Jean-Jacques Birgé

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mardi 29 octobre 2019

Schiele, Schönberg, Klimt au Leopold


Au moment où les évêques réclament un assouplissement du célibat des prêtres, il est stimulant de voir accrochée cette caresse entre un cardinal et une nonne, peinte par le génial et torturé Egon Schiele, d'autant que je viens de terminer Sodoma de Frédéric Martel, pavé fastidieux et mal écrit, mais terriblement éloquent sur les mœurs dissolus du Vatican et son hypocrite homophobie.


Le Musée Leopold à Vienne possède la plus grande collection mondiale de tableaux d'Egon Schiele. Certains, comme le Herbstbaum in bewegter Luft (1912) tournent à l'abstraction.


Les toiles de ce jeune révolté sont autrement plus impressionnantes que celles montrées récemment à la Fondation Vuitton qui avait, par ses choix, censuré les plus provocantes. J'ai admiré bouche bée plutôt que pris des photos, mais voici la Mutter mit zwei Kinder II peinte en 1915 trois ans avant sa mort à 28 ans de la grippe espagnole.


Je passe sur les incontournables Klimt, plus intéressant dans ses paysages pointillistes (Seurat est son contemporain) que dans les tartes à la crème dorée déclinées en mugs, T-shirts, sacs, cravates, cahiers, etc. La bonne surprise est l'importance des salles consacrées aux peintures du compositeur Arnold Schönberg. Nombreux portraits, évidemment d'Oskar Kokoshka qui le présente jouant du violoncelle sans l'instrument (!), et auto-portraits, mais également certaines toiles de 1910 frisant l'abstraction et un coup de pinceau souvent impertinent. Ci-dessus, Bund que je ne sais traduire que par "fédération".


J'ai cherché en vain des ponts vers sa musique qui m'avait tant impressionné jeune homme au point de dévorer Le style et l'idée avant de caler un peu sur son Traité d'harmonie. J'ai fini par penser que Schönberg, c'était essentiellement Bach adapté au dodécaphonisme, et que trop de compositeurs occidentaux l'ont cru lorsqu'il a prétendu affirmer la suprématie de la musique allemande pour un siècle. La coupure des musiques dites savantes d'avec les musiques dites populaires remonte ainsi à l'École de Darmstadt, et en France il n'y eut plus de salut que pour les Bouléziens.


La scénographie du Musée Leopold est assez réussie, plongeant les œuvres dans un décor sobre, souvent du papier peint, une couleur ou une photographie agrandie, comme ici avec des éléments de mobilier de Josef Hoffmann. Si marcher des heures dans la ville est excellent pour la santé, piétiner dans les musées est exténuant. Je me serai bien reposé quelques minutes sur le lit. Alors j'installe mon tapis de fleurs, l'indispensable Shakti Mat, chaque soir avant de m'endormir en jouant les fakirs !

lundi 14 octobre 2019

Un garage abrite le Musée Transitoire


Le mois dernier j'ai cherché vainement où j'avais garé ma voiture dans le garage du Centre Pompidou. Nous avons arpenté je ne sais combien de fois les différents niveaux sans la trouver. Elle était simplement dans un autre garage, dit Beaubourg, si je me souviens bien, question de mémoire évidemment, pour ne pas avoir noté le chiffre peint, garage dont l'entrée est à quelques mètres de l'autre. Cela n'aurait pu m'arriver dans celui qui abrite aujourd'hui le Musée Transitoire, parce que celui de la Villa du Clos Malevart dans le 11e arrondissement de Paris est tout en hauteur. De toutes manières il est désaffecté en attendant de devenir un immeuble de bureaux. Le contraste de ces 4000 mètres carrés entre la vie passée et l'exposition d'œuvres plutôt minimalistes est saisissant, créant de temps en temps une ambiguïté entre le ready made architectural et les installations des artistes choisis par Romina Shama et Amandine Casadamont, d'autant que cette première exposition intitulée I would prefer not to est évolutive, se nourrissant d'elle-même jusqu'au 31 octobre. Ici peu de résistance passive face au rationalisme comme chez le Bartleby d'Herman Melville, mais le choix d'en faire peu au milieu du vide. Shama dont l'image feedback de la mise en abîme est le moteur et Casadamont dont les sons se veulent ici exogènes signent ensemble Le Bocal de l'entrée, recréation factice de l'ancienne réception du garage. Plus loin on peut suivre le fil de soie bien mince de David Miguel, se retrouver encerclé par le son des radars de Philip Samartzis, s'enfermer avec Les fantômes de l'autorité de Philippe Mayaux, s'interroger sur les chaises vides d'Olivier Bardin, partout le vide, sans que le syndrome Duchamp soit trop appuyé...


Je m'y retrouve plus facilement dans les sculptures de Reeve Schumacher (mes deux photos), œuvre matérielle qui n'exige pas qu'on lise un mode d'emploi pour la saisir, deux pièces dont la perception des ficelles sont dans mes cordes. J'aurais été curieux d'assister à sa performance Sonic Braille où il utilise des disques vinyles qu'il a lui-même incisés au cutter pour créer un son fait main à partir de boucles sans fin, mais, déjà engagé, je devais reprendre ma voiture garée dans la rue puisque j'avais eu la chance de trouver tout de suite une place dans un quartier qui en manquera forcément à l'avenir.

mercredi 9 octobre 2019

Les échos de Toulouse-Lautrec


L'exposition du Grand Palais consacrée à Toulouse-Lautrec est évidemment à ne pas manquer cet automne. Sous les deux grands panneaux de La Goulue au Moulin Rouge pour sa baraque de la Foire du Trône il y avait une fille rousse comme les aimait le peintre. Mes photos ne respectent probablement pas toujours les couleurs exactes, il paraît que c'est un élément difficilement mémorisable, mais j'essaie souvent de montrer les œuvres dans leur contexte scénographique. Cette fois les salles vastes et hautes de plafond s'y prêtaient difficilement, d'autant que les tableaux requièrent de s'en approcher pour en apprécier les détails...


Mes reproductions se retrouvent riquiquis alors que j'aurais aimé montrer les mouvements fabuleux et les cadrages avec souvent des personnages en amorce, coupés bord cadre. On peut le constater ici, Au Salon de la rue des Moulins ou sur Le Divan...


Les tableaux de Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec-Monfa distillent une vie incroyable, comme s'ils étaient des reportages sur la vie de la rue, le monde du spectacle ou des maisons closes. Il va jusqu'à représenter des personnages de dos, comme Au nouveau cirque qu'il transformera en vitrail avec l'aide de Louis Comfort-Tiffany. Je repense à la description extraordinaire du Nouveau Cirque par Jean Cocteau dans Portraits souvenirs.


Si l'on connaît les affiches et les tableaux on ignore souvent les illustrations réalisées pour des programmes ou des livres de ses amis. Ici La loge au mascaron doré à côté du renversant tableau de La roue qui me rappelle l'enfance de ma fille à l'École du Cirque Annie Fratellini...


La grande photo d'Yvette Guilbert dans l'escalier me donne l'idée de livrer plutôt mes références intimes, laissant aux spécialistes le soin de décortiquer l'œuvre, car les articles ne manqueront pas de fleurir sur cette très belle exposition. Il y a 45 ans j'avais dégotté une édition de 1928 de L'art de chanter une chanson, rééditée depuis. Ses mimiques propres à chaque émotion y sont incroyables. Elle fascinera d'ailleurs Freud et jouera la comédie pour Murnau dans Faust et L'Herbier pour L'argent, film que j'ai eu la chance d'accompagner avec Un Drame Musical Instantané !


La mordante et caustique Yvette Guilbert fut la pionnière absolue du parlé chanté, ancêtre du sprechgesang et du slam. Ses paroles sont saignantes, son interprétation extrêmement savoureuse. Lautrec en fit l'un de ses modèles privilégiés.


Dans le premier numéro de La Revue Blanche, Foottit botte le derrière de Chocolat. Retour au texte lu par Cocteau sur le Nouveau Cirque. Lautrec fit de nombreux portraits des deux clowns. Ils étaient morts depuis longtemps, mais j'ai eu la chance de voir les Fratellini lorsque j'étais enfant. Les clowns, surtout s'ils sont muets, ont toujours été mon numéro favori.


L'ambiguïté du sexe des deux dormeurs Dans le lit résonne parfaitement avec l'air de notre temps où le genre s'exprime librement. Toute référence à l'homosexualité ramène mon camarade Bernard Mollerat sure le devant de la scène. Bernard s'est suicidé à 24 ans de peur de ne plus plaire. C'est évidemment plus complexe, mais je pense souvent à lui, d'autant que nous avons cosigné La nuit du phoque, notre film de fin d'études à l'Idhec.


La danse serpentine de Loïe Fuller filmée par les Frères Lumière fait écho à l'exposition Il était une fois la Fête Foraine dont j'avais composé la musique avec Bernard Vitet et à la partition sonore que j'avais créée pour 70 sources et 300 haut-parleurs qui habitaient la Grande Halle de La Villette. Si j'avais imaginé cinq pièces pour piano mécanique originales pour accompagner la danse serpentine, le choix de la sonoriser avec Bird's Lament de Moondog fonctionne ici merveilleusement.


L'exposition Toulouse-Lautrec laisse timidement entendre des chansons d'Yvette Guilbert, mais les visiteurs s'amassent devant les extraits de Moulin Rouge de John Houston et French Cancan de Jean Renoir. C'est évidemment le cancan qui est choisi. Pourtant le film de Renoir est marqué pour moi par la Complainte de la Butte, paroles du cinéaste sur une musique de Georges Van Parys. Les lithographies au pinceau et au crachis sont d'une modernité impressionnante qui donne son titre Résolument moderne à cette exposition.


Puisque j'en suis à admirer les couleurs de Lautrec, je fais une halte à une fenêtre du Grand Palais pour savourer les couleurs de l'automne sur l'Avenue des Champs Élysées. Sur ma photo les réverbères semblent s'effacer au fur et à mesure de leur éloignement, une voiture de police tourne vers la Concorde, les Gilets Jaunes ne sont pas là en semaine, mais je pense à elles et à eux, gens de la rue aussi vivants que ceux que peignait cet aristocrate fragile, fruit des amours consanguines de deux cousins, génial chroniqueur de son temps.

Toulouse-Lautrec, résolument moderne, exposition, Grand Palais, Galeries Nationales, jusqu'au 27 janvier 2020

Images : La danse au Moulin rouge et La danse mauresque (huile sur toile, 1893, Musée d'Orsay), Au salon de la rue des moulins (fusain et huile sur toile, 1894, Musée Toulouse-Lautrec à Albi) et Le divan (huile sur carton, vers 1893, Museu de Arte de Sāo Paulo), Au Nouveau Cirque, la clownesse aux cinq plastrons (fusain, gouache, aquarelle et huile sur papier, 1892, Philadelphia Museum of Art) et Au Nouveau Cirque, Papa Chrysanthème (vers 1894-95, vitrail en verres jaspés, imprimés, doublés, colonés, rehaussés de cabochons, plomb, Musée d'Orsay), La loge au mascaron doré (lithographie, 1893, Bibliothèque Nationale de France, département des Estampes et de la Photographie) et La ronde (huile et tempera sur carton, 1893, Museu de Arte de Sāo Paulo), photo d'Yvette Guilbert vers 1890, Yvette Guilbert chantant Linger, Longer, Loo (peinture à l'essence sur carton, 1894, musée d'État des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou), NIB (La Revue Blanche, 1895), Dans le lit (huile sur carton marouflé sur bois parqueté, vers 1892, musée d'Orsay), Danse serpentine par Auguste et Louis Lumière (1899), Miss Loïe Fuller (lithographie au pinceau et au crachis, en cinq couleurs au moins, 1893, Bibliothèque Nationale de France, département des Estampes et de la Photographie), Paris photographié par JJB le 7 octobre 2019

vendredi 13 septembre 2019

Préhistoire, une énigme moderne


Vous n'avez plus que jusqu'à lundi pour voir l'exposition Préhistoire, une énigme moderne au Centre Pompidou. La confrontation d'œuvres contemporaines et de reliques des temps préhistoriques soulève en effet maintes questions sur le temps qui passe, tant les formes se conjuguent à tous les temps. Voilà près de deux siècles que les artistes ont régulièrement choisi de plonger dans ce lointain passé pour imaginer le futur. Ici la Vénus de Lespugue (-23000 ans !) trône devant Il trionfo della morte de Miquel Barceló (argile sur verrières, 2019) et les ombres des visiteurs dans la scénographie de Pascal Rodriguez...


À côté, je photographie deux bronzes de Louise Bourgeois (Femme inoffensive de 1969 et Déesse fragile de 1970) devant deux Paul Klee (1930/1939) et cinq Henri Michaux (1937/1974), mais bien d'autres chocs esthétiques se dressent entre ces époques si éloignées. Moins lointaines que les étoiles, mais cela c'est une autre histoire ! D'emblée j'ai été séduit par les peintures de Cézanne (Le rocher rouge ou Dans les carrières de Bibémus, 1895), qui n'est pas toujours ma tasse de thé, et les dessins d'Odilon Redon. Pour une fois, les commissaires Cécile Debray, Rémi Labrusse et Maria Stavrinaki ont choisi pas mal de pièces peu exposées. Le Carbonifère d'Otto Dix jouxte le film The Lost World. Etc.
Je ne peux m'empêcher de penser à Jean-Hubert Martin pour qui j'avais créé la musique de Carambolages au Grand Palais en 2016. Depuis Les Magiciens de la Terre, il a pris l'habitude de mélanger l'art brut et l'art moderne, ou des œuvres de tous les continents, sans privilégier les unes par rapport aux autres. Pour Carambolages, il révélait leur âge seulement après que nous les ayons admirées, de manière à ce que leur poésie nous touche sans aucun a priori...


Les strates archéologiques nous renvoient au bétonnage systématique de notre planète terre, la disparition des dinosaures à la collapsologie actuelle. On n'échappe pas à Dubuffet, Ernst, Picasso, Giacometti, Klein, Fontana, Beuys, Penone et les frères Chapman. Ici des croquis et une sculpture d'Henry Moore qui me rappellent mon séjour à New York en 1968 où ses stabiles répondaient aux Arp sur le bacon de l'appartement qu'on nous avait prêté...


Les trésors du sous-sol, les animaux, les premiers outils, le mythe de la caverne ont inspiré les artistes, comme si on avait retourné la science-fiction comme un gant. L'art devient aussi magique que les rites ancestraux, mais l'individu s'est substitué au groupe. Que deviendrons-nous ? L'Idole aux yeux (Uruk, Mésopotamie, 3300-3000 av. J.C.) conserve un mystère abyssal alors que le Snake-Circle de Richard Long (1991) peut paraître la parodie de quelque Stonehenge. Cette visite tombe à pic alors que j'entame mon projet de disque avec le Musée Ethnographique de Genève intitulé Perspectives du XXIIe siècle à partir de la Collection Brăiloiu !


Puisque j'avais les yeux qui me brûlaient, comme souvent dans les grandes expositions qui exigent de moi une très forte concentration, je suis passé en vitesse faire un petit footing à celle sur Francis Bacon, histoire de me faire une idée avant de revenir. Si je suis toujours content de revoir ses tableaux, je suis déçu de n'avoir aucune révélation. L'accompagnement de ses œuvres de la dernière période (1971-1992) par la lecture de textes qui l'auraient inspiré m'apparaît comme un artifice justificateur d'une présentation aux mobiles financiers profitables pour le Centre. Dans six alcôves de bons comédiens lisent Eschyle, Nietzsche, T.S. Eliot, Leiris, Conrad, Bataille, mais la scénographie n'est pas assez confortable pour que les visiteurs s'y attardent.


Ils préfèrent s'amasser devant le passionnant documentaire où Bacon s'explique devant la caméra de David Hinton. L'encombrement est tel que je n'arrive pas à voir le cartel du diorama où Charles Matton a reconstitué en miniature l'atelier du peintre britannique.

mardi 10 septembre 2019

L'atelier de Nicolas Schöffer


À l'occasion de l'anniversaire de la mort de Nicolas Schöffer, son atelier était exceptionnellement ouvert vendredi soir. Les visites habituelles n'ont lieu que le premier samedi de chaque mois. La jauge étant limitée, il est indispensable de s'inscrire, comme indiqué sur sa page FaceBook, en écrivant à Éléonore Schöffer, sa veuve, passionnante gardienne du temple.


Si je connaissais évidemment l'œuvre de ce pionnier génial de l'art cinétique, magicien des lumières et poète visionnaire, je n'avais jamais vu autant de pièces rassemblées et fonctionnant ensemble. Il a aussi composé la musique électronique qui accompagne la démonstration spectaculaire présentée cette fois par le responsable des restaurations, Santiago Torres. Le clou de la représentation est-il le danseur évoluant sur la piste improvisée, les petites théâtres animés ou les immenses sculptures scandant l'espace autour de nous ?


Le spatiodynamisme de Nicolas Schöffer s'appuie sur la cybernétique pour faire bouger ses sculptures lumineuses composées de métal réverbérant. Ancien lightshowman et adepte de l'art interactif, je ne pouvais qu'être séduit par les œuvres hypnotisantes de Schöffer. Le ballet est étourdissant, l'expérience inoubliable.


L'atelier de Nicolas Schöffer se trouve à la Villa des Arts, 15 rue Hégésippe Moreau 75018. Une participation de 7€/personne est demandée sur place. Les enfants sont admis à partir de 3 ans, gratuitement. Les inscriptions se clôturent 48h avant la date de la visite. Prochaine visite le 5 octobre prochain.

jeudi 11 juillet 2019

De l'art en surface et profondeur


J'avais toujours évité d'aller à Venise en été. On dit que les canaux y exhalent des puanteurs et le tourisme de masse rend la chaleur encore moins supportable. Mais on ne choisit pas toujours et l'idée était de visiter la Biennale d'Art Contemporain où je n'étais jamais allé, pas plus qu'à la Mostra ou au Carnaval. En bonus nous avons traversé la lagune pour aller nous baigner dans l'Adriatique sur le Lido. La majeure partie de notre semaine fut donc occupée par les expositions et les musées. Entre chaque nous nous sommes perdus dans les ruelles, le long des canaux qui commençaient à peine à sentir mauvais à notre départ de là-bas. Par contre la Biennale nous laisse un goût amer. Grosse déception devant la majorité des œuvres d'une superficialité affligeante. Les motivations des artistes ressemblent plus au besoin de se faire connaître que d'exprimer quelque chose qui leur tient à cœur. J'avais la désagréable impression souvent ressentie au Palais de Tokyo. Un écran de fumée, des technologies nouvelles utilisées depuis des années pour ne rien dire, des choses vues et revues. Si cela avait été l'opération "Portes ouvertes" d'une école d'art j'aurais trouvé cela sympathique, tout au plus. On peut attendre mieux de la jeunesse, qu'elle nous bouscule et rue dans les brancards !


Même les artistes que nous aimons d'habitude y ont accroché des œuvres décevantes. Ici, Christian Marclay empilant des bords cadre de films de guerre avec une bande-son forcément embouteillée. Le Pavillon français, que nous aurions trouvé tout juste honorable en temps normal, sortait un peu du lot grâce au travail plutôt désordonné de Laure Prouvost, entendre qu'elle tire un peu dans tous les sens. C'est déjà ça. Je pensais que j'avais la dent dure avant d'en parler avec des habitués et de lire les compte-rendus à notre retour, les uns et les autres trouvant cette cuvée de la Biennale particulièrement ratée... Heureusement, la sculpture de Liu Wei (photo ci-dessous) à l'Arsenale Gaggiandre me fit penser agréablement à un ramassé du décor du film Les 5000 doigts du Dr T et les tableaux de la Nigérienne Nideka Akunylli Crosby au Pavillon central des Giardini nous remontèrent un peu le moral. J'étais évidemment attiré par les disques en terre glaise (?) du Libanais Tarek Atoui, aussi passionné par les arts plastiques que par les arts sonores...


Cette cuvée 2019 porte le titre May You Live In Interesting Times ! Si l'intérêt pour notre époque est si peu encourageant, est-ce parce qu'elle est particulièrement sinistre, avec des gouvernements réactionnaires se durcissant un peu partout sur la planète, le capitalisme devenant de plus en plus cynique, réduisant la culture à une peau de chagrin et ne favorisant que des arts mercantiles ? Les œuvres apparemment les plus engagées relevaient hélas d'un politiquement correct favorisant la bonne conscience.


Les expositions "off" ou les pavillons nationaux disséminés dans la ville recélaient malgré cela quelques belles surprises comme la Thaïlandaise Kawita Vatanajyankur ou le Cubain Carlos Quintana. Nous avons raté hélas les plus excentrées, parfois situées sur une île, à Murano ou San Clemente, mais nous avons trouvé facilement celles de la Taïwanaise Shu Lea Cheang axée sur le genre ou celle de l'Américaine Joan Jonas plutôt bavarde, son empathie pour les baleines l'entraînant loin de ses œuvres passées. On notera tout de même la présence importante d'artistes féminines, ce qui devrait permettre certaines ouvertures à l'avenir...


Même en une semaine nous étions loin d'être capables de voir tout ce qui était proposé d'art contemporain à Venise. Nous nous sommes rattrapés avec les valeurs sûres : Helen Frankenthaler au Palazzo Grimani, Georg Baselitz à la Gallerie dell’Accademia, Arshile Gorky à la Galerie internationale d’art moderne, Jannis Kounellis à la Fondation Prada (photo ci-dessus). Chacune mériterait un article entier, mais j'ai mon ménage à faire et mes instruments à travailler en vue des prochains concerts ! Nous avons profité d'un joli bonus dans cette marche forcée sous le soleil d'Italie et les ruelles encombrées, car en plus des passionnantes expositions qui y sont présentées, nous avons pu découvrir les palais extraordinaires qui les abritent et sont inaccessibles en temps normal. On devine le faste incroyable de ces demeures du temps du rayonnement de la ville alors que la plupart sont véritablement défraîchis, ce qui leur donne un charme fou évidemment, comme si Versailles était transformé en lofts et en squats, ce qui ne serait pas pour me déplaire, cassant l'image arrogante qu'il véhicule...


Puisque j'en suis à parler des lieux fameux et grandioses, je ne peux m'empêcher de rappeler les incontournables du temps passé, visites dont je ne pourrai jamais me passer à chaque séjour vénitien, car ces tableaux extraordinaires ne voyagent pas. Dès le premier jour nous avons cadré le plafond de la Scuola Grande de San Rocco avec les miroirs laissés sur un des bancs sans aucune sollicitation ni vague indication. Admirer ainsi les détails des peintures du Tintoret, renversées, permet de les découvrir sous un nouvel angle. Je m'étonne qu'aucun artiste contemporain ne se soit, à ma connaissance, emparé du procédé... La visite de la Gallerie dell'Accademia est tout aussi indispensable, surtout depuis que les neuf tableaux de la légende de Sainte Ursule de Vittore Carpaccio ont été rénovés ! Mais on peut aussi y contempler Bosch, Bellini, Giorgione, Mantegna, Tiepolo, Le Titien, Veronese et bien d'autres...


S'il ne fallait choisir qu'une chose à faire à Venise ce serait d'aller me recueillir à la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni pour les Carpaccio dont les cadres représentent pour moi l'ancêtre de la bande dessinée et du cinéma. Les drapés des vêtements, la présence naturaliste des plantes et des animaux, les mouvements et les hors-champs sont autant de merveilles. J'ai raconté ici ma première visite dans les années 70 alors que nous venions d'arriver et que les quais étaient sous la neige. Dans la petite salle qui abrite les exploits de Saint-Georges, Jean-André Fieschi et moi étions seuls avec un couple, "un monsieur qui semblait déjà âgé et une jeune femme. Nous l'avons reconnu, lui, mais nous n'avons pas osé bouger, nous aurions brisé le charme. Nous l'avons regardé s'éloigner, de dos, le long du canal. Tout était magique. Venise sous la neige, les peintures sur les murs, le dragon terrassé, le silence et l'absence, et Michelangelo Antonioni." Sous la chaleur moite de l'été, les Carpaccio nous ont ravis tout autant...

mardi 2 avril 2019

... comme la lune


Enfant j'étais souvent dans la lune. À ma mère qui me demandait ce que je faisais je répondais "Je rêve". J'en ai fait mon métier et mon sacerdoce. Il y a 50 ans, au premier pas de Neil Armstrong sur notre satellite, je vivais encore chez mes parents et je me souviens parfaitement du fantasme qu'avait rejoint cette prouesse. Nous avions été biberonné à Jules Verne et Hergé. À l'Idhec je découvrirai Méliès et Fritz Lang. En 1962 mon oncle Roger m'avait obtenu une dédicace de John Glenn qui doit traîner dans un tiroir. Les plus lourds que l'air m'ont toujours épaté, mais pour voyager dans l'espace nous devrions plus tard nous contenter de psychotropes !
Les avancées technologiques du XXe siècle ont probablement relégué le voyage dans la Lune à une banalité, voire inutilité. Ainsi l'exposition La Lune au Grand Palais, qui tourne autour alors que c'est le contraire, n'a pas su faire renaître l'émotion de mon enfance et de mon adolescence. Les œuvres choisies semblent uniquement reliées par la présence de l'astre en leur sein, comme des rimes graphiques puisqu'il n'en existe aucune, phonétique, avec les quatre lettres qui la composent. Ce petit rassemblement montre les limites des expositions thématiques, sortes d'auberges espagnoles sans queue ni tête. D'un certain point de vue le cylindre à la Cité des Sciences est autrement plus facteur de rêve dans sa simulation d'apesanteur. Cela n'a rien à voir évidemment. Mais qu'est-ce qui est à voir réellement de la Lune ou sur la Lune ? En révéler la face cachée grâce à des œuvres d'art était un pari difficile à gagner. Si "de deux choses lune, l'autre c'est le soleil", comme disait Jacques Prévert, j'étais franchement heureux de retrouver le plus printanier en sortant.


J'ai pensé que cette fois il y avait nettement plus de rêve, et même de réalité, dans la boutique du Grand Palais où les transpositions me touchaient, que ce soit par les livres, les films, les musiques et autres objets dérivés. Je n'ai rien acheté pour autant. J'avais survolé La Lune sans réussir à y alunir, espérant hélas retrouver la sensation que je n'ai jamais perdu au spectacle qu'elle nous offre toutes les nuits, nous renvoyant à notre petitesse et à notre vanité de penser sublimer la nature. C'est pourtant par l'art que parfois nous nous en approchons.

→ Exposition La Lune au Grand Palais, Paris, jusqu'au 22 juillet 2019

Illustration : Yinka Shonibare, Vacation, 2000 (Londres 1962, wax ho landaise imprimée sur coton textile, figures en fibre de verre, casques de verre, The Israel Museum à Jérusalem)

mercredi 20 mars 2019

Le Rouge aussi est de saison


L'exposition Rouge au Grand Palais, ce n'est pas la prise du Palais d'Hiver par les Gilets Jaunes malgré la proximité des Champs Élysées, mais l'exposition de la R.M.N. tombe à pic en ce printemps de révolte pour que nous nous posions encore et encore les questions qui nous tarabustent sur le renversement des pouvoirs injustes qui abusent de la force pour enrichir aujourd'hui comme hier une oligarchie arrogante prête à toutes les outrances, et sur les dérives que le pouvoir a de tous temps engendrées, sur les œuvres que les mouvements de l'Histoire suscitent, sur nos utopies et le moyen de les rendre belles et réelles. Tout cynisme est donc exclu de ces réflexions !


Les visions des artistes ont le mérite de sublimer le quotidien par une transposition poétique que l'on peut qualifier dans le meilleur des cas de révolutionnaire. C'est ainsi que ceux de la Russie de 1917 l'entendirent en cherchant à participer à la construction d'un nouveau monde qui s'affranchisse de l'ordre bourgeois, tant sur le fond que dans la forme. Les constructivistes abandonnèrent la peinture au profit du design, du graphisme, de l'architecture, du photo-montage ou du cinéma.


Or aujourd'hui comme hier les tentatives de révolutionner les méthodes d'expression, que ce soit par des gestes artistiques ou la manière d'envisager de nouvelles manières de lutter, sont chaque fois abandonnées par les politiques au profit de recettes éculées qui ne fonctionnent plus, sensées être mieux assimilées par les masses laborieuses. L'idée des ronds-points et des Actes de chaque samedi ne vient d'ailleurs d'aucun parti ni syndicat. Culturellement hélas ça ne suit pas. Les goûts de la majorité des journalistes dits de gauche vont vers des produits de grande consommation livrés déjà mâchés par l'industrie étatsunienne, et je ne parle pas de ceux de nos dirigeants plus préoccupés par l'économie et le profit que par le bien-être de leurs concitoyens, à savoir l'éducation sans laquelle la démocratie est un jeu de dupes.


Qu'apprenons-nous de l'Histoire ? Les premiers temps de la Révolution d'Octobre accouchèrent d'un foisonnement de créations artistiques inventives et d'idées généreuses, rapidement contrées par de nouveaux conservateurs, qui en fait n'avaient rien de nouveau puisqu'ils défendaient leur pré carré. Lénine ne s'était aperçu du monstre qu'il avait engendré que sur son lit de mort et Trotsky s'était déjà commis à Krondstadt. Ceux qui rêvaient sincèrement du communisme, idéologie formidable tant qu'elle n'est pas dévoyée, se heurtèrent à la réaction du réalisme socialiste. Le révisionnisme des staliniens tenta même d'effacer les plus ambitieux...


L'exposition Rouge a le mérite de présenter des œuvres des différentes périodes de 1917 à 1953, pour la plupart jamais montrées à Paris. J'aurais aimé comparer avec Paris-Moscou présentée au Centre Pompidou il y a exactement quarante ans, mais j'ai laissé son catalogue et ma mémoire derrière moi. De son Pur rouge de 1921 au Plongeon de 1934 Alexandre Rodtchenko est passé de l'abstraction radicale aux jeunes gens pleins d'allant sportif vantant les mérites du socialisme alors que les purges viennent de commencer. Qu'est-il resté des utopies scénographiques de Vsevolod Meyerhold après sa mort en prison en 1940 ? Est-ce l'histoire des illusions perdues ou ne faut-il jamais baisser les bras pour ne pas renier nos idéaux de jeunesse et mourir à petit feu ?


L'étonnante aventure de l'art est son pouvoir à tout sublimer. Le graphisme rouge et noir a marqué son époque, les photo-montages ont initié de nouvelles expressions, le cinéma documentaire est devenu inventif, les lignes droites ont modelé l'architecture tandis que le réalisme renouait avec les courbes des corps... Des extraits de films de S.M. Eisentein, Dziga Vertov et beaucoup d'autres cinéastes sont projetés ici et là. L'inventeur du Ciné-Œil et du Laboratoire de l'Ouïe avait tourné le premier journal filmé, développant les films entre deux étapes et les projetant au fur et à mesure que le train avançait. Cette participation à la vie quotidienne était un des axes privilégiés des artistes engagés dans la Révolution.


Sur les deux étages du Grand Palais vous rencontrerez Alexandre Deïnika, Vassili Kouptsov, Gustav Klucis, Alexandre Labas, Ivan Leonidov, Vladimir Maïakovski, Ousto Moumine, Alexeï Pakhomlov, Youri Pimenov, Mikhaïl Prekhner, Georgui Roublev, Alexandre Samokhvalov, Vladimir Tatline et bien d'autres artisans de cette grande époque... Comme toujours, la musique est hélas la grande oubliée du panorama de l'art. Sa reconnaissance est chaque fois en retard de plusieurs décennies sur les arts plastiques.


La scénographie de l'exposition était attendue. Elle fonctionne. Même la boutique est aux couleurs de la Révolution bolchévik ! J'en ai profité pour acquérir la nouvelle version des écrits de Vertov récemment parue aux Presses du réel sous le titre Le ciné-oeil de la révolution : Écrits sur le cinéma.


Je n'ai évidemment pas encore eu le temps de lire l'épais catalogue dirigé par Nicolas Liucci-Goutnikov et dont j'ignore la plupart des intervenants si ce n'est Jacques Rancière, mais l'objet mérite que je m'y plonge studieusement après cette visite très riche et passionnante, particulièrement pour moi qui travaille sur deux gros projets, l'un en Roumanie évoquant une utopie ayant tragiquement tourné à la dystopie, l'autre en Suisse inventant une fiction utopique après catastrophe planétaire en s'appuyant sur les merveilles du passé pour se reconstruire et renaître sous un ciel plus clément.
Au delà des œuvres exposées qui auront résisté à tous les volte-face de l'Histoire, Rouge interroge sans répondre, comment une idée aussi belle tourna au cauchemar...

→ Exposition Rouge, art et utopie au pays des soviets au Grand Palais à Paris jusqu'au 1er juillet 2019

Œuvres photographiées dans le cadre de l'exposition : Table de Rodtchenko pour jeu d'échecs pour le club ouvrier du pavillon de l'URSS à l'Exposition des arts décoratifs et industriels de Paris en 1925 / Reconstitution du dispositif scénique réalisé d'après les plans de Liuobov Popova pour Le cocu magnifique de Crommelynck mis en scène par Meyerhold en 1922 (gouache, bois, métal. Musée d'État du Théâtre Bakhrouchine de Moscou, 1967) / Le secours rouge international de Heinrich Vogeler (huile sur toile, 1924, Musée central d'état d'histoire contemporaine de Russie) et Vue de la première exposition internationale d'artistes allemands à Saratov en 1924-25 par A.V. Leontyev et V.V. Leontyev, Musée national d'art Radichtchev) / Les dix ans de la République Socialiste Soviétique d'Ouzbékistan, graphisme de Rodtchenko et Varvara Stepanova (exemplaire biffé par Rodtchenko, Moscou, Ogiz-Izogiz, 1935, coll. particulière) / Reconstitution par N. Koustov, Théâtre d'État Meyerhold de Moscou, de la maquette de Je veux un enfant ! de S. Tetrakov par El Lissitzky mis en scène de Meyerhold non réalisée en 1928 (bois, tissu, métal, verre organique, Musée d'État du Théâtre Bakhrouchine de Moscou, 1967) / Projets d'illustrations de Rodtchenko pour la première édition du poèmes de Vladimir Maïakovski À propos de ça (Pro èto) (Musée d'État Maïakovski) / Ouvrières de choc, renforcez les équipes de choc, maîtrisez la technique, augmentez le nombre de cadres de spécialistes prolétariens de Valentina Koulaguina (chromolithograhie, Moscou Ogiz-Izogiz, 1931, Bibliothèque nationale russe) / Sur le chantier de construction de nouveaux ateliers d'Alexandre Deïnika (huile sur toile, Moscou, 1926, Galerie nationale Tretiakov) / L'URSS est la brigade de choc du prolétariat mondial de Gustav Klucis (impression typographique sur papier, 1931, Musée national des arts de Lettonie)

lundi 18 février 2019

Fiesta Grafica à la Maison de l'Amérique Latine


Michel Bouvet saute de continent en continent à la recherche de graphistes qui partagent sa passion pour l'affiche. En novembre dernier il présentait à la Galerie Roi Doré à Paris Pologne, une révolution graphique dans le cadre du Mois du Graphisme qui s'était tenu à Échirolles. J'y croisai Michal Batory pour qui j'avais réalisé en 2000 le son de l'exposition Le Siècle Métro à la Maison de la RATP. Jeudi je retrouvais le graphiste polonais au vernissage de Fiesta Grafica à la Maison de l'Amérique Latine où je rencontrai également Étienne Robial. Plutôt qu'évoquer L'enragé, Futuropolis, Canal+ ou l'école Penninghen où il enseigne avec Michel Bouvet, nous échangeons maintes anecdotes sur mon camarade Bernard Vitet dont il avait acheté la maison dans le XVème arrondissement.


La nouvelle exposition de mon cousin est resplendissante. [ Nos mamans sont cousines germaines, mais nous avons découvert tardivement notre filiation alors que nous travaillions l'un et l'autre pour les Rencontres d'Arles de la Photographie. Michel en était le graphiste et l'affichiste, j'assumais le rôle de directeur musical des Soirées, sans que nous ayons fait le lien. Pourtant j'avais souvent entendu parler des Bouvet. Gérald, son grand-père, qui était donc le frère du mien, Roland, était inspecteur général de français ; il avait un jour rendu visite à ma classe alors que j'étais en 5e au Lycée Claude Bernard, j'en étais très fier et le prof ne mouftait pas ! Habitant alors Boulogne-Billancourt où il n'y avait aucun lycée, j'y étais rentré grâce à ses parents, Maryse et Maurice, tous deux professeurs de lettres, d'ailleurs présents jeudi. Aucun autre contact. Lui comme moi ne sommes pas très "famille", et en figurons probablement les deux moutons noirs, artistes à la fois iconoclastes et inconophiles ! ]


Côté images, vous serez comblés avec l'exposition Fiesta Grafica, sous-titrée Michel Bouvet & ses amis d'Amérique Latine. Il y a longtemps que Michel s'est entiché des Amériques, Sud et Nord. Sur les murs-cimaises vivement colorés sont accrochées les œuvres de nombreux artistes d'un continent dont les affiches ont toujours été hautes en couleurs, et fondamentalement liées à son histoire et à la politique. Autant dire qu'il y a de l'agit prop en pagaille, assumée avec une bonne dose d'humour.


La Brésilienne Bebel Abreu développe une poésie légère où flotte un joyeux érotisme ; le Mexicain Jorge (Dr.) Alderete est plus trash voire rock 'n roll, comme le collectif uruguayen Atolón de Mororoa il pratique la dérision ; chez un autre Mexicain, Benito Cabañas, on retrouve l'alliance entre la fête et la mort propre à leur pays ; le collectif argentin Gráfico Onaire fait référence au jaguar guarani avec des touches psychédéliques et Theo Constantin joue sur les contrastes du noir et blanc ; les affiches de la cubaine Idania del Río rappellent la bande dessinée ; le duo argentin El Fantasma de Heredia pratique un humour engagé corrosif ; le Brésilien Kiko Farkas travaille souvent pour des concerts ; la Colombienne Marta Granados est toute en figures géométriques ; l'Argentin Diego (Mono) Grinbaum fait du Brandalism en taguant ses photos de commande ; la Péruvienne Natalia Iguiñiz Boggio et le Brésilien Rico Lins jouent avec les typos, l'Équatorien Pablo Iturralde sur les contrastes, le Mexicain Germán Montalvo sur les déchirures, son compatriote Alejandro Magallanes est branché par les masques et la Paraguyenne Celeste Prieto par la musique ; la Cubaine Giselle Monzón travaille la sérigraphie... Pour finir, Michel Bouvet expose ses propres œuvres, petits et grands formats, une très belle rétrospective doublée d'une généreuse découverte d'affichistes, hommes et femmes, souvent jeunes, qu'il invite, promeut et défend depuis longtemps. Le sous-sol spacieux de la Maison de l'Amérique Latine abrite cette explosion de couleurs et de revendications tant artistiques que politiques, une véritable fête graphique.


→ catalogue Pologne, une révolution graphique, Michel Bouvet et Diego Zacharia, Éd. du Limonaire, 20€
→ catalogue Fiesta Grafica, Michel Bouvet & ses amis d'Amérique Latine, Michel Bouvet et Daniel Lefort, Éd. du Limonaire, 25€
→ exposition Fiesta Grafica, Michel Bouvet & ses amis d'Amérique Latine, Maison de l'Amérique Latine, jusqu'au 7 mai 2019

N.B.: ayant pour une fois oublié de prendre des photos j'ai emprunté celles du site IDBoox © d'Elizabeth Sutton

jeudi 22 novembre 2018

Michael Jackson : On The Wall au Grand Palais


En choisissant de présenter l'exposition Michael Jackson : On The Wall au Grand Palais, la R.M.N. vise Noël comme le feront les grands magasins avec leurs vitrines des grands boulevards. Il y a forcément un petit côté populiste à faire rentrer le monde de l'entertainment dans celui de l'art. Michael Jackson est bien évidemment une icône du XXe siècle, mais les artistes qu'il a inspirés renvoient tous au clinquant qu'Andy Warhol sut promouvoir parmi les premiers avec le pop art. Plutôt qu'un personnage influent sur son époque, il me semble que le chanteur synthétisa une pléthore de fantasmes ressassés par le rock'n roll. L'autoproclamé "King of Pop" fut un jeune prodige de la soul, un compositeur exceptionnel, un show-man ahurissant, mais aussi un de ces monstres pitoyables victime de l'image qu'il s'était imposée. En gommant la question du racisme, l'abus de drogues et les soupçons de pédophilie, l'exposition participe au mythe glamour d'une industrie du blanchiment. Le cadre doré de l'hagiographie ne produit alors que superficialité en évitant de creuser l'abîme, revers d'une médaille qu'il aurait été passionnant de révéler...


Les commandes de film faites aux trois chorégraphes français, Raphaëlle Delaunay, Jérôme Bel et François Chaignaud, sont plus symptomatiques de l'influence de Michael Jackson sur le public que sur les artistes accrochés, fussent-ils Keith Haring, Isaac Julien, David LaChapelle, Emma Amos, Isa Genzken, Jonathan Horowitz, Rashid Johnson, KAWS, Paul McCarthy, Grayson Perry, Faith Ringgold, etc. Ils et elles sont en tout une quarantaine. Le Moonwalk auquel s'exercent des cobayes filmés par Bel fait tout de même encore l'impasse sur le pas hérité d'Étienne Decroux et du mime Marceau, et probablement emprunté à Cab Calloway ou James Brown. C'est drôle, mais tout aussi pathétique que l'installation pour 16 écrans King (A portrait of Michael Jackson) de Candice Breitz où les re-recordings de 16 chanteurs amateurs sont rassemblés virtuellement pour constituer un chœur a capella reprenant l'intégrale de l'album Thriller. Il y a évidemment à boire et à manger dans ce genre d'expositions thématiques, que l'on prendra donc avec des pincettes, comme les petites fourchettes, couteaux et cuillères argentées ornant la veste commandée par Jackson au styliste Michael Lee Bush...


L'industrie du disque a besoin de héros pour vendre son fonds de catalogue. Comme Elvis Presley ou Ray Charles, les Beatles ou les Rolling Stones, Jimi Hendrix ou Jim Morrison, David Bowie ou, toute proportion gardée, Frank Zappa ! J'ai failli ajouter Che Guevara, mais m'aurait-on compris ? La Réunion des Musées Nationaux espère probablement attirer une jeunesse qui ne vas pas assez au musée, les quinquas nostalgiques et les curieux qui se demanderont bien ce que cette programmation a de commun avec Miró dont la rétrospective est exposée en même temps au Grand Palais. Si l'on peut s'échapper des monographies chronologiques et surfer sur la vague des thèmes capillotractés on regrettera alors la fermeture définitive de La Maison Rouge qui pendant 14 ans innova par son ouverture d'esprit et la révélation d'artistes qui devront se contenter désormais des galeries privées les plus curieuses de jeunes talents ou de vieux méconnus...

Michael Jackson : On The Wall, exposition au Grand Palais à Paris jusqu'au 14 février 2019

Illustrations : Andy Warhol Michael Jackson (acrylique et encre sur toile, 1984, The Andy Warhol Museum, Pittsburgh; Founding Collection, Contribution The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc.) / Michael Lee Bush Michael Jackson's "dinner jacket" (cuir et couverts, John Branca) / Todd Gray Dizz (deux tirages d'archive en couleur, cadres réalisés par l'artiste et cadres anciens, 2017, avec l'aimable autorisation de l'artiste et Meliksetian/biggs), Cape Coast and Nickel (tirage d'archive en couleur, cadres anciens, 2014, The Youngblood Collection), Cosmic Speakers (trois tirages d'archive en couleur, cadres réalisés par l'artiste, 2015, avec l'aimable autorisation de Joe et Alicia Russo)

mercredi 24 octobre 2018

La folle histoire du design aux Arts Décos


J'étais allé voir l'exposition du grand architecte et designer italien Gio Ponti dans la nef du Musée des Arts Décoratifs à Paris, mais c'est le nouveau parcours Design qui m'a fait le plus rêvé. J'ai toujours besoin des émotions les moins sages ! Or, du 3e au 8e étage se succèdent des objets et des meubles incroyables qui devraient susciter des vocations chez les plus jeunes. Le seul bémol, et il est de taille, est qu'il est évidemment interdit de tester le confort de ces fauteuils aux formes inattendues. Le design fait trop souvent fi de l'usage en privilégiant l'esthétique. Le succès nécessite leur accord. Si l'on n'a pas besoin de plonger des fleurs dans un vase pour en apprécier la beauté, on est souvent déçu d'avoir mal au dos après s'être enfoncé dans les coussins profonds d'un divan ananatomique...


De jeunes designers, comme cette fois Alexandre Benjamin Navet, dessinent un décor pour des pièces du musée. Me baissant simplement pour lire les cartels posés sur le sol afin de connaître les créateurs qu'il a choisis pour l'habiter, j'ai aussitôt déclenché l'alarme anti-vol. Voilà qui refroidit mon élan, me forçant à une distance qui de réelle en devient symbolique... Je cherchai néanmoins des idées de luminaires, frustré par les prix du neuf et les choux blancs du BonCoin. Car si les prix de ces pièces les rendirent de tous temps inabordables, il n'est pas interdit de s'en inspirer si l'on est un tant soit peu bricoleur !


Le Musée des Arts Décoratifs dévoile son nouvel écrin dédié au design en proposant un panorama unique de la création moderne et contemporaine des années 1940 à nos jours. Cliquez ici pour avoir un avant-goût des meubles, jouets, verres, papiers peints, etc. exposés. Vous découvrirez les créations de Jean Prouvé, Charlotte Perriand, Roger Tallon, François-Xavier et Claude Lalanne, Philippe Starck, Jasper Morrison, Iris van Herpen et tant d'autres qui ont marqué leur époque sans toujours hélas créer la mode ou révolutionner les us et coutumes...
Cherchant le travail des Italiens du groupe Memphis qui firent éclater les couleurs dans les années 80, je tombais évidemment sur la bibliothèque Carlton d'Ettore Sottsass, mon chouchou. À l'autre bout de la salle je me pris en photo dans les miroirs de la coiffeuse Plaza de Michael Graves. Il m'a semblé là avoir été aspiré par une bande dessinée de Joost Swarte, auteur de L'art moderne, dont je suis tout aussi fan.


Cette visite est une sorte de spectacle dont seuls des fantômes peuplent le décor. Tout comme les points de vue magnifiques sur Paris qu'offrent les fenêtres à tous les étages, sur les jardins des Tuileries de la rue de Rivoli au Panthéon, où les promeneurs ressemblent en contrebas à des ombres peintes... Énième raison d'aller à ce Musée, c'est à lui que Jean Dubuffet fit don d'un nombre important de ses œuvres dont quelques unes sont exposées lors de ce parcours hallucinant... J'avoue avoir un petit faible pour cette aile du Louvre que les cent lapins de notre opéra Nabaz'mob habitèrent pendant cinq mois lors de Musique en Jouets et dont je suis l'un des donateurs, ayant légué aux Collections Nationales ma propre Pâte à pet. Ce n'est pas une blague, même si l'on ne rit pas assez à mon goût dans les musées...

mercredi 3 octobre 2018

Miró au Grand Palais


À chaque exposition je me demande comment l'aborder pour ne pas réciter studieusement ma leçon, ce à quoi Wikipédia répond très bien. Je ne suis pas critique d'art et je risquerais d'écrire des bêtises ou tout simplement de ne pas être à la hauteur de celles ou ceux dont c'est le métier et que j'estime selon les cas. Avant de m'y coller, je lis néanmoins tout ce que je peux, mais je tente ensuite de l'oublier pour convoquer les émotions qui m'ont cueilli lorsque j'ai arpenté les salles les unes après les autres. Déjà je ne fais pas comme la majorité des visiteurs. Je file jusqu'à la sortie pour avoir une idée d'ensemble, puis je reviens sur mes pas. La chronologie inversée a toujours été mon mode d'approche de ce que je ne connaissais pas. Les œuvres de fin de vie en disent toujours plus long, débarrassées de tout un pathos devenu inutile et surtout sans le besoin de prouver quoi que ce soit. Mon troisième parcours s'attarde sur les pièces qui m'ont le plus marqué. Joan Miró n'est pas simple à aborder, justement parce qu'il l'est, simplissime. Entendre qu'au cours de sa carrière il n'aura cherché à conserver que l'indispensable. Un trait, une tâche, le fond, un cadre, sans se préoccuper d'être figuratif ou abstrait, une sorte de minimalisme qui contiendrait le grand tout. Le vide. L'homme face au cosmos. La poésie.
Peinture-poème («Photo : ceci est la couleur de mes rêves»), 1925, Huile et inscription à la main sur toile, New York, The Metropolitan Museum of Art, The Pierre and Maria-Gaetana Matisse Collection 2002


Le peintre avait commencé par s'inspirer des fauvistes, des cubistes et des surréalistes. Il s'en échappera grâce à son amour de la nature, en en explorant les détails. Combien de brins d'herbe a-t-il magnifié plus tard sous le microscope de ses toiles ? Est-ce l'artiste catalan qui nomma "détailliste" cette période ? J'en doute.
Nu debout, 1918, Huile sur toile, Saint-Louis (Missouri), Saint-Louis Museum, Friends Fund 1965
La Maison du palmier, 1918, Huile sur toile, acquise à l'origine par Ernest Hemingway, Madrid, Museo Nacional Centro da Arte Reine Sofia 1998


Aux belles reproductions photographiques fournies à la presse, je préfère prendre les œuvres dans le cadre scénographique des expositions. Pour plus d'informations, autant se reporter aux somptueux catalogues imprimés par la RMN. Plus on avance dans l'œuvre, plus le peintre dépouille ses sujets, il va à la moelle. Ou bien il s'enfonce dans le cosmos. De l'infiniment petit à l'infiniment grand, il n'y a qu'un pas pour le poète.
Peinture (Le cheval de cirque), 1927, Huile sur toile, Washington, Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Smithsonian Museum, don de la Joseph H. Hirshhorn Foundation 1972


J'ai découvert Miró à la Fondation Maeght en 1970. J'avais 17 ans. Au soleil couchant j'avais photographié sa fourche à Saint-Paul-de-Vence. Je me souviens aussi de son Labyrinthe. Les œuvres monumentales sont absentes du Grand Palais, elles ne peuvent voyager. Dix ans plus tard je visitai sa Fondation à Barcelone... En passant à la céramique et à la sculpture, Miró retrouve la terre, une matière que l'on retrouve sur certaines toiles qui ont peut-être influencé un autre Catalan, Antoni Tàpies...
Personnages, Sculptures-objets, 1950, Bronze, terre cuite et fer sur socle de bois, New York, Collection The Pierre and Tana Matisse Fondation
Au fond, Femmes et oiseau dans la nuit, 1947, Huile sur toile, New York, Calder Foundation / Peinture (Femme, lune, étoiles), 1949, Huile sur toile, coll. Particulière / Le soleil rouge, 1948, Huile et gouache sur toile, Washington D.C., The Phillips Collection acquis en 1951...


Les couleurs vives de ses bronzes peints ne seraient-elles pas des traces du futurisme italien ? Je reconnais quelque chose qui me plaît tant dans le Groupe de Memphis... Le collage d'objets rappelle plutôt Max Ernst... Miró a beau être très personnel, ne ressembler à personne, ses poèmes plastiques trouvent parfois leurs rimes dans les œuvres des amis...
Monsieur et Madame, 1969, Bronze peint (fonte à la cire perdue), Saint-Paul, Fondation Marguerite et Aimé Maeght
Jeune fille s'évadant, 1967, Bronze peint (fonte au sable), coll. particulière
Le vol de l'oiseau par le clair de lune, 1967, Huile sur toile, Monaco Nahmad Collection
Femme assise et enfant, 1967, Bronze peint (fonte à la cire perdue), Saint-Paul, Fondation Marguerite et Aimé Maeght


Devant deux Bleus (1961) du Centre Pompidou, je surprends le commissaire de l'exposition Jean-Louis Prat en grande discussion avec le petit-fils de l'artiste. C'est évidemment le bleu du ciel. Cieux diurnes. Cieux nocturnes. Et puis il y a cette petite tâche rouge que l'on retrouve partout. Un caillou, un trou, un signet, un souvenir ? Or de quoi est fait un caillou ? Où mène un trou ? De quoi se souvient-on et pourquoi ?


Sur le nez d'un phoque ce serait un ballon rouge. Eh non, c'est un soleil et c'est une femme qui le regarde. Il y a forcément aussi un cousinage avec l'ami Calder rencontré à New York... En vieillissant les artistes vont souvent à l'essentiel. C'est ce qui m'intéresse dans les derniers films des grands cinéastes comme Dreyer, Sternberg, Ford, Buñuel, Hitchcock, Visconti...
Oiseau solaire, 1966, Bronze (fonte au sable), Palma de Majorque, Fondació Pilar i Joan Miró a Mallorca, coll. particulière
Danse de personnages et d'oiseaux sur un ciel bleu. Étincelles, 1968, Huile sur Toile, Paris Centre Pompidou en dépôt au Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole
Femme devant le soleil I, 1974, Acrylique sur toile, Barcelone Fondation Joan Miró


S'il y a toujours quelque chose de ludique chez Miró, cela ne l'empêche pas d'être révolté par la folie humaine, que ce soit la guerre d'Espagne en 1936 ou l'exécution de l'anarchiste Salvador Puig Antich en 1974. La peinture coule. Il peint sur une peau de vache, lacère une toile et la brûle, cherchant sans cesse à repousser ses limites, quelque chose d'absolu qui replace l'humain dans un contexte cosmogonique... N'est-ce pas le rôle de l'artiste de jouer avec les échelles et les perspectives ?
Femme debout, 1969, Bronze peint (fonte au sable), coll. particulière
Toile brûlée II, 1973, Acrylique sur toile coupée et brûlée, Barcelone Fondation Joan Miró, coll. particulière

Miró au Grand Palais, Galeries nationales, exposition jusqu'au 4 février 2019

mercredi 12 septembre 2018

Alphonse Mucha au Musée du Luxembourg


Je découvris Alfons Mucha à Maule en 1975 chez l'écrivain Claude Ollier qui possédait un extraordinaire ouvrage à la gloire des biscuits LU. L'artiste tchèque avait dessiné des boîtes en métal pour Lefèvre-Utile qui me faisaient rêver autant que les gâteaux qu'ils avaient contenus, flattant naturellement ma gourmandise pâtissière et mes goûts tarabiscotés pour tout ce que j'assimilais au baroque.


Le Musée du Luxembourg expose le représentant le plus célèbre de l'Art Nouveau. Né en 1860 en Moravie, l'illustrateur s'installe à Paris en 1887, fait plusieurs voyages aux États-Unis avant de retourner à Prague où il meurt en 1939 après avoir été arrêté et interrogé par la Gestapo pour son nationalisme affirmé et sa participation active à la franc-maçonnerie. Les cimaises peintes au couleurs de ses œuvres (bleu clair ou sombre, mauve et violet, gris et rouge foncés...) font ressortir ses affiches, lithographies, pastels, aquarelles, toiles, etc. L'élégante scénographie de l'Atelier Maciej Fiszer nous plonge ainsi dans une époque marquée par les écrits de Zweig, Musil, Kafka ou Schnitzler, mon préféré avec le documentariste Sigmund Freud, qui me sont aussi précieux que Mahler, l'École de Vienne ou Leoš Janáček.
À la sortie, je traverse la librairie qui déborde de produits dérivés, à nous faire croire qu'il s'agit du bouquet final, et en repars avec un triple CD de Nathalie Joly interprétant les chansons de la mordante et caustique Yvette Guilbert, pionnière absolue du parlé chanté, ancêtre du sprechgesang et du slam ! Elle incarne la version française de cette époque où Paris acquérait sa légende, ville lumière et refuge des artistes, des exilés et des amoureux. Les temps ont bien changé sous les coups de butoir de la réaction qui a oublié que c'était justement son aspect cosmopolite qui avait accordé à notre capitale (avec un e final, que l'on ne se méprenne pas !) son aura magique.


Comme dans presque toutes les expositions, les salles tentent de suivre la chronologie (Un bohémien à Paris, Le cosmopolite, Un inventeur d'images populaires), puis abordent les intentions de l'artiste (Le mystique où se devinent quelques ectoplasmes, Le patriote avec L'épopée slave projetée sur écran panoramique, Artiste et philosophe teinté d'humanisme pacifiste). Pourtant, en admirant son travail pour le papier à cigarettes Job, les fleurs de pavot de ses éventails et les volutes psychédéliques de son art nouveau qui ont tant influencé les graphistes pop des années 1960, je me suis demandé si Alfons Mucha n'avait pas tâté des substances qui font voyager loin !


De même, ses vitraux m'ont rappelé à quel point Alfons Mucha avait marqué les dessinateurs de bande dessinée comme Philippe Druillet ou Moebius. Si son "art nouveau" marqua le début du XXe siècle il servit également d'inspiration à un renouveau de l'art appliqué chez les graphistes "rococo" de la seconde moitié de ce même siècle.



Alphonse Mucha, exposition au Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard à Paris, jusqu'au 27 janvier 2019

jeudi 16 août 2018

Tout ou Rien


Tout le mois d'août le compositeur, clarinettiste-saxophoniste, Antonin-Tri Hoang est en résidence à L'Office, Croix de Chavaux à Montreuil. Il en profite pour organiser des évènements impromptus comme un concert pour synthétiseurs auquel il m'a convié pour un duo improvisé le vendredi 24 à 18h. Il sera aux commandes d'un système modulaire qu'il a assemblé. Je viendrai avec un Lyra-8 russe, un Tenori-on japonais et l'unique exemplaire du JJB64 qu'Éric Vernhes avait inventé pour moi à l'occasion de mon anniversaire et qui fonctionne sur une machine dont les pièces et le montage viennent probablement de Chine. Notre échange aura-t-il pour autant des saveurs exotiques ? Il y aura une autre partie à ce concert-surprise décidé hier, mais nous n'en savons encore rien à l'heure actuelle...
On peut néanmoins annoncer que le lendemain à 20h Antonin-Tri Hoang sera en duo avec la pianiste Ève Risser qui exposera aussi ses dessins, à partir du 26 le quatuor de clarinettes Watt sera en résidence avec la compositrice Elsa Biston débouchant sur un concert le 28, le 31 à 18h FakeBooks (A-T. Hoang, Th. Cellier, S. Darrifourcq et leurs invités) jouera à l'occasion du dévernissage de l'installation de Marie-Christine Gayffier, parce qu'il n'y pas qu'à entendre, il y a aussi à voir ! Mais quantité d'autres évènements sont à prévoir d'ici là... Par exemple, vendredi 17 à 21h30, le concert de Richard Comte, A-T. Hoang, Linda Olah, Kenny Ruby, Jakob Warmenbol sera accompagné par un diaporama...


Dans le programme publié au début de l'été Hoang écrivait : "Depuis quelques temps, je m’aperçois qu’il se passe quelque chose a Paris au mois d’août. Ou
 plutôt il ne s'y passe rien. Donc il s'y passe tout : croiser des connus ou inconnus qui ne regardent
 pas l’heure, donner des rendez-vous pour dans 15 minutes, marcher au milieu des rues, faire de 
la musique sans but avec des musiciens rencontrés la veille. Une dérive qui s'interrompt toujours
 trop tôt, vers la fin août. Fin de la grande vacance. Donner à cette dérive un point de chute : l’Office,
 un bâtiment fascinant, fermé et ouvert, caché et à nu, l'esprit de Croix de Chavaux y résonne au 
grand jour. J’aimerais le transformer en aquarium à axolotl, et qu'y défilent tous ceux qui n'ont rien
 à faire, des artistes Bartleby. Parce que le mois d'août est le seul moment dans l'année ou des gens
 sont disponibles, à Paris. Malheureusement, comme on ne peut empêcher complétement des
 projets de naître sitôt qu'on ouvre un espace, quelques collaborations se dessinent, mais je veux 
garder les possibilités ouvertes, donner la priorité à la dernière minute avec réservation impossible."


La résidence Tout/Rien est enveloppée par une très belle et malicieuse installation, Rien/Tout, de Marie-Christine Gayffier. La plasticienne y joue sur les mots de tout ou rien qui, dégoulinant sur les murs, dessinent des phrases, se transposent en peinture, en photos, en vidéo... Un drapeau rouge flotte sur ces revendications picturales, ombre d'une époque ancienne qui se projette enfin sur l'avenir. Derrière un rideau, rouge aussi évidemment, une pièce secrète abrite des boîtes lumineuses où là encore on peut choisir entre tout ou rien, sachant bien entendu que l'un ne va pas sans l'autre, question de temps si à défaut d'espace. De même que la plasticienne a récupéré des graffiti ici et là, les visiteurs peuvent accrocher leurs réflexions derrière les vitres de cet étrange local situé à un endroit névralgique d'une ville toujours en mutation.

Tout/Rien à L'Office (ancien Office du Tourisme), 1 rue Kléber, Croix de Chavaux, Montreuil (ligne 9 - sortie 4), tous les jours de 15h à 20h (programme mis à jour régulièrement ici)

P.S.: 1ère partie solo de la harpiste Laura Perrudin qui ne jouera, elle aussi, que d'instruments électroniques ! Et Antonin et moi serons rejoints par ses invités, soit la pianiste Ève Risser et le saxophoniste (alto et sopranino) Sol Lena-Schroll qui interviendront lors des plongées dans le passé pour lesquelles il a composé des petites séquences inspirées par la musique de Bernard Herrmann pour Vertigo !

lundi 18 juin 2018

L'envol ou le rêve de voler


Comme beaucoup d'enfants j'ai rêvé que je volais, à tel point que longtemps je me suis demandé si je ne l'avais pas fait en crise somnambulique. Je me souviens en effet parfaitement de la technique employée. Comme beaucoup de choses que l'on maîtrise à force d'efforts et de concentration, j'arrivais à léviter et à m'envoler à la verticale comme si j'avais des fusées à réaction sur le dos. C'est une sensation troublante. Était-ce préjuger de mes forces comme de croire que je pourrais nager jusqu'aux îles des Glénans ? Il m'a fallu essayer plus d'une fois de reproduire cet envol pour me convaincre que j'avais rêvé. Mais la nuit suivante le doute se réinstallait ! De Freud à Jung les interprétations varient, bien qu'il s'agisse toujours d'évasion. Dès mon premier voyage en avion en 1963, les plus lourds que l'air m'ont fait réfléchir et il aura fallu un baptême en deltaplane avec départ à skis pour que je réalise le fantasme partagé par tant d'entre nous, et dont certains sont exposés à La Maison Rouge jusqu'au 28 octobre. Ainsi, devant le vélo-hélicoptère de Gustav Mesmer, j'ai demandé à Antoine de Galbert, qui fermera définitivement son lieu à cette date, de mimer lui-même son rêve d'envol...


Avec les trois autres commissaires, Barbara Safarova, Aline Vidal et Bruno Decharme, il a rassemblé plus de 150 œuvres du XXe siècle jusqu'à nos jours, art moderne et contemporain, brut et ethnographique, pour illustrer le thème de cette ultime exposition à La Maison Rouge, histoire peut-être de prendre son envol vers de nouvelles aventures. On croisera ainsi aussi bien une aile et un Nijinski de Rodin que des masques africains, Bird of Quevada de Peter Witkin et Der Friedens Habich de Friedrich Schröder Sonnensterne (photo ci-dessus), des extraits cinématographiques de La Dolce Vita de Fellini, du Voyage dans la lune de Méliès et de la danse serpentine de Loïe Fuller, des planches de Windsor McKay et Moebius, l'Opus incertum de Didier Faustino qui invite le visiteur à retrouver la position exacte du Saut dans le vide d'Yves Klein, un Spoutnik russe CCCP 2800 km à l'heure d'André Robillard et plusieurs Rebecca Horn, etc.


On peut admirer au plafond les chorégraphies de Heli Meklin, Angelin Preljocaj, Julie Nioche ou la compagnie Non Nova, allongés sur un matelas incliné, ou déambuler dans la scénographie de Zette Cazalas qui a évité autant que possible de cloisonner l'espace. Il y a des transparences, des miroirs et des trous dans les murs. Si le catalogue classe les œuvres selon les thématiques Utopies, Ascensions, Machines, Esprits, Chimères, Extases, Danses, Exploits, Science-Fiction, O.V.N.I., Topographies, Accidents, Élévations, Animisme, tout est habilement mélangé dans l'exposition...


Derrière les récents Hometown Sky Ladder de Cai Guo-Qiang, poudre à canon sur papier, et la capsule en bois Walden to Space - Chapter 11 / The Hut de Stéphane Thidet se cache Luna de Fabio Mauri où nos pieds s'enfoncent dans les billes de polystyrène comme si nous marchions sur la Lune...


Le son est présent, avec, par exemple aussi, un extrait d'Envol de Pierre Henry diffusé par deux casques en haut de quelques marches où est posé un coussin noir. J'ai évidemment pensé à notre spectacle Jeune fille qui tombe... tombe d'après Dino Buzzati qu'Un Drame Musical instantané enregistra pour le label in situ avec Daniel Laloux, ainsi qu'à la pochette du CD Sous les mers ! J'ai un petit faible pour celles et ceux qui se jettent dans le vide. Là encore je me souviens de mes sauts du haut d'un plongeoir de 11 mètres en Allemagne ou d'un peu moins haut dans le Lake Powell. Il m'a toujours fallu du temps pour me lancer. La chute, pourtant très courte, semble assez longue pour lire deux pages du Monde.


J'adore les mélanges de styles et d'origines dont La Maison Rouge s'était faite pratiquement une règle, à l'instar des exploits de Jean-Hubert Martin, où Henry Darger et Prophet Royal Robertson croisent la route de Jules-Étienne Marey et Philippe Ramette. Mon goût pour le cinéma me pousse également vers les installations qui ont sur moi un pouvoir dramatique immersif comme les délires extraterrestres de Chucho ou How To Make Yourself Better d'Ilya et Emilia Kabakov. Mais j'ai raté la vidéo instantané#partitura-sparizione de Fantazio qui, de plus, est exceptionnellement absente du catalogue publié par Flammarion dans lequel Jérôme Alexandre, Marie Darrieussecq, Bruno Decharme, Anaïd Demir, Bertrand Méheust, Philippe Morel, Antoine Perpère, Corinne Rondeau, Barbara Safarova, Olivier Schefer, Didier Semin, Béatrice Steiner, Aline Vidal étalent leurs plumes.


Il fallait bien une chute. Si le vol d'Icare est devenu une réalité banale avec les débuts de l'aviation, beaucoup continuent de s'y casser le nez. Comme nos jeunes filles qui tombent, comme les 56 Klein Helikopter de Roman Signer dont le crash me rappelle un de nos projets de l'année prochaine, La sorcière de Pierre Joseph s'est écrasée tout au fond de La Maison Rouge, l'encre noire se transmuant en sang. L'histoire se termine ainsi. Pour qu'une autre puisse commencer.

L'envol ou le rêve de voler, exposition, La Maison Rouge, jusqu'au 28 octobre 2018

vendredi 15 juin 2018

La Pop Music en images


Lorsque le graphiste et affichiste Michel Bouvet, commissaire de l'exposition Pop Music 1967-2017 à la Cité Internationale des Arts avec Blanche Alméras, était adolescent, en France nous appelions pop music ce que l'on nomme aujourd'hui le rock. Étymologiquement, pop signifie populaire, et pour un Américain, la pop music c'est plutôt les variétés. Les traductions sont souvent des trahisons, mais c'est ainsi. Ici nous étions pop.
Comme le jazz après la Première Guerre Mondiale, le rock'n roll allait envahir le monde après la seconde, et la pop s'installerait définitivement comme le courant populaire majeur du XXe siècle avec l'engouement pour les britanniques Beatles et Rolling Stones, puis outre-Atlantique avec le Summer of Love de 1967 sur la côte ouest des États Unis, le long du Pacifique. Peace and Love allaient devenir nos nouveaux mots d'ordre après ceux, plus mordants, du mois de mai à Paris. L'été ensoleillé était donc au Flower Power, et les graines que j'avais rapportées de San Francisco donnèrent naissance sur mon balcon à des plantes qui font rire. J'ai raconté ce voyage initiatique dans mon roman augmenté USA 1968 deux enfants. J'avais 15 ans et ma petite sœur 13, et pendant trois mois nous avons fait seuls le tour des États Unis, une aventure incroyable. J'avais ainsi assisté aux concerts du Grateful Dead, Kaleidoscope et It's A Beautiful Day au Fillmore West, et les affiches collectées sur place avaient longtemps orné les murs de ma chambre, éclairées la nuit à la lumière noire.


Mon cousin Michel (nos grand-pères étaient frères) a gardé ses cheveux longs alors que j'ai coupé les miens en 1981. Jusqu'à cette année-là je n'avais rencontré pratiquement personne à Paris qui portait comme moi le catogan touffu. Je suis passé par les mocassins indiens, les bottes de cow-boy, les sabots et les sandales, les pattes d'ef et les tuniques à fleurs, les colliers avec signe de la paix ou le A d'anarchie, des pantalons de clown et des sarouels, et parfumé au santal mystique (santal+citron). Mes experiences suivaient l'adage de Henri Michaux "Nous ne sommes pas un siècle à paradis, mais un siècle à savoir" et je n'ai jamais renié mes idées libertaires et collectivistes. Michel est passé de la musique au graphisme et moi du cinéma à la musique. Je me suis toujours intéressé au rôle de la musique face aux images tandis que mon cousin s'interrogeait sans cesse sur le pouvoir des images sur la musique. Destin croisé de deux outsiders dans une famille de littéraires qui se retrouvèrent aux Rencontres d'Arles de la Photographie, lui en charge de toute l'identité visuelle et moi comme directeur musical des Soirées ! Je suis allé à son exposition, produite par le Centre du graphisme d'Échirolles, vêtu de mille couleurs ; il était tout en blanc, tranchant avec le noir de rigueur des graphistes et des architectes. Autour de lui étaient accrochées 1300 pochettes de disques, quantité de photographies et d'affiches plus pop les unes que les autres.


Chacun, chacune ne peut s'empêcher de reconnaître sa discothèque, et découvrir les disques qui nous avaient échappé. J'admire celles du Dead de Gary Houston et au dernier étage j'écoute la version inédite de vingt minutes de Light My Fire par les Doors qu'Elliott Landy a accompagnée d'improvisations vidéo filées sur les toiles du Musée d'Orsay. Son portrait de Bob Dylan orne la couverture du célèbre album Nashville Skyline de 1969. Dans le catalogue de l'exposition publié par les Éditions du Limonaire on retrouve les textes des cartels qui rappellent l'historique de chaque artiste, comme un petit dictionnaire de 50 ans de musique plutôt électrique. Petit dictionnaire de tout de même 400 pages, un pavé où sont reproduites également les photographies de Renaud Montfourny et Mathieu Foucher ainsi que les travaux graphiques de Form Studio, Jean-Paul Goude, LSD STU DI O Laurence Stevens, Malcolm Garrett, StormStudios, Stylorouge, Vaughan Oliver, Big Active, INTRO Julian House, Laurent Fétis, M/M (Paris), Andersen M Studio, Matthew Cooper, The DESIGNERS REPUBLIC, Hingston Studio, Zip Design... N'allez pas croire non plus que la pop s'est arrêtée aux USA, à la Grande-Bretagne et à la France ; l'Afrique du Sud, l'Allemagne, l'Australie, la Belgique, le Canada, la Colombie, le Danemark, la Grèce, l'Irlande, l'Islande, la Suède, la Turquie sont représentés. Rien d'étonnant dans cette Cité Internationale des Arts qui rassemble une centaine de nationalités parmi ses 288 résidents... L'exposition se termine d'ailleurs en s'ouvrant aux travaux des étudiants de Penninghen où Michel Bouvet enseigne, variations sur le titre "Pop Music".


Il est évident que certaines des pochettes exposées sont de véritables œuvres d'art, fussent-elles devenues objets manufacturés par la magie de la reproduction mécanique. Les artistes n'ont pas toujours conscience de l'importance de l'image qui accompagne leur musique, mais nombreux ont cherché l'adéquation ou du moins l'accroche graphique qui donne envie d'écouter ce que l'on ne connaît pas encore. Je me souviens avoir acheté à leur sortie le premier Silver Apples, In-A-Gadda-Da-Vida d'Iron Butterfly, Strictly Personal de Captain Beefheart, Electric Storm de White Noise, le Moondog chez CBS, The Academy In Peril de John Cale, uniquement sur leur pochette. Comme souvent lorsque les expositions sont très denses j'y replonge par le biais du catalogue, confortablement allongé sur mon divan...

Pop Music, 1967-2017, Graphisme et musique, exposition à la Cité Internationale des Arts, 18 rue de l'Hôtel-de-Ville, 75004 Paris, du mardi au dimanche (14h-19h) jusqu'au 13 juillet 2018, entrée gratuite
→ catalogue de l'exposition, Ed. du Limonaire, 29€

vendredi 27 avril 2018

Les catacombes avec les yeux de l'enfance


Hier jeudi je suis retourné visiter les catacombes Place Denfert-Rochereau, mais cette fois avec une petite fille de 10 ans qui a le nez dans Harry Potter chaque instant qu'elle peut y consacrer. La semaine dernière avec ses grands-parents elle avait vu le London Dungeon à Londres, sorte de musée de l'horreur appartenant au même groupe que Madame Tussauds. Mais cette fois-ci les squelettes sont réels ! Pensez-vous que cela fasse la moindre différence lorsque le monde est encore onirique et que l'on se souvient de ses rêves avec une précision de scénariste ? L. a donc vécu l'expérience en aventurière, comme si le royaume des morts s'appelaient ici catacombes... J'ai emprunté ses mots pour raconter notre visite.
La cascade des 130 marches qui mènent 20 mètres sous l'avenue Montsouris donne le tournis. Dans le tunnel étroit le sol est parfois boueux, suite aux ruissellements de la surface, mais plus loin un puits indique que l'on est probablement proches d'une nappe phréatique. Ailleurs il est sec avec de petits cailloux. Une trace de peinture noire servant jadis à se repérer dans le labyrinthe suit le plafond martelé comme des vagues. Des portes grillagées empêchent de s'évader du parcours et de se perdre comme cela est arrivé dans le passé. Les galeries où sont enterrés les restes des parisiens exhumés des cimetières de la capitale, détruits pour insalubrité, mais aussi pour faire place à la spéculation immobilière et aux travaux du Baron Haussmann, sont souvent tortueuses. Des briques écartées semblent s'ouvrir sur quelque endroit secret. Dans une salle où sont accrochés des panneaux explicatifs, L. scrute la maquette d'un ancien cimetière avec des petits squelettes empilés. Au-dessus de la porte qui mène à l'ossuaire est inscrit : "Arrête, c'est ici l'empire de la mort." Des extraits de textes et de poèmes en français ou en latin ponctuent le chemin qui mène à la lumière après ce voyage au royaume des ombres. L., n'appréciant guère que des visiteurs écrivent des tags au feutre noir sur certains crânes, trouve que c'est aussi déplacé que si on le faisait sur mon propre front ! Dieu est souvent évoqué. Les nombreuses victimes des combats de la Révolution Française sont regroupées. Les dates gravées dans la pierre indiquent l'année où l'ossuaire de tel ou tel cimetière a été déménagé dans ces anciennes carrières, de la fin du XVIIIe jusqu'au milieu du XIXe siècle. Les milliers d'os et de crânes agencés les uns sur les autres forment des dessins, cœurs et croix. Les crânes semblent avoir les joues qui tombent. C'est très mystérieux, un grand cimetière artistique, dit-elle, qui lui donne l'envie d'aller fouiller...
Après quelques pauses pour souffler pendant la remontée, nous débouchons sur une boutique qui n'existait pas avant la nouvelle sortie avenue René Coty. Les marchands du temple ne ratent pas une occasion, d'autant que le choix de livres et de gadgets est plutôt sympathique. Les crânes mexicains peints ou recouverts de perles rappellent à L. Coco, l'excellent film d'animation sorti récemment et dont le sujet est justement la mort, mais du point de vue mexicain. Aucune morbidité, mais une fête aux couleurs explosives, sentiment qu'elle perçoit dans les catacombes comme un acte plus artistique que social. L'immersion tient donc ici plus de l'aventure que du recueillement. Cela explique la fréquentation touristique délirante, en augmentation constante, occasionnant souvent des attentes de trois heures avant de pouvoir s'enfoncer. De mon côté je pense au Trou de Jacques Becker, récit d'une évasion de la prison de la Santé qui est à deux pas, un film d'une modernité incroyable, et j'ai envie de me replonger dans l'Atlas du Paris souterrain et dans le catalogue de l'exposition de Jean-Hubert Martin, La mort n'en saura rien, sur les reliquaires d'Europe et d'Océanie. Une certaine euphorie se dégage du temps qui passe. L. se projette des milliers d'années dans le futur, imaginant que des touristes passent un jour devant ses restes sans connaître son nom, ni son histoire. Nous ne faisons que passer.

mercredi 4 avril 2018

L'outil robot au Grand Palais


J'espérais découvrir des mises en scène de robots par des artistes visionnaires, mais l'exposition du Grand Palais promeut essentiellement des artistes se servant de la robotisation comme outil. Cette inversion capitale fournit des réponses cruelles aux questions qu'expose d'emblée la commissaire Laurence Bertrand Dorléac : "Qu'est-ce qu'un artiste ? Qu'est-ce qu'une œuvre ? Que peut bien faire un robot que ne peut pas faire un artiste ? S'il est doté d'intelligence artificielle, un robot a-t-il de l'imagination ? Qui décide : l'artiste, l'ingénieur, le robot, la regardeuse, le regardeur, tous ensemble ? Peut-on parler d'une œuvre collective ?" Ces interrogations nous renvoient hélas des années en arrière, sentiment que procurent les œuvres choisies, pour la plupart datées dans une préhistoire de l'art numérique alors que l'on aurait pu espérer un peu plus d'audace face à cette confusion mêlant l'art cinétique de Nicolas Schöffer, l'art vidéo de Nam June Paik, les machines de Jean Tinguely, l'UPIC de Iannis Xenakis, les œuvres interactives initiées par les CD-Roms avant de s'étendre aux installations tel Les Pissenlits d'Edmond Couchot et Michel Bret ou les fleurs exotiques de Miguel Chevalier par ailleurs conseiller artistique de l'exposition, la récupération et la transposition des données Internet par Ryoji Ikeda ou Pascal Dombis, les simulations de paysages 3D de Joan Fontcuberta, etc. Or chacune de ses voies s'est depuis largement développée grâce à des nouvelles générations d'artistes qui mériteraient d'être mis en lumière plutôt que les sempiternels artistes que la presse paresseuse rabâche depuis des lustres.


Reprenons. Je livre ici quelques réponses personnelles qui mériteraient évidemment développement et débat. Ainsi "Qu'est- ce qu'un artiste ?" Si c'est refuser le monde en en proposant de nouveaux, trop nombreux suivent la mode au lieu de la créer. De nos jours on confond donc souvent les installateurs de vitrines de grands magasins (Koons, Murakami et ici Peter Kogler ou les colonnes de Michael Hansmeyer qui rappellent surtout le Palais des Glaces du Musée Grévin...) aux artistes habités. Qu'est-ce qu'une œuvre ? Une vision, changement d'angle, point de vue personnel... Le processus ne peut se substituer à l'émotion qu'elle procure, que ce soit dans la beauté des choses ou la provocation qui nous oblige à repenser nos repères. Human Study #2 La grande vanité au corbeau et au renard de Patrick Tresset se moque bien des gribouillages des robots traceurs de Leonel Moura. Que peut bien faire un robot que ne peut pas faire un artiste ? Est-ce bien raisonnable de mythifier l'outil comme s'il se substituait à l'urgence de l'artiste ? S'il est doté d'intelligence artificielle, un robot a-t-il de l'imagination ? Comme face à toute machine, oublie-t-on qu'un homme ou une femme a programmé la machine selon des règles humaines dont il a hérité et qu'il ou elle perpétue ? Qu'est-ce que l'imagination, si ce n'est un acte de révolte ? Aucune des machines présentes ne répondait pourtant à un quelconque refus du contrôle, s'affranchissant de ses programmeurs... Qui décide : l'artiste, l'ingénieur, le robot, la regardeuse, le regardeur, tous ensemble ? Cette question épineuse révèle la hiérarchie sociale qui guide le monde des arts depuis toujours. L'artiste conçoit et réalise souvent. L'ingénieur prête son concours. Le regardeur ou la regardeuse s'approprie l'œuvre. Le robot n'est là rien d'autre qu'un outil, comme le pinceau, l'ordinateur ou l'imprimante 3D. Trop d'œuvres contemporaines ne sont que des démonstrations techniques superficielles auxquelles il manque la nécessité. Cocteau disait d'ailleurs que certains s'amusent sans arrière-pensée. Peut-on parler d'une œuvre collective ? La réponse n'existe que dans le partage de l'imaginaire. Encore une fois, il ne faut pas confondre l'art et la technique qu'il emploie.


Les choix de l'exposition Artistes et robots, répartis en trois sections, La machine à créer, L'œuvre programmée, Le robot s'émancipe, m'ont donc paru très arbitraires, coïncidant avec la sélection convenue de toujours les mêmes artistes au détriment de quantité d'autres exclus par le manque de curiosité des curateurs. Tout est terriblement daté. On aurait pu aussi bien montrer des automates des siècles passés. Tant d'artistes multimédia, de compositeurs de musique assistée par ordinateur, de bricoleurs de formes auraient mérité d'être présents. Quel lien réunit la trentaine qui ont été choisis au détriment de tant de créateurs actuels attirés par les nouveaux médias ? L'arbitraire est plus tolérable lorsqu'il est explicite. Mes réserves ne m'empêchent pas d'apprécier l'humour critique de Nicolas Darrot ou les effets spéciaux du cinéma hollywoodien. Mais je suis sorti frustré, avec un sentiment d'usurpation que seul procure le marketing qui gangrène gravement le monde des arts.

Artistes et robots, exposition au Grand Palais, Galeries Nationales Clémenceau, jusqu'au 9 juillet 2018

mardi 3 avril 2018

Freeing Architecture par Jun'ya Ishigami


À mon arrivée à la Fondation Cartier pour l'art contemporain, apercevant les grandes maquettes blanches, je me suis un peu inquiété sur le contenu de l'exposition du jeune architecte japonais Jun'ya Ishigami. Il fallait simplement que je m'enfonce au sous-sol jusqu'à la salle de projection pour comprendre le fond de la question. Quarante et une minutes plus tard, j'étais à même d'apprécier le travail utopiste de l'architecte. Serait-ce encore une utopie si les projets se trouvaient concrétisés ? La plupart sont pourtant à l'état d'ébauche ou en cours de réalisation, d'où la profusion de maquettes et si peu de photographies.


Né en 1974, Jun'ya Ishigami est le digne héritier d'une école japonaise que l'on reconnaît dans les jardins zen, maquettant la nature et la recopiant par un jeu de changement d'échelle qui la rend accessible à notre taille humaine. En jouant sur l'appropriation de l'espace par les usagers potentiels, il réfute tout geste purement plastique pour imaginer des dramaturgies immersives des espaces sociaux, qu'ils soient privés ou publics. Il s'inspire du paysage pour le magnifier ou le transposer. La voûte étoilée dessine ainsi le diamètre et l'implantation des colonnes soutenant une feuille géante d'une blancheur immaculée. Ailleurs il crée un autre désordre de colonnes pour retrouver la forêt. Il coince une chapelle géante dans un canyon, avec une entrée de 1,30m de large pour une hauteur de 45m avec des murs en béton armé dont l'épaisseur varie de 22 à 180 cm. Une longue langue étroite sillonne au milieu de l'eau qui pénètre sous les parois de verre, promenade de 3000 m² ouverte à ses deux extrémités. Que les lignes soient courbes ou une accumulation d'angles droits, la symétrie n'existe pratiquement jamais. Un toit gigantesque devient une vague d'un seul tenant ou bien la chappe est soutenue exclusivement par des murs de verre sans aucune colonne. Il fait creuser des galeries sous une chape de ciment ou des bâtiments existants.


Mais la simplicité des formes cache une nécessité technologique hors du commun, ce qui explique probablement que peu des projets exposés sont terminés. On se demande aussi comment se vivent au quotidien ces espaces utopiques. Dépassent-ils le stade de parc d'attraction où l'on vient se détendre un moment ? Comment évacue-t-on la pluie qui tombe des ouvertures du toit par exemple ? Quel mobilier peut convenir à ce chaos artificiellement naturel ? Une chose est certaine : Jun'ya Ishigami nous fait réfléchir en bousculant les us et coutumes de l'architecture. Il interroge le rapport que l'urbanisme entretient avec la nature dont il fait ressortir les formes pour que nous nous les approprions...

→ Jun'ya Ishigami, exposition Freeing Architecture de Jun'ya Ishigami, Fondation Cartier pour l'art contemporain, jusqu'au 10 juin 2018

lundi 26 février 2018

Ceija Stojka, artiste Rom rescapée des camps


Le jour-même où je publiais la lettre de dénonciation qui envoya mon grand-père à Auschwitz, je découvrais l'œuvre bouleversante de Ceija Stojka à La Maison Rouge. Née en Autriche en 1933, déportée à l’âge de dix ans avec sa sa famille en tant que tsiganes, la jeune Rom survit à trois camps de concentration. Quarante ans plus tard elle commence à écrire ses souvenirs alors qu'elle est considérée analphabète, et en 1988 elle se met à la peinture. Étalant souvent la pâte avec ses doigts, elle réalise plus d'un millier d'œuvres jusqu'à sa mort en 2013. La coïncidence avec l'arrestation de mon grand-père est d'autant plus troublante que son délateur, Roland Vaudeschamps, sévit aussi à Montreuil-Bellay dans le Maine-et-Loire, avec un certain Bron-slak Dorna, là où fut implanté un camp de concentration destiné exclusivement aux Roms.


L'exposition à La Maison Rouge ne suit pas la chronologie des œuvres, mais le parcours de vie débutant Quand on roulait, suivi de La traque, Auschwitz 31 mars 1943-juin 1944, Ravensbrück juin-décembre 1944, Bergen-Belsen janvier-15 avril 1945 pour terminer avec un Retour à la vie hanté par les images imprimées dans la mémoire de la petite Rom. Les tableaux sont poignants de véracité. Parfois une botte, un berger allemand sortent du cadre parce que les pires horreurs s'exposent hors champ. Le réalisme cède parfois au symbolisme d'un détail, créant quelque métonymie. Partout la couleur explose, empruntant à la tradition tzigane l'or et l'argent, comme une revanche. Même dans les scènes les plus terribles, Ceija Stojka intègre des paillettes à sa pâte. Pas question de faire pitié ! Les Tsiganes sont des gens fiers.


Rentré chez moi, je lis dans le catalogue que les citations des entrées de chapitres sont extraites du recueil Je rêve que je vis ? de Ceija Stojka dont la traduction est due à l'écrivaine Sabine Macher. C'est une amie qui a souvent interprété les voix allemandes dans mes propres travaux. Les textes, servant d'ailleurs de cartels aux toiles et dessins, me font chavirer. Ils sont à la fois simples, directs, sortes de petites narrations au premier degré nous replongeant dans l'enfer quotidien que vécurent les déportéé/e/s. Mais les tableaux le transcendent. Ils deviennent l'emblème d'une résistance. D'avoir survécu malgré les efforts du monstre. Un monstre qui s'exprime aujourd'hui sous d'autres figures. Les figures absurdes du racisme, voir le sort des immigrés et des Roms dans notre propre pays, à deux pas de chez moi. Qu'apprend-on de l'Histoire ?


L'exposition a le mérite de rappeler que l'anéantissement total de 11 millions d'individus ne peut être confisqué par ce que certains ont pris l'habitude d'appeler la Shoah, terme officiel défini par l’État d’Israël que je n'avais jamais entendu prononcé dans ma famille avant la sortie du film de Claude Lanzmann. Aux cinq ou six millions de juifs s'ajoutent 500 000 Tsiganes en plus des homosexuels, communistes, résistants, francs-maçons, Témoins de Jéhovah, handicapés... Leur faisant porter un triangle noir, les Nazis tatouaient aussi sur l'avant-bras des Tsiganes un numéro avec un Z comme Zigeuner, le terme allemand. Ceija porte le numéro Z 6399. Roms, Sinti et Lalleri furent systématiquement abattus, gazés ou stérilisés...
Au dos du tableau sans titre où l'on voit des yeux cachés derrière les broussailles, Ceija Stojka a écrit : « La roulotte était notre berceau. Nous sommes des Roms. Les nôtres, mes parents, Sidi, Wackar, et leurs six enfants, Mitzi, Kathi, Hansi, Karli, Ceija et Petit-Ossi. À l'époque, en 1942 et avant, maman se glissait avec nous, ses six enfants, dans le beau parc, tous les buissons lui convenaient, de même que les tas de feuilles mortes. Notre père, lui, à ce moment, était déjà mort à Dachau. Oui, il ne savait rien de sa petite famille. Sinon il serait mort deux fois. Nous étions arrachés les uns aux autres, oui pourquoi, pourquoi ? Ils nous poursuivent jusqu'à ce qu'ils nous attrapent. À cette époque, un jour de mars 1943. Le lourd chemin d'Auschwitz pour notre maman. Les trois sœurs, ils nous ont arrachées les unes aux autres lors de la liquidation finale d'Auschwitz. Nous avons perdu Kathi à Ravensbrück. Maman et moi avons atterri à Bergen-Belsen jusqu'à ce que les Alliés nous libèrent. Ils nous ont fait cadeau de la lumière, que Dieu les protège. Ils n'ont pas abandonné. »


L'exposition Black Dolls répond par une métaphore au martyr des Tsiganes, la collection de poupées noires de Deborah Neff. Ces poupées destinées à leurs enfants ou à ceux qu'elles gardaient ont été crées par des Afro-Américaines anonymes de 1840 à 1940. Elles aussi sont belles, et fières aujourd'hui comme James Brown chantant « Say It Loud – I'm Black and I'm Proud » dans les années 60. Il aura fallu attendre tout ce temps. C'est la première fois que ces poupées sont montrées en Europe. Like Dolls, I'll Rise, un film de Nora Philippe intelligemment filmé et sonorisé, est projeté au sous-sol rappelant le contexte de ces femmes noires américaines, esclaves violées, pas seulement par leurs maîtres. Celles d'aujourd'hui clament leur indignation et leur révolte pour que leurs enfants ne continuent pas à penser que les poupées blanches sont plus gentilles que les noires.
À tous ces rituels de vie et de mort s'ajoute la sculpture de Lionel Sabatté dans la patio, faite de ciment et de hautes tiges de fer. J'ai évidemment pensé au ciment armé. Une manière de se relever, de s'élever. Une demeure sera pourtant détruite à l'issue de l'exposition.

→ Expositions Ceija Stojka, une artiste Rom dans le siècle et Black Dolls, La Maison Rouge, entrée 7 et 10€, jusqu'au 20 mai 2018



Dans le catalogue de l'exposition (Ed. Fage, 30€), Gerhard Baumgartner et Philippe Cyroulnik donnent par ailleurs énormément d'informations sur le Samudaripen, le génocide tsigane, Patrick Willams évoque la parole libérée et Xavier Marchand fait un parallèle avec Germaine Tillion à qui je dédiai mes paroles de la Valse macabre mise en musique par Tony Hymas et chantée par ma fille Elsa Birgé dans le remarquable disque Chroniques de résistance (nato, 15,99€) .