Jean-Jacques Birgé

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jeudi 22 avril 2021

La trilogie Angel commençait bien...


J'avais été intrigué par la publication en Blu-Ray du coffret Angel par Carlotta dont les sorties frisent presque toujours l'excellence. Il faut bien dire qu'en matière de cinéphilie l'éditeur français choisit souvent le haut du panier, tournant également des compléments de programme passionnants ou sous-titrant leurs éditions originales, bonus exclusifs dont les adeptes de la dématérialisation des supports ne peuvent pas bénéficier. Je n'avais donc jamais entendu parler de cette trilogie qui semble avoir fait d'autres petits, puisqu'il s'agit d'une série franchisée, ce qui signifie que les rôles récurrents sont tenus par des comédiens différents, idem pour les réalisateurs, un peu comme James Bond. Je donne cet exemple parce qu'a priori ce n'est pas ma tasse de thé, mais la promo annonçait qu'Angel "dépoussiérait avec panache le genre très masculin du vigilante movie".


J'étais curieux, mais restais dubitatif. Or le premier volet d'Angel est une énorme surprise. Robert Vincent O’Neill, avec le soutien du scénariste Joseph Cala, signe un film étonnant qui rappelle les thrillers de Brian de Palma. Tournées en caméra légère, l'Arriflex, et sans autorisation, les séquences sur Hollywood Boulevard confèrent au film son authenticité. La jeune comédienne Donna Wilkes, "lycéenne modèle le jour, prostituée la nuit", et tous les autres rôles véhiculent une telle barjitude qu'ils confèrent à ces années 80 leur authenticité. Filmant à l'arrache en quatre semaines, le réalisateur doit jouer d'une roublarde intelligence pour arriver à ses fins. Il soigne ses cadres, la lumière, la profondeur de champ pour tout recaler au montage, exercice de haute-voltige.
Si ce premier volet est axé sur un tueur en série évidemment tordu, le second est basé sur une vengeance dont on n'a rien à faire, mais c'est surtout une catastrophe. Dans les bonus, Robert Vincent O’Neill explique ce qui se passe quand des producteurs imposent leurs vues sans discernement. La nouvelle comédienne n'a ni la fraîcheur ni le peps de la première, et ce n'est même pas un banal film de série B comme au moins le troisième volet, dit Le chapitre final, celui-là réalisé par Tom DeSimone, produit sans en avertir les auteurs précédents. On a l'impression que le nouveau réalisateur (ou les producteurs ?) a inventé une histoire pour montrer des filles nues, en veux-tu en voilà ! C'est l'image qui reste de ce film d'action dans le milieu de la prostitution.
La faillite des volets 2 et 3 ne doit pas faire de l'ombre à l'Angel filmé en 1983. L'entretien Avec Robert Vincent O’Neill, qui avait travaillé comme chef accessoiriste sur Easy Rider, donne envie de voir ses autres œuvres comme Blood Mania, film d'épouvante de 1970...

Coffret Angel (Angel, La vengeance, Le chapitre final), 3 Blu-Ray Carlotta, 40€

mardi 20 avril 2021

Hiroshima, terrible pamphlet longtemps invisible


Désespérément romantique, la musique commence sur fond de nuage ou de fumée, rappelant celle du Mépris de Jean-Luc Godard. Akira Ifukube l'a composée pour un film resté longtemps invisible parce que jugé trop anti-américain. Comme La mémoire meurtrie montrant les horreurs des camps d'extermination nazis, interdit de peur que les Allemands ne s'en relèvent pas, Hiroshima, le film de Hideo Sekigawa, est resté secret pendant des décennies. Seul Alain Resnais, le réalisateur de Nuit et brouillard, en a cité quelques extraits dans Hiroshima mon amour, scénario de Marguerite Duras. Une voix off raconte ici les émois d'un des pilotes des trois bombardiers B-29 qui vont semer la mort sur Hiroshima et Nagasaki. Cette évocation est d'une rare puissance dramatique. Un professeur est en train de la diffuser à ses élèves lorsque l'une d'entre elles est prise d'un saignement de nez. Nous sommes en 1953 et les Japonais ne sont pas encore conscients des séquelles de la radioactivité. Les 200 000 morts sont derrière eux. Le professeur avoue n'avoir pas cru d'abord à la maladie atomique. Mais certains de ses élèves sont atteints de leucémie ou de symptômes morbides. Le film a été produit et distribué en dehors du système, par le syndicat des enseignants japonais. Suit une reconstitution de l'horreur qui a suivi l'explosion. Longue marche orchestrale dans les flammes, la chaleur et les ruines. Les yeux sans vie des comédiens sortent de leurs orbites, énormes comme dans les dessins animés japonais, mais là révulsés ! Les survivants se traînent comme des zombies. Lente agonie d'un peuple sacrifié sur l'autel de l'expérimentation. La revanche contre Pearl Harbor et la bataille de Bataan aux Philippines est disproportionnée, d'autant qu'elle sacrifie la population civile. Hideo Sekigawa, radicalement engagé à gauche, filme cette souffrance dans un long flashback qui constitue la majeure partie du film. L'armée nippone veut faire taire les rumeurs en niant qu'il s'agit d'une bombe A. Le négationnisme a régné jusque très récemment, les Japonais ayant d'ailleurs refusé d'admettre leur défaite pendant des décennies. Si les circonstances sont extrêmement différentes, la question est la même qu'avec La mémoire meurtrie : comment se relever d'une telle horreur ? La fiction sur l'écran s'appuie sur les témoignages écrits de survivants dont probablement certains jouent dans le film, hibakushas revivant la tragédie dont ils ont été victimes.


Le film est réalisé seulement huit ans après les bombardements des 6 et 9 août 1945 et un an après l'évacuation des troupes américaines. La reconstitution n'en est pas vraiment une. Partout le documentaire enveloppe le drame, véritable crime contre l'humanité. Hiroshima est une œuvre capitale contre la guerre et une condamnation terrible de l'arme nucléaire. Les enfants y sont en première ligne, parce qu'ils sont porteurs de la mémoire et de l'oubli. Comme tous les films contre la guerre, Hiroshima s'inquiète qu'il y ait d'autres bombes, d'autres conflits dont les populations civiles sont toujours les principales victimes. Si aucune bombe atomique n'a plus été lancée dans aucun conflit, la menace pèse toujours sur la planète et les massacres continuent sans qu'on s'en offusque parce qu'ils touchent des pays lointains ou qui semblent l'être. Après les USA et la Russie, la France est le troisième exportateur d'armes dans le monde. Quant à la bombe atomique, ce n'est pas une épée de Damoclès, mais une menace perpétuelle. Les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la République populaire de Chine, l'Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et Israël la possèdent aussi. Notre force de frappe que nous appelons cyniquement force de dissuasion reste à ce jour considérable.
Lorsque j'étais petit, mes parents disaient qu'ils n'auraient pas dû faire d'enfants à l'époque de la bombe atomique. Très jeune, j'ai milité au Mouvement de la Paix. Aujourd'hui, les crimes sont plus sournois. La prétendue démocratie camoufle la folie criminelle des hommes. On commence seulement à parler des conséquences terribles des essais nucléaires français au Sahara ou en Polynésie... Qu'apprend-on de l'Histoire ?

→ Hideo Sekigawa, Hiroshima, Blu-Ray / DVD Carlotta, 20€, sortie le 28 avril 2021

Sur la version Blu-Ray, on trouvera un documentaire passionnant du Britannique Jasper Sharp sur l'imaginaire du nucléaire au Japon (comme les Godzilla allégoriques de Ishirō Honda et d'autres œuvres de Hideo Sekigawa jusqu'au Pluie noire de Shōhei Imamura), livres et films traitant du sujet dans la chronologie de leurs publications. Les seules photos prises par Yōsuke Yamahata juste après le bombardement de Nagasaki seront interdites jusqu'en 1952, les films réalisés sur place censurés pendant plus de vingt ans, et toute évocation soigneusement tue jusqu'à la fin du siècle.

mardi 13 avril 2021

Exterminate all the brutes, nouveau chef d'œuvre de Raoul Peck


Après I Am Not Your Negro et Le jeune Karl Marx, le cinéaste haïtien Raoul Peck n'avait pas d'autre choix que l'excellence. C'est aussi ce que ses parents lui apprirent s'il voulait vivre la tête haute dans ce monde de haine et de violence. Si son nouveau documentaire en 4 parties, Exterminate all the brutes (traduire "exterminez tous les sauvages"), s'adresse à tous et toutes, et à notre humanité dévoyée, sa charge concerne particulièrement les États Unis d'Amérique, bâtis sur un génocide qui n'est toujours pas reconnu, et sur l'esclavage dont l'héritage marque toujours l'actualité. Après quatre heures exceptionnelles d'intelligence et de sensibilité, de maîtrise cinématographique aussi, Raoul Peck répète que le problème n’est pas le manque de connaissance, mais le courage d'admettre ce que tout le monde sait. Il rappelle en trois mots les fondements de la suprématie blanche : civilisation, colonisation, extermination. Alors qui sommes-nous ?


Pour que le génocide commis par les nazis soit rendu possible, il avait fallu s'appuyer sur ce qui l'avait précédé. L'Histoire qu'on nous enseigne est racontée à l'envers. Les terres n'étaient pas vierges, elles étaient habitées. Depuis 500 ans, les Européens ont assassiné pour voler. Les deux Amériques ont été nettoyées de leurs occupants, l'Afrique exploitée, transformant même les humains en marchandise. J'ai toujours pensé que tant que les "Américains" ne reconnaîtraient pas le crime contre l'humanité sur lequel ils ont fabriqué leur pseudo démocratie, la violence serait leur quotidien. Et partout sur la planète nous continuons à fermer les yeux sur les crimes de masse. Comme le suggérait Jean Cayrol en 1955 à la fin de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.". Le film de Raoul Peck a la même force. Le réalisateur rappelle la spoliation des terres indiennes, crimes organisés par le gouvernement américain, le génocide des Héréros par les Allemands en 1904, et il revient sur le Vietnam, le Rwanda, la Tchétchénie, et son "shithole country", Haïti qui fut le premier pays au monde issu d'une révolte d'esclaves et dont la révolution est systématiquement minimisée alors qu'elle fut à l'origine de l'affranchissement de toute l'Amérique du Sud. Ce n'est pas parce que la haine raciale est à la base de la civilisation que l'on doit faire la sourde oreille et rester les bras croisés. Pour Raoul Peck, la neutralité n'est pas une option.


Pour mettre en scène son film, montage d'archives, d'extraits de blockbusters qui impriment notre inconscient, d’animations éloquentes, de reconstitutions historiques (tournées dans le parc du château de Chambly, dans le hameau d’Amblaincourt !) où le comédien Josh Hartnett joue l’homme blanc maléfique, Raoul Peck dessine une fresque épique où la poésie de la nature (déjà présente dans Le profit et rien d'autre que j'avais adoré) évite le didactisme balourd de maint documentaire. Là où le documentariste anglais Adam Curtis profite d'une équipe de documentalistes zélés pour étayer ses démonstrations sur la manipulation de l'information, Raoul Peck préfère jouer sur la dialectique, lecture plus romantique aussi, en insérant des plans paysagers, en filmant des bouts de fiction et en révélant son propre parcours de l'enfance jusqu'à la réalisation de ses précédents films.


Les quatre parties d'une heure, The Disturbing Confidence of Ignorance, Who the F*** is Columbus, Killing at a Distance or … How I Thoroughly Enjoyed the Outing, The Bright Colors of Fascism, sont des évocations palpitantes. Raoul Peck s'appuie sur le travail de l’historien suédois Sven Lindqvist, qui avait publié Exterminate All the Brutes (traduit "Exterminez toutes ces brutes") où, traversant en bus le Sahara, il étudie le contexte colonial dans lequel Joseph Conrad a rédigé le roman Au cœur des ténèbres (ce livre est emblématique du livre de Lindqvist et du film de Peck dont le titre vient de paroles prononcées par le personnage Kurtz devenu fou dans l’enfer colonial du Congo), il fait un lien entre l'impérialisme, en particulier britannique de la fin du XIXe siècle, et le génocide juif ; de l’historienne américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, auteure d’An Indigenous People’s History of the United States (34 ans après Une histoire populaire des États Unis de Howard Zinn) ; et de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot, auteur de Silencing the Past – Power and the Production of History.

Déjà diffusé aux USA et en Grande-Bretagne, le film sortira fin 2021 sur Arte, probablement dans une version française. Raoul Peck (ministre de la Culture de la République d'Haïti de 1995 à 1997, et président de la Fémis de 2010 à 2018), dit ici le commentaire, mais il avait choisi Samuel L. Jackson pour la version originale de I Am Not Your Negro et Joey Starr pour la version française ! Sur le site que HBO a mis en ligne, le cinéaste livre tout un tas de précieuses références littéraires et cinématographiques ainsi que des documents en PDF.

vendredi 9 avril 2021

Une histoire de famille



Le réel est toujours plus surprenant que les conventions de la fiction. On le savait, mais cela fait du bien de le vérifier lorsqu'un film intelligent et sensible sort du lot des imbécillités que le cinéma commercial ou pas nous sert à tous bouts de champ. Rarement des portraits d'hommes auront été aussi convaincants et honnêtes, dans leur trouble ambigu, leur fragilité assumée. On parle de cinéma féministe lorsqu'il sait rendre aux femmes leur pouvoir, mais ici il est encore plus jouissif de voir des hommes aux prises avec leurs doutes et leur incapacité à gérer le quotidien comme savent et doivent le faire depuis toujours leurs compagnes. L'héroïne n'est pourtant pas mieux lotie, écartelée entre deux mères, la génitrice faisant son entrée quand disparaît l'adoptrice, entre deux hommes, l'un apparaissant lorsque l'autre s'en va, entre deux vies, condamnée à quitter un passé fantasmé pour un avenir incertain. Les personnages ne réfléchissent pas ce à quoi l'on s'attend, mais leurs choix sont autrement plus vrais que les scies rabâchées.
Nerveux et précis, fourmillant de rebondissements inattendus, d'ellipses astucieuses, Then she found me nous épate par la justesse de son propos. À force de répéter sans cesse les mêmes formules, le cinématographe nous a peu habitués à tant de lucidité. Si le film n'a rien d'un documentaire, il prend bien les conventions de la fiction à rebrousse-poil pour se rapprocher du réel, et le miracle vient de ce que l'on s'y reconnaît ou du moins que l'on comprend enfin comment ça marche, de la relation amoureuse, de la pulsion sexuelle ou du désir d'enfant d'une femme qui aura bientôt quarante ans.


User des ressorts du genre sans en conserver les réflexes risque de faire passer cette comédie dramatique produite, réalisée et interprétée par la comédienne Helen Hunt, remarquablement entourée par Bette Midler, Colin Firth et Matthew Broderick, au-dessus des têtes d'une presse engluée dans un machisme inconscient et incapable de se remettre en question. Détail amusant, on y aperçoit à la fin Salman Rushdie dans le rôle d'un gynécologue ! Et puis, tant pis, comme d'habitude je ne raconte rien pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, vous devrez me croire sur parole. Then she found me, dont le titre français est un mauvais jeu de mots, Mère sur prise, [est sorti] le 2 juillet 2008 sur les écrans français.
Le titre n'est certainement pas simple à traduire : là où l'anglais sonne sec et nerveux avec ses mots monosyllabiques, le français (Une histoire de famille !), qui possède d'autres subtilités, est balourd. D'autant que la clef est dans le Then, le passage, l'enchaînement des plans et des séquences, le montage, la surprise.

Article du 30 mai 2008

mercredi 7 avril 2021

Films vus confiné


La pile des disques qui m'ont plu et pour lesquels je n'ai pas trouvé les mots grimpe inexorablement. C'est comme tous les films que j'ai vus récemment sans évoquer les excellentes soirées passées à les regarder. J'écoute tellement de belles musiques et je regarde tant de films que j'en oublie la plupart si je n'écris pas un article dessus. Ce n'est même pas certain, mon blog me servant de pense-bête. 4700 articles, comment voulez-vous que je m'en souvienne ?! Ainsi j'efface malencontreusement de ma mémoire des gens, des lieux, des soirées, des livres...
Par exemple, je me suis amusé des six courts épisodes de Staged où Michael Sheen et David Tennant, jouent leur propres rôles tentant de combattre le confinement en montant Six personnages en quête d'auteur en visioconférence. J'aime me fabriquer des festivals autour d'un auteur comme récemment Julien Duvivier avec La tête d'un homme, La belle équipe, Un carnet de bal, La fin du jour, Panique, Sous le ciel de Paris, Voici le temps des assassins, Marie-Octobre, et le moins noir, mais tout aussi cruel, Au royaume des cieux que je n'avais jamais vu. Ou la polonaise Agnieszka Holland dont Europa, Europa m'a donné envie de continuer avec Le jardin secret, Copying Beethoven, Sous la ville, Spoor, L'ombre de Staline (Mr Jones), Charlatan. Ses films traitent toujours de l'ambiguïté des individus, trait propre à l'histoire de son pays. J'ai été surpris par le culot et le talent du Roumain Radu Jude avec Bad Luck Banging or Loony Porn qui réfléchit si bien notre époque où les mœurs tournent à la folie, me poussant à rechercher Aferim!, Peu m'importe si l'Histoire nous considère comme des barbares et ses autres films pour voir s'ils sont aussi provocants. Ravi de trouver les derniers courts de Mark Rappoport, L'Année dernière à Dachau, The Stendhal Syndrome or My Dinner with Turhan Bey, Two for the Opera Box, avec son style inimitable pour dégonfler la baudruche hollywoodienne avec la plus grande tendresse.
Chez les Américains je conseillerai Promising Young Woman, comédie noire d'Emerald Fennell, News of the World (La mission), western de Paul Greengrass, Da 5 Bloods de Spike Lee sur quatre vétérans du Vietnam, Uncle Frank d'Alan Ball, l'auteur toujours passionnant de Six Feet Under. Pour les amateurs de science-fiction ou d'héroic fantasy, vous pouvez regarder Chaos Walking de Doug Liman et Wonder Woman 1984 de Patty Jenkins , vous perdrez moins votre temps qu'avec Zack Snyder's Justice League qui dure 4 heures vaines et interminables. The Dry est un bon thriller australien de Robert Connolly, et puis les grands espaces, cela fait du bien quand on ne peut pas voyager, même si l'enfermement est d'une autre nature. On le constate aussi dans la série policière Mystery Road. The Father de Florian Zeller avec Anthony Hopkins, personnage atteint d'Alzheimer, et Olivia Colman, qui joue le rôle de sa fille, est filmé non en caméra subjective, mais en découpage ou interprétation subjectives, ce qui est intéressant en plus des numéros d'acteurs. Pacto de Fuga du Chilien David Albala est le récit des Évadés de Santiago à la fin de la dictature de Pinochet. Birds of Prey de l'Américaine d'origine chinoise Cathy Yan est radicalement différent de son précédent Dead Pigs, mais tous les deux sont incisifs et drôles.
La daronne, la comédie policière de Jean-Pierre Salomé, se regarde avec plaisir, et Madame Claude de Syvie Verheyde est un polar français très personnel. Je comprends maintenant pourquoi nous ne voyions rien depuis la fenêtre de notre salle de montage qui en 1972 donnait sur le jardin de la célèbre proxénète qui venait simplement de fermer boutique. La jeune Céleste Brunnquell, vue aussi dans la série En thérapie, est formidable dans Les éblouis de Sarah Succo...
Vous pouvez par contre éviter le multiprimé Adieu les cons ! qui est le pire de la carrière d'Albert Dupontel, d'un ennui et d'une banalité incompréhensibles, Effacer l'historique de Gustave Kervern et Benoît Delépine qui ont perdu leur gnaque, Can't Get You Off My Head, la dernière série documentaire politique en six épisodes d'Adam Curtis, brouillonne et pas du niveau de tous ses chefs d'œuvre passés, Ma Rainey's Black Bottom de George C. Wolfe, décevant de superficialité, mais je ne vais pas dégommer tous les navets que j'ai tentés en vain... Et puis c'est sans compter les articles précédents de ma rubrique cinématographique...
On remarquera que beaucoup de ces films sont signés par des femmes, et que je les ai choisis sans considération pour une quelconque parité, ce qui est une excellente nouvelle !
Fort de cette liste, je remets à demain les musiques qui m'ont accompagné pendant la rédaction de certains de mes articles...

lundi 5 avril 2021

Le souvenir d'un avenir


Article (mis à jour) du 29 mai 2008

Dans le même colis du Wexner Center, pour lequel la douane me réclama six euros, il y avait le livre que Chris Marker a tiré de son film La jetée et le dvd du film qu'il a cosigné avec Yannick Bellon, Le souvenir d'un avenir (Remembrance of Things To Come), sur l'œuvre photographique de Denise Bellon, mère de la réalisatrice et de la comédienne Loleh Bellon. Le titre de ce nouveau film, tourné en 2001 pour Arte, rappelle le paradoxe temporel du célèbre court-métrage de Marker dont Terry Gilliam tira le remake holywoodien Twelve Monkeys (L'armée des douze singes). Le "ciné-roman" adapté de La jetée, originalement en vues fixes et voix off (Jean Négroni en était la voix française, James Kirk dans la version anglaise que Marker dit préférer), est un enchantement qui donne une nouvelle dimension au chef d'œuvre de Chris Marker, tandis que l'on tourne doucement les pages avec le texte en légende. L'ouvrage, 270 pages, est sorti en France, mais l'édition américaine comporte déjà les "sous-titres" anglais et français.

[En 2013, Arte a publié un coffret rassemblant La jetée, Sans soleil, Le joli mai, Loin du Vietnam, Le fond de l'air est rouge, Mémoires pour Simone (Signoret) dans des versions restaurées, ainsi que Sixties, A.K (sur Kurosawa), La solitude du chanteur de fond (sur Yves Montand), Le tombeau d'Alexandre (sur Medvedkine) et Chats perchés, plus deux autres avec la Trilogie des Balkans (Le 20 heures dans les camps, Casque bleu, Un maire au Kosovo) et L'héritage de la chouette. On peut aussi trouver Si j'avais quatre dromadaires, Lettre de Sibérie, Dimanche à Pékin, Level Five, Regard neuf sur Olympia, Description d'un combat]... Un site lui est consacré.


Dans Le souvenir d'un avenir, le travail photographique de Denise Bellon est une vraie merveille et la réalisation évidemment fine et sensible, aussi magique que critique. De 1935 à 1955, c'est l'Histoire qui défile en images et en sons, partition sonore intelligente de Michel Krasna. À l'exposition surréaliste de 1937 succèdent la naissance de la Cinémathèque Française (célèbre photo de la baignoire de Langlois remplie de bobines), le Front Populaire, les colonies, la guerre civile espagnole, l'Occupation, etc. La version présente est uniquement en anglais avec la voix d'Alexandra Stewart, mais l'intégrale de Yannick Bellon parue chez Doriane comprend le film original en français avec la voix de Pierre Arditi. Je ne l'ai pas entendu et Alexandra est parfaite. J'ai adoré le complément de programme du dvd américain, le film de Yannick Bellon sur et avec l'écrivaine Colette qui en a écrit le texte, court-métrage de 1950 figurant d'ailleurs également dans son intégrale.

Ce sont donc deux magnifiques portraits de femmes qui ont dû se battre pour imposer leurs vues et leurs noms.