Jean-Jacques Birgé

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vendredi 11 septembre 2020

Le film des films


Article du 8 avril 2007

Les Histoire(s) du cinéma paraissent enfin. Le feuilleton se clôt sur une ouverture, la parution en France du coffret de 4 dvd tant attendus (Gaumont, sous-titres anglais). J'ai écrit trois précédents billets sur la saga godardienne : d'abord le 6 juin au moment où les courts métrages avec Anne-Marie Miéville sont sortis chez ECM, puis le 19 juillet lorsque je me suis découragé et enfin le 14 septembre quand j'ai craqué pour l'édition japonaise. Voilà c'est là ! Ces Histoires contredisent-elles Eisentein puisqu'elles représentent une somme plus qu'un produit ? Le film des films. Intelligence et poésie. Le piège et la critique. Identification et distanciation. Lyrique autant qu'épique. Les ultimes soubresauts d'une cinéphilie née avec les Lumière et qui n'en finit pas de s'éteindre avec le nouveau siècle.


Cette version française n'abrite pas l'admirable index obsessionnel des japonais, mais si l'on ne lit pas cette langue cela ne sert hélas pas à grand chose. Dommage que Gaumont ni JLG ne l'aient reproduit, chaque document y est indexé et accessible instantanément, une sorte d'hypertexte à la manière d'Internet, pour chaque citation, musique, texte, film... Ils ont par contre ajouté trois suppléments. D'abord 2 x 50 ans de cinéma français, 50 minutes où Godard, avec la complicité de Miéville, fait péniblement la leçon à Michel Piccoli, mais où il montre aussi comment la consommation immédiate de produits culturels ne fait pas le poids devant l'histoire. Les images sont parfois remplacés par un carton, NO COPY RIGHT, révélant probablement le compromis ayant permis que les Histoires voient le jour. Il faudra que je vérifie si l'édition française de son chef d'œuvre a été également expurgé de certaines séquences pour cette déraison. Je n'ai encore regardé que les suppléments qui sont plutôt des compléments.
Deux conférences de presse cannoises, la première de 1988 intitulée La télévision, la bouche pleine, la seconde de 1997, Raconte des histoires, mon grand, complètent le tableau de manière éclatante.

LES HISTOIRE(S) DU CINÉMA AUX OUBLIETTES


Article du 19 juillet 2006

Nous souhaiterions vous informer des derniers changements concernant votre commande. Nous avons le regret de vous informer que la parution de l'article suivant a été annulée : Jean-Luc Godard (Réalisateur) "Histoire (s) du cinéma - Coffret 4 DVD". Bien que nous pensions pouvoir vous envoyer ces articles, nous avons depuis appris qu'il ne serait pas édité. Nous en sommes sincèrement désolés. Cet article a donc été retiré de votre commande. Le compte associé à votre carte de paiement ne sera pas debité. En effet, la transaction n'a lieu qu'au moment du départ d'un colis.
Dans le dernier numéro du journal des Allumés, j'annonçai la sortie imminente d'une œuvre majeure de JLG : On attend toujours avec impatience cette œuvre audio-visuelle unique, indispensable, duelle et unique, L'Histoire(s) du cinéma (...) dont la sortie est sans cesse repoussée, probablement pour une question de droits tant le maître du sampling y accumule les citations cinématographiques. Oui, en voilà de l'information, du monumental, du poétique freudien, de l'image et du son, de la musique (catalogue ECM) et des voix? Chacun y fait son chemin, alpagué par une citation intimement reconnue et qui vous emporte très loin. Chacun y construit sa propre histoire, la sienne et celle du cinéma. C'est un film interactif, plus justement, participatif. Devant ce flux incessant et multicouches (Godard accumule au même instant des images d'archives, son quotidien, des photos, les voix d'antan et la sienne, la musique, les bruits, tout cela mixé et superposé) à vous de trier, d'extraire, d'y plonger ! Un conseil : laissez le poste allumé et vaquez à vos occupations sans vous en soucier. En fond, mais à un volume sonore décent. Passant à proximité, vous aurez la surprise de vous faire happer par tel ou tel passage. Là tout chavire, ça vous parle, à vous seul, identification due au jeu des citations, nouvelle façon de voir et d'entendre. Le génie de J-LG retrouvé. Et vous, au milieu, le héros de cette saga, l'unique sujet. (JJB, ADJ n°16)
Ici même le 16 juin, après plusieurs annonces de report, je commentai : Comment Godard négocie-t-il l'emprunt de ces milliers d'extraits protégés par le droit d'auteur ? Il est à parier que cette question n'est pas étrangère à l'ajournement des Histoire(s) en DVD. Godard cite, certes, mais avec ces emprunts il produit une œuvre nouvelle, totalement originale, à la manière de John Cage en musique. De toute façon, sa filmographie n'est qu'un tissu de citations, littéraires lorsqu'elles ne sont pas cinématographiques. Il n'y a pas de génération spontanée, Godard assume le fait que nous inventons tous et tout d'après notre histoire, la culture. Le travail du créateur consiste à faire des rapprochements, à énoncer des critiques, à produire de la dialectique avec tous ces éléments.
Existaient déjà l'édition papier Gallimard et la version audio en CD remixée pour ECM, mais il manquait fondamentalement l'original filmique. Grosse déception, Amazon avertit que ce chef d'œuvre absolu ne sera pas édité. Il ne me reste plus qu'à recopier l'enregistrement VHS réalisé sur Canal+ il y a une dizaine d'années, grâce à mon graveur DVD de salon, simple comme bonjour, Bonjour Cinéma !

[Photo de Guy Mandery parue dans Le Photographe en 1976 : à droite, de trois quart dos avec catogan, on reconnaîtra le jeune collaborateur de Jean-André Fieschi, ayant mission de récupérer une paluche (caméra prototype Aäton qu'on tenait au bout des doigts) rapportée de Grenoble par JLG. Entre nous, le chef opérateur Dominique Chapuis. De dos, en costume blanc, je crois me souvenir qu'il s'agissait de Jean Rouch. Je fus nommé représentant de Aäton à Paris, mais je perdis l'affaire au bout de deux jours, après une mémorable soirée chez les frères Blanchet avec Jean-Pierre Beauviala, où Rouch se montra à mes jeunes yeux tel un grotesque mondain se gargarisant d'histoires que je considérai du plus mauvais goût, soit simplement sexistes et racistes. Le second degré avait dû m'échapper, mais Rouch était extrêmement différent sur le terrain et à Paris, et chaque fois que nous nous rencontrâmes je ne pus m'empêcher de me retrouver en profond désaccord avec lui, comme, par exemple, sur la diffusion des archives Albert Kahn qu'il aurait préféré voir projeter muettes et non montées, quitte à ce que cela ne touche qu'une poignée d'aficionados élitistes. Ceci n'enlève rien à la beauté de ses films (revoir Chronique d'un été coréalisé avec Edgard Morin, et le passionnant coffret incluant, entre autres, Les maîtres fous).]

HISTOIRE(S) DU CINÉMA, ÉDITION JAPONAISE


Article du 14 septembre 2006

J'avoue, j'ai craqué ! Désespéré par une édition française de plus en plus improbable, j'ai commandé le chef d'œuvre en 8 parties et 5 DVD de Jean-Luc Godard sur Amazon.co.jp, ici au premier plan. Comme je ne lis pas le japonais, à côté des films évidemment en français, je peux difficilement profiter de l'admirable système de référencement numérique de cette édition. Cela me permet tout de même de me repérer un peu dans ce foisonnement d'informations, textes, images, films, musiques... Les deux autres éditions, discographique et littéraire, forment un excellent complément, puisque la première, bande son remixée spécialement pour le coffret de 5 CD paru en 1999 chez ECM, livre l'intégralité des textes, et que la seconde, publiée un an auparavant par Gallimard en 4 volumes, offre de magnifiques illustrations en couleurs.
Il ne me reste plus qu'à faire ce que j'ai toujours préconisé, diffuser en boucle cette encyclopédie unique et boulimique sans y faire vraiment attention, en me laissant imprégner par les mots, les images et les sons. Dans cette auberge espagnole chacun peut ainsi retrouver ses émotions passées jusqu'à se sentir personnellement visé. À cet égard, l'exposition au Centre Pompidou fut la sobre continuation de cette démarche. Une sensation d'intimité éternelle, universelle, me gagne ainsi doucement, comme lorsque j'écoute la Radiophonie de Lacan... Révélation de l'inconscient, impression d'avoir toujours su ce qui est raconté et montré, et pourtant comme si c'était la première fois, comme si enfin le monde nous était révélé dans sa complexité et sa simplicité...
Les huit parties sont titrées Toutes les histoire(s), Une histoire seule, Seul le cinéma, Fatale beauté, La monnaie de l'absolu, Une vague nouvelle, Le contrôle de l'univers, Les signes parmi nous.
Histoire(s) du cinéma n'est pas seulement le chef d'œuvre de Jean-Luc Godard, film(s) dans le film, c'est probablement la meilleure œuvre critique qui n'ait jamais été produite sur le sujet ; raconter ce qu'est ou fut le cinématographe en laissant à chacune et chacun le privilège de son interprétation en fait le film le plus emblématique de toute son histoire.

vendredi 4 septembre 2020

A Movie by Bruce Conner


P.S. : Dans mon article d'alors j'avais écrit : "Avant de lire ce billet, regardez Un film. C'est son titre. Il ne dure que 12 petites minutes ! Surtout regardez-le jusqu'au bout..."

Article du 5 mars 2007

Formidable, le film de Bruce Conner, A Movie, Un film, celui qui a représenté pour moi LE film, est trouvable sur le Net. Fut un temps où je clamais que s'il fallait en sauver un seul, celui pour l'île déserte, c'était lui, Un film.
J'ai eu l'idée de le rechercher en revoyant Au début de Pelechian sur mon propre blog. Si le propos est différent, les intentions et les méthodes sont proches. Montage d'archives, rythme donné par la musique, ici Les Pins de Rome (1924) d'Ottorino Respighi, un néo-classique préfigurant la musique de film et l'école minimaliste... Le compositeur annonce l'esthétique mussolinienne, mais le réalisateur la dénonce. Il réussit à produire des émotions suscitant de profondes questions, intimes. L'inconscient remonte à la surface. Qui sommes-nous vraiment ?


A Movie a pour moi une histoire. Une sale histoire, qui finira bien. Je dois sa découverte à Jaf qui en avait acquis une copie 16mm d'une drôle de façon. Je la lui emprunte pour la projeter, à la clinique "anti-psychiatrique" Laborde devant une assemblée de psys ébahis, à Félix Guattari, chez lui : le rire se fige pour nous faire sombrer dans l'horreur, la nôtre. C'est très fort. Cela n'a rien d'un vidéo-gag ni des belles images de Godfrey Reggio. Conner nous retourne comme une chaussette.
Je multiplie les projections, mais un après-midi en fermant les verrous de chez moi à la Butte-aux-cailles, je laisse la boîte en métal sur le pas de ma porte. J'avais pignon sur rue. Le film est exposé au premier passant. Il est perdu. Moi aussi. Acte manqué terrible, à la hauteur de la perte du disque de chants vaudous de Tamia à peu près à la même époque. 1977, cela ne s'est heureusement pas reproduit. J'avais laissé le vieux vinyle sur le toit de ma voiture en cherchant mes clefs. Coïncidence improbable. Je sortais la première fois, je rentrais la seconde. [En 2011 j'ai retrouvé] une copie de l'enregistrement de Ptits oiseaux, vous comprendrez ma tristesse et celle de mes camarades...
Bernard Eisenschitz me sort de cette situation honteuse en trouvant le moyen de racheter une copie à Los Angeles, je crois, directement à Bruce Conner, je ne sais plus. C'est beaucoup d'argent pour moi à ce moment-là. Je me suis fait tirer l'oreille par Jaf pour lui rendre "son" film. Toute ma vie, j'ai cherché à le voir à défaut de l'avoir. J'ai eu parfois de la chance. Il y a un an Jonathan B. m'en fit une copie lisible sur mon ordi et très récemment je le commandai à un collectionneur généreux avec d'autres films de Conner. [...]
A Movie date de 1958, c'est son premier. Je l'ai vu la première fois à l'occasion de l'exposition Une histoire du cinéma (Une ou plusieurs comme celle(s) de JLG) conçue par Peter Kubelka au Musée d'Art Moderne (CNAC). Ce festival de films expérimentaux changera ma vie. Du 7 février au 11 mars 1976 je vois tout. Le programme commence par Lumière et glisse vers les années 20, les Russes, les surréalistes, les animateurs, les lettristes, les Américains, Brakhage, Snow, Jacobs, Sharits, Anger, Cornell, Breer, Mekas, Frampton, Broughton, Genet, Fluxus, Garrel, Clémenti, Ackerman, Monory, etc. J'essaie de me repérer dans le programme en prenant des notes dans la marge.
Bruce Conner, à côté d'autres activités artistiques (il fit des light-shows avec la Family Dog à l'Avalon Ballroom, ce qui me touche évidemment !) signa plus d'une vingtaine de courts métrages. À suivre.

mercredi 2 septembre 2020

Kafka par Crumb


Article du 29 mars 2007

Le Kafka pour débutants (c'était son titre à l'origine) de David Zane Mairowitz et Robert Crumb, paru en français en 1996 et depuis longtemps épuisé, vient d'être réédité par Actes Sud dans un nouvelle maquette, un relettrage complet et un nouveau format. Approche originale et très juste de l'univers de Franz Kafka, l'ouvrage, mi récit mi bande dessinée, mêle la vie de l'auteur à ses créations. Si de nos jours la frontière est ténue entre fiction et documentaire, est-ce un signe d'une perte de repères entre la réalité et sa manipulation, le quotidien et l'imagination ? Vérités et mensonges semblent faire si bon ménage. L'étude de Kafka est remarquable et les dessins de Crumb nous entraînent dans une biographie souvent plus incroyable que les élucubrations paranoïaques de l'auteur tchèque. Je n'avais pas ressenti cette impression depuis les deux volumes de Maus, le chef d'œuvre de Spiegelman. On comprend très bien pourquoi Kafka s'étranglait de rire en lisant à haute-voix Le procès devant ses amis. Le personnage est très attachant dans sa difficulté d'être, ses créatures devenant le champ expiatoire de sa névrose. L'immersion dans la période historique qui voit monter l'antisémitisme ou la crainte du père autoritaire sont parfaitement illustrées tant par Mairowitz que par le dessinateur de Fritz The Cat (je viens justement de commander le dvd du film de Ralph Bakshi !). Les romans sont inondés par la culture juive de leur auteur, tandis que sa folie remonte les chemins de l'enfance. Le livre a le mérite d'aller au delà de l'œuvre, croquant son héritage jusqu'à nos inextricables contradictions abusivement affublées du terme kafkaïen. J'en sais quelque chose, aujourd'hui un bon camarade a laissé des paroles maladroites occulter des intentions bienveillantes à son égard. Rien n'aurait pu le convaincre de l'absurdité du déplacement de sens, de la substitution, complot imaginaire qui le bouffait de l'intérieur en un catafalque de solitude. Il s'est recroquevillé dans un coin de la pièce comme un pauvre cafard. Nous essayâmes de le sortir du noir en entonnant tous ensemble cet air joyeux (et révolutionnaire) : La cucaracha, la cucaracha... S'il avait été là, je lui aurais offert mon exemplaire de cette merveilleuse bande dessinée pour (devenir) adultes. On en a tous besoin.

mardi 1 septembre 2020

Bollywood en 7 articles


JAN PEHECHAAN HO
Article du 14 décembre 2006

De temps en temps j'allais acheter épices, chutneys, thés, lassis, mangues fraîches et de drôles de biscuits apéritifs pimentés dans les épiceries indiennes de la rue du Faubourg Saint-Denis. Il y a cinq ans [donc en 2001], je découvre une boutique de DVD hindis et je me laisse convaincre par Lagaan d'Ashutosh Gowariker, le seul long métrage alors disponible avec des sous-titres, plus quelques compilations de clips. Les quelques extraits bollywoodiens que j'avais enregistrés une dizaine d'années plus tôt sur Canal +, dans l'émission L'œil du cyclone, sont des petits bijoux au pouvoir euphorique digne des meilleurs Tex Avery ou des Demoiselles de Rochefort. Les passages tendres font plutôt penser aux Parapluies ! En voyage dans le sud-est asiatique, je laissais la télé de l'hôtel déverser ses tonnes de clips comme un robinet de jouvence.
Alors que la moindre image sportive à la télévision me donne envie d'exploser le poste, je restai en haleine devant le suspense distillé par le match de cricket de Lagaan. Chaque fois que je faisais une démonstration du système 5.1 que je venais d'acquérir, je choisissais les extraits des films avec Salman Khan, en particulier une scène époustouflante avec des cerfs-volants. L'Inde étant le plus important pays producteur de films, je prévois aussitôt l'engouement pour la manne Bollywood. Jusque là, les cinéphiles ne s'étaient essentiellement intéressés qu'aux films viscontiens du Bengali Satyajit Ray. Mes amis me prenaient pour un doux illuminé à me passionner pour ce genre populaire, kitsch à souhait.


Les films de Bollywood sont souvent très longs, dépassant facilement les trois heures. Aussi les compilations de clips étaient-elles une aubaine. Après moultes péripéties mélodramatiques, le film se termine toujours par une happy end, et il est d'usage qu'il soit ponctué par sept séquences dansées et chantées, guimauves bien entendu, mais aussi rythmes entraînants comme seul un Cab Calloway me fait cet effet. Les décors sont somptueux et les couleurs éclatantes. Les véritables vedettes du film sont en fait les chanteurs et les chanteuses qui, au cours de leur longue carrière, prêtent leur voix à différents acteurs et actrices que la jeunesse des rôles nécessite de renouveler régulièrement. Parmi les plus célèbres, recommandons Mohamed Rafi, Kishore Kumar, Lata Mangeshkar ou Asha Bhosle. Côté longs métrages, Devdas (Diaphana Edition Vidéo) de Sanjay Leela Bhansali, Le mariage des moussons (TF1 Vidéo) de Mira Nair, Swades (Bodega Films) du même réalisateur que Lagaan (G.C.T.H.V.), rencontrèrent d'importants succès, et Carlotta a depuis un an édité en France de nombreux films indiens. Rebellion de la jeunesse contre l'autorité, trahison, alphabétisation colorent des drames où la famille et l'amour tiennent la première place.
Aujourd'hui, la folie Bollywood a pris, mais je n'arrive pas à retrouver les sublimes extraits aperçus sur L'œil du cyclone, ma période préférée étant celle des années 60 où les pastiches rock 'n roll sont aussi pétillants que drôles, qu'ils soient en noir et blanc ou en couleurs. Quelques CD rassemblent les meilleurs passages : Doob Doob O'Rama ou les deux volumes Beginner's Guide to Bollywood de trois disques chacun. Il n'est pas simple de choisir parmi les centaines de DVD et CD qui débordent des boutiques de la rue du Faubourg Saint-Denis qui se sont multipliées. Bon d'accord, ce n'est pas du grand cinéma, mais ça swingue d'enfer et ça fait pleurer dans les chaumières ! J'adore.



L'extrait de 1965 chanté par Mohamed Rafi au début de Gumnaam a été popularisé pour avoir été cité en 2001 dans le film Ghost World (Studio Canal) de Terry Zwigoff. Asha Bhosle et Lata Mangeshkar font également partie de la distribution des voix playback.

JODHAA AKBAR EN 5.1
Article du 20 novembre 2008


Il y a sept ans, en faisant mes courses indiennes dans le haut de la rue du Faubourg Saint-Denis, j'achète quelques dvd hindi sur les conseils d'un vendeur tamoul. J'avais découvert des extraits de films de Bollywood grâce à une compilation de chansons programmée sur Canal Plus et je recherchais désespérément Eena Meena Deeka du film Aasha. À l'époque, s'intéresser à ces films populaires était le comble de la ringardise. Je doute que pour beaucoup les choses aient changé. J'adore leurs films kitsch des années 50-60, en particulier ceux qui se réfèrent au rock 'n roll, trépidants et drôles. Réaliser une comédie musicale (ou un drame musical) fait soustraire certains paramètres à la réalité, apportant toujours un peu de poésie, comme certains films en noir et blanc, par exemple. Rentré chez moi, je déballe les petites merveilles et suis sidéré de l'accélération cardiaque que me procure Lagaan d'Ashutosh Gowariker, d'autant que je n'ai aucune appétence pour le sport filmé et le cricket en particulier. Son film suivant, Swades, est aussi didactique, toujours prônant une certaine forme d'indépendance patriote. Gowariker utilise toujours son travail pour porter un message, c'est sa faiblesse, mais cela lui permet de se distinguer. Car les films de Bollywood obéissent à des règles très strictes auxquelles les cinéastes essaient d'apporter chaque fois un petit quelque chose : amours contrariées, trahisons, retournements de situation, happy end, rebondissements du feuilleton, même si le film est d'un seul tenant... Jodhaa Akbar, qui sort le 4 décembre en double ou triple DVD, dure 3h25 (Bodega).
Le nouveau film de Gowariker est un peu ramollo, peut-être parce que la composition musicale manque d'authenticité, trop world à mon goût, mais il offre un spectacle populaire typique du genre. Bollywood porte bien son nom. Le spectacle, grandiose et coloré, rappelle les grandes fresques hollywoodiennes. "Au 16e siècle, l'Hindoustan est dominé par la dynastie des empereurs musulmans moghols. le dernier héritier, Jalaluddin Muhammad Akbar, un farouche guerrier, multiplie les batailles pour repousser les frontières de l'empire. Afin d'unifier le territoire qui deviendra l'Inde, il consent à épouser Jodhaa, une princesse rajpoute hindoue..." Au delà de l'évocation épique et de la guimauve sentimentale de rigueur, on notera le pouvoir grandissant des femmes et la tolérance entre religions qui y est prônée, renvoyant l'Inde à l'une de ses problématiques les plus aigües.


Mais ce qui m'intéresse avant tout dans ce film, puisqu'à l'affût de la spécificité de chaque œuvre, c'est l'utilisation du son et du 5.1 en particulier. La partition sonore fait partie du script. Loin de vouloir se faire oublier comme souvent, le son se signale par une panoplie d'effets spéciaux en corrélation avec le scénario ou la musique. Lorsqu'une voix tourne tout autour des comédiens, le 5.1 rend le vertige. Les sabots des chevaux ne sont pas synchrones avec la cavalcade, préférant rythmer la musique comme un riff de percussion. Les hors-champ peuvent se localiser dans un contre-champ occupé par les spectateurs. On entrevoit les possibilités du système s'il était utilisé à des fins plus critiques. Son utilisation ici lui confère un rôle à part entière, comme les jeux de couleurs, une voix off ou un sous-titre.
L'édition en 3 volumes offre un documentaire de trois heures, Les cinémas indiens, du nord au sud, réalisé par Hubert Niogret, très intéressant, même s'il est fatiguant de s'avaler autant d'extraits d'entretiens à la queue leu-leu, et une rencontre avec Gowariker. Jodhaa Akbar est aussi le premier film bollywoodien qui sort en Blu-ray, mais c'est un format qui pour l'instant m'échappe. Ah oui, j'oubliais les scènes de bataille avec quatre-vingt éléphants ou le dressage par Akbar à mains nues, impressionnant ! Je me suis souvenu de mon voyage dans le Teraï au Népal : lorsqu'un pachyderme passait le ciel s'obscurcissait.

L'ASSOIFFÉ DE GURU DUTT, CHEF D'ŒUVRE HINDI EN DVD
Article du 14 septembre 2012


Bollywood, ce ne sont pas que des bluettes avec chants et danses dont les décennies marquent chaque fois le style. Il existe des chefs d'œuvre inoubliables où la réflexion philosophique rivalise avec la tendresse, le lyrisme avec l'humour, la lutte des classes avec une critique du machisme, le clair-obscur avec l'intelligence du montage ! Il en est ainsi de L'assoiffé (Pyaasa), réalisé en 1957 par le génial Guru Dutt, à la fois réalisateur et acteur, que Carlotta publie en coffret de 2 DVD avec Le maître, la maîtresse et l'esclave (Sahib Bibi Aur Ghulam) qu'il a produit en 1962, mais qui est signé par son dialoguiste, Abrar Alvi. Si la musique et les chansons de L'assoiffé sont merveilleusement envoûtantes, le passé chorégraphique de Dutt en pointe le rythme tout en ruptures de ton, avec une incroyable variété d'émotions. On passe d'une sorte de néo-réalisme à l'indienne à une séquence surréaliste, d'une scène d'action à du pur burlesque. De plus, j'ai toujours adoré les avant-plans comme chez Ophüls, laissant deviner l'action derrière des premiers plans qui font sens. Les focales jouent de la profondeur de champ et du flou, et les gros plans au 100mm ont conservé le nom de leur auteur. Son noir et blanc est à couper le souffle. La musique ne consiste pas ici en intermèdes comme c'est souvent le cas dans les films de Bollywood, elle est partie intégrante du récit. Les chansons ne sont d'ailleurs pas précédées d'introductions instrumentales pour ne pas casser le rythme.
En bonus le documentaire À la recherche de Guru Dutt de Nasreen Munni Kabir tourné en 1989 éclaire la vie passionnante de Guru Dutt dont les films réfléchissent la propre histoire, artiste tiraillé entre l'échec et le succès, et entre deux femmes dont l'une dans la vie prêtait sa voix à ses actrices quand l'autre jouait merveilleusement dans ces deux films. Les nombreux extraits qui l'émaillent donnent envie de voir les sept autres comme Fleurs de papier (Kaagaz Ke Phool) qui ruina le maître de Bombay.


Dans une autre scène de L'assoiffé que celle ci-dessus, Mohammed Rafi qui prête sa voix à Dutt chante :
"Ce monde où l'homme est un loup pour l'homme,
Qui n'a d'autre appétit que l'or et l'argent,
Qui voudrait d'un monde pareil ?
Chaque corps est meurtri
Et chaque âme assoiffée
Tous les regards se voilent
Et tous les cœurs s'affligent
Le monde entier est frappé de stupeur
Qui voudrait d'un monde pareil ?
De toute vie humaine vous avez fait un jouet
Et vous n'adorez que ceux qui ont trépassé
La mort en ce bas monde vaut moins cher que la vie
Qui voudrait d'un monde pareil ?
Jeunesse fourvoyée sur le chemin du vice
Qui te livre au commerce de tes tristes appâts
L'amour n'existe plus si ce n'est monnayé
Qui voudrait d'un monde pareil ?
Ce monde qui fait fi de toute humanité,
Dédaigne l'amitié et la fidélité
Et où l'amour est sans cesse dépecé
Qui voudrait d'un monde pareil ?
Qu'on le brûle, qu'on le livre aux flammes !
Qu'on l'ôte de ma vue !
Il est à vous ce monde, faites-en votre affaire !
Qui voudrait d'un monde pareil ?"

Guru Dutt s'est suicidé à l'âge de 39 ans.

GANGS DE WASSEYPUR
Article du 20 mai 2013


À première vue Gangs de Wasseypur est une saga violente où trois familles de malfrats s'entretuent pour le contrôle d'un tout petit territoire, sur trois générations de 1941 à 2009. Si le film de Anurag Kashyap est avant tout un film populaire, il a su séduire la critique internationale pour son arrière-fond politique, le contrôle des mines de charbon, son réalisme local, une petite ville du Bengale aujourd'hui le Jharkhand, ses clins d'œil à Bollywood, une partition musicale entraînante, et sa critique sous-jacente de la violence masculine que le pouvoir des femmes ne saura pas contenir. Comme souvent lorsque l'étude est sincère et le sujet épineux, les protagonistes sont essentiellement musulmans bien qu'en conflit avec le pouvoir hindou, les interprétations politiques sont allées d'un extrême à l'autre. Pourtant, malgré la succession incessante de meurtres qui finit par me faire perdre mes repères la plus grande violence est généralement cadrée hors-champ, renforçant sa puissance et censée favoriser son rejet par les spectateurs.


Les 5 heures 20 minutes en deux parties font évidemment penser à Coppola, Scorsese ou Tarantino, mais Kashyap préfère se référer à des films de réalisateurs sud-américains comme par exemple Children of Men d'Alfonso Cuarón pour les plans séquences de tueries. Si vous n'êtes pas allergique à l'hémoglobine Gangs de Wasseypur vous immergera dans un univers fascinant qui peut rappeler la série à succès Game of Thrones, forme que le long métrage fleuve aurait pu très bien adopter, par ses ressorts dramatiques dictés essentiellement par la vengeance et par le déséquilibre de maturité entre les hommes et les femmes. Tout de même un peu démoralisant sur l'avenir de l'humanité ! (double DVD Blaq Out, sortie le 4 juin).

DEV.D PULVÉRISE LES CONVENTIONS BOLLYWOODIENNES
Article du 6 septembre 2013


Excellente surprise à la projection de Dev.D, treizième adaptation à l'écran de Devdas, roman Bengali de Sarat Chandra Chattopadhyay, qui en a connu une quinzaine depuis 1927, la plus connue en France étant la version hindi de 2002 réalisée par Sanjay Leela Bhansali et sélectionnée alors au Festival de Cannes. Sept ans plus tard, Anurag Kashyap tourne ce nouveau remake en débordant largement les conventions auxquelles Bollywood nous a habitués. En 2012 il réalisera la saga Gangs of Wasseypur, brutale évocation d'une sanglante vendetta.


Si la descente aux enfers est un classique du cinéma indien les provocations à caractère sexuel sont surprenantes pour un genre qui tient plus des Bisounours. Malgré le côté noir du film l'happy end reste de rigueur et les couleurs magnifiques de la photo explosent en cauchemar psychédélique. Quant à la musique signée Amitabh Bhattacharya elle participe à une partition sonore inventive qui dynamise l'action. On est loin du sirop servi par le cinéma américain et ses suiveurs européens. Au son, Kashyap ne craint ni les coupes sèches ni un certain décalage humoristique. Mais ce qui fait le principal intérêt de Dev.D est son portrait sans concession du machisme qui ruine tous les rapports. Les hommes sont lâches, orgueilleux, menteurs, manipulateurs, autoritaires, violents, suicidaires face aux femmes qui tentent désespérément de s'en affranchir. Le film les montre courageuses, solidaires, tolérantes, éprises de justice, et d'une certaine manière révolutionnaires en comparaison de la société patriarcale qui les étouffe. C'est dire si les conventions bollywoodiennes sont bafouées, apportant un supplément d'âme ou de conscience sociale aux amateurs et amatrices du cinéma populaire indien.
Vous trouverez Dev.D en DVD pour une bouchée de naan.
De mon côté, dès les jours prochains je prévois de regarder l'intégrale Kashyap soit Paanch (2003), Black Friday (2004), No Smoking (2007), Return of Hanuman (2007), Gulaal (2009), qui semble prometteuse... Car entre temps j'ai vu That Girl in Yellow Boots (2010) qui m'a captivé, cette fille à la recherche de son père révèle une histoire insensée, plongée noire dans le monde de la prostitution déguisée où la fiction a d'étonnants relents documentaires...

THE LUNCHBOX, UNE ROMANCE GASTRONOMIQUE
Article du 21 avril 2014


Pour sa délicatesse à donner toute leur importance aux choses infimes du quotidien, pour l'intensité de ses rendez-vous manqués, pour son traitement social de l'inconscient, pour son observation perspicace des femmes dans un monde dominé par les mâles, le film de Ritesh Batra me rappelle les romans d'Arthur Schnitzler. Filiation évidente, le cinéaste indien se réclame de Milan Kundera dans le passionnant entretien en bonus du DVD que Blaq Out vient de publier. L'originalité de The Lunchbox n'a pas empêché ce film indépendant de toucher un large public plus habitué au faste des comédies dramatiques bollywoodiennes.


Cette romance née de l'erreur réputée quasi impossible (1 sur 16 millions) d'un livreur de repas, un dabbawallah, a provoqué un succès inattendu en Inde. L'éloignement des deux correspondants épistolaires est magnifié par toute une série de hors-champs telle la voisine au dessus de chez Ila que l'on ne fait qu'entendre. Le parfum de la cuisine concoctée amoureusement par cette femme a priori dévouée à son mari distant a raison de la bougonnerie du récent retraité alors que le spectateur ne peut que rêver ces mets fins qui mettent l'eau à la bouche. Les personnages, tel le jeune assistant qui n'aspire toujours qu'à mieux faire, sont habités par une humanité méprisée par tant de films catastrophistes et dépressifs. The Lunchbox délivre une délicieuse impression d'espoir qui ne devrait jamais nous quitter...

UGLY DE ANURAG KASHYAP
Article du 23 février 2015


Dans le bonus du DVD de Ugly, le réalisateur Anurag Kashyap raconte que le film de genre, ici un thriller autour de l'enlèvement d'une fillette, le libère de devoir donner des réponses démonstratives sur la société indienne. Les questions que la fiction génère excitent la réflexion des spectateurs qui sortent de la projection dans le silence. Car Ugly est un film qui dérange comme tous ses précédents films, de Paanch à Gangs of Wasseypur, en passant par No Smoking, Gulaal et That Girl in Yellow Boots. Même Dev.D, remake du blockbuster Devdas, ne peut se réclamer de Bollywood, sa mise en scène critique de la société patriarcale indienne où le policier règne sur les citoyens comme le père sur la famille renvoyant le divertissement coloré à ses chimères vaudevillesques. L'abus d'autorité mène partout à la corruption et pulvérise la morale. L'obsession des Indiens pour le cinéma pousse Kashyap à équiper ses personnages des atours de ces fantasmes. Dans son pays les stars deviennent ministres, la puissance des images se muant en pouvoir politique. Ugly révèle les pires travers de chacun dans un portrait sans concession de la société indienne où les conflits de langues et de religions renforcent la hiérarchie sociale, engluée dans des coutumes sclérosantes et terriblement cruelles.


Anurag Kashyap s'appuie généralement sur des faits réels qu'il transforme et déforme en s'appuyant sur les ressources que le cinématographe lui offre, des rebondissements du scénario à une utilisation de la musique parfaitement intégrée à l'action. Trois faits divers l'ont ici inspiré, aidé par le chef des polices spéciales de Bombay pour que son inspiration ne s'encombre pas d'une fidélité démonstrative qui alourdit tant de films politiques.

Ugly, DVD Blaq out

mercredi 26 août 2020

Des chants d'amour de Jean Genet


Article du 25 février 2007

(...) film rare, le seul réalisé par l'écrivain Jean Genet. Lorsque je l'ai découvert à sa sortie en 1975, j'ai été ébloui par sa beauté chorégraphique. Un chant d'amour, tourné en 1950 et interdit jusqu'alors, était fidèlement projeté muet. Deux prisonniers communi(qu)ent à travers le mur qui sépare leurs deux cellules. Chacun danse en imaginant qu'il est dans les bras d'un autre. Un petit trou laisse passer la fumée d'une cigarette grâce à un brin arraché à la paillasse. Les gestes qui pourraient être considérés impudiques suent la pudeur, ils dessinent toute une poétique qui sera reprise ensuite dans maints films gays.


Mais l'émoi dépasse largement les inclinations sexuelles des protagonistes. On aimerait être aimé ainsi, d'une femme ou d'un homme, qu'importe son sexe, même si tous les poncifs homos sont à l'œuvre. La scène du bouquet balancé d'une fenêtre à l'autre au travers des barreaux est comme tout le reste du film, magique, brutale et fleur bleue. Pendant vingt-cinq minutes silencieuses, un des chefs d'œuvre du court métrage (...).

LE CONDAMNÉ À MORT


Article du 26 novembre 2010

Adolescent en pleine révolution, j'avais entendu Le condamné à mort de Jean Genet dit par Mouloudji sur des structures sonores d'André Almuro. Trois ans plus tard, en 1971, la version mise en musique par Hélène Martin et interprétée par Marc Ogeret me sidère comme Un chant d'amour, le seul film, muet, que Genet tourna en 1950. Les mots crus de la chair lacèrent la musique des vers. C'est si beau que je n'arrive pas à être choqué. L'homosexualité pour laquelle je n'ai que peu d'inclination me permettrait-elle de saisir l'érotisme du texte plus qu'aucun autre poème inspiré à un homme par une femme ? Étranger à la problématique de ces garçons sauvages, ne pouvant m'identifier, j'entends chaque mot pour ce qu'il est, un chant d'amour. Jusqu'à ce que je lise le livret de la nouvelle version qui vient de sortir en CD avec Jeanne Moreau et Étienne Daho, j'ignorais que c'était le texte du Condamné à mort qui avait fait sortir son auteur de l'anonymat carcéral et l'avait sauvé du bagne.
En 1942, Jean Cocteau, qui est tombé sur l'un des rares exemplaires du poème que le voleur rédigea dans sa cellule de Fresnes, plaide à la barre de la cour d'assises en l'évoquant comme « le plus grand écrivain de l'époque moderne ». Dans son Journal, le 6 février 1943, il écrit : « Parfois il arrive un miracle. Par exemple "Le condamné à mort" de Jean Genet. Je crois qu'il n'en existe que quatre exemplaires. Il a déchiré le reste. Ce long poème est une splendeur. Jean Genet sort de Fresnes. Poème érotique à la gloire de Maurice Pilorge, assassin de vingt ans, exécuté le 12 mars 1939 à Saint-Brieuc. L'érotisme de Genet ne choque jamais. Son obscénité n'est jamais obscène. Un grand mouvement magnifique domine tout. La prose qui termine est courte, insolente, hautaine. Style parfait. »
La voix magnifique de Jeanne Moreau va au-delà des mots. Elle dit le texte tandis qu'Étienne Daho s'approprie les parties chantées. Même si j'aurais imaginé une interprétation plus moderne, moins affectée, il s'en sort correctement et son essoufflement nous amène à l'échafaud. Le disque tourne en boucle sur la platine tant les mélodies d'Hélène Martin collent aux vers sublimes du poète qui accompagnera plus tard, d'autres chants d'amour, les Black Panthers et les Palestiniens, tous condamnés dont la révolte est nécessaire.

jeudi 20 août 2020

Jean Epstein, le lyrosophe


Article du 11 mars 2007

De tous les films muets que nous avons mis en musique avec Un Drame Musical Instantané depuis 1976, ceux de Jean Epstein sont certainement parmi mes favoris. Nous les avons d'abord interprétés en trio, puis nous avons recréé La glace à trois faces à Corbeil en 1983 avec notre orchestre de 15 musiciens. Denis Colin à la clarinette basse remplaçait Youenn Le Berre qui jouait habituellement de la flûte, du sax et du basson. J'avais découvert ce film lorsque j'étais étudiant à l'Idhec avec Jean-André Fieschi qui avait réalisé un Cinéastes de notre temps sur la Première Vague en collaboration avec Noël Burch. Si Germaine Dulac, Louis Delluc et Marcel L'Herbier (dont nous avons "accompagné" L'argent, 3h10, certainement l'une de nos plus belles réussites) m'avaient intéressé, j'ai tout de suite été séduit par l'adéquation du fond et de la forme chez Epstein. Son Bonjour Cinéma est une petite merveille tant graphique que littéraire éditée en 1921 par la Sirène dirigée par Blaise Cendrars. Je me suis plongé dans ses Écrits avec la même passion, fasciné par ses théories sur le son qui corroboraient ce que je définirai moi-même dans mon travail. Le gros plan sonore par ralentissement du son est resté pour moi une référence. Je me réfère ici à ses films plus récents comme Le tempestaire ou Finis Terrae, mais ce qui m'occupe cette fois sont ses films muets. Baissez le son des films en lien sur Google Video et laissez-vous porter par la magie des images. Si le silence vous pèse, mettez sur votre platine n'importe quel disque de Debussy, cela fera très bien l'affaire !


1927. La glace à trois faces. Le portrait d’un homme à travers trois femmes. Les fragments de plusieurs années viennent s’implanter dans un seul aujourd’hui. L’avenir éclate parmi les souvenirs... Le découpage est simple. Nous accompagnions "la bourgeoise" dans un style impressionniste, à la fois superficiel et élégant. Nous passions au jazz, assez free, pour "la bohème" et dans un registre plus tendre avec "l'ouvrière", un peu techno dans les dernières interprétations. Car si les principes narratifs et critiques étaient souvent les mêmes, chaque traitement variait d'un concert à l'autre, et particulièrement au fil des années puisque nous avons continué jusqu'en 1992. Absolument pas iconoclastes, mais résolument inventifs, nous essayions de nous hisser à la hauteur des inventions de l'image et du montage, nous agissions tout simplement comme si le réalisateur nous commandait la partition aujourd'hui. Les films muets sont souvent beaucoup plus créatifs que ceux qui ont suivi. Ils posent la grammaire du cinéma, sa syntaxe en se permettant toutes les outrances sans être contraints par ce qui se fait ou ne se fait pas. Le muet est l'âge d'or du cinématographe en tant qu'art, le septième du nom dit-on. Après les flonflons de la fête du village, nous terminions La glace à trois faces par le drame proprement dit, avec la course effrénée arrêtée par une hirondelle, le bec meurtrier frappant l'homme en plein front.


1928. La chute de la maison Usher. Le ralenti, les surimpressions, les travellings de ce cinéaste poète donnent déjà à Edgar Poe l’inquiétante musique qu’il mérite. C'est à cette occasion que Francis et Bernard adaptèrent pour la première fois L'invitation au voyage de Baudelaire et Duparc. Notre travail était beaucoup plus contemporain, nul besoin de repères historiques. Si La glace est très "modern style", Usher est intemporel et de nulle part, juste dans le rêve et l'inconscient. Nous voulions transposer Edgar Poe en musique, j'utilisais d'ailleurs une thématique empruntée à la version inachevée de Claude Debussy (rendant visite à Peter Scarlet dans son appartement de Ann Street, la plus petite rue de New York, célébrée par la plus courte chanson de Charles Ives, nous remarquons la plaque rappelant que Poe y écrivit Le corbeau...). Les deux films convenaient parfaitement au style d'Un Drame Musical Instantané. J'ai été très triste lorsque Marie Epstein, qui nous avait soutenus pendant des années, choisit une autre bande-son que la nôtre pour sortir La glace en salles. Elle nous confia que notre interprétation était la plus créative, mais elle préférait une musique qui ne fasse pas d'ombre au film de son frère. Nous avons souvent été confrontés à cette pensée absurde, reléguant le son à une pâle illustration...
Nous avons donc toujours tenté d'être aussi inventifs que les réalisateurs du passé, recréant, par exemple, le laboratoire de l'ouïe imaginé par Vertov lorsque nous montâmes L'homme à la caméra en janvier 1984 avec le grand orchestre à Déjazet. Aujourd'hui, le ciné-concert est devenu une mode, un genre. On a oublié que le Drame inaugura le retour à cette forme dès 1976. Nous avons fait le tour du monde avec les films d'Epstein, Caligari ou la Jeanne d'Arc de Dreyer, inscrivant vint-deux films à notre répertoire dont l'intégrale Fantômas de Feuillade pour le Centenaire du cinéma en Afrique du Sud ou des raretés de Pathé et Christensen au Festival d'Avignon... Nous n'acceptions jamais de composer une nouvelle musique si d'autres s'en étaient déjà chargés. Il y a tant de trésors de l'époque du muet. Nous voulions faire découvrir ces merveilles. C'est dire que nous fûmes les premiers à nous coltiner ceux que nous avions choisis. Lorsque les programmateurs que nous avions initiés sentirent le filon, ils nous écartèrent savamment pour en tirer le prestige. Le temps d'Orsay et des grandes commémorations était venu. Notre paranoïa nous poussa un peu bêtement à l'esquive. Nous avions peut-être aussi envie de sortir de la fosse d'orchestre ou de derrière l'écran. On y reviendra.

JEAN EPSTEIN, BOUJOUR CINÉMA
Article du 6 juin 2014


En apprenant que Potemkine sort un coffret de 8 DVD des films de Jean Eptein je saute au plafond. Après avoir découvert les cinéastes de la Première Vague dans les années 70 grâce à Jean-André Fieschi et Noël Burch je jette mon dévolu sur La glace à trois faces (1927) et La chute de la Maison Usher (1928) d'Epstein, même si les films de Marcel L'Herbier comme L'inhumaine ou L'argent, ceux de Germaine Dulac, Louis Delluc, ainsi qu'Abel Gance que l'on peut rattacher à cette mouvance, nous interrogent également à distance sur l'état du cinéma contemporain au même titre que nombreuses œuvres inventives de l'époque du muet. Epstein est l'égal de Vertov ou d'Eisenstein, de Murnau ou Dreyer, mais nul n'est prophète en son pays. Il possède une sensibilité hors pair, un sens du rythme exceptionnel, une imagination pour traduire en images des scénarios qui, sous son objectif, deviennent bouleversants. Avec lui se révèle L'intelligence d'une machine, titre de l'un de ses Écrits sur le cinéma, littérature que je dévorerai lorsque paraîtront les deux gros volumes en 1974 où le cinéaste aborde ses concepts de lyrosophie, ses idées révolutionnaires sur le son, le montage rapide alterné et les superpositions, le panoramique inversé ou le gros plan. Une réédition est annoncée chez Independencia sous la direction de Nicole Brenez, Joël Daire et Cyril Neyrat, 9 volumes avec de nombreux inédits.

Il y a 40 ans, par chance, sortant de l'Idhec, je dégotte à la librairie du Minotaure un dernier exemplaire de son petit fascicule Bonjour Cinéma, une merveille éditoriale et graphique publiée en 1921 par Blaise Cendrars aux Éditions de La Sirène. Très vite le trio et le grand orchestre d'Un Drame Musical instantané accompagneront La glace et Usher que nous projetterons dans le monde entier. À part ces deux films que je dois à Marie Epstein qui travaillait à la Cinémathèque, la sœur de Jean disparu en 1953, je ne connais alors rien d'autre que Finis Terrae et surtout Le Tempestaire où Epstein met en pratique sa théorie du gros plan sonore en ralentissant la pellicule. Mais ses écrits annoncent "la couleur" comme ceux d'Edgard Varèse pour la musique, l'un et l'autre précurseurs pour avoir agi, mais aussi énormément rêvé.


Les trois premiers DVD rassemblent Le lion des Mogols, Le double amour, Les aventures de Robert Macaire tournés pour les Studios de l'Albatros à Montreuil, siège de l'École russe, après ses débuts chez Pathé. Orientalisme de pacotille et mondanités parisiennes n'empêchent pas Le lion des Mogols de livrer, au milieu d'un scénario abracadabrant, des passages merveilleux comme les scènes automobiles, Montparnasse ou le bal masqué. Les costumes de Paul Poiret et les décors de Pierre Kéfer réalisés par Lazare Meerson font tout le charme du drame du Double amour. Robert Macaire est un feuilleton en cinq épisodes où les escrocs ressemblent à des marionnettes humaines comme les appelait Cocteau.

Deux DVD présentent la période des chefs d'œuvre du muet qui vont ruiner Epstein devenu son propre producteur, La glace à trois faces et La Chute de la Maison Usher, précédés de Mauprat et Six et demi, onze, tous très réussis dans des genres différents. Mauprat est une adaptation du roman de George Sand, film romantique en costumes où l'on reconnaît la force d'Epstein lorsqu'il filme la nature et partout une critique affirmée du machisme. Sa sensibilité exacerbée lui fait prendre le parti des femmes devant des hommes dont l'autorité cache la lâcheté et la faiblesse. L'homosexualité du cinéaste, révélée depuis peu par ses propres textes, est finement suggérée dans la manière de faire jouer ses comédiens, dans leur solitude aussi, face à une société qui en fera longtemps un tabou. Le mélodrame Six et demi, onze où se devine les inclinations d'Epstein, met en valeur décors et costumes d'une époque où la peinture moderne déteignait sur les arts appliqués. Quant aux deux chefs d'œuvre, sujets de fascination absolue, on se reportera à mon article de mars 2007 ou l'on s'y plongera aveuglément en me faisant confiance.


Deux autres DVD sont consacrés à la période bretonne avec Finis Terrae, L'or des mers, Les berceaux, Mor-Vran, Chanson d'Ar-Mor, Le Tempestaire, Les feux de la mer, poèmes documentaires ou fictions immergées dans le réel où le cinéaste ruiné retrouve sa liberté. Ses accélérés et ses ralentis vont influencer tout le cinéma expérimental, voire carrément commercial, jusqu'aux récentes compressions vidéographiques de Jacques Perconte. L'océan et la Bretagne sont devenues terres d'inspiration et d'expérience. Il préserve la langue bretonne et fait tourner des comédiens non professionnels, mais son montage, les images et les sons distillent la poésie des rêveurs. Le concept de partition sonore est directement issue du Tempestaire (1947), son réel retravaillé alors par le compositeur Yves Baudrier.

Jean Epstein, Young Oceans of Cinema de James June Schneider qui occupe le dernier DVD complète intelligemment cette somptueuse édition dont la plupart des films ont été restaurés par la Cinémathèque Française et reteintés selon les scènes comme les monochromes d'origine. Les autres bonus ne sont pas des modèles d'invention cinématographique comme l'avait été le numéro de Cinéastes de notre temps de Burch et Fieschi consacré à la Première Vague, mais tous les entretiens sont extrêmement passionnants et nous en apprennent largement plus que les présentations qui précèdent chaque film, spoilers que je vous déconseille d'écouter avant les projections.


De même, la plupart des illustrations musicales qui accompagnent les films muets sont absolument catastrophiques, scies répétitives au piano dont le formatage attendu et poussiéreux est indigne des inventions de Jean Epstein. On sent bien que les tapeurs n'ont pas lu les Écrits. Sur Usher "Joakim" Bouaziz est le seul à comprendre la variation de timbres et d'atmosphères qu'exige l'adaptation extraordinaire d'Edgar Poe tandis que la version de Gabriel Thibaudeau à la tête de l'Octuor de France développe un classicisme de bon ton ; sur Six et demi, onze Krikor prend le parti électro en jouant une suite de drônes minimalistes passe-partout ; quant au trio Aufgang sur La glace, il répète hélas les mêmes séquences inlassablement comme si le matériau manquait. Pour le reste je préfère couper la chique des pianistes "de style" pour ne pas subir leur logorrhée sonore trépanatrice au lieu de s'inspirer de la musique incroyable que produisent les images et le montage, fruits des théories du lyrosophe. Si les musiques composées dans les années 30 et 40, souvent imposées à Epstein contre son gré, restent très illustratives (les mauvaises habitudes ont la vie dure) on peut rêver de ce que aujourd'hui une véritable réflexion sur le son aurait pu apporter en écoutant les derniers films sonorisés par Epstein, ruptures de ton, son réel retravaillé, jeu sur le temps... Comment le cinéma contemporain a-t-il pu à ce point régresser depuis le muet d'abord, et sur le travail du son ensuite ? Le film de Schneider commandé par la Cinémathèque échappe à ces écueils, seul fidèle à son modèle. Le remarquable livret de 160 pages accompagnant cette édition indispensable se termine par deux facsimilés où la poésie et l'intelligence de Jean Epstein se lisent à chaque ligne.

lundi 17 août 2020

Les essais transformés de Mark Rappaport


Jusqu'au 9 septembre 2020, le Filmmuseum de Münich offre en accès gratuit sur Vimeo une rétrospective du cinéaste Mark Rappaport, commencée le 25 avril ! C'est une occasion inespérée de découvrir des films rares d'un cinéaste hors normes que j'ai plusieurs fois évoqué dans cette colonne. Je ne me lasse jamais de revoir Rock Hudson's Home Movies ou From the Journals of Jean Seberg, mais en découvrir de nouveaux est chaque fois une surprise !



Suivent trois articles que j'avais écrit en 2007 et 2009...


ROCK HUDSON COMING OUT
Article du 26 mars 2007

Avec Rock Hudson's Home Movies Mark Rappaport réussit une des plus originales fictions biographiques et un des plus astucieux coming out de l'histoire du cinéma. C'est seulement à sa mort en 1985 que le monde apprit l'homosexualité de l'acteur et ce qu'était le Sida. Rock Hudson fut en effet la première célébrité à révéler sa maladie. Rappaport recherche des signes de cette homosexualité cachée dans les films où apparaît l'acteur. Hollywood a beau maquiller et lisser la réalité, l'évidence saute aux yeux et aux oreilles. Les plans volés aux films interprétés par Hudson sont exposés ici comme s'ils étaient sa vie même, ses home movies. Le film de Rappoport n'est constitué que de ces plans d'archives et des apparitions d'Eric Farr dans le rôle de Rock Hudson qui commente son passé depuis la tombe ! Ce "point de vue documenté" à la première personne du singulier et en forme de flashback se réapproprie la fiction pour faire éclater la vérité.
La démonstration est époustouflante, et l'on est en droit de se demander si l'exercice étendu à tout le cinéma dans sa globalité ne révèlerait pas un énorme tabou, l'homosexualité refoulée de toute une société, recyclée en violence. Quelles forces en effet sous-tendent les films de guerre, les westerns (à commencer par Rio Bravo, cher Skorecki), les polars (j'ai revu, il y a peu, House of Bamboo de Samuel Fuller qui ne triche pas non plus avec l'amitié virile), sans parler de la façon de traiter les femmes en général et au cinéma en particulier ! En un mot, les films de mecs, et au delà, ce qu'il représente... Le réel. Oui, c'est ainsi que les hommes vivent, Et leurs baisers au loin les suivent...
Rappaport nous montre Hudson comme si l'acteur s'adressait à nous dans chacun de ses plans pour nous souffler, avec un clin d'œil de connivence on ne peut plus appuyé, "ne soyez pas dupes, Hollywood n'est qu'une énorme entreprise de falsification, spécialisée dans l'exportation de la morale puritaine". Rock Hudson's Home Movies (attention dvd Zone 1 sans sous-titres uniquement) est probablement le film gay le plus démonstratif et le plus fin sur la posture et l'imposture.

Après la projection, je réussis à commander sur le Net une copie de From the Journals of Jean Seberg où Rappaport engage une actrice pour jouer le rôle de Jean Seberg comme si elle ne s'était pas suicidée et vivait toujours... Le portrait d'un personnage exceptionnel. On en reparle bientôt.
P.S. : J'avais titré ce billet F for Fag en clin d'œil au F for Fake d'Orson Welles qui joue également des faux-semblants. Maîtrisant moins bien les ambiguïtés en anglais qu'en français, il a semblé préférable de revenir à un titre plus soft !



QU'EST-CE QUE C'EST
Article du 5 avril 2007

Pour From the Journals of Jean Seberg (1995), Mark Rappaport utilise le même système que pour Rock Hudson's Home Movies en choisissant une actrice qui joue le rôle de la disparue commentant sa vie et ses films à la première personne du singulier comme si elle était encore vivante. Eric Farr interprétait Hudson comme si le comédien n'avait pas vieilli, parlant depuis la tombe, éternellement jeune. Mary Beth Hurt joue donc le rôle de Jean Seberg à l'âge qu'elle aurait si elle ne s'était pas suicidée en 1979, elle est en fait née dix ans plus tard, mais dans la même petite ville de l'Iowa. Si les films remportaient un succès populaire, on imagine les énormes problèmes que rencontrerait le réalisateur à la vue du nombre d'extraits empruntés cavalièrement : ils sont le corps même du récit. Son dernier long métrage, The Siver Screen: Color Me Lavender (1997), obéit au même processus comme son dernier court, John Garfield, figurant en bonus sur le même dvd. Le provocateur The Silver Screen débusque l'homosexualité cachée dans les films holywoodiens avec beaucoup d'humour tandis que Garfield révèle la carrière d'un acteur juif black-listé pour ses positions politiques. Tant qu'une œuvre ne rapporte pas grand chose les ayants droit ne se manifestent pas, c'est en général la règle, mais cela peut bloquer l'exploitation des films dans des pays plus tatillons que d'autres. Les cut-ups littéraires, les Histoire(s) du cinéma de Godard (parution encore annoncée en France pour les prochains jours), les œuvres de John Cage, les radiophonies du Drame (Crimes Parfaits dans les albums À travail égal salaire égal et Machiavel, Des haricots la fin dans Qui vive ? ou Le Journal de bord des 38ièmes Rugissants) sont soumis pareillement à ces lois. Avant que le sampling ne devienne un style lucratif (particulièrement en musique, dans le rap et la techno), les œuvres de montage étaient moins sujets à blocage et leur statut de nouvelle création à part entière a pu être reconnu en leur temps.
Jean Seberg ne mâche pas ses mots pour commenter amèrement sa carrière depuis le casting raté de Sainte Jeanne en 1957 où elle joue le rôle de Jeanne d'Arc dirigée par le sadique Otto Preminger jusqu'aux films de son mari, l'écrivain Romain Gary, qui ne la traite guère mieux, la faisant jouer dans des rôles bien tordus. Elle doit sa gloire au premier long métrage de Jean-Luc Godard, À bout de souffle, et à un diamant noir, Lilith de Robert Rossen où elle interprète une nymphomane dans une clinique psychiatrique, séduisant un infirmier débutant joué par Warren Beatty. Le film, bouleversant, est à découvrir toutes affaires cessantes. Rappaport lui fait comparer sa carrière et ses engagements politiques à ceux de Jane Fonda et Vanessa Redgrave. Seberg, engagée aux côtés du Black Panther Party, subit les attaques de Hoover et va jusqu'à exhiber son bébé mort-né dans un cercueil de verre pour prouver que le père n'était pas l'un d'eux. Rappaport ne se fixe pas uniquement sur elle, en profitant pour écorner l'image holywoodienne de maint personnage. Les séquences de la comédie musicale western Paint Your Wagon avec Lee Marvin et surtout Clint Eastwood ne sont pas piqués des hannetons. Le portrait est donc corrosif pour le monde qui l'entoure et terriblement déprimant en ce qui la concerne. Tout aussi éloquentes, les scènes qui, outre l'original, tournent autour de l'effet Koulechov, sont savoureuses ! Les films de Rappaport possèdent tous la même originalité avec leurs arrêts sur image où le réel reprend ses droits sur la fiction comme si les deux procédaient de la même histoire.



LE SPECTATEUR QUI EN SAVAIT TROP
Article du 1er janvier 2009

Le livre de Mark Rappoport (P.O.L.) ressemble à ses propres films où un acteur joue le rôle de son héros défunt comme dans ''Rock Hudson's Home Movies'' ou ''From the Journals of Jean Seberg''. Dans Le spectateur qui en savait trop, l'auteur rêve de personnages ayant existé en les incarnant à la première personne du singulier. En faisant basculer l'analyse du côté de la fiction, il devient le fils de Madeleine dans Vertigo, celui de Vera Miles et du dernier Tarzan, il est Rita Hayworth aussi bien que l'acteur affublé du costume de la créature du lac noir ou la fille en maillot de bain du film, il est cet acteur de S.M.Eisenstein ou le cinéaste lui-même révélant l'objet de son désir, il permet à Marcel Proust et Alain Resnais de se rencontrer sur le plateau de Marienbad, il évoque magiquement Robert Bresson, Catherine Deneuve ou Silvana Mangano...
Ses contrechamps littéraires nous emportent sur le tapis volant des illusions cinématographiques pour révéler l'envers du décor. Rappaport invente à son tour ces petites histoires qui font la grande, comme toutes celles qui sont données pour véridiques, mais qui resteront à jamais invérifiables, fruits de confessions impudiques dont se repaissent cinéphiles et autres midinets. En nous identifiant au narrateur, nous devenons nous-mêmes le héros de chacune de ces nouvelles transformées en autant de courts-métrages, remix intellident, sensible et provocateur de "ce dont sont faits les rêves" de cinéma.

Illustration : extrait d'un photo-montage de Mark Rappaport.

vendredi 14 août 2020

Retour de Pelechian, héritier de Vertov et Eisenstein


Grande nouvelle, la Fondation Cartier pour l’art contemporain annonce une exposition consacrée au cinéaste arménien Artavazd Pelechian du 24 octobre 2020 au 7 mars 2021, avec présentation en première mondiale de La Nature, son nouveau film, fruit d’une commande passée en 2005 par la Fondation Cartier et le ZKM Filminstitut. Ce film est l’aboutissement de quinze années de travail. L’exposition proposera un dialogue inédit entre La Nature (1h02 mn), son premier film depuis 27 ans, et son chef d'œuvre, Les Saisons (29 mn), ode au monde paysan réalisée en 1975.
Communiqué de presse ici.



Article du 4 mars 2007
Vers 1994 j'ai la chance de découvrir par hasard à la télévision les films d'Artavazd Pelechian et de les enregistrer en vhs : je peux ainsi revoir sept de la douzaine de films réalisés par le cinéaste arménien : Les habitants (1970, musique V. Ouslimenkov, voir au-dessus), Nous (1969), Les saisons (1972), Notre siècle (1982), Fin (1992) et Vie (1993). [Récemment] j'ai trouvé les copies de deux autres plus anciens, dont La patrouille de montagne (Lernayin parek) que Pelechian montre rarement parce qu'il le considère comme un travail d'école, du temps où il était au VGIK à Moscou avec son condisciple d'Andréï Tarkowski. [Pendant longtemps on ne trouvait qu'un DVD portugais, mais il y a maintenant une édition française avec ses sept films les plus connus].


[En 2018, pour illustrer mon article, je finis par trouver sur le net] Les saisons (Tarva Yeghanaknere ou Vremena goda), son chef d'œuvre internationalement célèbre, chant absolument sublime sur la moisson, la fenaison et surtout la transhumance. Mais rien ne vaut sa projection sur grand écran ! Le passage du gué des moutons par les bergers à cheval et les descentes des meules de foin en courant sur des pentes à 45% sont parmi les moments les plus intenses de toute l'histoire du cinéma. Comme dans nombreux de ses autres films défile l'histoire du peuple arménien, mais Artavazd Pelechian transpose toujours son sujet de façon lyrique, sans aucune parole, rythmé alors sur les musiques de Vivaldi et V. Kharlamenko.


Au Début (Nacalo ou Skisb, 1967) est dédié au 50ème anniversaire de la Révolution d'Octobre. La musique est de Sviridov.
À tout commentaire, j'ai toujours préféré les témoignages. Voici quelques extraits du livre de Pelechian, Mon Cinéma (traduction Barbar Balmer-Stutz), trouvés sur le précieux site qui lui est consacré :
" [Dans mes films], il n'y a pas de travail d'acteur, et [ils] ne présentent pas de destins individuels. C'est là le résultat d'une option dramaturgique et de mise en scène consciente. Le film repose pour sa structure compositionnelle sur un principe précis, sur le montage audiovisuel sans aucun commentaire verbal. (…) L'une des principales difficultés de mon travail fut le montage de l'image et du son. Je me suis efforcé de trouver un équilibre organique permettant l'expression unifiée simultanément de la forme, de l'idée, et de la charge émotionnelle par le son et par l'image. Il fallait que le son soit indissociable de l'image, et l'image indissociable du son. Je me fondais, et me fonde encore sur le fait que, dans mes films, le son se justifie uniquement par son rôle au niveau de l'idée et de l'image. Même les bruits les plus élémentaires doivent être porteurs d'une expressivité maximale et, dans ce but, il est nécessaire de transformer leur registre. C'est pour cette raison que, pour l'instant, il n'y a pas de son synchrone ni de commentaire dans mes films."


Après La Terre des hommes (Zemlja ljudej, 1966), je cite encore Mon cinéma :
"L'une des affirmations de base d'Eisenstein nous est connue depuis longtemps : un plan, confronté au cours du montage aux autres plans, est générateur de sens, d'appréciation, de conclusion. Les théories du montage des années 20 portent toute leur attention sur la relation réciproque des scènes juxtaposées, qu'Eisenstein appelait le " point de jonction du montage " (montznj styk) et Vertov un " intervalle ". (…) C'est lors de mon travail sur le film Nous que j'ai acquis la certitude que mon intérêt était attiré ailleurs, que l'essence même et l'accent principal du montage résidait pour moi moins dans l'assemblage des scènes que dans la possibilité de les disjoindre, non dans leur juxtaposition mais dans leur séparation. Il m'apparut clairement que ce qui m'intéressait avant tout ce n'était pas de réunir deux éléments de montage, mais bien plutôt de les séparer en insérant entre eux un troisième, cinquième, voire dixième élément. (…) En présence de deux plans importants, porteurs de sens, je m'efforce, non pas de les rapprocher, ni de les confronter, mais plutôt de créer une distance entre eux. Ce n'est pas par la juxtaposition de deux plans mais bien par leur interaction par l'intermédiaire de nombreux maillons que je parviens à exprimer l'idée de façon optimale. L'expression du sens acquiert alors une portée bien plus forte et plus profonde que par collage direct. L'expressivité devient alors plus intense et la capacité informative du film prend des proportions colossales. C'est ce type de montage que je nomme montage à contrepoint."

Découvert en France par Jean-Luc Godard et Serge Daney, Pelechian n'avait pas terminé de film depuis 1993. On avait pu voir Les saisons à la Fondation Cartier dans l'exposition Ce qui arrive concoctée par Paul Virilio, mais aucune nouvelle trace jusqu'ici de quelque édition dvd. Né en 1938, on pouvait espérer qu'il trouverait les moyens de continuer à réaliser des documentaires aussi exceptionnels par leur lyrisme et leur rythme, leur sens critique et leur humanisme (entendre au sens noble du terme, soit celui qui réconciliera enfin l'homme avec la nature !).

P.S.: C'est ce que j'avais écrit en 2007, et le nouveau film s'appellera La nature !

jeudi 13 août 2020

Athée grâce à Dieu [archive]



Article du 24 mars 2007


Les films de Luis Buñuel ont longtemps représenté le modèle de ce que je rêvais de faire. Le journal d'une femme de chambre d'après Mirbeau m'avait impressionné par son humour, son sens critique, la crudité des rapports, l'ambiguïté des personnages, la lumière, le montage... "Je suis pour l'amour moi, Célestine, pour l'amour fou..." (Piccoli à Muni) Les deux films avec Catherine Deneuve, Belle de Jour (qu'y a-t-il à l'intérieur de la boîte du Coréen ?!) et Tristana (érotisme brutal des derniers plans avec le son des cloches à l'envers) conservaient le mystère d'une œuvre où le sacré était découpé comme sur un étal de boucherie. Mon préféré était La voie lactée parce que j'avais l'impression d'apprendre quelque chose sur la religion tout en jubilant des dissections abyssales que Buñuel lui faisait subir. N'ai-je pas toujours été un hérétique ! Mais je n'ai jamais eu de crise mystique, mon père ayant réglé définitivement la question lorsque j'étais très jeune en me répondant par une phrase de son ami Georges Arnaud : "Si Dieu existait, ce serait un tel salaud qu'il ferait mieux de ne pas s'en vanter." Exit. Pas d'intermédiaire. Je devais négocier directement avec la mort.


Je les ai tous aimés, d'abord les derniers, Le charme discret de la bourgeoisie ("le lieutenant a un rêve très sympathique à vous raconter" fait Piéplu), Le fantôme de la liberté (la colique du miserere), Cet obscur objet du désir (les attentats terroristes ponctuent le film de façon bizarrement prémonitoire). J'appréciais les titres longs. J'aimerais revoir La mort en ce jardin. Jean-André Fieschi me fit connaître la période mexicaine, Don Quintin, La vie criminelle d'Archibald de la Cruz, Los Olvidados, El (j'adore la scène où l'aiguille à tricoter transperce le trou de serrure), L'ange exterminateur, il y en a trop, en fait jamais trop, je me répète les dialogues et jubile toujours autant devant n'importe lequel de ses films, comme s'il stimulait chez moi quelque partie du cerveau dédiée spécialement à son œuvre ! À la sortie de l'Idhec, j'aurais aimé être son assistant ou celui de Godard. Cela ne s'est pas fait, alors je n'ai pas continué la voie de l'assistanat. Sur le tournage, Don Luis allait se faire acheter des chemisettes à manches courtes ou du camembert. Il saoulait ses interlocuteurs. Il connaissait les grands textes, Marx, Freud, la Bible... Il tournait juste ce dont il avait besoin, montait en quatre jours.


J'ai glissé trois films dans le billet. Le premier est le premier, Un chien andalou, cosigné avec Salvador Dali, le traître. Il y avait trois amis, Buñuel, Dali et Lorca. Federico Garcia Lorca a été assassiné par Franco, Dali adopta sa cause, Buñuel s'exila... C'est lui qui sonorisa le film avec un tango et Tristan et Iseult. Le second est L'âge d'or, financé par le Vicomte et la Vicomtesse de Noailles en même temps que Le sang d'un poète de Jean Cocteau, est aussi le second. Je me souviens de mon exaltation lorsque je le découvris sur l'écran de la Cinémathèque au Trocadéro. Il n'existe aucun cinéaste qui me procure autant de jubilation. Le troisième est le Cinéastes de notre temps tourné par Robert Valey, le premier, celui qui inaugura la série d'André Labarthe et Janine Bazin.

Photo : Antonio Galvez

lundi 10 août 2020

Lèvres de sang [archive]


Article du 2 mars 2007

En sortant de l'Idhec, je trouvai illico un poste de second assistant réalisateur sur un film de Jean Rollin, Lèvres de sang. Je ne me souviens pas comment, mais peut-être était-ce grâce à l'École ou à Louis Daquin qui la dirigeait alors. Robert Bozzi était le premier et Nathalie Perrey assurait la régie en plus de jouer le rôle de la mère du héros. Comme c'était une petite équipe, je les assistais tous les deux ! Et me voilà accompagner les jumelles chez le prothésiste pour leurs dents de vampires, nourrir les chauve-souris qui embaumaient la bière sur le siège arrière de ma voiture lorsqu'elles avaient mangé de la banane, convaincre l'actrice principale en pleurs de regagner sa chambre d'hôtel après qu'elle l'ait totalement dévastée et tandis qu'elle faisait du stop sous la pluie sur l'autoroute avec son slip pour seul vêtement, réchauffer (moralement et alcooliquement) les comédiennes qui grelottaient dans le vent glacial qui soufflait sur les ruines du Chateau-Gaillard aux Andelys, lancer la machinerie des fontaines du Trocadéro au milieu de la nuit, et cetera et cætera.


J'ai une tendresse particulière pour ce film puisqu'il marqua mon entrée dans le métier et que j'y tiens un petit rôle, très chaste, le temps de deux plans. Je joue celui d'un vendeur de cartes postales aveugle, cheveux longs et pantalon pattes d'eph. Je n'ai que vingt-deux ans et encore toutes mes illusions lorsque je m'assois sur un canapé pendant la répétition et que j'entends une des comédiennes raconter son week-end avec un berger allemand. Les bras m'en tombent et j'ai les jambes coupées. Il faut préciser que si ce film (culte) est aujourd'hui présenté comme un film fantastique ; nous en parlions alors comme d'un porno-vampire et Rollin en était le pape ! Cela explique probablement pourquoi il sort en collector 3 dvd, avec moult boni et luxueux livret de 64 pages. Son aspect pornographique est soigneusement évité par toute l'équipe, sauf Cathy Tricot, une des deux petites jumelles. Dans le générique, je relève le nom de Claudine Beccarie devenue célèbre avec Exhibition de Jean-François Davy.
Faisons donc un saut de quelques années en avant jusqu'en 1979. Nous sommes dans un couloir de l'Idhec alors que je suis devenu responsable des études pour la première année. Un de mes élèves m'arrête pour me demander si c'est bien moi qui joue dans Suce-moi, vampire. Comme je suis surpris, il précise que c'est la version hard de Lèvres de sang (Rollin a pris le pseudo de Michel Gand). Cet étudiant passionné par les séries Z s'appelle Christophe Gans, il réalisera plus tard Crying Freeman, Le pacte des loups, etc. Il y a donc deux versions du film, une soft et une hard, mais les 3 dvd évitent soigneusement de parler de l'autre version. Il est pourtant difficile de ne pas se souvenir des scènes qui ont disparu de la version éditée !


Les motivations du "jeune" premier étaient plus ambigües que son passage au film de genre, d'autant qu'il en était co-auteur. Il jouera d'ailleurs la même année dans un autre classique, Le sexe qui parle. Jean-Loup Philippe avait remporté un succès phénoménal au théâtre dans Thé et sympathie aux côtés d'Ingrid Bergman, puis de Micheline Presle. Enfant, il avait côtoyé Supervielle, Michaux, Cendrars et fondera le Domaine Poétique en 1962 où il mettra en scène Robert Filliou, Brion Gysin, William Burroughs, François Dufrêne avec projections lumineuses. Il inventera le café théâtre en 1965 à La Vieille Grille, deviendra directeur artistique au Théâtre de l'American Center, écrira des livres, de la poésie, des pièces, des évocations radiophoniques. Les noms de Bernard Heidsieck, Henri Chopin, Emmet Williams, Alain Kremski, Jean-Yves Bosseur, Riopelle, Jean Tardieu jalonnent son œuvre. Il n'empêche qu'ici, il enfile un chapelet de nanas dans les scènes coupées de la version soft ! Ce n'était pas un pro du X pour autant. Dans une scène où l'actrice lui déplaisait profondément, il exige trente grenouilles autour d'eux pendant qu'ils officient. Hélas, en novembre, les batraciens hibernent. Je sauve la production, arrêtée, en rapportant deux crapauds africains trouvés sur les quais. Dans une autre scène, ses moyens lui faisant défaut, le producteur prend la place du réalisateur, fait sortir presque toute l'équipe et éteindre les projecteurs. Lorsque notre héros sent que ça vient, le producteur (que j'ai fait pleurer le premier jour de tournage au cimetière de Montmartre en réclamant mon dû !) lance un Lumière ! suivi de Moteur ! C'est la débandade. Il finira par se faire doubler par un pro.


En regardant les 3 dvd de l'édition anglophone hollandaise (attention, la bande-annonce est nulle), nous sommes surpris par le naturel des interviewés. Les bonus ne nous ont pas habitués à tant de sincérité (X occulté mis à part !). Si les producteurs étaient infects, l'équipe était marrante et sympa. Les entretiens montrent des personnages étonnants. Je me demande ce qu'est devenu le compositeur, Didier William Lepauw, dont la musique est intelligente et inventive. Était-ce un pseudonyme ? Très belle lumière également, ce genre de film offrant à Jean-François Robin le soin de réaliser un travail original et particulièrement soigné. Les scènes tournées à Paris sont très émouvantes, elles montrent des quartiers détruits comme l'immense chantier de Belleville ou le vieil Aquarium du Trocadéro. Jean Rollin incarne tout un pan souvent ignoré du cinématographe, amateur de rêves, de jolies filles et de beaux décors. C'est à leurs yeux une transposition de la poésie à l'écran.
Ayant été louveteau de 8 à 11 ans (mon côté couteau suisse) et n'ayant aucune envie de devenir psy, je passai de l'assistanat à la réalisation au montage. Après onze jours sur La baby-sitter de René Clément où je supervise l'enregistrement de la musique de Francis Lai dirigée par Christian Gaubert et suis payé au tarif de stagiaire tandis que je totalise 40 heures supplémentaires en une semaine, mes revendications n'aboutissent qu'à mon départ précipité. Je suis remplacé par Tony Meyer qui sera enfin correctement rémunéré ! Avec mon travail d'assistant sur un documentaire sur la Sonacotra de Coline Serreau, voilà donc l'intégralité de ma carrière de technicien du film. La composition musicale et la création de partitions sonores me donnent, à vingt-trois ans, un statut social plus enviable et épanouissant !

jeudi 6 août 2020

Les films d'Henri Cartier-Bresson [archive]


Article du 21 Novembre 2006

Dans tous ses entretiens, HCB rappelle qu'il fut l'assistant de Jean Renoir sur La vie est à nous en 1936. Sur la Partie de campagne, ils étaient trois assistants, Jacques Becker était le premier, il était le second, Luchino Visconti était plus là en observateur. Il le sera encore sur La règle du jeu. En 1937, Henri Cartier réalise son premier documentaire, Victoire de la vie, sur l'entraide médicale au service de l'Espagne républicaine assaillie par les troupes du général Franco. La musique est de Charles Koechlin. L'année suivante, il signe un second film sur la guerre d'Espagne, cette fois pour le compte du Secours Populaire, L'Espagne vivra. Les deux films sont passionnants, témoignages accablants pour cette Europe de l'Entente Cordiale qui se fait la complice du fascisme solidaire. Mussolini et Hitler envoient des hommes, des tanks, des avions, mais la France et la Grande-Bretagne refusent de soutenir la république espagnole. Le troisième documentaire, Le retour, tourné en 1945, est terriblement émouvant, retour des camps de millions d'hommes sur les routes allemandes. Certaines images, comme dans Nuit et brouillard ou La mémoire meurtrie, sont insoutenables, les retrouvailles à la gare émeuvent monstrueusement.
1970. Les deux derniers documentaires sont des commandes de la chaîne de télévision CBS News. Ils sont tournés en couleurs, son direct et sans commentaire. Le premier, Impressions de Californie, porte un regard tendre sur l'époque, tandis que le second, Southern Exposures, est plus politique, critique d'une société en pleine mutation : décadence des grands propriétaires terriens, affranchissement des noirs, main mise de la religion... Le pacifisme et le combat contre le racisme se renvoient la balle d'un film à l'autre. Les films réalisés par HCB montrent l'engagement de HCB au-delà de l'instant décisif. JR me raconte, qu'interrogé aux actualités par la télévision française alors qu'il est déjà très âgé, comme l'interviewer lui demande s'il a quelque chose à ajouter, le photographe lance seulement "Vive Bakounine !". HCB affirme son regard libertaire.
L'homme savait aussi être un séducteur élégant. Je me souviens l'avoir croisé un an avant sa mort pendant les Rencontres d'Arles de la Photographie, s'appuyant sur une canne, entouré d'une nuée de petites jeunes filles. Il s'est éteint en Provence à l'âge de 95 ans. Le superbe coffret DVD contient un livret de 90 pages et un second disque avec, cette fois, des films sur lui : Biographie d'un regard de Heinz Bütler (2003), L'aventure moderne de Roger Kahane (1975), Contacts de Robert Delpire (1994) - magnifique collection initiée par William Klein que l'on peut trouver en 3 volumes DVD avec la complicité des plus grands photographes commentant leurs planches-contacts (Arte), Flagrants délits du même Delpire (1967) que HCB salue souvent comme l'un de ses deux grands metteurs en pages avec Tériade, Une journée dans l'atelier d'Henri Cartier-Bresson de Caroline Thiénot Barbey (2005) qui le montre en train de dessiner et peindre, formation que le photographe revendiquera toujours comme clef de son regard, et Écrire contre l'oubli : lettre à Mamadou Bâ de Martine Franck et lui-même, trois minutes commandées par Amnesty International en 1991. La photographe Martine Franck, sa dernière compagne, préside la Fondation Henri Cartier-Bresson.
Le coffret édité par mk2 est une mine sur laquelle on sautera sans hésiter et sans aucun dommage si ce n'est celui de voir le monde avec un autre œil. Bien qu'il ne semble y avoir aucun rapport, je le rangerais pourtant à côté de Jacques Tati pour cette manière révolutionnaire de nous apprendre à regarder. C'est rare.

jeudi 30 juillet 2020

Le désert rouge et les Carpaccio [archive]


Article du 2 février 2007

Pour un article de la rubrique Sur l'écran noir de vos nuits blanches du Journal des Allumés du Jazz que je consacrais aux partitions sonores, j'avais revu Le désert rouge de Michelangelo Antonioni, son premier film en couleurs (Carlotta). Je me souvenais de la bande-son industrielle, jets de vapeur et électroacoustique de Vittorio Gelmetti, mais j'avais oublié le caractère de cantate du film, à l'image de la musique du générique de Giovanni Fusco, le compositeur de L'avventura, L'éclipse et Hiroshima, mon amour. Le trouble des personnages tient de l’abstraction musicale des sentiments. Le cinéaste a remplacé les dialogues par un vide contemporain, minimalisme varésien, deux termes a priori incompatibles. Encore plus que celui d'un musicien, Le désert rouge est un film de peintre. Antonioni badigeonne les usines de couleurs vives et atténue la nature au brumisateur. Il "peint la pellicule comme on peint une toile". Si Matisse est son modèle, le décor semble avoir été commandé à de Kooning ou Rothko. On verrait bien ce film accroché aux cimaises du Centre Pompidou. Dans l'un des bonus du dvd, Antonioni termine l'interview en répondant qu'il ne se pose de questions ni avant ni après, mais pendant le film. "Vous arrivez trop tard", fait-il à celui qui l'interroge.
C'était la première fois que j'allais à Venise, un lendemain de Noël, en 1978 je crois, peut-être 79. Jean-André Fieschi m'avait emmené pour "fêter" la fin de notre collaboration de quatre ans. La ville était recouverte de neige, beaucoup. Ce matin-là, Jaf me guida jusqu'à San Giorgio degli Schiavoni pour voir les Carpaccio. Je fus saisi par les cadres, hors champ préfigurant déjà le cinématographe, et par le mouvement. J'y voyais aussi un ancêtre de la bande dessinée. Il y a chez ce peintre la même modernité que l'on rencontre dans la musique médiévale, la plus proche de nos improvisations contemporaines. Ses rouges et ses bleus se retrouvent dans Le désert.
Nous étions seuls dans la petite église avec un couple, un monsieur déjà âgé et une jeune femme. Nous l'avons reconnu, lui, mais nous n'avons pas osé bouger, nous aurions brisé le charme. Nous l'avons regardé s'éloigner, de dos, dans la Fondamenta Furlani, le long du canal di San Antonin. Tout était magique. Venise sous la neige, les peintures sur les murs, le dragon terrassé, le silence et l'absence, et Michelangelo Antonioni. Depuis, je n'imagine pas faire le voyage sans aller admirer les Carpaccio. L'an passé, j'y suis retourné pour la huitième fois.

jeudi 25 juin 2020

Atom Egoyan [archives]


Articles du 13 janvier et 8 juin 2007, 19 décembre 2014, 12 janvier 2018

LA VÉRITÉ NUE

La vérité nue (Where the Truth Lies) est le onzième long-métrage d'Atom Egoyan, un polar sulfureux de la trempe du Grand sommeil (The Big Sleep), le chef d'œuvre d'Howard Hawks avec Bogart et Bacall. Il partage avec ce modèle du film noir son ambiance confuse où les tabous sexuels encombrent les personnages. La complexité de l'intrigue réfléchit les désirs refoulés et les mensonges que l'on se fait à soi-même avant de contaminer les autres. Le réalisateur a toujours aimé provoquer ses spectateurs en les entraînant sur les pentes glissantes du voyeurisme et de la perversion. On nage dans un cloaque luxueux, le monde de la télévision, dans ses minableries de stars vite déchues et de rêves de midinettes abusées. Comme dans le formidable L.A. Confidential de Curtis Hanson, les décors des années 50 produisent un effet intemporel, évitant toute nostalgie. Le titre anglais joue sur les mots : où la vérité gît ; où la vérité ment. La nudité importe peu. Seul le trouble intéresse Egoyan. Faux-semblants criminels qui torturent des personnages remarquablement interprétés par Kevin Bacon et Colin Firth. La fille jouée par Alison Lohman manque de cette ambiguïté. Le réalisateur connaît mieux ses démons intérieurs. Il en joue avec maestria. Pas étonnant que son film préféré soit Sandra de Lucchino Visconti, dont le titre original est Vaghe stelle dell'orsa (vagues étoiles de la grande ourse), une histoire entre un frère et une sœur comme ici entre deux amis.


Je comprends mal la critique française qui a démoli le film à sa sortie en salles (TF1 Vidéo). Certes ce n'est pas le plus expérimental des films de son auteur, mais Atom Egoyan réussit son examen hollywoodien sans en faire un exercice de style ni y perdre son âme. Un peu trop hollywoodien tout de même lorsqu'il noie le tout dans un sirop musical qui se voudrait dramatique et référentiel, mais qui plombe l'ambiance comme hélas presque toutes les productions américaines. S'il portait autant de soin à la partition sonore comme au reste, Atom Egoyan pourrait réaliser une nouvelle œuvre exceptionnelle, cette fois avec le budget dont rêve tout cinéaste. Qu'il bénéficie de gros moyens comme ici ou qu'il filme Beyrouth avec une petite caméra dv, il imagine des coups tordus, fait glisser le documenteur vers la friction et s'amuse à confondre vérités et mensonges, apanage du cinéma, ce dont sont faits les rêves.
En attendant avec impatience le coffret de plusieurs films qu'Atom doit agrémenter de nombreux boni...

L'ESSENTIEL (D') EGOYAN


Presque tous les longs-métrages du cinéaste canadien anglophone d'origine arménienne Atom Egoyan sont présents dans le coffret dvd édité par TF1 sous le titre L'essentiel d'Egoyan : huit films auxquels, si l'on souhaite être complet, il faudrait ajouter Felicia's Journey et Where the Truth Lies, ainsi que les courts-métrages et les réalisations pour la télévision. Peu de bonus, quelques commentaires audio non sous-titrés, le coffret manque cruellement d'informations, même techniques, recentrant tout sur les films en une rétrospective passionnante.
Il y a des cinéastes qui font corps avec leurs œuvres : par exemple Pasolini, Herzog, Cronenberg, Lynch... D'autres, comme Stroheim ou Buñuel, choisissent des scénarios fantasmatiques qui tranchent avec leur réel. Atom Egoyan est de ceux-là. Apparemment détaché de ces turpitudes, il met en scène des situations scabreuses et parfois franchement glauques. Ses personnages refusent l'état des choses et se font du cinéma, traversant le miroir des apparences grâce à de subtils tours de passe-passe où des écrans, le plus souvent cathodiques, figurent les collures d'un montage plus intriqué que parallèle. Le son d'une scène projetée ponctue ainsi l'action des acteurs censés la regarder. Ça tuile et ça frotte. Les glissements de rôles relèvent de la psychanalyse sans qu'il soit besoin d'en donner laborieusement les clefs. Les fausses pistes sont en fait de faux-semblants. Atom Egoyan bat les cartes et les redistribue en bravant les tabous de la famille. Dès son premier film, Next of Kin, par de subtils cadrages et une maîtrise explosée du montage, il tord le cou de la grammaire cinématographique. Ses allers et retours pleins de malice tranchent avec des situations dramatiques essentielles qui mettent en abîme la vie que l'on se pourrait se choisir. Dans les premiers films, le fils adopte une nouvelle famille qui a perdu le sien (Next of Kin), le fils protège la mère de sa mère disparue contre un père autoritaire (Family Viewing), passée au crible d'un scénario la sœur devient le frère (Speaking Parts), autant de greffes réussies ou rejetées.
Un atome (du grec ατομος, atomos, « que l'on ne peut diviser ») est la plus petite partie d'un corps simple pouvant se combiner chimiquement avec une autre. S'il faut toute une vie pour savoir qui nous sommes, Atom Egoyan traque l'identité de soi dans le regard des autres. L'ego ne suffit pas, il cherche un prénom qui anticiperait le nom. Pirouette, cacahouète. Avec The Adjuster, le cinéaste réaffirme sa compassion pour les vies qui s'éteignent, éparpillant les cendres pour fertiliser de nouveaux territoires plutôt que raviver le feu. Il montre les limites du personnage dans The Sweet Hereafter (De beaux lendemains), l'exorcisme passant entre les mains d'une jeune fille qui réinvente le mythe pour soigner la douleur de tout un village. Exotica est le feu d'artifice de la première période d'Atom Egoyan, le bouquet final avant que la nuit reprenne ses droits. Suivront des films plus conformes à la loi (du cinéma, fut-il grand public ou home movie), axés sur une quête plus communautaire qu'identitaire : Calendar, Ararat, Citadel... Le flux musical noie les coupes aiguisées et le rythme très personnel par un sirop de plus en plus envahissant. Il n'est hélas pas le seul. Sa fidélité envers ses comédiens (Arsinee Khanjian, David Hemblen, Gabrielle Rose, Maury Chaykin...) contribue à tisser le fil d'Ariane qui court le long de son œuvre. La vérité nue (Where the Truth Lies) entame-t-il une nouvelle période ou bien Atom Egoyan va-t-il dresser des ponts entre ses recherches formelles les plus audacieuses et son souci de plaire au plus grand nombre ? Comment atteindre la paix intérieure lorsque l'on a choisi le labyrinthe du palais des glaces comme décor virtuel à ses interrogations fondamentales ? Tournage en septembre.

ATOM EGOYAN, CAPTIF DE LA CRITIQUE


Après l'avoir encensé, la presse se déchaîne contre le cinéaste canadien Atom Egoyan sans que j'en comprenne les raisons. Reprocherait-on à l'indépendant d'avoir été récupéré par Hollywood ? La critique tant intello que populaire s'extasie pourtant devant les daubes on ne peut plus conventionnelles de Clint Eastwood ou Steven Spielberg. Après une huitaine de films quasi cultes (Next of Kin, Family Viewing, Speaking Parts, The Adjuster, Exotica, The Sweet Hereafter/De beaux lendemains, Felicia's Journey), Ararat avait marqué une charnière plus classique, défaut de presque tous les films revenant sur les origines arméniennes de leurs auteurs, avant qu'Atom Egoyan tourne des œuvres s'ouvrant au grand public. Where the Truth Lies/La Vérité nue, Adoration, Chloé, Devil's Knot ont subi un lynchage médiatique systématique, d'autant que les journalistes ont la fâcheuse tendance à se copier les uns les autres.
Pourtant on retrouve dans chacun les obsessions et fantasmes du réalisateur, des histoires glauques de famille qui ne ressemblent pas à l'homme charmant qui les réalise. Il nous renvoie ainsi à nos propres zones d'ombre que nous espérons maîtriser pour ne jamais céder au passage à l'acte. Le cinéma s'autorise la catastrophe dans ses projections identificatrices tandis que le réel est supposé respecter le cadre, moral et partagé. Les ressorts psychologiques ambigus, les jeux de miroir et les chausse-trapes qu'il cultive gênent forcément les consciences. Le seul élément qui me froisse dans tous ses films est la musique hollywoodienne illustrative qui les banalise alors que son absence ou un traitement sonore distancié renforceraient le style personnel de leur auteur ; mais cela personne ne l'évoque, vu que cette redondance balourde est justement le point commun, voire la signature, de tout le cinéma américain mainstream et de ses clones européens.
Where the Truth Lies/La Vérité nue est un excellent polar sulfureux où l'on retrouve le voyeurisme et la perversion avec une critique féroce du monde de la télévision. Adoration joue encore sur le mensonge. Autre piège, Chloe est un remake de Nathalie d'Anne Fontaine, pour une fois plus réussi que l'original, grâce à quantité de petits détails du scénario de cette œuvre de commande. Alors c'est peut-être là que va se nicher le quiproquo : Egoyan "cède" à la commande, fuite en avant de tous les artistes qui connaissent le prix de l'attente ou de l'absence. Il met encore en scène nombreux opéras sans prendre de pause. Egoyan s'accapare pourtant chaque fois le sujet en cherchant le bon angle, d'où il regarde le monde de faux-semblants qui nous anime, celui du quotidien que les us et coutumes nous imposent et, pire, celui du cinéma par excellence. Devil's Knot, sur le thème de l'enlèvement d'enfants, peut être regardé comme le coup d'essai de son suivant et dernier long métrage, Captives, plus massacré que jamais par la presse qui le compare bêtement à Prisoners de Denis Villeneuve. Mais cette fois aucun pathos ne vient encombrer le film. L'action est plus clinique que jamais, sans les alibis psychologiques qui justifieraient les actes les plus odieux. L'injustice est flagrante. Le film sort en France le 5 janvier 2015.


Contrairement à ce qui a été écrit, Captives n'a rien à voir non plus avec l'affaire Natascha Kampusch. Le thriller joue des strates du temps sans s'alourdir d'effets appuyés pour signifier les flashbacks ou forwards. Ces aller et retours nous perdent certes, mais on n'est pas dans un film français où tout est expliqué dès les premières images. Atom Egoyan nous évite les scènes pénibles dont le cinéma est aujourd'hui friand. S'il les suggère il n'en donne pas le moindre détail, pas la moindre piste que celle sur laquelle chaque spectateur glissera selon son niveau de conscience ou guidé par son inconscient. La machine perverse est parfaitement huilée, s'appuyant sur une technologie que le hacker de base saurait hélas faire fonctionner. Les justifications psychologiques évacuées, cela peut déplaire aux critiques lourdingues voulant trouver explication à tout. Une œuvre est pourtant déterminée par les questions qu'elle suscite. Dans ce paysage froid et enneigé seule la culpabilité a droit de cité, même si ceux qui la portent n'y sont pour rien. N'avez-vous jamais laissé votre enfant seul deux minutes sur la banquette arrière ? Encore une fois, si l'on pouvait regarder Captives sans le sirop symphonique qui le dilue je suis certain que son originalité sauterait au visage. Comme dans d'autres films d'Egoyan les écrans sont des fenêtres vers un ailleurs dont nous sommes incapables de voir qu'il est notre présent. Captives nous fait fondamentalement réfléchir aux mouchards que nous avons innocemment installés chez nous, à notre incapacité de comprendre le crime, à l'amour que nous portons aux êtres proches, à notre complicité avec ce que l'on nous sert comme immuable... De quoi déranger plus d'un critique qui ne peut comprendre que le dogme. Atom Egoyan, même dans ses films hollywoodiens, reste un hors-la-loi.

PERSISTANCE D'UNE GRAMMAIRE DU CINÉMA ET IMPLICATION DES RÊVES


Lors de notre dernière rencontre, Atom Egoyan s'étonnait que le cinématographe obéisse toujours aux mêmes lois depuis ses débuts alors que la musique, par exemple, avait considérablement évolué pendant la même période. J'avançais que les outils du cinéma n'ont pas changé : la scène passe par le même objectif frontal, le montage qui produit des ellipses à chaque coupe fait avancer l'histoire, etc. Pour qu'un médium se transforme, il faut de nouveaux outils. Ainsi les impressionnistes partirent peindre sur nature à l'invention des tubes en plomb qu'ils pouvaient glisser dans leurs poches. L'ajout du son avait pourtant bouleversé le cinéma, mais, depuis, ni la couleur, ni l'agrandissement des formats, ni la multiplication des pistes sonores, pas même le passage à la vidéo ou au numérique, n'ont révolutionné le septième art. Cela explique pourquoi Atom, lorsqu'il ne met pas en scène des opéras, réalise de plus en plus souvent des installations artistiques où l'espace lui offre de nouveaux modes d'approche.


Le réalisateur canadien trouve aussi que les séquences oniriques sont toujours filmées de la même manière, et, au delà de cela, que le découpage cinématographique est calqué sur celui des rêves, avec d'abord un plan d'ensemble, puis des plans rapprochés, etc. Le matin qui a suivi notre échange j'ai tenté de me souvenir des miens, or, autant qu'il m'en souvienne, j'ai l'impression de toujours prendre une histoire en marche, comme si le film était déjà commencé. J'imagine donc que ce sont soit nos rêves qui impriment leurs formes à notre art, soit que nous rêvons en nous inspirant de notre quotidien. Et chacun, chacune, de produire une œuvre qui lui ressemble ! Contrairement aux assertions de certains critiques qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, depuis ses débuts celle d'Atom Egoyan a la continuité magique des autoportraits, fussent-ils bien différents de l'homme délicieux et attentif qu'il incarne dans le réel...

Photo : Steenbeckett, installation d'Atom Egoyan

COMMENT CHOISISSEZ-VOUS LE TITRE DE VOS ŒUVRES ?

Réponse d'Atom Egoyan à La Question dans le n°16 du Journal des Allumés du Jazz (juillet 2006) :
« Mes titres préférés sont graphiques, avec un sens de l'action décrite presque trop évident, laissant ensuite le champ libre à l'imagination pour une multitude d'autres significations. Dans cet esprit, mes meilleurs titres sont Family Viewing, Exotica et Ararat.
En anglais, family viewing est la présentation, en privé, du corps du défunt à la famille lors d'obsèques. Il suggère également un programme télé qui convienne à toute la famille. Enfin, il signifie, tout simplement, le regard porté sur une famille.
Exotica est extérieur à notre monde immédiat. Dans le film, ce qu'il y a de plus exotique, c'est la relation qu'entretiennent les personnages avec leur propre histoire.
Quant à Ararat, il est évidemment lié à une foule de significations, à la fois mythologiques et géographiques. »

P.S.: Atom Egoyan mène parallèlement une carrière de metteur-en-scène d'opéras qui s'est développée ces dernières années...

Photo de tête © Aldo Sperber

mardi 23 juin 2020

Unorthodox


Unorthodox est probablement la meilleure série de l'année, en réalité une mini-série allemande diffusée par Netflix fin mars dernier. Réalisée par Maria Schrader en yiddish et en anglais, d'après l'autobiographie Unorthodox: The Scandalous Rejection of My Hasidic Roots de Deborah Feldman, elle relate l'émancipation d'une jeune Juive américaine qui fuit sa communauté hassidique de Williamsburg en s'envolant pour Berlin. L'étude sociale de ce milieu ultra-orthodoxe est si remarquable que l'on se demande comment son adaptation à l'écran fut possible. La comédienne Shira Haas y est bouleversante, changeant littéralement de visage au gré de sa mutation.


L'intolérance me vrille le ventre, mais il faut absolument aller au bout des quatre épisodes de 55 minutes. J'ai toujours eu du mal avec la discipline. Obéir à des lois que je comprends et accepte ne me pose pas de problèmes, mais les conventions me sont insupportables. Il ne fut, par exemple, pas question de faire mon service militaire à l'époque où il était obligatoire. L'autodiscipline est mieux adaptée à mon caractère. C'est sans commune mesure avec l'oppression terrible dont les femmes hassidiques sont victimes.
J'ai évidemment pensé au film Désobéissance (Disobedience) du Chilien Sebastián Lelio dont Gloria et surtout Une femme fantastique (Una mujer fantástica) m'avaient emballé. Comme dans Unorthodox, on découvre à quel point l'homosexualité y est factrice d'exclusion de la communauté, mais les Hassidiques sont encore plus radicaux.


Tous les replis communautaires, pas seulement religieux, me font horreur. C'est dans la mixité que l'intelligence s'épanouit. Les différences de points de vue permettent d'embrasser les situations sous des angles inattendus. La consanguinité accouche de l'absurde et de l'obscurantisme. Cela explique, par exemple, mon aversion pour le sport de compétition lorsqu'il s'agit de faire rivaliser des villes ou des nations ; je perçois cela comme l'école de la guerre. Les religions ont aussi permis aux hommes de prendre le pouvoir sur les femmes, eux dont le potentiel est bien moindre, voire trop souvent de nuisance.

dimanche 21 juin 2020

Lapsuy & Lehmuskallio filment les peuples du Nord [archives]


Articles du 9 janvier 2007 et 18 avril 2018
Pour tous mes articles republiés, les liens hypertexte sont réactualisés, les sujets regroupés

SEPT CHANTS DE LA TOUNDRA ET KOKOPELLI

Le noir et blanc donne d'abord au film Sept chants de la toundra, édité en dvd par blaq out, des allures d'éternité sous le vent glacé qui souffle sans interruption ou sous les nuées de moustiques. Les fondus au blanc ne sont pas ceux de la neige qui occupe tout l'écran, comme déjà dans Atanarjuat (ed. Montparnasse), le premier film tourné par un inuït, mais les pages d'un livre de contes que l'on tourne tandis que les fondus au noir laissent passer le souffle de l'histoire. Si la musique ponctue les scènes et si les cordes répétitives accompagnent les traîneaux tirés par les rennes, chacun des Sept chants de la toundra ouvre un nouveau conte cruel filmé avec tendresse par la réalisatrice nénètse Anastasia Lapsui et le Finlandais Markku Lehmuskallio.
Les Nenets, peuple nomade du grand nord sibérien, ressemblent étrangement aux Indiens d'Amérique par la musique de leur langue, leurs visages burinés, leurs tipis côniques et leur difficulté à résister aux lois qu'entraînent les mouvements de l'histoire.
La morale ancestrale des Nenets est incompatible avec la discipline des soldats russes de Staline. Leur vie est marquée par le sacrifice. La jeune fille est vendue pour de l'argent, le troupeau de rennes confisqué par les kolkhozes, la petite Siako arrachée à sa famille pour être scolarisée... Ils ne peuvent voir Lénine qu'en nouveau tsar ou nouvelle divinité. Les révolutions broient les minorités lorsqu'elles se confondent avec la colonisation en ignorant la pluralité des cultures. Des pans entiers de savoir disparaissent avec ces peuples. Le progrès n'apporte qu'uniformisation au détriment de la biodiversité.


Cette réflexion m'évoque irrésistiblement un article du Monde du 3 janvier (2007) sur le combat de l'association Kokopelli qui recueille et diffuse les graines de plantes rares et anciennes. Le lobby des grainetiers (GNIS et FNPSP), qui s'est porté parties civiles, l'attaque pour concurrence déloyale parce que les graines sont indistinctement vendues à des particuliers et des maraîchers. Chaque enregistrement d'une variété de plante coûterait 1500 euros, or Kokopelli propose un catalogue de "550 types de tomates rouges, blanches, vertes ou noires, 300 déclinaisons de piments doux et forts, 130 laitues différentes, 150 variétés de courges, 50 d'aubergines..." L'association se bat pour la biodiversité plutôt que sur le terrain de la loi qui mériterait d'être adaptée aux nouveaux enjeux. Monsanto et ses brevets tentant de mettre au pas le monde paysan ne sont pas loin. La loi sur le purin d'ortie, heureusement abandonnée après une levée de boucliers, montre qu'il vaut mieux modifier une loi contraire aux intérêts de chacun que de déplacer intempestivement la brigade de répression des fraudes. Selon l'Organisation mondiale de l'alimentation, la perte de biodiversité "menace gravement la sécurité alimentaire mondiale sur le long terme." 550 types de tomates, ça fait drôlement réfléchir lorsqu'on se retrouve avec, dans son caddy, toujours les mêmes fruits et légumes calibrés, sans aucun goût, auxquels nous sommes le plus souvent réduits.
Le raccourci peut paraître rapide entre un peuple et une plante, mais doit-on uniquement se battre pour la préservation de son patrimoine ou bien estimons-nous que toutes les espèces sont liées dans un éco-système déjà bien endommagé ? Où que nous nous trouvions le mot d'ordre pourrait se résumer simplement à "Arrêtons le massacre !".

LAPSUY & LEHMUSKALLIO FILMENT LES PEUPLES DU NORD


[Depuis l'article précédent], Anastasia Lapsui et Markku Lehmuskallio ont continué à arpenter ces bouts du monde. Les Éditions Montparnasse publient un double DVD avec ce film et trois autres plus récents. Dans Fata Morgana (2004) Kymyrultyne raconte la vie de son peuple Tchouktche, sur la côte du Détroit de Bering. Là aussi, aux poèmes mythologiques succède le rouleau compresseur du monde contemporain. Les réalisateurs articulent leur montage avec intelligence et sensibilité, composant leur nouveau chant à l'aide de documents d'archives, de peintures et de marionnettes animées, de témoignages poignants où les arrière-plans font toujours sens. Le son de l'océan se substitue aux moteurs des automobiles. Un violoncelliste souligne les rafales du vent en jouant sur les harmoniques. Les animaux du grand Nord occupent l'écran. Le tabac et l'alcool assassinent les traditions. Le chamanisme et le socialisme bureaucratique ne faisaient pas bon ménage. Ce monde magique disparaîtrait devant nos yeux ébahis si le cinéma ne représentait quelque fata morgana, une combinaison de mirages...


Retour au pays des Nenets et au noir et blanc. C'est encore une femme qui raconte, Nedarma, le voyage perpétuel (2007). Peu de paroles si ce n'est des poèmes chantés et la musique, et puis les grands espaces. L'aspect documentaire n'empêche pas un oiseau bleu de s'envoler, peint directement sur la pellicule. La vie quotidienne au gré des saisons.
En Sibérie soviétique, l'ancienne chamane Neko, dernière de la lignée (2009) raconte son enfance rejouée par des acteurs du réel. La voilà arrachée à sa famille parce qu'elle ne sait ni lire ni écrire le russe. L'internat du Parti est un épisode douloureux. On lui donne un nouveau nom, Anastasia. C'est la fin d'un peuple qui perd ses coutumes avec sa langue, drame comme il en existe des milliers sur tout le globe que l'uniformisation aplatit chaque jour un peu plus...

Anastasia Lapsuy & Markku Lehmuskallio, 2 DVD, Ed. Montparnasse, 20€, sortie le 2 mai 2018

vendredi 19 juin 2020

Le bonus absolu [archive]


Article du 28 novembre 2006

J'aurais préféré rédiger ce billet après avoir tout regardé, mais 18 films d'à peu près une heure, et de cette qualité, ne peuvent pas s'avaler comme une saison de 24 heures chrono. Chaque film de la série Cinéma, de notre temps a pour sujet un réalisateur et pour auteur un autre réalisateur. Pour vous mettre en haleine, une liste, simple, efficace, dans l'ordre d'apparition :
- Chantal Akerman de Chantal Akerman
- John Cassavetes de André S.Labarthe et Hubert Knapp
- Alain Cavalier, 7 chapitres, 5 jours, 2 pièces-cuisine de Jean-Pierre Limosin
- Oliveira l'architecte de Paulo Rocha
- Abel Ferrara : Not Guilty de Rafi Pitts
- Philippe Garrel, portrait d'un artiste de Françoise Etchegaray
- HHH, Portrait de Hou Hsiao-Hsien de Olivier Assayas
- Shohei Imamura, le libre penseur de Paulo Rocha
- Aki Kaurismäki de Guy Girard
- Abbas Kiarostami, vérités et songes de Jean-Pierre Limosin
- Takeshi Kitano, l'imprévisible de Jean-Pierre Limosin
- Citizen Ken Loach de Karim Dridi
- Norman McLaren de André S.Labarthe
- Eric Rohmer, preuves à l'appui de André S.Labarthe
- Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) de Jean-André Fieschi
- Danièle Huillet, Jean-Marie Straub, cinéastes de Pedro Costa
- Andrei Tarkovski, une journée d'Andreï Arsenevitch de Chris Marker









Après le jeu du qui est qui ?, rappel des faits. En 1964, Janine Bazin, petit brin de femme montée sur ressorts, et André S. Labarthe, feutre et clope pendante, produisent la meilleure émission sur le cinéma qu'a jamais connue la télévision, Cinéastes de notre temps. Dans les années 70 je découvre ainsi la Première Vague (Delluc, Dulac, L’Herbier, Gance et mon préféré, Jean Epstein, par Noel Burch et Jean-André Fieschi), je vois le Cassavetes en même temps que Shadows, ce qui me donnera des clefs pour improviser. Je me souviens du Fuller monté comme un de ses films chocs (jamais pu voir Verboten depuis), Josef von Sternberg, d'un silence l'autre d'André Labarthe avec la participation de Claude Ollier (Sternberg avait refait la lumière pour s'éclairer lui-même), John Ford, entre chien et loup, l'amiral sourd comme un pot face à Labarthe hurlant et à Hubert Knapp, ou Pasolini l'enragé de Fieschi, fabuleux entretien en français. Je comprends la dimension du poète. Ces "making of" sont des leçons de cinéma incomparables. Pour une fois, on pourrait écrire sans se tromper "making off". "Faire, hors champ". Ils transmettent le savoir et la passion. Après une interruption de 17 ans, la série repart en 1989 sous le nom actuel de Cinéma, de notre temps. Plus de 80 films en tout ; la liste du livret est étonnamment incomplète. Seulement cinq femmes, Akerman, Huillet qui partage l'affiche avec Straub, Shirley Clarke, Agnès Varda et un petit bout de Germaine Dulac. Certains de ces joyaux sont déjà parus en bonus sur divers DVD : Jean Vigo de Jacques Rozier dans l'intégrale Vigo, Jean Renoir le patron : la règle et l'exception de Jacques Rivette en trois morceaux chez Criterion (ce morcellement avait mis Labarthe hors de lui), Le dinosaure et le bébé, dialogue de Fritz Lang et Jean-Luc Godard accompagnant Le secret derrière la porte, le Pasolini...
C'est vrai, cette série représente le bonus idéal, son absolu, parce qu'elle donne d'abord la parole aux auteurs. Remonter à la source est toujours le meilleur et le plus court chemin vers l'énigme ; libre à soi de se faire ensuite sa propre opinion. Documents inestimables. Second intérêt, la réalisation d'un "jeune" auteur, confronté à d'autres magiciens, produit des étincelles. Chaque film devient une œuvre à part entière dans la filmographie de celui qui la tourne. Oh, et puis je ne sais pas quoi ajouter pour inciter tous les cinéphiles à se ruer sur ce coffret de 6 DVD (mk2, 55€). Quel que soit le réalisateur, l'exercice est exemplaire. On aimerait donner mille exemples extraordinaires qui nous ont marqués à jamais. C'est trop long, mieux vaut voir les films. C'est ce que je retourne faire. Si vous êtes capables d'attendre jusqu'à Noël, c'est un cadeau de rêve !

mercredi 10 juin 2020

Neil LaBute, un réalisateur américain méconnu [archives]


Articles du 8 septembre, 15 août, 15 décembre 2006, 11 juin 2007

NURSE BETTY

L'excellent scénario de Nurse Betty (Prix à Cannes en 2000) est servi par des acteurs remarquables. Il faut cela pour nous faire avaler cette histoire de fous devenue tellement vraisemblable et banale qu'après la projection nous étions tous devenus un peu schizos. Nurse Betty est une comédie hilarante, dont la brutalité éphémère peut être difficile à regarder tant les ressorts dramatiques qui la soutiennent doivent être solides pour que l'intrigue soit crédible. L'énigme réside surtout dans la confidentialité en France d'une telle réussite. Le dvd est vendu une bouchée de pain (entre 1 et 10 euros !). Renée Zellweger y est beaucoup plus intéressante que dans les Bridget Jones qui ont fait sa renommée, Morgan Freeman et Chris Rock ont un jeu étonnamment sobre, Gregg Kinnear a un rôle tout en finesse, pas plus facile à interpréter que tous les personnages du film. Un étrange site mormon auquel semble rattaché le réalisateur Neil LaBute (En compagnie des hommes, Entre amis et voisins, Possession, Fausses apparences...) divulgue sa biographie.

ENTRE VOISINS ET AMIS / FAUSSES APPARENCES


J'ai depuis reçu des États Unis les DVD de deux autres films, Your Friends and Neighbours (Entre voisins et amis, 1998) et The Shape of Things (Fausses apparences, 2003). Nous sommes en présence d'un véritable auteur, auteur de théâtre d'abord, car Neil Labute adapte souvent ses propres pièces à l'écran, comme Bash: Latter-Day Plays transposé pour la télévision. En recherchant des informations sur le Net, je découvre que le réalisateur est très imprégné de son appartenance à l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, un culte américain qui échappe certainement aux lecteurs français comme moi. En essayant de comprendre en quoi consiste les croyances des Mormons, on s'aperçoit que Neil Labute est un sacré rebelle qui fait exploser les fondements mêmes de son église comme la loi de chasteté, l'homosexualité et surtout "l'abstinence de rapports sexuels sauf entre un homme et une femme légalement mariés" ! Il semble en effet peu probable que ses films soient des dénonciations de la liberté sexuelle ; ils montreraient plutôt, et de façon extrêmement critique, la différence entre les hommes et les femmes. Je les vois comme des blasphèmes, provocateurs aussi bien pour sa congrégation que pour qui que ce soit, même les spectateurs les plus athées. Cela vaudra évidemment au réalisateur d'être mis à l'écart par ses Mormons. Aux USA, ses films ont toujours été controversés, certains voyant par exemple dans In the Company of Men une apologie de la misogynie, d'autres du féminisme. Ses œuvres suivantes ne laissent aucun doute de ce côté là, mais interroge la cruauté de son regard sur la faiblesse des hommes et la puissance des femmes. Les hommes restent des petits garçons, assez lâches, tandis que les femmes gardent la tête froide, manipulatrices libérées de leur désir. Le sado-masochisme semble sous-jacent. Les jeux de l'amour mis en scène par Labute sont sans hasard. Les parties carrées n'y sont pas rares. Ses personnages ont du mal à trouver leur équilibre dans une société hypocrite qui a faussé la donne.
Si Your Friends and Neighbours est dépourvue de musique et que tout se joue dans une espèce de silence morbide, chaque nouvelle séquence de The Shape of Things est ponctuée par les chansons d'Elvis Costello. Ici, pas de sirop à l'américaine. Ni dans la bande-son, ni dans les propos. Si Nurse Betty reste mon préféré (le seul dont il n'a pas écrit le scénario et le plus drôle), je suis resté abasourdi par The Shape of Things. Les scénarios sont toujours riches en rebondissements (j'évite toujours ici de les déflorer), les acteurs formidables.

COMME ELLE DÉRANGE LA COMPAGNIE DES HOMMES


Les critiques étaient partagées entre le clan de ceux qui y voient un film misogyne et celui de ceux qui prennent In The Company of Men pour un brûlot féministe. Ce n'est ni l'un ni l'autre, LaBute s'en fiche, il dessine seulement un portrait lucide des hommes et de leur façon vicieuse de penser et d'agir, et comme tous ses films, il dérange. Les suivants mettront tous en scène le rapport de forces qui régit les deux sexes. Le remarquable The Shape of Things (Fausses apparences, 2003) est d'ailleurs le renversement exact de celui-ci (1997), une femme y manipulant un homme jusqu'à en faire sa chose, avec une structure du récit assez semblable. Cette fois, les têtes de chapitre sont ponctuées de percussions rituelles avec un sax free érectile. Les films de LaBute ne sont pas roses, ils sont même très noirs. La cruauté des rapports, le sadomasochisme qui les sous-tend, l'impuissance et le pouvoir sont des thèmes qui mettent forcément mal à l'aise le spectateur comme un Pasolini savait le faire. Je n'aime pas raconter un film ni le dévoiler, espérant que mes lecteurs iront le voir les yeux fermés et qu'il les leur ouvrira avec sa lame acérée de chien andalou. Il est probable que ce sont des films qui devraient plaire aux filles qui doivent chaque jour se fader la compagnie des hommes, mais il serait salutaire que les garçons apprennent aussi à se regarder dans le miroir du cinématographe. Et les rôles peuvent s'inverser !

THE WICKER MAN


Je n'ai jamais autant lu de critiques assassines sur le site américain Amazon qu'à propos du dernier film de Neil LaBute avec Nicolas Cage, The Wicker Man (L'homme d'osier), mais je m'en suis méfié tant les films de ce réalisateur sont controversés, générant chaque fois des interprétations contradictoires. Remake d'un film anglais de série B signé Robin Hardy en 1973, LaBute en a féminisé le scénario, mettant en scène la revanche des femmes sur les hommes, une constante de son œuvre. Il est compréhensible que les ligues morales américaines voient d'un mauvais œil les provocations du cinéaste mormon. Si la cruauté des femmes s'exerce ici symétriquement par rapport à ce qu'elles ont subi depuis le procès des sorcières de Salem, n'est-ce pas une manière de souligner celle des hommes, celle-ci bien réelle et pérenne ?
Ce film, du genre fantastique, n'est pas le meilleur de son auteur, mais il éclaire la démarche extrêmement originale de ce cinéaste et homme de théâtre quasi méconnu en France. Il y sortira d'ailleurs le 15 août prochain, jour de l'Assomption, amusante coïncidence puisque la communauté de Summersisle Island célèbre la mort et la renaissance (les Protestants ne peuvent souscrire à cette fête qui glorifie Marie, et je me demande bien dans quel état laïque nous vivons) ! Comme le savent probablement mes lecteurs, la religion n'est pas ma tasse de thé. Cet opium du peuple ne me fascine pas plus que les manipulations du nouveau dieu qu'incarne la télévision. Les fantasmes du personnage joué par Nicolas Cage permettent d'évoquer notre monde, machiste et brutal, englué dans de prétendus bons sentiments.
Le dvd (zone 1) propose deux versions. La version de la face A du disque est augmentée d'une scène violente exclue des salles américaines. Mais, chose étonnante, cette version expurgée de la scène censurée propose une coda supplémentaire offrant un intéressant rebondissement. En assistant au racolage d'un nouveau jeune policier dans un bar, on comprend l'identité de la prochaine victime, à sacrifier dans quelques années, lorsqu'il sera mûr !

P.S.: j'ai ailleurs évoqué le thriller Lakeview Terrace, l'hilarant remake Death at a Funeral (ce n'est pas tous les jours que l'on rit à ce point !) ou les toujours aussi incisifs Some Velvet Morning et Dirty Weekend...

mardi 9 juin 2020

Violence des échanges en milieu tempéré [archive]


Article du 30 août 2006

J'aime bien les titres composés dont il est souvent difficile de se souvenir, comme Beau temps mais orageux en fin de journée, Extension du domaine de la lutte, Établissement d'un ciel d'alternance, Eternal Sunshine of a Spotless Mind, Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages, We're Only in It for the Money, Gruppo di famiglia in un interno, etc. Lina Wertmüller est la championne avec Film d'amore e d'anarchia, ovvero 'stamattina alle 10 in via dei Fiori nella nota casa di tolleranza...', Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto, La fine del mondo nel nostro solito letto in una notte piena di pioggia, Fatto di sangue fra due uomini per causa di una vedova - si sospettano moventi politici, Scherzo del destino in agguato dietro l'angolo come un brigante da strada, Notte d'estate con profilo greco, occhi a mandorla e odore di basilico, Metalmeccanico e parrucchiera in un turbine di sesso e di politica...
En changeant habilement le titre de son premier long-métrage initialement appelé Organisation, Jean-Marc Moutout dresse parfaitement le paysage social du monde du travail aux prises avec le cynisme du capital. Filmé comme une comédie dramatique, c'est en réalité un drame qui se joue lorsqu'un jeune ingénu est engagé pour réaliser un audit sur une usine de métaux en but au rachat par une société plus importante. Le casting est si réussi, le mécanisme si précis que Moutout peut parler de "fiction documentée". Le film est devenu un incontournable dans toutes les boîtes de consulting, que ça les arrange ou pas. Je l'avais vu à sa sortie en 2004. Il existe en double DVD avec les courts métrages de Moutout, Tout doit disparaître et Électrons statiques ainsi qu'un documentaire inédit, Par Ici la sortie. C'est probablement l'un des meilleurs films français de ces dernières années, le genre de truc que la télévision devrait produire, question de salubrité publique. Il ne s'agit pas seulement de la restructuration d'une entreprise mais de la façon dont chacune et chacun prend la vie et considère le travail. La fin laisse d'ailleurs à chaque protagoniste le soin de s'inventer un avenir, dépression ou joie de vivre, combat ou compromission...

dimanche 7 juin 2020

Il y a des justes, mais ce ne sont pas toujours les mêmes [archive]


Article du 28 août 2006

Si The Wind Shakes the Barley (Le vent se lève) de Kenneth Loach est filmé à la papa, si la première heure aurait pu être allégée de sa moitié, trop de brutalités appuyées pour que le public comprenne que l'on a raison de se révolter, il pose des questions intéressantes et révèle une page d'histoire comme il s'en écrit hélas tous les jours. L'authenticité des accents irlandais profite à cette épopée et lui donne un aspect documentaire sans manichéisme excessif, faille de presque tous les films du cinéaste anglais.
En rentrant à la maison, j'avais envie d'en savoir plus sur la constitution de la République d'Irlande, c'est déjà ça. Comme chaque fois, la famine précède cette révolution. Les idées de 1917 ont mis le feu aux poudres. Trois ans plus tard, la Couronne britannique défend le capitalisme contre les velléités républicaines des catholiques irlandais. Cette guerre d'indépendance préfigure toutes les guerres coloniales à venir, en Inde, en Afrique...
La trahison, le compromis, la radicalisation sont le lot des batailles et des guerres civiles qui suivent souvent la Libération. Un samedi soir de 1994, tandis que je suis encore sous le coup de mon séjour à Sarajevo pendant le siège, je vais à une fête chez mon ami Alain pour me changer les idées. Préférant la tchatche au sport, j'ai l'habitude de fréquenter la cuisine au détriment de la piste de danse. Recherchant donc un coin calme, je tombe sur un type taciturne occupé à changer les disques. Comme nous faisons connaissance, le gars me dit qu'il est responsable de mission humanitaire dans les cas de grande urgence. Il en a gros sur le cœur. Je comprends qu'il revient du Rwanda. Il est écœuré que 80% de l'humanité ne mange pas à sa faim... Il souligne que "pourtant il y a des justes", mais, et cela continue à me faire dresser les poils sur les bras chaque fois que je l'évoque, il ajoute "mais ce ne sont pas toujours les mêmes".
Rien n'est jamais acquis. Le qui vive et la réflexion s'imposent chaque fois. Il arrive que l'on prenne les mauvaises décisions, que l'on se trompe d'amis, que l'on se fourvoie, mais il n'est jamais trop tard pour rectifier le tir.

lundi 25 mai 2020

L'écume des jours, bijou de 1968


Si la version de Michel Gondry sortie en 2013 est à oublier séance tenante, il est merveilleux de retrouver L'écume des jours adapté au cinéma par Charles Belmont en 1968. Bonne année, bon cru, mais le 20 mars n'était pas forcément une bonne date pour remplir les salles alors que deux jours plus tard la marmite commençait à bouillir à Nanterre. Le film est moins dépressif que le roman de Boris Vian, mais il en a conservé l'incroyable fantaisie. Plus que l'intrigue, donc le texte, c'est le contexte qui m'emballe. Les décors merveilleusement inventifs d'Agostino Pace ressemblent à ce que va devenir l'art moderne des années 70. La fraîcheur des comédiens rend le soufflet léger tel le mobilier gonflable et l'eau qui ruisselle, fut-elle mortelle. Jacques Perrin, Marie-France Pisier, Sami Frey, Annie Buron, Bernard Fresson, Alexandra Stewart sont des bulles de savon. On est aussi toujours content de voir Claude Piéplu ou d'entendre la voix de Delphine Seyrig. La bande-son fait partie du bonheur. André Hodeir a composé une partition jazz qui ne swingue pas plus que d'habitude, mais c'est ce qui fait son charme, droite, pimpante, pleine d'imagination, étonnante, et Pïerre Henry a sonorisé les machines avec ses bruits électroniques.


Boris Vian avait 26 ans lorsqu'il écrivit L'écume des jours en 1946. Vingt ans plus tard, c'est bien un film zazou que porte cette équipe de jeunes comédiens et techniciens. Que ce soit l'immédiat après-guerre ou les évènements de mai qui se profilent, le roman comme le film respirent une liberté devenue rare au siècle suivant. La présence de la mort n'est là qu'une peur adolescente, une anticipation anachronique qui la relègue à un effet de théâtre. Quant à l'amour, thème prépondérant, il est simplement dans la nature des choses...

Le film a été longtemps oublié, mais ce n'est rien en regard des échecs successifs de Boris Vian, et ce, quel que soit le mode d'expression qu'il aborde. Devant tant d'incompréhension il change souvent de registre, passant de la littérature à la musique (le coffret de 6 CD Boris Vian et ses interprètes est une merveille que je réécoute souvent), des scénarios de films à la peinture : ingénieur formé à l'École centrale, il invente le célèbre pianocktail (que Belmont "construit" pour son film), mais il fut écrivain, poète, parolier, chanteur, critique musical, musicien de jazz (trompettiste), directeur artistique (Gainsbourg prendra sa relève chez Philips), scénariste, traducteur, conférencier, acteur, peintre. Hélas en France on n'apprécie guère les touche-à-tout, sauf à leur accoler le suffixe "de génie". Sa philosophie "pourquoi se contenter d'une seule existence s'il est possible d'en mener plusieurs ?" semble surtout guidée par l'absence de succès quoi qu'il aborde. Son génie ne sera reconnu qu'après sa mort en 1959.

Mon père n'est plus là pour me raconter comment il écrivit, ensemble avec Vian, un roman érotique, et, ignorant sous quel pseudonyme (Vian en avait des dizaines) je l'ai probablement revendu à la mort de ma mère sans savoir lequel c'était. Je me souviens seulement qu'elle trouvait Boris prétentieux lorsqu'il venait à la maison, mais de toute manière, misanthrope, elle n'aimait personne. En cherchant des informations sur lui, je tombe sur une incroyable interview de son fils Patrick accordée à L'Express en 2011. Au début des années 70, j'avais plusieurs fois projeté les images de notre light-show H Lights sur son groupe Red Noise, mais je n'avais jamais osé l'interroger sur son père. Il y avait aussi le magasin d'Alain Vian, frère de Boris, qui vendait rue Grégoire de Tours des instruments de musique extraordinaires, mais beaucoup trop chers pour notre porte-monnaie. On allait plutôt chez Bissonnet, dit "le Boucher", rue du Pas-de-la-Mule, qui faisait des prix aux musiciens...

→ Charles Belmont, L'écume des jours, DVD L'éclaireur / StudioCanal, sortie le 10 juin 2020
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