play with these tapes using musical instruments that were also untouched by the disaster. So the music comes to us from an imagined future, circling recording that predates our present days by decades. He selected 31 sections from archives with recordings from very different countries and cultures all recorded between 1930 and 1952. Musicians involved are Jean-François Vrod (violin), Antonin Trí Hoang (bass clarinet, alto sax), Nicolas Chedmail (cor), Sylvain Lemêtre (percussion), Elsa Birgé (vocals) and Jean-Jacques Birgé (keyboards, field recording, flute, percussion, etc.). Besides Birgé invited 18 persons for their voices and vocals. He is a master in intriguingly combining very different ingredients making the whole far more than the sum of its parts. His constructions make you feel dwelling inside a giant memory-world, floating on a constant stream of flashes of sound and music of very different origin, time and place. Intertwined with another following some hidden logic that makes sense. Let’s take for example the piece ‘Meg 2152’ which is a gorgeous piece, using old Swiss recording of ‘Cor des Alpes’ and vocal music. Using respectfully the sensitivity of the old recordings, he discloses new possibilities from and with this material. Birgé’s daughter and Vrod sing two very different lines, Lemêtre provides percussive underlining and Nicolas Chedmail on French horn concentrates on melody. Birgé adds field recordings, crystal organ and some other additions. Due to the integrative force and vision of Birgé, these different ingredients constitute something new. And that counts for every track on this wonderful release.
––– Address: https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.ph