Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 30 mars 2020

Perspectives cinématographiques


Au terme d'un projet de création, existe presque toujours une désagréable impression post-partum. Comme j'avais validé le mastering de Perspectives du XXIIe siècle, mon nouvel album co-produit avec le Musée d'Ethnographie de Genève (MEG) et les Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP) et que son livret était entre les mains du graphiste, je me sentais vide, démuni, incapable de composer la moindre chose pendant les semaines qui suivraient. Le confinement n'arrange rien. Je rangeai mes archives de presse qui avaient subi deux déménagements et dont je retardais l'échéance depuis vingt ans et envisageai de faire de même avec le rayon bricolage à la cave, un beau fouillis où se mélangent les clous et les vis. Mes articles m'occupaient bien trois heures comme d'habitude, mais j'avais besoin de me remettre à rêver. C'était pareil avec les vacances. Notre voyage au Japon annulé par les circonstances historiques, j'avais perdu de vue la sortie de crise. Cette question fut momentanément résolue vendredi en louant une maison de pêcheur en Bretagne dans le courant du mois de juillet. Au moins on verrait la mer. Le coup de téléphone de Monsieur de Mesmaeker me proposant un travail de commande ne survenant évidemment pas, j'avais même remisé mon gaffophone...
L'idée salvatrice est venue de Sonia Cruchon et Nicolas Le Du à qui j'avais suggéré de réaliser un clip à partir d'une des pièces du nouveau CD. Ils avaient étonnamment réagi comme Madeleine Leclair en découvrant l'œuvre aboutie. Madeleine, qui est à l'origine du projet, imaginait qu'une écoute collective dans un théâtre serait parfaitement adaptée, "ou alors dans le wagon d'un train (en marche), où tous les passagers, qui se connaissent peu au début mais finissent par s'apprivoiser un peu, sont embarqués dans un même voyage." Elle rêvait d'un dôme sonore, comme Hexagram à Montréal, ou la SAT ou simplement le MEG. Allongés sur l'un des divans de leur péniche, Sonia et Nicolas avaient eu la même sensation, le besoin d'être ensemble. Or un disque se prête plutôt à l'écoute individuelle, chez soi, ou à la radio, ce qui revient à peu près au même. Était-ce dicté par le sujet de mon petit opéra qui rappelle terriblement ce que nous sommes en train de vivre ? Mes deux amis me proposèrent illico de réaliser un film qui couvrirait l'ensemble de l'œuvre plutôt que le clip d'une des pièces. Mon cerveau se remit instantanément à bouillonner. De nouvelles Perspectives se dessinaient. Je tiens mon énergie de cette pensée vectorielle qui m'anime sans le moindre effort.
Madeleine est aussitôt emballée par le nouveau projet, ainsi que la directrice d'une cinémathèque possédant quantité de films libres de droits. Nous conservons le même principe : en 2152 des survivants à la catastrophe, vivant sur les ruines du MEG, se reconstruisent à partir des archives qu'ils y découvrent. Si la musique s'appuie sur le Fonds Constantin Brăiloiu, notre long métrage de fiction documentée bénéficiera de l'incroyable iconographie du musée et ses objets collectés dans le monde entier, plus les films de la cinémathèque. Pour l'occasion je réenregistrerai certaines parties de façon à ce qu'elles soient filmées. Mais c'est juste le début, l'étincelle. Nous n'avons plus qu'à nous mettre au travail !
Reste comme toujours la question du financement. Il faudra trouver des coproducteurs et des subsides (c'est un appel voilé !), malgré l'indépendance qui a toujours fait notre force...

jeudi 5 mars 2020

Roda-Gil rime avec utile, c'est si facile


Si j'aime la musique, une chanson c'est d'abord un texte. J'ai besoin de comprendre les paroles et que la musique l'exprime comme dans un film muet sans pour autant qu'elle soit illustrative. J'ai commencé par écrire des mots avant de jouer des notes. Je parlais anglais, je suis devenu le chanteur du groupe. Et puis très vite j'ai eu besoin de les envelopper avec des bruits bizarres. Mes premières chansons ont été enregistrées avec Un Drame Musical Instantané, mais mes préférées sont celles que j'ai écrites pour ma fille Elsa et qui n'ont jamais été publiées. Je suis égelement très heureux de notre adaptation de Crasse-Tignasse et surtout Carton réalisé avec Bernard Vitet qui avait un don fantastique pour les mettre en musique. Il avait un sens de l'harmonie exceptionnel alors que je m'occupais de l'orchestration. À la trompette et au bugle, Bernard avait enregistré pour Gainsbourg, Barbara, Montand, Bardot, tourné quatre ans avec Claude François et tant d'autres. Il prétendait avoir écrit le pont de My Way (Comme d'habitude) et se fichait totalement de ne pas l'avoir signée. Il disait de toute façon ne pas aimer cette chanson, même s'il aurait pu être châtelain. Jouer avec Colette Magny ou Brigitte Fontaine dressait un autre pont avec son côté free jazz, avec Parmegiani rappelait son passage au GRM. Je pense à lui chaque fois que je me remets à la chanson, un genre difficile parce qu'il est censé s'adresser à un plus large public. Les compositeurs contemporains ont rarement des textes aussi forts que ceux des paroliers de la chanson française. J'achète encore les disques de Camille, Brigitte Fontaine, Claire Diterzi, comme avant Noir Désir ou Bashung.
On l'appelait Roda, le film de Charlotte Silvera m'a donné envie de rendre hommage à cette chanson française qui nous lègue tant de standards. Les jazzmen ont fini par s'en apercevoir au lieu d'aller puiser exclusivement dans le répertoire américain. Pour convaincre, leurs instrumentaux doivent être dictés par les paroles, pensées sans être dites.


Étienne Roda-Gil, dont les 747 chansons ont toutes été interprétées, incarne l'ambiguïté de l'engagement politique et du désir de reconnaissance. Il se disait poète industriel, rêvait de détruire cette industrie qui le nourrissait. S'il a su séduire Julien Clerc, Claude François, Johnny Hallyday, Juliette Gréco, Vanessa Paradis, Barbara, Mort Schuman, France Gall, Angelo Branduardi, Alain Chamfort, Françoise Hardy, Christophe, Pascal Obispo, Sophie Marceau, Catherine Lara, Louis Bertignac, Astor Piazzola, Marianne Faithfull, Roger Waters, etc. Roda-Gil avait aussi écrit La Makhnovstchina dans le formidable disque situationniste Pour en finir avec le travail. Pas seulement Utile pour Julien Clerc, Alexandrie Alexandra pour Claude François, Le Lac Majeur pour Mort Shuman, Joe le taxi pour Vanessa Paradis...
Il était anarchiste, fidèle à ses parents qui avaient fui l'Espagne franquiste, à son père qui avait été militant libertaire de la CNT, commissaire général, membre de la colonne Durruti, puis maquisard français. Les Bérurier noir, Barikad, Serge Utgé-Royo ont aussi repris certaines de ses chansons. Marqué par mai 1968 alors qu'il avait 26 ans, il n'a jamais renié ses idées, les insinuant parfois dans un inconscient subversif, une abstraction suggestive... À condition de bien écouter ce que son romantisme d'écorché vif suggère... Roda-Gil disparut en 2004 à l'âge de 62 ans. Je l'ai toujours considéré avec une attention particulière, sachant que ses sous-entendus étaient à tiroirs. Le film de Charlotte Silvera, constitué d'un long entretien, de nombreux témoignages et d'extraits, lui rend un bel hommage, rappelant ce que notre culture lui doit, comme à Brel, Ferré, Brassens, Barbara...

→ Charlotte Silvera, On l'appelait Roda, DVD Doriane Films, 1h37 + bonus de 26 minutes, 15€, sortie le 4 mars