Jean-Jacques Birgé

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vendredi 24 septembre 2021

Appelez-moi Madame


Il y a deux bandes-annonces du film Appelez-Moi Madame de Françoise Romand, la première date de la sortie du film en 1986, la seconde lors de sa remasterisation exécutée en 2020 après la sortie du DVD.

Le sujet du film ? Dans un petit village normand, un militant communiste, marié et père d'un adolescent, devient transsexuel à 55 ans, aidé par sa femme.
À sa sortie en 1987, le célèbre critique du New-York Times, Vincent Canby, écrivait "Miss Romand fait des documentaires uniques. Elle s'attache aux faits mais il y a certaines réalités que peu de romanciers ou écrivains supposés sérieux traiteraient si ce n'est sous des pseudonymes... Dans Appelez-moi Madame, la cinéaste nous fait partager sa curiosité, son étonnement et son regard..." Pour cette édition dont Étienne Mineur a conçu la pochette, Françoise a réalisé deux entretiens, l'un en français, l'autre en anglais, compléments de programme qui tranchent radicalement avec les bonus habituels !


Documentaires ou fictions, tous les films de Françoise Romand interrogent l'identité de ses personnages. Dans Mix-up ou Méli-mélo des bébés sont échangés à la naissance, dans Appelez-moi Madame un militant communiste devient transsexuel à 55 ans, dans Les miettes du purgatoire deux jumeaux vivent en symbiose avec leurs parents très âgés, dans Passé Composé un homme à la recherche douloureuse de son passé rencontre une femme amnésique qui fuit le sien, dans Vice Vertu et Vice Versa deux voisines de palier s'échangent leurs vies, l'une prostituée de luxe l'autre intellectuelle au chômage, jusqu'à Thème Je où la cinéaste retourne sur elle la caméra en fouillant les histoires de famille et les réinventant, se permettant avec elle-même ce qu'elle n'aurait jamais osé avec qui que soit d'autre. [Baiser d'encre est un conte moral sur le couple d'artistes Ella & Pitr.]
Documentaires ou fictions, la cinéaste mord le trait et met en scène les hommes et les femmes de la vie réelle comme s'ils étaient des personnages de roman. Pour elle, la vérité n'a jamais existé au cinéma. Les regards face caméra renvoient au miroir du spectateur. Avec tendresse et compassion, Françoise Romand recompose le passé en faisant jouer aux protagonistes leurs propres rôles. Espiègle et complice, elle ouvre la porte à toutes leurs fantaisies.


Dès le début d'Appelez-moi Madame le ton est donné. Ovida Delect fait un signe de connivence à la caméra et raconte ses fantasmes que la cinéaste concrétisera en images. La musique de Nicolas Frize accompagne la mariée qui court au ralenti sur la plage. En 1986 dans un petit village normand, devenir transsexuel à 55 ans avec l'aide de sa femme n'est pas une mince affaire pour ce communiste et poète, ancien résistant resté muet sous la torture. L'amour d'Huguette pour son mari devenu femme transcende tous les poncifs et son douloureux sacrifice réfléchit le statut de toutes les femmes. Avoir été directrice de l'école maternelle fait passer la pilule auprès des villageois. Dans un micro-trottoir rythmé par le hachoir du boucher, la réalisatrice se débarrasse rapidement des remarques grivoises que le curé couronne. Les deux mamies tournent le dos à ces commérages. Les films de Françoise Romand évitent les commentaires, ils parlent d'eux-mêmes, réfléchissant les vies ordinaires de personnages extraordinaires sous l'œil fantasque de la mise en scène. Le drame se joue toujours dans la comédie. La distance n'est pas celle de l'auteur à son sujet, mais du sujet au filmage, rapprochant le spectateur au plus près de l'émotion en le faisant entrer incidemment dans les arcanes du cinéma.

Hier jeudi 23 septembre 2021, Françoise Romand a reçu le Prix Charles Brabant de la SCAM 2020 pour l'ensemble de son œuvre.

Ses 6 DVD sont sur SuperAlibi/BigCartel, dont Appelez-moi Madame, 20€

Article du 23 octobre 2008

mardi 14 septembre 2021

Les vies intimes de Barry Purves


His Intimate Lives, le DVD de l'animateur-marionnettiste anglais Barry Purves (site à butiner, c'est du miel) est accompagné d'un somptueux livret de 80 pages en largeur (Potemkine). Lorsque l'objet fait masse on dit que c'est une petite merveille. On ne compare pas les six films d'animation à la Pyramide de Khéops ou aux jardins de Babylone, mais ils en imposent par la maîtrise et la variété des tons. Bonus indispensables, la présentation de chaque film par l'auteur-réalisateur-animateur et son entretien avec Michel Ocelot apportent toute la lumière sur son travail d'orfèvre. Le livret rappelle les clés de l'animation image par image (stop motion) : l'écriture et la pré-production, la fabrication des marionnettes, la création des décors, l'éclairage et l'organisation du tournage, l'animation et la réalisation, la post-production.


De Next (1989) qui met en scène William Shakespeare au burlesque Hamilton Mattress (2001), chaque film possède sa propre ambiance, sa couleur, sa petite musique.


L'épuré Screen Play utilise les règles du Kabuki et du Bunraku (il y a vingt ans, j'avais adoré composer la musique de Bunraku, fantômes de la mémoire pour Jocelyne Leclercq et la Cinémathèque Albert Kahn !). Rigoletto (1993) est une réduction de trente minutes du tragique opéra de Verdi en version anglaise. L'érotisme d'Achilles (1995) est interprété par des sculptures grecques dans un souci de simplicité qui tranche avec le précédent ou Gilbert et Sullivan, The Very Models (1998), opéra comique mettant en scène les deux célèbres auteurs britanniques.
Les six joyaux de la couronne réunis dans ce beau coffret, et dont les pâles reproductions sur YouTube ne rendent évidemment pas la qualité (de plus ce ne sont pas mes préférés), constituent l'œuvre majeure de Purves. Manquent tous ses premiers et son dernier, Rupert Bear, 52 épisodes de dix minutes (2005-2007) comme ses contributions à Mars Attacks! ou King Kong. Barry Purves est également metteur en scène de pièces de théâtre et acteur...

Article du 1er octobre 2008

vendredi 10 septembre 2021

Si "Les bourreaux meurent aussi", "Verboten!" recadre la chute de l'Allemagne


À voir les jaquettes de ces DVD, il est prudent de s'y prendre à deux fois avant de tourner à l'angle d'une rue ! La vermine n'est jamais très loin. Les hors-champs sont dans le cadre, deux plans dans la même image, avec le son comme si on y était, perspective menaçante.
Carlotta édite le film de Fritz Lang en version intégrale tel qu'il fut présenté aux USA en avril 1943. La version française, tronquée de vingt minutes, est également présente sur le double dvd comprenant une introduction et une analyse passionnantes de Bernard Eisenschitz abordant la collaboration du metteur en scène avec le dramaturge Bertolt Brecht, co-auteur du scénario. Les bourreaux meurent aussi (Hangmen also die) raconte la résistance du peuple tchèque contre les Nazis avec l'assassinat du Bourreau Heydrich, la solidarité des uns et la lâcheté des autres. Les récits parallèles entretiennent un suspense palpitant tout en rappelant les qualités sémantiques de Lang et la distanciation malicieuse de Brecht. Notons que Hanns Eisler composa la musique de cet excellent Fritz Lang, un avertissement contre l'organisation des forces du mal comme le réalisateur les multiplia tout au long de son œuvre.
En 1959, Samuel Fuller réalise un film sur la chute du 3ème Reich où il mêle images d'archives exceptionnelles (villes totalement détruites par les bombardements alliés, procès de Nuremberg...) à l'intrigue mettant en scène un soldat américain rencontrant une Allemande et brisant ainsi la loi anti-fraternisation du Plan Marshall.
Verboten!, signifiant "interdit" et bizarrement traduit en français par Ordres secrets aux espions nazis, insiste sur la différence entre Allemands et Nazis, une distinction rarement évoquée, mais que j'ai souvent entendue dans ma famille, que ce soit du côté maternel où mon grand-père, Roland Bloch, combattant des deux guerres, fait prisonnier et libéré, résistant devenu responsable du ravitaillement pour le Cantal, militait dans les années 50-60 au sein de la Protection Civile aux côtés de collègues allemands, ou du côté paternel malgré la déportation de mon autre grand-père, Gaston Birgé, à Auschwitz et les sévices endurés par mon père, dont le meilleur ami, fils d'un commissaire de police d'une ville de province allemande, Bielefeld, et militant anti-Nazi, périt hélas dans le torpillage de son sous-marin. Fuller insiste aussi sur la connaissance de l'existence des camps de concentration qu'il avait contribué à libérer lorsqu'il était soldat au sein de son régiment, The Big Red One. Mes parents, qui ne mélangeaient pas nationalités et choix politiques, me firent apprendre l'allemand en seconde langue, et, lorsque je souhaite faire la part des choses, me viennent souvent les mots de Manouchian dans sa dernière lettre à sa femme Mélinée, repris par Aragon dans son poème L'affiche rouge, mis en musique par Léo Ferré : " je meurs sans haine pour le peuple allemand ".


Depuis 45 ans j'ai gardé le souvenir indélébile de la première scène de Verboten! citée dans le Cinéastes de notre temps (réalisation d'André S. Labarthe non rééditée) consacré à Samuel Fuller. Son incroyable bande-son ponctue le premier mouvement de la Vème symphonie de Beethoven par le bruit des combats au milieu des ruines. Le rythme du montage et la chorégraphie s'appuient sur le thème universellement célèbre du compositeur allemand, paradoxalement utilisé par Radio Londres pour symboliser la victoire : ti-ti-ti-taaa = V en morse..._ Beethoven avait dédié sa 3ème (l'Héroïque) à Bonaparte pour se rétracter lorsque celui-ci s'autoproclama empereur : «N'est-il donc, lui aussi, rien de plus qu'un homme ordinaire ? Maintenant, il va, lui aussi, fouler aux pieds tous les droits de l'homme pour n'obéir qu'à ses ambitions. Il s'élèvera au-dessus de tous les autres et deviendra un tyran.» Bien que ce soit le seul film de Fuller que je n'avais jusqu'ici jamais vu en entier, dans mes conférences j'ai souvent pris en exemple la partition, qui passe sans transition de percussions contemporaines aux accords de Richard Wagner et au thème de Ludvig van, pour évoquer l'utilisation de la musique préexistante au cinéma et l'intégration des bruitages à la partition sonore. J'ai toujours été un grand fan de Fuller pour son style direct et entier, jouant des images pieuses et des tartes à la crème en les retournant comme des gants, manipulant les McGuffins hitchcockiens et les poncifs de manière outrancière pour révéler les intentions cachées de l'inconscient collectif.
Avec le triple Criterion présentant ses trois premiers films, I shot Jesse James, The Baron of Arizona et The Steel Helmet (J'ai vécu l'enfer de Corée), ce dvd édité par Warner enrichit la cinémathèque fullerienne déjà riche de Fixed Bayonets, Pick Up on South Street (Le port de la drogue), House of Bambooo, Run of the Arrow, Forty Guns, Merrill's Marauders, Shock Corridor, The Naked Kiss, The Big Red One (Au-delà de la gloire), etc. Je suis toujours à la recherche des éditions dvd de Park Row, The Crimson Kimono, Underworld U.S.A., Dead Pidgeon in Beethovenstrasse et de ses réalisations pour la télévision... Il existe aussi un film sur lui d'Adam Simon intitulé The Typewriter, the Riffle & the Movie Camera.
Quant à Lang, je suis à l'affût de son dernier film, Die tausend Augen des Doctor Mabuse (Le Diabolique docteur Mabuse), qui reprend une fois de plus le thème du complot mafieux et de la manipulation de masse de façon visionnaire.
[J'ai trouvé tous ces films depuis la rédaction de cet article].


Article du 24 septembre 2008

jeudi 9 septembre 2021

The King of New York


Par quel bout prendre ce film et sa présentation ? Après un échec à sa sortie en 1990, The King of New York est devenu un film culte. Est-ce parce qu'il signe en beauté la fin d'un genre, film de gangsters dans la saleté du New York de l'époque ? Pour sa fameuse distribution à commencer par Christopher Walken, exceptionnel comme toujours, ses yeux et son corps capables d'exprimer ou susciter des émotions contradictoires, mais aussi David Caruso, Laurence Fishburne, Victor Argo, Wesley Snipes, qui n'étaient pas encore des acteurs confirmés ? Est-ce parce qu'il représente une métaphore de la Grosse Pomme (The Big Apple est un des surnoms de NYC) livrée à la corruption ? La justification philanthropique du chef de gang est-elle troublante à ce point ? Quelle différence Abel Ferrara fait-il entre les gendarmes et les voleurs, tous des assassins. Il se rapproche de Pasolini sur la question de la lutte des classes, les flics sont des prolos, les bandits roulent sur l'or en grands "saigneurs". C'est aussi un des films les plus accessibles de son réalisateur, avec Bad Lieutenant tourné deux ans plus tard. Ferrara connaît son sujet, c'est sa ville, son quartier. La lumière et le cadre y sont magnifiques, toujours justifiés par l'action ou les intentions de son auteur ; la musique épouse parfaitement les poncifs attendus ; bon, ça canarde dans tous les sens dans ce monde de machos, mais il faudra attendre quelques années pour rectifier ce tir, et encore ! L'entretien récent de Ferrara avec Nicole Brenez est passionnant, tout comme celui du producteur Augusto Caminito, The King of New York étant un film 100% italien. La liberté dont a joui le cinéaste y est certainement pour quelque chose dans la réussite de l'entreprise. L'édition Carlotta offre enfin plusieurs versions selon les manies de collectionneur de chacun. Et puis j'y reviens, mais voir danser Christopher Walken comme, dix ans plus tard, dans Weapon Of Choice de Fatboy Slim ft. Bootsy Collins est un régal !



→ Abel Ferrara, The King of New York, Carlotta Édition Prestige Limitée Combo 4K UHD/Blu-ray + Memorabilia 35€ / 4K 25€ / DVD 20€

lundi 30 août 2021

Mémoires d'une savonnette indocile


Les Mémoires d'une savonnette indocile rédigées par Luc Moullet auront merveilleusement accompagné ma première semaine de convalescence. Comme ses films, ses écrits sont à la fois drôles et passionnants. "Je pense qu'il n'y a de vrai comique que sur des sujets sérieux." Quel plaisir que ses souvenirs aux Cahiers du Cinéma, fourmillant d'anecdotes croustillantes sur ses camarades de la Nouvelle Vague, et l'évocation de ses tournages m'a donné envie de revoir ses courts et ses longs, travail au long court...

En mai 2009, j'avais écrit "Luc Moullet enfin !":


Luc Moullet est drôle. Il prend son temps.
Luc Moullet est drôle. Il filme son temps.
Luc Moullet n'est jamais aussi drôle que lorsqu'il joue dans ses films ou qu'il les présente.
Ses films mettent du temps à sortir au cinéma, 24 ans en moyenne !
Certains atteignent des sommets. D'autres planent on ne sait-z-où ?
Anatomie d'un rapport (1975) et Genèse d'un repas (1978) (ci-dessus) sont des chefs d'œuvre du docu-fiction. Des films clés de l'histoire du cinéma.
Sérieusement drôles et drôlement sérieux.
Dix courts-métrages spécifiés "très drôles (sauf un)" [...], avec Luc Moullet littéralement « en shorts ». De Un steak trop cuit (1960) à Le litre de lait (2006), en passant par Essai d'ouverture (1988) et Toujours plus (1994), le réalisateur nous explique sa manière de voir le monde, unique, cocasse, critique, là où tout se qui tombe à côté de la plaque est ramassé par de braves gens qui s'en tiennent aux faits. Généreux, Luc Moullet devrait passer en potion quotidienne, autour du Journal de 20 heures, comme jadis Les Shadoks, Desproges ou les Deschiens. Il faut insister pour que le réalisateur y interprète son rôle.
Des deux longs métrages publiés récemment par blaq out, je préfère "Le prestige de la mort" aux "Naufragés de la D17". Moullet est plus à l'aise pour se diriger dans l'absurde qu'avec ses comédiens dont les à-peu-près rappellent ceux des interprètes de Mocky.
Si Moullet sait prendre son temps, c'est qu'il n'est pas pressé de mourir, même pour faire vendre ses films. Il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il tente sincèrement de comprendre comment fonctionne un système. Changement d'angle assuré. Et ne manquez surtout pas la présentation de chaque film, court ou long, par leur auteur.



Douze ans plus tard, à 83 ans, Luc Moullet termine ses Mémoires d'une savonnette indocile sur une complainte du "progrès", rappelant les propos de Jean Renoir : "Il y a une seule chose dont je suis à peu près sûr, c'est que le progrès a été une erreur, et que plus nous possédons de commodités matérielles, plus notre situation s'en trouve compliquée." Ses vœux vont à freiner ou arrêter le changement climatique, et de hurler à la dernière ligne : "À bas la vitesse, la fibre, les 4 et 5G ! Vive le ministère de la Dénumérisation !". C'est que toute sa vie Luc Moullet aura été un adepte du Système D, jonglant en coquin avec le Système lui-même (pas le D cette fois, mais celui qui nous empêche de nous émanciper), mettant en scène l'absurdité de nos vies en nous faisant rire de nous-mêmes.

→ Luc Moullet, Mémoires d'une savonnette indocile, 400 pages, Ed. Capricci, 22€

mercredi 25 août 2021

Backtrack a.k.a. Catchfire, pol-art de Dennis Hopper


Lorsqu'un film me donne envie de voir ou revoir tous ceux de son auteur c'est parti pour quelques réflexions et un festival dédié que je projetai sur le grand mur blanc retrouvé après mon tour de France. Dennis Hopper a évidemment marqué ma jeunesse lorsqu'en 1969 je découvris Easy Rider, icône d'une génération de hippies biberonnés aux Byrds, Steppenwolf et Jimi Hendrix. Je me souviens l'avoir cité avec Solo de Jean-Pierre Mocky lors de l'entretien du concours de l'Idhec qui me valut d'y entrer en fanfare. J'appris plus tard sa passion pour l'art contemporain que collectionnait Dennis Hopper, mais je n'avais jamais vu le pol-art Backtrack a.k.a. Catchfire où il se sert de sa propre collection comme décors, le film contant l'aventure d'une artiste conceptuelle, témoin d'un meurtre, pourchassée à la fois par la pègre et la police. Les bonus du Blu-Ray reviennent sur la place de l'art dans la vie du réalisateur qui avait acheté très tôt des œuvres de Jean-Michel Basquiat, Keith Haring, Rauschenberg, George Herms ou Georgia O'Keeffe, et ici Ed Ruscha, les découpes de Laddie John Dill, les néons dans le sable de Chuck Arnoldi et surtout les tableaux textuels lumineux de Jenny Holzer attribués au personnage de Jodie Foster. De plus, la maison dans laquelle elle vit est la première construite par Frank Gehry et commandée à l'origine par Hopper, qui filme aussi sa propre salle de cinéma à Taos ! Plus qu'un film policier, Backtrack, director's cut enrichie de 16 minutes du film commercialisé à sa sortie, est une introspection de l'artiste et une histoire romantique entre deux êtres que tout semble opposer. En passant, je suis ravi d'entendre Hopper raconter que Bruce Conner est son cinéaste préféré. J'ai souvent affirmé que si je ne gardais qu'un seul film, ce serait A Movie (12 minutes à découvrir en cliquant sur le titre) ! C'était probablement avant la sortie des Histoire(s) du cinéma de Godard.


La distribution des acteurs est tout aussi étonnante puisqu'y figurent, outre Hopper et Foster dans les rôles principaux, Joe Pesci, Dean Stockwell, Vincent Price, John Turturro, Fred Ward, et en apparitions Bob Dylan, Catherine Keener, Charlie Sheen et Alex Cox ! Image d'Ed Lachmann, musique de Michel Colombier. Malgré les difficultés de production rencontrées et le côté bancal de l'intrigue, Hopper réussit à faire swinguer l'ensemble, même lorsqu'il s'accroche à son sax ténor, perdu, désespéré. Emballé par le ton personnel du film où Hopper traite donc à la légère les ressorts de la poursuite pour privilégier le syndrome de Stockholm et la fragilité du héros, en projetant une transposition de sa propre vie, j'ai aussitôt programmé The Last Picture Show et Colors vus il y a trop longtemps...

→ Dennis Hopper, Backtrack a.k.a. Catchfire, DVD (2 versions) / Blu-Ray (montage Director's Cut en exclusivité sur l'édition Blu-ray) Carlotta, 20€

lundi 23 août 2021

After Dark, My Sweet


À l'issue de la projection d'After Dark, My Sweet j'ignorais si j'allais en écrire une chronique, mais l'entretien avec son réalisateur James Foley, en bonus sur le DVD / Blu-Ray, m'en a convaincu. Mieux que cela, il m'a aussitôt donné envie de me programmer le visionnage d'At Close Range (Comme un chien enragé, avec Christopher Walken, Sean Penn et Kiefer Sutherland, 1986), Glengarry Glen Ross avec Al Pacino, Jack Lemmon, Alec Baldwin, Ed Harris, Alan Arkin, Kevin Spacey, 1992), Fear (Obsession mortelle avec Mark Wahlberg, Reese Witherspoon, 1996)... Citer le nom des comédiens n'est pas innocent tant la direction d'acteurs de Foley est particulière. Il s'adresse toujours à eux un par un en l'absence des autres, optant pour le langage de chaque comédien. Dans After Dark, My Sweet (La mort sera si douce, 1990) Jason Patric est bouleversant, Rachel Ward d'une beauté renversante, Bruce Dern inquiétant à souhait. L'adaptation du roman de Jim Thompson exige une voix off à la première personne très singulière. Le scope 2.35 des grands espaces empêche toute distraction, les gros plans, les yeux ne trompent pas dans ce jeu de dupes très noir.


Le thriller ne ressemble à aucun autre. Foley fait corps avec son film. J'ignore encore si son meilleur, mais j'ai été fasciné par le malaise du héros et sa perspicacité dans le flou de son handicap. Un jeune boxeur sonné. Une jolie veuve alcoolique. Un ancien flic véreux. Une prise d'otage encombrante. Les personnages se révèlent au fur et à mesure. Surtout lui, le narrateur. J'ai hâte de voir les autres films, du moins ceux de cette époque, parce que je ne suis pas sûr de suivre les derniers (Cinquante nuances plus sombres, Cinquante nuances plus claires), car After Dark, My Sweet est un grand film qui, après un échec cuisant à sa sortie (annoncé bêtement comme un film sexy), mérite d'être redécouvert aujourd'hui, grand film noir, tout en nuances de noir. J'ai même aimé la musique de Maurice Jarre. Trou-blant.

→ James Foley, After Dark, My Sweet, DVD / Blu-Ray Carlotta, 20€

dimanche 22 août 2021

Annette, vraiment pas


J'attendais beaucoup du nouveau film de Leos Carax. Les critiques étaient dithyrambiques. J'aime bien les "comédies" musicales. En 1986 Mauvais sang, dont Boy Meets Girl était le brouillon, m'avait renversé. Si, comme beaucoup, Les amants du Pont-Neuf m'avait déçu, Pola X m'avait considérablement intrigué, ne comprenant pas son échec. Il est vrai que j'avais déjà qualifié Holy Motors de pâtisserie indigeste. J'évite toujours les billets désagréables, sauf lorsque cela ne risque pas de faire de l'ombre à l'objet de mon courroux. Au vu des critiques et de l'enthousiasme général, mon opinion n'aura que peu d'importance. Je risque juste de me faire insulter par celles et ceux qui sont tombés dans le panneau publicitaire. Mais chacun/e a ses raisons d'aimer ou pas une œuvre, ce sentiment jouant effectivement d'abord sur l'identification aux personnages de la fiction. Comprendrai-je pourtant jamais les raisons qui font encenser une œuvre ou en négliger une autre ? Les exemples sont légion. La presse obéit souvent à des pauses qui l'empêchent de voir ou d'entendre, la majorité du public suivant ces conventions parce qu'il est toujours de mauvais aloi de reconnaître qu'on a perdu son temps.
À Cannes le Prix de la mise en scène s'explique. Carax a du style. La lumière de Caroline Champetier est somptueuse. Les décors de Florian Sanson rappellent ceux d'un opéra. Les costumes de Pascaline Chavanne et Ursula Paredes Choto collent à merveille. Le travail sonore d'Erwan Kerzanet est une prouesse acrobatique. J'ai pourtant détesté Annette.
Je me suis d'abord ennuyé. Une heure passée pour dire je t'aime. On est loin des subtilités dialoguées de Jacques Demy. Annette est une "comédie" musicale composée par le duo des Sparks. Musique aussi grandiloquente que la mise en scène. Pas un air qui tienne le coup, pas une note qui ne soit une tarte à la crème boursouflée. Si Carax ne se mettait lui-même en scène en deus ex machina, on aurait pu croire à une distance d'avec ce couple formé par une diva d'opéra et un comédien comique de stand-up en vogue. Mais la voix de la diva est plate et le pamphlétaire ne fait pas rire (il est censé le faire dans un premier temps !). Peut-être que je n'ai jamais été fan ni de Marion Cotillard, ici bien fade, ni d'Adam Driver, rôles manichéens comme tous ceux de leurs partenaires. Une naïve, un manipulateur alcoolique et un amoureux transi interprété par Simon Helberg. Cela manque brutalement de subtilité. Carax mime la presse à scandale, mais on se fiche de ces amours de stars et les plans courts de villes la nuit pour évoquer une tournée mondiale font partie des poncifs qui inondent le film de madeleines cramées. Les clins d'œil cinématographiques n'atteignent jamais les originaux, comme la noyée de La nuit du chasseur ou la piscine envahie par les algues... Pire, les valeurs morales sont à vomir : jalousie (du raté), vengeance (de la morte), amertume (du flippé qui se pense le père), etc. Tout cela dans un épais sirop symphonique orchestré par Clément Ducol qu'on a connu plus personnel. Il y a évidemment quelques bonnes idées comme la marionnette aux mains d'un père vénal, mais la rigueur eut été alors de ne pas la robotiser si tôt, à l'image de cette Pinocchiette finissant par prendre en mains sa vie d'humaine. Non, Annette m'apparaît comme un sublime ratage, animé par la même ambition qui avait fait sombrer Les Amants du Pont Neuf, mais cette fois la presse aura peut-être voulu sauver les couleurs nationales de ce premier film anglophone d'un cinéaste très doué, mais englué dans son orgueil. Je le comprends d'autant plus mal lorsqu'en interview il avance que son film lui aura permis d'être un meilleur père. J'y entrevois surtout la transposition de ses tiraillements intérieurs, entre désir de succès, maîtrise de chaque détail, amour impossible, goût de grandeur, romantisme coupable... Si ma déception n'est pas liée à un mauvais dosage de Lévothyrox, je cherche toujours le film qui renouvellera ma cinéphilie contemporaine.

mercredi 28 juillet 2021

Disparition de Jean-François Stévenin


Je suis catastrophé par l'annonce de la mort de Jean-François Stévenin à l'âge de 77 ans. Des frissons de tristesse me parcourent. J'avais eu la chance de le rencontrer lorsqu'il travaillait au théâtre avec Michel Vinaver. J'étais un fan absolu de ses films que je rapprochais de ceux de Cassavetes et c'était un comédien exceptionnel, rayonnant. De temps en temps je croisais cet homme chaleureux devant le Lycée Voltaire lorsqu'il venait chercher ses enfants à moto...

mercredi 16 juin 2021

Hara-kiri de Mishima


En 1970, toutes les copies japonaises de Yūkoku ou Rites d'amour et de mort (Patriotisme), l'unique film de Yukio Mishima, avaient été détruites à la demande de sa veuve Yuko. Le célèbre écrivain nationaliste s'était fait seppuku (traduit "hara-kiri" en argot) lors d'une tentative de coup d'état avec son armée privée, mise en scène de son suicide rituel. Un de ses disciples le décapita avant de s'éventrer au sabre à son tour. Le producteur du film ayant sauvé le négatif et la veuve ayant disparu en 2005, Criterion avait sorti un dvd (zone 1) avec en suppléments un long entretien radiophonique, une interview vidéo de Mishima sur la seconde guerre mondiale et la mort, le témoignage des survivants de l'équipe du tournage, le livret incluant la nouvelle originale et un texte sur le film rédigé par Mishima lui-même. Depuis, les éditions Montparnasse avaient publié à leur tour le film, donc en Zone 2 (compatible avec les lecteurs en France), accompagné d'un formidable et sulfureux entretien audiovisuel inédit en français (!) de l'auteur par Jean-Claude Courdy, ainsi qu'un passionnant livret de 32 pages de Stéphane Giocanti et l'édition Folio/Gallimard du livre de Mishima, Patriotisme et autres nouvelles d'où est tiré le film.

ATTENTION : le film qui suit recèle des images pénibles difficiles à regarder pour beaucoup de spectateurs !


Celui-ci ressemble à une répétition de l'acte final, l'écrivain mettant en scène sa propre mort en y interprétant le rôle principal, inspiré par l'auto-érotisme du martyre de Saint-Sébastien. L'amour et la mort y sont liés avec une puissante intensité que l'histoire réelle souligne avec d'autant plus de crudité. En noir et blanc, muet avec des intertitres, Patriotisme, toutes proportions gardées, rappelle Un chant d'amour de Jean Genet, sublime et unique film de l'écrivain français, par ses rituels homosexuels axés sur la beauté. Le DVD propose une version japonaise et une version anglaise, la version française manquant, mais l'enregistrement usé de 1936 du Liebestod de Tristan et Iseult de Richard Wagner, ici redondante illustration musicale, fonctionne beaucoup moins bien qu'avec Un chien andalou de Buñuel. On en ressort plus troublé qu'ébahi, l'autre référence qui me vient à l'esprit étant Salo ou Les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini, un troisième écrivain à passer au cinéma, tout aussi provoquant, avec la même franchise, la même cruauté, la même sublimation...


Dans la foulée, Criterion avait édité un second luxueux DVD (double cette fois, toujours zone 1, puis Wild Side l'avait publié également en France) autour du film Mishima: A Life in Four Chapters, fiction kitsch de Paul Schrader s'inspirant de la vie de l'artiste et composé également d'extraits mis en scène de plusieurs de ses pièces. En plus du superbe livret, un documentaire de la BBC et nombreux entretiens et commentaires accompagnent le film produit par Coppola et Lucas (Zoetrope). Bien que la musique omniprésente de Philip Glass noie le film dans ses ors et rose bonbon, les racines de l'œuvre de Mishima sont clairement mises à nu, de l'autorité de sa grand-mère à l'amour immodéré pour sa mère, de sa culpabilité d'avoir échappé à une guerre qu'il ne supporte pas que son pays ait perdue à ses inclinations homosexuelles difficilement assumées, du code d'honneur du samouraï au culte du corps qu'il ne peut souffrir de voir se flétrir.

Article original du 18 août 2008

lundi 14 juin 2021

A Scanner Darkly


Philip K. Dick est de plus en plus lu et adulé. En France, on le doit beaucoup à sa traductrice, Hélène Collon. De 1994 à 2000 elle coordonne la re-traduction de l'intégrale des nouvelles (ed. Denoël) avec Jacques Chambon, traduit la biographie due à Lawrence Sutin, puis Invasions divines et Dernière conversation avant les étoiles(ed. l'Éclat). Elle avait déjà dirigé l'ouvrage collectif Regards sur Philip K. Dick - Le Kalédickoscope (ed. Encrage, Grand Prix de l'Imaginaire du meilleur essai, réédition Encrages/Belles Lettres). En 2013, elle livre l'inédit en français Ô Nation sans pudeur (ed. J'ai lu/Nouveaux Millénaires) et en 2016-2017 l'énorme Exégèse (même éditeur, de nouveau Grand Prix de l'Imaginaire !) qui lui aura pris cinq ans. Elle s'attaque aujourd'hui à une nouvelle traduction d'Ubik. À l'été 2008, j'avais écrit un petit article sur le film de Richard Linklater.



Article du 12 août 2008

A Scanner Darkly (2006) est tout à fait le genre de film à qui l'édition DVD profite parce qu'elle s'accompagne de bonus éclairant les zones obscures. Le scénario inspiré par une œuvre de Philip K. Dick est quelque peu flottant et la technique d'animation en rotoscopie demande quelques explications. Il a fallu dix-huit mois pour traiter numériquement les plans tournés avec Keanu Reeves, Robert Downey Jr, Woody Harrelson, Rory Cochrane et Wynona Ryder. Les images ont été retravaillées une à une comme Richard Linklater l'avait déjà réalisé pour Waking Life cinq ans auparavant. Le côté bande dessinée gauchit suffisamment la réalité pour nous faire basculer dans la posture instable où la drogue noie les protagonistes, un univers de cauchemar où la paranoïa est le maître mot et la vidéo-surveillance le mètre mal. Les délires verbaux des acteurs donne le vertige plus que leurs hallucinations quasi comiques, nous plongeant dans un coma où la schizophrénie et la perte de repères réfléchissent l'expérience vécue par le génial auteur de science-fiction dont Blade Runner, Screamers, Total Recall, Confessions d'un barjo, Minority Report, Paycheck, Next sont les adaptations déjà portées à l'écran [Depuis, il y eut d'autres films et des séries télé comme The Man in the High Castle et Philip K. Dick's Electric Dreams]. Une interview de 1977 de K.Dick lui-même montre le climat de suspicion de l'époque Nixon et la paranoïa qu'elle engendra, ajoutée aux difficultés que l'auteur rencontra avec l'acide (LSD). "Seul, abandonné par sa femme, l'auteur ouvre sa maison à tous les drogués, hippies ou junkies de passage. Plus une journée ne passe sans qu'il se drogue, ce qui provoque chez lui de longues périodes de délire. Cette expérience le pousse à écrire Substance mort, écrit en 1975, publié en 1977" (Wikipédia). On l'entend également lire des passages de son livre... Le générique de fin égrène la longue liste de ses amis, décédés ou perdus dans les limbes de la psychose et de la maladie. Sa fille, dont le parrain n'était autre que Timothy Leary, participe également aux commentaires de cette comédie noire.

jeudi 10 juin 2021

La trilogie de la jeunesse


La Trilogie de la Jeunesse (3 dvd Carlotta) est un triptyque formé des trois premiers films de Nagisa Ōshima : Une ville d'amour et d'espoir, Contes cruels de la jeunesse et L'enterrement du soleil. De film en film, le cinéaste japonais s'enfonce dans une noirceur extrême. Les jeunes héros s'enferrent dans une lutte désespérée contre la société qui les a engendrés. Tournés en 1959 et 1960, ces films qui ont marqué les débuts de la nouvelle vague japonaise montrent le pays du soleil levant incapable de se relever de la guerre dont le terrible échec restera inavouable jusque très récemment. C'est le combat des traditions ancestrales contre de nouvelles aspirations encore inaccessibles, d'une indépendance revendiquée et de la domination américaine, des générations précédentes qui se sont perdues et de celle qui ne s'est pas encore trouvée, des rêves d'amour et de la cruauté de la misère. Le décor est celui des bidonvilles de l'après-guerre, des sans-travail et sans-logis, avec à l'horizon lointain la vague silhouette d'une nouvelle classe moyenne urbaine. On sera bouleversé par cette critique sociale qui montre les miséreux s'entretuer. La prochaine révolution pourrait être plus brune que rouge. Alerte. Se vendre ou mourir, se vendre et mourir. La critique politique est tout aussi saignante. La même année, le réalisateur tournera Nuit et brouillard au Japon (article ci-dessous) marquant la fin de sa collaboration avec la production Shochiku pour devenir indépendant.
Les bonus sont absolument remarquables : Une histoire du cinéma japonais par Oshima lui-même, des entretiens lumineux avec Donald Richie et Yoichi Umemoto, les carnets d'Oshima pour Contes cruels de la jeunesse...


Carnet 1 : Les voir tirer un pigeon au fusil de chasse ne leur fait rien. OK. Cette fois-ci je leur balancerai une bombe... Carnet 2 : Prendre le sexe comme objet, c'est observer tous les personnages du point de vue du sexe... Rebellion fondée sur une anarchie sexuelle populaire, effondrement de la morale établie, nature marchande du sexe... Histoires de parents qui font payer leur sort à leurs enfants... Carnet 3 : Drame de la conscience de soi. En est-ce bien un ? Rencontre, blessure, séparation, réconciliation. Sinon, tout se passe contre leur volonté, puis conformément à leur volonté, dépravation progressive. Monde où il faut vendre et se vendre... Leur ennemi, le système lui-même, ceux qui l'incarnent... Carnet 4 : Subjectivité de la caméra, rapports de position entre personnes, composition, panoramiques multiples, couleurs sombres de peinture à l'huile, mouvements juste avant que ça coule, les personnages disparaissent en traversant l'avant-plan, utilisation percutante du son, y penser si modification du scénario, mouvements des gros plans, filmer les choses longuement, la lumière minutieusement, plans dont les personnages débordent, au moment où très gros plan dézoomer, ne jamais faire entrer le moindre morceau de ciel... Croire ou ne pas croire en la solidarité... Les distorsions de la société c'est que les hommes se vendent et s'achètent, c'est ça qui les oblige à commettre de tels actes... Les hommes sont les seuls à conférer de la valeur à ce qui n'en a pas, alors il faut les respecter, alors il ne faut pas mourir... C'est l'histoire de jeunes gens qui ne peuvent laisser éclater leur colère que sous une forme distordue... À travers la tragédie de cette distorsion qui réduit cette belle jeunesse qui devrait être la leur à une défaite cruelle je veux exprimer ma colère contre la situation dans laquelle est prise la jeunesse contemporaine. No comment !


La bande-annonce de ce second volet de la Trilogie la résume parfaitement : Abruti ! Ce n'est pas une façon de se comporter... ŌSHIMA FRAPPE FORT... Je dis ça pour votre bien. Vous devriez rompre avant qu'il ne soit trop tard... C'est parce que tu étais lâche que tu as échoué... Tu es certaine de leur fidélité ?... Dis pas n'importe quoi ! Nous, on ne se laissera pas déshonorer comme vous. DISPARAISSEZ, BANDE DE LÂCHES ! ON CHOISIT LA JEUNESSE ASSOIFFÉE DE SANG ! C'est vrai, on a consacré notre jeunesse à essayer de changer la société. Mais il est impossible de casser ce mur. DEUX GÉNÉRATIONS S'AFFRONTENT. DE VIOLENTS DÉSIRS. UN FILM SANGLANT !

Article du 25 juillet 2008

NUIT ET BROUILLARD AU JAPON
Article du 24 août 2008


Le désespoir des militants les pousse au règlement de comptes. Chacun s'accuse ou se tait. Nagisa Ōshima fait des aller et retours de 1960 à 1952, de la guerre de Corée au Traité de sécurité avec les États-Unis. Une scène, un plan. Et une prise ! Oshima ne filme qu'au moment où il sent que ses acteurs sont prêts et post-synchronise si des problèmes se présentent. Il garde parfois les hésitations. Les coupes de montage sont là pour se voir, autrement c'est le plan séquence. Les flous lui permettent de focaliser ailleurs l'attention du spectateur, le point insiste sur ce qu'il veut souligner. Les couleurs lugubres du cinémascope plongent les étudiants dans une boue intellectuelle où les doutes côtoient les dogmes. Nuit et brouillard au Japon (dvd Carlotta) est un grand film politique préfigurant La Chinoise de Godard des années plus tard. Il oppose le mariage de deux militants à ceux qui n'ont pas désarmé et s'obstinent à chercher une vérité inaccessible, devenue inutile. Les trotskystes s'opposent évidemment ici aux révisionnistes staliniens. Tourné en 1960 comme La Trilogie de la Jeunesse, le film, aussi sombre que les trois autres, ne laisse aucune échappatoire à ses protagonistes. Le cinéaste dresse le portrait d'une jeunesse bourgeoise, révoltée et incapable de surmonter ses contradictions. Le renoncement et l'obstination sont sur le même plan. Fatal.

dimanche 6 juin 2021

Une étrange forme de révisionnisme


Si le film de Lee Daniels, Billie Holiday, une affaire d'état (The United States vs. Billie Holiday), dénonce le racisme et si l'interprétation d'Andra Day est brillante, j'ai trouvé choquant que l'origine de la chanson Strange Fruit soit occultée, voire en permanence attribuée à Billie Holiday !
Une photo prise par Lawrence Beitler d'un lynchage à Marion dans l'Indiana le 7 août 1930 inspira à Abel Meeropol le poème Strange Fruit avant qu'il n'en compose la mélodie. Juif d'origine russe, communiste en butte à la Commission des Activités Anti-Américaines, il signa sous le pseudonyme Lewis Allan. Il écrira plus tard The House I Live In pour Frank Sinatra et Josh White, le livret de l'opéra Le brave soldat Schweik et, pour Peggy Lee, Apples, Peaches and Cherries que Sacha Distel adaptera en Scoubidou !
Si Strange Fruit est avant tout célèbre pour la sublime interprétation qu'en fit Billie Holiday dès 1939, il est capital d'en connaître l'auteur (article du 29 septembre 2014). Son pseudonyme de Lewis Allan vient des deux enfants morts-nés d'Anne et Abel Meeropol. Le couple adoptera les deux fils d'Ethel et Julius Rosenberg après leur condamnation à mort et leur exécution pour "espionnage au profit de l'URSS" en 1953.
Il est vraiment dommage que Lee Daniels évite de raconter que la chanson autour de laquelle son film est construit ait été écrite par un juif communiste qui avait adopté les enfants des Rosenberg.

jeudi 3 juin 2021

La bataille d'Alger


Histoire de sortir un peu de la musique, je reproduis un article de 2008 en me disant que mes lecteurs/trices d'aujourd'hui ne sont pas forcément ceux/celles d'hier. À l'époque je publiais 7 jours sur 7. Depuis dix ans je m'abstiens le week-end. Cela me fait des vacances. Ainsi je sélectionne de temps en temps parmi les anciens en réactualisant les liens et les vidéos. Internet a considérablement changé, rarement en bien. Hier FB m'a retoqué un commentaire où je remerciais tous les participant/e/s à mes rencontres musicales en prétextant : "Votre commentaire va à l’encontre de nos Standards de la communauté en matière de spam. Personne d’autre ne peut voir votre commentaire. Nous avons mis en place ces standards pour empêcher des infractions telles que la publicité mensongère, les fraudes et les atteintes à la sécurité." C'est vraiment étrange. Ces remerciements seraient-ils mensongers ou suis-je un dangereux terroriste à promouvoir le plaisir de jouer ensemble ? Évidemment il y eut des périodes plus terribles dans notre Histoire. Pendant la Guerre d'Algérie, la censure faisait rage. Très peu de films l'abordent, ne serait-ce qu'en suggestions discrètes. Les parapluies de Cherbourg, Adieu Philippine, Muriel, Le petit soldat... Demy, Rozier, Resnais, Godard, de jeunes réalisateurs tous associés à la Nouvelle Vague. L'indépendance de l'Algérie a été proclamée le 5 juillet 1962, La bataille d'Alger tourné quatre ans plus tard.

Article du 19 juillet 2008

Sur Wikipédia la fiche de La bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo est suffisamment claire pour que je n'ajoute rien. Le double DVD publié par Studio Canal intègre les passionnants entretiens réalisés par Jonas Rosales avec le réalisateur, ainsi que Jean Martin qui joue le rôle du Colonel Mathieu, l'historien Benjamin Stora et, pour finir, Yacef Saadi, l'un des chefs historiques du FLN interprétant son propre rôle, producteur du film et auteur du livre qui l'a inspiré.


Si le film sur l'insurrection armée de 1957 et sa répression date de 1966, il ne sera réellement visible en France qu'en 2004. Comme chez Eisenstein, on a l'impression d'assister à un documentaire exceptionnel auquel le sublime noir et blanc donne une étonnante impression de vérité. Tourné à la fois avec de gros moyens, caméra à l'épaule, avec des acteurs non professionnels, cet épisode historique est réalisé sans aucun manichéisme, même si le propos est objectivement anti-colonialiste. Retour de bâton, les Américains s'en sont inspirés pour analyser les guérillas urbaines, en particulier pour comprendre leurs difficultés pendant la guerre en Irak. La musique de cette coproduction italo-algérienne, signée par Ennio Morricone (c'est sa période la plus prolifique) et Pontecorvo lui-même, dicte le rythme des scènes et joue d'effets dialectiques confondants. Acquisition vivement conseillée.

mardi 18 mai 2021

Mansi, vidi, victus sum


Je suis resté, j'ai vu, j'ai été vaincu. Pas pu venir, je ne bouge pas tant que ça et pour cause. Vaincre, quelle drôle d'idée ! Donc, depuis ma dernière revue confiné et mes articles sur des œuvres particulières (rubrique Cinéma & DVD), j'ai regardé pas mal de films et de séries. Le soir, la projection me fait oublier les bruits du monde pendant quelques heures.
J'ai continué mon festival Agnieszka Holland avec le polar français Olivier, Olivier et un énième film sur l'Occupation allemande en Pologne, Amère récolte. Tous ses films sont intéressants. Je ne comprends toujours pas le besoin d'hémoglobine gore dans les films actuels comme Possessor de Brandon Cronenberg qui me fait fermer les yeux pendant plusieurs passages malgré un scénario prenant, dans le style de son père. Les évadés de Santiago (Pacto de Fuga) est un bon film d'évasion chilien de David Albala évoquant la période Pinochet évidemment. I Care a Lot est une comédie noire et cynique de J Blakeson plutôt amusante. Je me suis tellement ennuyé devant le multi-oscarisé Nomadland que je préfère éviter le sujet. Son succès ? Un mystère. Je vous raconte tout cela dans le désordre, ma mémoire étant en ce domaine aussi mal rangée que la chambre de ma fille quand elle était ado. J'ai laissé traîner The Courier, The Last Vermeer, French Exit qui se laissent regarder, avec un petit plus pour L'homme qui a vendu sa peau (The Man Who Sold His Skin) du Tunisien Kaouther Ben Hania. J'ai toujours trouvé drôles les films critiques qui se passent dans le milieu de l'art, comme The Square ou Velvet Buzzsaw par exemple, deux réussites.


Les séries ont évidemment avalé pas mal de mon temps de projection. Le problème du fantastique est qu'on peut raconter n'importe quoi, Shadow and Bone ne faisant pas exception, même si les images sont magnifiques et qu'on sent le désir de marcher sur les traces de Game of Thrones. La science-fiction et l'anticipation exigent plus d'imagination pour être cohérentes. La comédie noire et psychologique I Hate Suzie, qui s'appuie sur la publication d'une sex-tape d'une actrice en vogue renvoyée à elle-même, est intelligente, même si assez énervante. La série policière Bloodlands est du niveau auquel les Britanniques nous ont habitués, avec un cynisme qu'ils attribueraient probablement à l'humour noir, si une suite n'était pas annoncée. J'ai repris la troisième saison de Pose sur le monde transgenre new-yorkais de la fin des années 80, mais elle devient trop explicative et démonstrative, alors que j'en avais jusqu'ici adoré le voguing et l'aspect social.


La réussite récente est la série The Underground Railroad de Barry Jenkins qui avait déjà réalisé deux excellents longs métrages, Moonlight et Si Beale Street pouvait parler. Cette adaptation poétique du roman de Colson Whitehead, Prix Pulitzer 2017, tous deux Afro-américains, rappelle à quel point fut ignoble l'esclavage aux U.S.A., droit de vie et de mort, reproduction en Géorgie, stérilisation en Caroline du Sud, interdiction de résidence en Caroline du Nord, etc. au travers du chemin de fer clandestin, réseau aidant les esclaves fuyant vers la liberté au-delà de la ligne Mason-Dixon et jusqu’au Canada avec l'aide des abolitionnistes qui adhéraient à leur cause. Avec le passionnant Eliminate All The Brutes de Raoul Peck, on sent de plus en plus la nécessité de revenir sur ce traumatisme minoré, mais hélas fondateur, de l'histoire américaine. L'un et l'autre sont ce que j'ai vu de mieux ces derniers temps, documentaire fictionnalisé pour le premier, évocation métaphorique pour le second, avec un retour salutaire de l'Histoire.
Tout cela ne me remonte pas le moral, mais l'humanité semble ainsi faite, construite sur le crime, l'abjection, l'horreur et l'aveuglement. Heureusement, des femmes et des hommes de bonne volonté résistent à toute cette absurdité et parfois réussissent à nous faire rêver à un monde meilleur dont pour l'instant nous ne prenons pas le chemin.

jeudi 6 mai 2021

Qu'est devenu Martin Arnold ?


On se souvient peut-être des magnifiques détournements de films hollywoodiens que Martin Arnold réalisait à la fin du siècle dernier. Je reproduis mon article de 2009 pour mémoire en bas de celui-ci, ce qui vous permettra d'apprécier trois de ses œuvres les plus célèbres et particulièrement brillantes. Or, dès l'année suivante, Martin Arnold s'attaquait aux Mickey animés qu'il déconstruit en boucles tout aussi bégayantes, mais en maniant la gomme comme ses prédécesseurs le pinceau, avec toujours le principe qu'une histoire peut en cacher une autre. Sur son site, on pourra ainsi découvrir nombreux films courts : Shadow Cuts, Soft Palate, Self Control, Haunted House, Tooth Eruption, Whistle Stop, Black Holes, Elsewhere, ainsi que Full Reheasal qui inaugure peut-être une nouvelle direction. Dans l'obscurité d'un noir profond, Martin Arnold révèle ainsi le rire, le ronflement, la douleur, la peur, la raillerie, le désespoir, le suicide, l'euphorie, qui se succèdent en épures ironiques.

Et tout en bas, j'ai ajouté un extrait de Deanimated: The Invisible Ghost (2002), qui fait le pont entre sa première période et sa seconde. Grâce aux effets numériques, Martin Arnold efface progressivment les personnages du film d'épouvante The Invisible Ghost (1941) pour ne conserver que les décors et les mouvements de caméra.

L'ATTAQUE DE MARTIN ARNOLD
Article du 19 mai 2009


Ayant accompagné Françoise au Point Éphémère pour la signature de ses deux premiers DVD au Salon des éditeurs indépendants, j'ai fait quelques trouvailles dont les œuvres cinématographiques quasi complètes de Martin Arnold, un cinéaste autrichien qui rappelle étonnamment le Steve Reich des débuts lorsque le compositeur répétitif américain travaillait sur du "found footage" pour It's Gonna Rain ou Come Out. Ici rien de systématique, mais une science du cut-up microscopique et du bégaiement sémiologique à couper le souffle. Martin Arnold fait des boucles avec des films trouvés. Les photogrammes lui dictent des effets que son imagination cultive comme dans une champignonnière. Ondulations, glissements, flashbacks, renversements, kaléidoscopes, pas de deux diabolique dont on ne voudrait manquer aucun instant pour un en pire, parsèment Pièce touchée (1989), manège diabolique où le spectateur est pris d'un vertige hypnotique qui se développera de manière encore plus perverse dans les films suivants.


Pour Passage à l'acte (1993, ces deux premiers titres sont en français), l'artiste autrichien intègre le son à la boucle pour tailler un short (les films font chacun environ un quart d'heure) à la famille américaine et aux mâles dominants en pleine crise d'autorité. Si la scène devient cocasse, elle n'en demeure pas moins fascinante, hypnotique. Les effets stroboscopiques du "flicker film", ralentissant l'action, génèrent une analyse cruelle du principe cinématographique. The Cineseizure, titre du DVD édité à Vienne par Index en partenariat avec Re:Voir, pourrait d'ailleurs se traduire "Ciné-attaque" comme dans une apoplexie.


Le troisième film de la trilogie (la suite des œuvres d'Arnold est constituée essentiellement d'installations), Alone. Life Wastes Andy Hardy (1998) détourne une comédie musicale avec une virulence inattendue. Mickey Rooney, mais plus encore Judy Garland sont torturés par le hachoir du cinéaste transformant en drame œdipien l'original par des tremblements où le mouvement des lèvres et le frémissement de la peau révèlent la sexualité refoulée des films de l'époque. Martin Arnold fait partie, comme Mark Rappoport, de ces entomologistes du cinéma qui en révèlent les beautés cachées, inconscientes et convulsives, sans ne jamais sortir du cadre.
Comme toujours, les films sont à voir sur grand écran pour que la magie fonctionne à plein. Le DVD offre en prime quelques "pubs" pas piquées des hannetons, de l'humoristique Jesus Walking On Screen à la douche de Vertigo pour la Viennale. Terriblement drôle et monstrueusement juste.

DE L'AUTRE CÔTÉ DU PONT
Post scriptum de mai 2021


L'installation Deanimated: The Invisible Ghost, dont la durée totale est de 60 minutes, est plus fantômatique que le film original. Bela Lugosi, Polly Ann Young et John McGuire ne laissent plus passer que leurs ombres, un peu de poussière, les balles qui explosent... La narration devenue incohérente interroge notre incarnation et notre disparition.

mardi 4 mai 2021

Une chambre en ville


En visite à Nantes, comment ne pas penser à Lola, Une chambre en ville et à Jacquot ? La dernière fois que j'ai traversé le Passage Pommeraye, je jouais au Pannonica avec Antonin-Tri Hoang et Vincent Segal, bientôt neuf ans. J'ai toujours été plus Maxence que Lola, ma chambre n'est pas en ville, mais elle donne sur un jardin suspendu au dessus de la Loire. Je suis toujours aussi ému par la scène d'intro du film de Jacques Demy de 1982 (je n'ai pas trouvé l'extrait avec «Police, milice, flicaille, racaille !...» et le magnifique passage du noir et blanc à la couleur). Plus je le regarde, plus j'aime la musique de Michel Colombier et ce film est même devenu mon préféré de Demy...



Article du 9 juillet 2008

[Depuis cet article], l'édition dvd de l'intégrale Jacques Demy sur laquelle travaillait amoureusement la famille Varda-Demy rue Daguerre [est sortie]. Offrez-vous le double cd d'Une chambre en ville que Michel Colombier mit en musique. Si Les parapluies de Cherbourg, Les demoiselles de Rochefort et Peau d'âne sont adulés par tous les admirateurs de Demy et de "comédies" musicales, Une chambre en ville rencontra un succès critique, mais fut un échec populaire incompréhensible. Télérama s'en émut [et bien d'autres depuis], mais rien n'y fit. Certaines sorties tombent à un mauvais moment, d'autres profitent à un film surestimé. Les succès d'Amélie Poulain ou des Chtis correspondent à une époque de grisaille où le public avait besoin de se changer les idées et d'oublier les tracas de la vie.


Le film de Demy est le plus explicitement politique de son œuvre. Le disque met en valeur ses dialogues comme toujours exceptionnels. Si la musique de Michel Colombier ne possède pas la richesse mélodique de Michel Legrand (par ailleurs plus aussi en verve pour Trois places pour le 26 ni sur le catastrophique Parking, mais quelle idée aussi de laisser chanter Francis Huster !), elle fonctionne dramatiquement à travers la suite de ses récitatifs. Au début du film, la charge des CRS contre les ouvriers des chantiers navals nantais est un morceau d'anthologie.
Dominique Sanda nue sous son manteau de fourrure, la violence de Michel Piccoli en marchand de télés impuissant au collier de barbe rouquin, la prestation extraordinaire de Danielle Darrieux en aristocrate déchue veuve de colonel, les ouvriers métallurgistes joués par Richard Berry et Jean-François Stévenin illuminent ce joyau méconnu ou mésestimé. Les images de Jean Penzer, les décors de Bernard Evein, les costumes de Rosalie Varda participent à la magie de l'œuvre. Le générique des voix est comme souvent absent du livret : Danielle Darrieux qui se double toujours elle-même dans les passages chantés (Mme Langlois), Fabienne Guyon (Violette), Florence Davis (Edith), Liliane Davis (Mme Pelletier), Marie-France Roussel (Mme Sforza), Jacques Revaux (François), Jean-Louis Rolland (Ménager), Georges Blaness (Edmond), Aldo Franck (Dambiel), Michel Colombier (arroseur), Jacques Demy (un ouvrier)...
L'INA permet de découvrir quelques extraits, des moments du tournage, l'enregistrement de la musique, grâce à un reportage passionnant de Gérard Follin et Dominique Rabourdin [qu'en reste-t-il aujourd'hui ?] et à un court sujet de ''Cinéma Cinémas".


En me rendant sur le site de Michel Colombier, j'apprends que le compositeur s'éprit très jeune de jazz et d'improvisation. Si on le connaît pour avoir cosigné la musique de la Messe pour le temps présent avec Pierre Henry pour les ballets de Maurice Béjart, il écrivit énormément avec Serge Gainsbourg et collabora avec Charles Aznavour, Jean-Luc Ponty, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Stéphane Grappelli. Il fut le directeur musical de Petula Clark (Wings est considéré comme la première symphonie pop) et travailla avec des artistes aussi variés que les Beach Boys, Supertramp, Quincy Jones, Roberta Flack, Barbra Streisand, Herbie Hancock, Earth Wind and Fire, Joni Mitchell, Jaco Pastorius, David Sanborn, Branford Marsalis, Bobby McFerrin, Prince, AIR, Mirwais, Madonna et le Quatuor Kronos.
Attention, ce double cd, commandé sur Screenarchives, est un tirage limité à 1200 copies édité par Kritzerland.

jeudi 22 avril 2021

La trilogie Angel commençait bien...


J'avais été intrigué par la publication en Blu-Ray du coffret Angel par Carlotta dont les sorties frisent presque toujours l'excellence. Il faut bien dire qu'en matière de cinéphilie l'éditeur français choisit souvent le haut du panier, tournant également des compléments de programme passionnants ou sous-titrant leurs éditions originales, bonus exclusifs dont les adeptes de la dématérialisation des supports ne peuvent pas bénéficier. Je n'avais donc jamais entendu parler de cette trilogie qui semble avoir fait d'autres petits, puisqu'il s'agit d'une série franchisée, ce qui signifie que les rôles récurrents sont tenus par des comédiens différents, idem pour les réalisateurs, un peu comme James Bond. Je donne cet exemple parce qu'a priori ce n'est pas ma tasse de thé, mais la promo annonçait qu'Angel "dépoussiérait avec panache le genre très masculin du vigilante movie".


J'étais curieux, mais restais dubitatif. Or le premier volet d'Angel est une énorme surprise. Robert Vincent O’Neill, avec le soutien du scénariste Joseph Cala, signe un film étonnant qui rappelle les thrillers de Brian de Palma. Tournées en caméra légère, l'Arriflex, et sans autorisation, les séquences sur Hollywood Boulevard confèrent au film son authenticité. La jeune comédienne Donna Wilkes, "lycéenne modèle le jour, prostituée la nuit", et tous les autres rôles véhiculent une telle barjitude qu'ils confèrent à ces années 80 leur authenticité. Filmant à l'arrache en quatre semaines, le réalisateur doit jouer d'une roublarde intelligence pour arriver à ses fins. Il soigne ses cadres, la lumière, la profondeur de champ pour tout recaler au montage, exercice de haute-voltige.
Si ce premier volet est axé sur un tueur en série évidemment tordu, le second est basé sur une vengeance dont on n'a rien à faire, mais c'est surtout une catastrophe. Dans les bonus, Robert Vincent O’Neill explique ce qui se passe quand des producteurs imposent leurs vues sans discernement. La nouvelle comédienne n'a ni la fraîcheur ni le peps de la première, et ce n'est même pas un banal film de série B comme au moins le troisième volet, dit Le chapitre final, celui-là réalisé par Tom DeSimone, produit sans en avertir les auteurs précédents. On a l'impression que le nouveau réalisateur (ou les producteurs ?) a inventé une histoire pour montrer des filles nues, en veux-tu en voilà ! C'est l'image qui reste de ce film d'action dans le milieu de la prostitution.
La faillite des volets 2 et 3 ne doit pas faire de l'ombre à l'Angel filmé en 1983. L'entretien Avec Robert Vincent O’Neill, qui avait travaillé comme chef accessoiriste sur Easy Rider, donne envie de voir ses autres œuvres comme Blood Mania, film d'épouvante de 1970...

Coffret Angel (Angel, La vengeance, Le chapitre final), 3 Blu-Ray Carlotta, 40€

mardi 20 avril 2021

Hiroshima, terrible pamphlet longtemps invisible


Désespérément romantique, la musique commence sur fond de nuage ou de fumée, rappelant celle du Mépris de Jean-Luc Godard. Akira Ifukube l'a composée pour un film resté longtemps invisible parce que jugé trop anti-américain. Comme La mémoire meurtrie montrant les horreurs des camps d'extermination nazis, interdit de peur que les Allemands ne s'en relèvent pas, Hiroshima, le film de Hideo Sekigawa, est resté secret pendant des décennies. Seul Alain Resnais, le réalisateur de Nuit et brouillard, en a cité quelques extraits dans Hiroshima mon amour, scénario de Marguerite Duras. Une voix off raconte ici les émois d'un des pilotes des trois bombardiers B-29 qui vont semer la mort sur Hiroshima et Nagasaki. Cette évocation est d'une rare puissance dramatique. Un professeur est en train de la diffuser à ses élèves lorsque l'une d'entre elles est prise d'un saignement de nez. Nous sommes en 1953 et les Japonais ne sont pas encore conscients des séquelles de la radioactivité. Les 200 000 morts sont derrière eux. Le professeur avoue n'avoir pas cru d'abord à la maladie atomique. Mais certains de ses élèves sont atteints de leucémie ou de symptômes morbides. Le film a été produit et distribué en dehors du système, par le syndicat des enseignants japonais. Suit une reconstitution de l'horreur qui a suivi l'explosion. Longue marche orchestrale dans les flammes, la chaleur et les ruines. Les yeux sans vie des comédiens sortent de leurs orbites, énormes comme dans les dessins animés japonais, mais là révulsés ! Les survivants se traînent comme des zombies. Lente agonie d'un peuple sacrifié sur l'autel de l'expérimentation. La revanche contre Pearl Harbor et la bataille de Bataan aux Philippines est disproportionnée, d'autant qu'elle sacrifie la population civile. Hideo Sekigawa, radicalement engagé à gauche, filme cette souffrance dans un long flashback qui constitue la majeure partie du film. L'armée nippone veut faire taire les rumeurs en niant qu'il s'agit d'une bombe A. Le négationnisme a régné jusque très récemment, les Japonais ayant d'ailleurs refusé d'admettre leur défaite pendant des décennies. Si les circonstances sont extrêmement différentes, la question est la même qu'avec La mémoire meurtrie : comment se relever d'une telle horreur ? La fiction sur l'écran s'appuie sur les témoignages écrits de survivants dont probablement certains jouent dans le film, hibakushas revivant la tragédie dont ils ont été victimes.


Le film est réalisé seulement huit ans après les bombardements des 6 et 9 août 1945 et un an après l'évacuation des troupes américaines. La reconstitution n'en est pas vraiment une. Partout le documentaire enveloppe le drame, véritable crime contre l'humanité. Hiroshima est une œuvre capitale contre la guerre et une condamnation terrible de l'arme nucléaire. Les enfants y sont en première ligne, parce qu'ils sont porteurs de la mémoire et de l'oubli. Comme tous les films contre la guerre, Hiroshima s'inquiète qu'il y ait d'autres bombes, d'autres conflits dont les populations civiles sont toujours les principales victimes. Si aucune bombe atomique n'a plus été lancée dans aucun conflit, la menace pèse toujours sur la planète et les massacres continuent sans qu'on s'en offusque parce qu'ils touchent des pays lointains ou qui semblent l'être. Après les USA et la Russie, la France est le troisième exportateur d'armes dans le monde. Quant à la bombe atomique, ce n'est pas une épée de Damoclès, mais une menace perpétuelle. Les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la République populaire de Chine, l'Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et Israël la possèdent aussi. Notre force de frappe que nous appelons cyniquement force de dissuasion reste à ce jour considérable.
Lorsque j'étais petit, mes parents disaient qu'ils n'auraient pas dû faire d'enfants à l'époque de la bombe atomique. Très jeune, j'ai milité au Mouvement de la Paix. Aujourd'hui, les crimes sont plus sournois. La prétendue démocratie camoufle la folie criminelle des hommes. On commence seulement à parler des conséquences terribles des essais nucléaires français au Sahara ou en Polynésie... Qu'apprend-on de l'Histoire ?

→ Hideo Sekigawa, Hiroshima, Blu-Ray / DVD Carlotta, 20€, sortie le 28 avril 2021

Sur la version Blu-Ray, on trouvera un documentaire passionnant du Britannique Jasper Sharp sur l'imaginaire du nucléaire au Japon (comme les Godzilla allégoriques de Ishirō Honda et d'autres œuvres de Hideo Sekigawa jusqu'au Pluie noire de Shōhei Imamura), livres et films traitant du sujet dans la chronologie de leurs publications. Les seules photos prises par Yōsuke Yamahata juste après le bombardement de Nagasaki seront interdites jusqu'en 1952, les films réalisés sur place censurés pendant plus de vingt ans, et toute évocation soigneusement tue jusqu'à la fin du siècle.

mardi 13 avril 2021

Exterminate all the brutes, nouveau chef d'œuvre de Raoul Peck


Après I Am Not Your Negro et Le jeune Karl Marx, le cinéaste haïtien Raoul Peck n'avait pas d'autre choix que l'excellence. C'est aussi ce que ses parents lui apprirent s'il voulait vivre la tête haute dans ce monde de haine et de violence. Si son nouveau documentaire en 4 parties, Exterminate all the brutes (traduire "exterminez tous les sauvages"), s'adresse à tous et toutes, et à notre humanité dévoyée, sa charge concerne particulièrement les États Unis d'Amérique, bâtis sur un génocide qui n'est toujours pas reconnu, et sur l'esclavage dont l'héritage marque toujours l'actualité. Après quatre heures exceptionnelles d'intelligence et de sensibilité, de maîtrise cinématographique aussi, Raoul Peck répète que le problème n’est pas le manque de connaissance, mais le courage d'admettre ce que tout le monde sait. Il rappelle en trois mots les fondements de la suprématie blanche : civilisation, colonisation, extermination. Alors qui sommes-nous ?


Pour que le génocide commis par les nazis soit rendu possible, il avait fallu s'appuyer sur ce qui l'avait précédé. L'Histoire qu'on nous enseigne est racontée à l'envers. Les terres n'étaient pas vierges, elles étaient habitées. Depuis 500 ans, les Européens ont assassiné pour voler. Les deux Amériques ont été nettoyées de leurs occupants, l'Afrique exploitée, transformant même les humains en marchandise. J'ai toujours pensé que tant que les "Américains" ne reconnaîtraient pas le crime contre l'humanité sur lequel ils ont fabriqué leur pseudo démocratie, la violence serait leur quotidien. Et partout sur la planète nous continuons à fermer les yeux sur les crimes de masse. Comme le suggérait Jean Cayrol en 1955 à la fin de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.". Le film de Raoul Peck a la même force. Le réalisateur rappelle la spoliation des terres indiennes, crimes organisés par le gouvernement américain, le génocide des Héréros par les Allemands en 1904, et il revient sur le Vietnam, le Rwanda, la Tchétchénie, et son "shithole country", Haïti qui fut le premier pays au monde issu d'une révolte d'esclaves et dont la révolution est systématiquement minimisée alors qu'elle fut à l'origine de l'affranchissement de toute l'Amérique du Sud. Ce n'est pas parce que la haine raciale est à la base de la civilisation que l'on doit faire la sourde oreille et rester les bras croisés. Pour Raoul Peck, la neutralité n'est pas une option.


Pour mettre en scène son film, montage d'archives, d'extraits de blockbusters qui impriment notre inconscient, d’animations éloquentes, de reconstitutions historiques (tournées dans le parc du château de Chambly, dans le hameau d’Amblaincourt !) où le comédien Josh Hartnett joue l’homme blanc maléfique, Raoul Peck dessine une fresque épique où la poésie de la nature (déjà présente dans Le profit et rien d'autre que j'avais adoré) évite le didactisme balourd de maint documentaire. Là où le documentariste anglais Adam Curtis profite d'une équipe de documentalistes zélés pour étayer ses démonstrations sur la manipulation de l'information, Raoul Peck préfère jouer sur la dialectique, lecture plus romantique aussi, en insérant des plans paysagers, en filmant des bouts de fiction et en révélant son propre parcours de l'enfance jusqu'à la réalisation de ses précédents films.


Les quatre parties d'une heure, The Disturbing Confidence of Ignorance, Who the F*** is Columbus, Killing at a Distance or … How I Thoroughly Enjoyed the Outing, The Bright Colors of Fascism, sont des évocations palpitantes. Raoul Peck s'appuie sur le travail de l’historien suédois Sven Lindqvist, qui avait publié Exterminate All the Brutes (traduit "Exterminez toutes ces brutes") où, traversant en bus le Sahara, il étudie le contexte colonial dans lequel Joseph Conrad a rédigé le roman Au cœur des ténèbres (ce livre est emblématique du livre de Lindqvist et du film de Peck dont le titre vient de paroles prononcées par le personnage Kurtz devenu fou dans l’enfer colonial du Congo), il fait un lien entre l'impérialisme, en particulier britannique de la fin du XIXe siècle, et le génocide juif ; de l’historienne américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, auteure d’An Indigenous People’s History of the United States (34 ans après Une histoire populaire des États Unis de Howard Zinn) ; et de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot, auteur de Silencing the Past – Power and the Production of History.

Déjà diffusé aux USA et en Grande-Bretagne, le film sortira fin 2021 sur Arte, probablement dans une version française. Raoul Peck (ministre de la Culture de la République d'Haïti de 1995 à 1997, et président de la Fémis de 2010 à 2018), dit ici le commentaire, mais il avait choisi Samuel L. Jackson pour la version originale de I Am Not Your Negro et Joey Starr pour la version française ! Sur le site que HBO a mis en ligne, le cinéaste livre tout un tas de précieuses références littéraires et cinématographiques ainsi que des documents en PDF.
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