Jean-Jacques Birgé

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lundi 29 mars 2021

Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là


J'emprunte mon titre au vers d'une chanson de Colette Magny qui me trotte dans la tête. Souvent je me demande ce qu'auraient pensé mes ami/e/s disparu/e/s de tel ou tel phénomène sociétal. Colette, Bernard, Brigitte, Pere, Papa, vous me manquez et je me sentirais certainement moins seul si nous pouvions discuter ensemble des évènements actuels et de la manipulation de l'information, ou plus exactement des consciences.
Jusqu'ici la société française était divisée arbitrairement entre la gauche et la droite. La frontière était floue, voire mouvante comme du sable, surtout si l'on considère que le centrisme et l'ancien PS (vu ce qu'il en reste) virent objectivement du côté des petits arrangements cyniques avec le capital. Aujourd'hui le monde est divisé entre ceux qui ont peur du virus et ceux qui se méfient de l'utilisation qu'en font les gouvernements dans leur gestion de la crise. Là aussi la frontière n'est pas nette, car certains ont beau être dubitatifs, la peur, cette mauvaise conseillère, prend souvent le dessus.
Une partie de mes amis est impatiente de se faire injecter le vaccin, l'autre préfère attendre le délai plus ou moins habituel permettant de constater les effets secondaires. Quelles séquelles pourraient survenir après quelques mois, quelques années, déjà qu'en apparaissent au bout de quelques jours ? Dans tous les cas c'est la crainte de l'avenir qui guide nos choix. Peur de mourir du virus contre peur de vivre d'une manière moralement inacceptable ! Les plus fragiles, soit ceux considérés comme des proies faciles du Covid ou psychologiquement perturbés par l'éventualité de la mort qu'il sème, pensent qu'il est nécessaire qu'un maximum de personnes se fasse vacciner pour éradiquer l'épidémie. Ils considèrent la crise d'un point de vue strictement sanitaire. D'autres envisagent cette période sous l'angle politique ou philosophique, à savoir que ce qui est en jeu est le type de société qui en découlera.
Imaginez qu'on nous ait raconté il y a deux ans ce que nous vivons aujourd'hui. Qui aurait pu croire que nous acceptions sans broncher la suppression de tout évènement culturel public, l'instauration d'un couvre-feu avec auto-autorisation, l'interdiction de se déplacer sur le territoire national, la mort programmée d'un tiers des petits commerces, les lois sur la retraite et sur les libertés individuelles, la baisse des indemnités de chômage et même des salaires, etc. ? Comment des populations entières se retrouvent anesthésiées, incapables de réagir à ce que nos gouvernements nous imposent ici et là-bas ? Car le virus est partout et la gestion de la crise, à de rares exceptions, génère le même genre de décisions qui sont, pour le moins, anti-démocratiques. D'ailleurs démocratie est un terme qui demanderait à être précisé !
Sous prétexte de ne pas mourir d'un virus qui fait moins de dégâts que la pollution, le climat, la pauvreté, la famine, voire d'autres épidémies ravageuses, on transforme nos vies en un rituel absurde qui marquera de manière indélébile nos vies futures. D'un côté je me demande ce qui me tuera, quelle maladie ou quel accident m'enlèvera à mes proches. D'un autre, je réfléchis à la vie que je souhaite partager. Dans le passé, j'ai plusieurs fois pris des risques pour défendre mes idées ou simplement pour vivre pleinement mon court passage sur Terre. Mes voyages dans des contrées reculées où vivent des bestioles gourmandes de mon sang, mes films en Algérie, en Afrique du Sud et, le plus traumatisant, à Sarajevo pendant le siège, ma manière parfois inconsciente de conduire ou de me jeter à l'eau, certains de mes écrits qui me valurent des menaces de mort, mirent à l'épreuve ma rage de vivre. Il n'était pas seulement question de moi, car j'entraînais d'autres à ma suite quand ce n'était pas moi qui les suivais. N'étant ni suicidaire ni criminel, je prenais toutes les précautions pour que personne ne soit victime de mes choix, mais on ne sait jamais. D'ailleurs aujourd'hui c'est en traversant la rue que je fais le plus attention, même si je porte ce masque dérisoire dans les espaces communs (et d'autant plus, car il embue mes lunettes), que je me lave les mains plusieurs fois par jour et que je renforce mes défenses immunitaires en avalant divers produits que de soit-disant spécialistes considèrent comme inutiles.
Je me méfie des chiffres, des statistiques à qui l'on faire dire ce qui arrange le pouvoir. Je me souviens de Jean Renoir expliquant qu'il peut y avoir un million de morts, or s'il ne s'agit que d'une seule personne et que cette personne c'est moi, c'est plus important ! C'est de cela dont il s'agit pour celles et ceux qui ne voient de la crise que nous traversons que son aspect sanitaire. Mais si l'on prend un peu de recul et que l'on constate vers quelle société nous allons, on est en droit de se demander si nous cautionnons les bons choix. Est-ce que je veux vivre dans un pays qui fermera ses frontières aux migrants climatiques sous prétexte qu'ils pourraient apporter la peste et le choléra ? Comment et par qui sera évaluée la toxicité de ma liberté individuelle ? Puis-je accepter les assassinats programmés de professions dites non essentielles ? Ai-je de l'empathie pour les suicides qui en découlent, y compris chez les jeunes adolescents qui ne voient pas d'alternative au plan de concentration à l'échelle mondiale ? Puis-je cautionner que les plus riches profitent de cette crise comme jamais et que les plus pauvres sombrent dans la famine ? C'est pourtant le prix à payer pour ne pas risquer d'attraper le virus, voire d'en mourir, ne serait-ce que 1% ou 2% de la population. Comment sera gérée l'arrivée de nouvelles pandémies ? Qu'arrivera-t-il en cas de fonte du permafrost ou de nouveaux accidents nucléaires ? Est-ce que le progrès est encore défendable ? Si nous devons changer nos habitudes de consommation est-ce en nous enfermant ou bien en nous débarrassant de la surconsommation alimentaire et énergétique ? Cette réflexion politique s'oppose fondamentalement à la réaction sanitaire.
Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là. Je préfère mourir que de cautionner ce que l'on nous prépare. Je pense à nos enfants, à nos petits enfants. Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là. L'arrogance et l'incompétence nous mènent droit dans le mur. C'est d'ailleurs ce qui a toujours suscité le déclin de celles qui nous ont précédés et qui se sont éteintes. Si nous devons avoir peur, ce n'est pas des virus à venir, mais de ceux qui en exploitent les retombées pour mieux nous asservir.

jeudi 25 mars 2021

Le printemps ?


On peut toujours rêver. J'ai rassemblé cinq articles que j'avais écrits pour le 40e anniversaire de mai 68. J'aurais bien aimé faire la même chose pour le 150e anniversaire de la Commune, mais même centenaire j'aurais raté le coche. Les citoyens semblent anesthésiés, paralysés par la peur, et pourtant cela commence à frémir, dans les théâtres, dans les entreprises... Les Gilets Jaunes auront dix fois plus de raisons de se mettre en boule. Le gouvernement fait payer à la population sa gestion épouvantable de la crise. Nous sommes passés, par exemple, de 2500 lits de réanimation à 1700 en Île-de-France depuis mars 2020. Le capitalisme s'est offert un beau lifting à nos frais et cela ne fait que commencer. Ils prétexteront la catastrophe économique pour vendre l'État au privé. Combien de petits commerces ne rouvriront pas, au profit des grandes enseignes multinationales ? Le nombre de pauvres grandit déjà. Mais famine rime avec révolte. Il faut toujours se méfier de ceux qui n'ont rien à perdre...

AVANT, APRÈS
Article du 5 mai 2008

Voilà, le joli mai est enfin arrivé, précédé de commémorations quarantenaires à n'en plus finir. Cette précipitation marque-t-elle l'envie de s'en débarrasser ou au contraire que cela dure longtemps ? Plus longtemps certainement que n'avaient duré à l'époque les événements célébrés depuis des semaines à grand renfort de publications, publicité, récupérations, révision, réaction, réanimation, etc. Il y a autant de mai 68 que d'individus à l'avoir vécu, ou pas. Chacun le réfléchit sous l'angle unique de son expérience, étudiant à Paris ou en province, en grève dans son usine ou déjà réactionnaire, loin du tumulte ou en plein dedans, nostalgique ou révisionniste, fidèle à ses idées d'antan ou renégat réembourgeoisé, et différemment selon ses affinités politiques, ses origines sociales, sa profession ou son âge... Ce n'est pas tant le mois de mai qui nous marqua, mais les années qui suivirent. Jusque là, la jeunesse n'avait jamais manifesté qu'en faisant des monômes le jour des résultats du Baccalauréat en secouant un peu les automobilistes qui roulaient boulevard Saint-Germain. Les générations précédentes avaient connu la Résistance ou la guerre d'Algérie. Les parents ou les grands frères "engagés" avaient raconté leurs combats contre l'Occupation ou pour l'indépendance algérienne. C'est ainsi que les traditions se transmettent. Le pays vivait en blouse grise. Si le ciel allait se colorer de rouge et noir, il se parerait aussi de l'arc-en-ciel psychédélique...
Au Lycée Lafontaine, ma sœur avait son nom brodé sur sa blouse obligatoire. Bleu clair ou écrue, en changeant alternativement tous les quinze jours pour être certain qu'elle soit lavée, et vendue exclusivement au Bon Marché. Le pantalon était interdit dans les lycées de filles et la directrice elle-même vérifiait à l'entrée la distance du bas de la jupe jusqu'au sol avec un mètre de couturière ! Les petites anecdotes comme celles-ci en disent long sur l'époque. Ni les écoles ni les lycées n'étaient mixtes. La distance entre garçons et filles allaient d'un coup voler en éclats.

L'image est celle du livre-CD N'effacez pas nos traces ! de la chanteuse Dominique Grange dont j'allais bientôt fredonner les chansons (La pègre, Grève illimitée, Chacun de nous est concerné, À bas l'état policier) et qui ressort aujourd'hui dans une nouvelle interprétation abondamment illustrée par son compagnon, le dessinateur Jacques Tardi (96 pages inspirées). C'est dans la tradition des chansons engagées d'Hélène Martin, de Francesca Solleville (qui apparaît ici dans les chœurs, aux côtés du violoniste Régis Huby, du bandéoniste Olivier Manoury, entre autres), de Monique Morelli, Jean Ferrat, Colette Magny... Le 45 tours original était sérigraphié et coûtait 3 francs. Le petit bouquin carré, gentiment préfacé par Alain Badiou, est un cadeau sympa parmi la marée d'objets de consommation édités à l'occasion du quarantenaire. Chacun y va de son mai. Je ne me joindrai à la meute que le 10 mai prochain, journée qui alors marqua ma seconde naissance, mais je n'ai rien à vendre...
Sur un autre 45 tours, d'Evariste cette fois, toujours 3 francs, dont la pochette était signée Wolinski, publié par le C.R.A.C. (Comité Révolutionnaire d'Agitation Culturelle) et sur le quel figuraient La faute à Nanterre et La révolution, on peut lire : "Ce disque a été réalisé avec le concours des mouvements et groupuscules ayant participé à la révolution culturelle de mai 1968. Il est mis en vente au prix de 3F afin de démasquer à quel point les capitalistes se sucrent sur les disques commerciaux habituels" ainsi que "Ce disque est un pavé lancé dans la société de consommation".


MA SECONDE NAISSANCE
Article du 10 mai 2008

Peut-être était-ce quelques jours plus tôt et je fais un amalgame avec la journée qui précède "la nuit des barricades". J'essaye de me souvenir. C'était un vendredi. Le vendredi 10 mai. La foule des lycéens était attroupée devant la petite porte du lycée en face du stade et personne n'entrait. On se demandait si on allait suivre le mouvement qui depuis quelques temps animait Nanterre et le quartier latin. Nous ne savions pas vraiment quoi faire. À l'appel des CAL (Comités d'Action Lycéens), des mots d'ordre de grève avaient circulé, mais jamais on n'avait entendu parlé de grève d'élèves, ni des lèvres ni des dents (en fait les premières ont lieu dès décembre 67). Je me suis dévoué pour aller voir le proviseur pris dans la cohue et je lui ai posé la question qui nous turlupinait. Depain, un type plutôt pas mal dans la difficulté de sa fonction, m'a répondu "Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse !" en me montrant tout le lycée massé sur le trottoir. Ensuite, tout est allé très vite, j'ai dit "Portez-moi !" et j'ai crié au-dessus des têtes "Je viens de parler avec Monsieur le Proviseur, il n'y aura pas de sanction..."
Ma vie a basculé en quelques secondes. J'avais quinze ans, jusque là il aurait été hors de question que je franchisse le seuil de la maison sans cravate, même pour aller acheter le pain. Mes parents trouvaient étrange cette lubie. J'avais été un bon élève, le fils aîné d'une famille qui se prétendait "intellectuels de gauche". Mon engagement se cantonnait aux dissertations que ma mère avait souvent rédigées à ma place. Et puis tout à coup, je suis porté par la foule, ovationné, et je m'entends hurler "Tous à Lafontaine !". C'était le lycée de filles à côté de Claude Bernard. Nous marchons. Nous enfonçons les portes et nous grimpons quatre à quatre dans les étages, ouvrant les portes des salles où se donnent les cours. On ne peut pas dire que notre élan fut couronné de succès. Tout juste une dizaine de filles débrayèrent pour "grossir" notre défilé qui se dirigea d'abord sur Jean-Baptiste Say puis Jeanson de Sailly. Mon oncle Gilbert appela mon père pour le prévenir qu'il venait de me voir passer "à la tête d'une manifestation" rue de la Pompe où il décorait la vitrine d'une boutique. Nous avons marché et nous marcherons encore beaucoup et nous courrons, ah ça, nous avons couru pendant toutes ces années ! Je n'étais pas un lanceur de pavés, mais j'ai couru, couru jusqu'à la manif contre Nixon quelques années plus tard, seize kilomètres à bout de souffle avec les matraques qui s'abattaient sur les crânes de tous les côtés... En fin d'après-midi, nous avions rejoint les autres défilés à Denfert-Rochereau. Tandis que nous attendions, je suis entré dans un salon de coiffure et j'ai demandé s'il était possible que j'appelle mes parents pour les rassurer.
Le soir, ils ont dit qu'il était important qu'on se parle : "Sache que ta mère et moi, pendant les jours qui vont venir, nous allons être très inquiets, mais après tout ce que je t'ai raconté de ma jeunesse je me vois mal t'interdire d'aller manifester..." En 1934, mon père se battait à la canne contre les Camelots du Roi. Il s'était engagé dans les Brigades Internationales, mais n'était jamais parti à cause de ses rhumatismes articulaires aigus. La crise qui a précédé son départ lui a sauvé la vie, aucun de ses camarades n'est revenu d'Espagne. Plus tard, il entrera dans la Résistance, dénoncé il sera fait prisonnier, s'évadera du train qui l'emmenait vers les camps, etc. Mon activité "révolutionnaire" était beaucoup plus modeste...

Article du 13 mai 2008

Lundi 13 mai 1968, c'était ma deuxième grosse manif, mais tout cela est loin. Par contre, je ne peux oublier les suivantes, toutes les suivantes, parce que je faisais partie du "service d'ordre à mobylette". Il s'agissait de précéder le cortège en arrêtant les automobiles aux carrefours pour le laisser passer sans encombre. À une trentaine, on bloquait, les manifestants nous rejoignaient, on repartait au prochain feu. À cette époque il n'y avait pas de voitures de flics pour ouvrir et fermer la voie ! Il n'y avait déjà pas autant de bagnoles, mais dès la pénurie d'essence, on avait l'impression de faire une ballade en forêt. D'autres disaient la plage. Très vite, les feux tricolores ne signifièrent plus rien du tout. Avec ma Motobécane grise, je livrais aussi les affiches imprimées dans les ateliers des Beaux-Arts, je les apportais par exemple à l'ORTF, la Maison de la Radio et de la Télévision dont Godard avait filmé les couloirs pour Alphaville. On rencontrait du monde. La rue était à nous. La vie était à nous. Ce n'était qu'un début.


DEMANDEZ ACTION !
Article du 18 mai 2008

La Maison des Jeunes et de la Culture du XVIe arrondissement ressemblait à un baraquement le long de terrains de jeux entre la Porte de Saint Cloud et la Seine. Elle abritait de nombreuses activités et recevait souvent des conférenciers. C'est ainsi que j'ai découvert les projections lumineuses psychédéliques, la relaxation zen et des chanteurs d'horizons très divers. J'habitais alors Boulogne-Billancourt, tissu social constitué des enfants des ouvriers de Renault et des petits bourgeois de l'ouest parisien.
En mai 68, la M.J.C. accueillit le Comité d'Action du XVIe arrondissement, cela ne s'invente pas, où je me souviens avoir milité aux côtés de Rémi Kolpa Kopoul, un peu plus âgé que moi. En fin de journée, nous allions à la sortie du métro vendre un journal créé par les étudiants : "Action, demandez Action, le journal des Comités d'action !" Ma voix portait et nous repartions lorsque nous avions tout vendu. Abondamment illustré par exemple par Siné, Wolinski, Reiser, Topor, Action donnait la parole à ceux qui ne pouvaient s'exprimer dans la presse officielle.
En un sens, il fut pour moi le premier modèle de ce qu'allait devenir le Journal des Allumés (du Jazz) que Francis Marmande saluait la semaine dernière dans Le Monde comme "le seul journal offensif, pensé, de cette musique". Il y a un temps pour tout. Il faut savoir tourner la page. Plus tard, Siné créerait L'enragé dont j'ai conservé la collection complète et que nous interviewerons pour notre canard et Topor dessinera l'affiche de mon film sarajevien Le Sniper.
J'ai toujours rêvé pouvoir répondre au jour le jour comme lorsque je produisais Improvisation mode d'emploi sur France Culture tous les soirs en direct à 20 heures ou lors du Siège de Sarajevo quand nous envoyions tous les soirs à 19 heures un film de deux minutes que nous avions réalisé le matin et monté l'après-midi. Un journal papier coûte cher, a fortiori un programme de télévision. Le blog est une manière de perpétuer ce rêve en lui donnant corps. Sept jours sur sept depuis bientôt trois ans, je suis fidèle au poste. J'ignore combien de temps cela durera encore. De nouvelles opportunités auront peut-être raison de cette activité-là aussi. Allez savoir... Mais je suis conscient de l'importance qu'eut sur moi Action comme tout ce qui suivit. L'improvisation me permet de réagir sans délai à une sollicitation et j'imagine que je pourrais continuer en sons ou en images aussi bien qu'en paroles. Action est resté le mot d'ordre qui m'aura permis de croire à mes utopies en leur faisant franchir le seuil qui sépare l'impossible du réel.


TOMBEAU DE GILLES TAUTIN
Article du 15 juin 2008

Les événements de mai ne se sont pas cantonnés au mois de mai 68. Même s'ils ont duré quelques semaines, leur effet s'est réellement fait sentir pendant la demi-douzaine d'années qui allaient suivre. On a célébré leur quarantième anniversaire dès mars-avril pour pouvoir s'en débarrasser le plus vite possible, sur les conseils d'un président qui avait loupé le coche pour jouer le rôle de mouche. Ce qui est important n'est pas ce qui s'est passé alors, mais les changements radicaux qui en ont découlé. Pourtant, le samedi 15 juin 1968, je me souviens avoir suivi l'enterrement de Gilles Tautin, un lycéen de 17 ans noyé dans la Seine après poursuite par les forces de l'ordre près des usines Renault de Flins. On parle plus souvent de Pierre Overney, mais la mort de ce garçon à peine plus âgé que moi me marqua considérablement. L'immense cortège ne fait presque pas de bruit, un silence de mort. Je ne suis pas fan des fleurs ni des couronnes, mais chacun dépose une rose rouge sur son cercueil. Je suis retourné. On sentait parfaitement l'injustice, le crime de la police gaullienne. C'était la première fois que j'étais confronté à la mort d'une jeune personne. Celles qui suivirent dans ma vie portent son empreinte. Percuté sur l'autoroute par un imbécile qui roule à contre-sens, pendu pour un chagrin d'amour, suicidé au gaz qui fait exploser l'immeuble, junkies à l'overdose, et puis la maladie... Ça reste toujours une absurdité, même si l'on est en droit de se demander ce qui absurde, de la vie ou de la mort ? La vanité des hommes est sans limites. Je l'oublie parfois.

mardi 23 mars 2021

La clef sous le porte-à-porte


Avec la paranoïa virale entretenue par les médias, le porte-à-porte a pris un coup dans l'aile. Les Témoins de Jéhovah n'osant plus sonner à ma porte, même masqués, sont contraints d'adopter les méthodes des démarcheurs d'assurances ou de fenêtres. D'habitude, lorsqu'un 09 s'affiche sur mon téléphone fixe, il y a neuf chances sur dix pour que ce soit un des ces importuns que j'envoie paître en leur racontant que je suis mort (silence !), que ma ligne est sur BlocTel (ils s'enfuient) ou à qui je souhaite bon courage les jours où je suis moins agacé. Il m'arrive aussi de raccrocher avant qu'ils aient le temps d'ouvrir le bec ou de poser le combiné décroché, les abandonnant suspendus à mon vertigineux silence. À moins que le robot s'efface de lui-même, parfois précédé d'un surprenant "Goodbye".
Les Témoins de Jéhovah, eux, ne lâchent pas l'affaire. Son 06 me laissait espérer l'appel d'un ami ou une proposition de travail. Si, si, c'est même arrivé hier... Élevé dans la tolérance, je tempère mon anticléricalisme et renvoie le jobard à sa foi, même si j'évite toute référence étymologique à Satan. Je connais quelques amis qui ont réussi à s'extirper de cette secte aussi arriérée que les autres. Il faut parfois être confronté à des évènements inattendus pour que le rêve se révèle cauchemar, et vice versa. Soyons clairs, c'est sa taille qui différencie une secte d'une religion. Les nains aussi ont commencé petits. Renvoyons les détracteurs du storytelling et du complotisme à la Bible, écrite par de vicieux zélateurs romanesques. Si des milliards d'individus sur la Terre prennent ces fariboles pour argent comptant, comment voulez-vous que leur esprit critique s'exerce sur les systèmes qui les oppressent ? Pensent-ils avoir dompté la nature ? La crédulité de l'Homme est sans limites. L'écrivain Vercors évoque Les animaux dénaturés. Qu'on ne s'y trompe pas ! La magie est intacte. La question sans réponse est merveilleuse. La poésie y pourvoit. Rien ne se perd, rien ne se crée. Les atomes ne cessent de danser. En animiste scientifique je regarde avec tendresse le combiné du téléphone planté sur sa base, muet et pourtant si vivant ;-)

vendredi 5 mars 2021

... ou ne me demandez pas pourquoi


Mes amis s'étonnent de mon aptitude à retomber sur mes pattes lorsqu'il m'arrive des tuiles. Par grand vent certaines se décrochent parfois du toit, quand ce n'est pas toute la cheminée. C'est arrivé lors de la tempête de 1999 où mon voisin a failli y passer lorsque ses cent kilos, entraînés par l'antenne satellite, sont tombés à quelques centimètres de lui. Dragon dans l'horoscope chinois, scorpion dans l'occidental, volontariste dans ma propre cosmogonie (j'ai même habité rue de l'Espérance), marxiste pour l'analyse, je renais régulièrement de mes cendres. Cela ne signifie pas que je sois imperméable aux vicissitudes de la vie. Je morfle comme tout le monde. Une peau de banane, un râteau, une bouche d'égout peuvent me saper le moral, un temps. Si l'on aime le burlesque, cela vaut bien une bataille de tartes à la crème. Mâle, équivalant à mal supporter la douleur, je fais ce que je peux évidemment pour me changer les idées. Cela ne sert à rien de se morfondre ou de s'apitoyer sur son sort. Haut les cœurs ! Prenons le monde à bras le corps et laissons la magie opérer. Jean Cocteau, encore lui, suggérait : "Lorsque ses mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs." Mais enfin, j'y suis tout de même pour quelque chose !

Article du 21 avril 2008 :

"Oh, ben ça alors !" Les mots sont sortis de ma bouche sans que je comprenne ce qui arrivait. Les fleurs, trop lourdes, ont fait basculer le pot qui s'est brisé en atterrissant. J'aimerais savoir reconstituer l'amaryllis comme Cocteau sauve la fleur d'hibiscus, vedette de son film "Le Testament d'Orphée... ou ne me demandez pas pourquoi", en rembobinant celui de la catastrophe, mais je ne suis pas encore assez "expert en phénixologie". "Qu'est-ce que cela ?" demande le poète. "C'est la science qui permet de mourir un grand nombre de fois pour renaître" répond Cégeste. "Je n'aime pas cette fleur morte" se plaint le poète devant la tige coupée. "On ne ressuscite pas toujours ce qu'on aime..."

P.S.: il est important de saisir la nuance, "pas toujours" ne signifie ni chaque fois ni jamais...

jeudi 4 février 2021

L'arnaque


Toujours utile à rappeler, particulièrement en ce moment où les plus riches gagnent des milliards en profitant de la crise dite sanitaire alors que les files de pauvres s'allongent à l'heure des repas. À son issue les laquais des banques qui dirigent le pays justifieront de vendre l'État au privé en s'appuyant sur le déficit économique. Dézinguer les services publics comme la Poste, EDF, la SNCF, l'Hôpital, c'est derrière nous, mais il reste suffisamment de secteurs, que nous avons payés avec nos impôts, qui partiront dans l'escarcelle des multinationales. Les petits sont mangés par les moyens que dévorent les gros rachetés par les énormes. Ils ont placé leurs hommes un peu partout à la tête des gouvernements et ils se sont rendus maîtres des médias. Ce n'est pas un complot, cela s'appelle le capitalisme, c'est un système. Pour arriver à leurs fins morbides, certains en profitent pour faire passer les lois les plus iniques, empêchant la moindre contestation sous couvert de pandémie. La population, pétrifiée par les annonces anxiogènes, est pour sa majorité anesthésiée. Il est tout de même nécessaire de rappeler quelques bases !

Article du 3 février 2008

La Bourse est la plus grande escroquerie que le Capital ait inventée pour arnaquer les petits au profit des plus gros. Lorsque la Société Générale vend des actions pour éponger ses pertes, il y a bien à l'autre bout quelqu'un qui les achète ! Si nombreux furent ruinés par la Crise de 1929, d'autres s'y enrichirent. Émile Zola relate très bien les mécanismes boursiers dans son chef d'œuvre L'argent et, plus schématiquement, Oliver Stone dans son film Wall Street en explique la manipulation. Les fluctuations du marché sont générées par le volume des ventes et des achats. Or seuls les gros actionnaires peuvent influer sur les cours puisqu'ils sont les seuls en mesure de produire des flux suffisants pour provoquer hausses et baisses. Les petits porteurs ne peuvent que suivre, ou pas...
Ainsi, un gros actionnaire qui vend en masse, évidemment au taux le plus haut, provoque une chute des cours. La panique que produit cette baisse pousse les petits épargnants à vendre à leur tour, mais cette fois à la baisse. Leur nombre fait encore baisser le cours, et lorsque l'action s'est suffisamment cassée la figure, le gros rachète en masse à un taux ridiculement bas, et l'affaire est dans le sac. Il a vendu au taux le plus haut et tout racheté au taux le plus bas. Les petits, eux, ont vendu dans la panique à un taux bien inférieur à celui auquel ils avaient acheté. La Bourse est donc simplement un système élaboré pour piquer les sous des petits épargnants au profit des plus gros.
Les banques se présentent à leurs clients comme des entreprises de services. En réalité ils jouent avec l'épargne de tous. Ne pouvant conserver ses liasses, même minimes, sous l'oreiller, chacun est quasiment obligé de posséder un compte en banque. Le banquier fait du profit avec toutes ces sommes, placées ou pas, et ponctionne même des frais de gestion, ce qui est d'un cynisme achevé. Non contente de faire du profit avec nos portefeuilles, elle nous en fait payer les frais ! Comprenez bien qu'il ne s'agit pas du guichetier ou du chargé de clientèle, ceux qui font partie du "back office" ni même les traders à l'adrénaline excédentaire qui forment le front office, mais ceux qui les emploient. Le système bancaire est une arnaque aussi élaborée que la Bourse comme la plus-value sur le travail des salariés. Personne ne semble s'en émouvoir. C'est le Système ! Il s'agit d'une gigantesque entreprise de fraude caractérisée, légale, universelle, et chacun d'entre nous en est la victime, quelle que soit la valeur de son compte en banque.

vendredi 22 janvier 2021

L'aiguillage


Article du 4 décembre 2007

Pendant les cours ou les conférences que je donne dans les différentes écoles où l'ont me fait l'honneur de m'inviter pour parler de mon travail, du design sonore ou des relations qu'entretiennent son et image dans les média audiovisuels, j'ai l'habitude d'annoncer que je réponds à toutes les questions, même les plus indiscrètes, tant pis pour eux ! Je préviens seulement que je ne suis pas Mr Memory, car, tenant à la vie, je ne réponds à aucune question concernant les 39 Marches.
Les questions sont parfois surprenantes, parfois attendues, mais elles font toujours mouche, parce qu'elles sont légitimes, d'une manière ou d'une autre, pour celle ou celui qui les pose. "Pourquoi ?" répète inlassablement l'enfant. Le drame est qu'il réprime ses interrogations lorsque l'école primaire commence à répondre avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche. "Êtes-vous pour ou contre le retour de Bertrand Cantat à la chanson ? Que pensez-vous des jeux vidéo ? Pourquoi l'accordéon est-il considéré ringard ? Les droits d'auteur face au piratage ?" et hier après-midi "Chaque fois que je montre quelque chose dans l'entreprise où je travaille, on me fait supprimer un détail, puis un autre, puis encore, etc. tant et si bien qu'à la fin il ne reste rien de ce que j'ai proposé..."
Ils ont bien compris que j'outrepasse mon rôle ; digressant, j'essaie de leur raconter comment ça se passe, ce qui est en jeu, à tous les échelons et dans tous les secteurs de la vie sociale, l'entreprise comme le couple, l'équipe comme la famille, le capital comme le reste... On peut parler chiffres ou chiffons, je recentre toujours le débat sur ce qui nous anime, la passion pour notre travail, notre engagement. Je suis obligé de souligner que l'on a toujours le choix de se coucher ou de résister. Certain(e)s couchent, d'autres pas. C'est une question de personne, qui renvoie à la nécessité de croûter et à l'implication de sa propre démarche. Il n'y a pas de honte à devoir gagner sa vie. On peut aussi l'y perdre. Les choix que l'on prend à l'orée de sa vie d'adulte fonderont l'être en devenir. S'ils veulent résister, je peux seulement leur apprendre à le faire sans trop de dégât. Les relations à son employeur méritent un peu de jugeote. Du oui, mais... à la demande d'explication pour servir au mieux le sujet existe toute une panoplie défensive qui évite le choc frontal. D'autant qu'il n'est pas nécessaire dans la plupart des cas. L'autre a ses propres raisons et doit justifier son salaire en vous cherchant la petite bête. Il y a des façons de lui offrir sans perdre ce à quoi l'on tient. Il y a aussi des limites que notre morale ne peut nous laisser franchir. Savoir jusqu'où on peut aller trop loin est le cadre nous permettant de faire les choix qui nous feront honneur sans se flinguer et se retrouver à la rue. Il fait froid et les queues s'allongent devant la soupe populaire.
La question n'est pas facile, mais elle se pose souvent, elle est même la question. Celle du regard des autres qui ne correspond pas au sien. Besoin de plaire. Nécessité de trouver un compromis qui ne nous fasse pas (trop) souffrir. Jouir. Partager. Incompréhension de ce monde d'abrutis formatés qui nous fait de l'œil. Ceux qui lancent la mode, ceux qui font évoluer les mœurs, ceux qui transforment le monde, n'ont rencontré d'abord que railleries, brimades et croche-pattes. Certains y ont laissé la vie. La liberté d'un artiste est la seule chose qu'il possède, ce n'est déjà pas grand chose, le reste c'est le moule, la grande fabrique des us et coutumes, des règles, des lois... Le plus terrible, c'est que la résistance entretient le système qui sinon s'écroulerait de lui-même. Un comble.
Que je cherche quelle musique coller, quelle charte sonore appliquer ou comment réagir à une situation épineuse, chaque sollicitation embarrassante comme chaque projet réclame une réponse appropriée, la sienne. Question de rigueur, comme d'habitude, la solution nous explose à la figure si l'on veut bien s'y pencher. L'heure est grave, car nos réactions nous poursuivront toute notre vie et détermineront les nouveaux choix, les tournants décisifs que nous devrons emprunter.

jeudi 21 janvier 2021

Quand Morricone et Nicolai construisaient l'imaginaire


J'écoute plein de trucs super en ce moment. Que faire d'autre le soir lorsqu'on est seul, cloîtré par la faute des nuisibles qui nous gouvernent à part lire ou regarder des films ? Inutile de rappeler les albums que j'ai récemment chroniqués dans cette colonne. Par exemple, à l'instant vous pourriez entendre Dimensioni Sonore: musiche par l'immagine sonore et l'immaginazione, coffret de 10 CD de Ennio Morricone & Bruno Nicolai de 1972, réédité en 2020 (tirage limité à 200 ex.). Cinq chacun. Si l'autre coffret de 10 CD, tout aussi rare, The Ennio Morricone Chronicles (tiré en 2000 à 500 ex. avec, entre autres, plus d'une centaine d'arrangements de chansons populaires), m'avait épaté, ses pièces contemporaines ne m'avaient pas convaincu. Je dois aujourd'hui réviser ma position. Ces pièces orchestrales conçues ici comme un catalogue de musique illustrative sont inventives, surprenantes, sans que l'on ressente pourtant le besoin d'images. Le compositeur romain a bouleversé l'histoire de la musique de film, mais il a aussi validé l'intégration d'instruments populaires comme la guitare électrique, l'harmonica ou la guimbarde à l'orchestre symphonique.


Excellente idée de l'avoir associé à son ami très cher, Bruno Nicolai, autre spécialiste des western spaghetti et des giallo. Leurs compositions à tous deux sont épatantes, musique évocatrice débordant d'imagination sans que l'invention n'empêche la théâtralité, orchestrations vivantes rappelant parfois l'improvisation ou anticipant les répétitions de l'électro.
Je me souviens de l'émotion de ma fille qui chantait Micaela dans l'adaptation de Carmen par l'Orchestra di piazza Vittorio au Teatro Olimpico di Roma lorsqu'elle apprit que Morricone était assis avec sa femme au troisième rang ! C'est probablement l'un de ses souvenirs les plus renversants, avec l'enthousiasme de Robert Wyatt pour sa reprise de Alifib. Il est dommage qu'il n'y ait aucune trace publique de cette version musique du monde de l'opéra de Bizet, l'arrangement de Leandro Piccioni, pianiste soliste de Morricone, et Mario Tronco prenant des libertés forcément séduisantes pour le maître !...


Mon euphorie ne se tarit pas en découvrant les dix CD des deux amis romains qui ont souvent collaboré. Nicolai est mort à 65 ans en 1991, Morricone l'a rejoint il y a six mois à 91 ans. Qui pourrait prendre la relève si ce n'est les jeunes musiciens qui font fi des étiquettes et construisent sans cesse des nouveaux mondes ? À condition que la gestion de la crise ne les assassine pas corps et biens.
Auparavant j'avais profité d'une ribambelle d'excellents albums parus récemment. On en parle bientôt...

mardi 29 décembre 2020

Submersion


Article du 23 novembre 2007

Depuis que j'écris des chroniques de cd et de dvd dans les journaux ou sur le Net, je me rends mieux compte des difficultés que rencontrent les journalistes qui veulent réaliser correctement leur travail. À commencer déjà par faire le tri.
De nombreux musiciens m'envoient leur disque en pensant que je suis susceptible de les produire, mais ils ne se sont pas donner la peine de se renseigner sur notre label. Je me retrouve souvent avec des albums de variétés, de jazz-rock ou n'importe quoi qui ne me dit rien du tout. Ce sont d'une part des exemplaires qu'ils fichent en l'air, et d'autre part, ils perdent tout crédit en semblant ne pas se soucier de la personne qu'ils sollicitent. Mieux vaut envoyer peu d'exemplaires, mais cibler. Il m'est souvent répondu que le label GRRR est qualifié de "musique nouvelle" dans L'Officiel de la Musique. Cet étiquetage ouvre évidemment la porte à toutes les interprétations.
Le "critique" peut toujours zapper un disque ; c'est plus difficile avec un film. C'est le problème des œuvres d'art qui se jouent dans la durée. Il faut donner du temps au livre tandis qu'un tableau peut s'embrasser d'un coup d'œil. Il est physiquement impossible de tout écouter. Un disque dure une heure, un film une heure trente minimum, un livre plusieurs heures voire quelques jours. Comment s'y prendre ? Si la musique m'accroche, je suis obligé de la réécouter une seconde fois pendant laquelle je prends des notes. Pour un film, j'essaie de réagir à chaud. Mais chaque fois je dois me référer à d'autres œuvres, fouiller dans des bouquins, réécouter un passage, etc. À la fin, il reste à peaufiner le style, ce qui peut exiger plusieurs relectures espacées.
Un journaliste peut recevoir deux cents disques par mois. Certains films que j'ai chroniqués durent plus de quinze heures. Lorsque l'on sait ce qu'est payé un feuillet, il est évidemment très difficile d'en vivre, surtout si l'on espère faire œuvre de sa critique ! C'est aussi une lourde responsabilité, donner des clefs pour comprendre le travail d'un artiste et pousser le lecteur à devenir à son tour auditeur ou spectateur.
En endossant les rôles des professionnels à qui nous avons à faire, nous nous rendons mieux compte de leurs difficultés, de leurs besoins et de leurs responsabilités. À l'Idhec, nous occupions à tour de rôle tous les postes d'une équipe de cinéma. Lorsque je dus remplir une feuille de salaire, tenir une caméra, m'occuper du plan de travail, réaliser un mixage, j'étais déjà passé par là. Musicien, j'entrevois la position du producteur, de son distributeur et du diffuseur qui, en bout de chaîne, fait la loi. Il est important de connaître les marges de bénéfice, les véritables chiffres de vente, les pressions éditoriales, les enjeux économiques ou artistiques qui se jouent en sous-main. Et puis après on oublie vite tout cela, on fait comme on veut, ou comme on peut !

lundi 28 décembre 2020

Autant en emporte le vent


Le vent a soufflé sur les côtes bretonnes. Les vagues suivent avec vingt-quatre heures de retard. Elles viennent se fracasser en gerbes devant la maison qui, heureusement, est orientée à l'est. C'est un paradoxe de l'Île-Tudy, mais l'horizon tourne le dos à l'Amérique...

Article du 18 novembre 2007


Beaucoup ne le savent pas, mais les fumées, pas seulement celles des usines, se répandent d'ouest en est. Une raison suffisante pour que les quartiers populaires soient situés à l'est de la capitale. Il en est ainsi partout, question de vent... Les nantis se retrouvaient à l'ouest. La centrifugeuse spéculatrice a un peu changé le découpage. La pieuvre étendant son emprise sur tous les arrondissements intramuros, les pauvres ont dû déserter le centre pour aller vivre en périphérie, de plus en plus lointaine.
Sans frontière, la pollution ne se cantonne plus à un seul point cardinal. Elle envahit le moindre espace respirable. Nous en savons quelque chose. Il est une heure du matin à la Porte des Lilas et nous arrivons de la rue Ordener à bicyclettes. Jour et nuit, la vapeur d'eau s'échappe des deux immenses cheminées de l'usine d'incinération d'Ivry qui traite ordures et mâchefers. Mais outre du soufre et des poussières, elles rejettent également de la dioxine.
Je m'en étais servi il y a dix ans pour le scractch vidéo Machiavel. J'ai à nouveau capturé l'un des monstres cet après-midi en revenant d'Emmaüs par l'A6. Achab criait : "elle souffle !" Carette et Gabin l'appelaient "la Louison". Ce n'est pas elle, la bête humaine, mais ceux qui l'ont construite, ou plus exactement ce pourquoi on l'a construite.

mercredi 23 décembre 2020

Vue d'une chambre de bonne


Article du 15 octobre 2007 et son P.S. du jour

Il n'y a plus de bonnes, rien que des familles d'immigrés, avec ou sans papiers. Ils vivent souvent nombreux dans une petite pièce. On ne sait pas qui est le frère, qui est le père, qui est la tante ou la voisine. Les liens du sang sont élastiques, on peut être cousins à la mode de Bretagne. On dit "mon frère" en parlant à un ami, "ma sœur" à une fille que l'on drague. Mon père me dit un jour que la famille n'est rien, qu'il faut choisir ses proches en fonction de leurs idées et de leurs actes. Dans Mischka, Jean-François Stévenin raconte qu'il y a la famille que l'on a et celle que l'on se choisit. L'une subit le passé, l'autre prépare l'avenir. Sans amour, c'est un concept vide. Le reste concerne les gènes, mais là nous sommes hors du coup, réduits à jouer notre rôle de véhicule, un point c'est tout. Les tests ADN peuvent répondre à une question intime, mais aucune loi ne peut les justifier. Le secret est une bombe à retardement avec laquelle chacun peut jouer au risque d'y perdre son âme. Si l'État s'en mêle en ajoutant des quotas, c'est l'horreur la plus abjecte qui se dévoile. Combien de nègres tiennent dans un wagon à bestiaux ? Combien de Boings pour faire le vide ? (je me référais aux expulsions initiées par Jean-Pierre Chevènement et continuées par la suite) Combien d'envols assassins pour que les voisins se réveillent ? Combien de temps avant que cela soit mon tour ?
Du haut de la chambre de bonne, on peut admirer le Sacré-Cœur, monument élevé pour célébrer la chute de la Commune. Thiers aurait aimé Sarkozy. Au premier plan, un autre siège, celui d'une banque. On continue le pano vers le bas. Hors-champ, Barbès. L'arc-en-ciel des peuples laisse espérer des lendemains colorés qui nous feront peut-être oublier notre époque grise, couleur de l'argent. Comble du goût poulbot, le soleil laisse traîner quelques rayons d'or sur la basilique de merde qui continue de jouer les immaculées. "Ah ça non... Tout de même !" s'exclame Brialy dans Le fantôme de la liberté en déchirant la photo. Si j'avais tourné la tête à gauche, j'aurais vu la Tour Eiffel et mon billet aurait été tout autre.

P.S. d'un autre ton :
car treize ans plus tard j'ai tourné la tête à droite, à l'extrême, quitte à me taper un torticolis. Ce que Sarkozy et Hollande ont essayé, Macron, dauphin de son prédécesseur, ici l'a transformé. À l'étranger, ses collègues, tous liés au monde de la finance, s'y emploient de même. Grâce au virus et sa gestion planétaire, le capitalisme rebat les cartes et se refait une santé. Grâce à la crise, le profit des plus riches approche les 1000 milliards ! Les déficits justifieront la vente des biens de l'État, payés par nos impôts, au privé. Les pauvres vont crever, mais le pouvoir prend des risques, car la famine pointe son nez, et elle a toujours précédé les révolutions, quelles que soient leur couleur. En France les lois votées par les idiots de l'Assemblée Nationale permettront à n'importe quel dictateur de régner sans avoir besoin d'en promouvoir de nouvelles. Pour cette fin d'année, nous avons le choix entre l'anesthésie générale, la dépression et son cortège de suicides ou bien la Résistance. Quelques indécis, qui se sont souvent laissés berner par des élections dites démocratiques, tentent les mélanges. C'est écœurant.
Je préférais le texte de 2007 avec tous ses sous-entendus...

vendredi 11 décembre 2020

Désobéissance civile


Pourquoi tous les acteurs de l'art et de la culture qui sont opposés aux mesures absurdes de notre gouvernement corrompu et criminel ne désobéissent-ils pas tous ensemble et ne rouvrent pas leurs théâtres, leurs cinémas, leurs salles de concert, etc. ? Si tous le font ensemble, aucune mesure de rétorsion ne sera possible. Alors que les grèves n'ont plus d'effet (à part la grève générale, mais c'est ce que nous impose déjà la gestion calamiteuse de cette crise) et que les manifestations sont réprimées dans la violence pour nous dissuader d'y aller, nous nous demandons souvent comment exprimer notre mécontentement de manière inventive. Nous pouvons très bien respecter la santé des uns et des autres par des mesures intelligentes. Qu'y a t-il de plus inventif que de diffuser nos créations ? Qu'y a-t-il de plus libérateur, de plus émancipateur, de plus réjouissant que de recommencer à nous amuser ou à réfléchir ?

Illustration: Jody, Jody, Jody d'Edward et Nancy Kienholz (1994)

mardi 8 décembre 2020

Abus de faiblesse


Les escrocs sont souvent sympathiques. Sinon cela ne marcherait pas. Ma naïveté me semble préférable à la suspicion. Jeune homme, j'ai acheté un piano qui n'existait pas, une veste en suédine qui n'était pas du daim, et pendant une dizaine d'années je me suis laissé flouer par un chauffagiste qui me vendait les pièces jusqu'à cinq fois leur prix. En outre, Viengsak (dit Sak) m'a probablement fait exécuter de nombreux travaux qui n'étaient pas nécessaires. Il faut bien dire qu'il était extrêmement sympathique, m'invitant au restaurant, m'appelant "son ami", etc. C'est à ce petit prix que les escrocs remportent le gros lot. Comme beaucoup de bandits (y compris ceux qui nous dirigent !), un sentiment d'impunité et un appétit sans limites leur font souvent dépasser les bornes. J'ai fini par avoir la puce à l'oreille et arrêté le massacre en m'adressant à une entreprise de bonne réputation. J'ai besoin d'avoir confiance en les gens avec qui je traite, travaille ou vis, quitte à rompre parfois lorsqu'ils ou elles en abusent.
C'est justement un abus autrement plus grave qui me tarabuste ces temps derniers. Ma tante Catherine, seule rescapée des aînées de ma famille, est victime d'un abus de faiblesse de la part d'une ancienne employée de la clinique où elle avait séjourné. Cette Gisèle lui a soutiré quelques 80 000 euros, lui faisant vendre, entre autres, son appartement en viager, sous prétexte d'une petite retraite, de soins nécessaires à son petit chat, etc. Petit chèque de 35 000 € à la bonne âme ! Depuis une huitaine d'années ma tante lui verse aussi 1500 euros par mois, mettant en danger ses propres moyens de subsistance. La dame "bien" intentionnée, qui l'invite de temps en temps au restaurant, lui a aussi fichu deux fois son poing sur la figure, la renversant par terre. Dans un premier temps ma tante s'en est plainte à ma sœur et à moi, puis, comme nous menacions de porter plainte contre la vilaine bonne femme, elle a fait marche arrière, nous exhortant à ne pas intervenir. Ma tante est complètement folle depuis un accident de la route il y a une soixantaine d'années. Elle l'a toujours su, mais je ne suis pas certain qu'elle s'en souvienne aujourd'hui. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais c'est costaud des épinettes, et on en rigolait plutôt dans la famille, car cela ne faisait de mal à personne. Aujourd'hui c'est elle qui morfle. Il lui arrive de m'appeler quinze fois de suite et, comme je ne réponds plus, laisser autant de messages de cinq minutes, en boucle évidemment, quand elle ne téléphone pas toute la nuit en faisant sonner les heures. Nous avons beau lui conseiller de rompre avec l'escroque, elle la protège, terrorisée à l'idée d'être seule. Ne me demandez pas d'aller lui tenir compagnie, elle habite à l'autre bout de la capitale, mais surtout son égocentrisme est absolu et légendaire ; elle l'a montré vis à vis de ses deux sœurs aînées lorsqu'elles étaient en fin de vie, beaucoup plus âgées qu'elle ne l'est elle-même aujourd'hui. Elle n'ose d'ailleurs plus appeler mes deux cousins qui l'ont envoyée paître depuis belles lurettes.
Ces abus de faiblesse sont courants chez les vieux isolés. Nous avons réussi à nous débarrasser de la femme de ménage qui sadisait ma mère que lorsque celle-ci fut partie en maison de retraite. Maman s'en plaignait, mais refusait que nous intervenions. Le mélange d'habitudes et de peur de la solitude rend possible ces exactions. Mon meilleur ami a adopté son ex-maîtresse six mois avant de mourir alors qu'elle le maltraitait. Je connais plusieurs personnes âgées qui signent n'importe quoi auprès de démarcheurs ; il faut ensuite menacer pour annuler ces achats forcés. Parfois ce sont les tutelles qui, par exemple, de mèche avec un commissaire-priseur, dépossèdent totalement les ayant-droit...
Nous pourrions demander la curatelle pour éviter à ma tante ces déboires, mais d'une part ce n'est pas si simple pour un neveu ou une nièce (ni ma sœur, ni moi, ni mes cousins n'attendons d'héritage) et d'autre part ma tante nous supplie de n'en rien faire. Après nous avoir harcelés parce qu'elle se sentait victime, elle continue d'une manière encore plus asphyxiante, mais cette fois pour protéger l'escroque, nous implorant de ne pas porter plainte. Faut-il empêcher de nuire la bandite et que ma tante se retrouve totalement seule, ou bien lui permettre d'avoir un peu de compagnie quitte à ce que cela lui coûte toute sa retraite ?
La solution serait qu'elle accepte de quitter son domicile pour une maison pour seniors comme ma sœur lui a suggéré plusieurs fois. Ce n'est pas une maison de retraite, mais un lieu de vie où les vieux ne sont plus seuls. Mais, sans aborder les détails scabreux qui l'obsèdent, sa simple inversion du rythme nycthéméral est probablement incompatible avec une vie collective...

mardi 24 novembre 2020

Le masque


Après avoir moulé son masque en résine, Bernard Vitet l'avait peint argenté. Plus tard il fera le mouvement inverse en se teignant en noir les cheveux et la barbe, me faisant penser au Masque de Maupassant que Max Ophüls adapta au cinéma dans Le Plaisir. Bernard avait découpé un trou rond à l'endroit des lèvres, au diamètre de l'embouchure de sa trompette. Celle qui lui servait à produire son timbre velouté était évidemment derrière le masque, une fausse coulissant du tuyau jusqu'au lèvres pour faire illusion. Lorsqu'il tombait le masque, la trompette, ou le bugle, restait accrochée à ce visage semblable au sien. À la fin des années 70, pour une photo de groupe réalisée par Guy Le Querrec, dans le cadre de Jazz Magazine, réunissant la plupart des musiciens ayant joué avec Michel Portal, je ne sais plus qui s'était dévoué pour le porter en l'absence de Bernard. Mon camarade, qui ne terminait presque jamais ce qu'il avait commencé, m'imposa une séance pénible pour fabriquer également un masque à mon effigie, des pailles me sortant du nez pour respirer pendant qu'il étalait le plâtre sur mon visage. Mais il n'est pas allé jusqu'au bout...
Enfant j'adorais me déguiser en détournant les tissus de leur propos initial. J'ignore pourquoi cela déplaisait à mon père qui parlait de chienlit. Je portais des loups, des masques de carton, des postiches comme font les gosses, avec un col en fourrure en guise de barbe ou un bouchon de liège chauffé pour se dessiner des moustaches.


Rien à voir avec le torchon dont on nous oblige à nous couvrir le nez en plein air et que tout le monde tripote avec ses mains sales. Suffoquant, je n'en porte que dans les espaces fermés. Ma petite insuffisance respiratoire me le rend insupportable. Encore Le Masque d'Ophüls. J'en ai pourtant de très amusants commandés en Pologne chez Mr Gugu, Anonymous pour exprimer mon désaccord, le Joker terrorisant, coloré pour le quotidien, dragonisant très élégant, bandana intégré pour l'hiver aux références cosmique, Douanier Rousseau ou Klimt selon l'humeur. Le masque est devenu un accessoire vestimentaire comme les chaussettes et les chaussures, le bonnet et la ceinture...
Je me demande qu'est-ce que Bernard inventerait aujourd'hui. Il adorait bricoler des trucs auxquels personne n'aurait jamais pensé. La plupart du temps, il s'en serait passé, avec le prétexte de son éternelle clope au bec. Je l'ai vu en allumer une troisième alors qu'il en avait déjà une aux lèvres et qu'une seconde fumait seule dans le cendrier. Il a malheureusement fini sous assistance respiratoire, comme une sorte de masque mortuaire, mais il fumait toujours à côté de la bombonne d'oxygène au risque de faire exploser la baraque. Mon camarade ne faisait rien comme tout le monde, prenant souvent le pied inverse de l'évidence, avec une chance de tomber juste, tant les hommes se trompent. J'ai appris de lui à me demander s'il ne faudrait pas faire le contraire de ce qui est exigé ou attendu. Ce n'est pas systématique, mais c'est toujours une bonne question... Bernard me manque.

samedi 14 novembre 2020

Hold-Up contre hold-up


J'ai envoyé, très tôt et sans commentaire, un lien vers Hold-Up à quelques amis avant de le regarder moi-même. Ayant pressenti que ce "film" allait faire polémique, j'ai pensé qu'il fallait mieux le voir (dans son intégralité) avant de lire les réactions de chacun/e, les lecteurs se contentant le plus souvent de reproduire les réactions de la presse aux ordres. Si Hold-Up est un fourre-tout aussi mal fichu sur le fond que sur la forme, il aborde néanmoins certaines questions intéressantes. Comme d'habitude, les lecteurs se contentent de peu avec les articles du Monde ou de Libé qui sont aussi superficiels que le film qu'ils critiquent. Le débat n'a pas lieu. Il le mériterait pourtant, analyse sérieuse à l'appui. D'une certaine manière, la mise au point de Monique Pinçon-Charlot amorce ce dont il est question...
J'ajoute que les qualificatifs conspirationniste ou complotiste qui fleurissent empêchent de réfléchir, même lorsqu'il s'agit d'inepties infondées... Quant aux fake news, les États en sont les spécialistes et les initiateurs, bien avant les réseaux sociaux qui leur emboîtent le pas... L'ambiance sociale est toujours pyramidale, le ton étant donné au plus haut niveau, que ce soit à la tête des États ou des entreprises... On s'inquiétera donc, par exemple, de la brutalité et de l'arbitraire du pouvoir actuel...

Illustration : André Robillard

jeudi 12 novembre 2020

La haine est le salaire des pauvres


Depuis cet article du 27 juillet 2007, les propriétaires de certaines plateformes se sont érigés en censeurs et des lecteurs en délateurs. C'est le lot du bénévolat participatif anonyme. La brutalité des échanges virtuels n'a rien à voir avec la nécessité de composer dans la vie réelle en général.
Quant à la haine, elle se retranche derrière la liberté d'expression. Je chantais alors "Moins on en parle mieux on se porte." comme ma mère le répétait lorsqu'un journal pointait l'antisémitisme en gros titre de sa une. Les médias aux ordres qui dénoncent les crimes de désaxés en les attribuant à une quelconque idéologie savent très bien qu'ils créent des vocations morbides. Et ces leurres cachent les vrais problèmes, jamais abordés au Journal de 20 heures. Les faits, amplifiés ou édulcorés, remplacent l'analyse et la réflexion. Chaque fois que l'État interdit abusivement, il fabrique ce qu'il est censé combattre. Parfois sous contrôle, d'autres fois cela lui échappe simplement. Bête et méchant. Nocif, certainement...
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Hier [26 juillet 2007] j'ai dû effacer un paquet de propos racistes sur YouTube en commentaires de mon film Le sniper et j'ai techniquement interdit à leurs auteurs de continuer de se répandre. Internet favorise les échanges, mais certaines limites s'imposent. Libre à chaque rédacteur de jouer son rôle de modérateur en excluant la haine de son site.
Les commentaires qui y sont commis, souvent sous couvert d'anonymat, sont aussi de la responsabilité légale de celui qui les gère. Il est parfaitement attaquable en justice même si les phrases litigieuses ont été supprimées très vite. Cela explique que les commentaires de certains blogs nécessitent de passer par l'acceptation d'un modérateur avant de pouvoir être publiés.
N'empêche que cette haine est un douloureux retour à la réalité, même et surtout si elle est niée et bafouée. En 1991, je chantais Der Hass ist der Armen Lohn sur le disque Kind Lieder d'Un Drame Musical Instantané, une chanson que j'écrivis en partie en allemand avec en tête Un survivant de Varsovie, une des dernières œuvres d'Arnold Schönberg :



Der Rassenhass.
Je weniger davon dir Rede ist, um so besser fühlt man sich.
La haine raciale
Profitverschleierung'
La haine Le profit.

Der Hass ist der Armen Lohn
Je weniger davon dir Rede ist, um so besser fühlt man sich.
Denn diejenigen, die ihn einimpfen, wollen seinen Pelz,
Sein Robbenfell oder seine Schlangenhaut:
Elefanten Sterne!
Profit,
Je mehr davon die Rede ist, um so besser wird man sich fühlen.

La haine est le salaire des pauvres.
Moins on en parle mieux on se porte.
Targui, Palestiniens,
Le profit, source des maux,
Vous arrache la peau.

Was gibt es gerechteres als man selbst, der sich vermengt?
Völker in der Mehrzahl der Arten
Geben wir Cäsar das wenige, das ihm gebührt.
Für jeden einzelnen ist es viel,
Für alle zusammen ist es alles.

Photo de l'expo Kiefer au Grand Palais
Le texte du sniper - Exposition à Soft Target (Utrecht)
Texte original d'Un survivant de Varsovie (1947)

dimanche 1 novembre 2020

La privatisation en marche


Blog spécial Toussaint !
Des amis défendent les choix de nos gouvernements en matière de gestion de la crise dite sanitaire en prédisant que la France compterait 300 000 morts au lieu de 30 000 si on laissait faire les choses. D'abord, pourquoi toujours opposer le pire scénario comme s'il n'y avait que deux options : confinement général avec privation des libertés les plus élémentaires ou hécatombe absolue ? Ensuite, c'est oublier de compter les milliers de morts collatéraux par suicides, dépressions, violence conjugale, malades qui préfèrent éviter les hôpitaux surchargés, etc. On fait payer à la population la politique criminelle de nos gouvernements successifs en matière de santé... Les nocifs au pouvoir sont aussi malveillants qu'incompétents. Par exemple, il n'y a qu'à constater le délire actuel sur les livres et les disques, c'est un autodafé sans flammes, tout se fait en douceur sous couvert de protéger la population qui obéit comme un seul homme !
Les gouvernements qui sont presque tous aux mains des banquiers fabriquent une crise économique sans précédent sans que les licenciés, nouveaux chômeurs par millions, puissent se révolter, et quand leurs pays seront à genoux ils n'offriront d'autres solutions que la privatisation généralisée. C'est la tactique à l'œuvre en France par exemple depuis des années (Poste, SNCF, etc.). Et puis les gros rachèteront les petits. On les savait cyniques, mais ils manient si bien la peur que les citoyens sont anesthésiés et ont perdu toute réflexion politique pour ne plus être capables que d'aligner des chiffres que la presse aux ordres (que dis-je aux ordres, leurs patrons sont les donneurs d'ordres) assène à coups de graphiques, comme si les statistiques étaient la règle d'or... On en reparlera dans quelques années, si nous sommes encore là !

vendredi 16 octobre 2020

Quand j'entends le mot culture, je sors mon couvre-feu


Le monde de la culture recèle de personnes critiques dont la profession ouvre la voie des ondes. Il a toujours représenté le dernier rempart contre la barbarie. L'affaiblir n'est pas innocent, alors que la plupart de la population est en proie à une peur savamment entretenue. On licencie des millions de gens sans que personne ne se révolte. C'est un coup de maître.
(N.B.: la cuisine et le monde la nuit font aussi partie de notre culture...)
Contrairement à l'époque référentielle (affiche), c'est à 21h que commence le black out chaque soir.
Peut-on légalement gueuler à sa fenêtre de 21h à 22h ?

jeudi 15 octobre 2020

Mascarade


Le Capital va continuer à licencier des centaines de milliers de salariés, produire des millions de chômeurs supplémentaires, sans que personne ne bronche. Depuis le début de la crise dite sanitaire, jamais les riches n'en ont autant profité.
Macron préfère fliquer la population, la mettre en fiches, assassiner des secteurs entiers de notre économie (culture, restauration, etc.), plutôt que de rouvrir des lits d'hôpitaux et d'engager du personnel soignant. Il ne restera pas grand chose de nos spécialités nationales. Ça rappelle des trucs qu'on n'a pas connus parce qu'on n'était pas né. On met dans la tête des gens qu'il faut obéir, avec le prétexte de sauver des vies. Donc on interdit les sorties le soir au théâtre, au restau, chez des potes, etc., mais on s'entasse dans le métro aux heures de pointe. Quel cynisme et quelle mascarade !

Ferons-nous le deuil de tout ce qui nous fait vivre ?

Illustration : Palais de Ceaucescu pour m'éviter un point Godwin ;-)
Depuis le temps que j'avais cette photo sous le coude...

jeudi 1 octobre 2020

Derrière la crise

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Antoine Schmitt, avec qui j'avais créé entre autres le CD-Rom Machiavel en 1998, m'envoie un texte de la psychologue Laurence Leroy sur la crise liée au coronavirus qui nous semble important de partager... Vous le trouverez en tapant sur Lire la suite en bas de mon petit texte.
Je suis sidéré des dégâts produits sur nombreux ami/e/s par la gestion de cette crise politique mondiale dite "sanitaire"... Depuis que je suis né, aucun évènement n'avait réussi ainsi à ébranler les cerveaux les plus critiques, à provoquer la peur qu'on dit toujours mauvaise conseillère. La destruction systématique de la planète par déforestation, catastrophes nucléaires, pollution, la privation des libertés essentielles par la guerre, post-colonisation, répression, les lois (im)morales les plus réactionnaires, l'hécatombe due à la famine, l'asservissement de peuples entiers n'avaient pas réussi à nous lobotomiser. Or nous en sommes arrivés à obéir aveuglément à une mascarade absurde et mortifère. À quoi nous prépare-t-on exactement ?
Il y a vingt ans l'exploitation du 11 septembre avait brisé l'élan des altermondialistes qui risquaient de se déployer sur toute la planète. Aujourd'hui le virus a bon dos. Vous allez perdre votre emploi, votre raison de vivre, ou simplement la raison, pendant que les plus riches s'engraissent comme jamais, se nourrissant de cette crise inédite. Les gilets jaunes, par exemple, gagnaient du terrain sur tout le globe, où sont-ils maintenant ? Je ne mets pas en cause les évènements, mais l'exploitation qui en est faite, ce qu'on appelle la gestion de la crise. Ce qui est à l'œuvre, c'est l'asservissement de la population mondiale sous prétexte de la protéger de la mort. Comme si les virus en étaient seuls la cause. Comme si c'était la cause de mortalité actuelle la plus alarmante. Il est certain que le réchauffement climatique faisant fondre le permafrost, tout est à craindre de l'avenir. L'angoisse fabrique toutes les pathologies.
Mais Big Brother nous protège, il suffit de rester chez soi, de sortir masqués, de ne plus se regrouper, d'interdire les manifestations culturelles et politiques, d'éviter les gestes de tendresse, de nous méfier les uns des autres, de dénoncer celles et ceux qui ne se plient pas aux ordres (notez qu'aucune loi n'a été votée), de mourir de plein d'autres causes, mais surtout de mourir de ne plus vivre.
Le texte qui suit est un peu long. Il mérite que l'on prenne quelques minutes de ce qu'il nous reste de pensée...

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mercredi 30 septembre 2020

Le fil


Article du 29 août 2007

Que l'on gravisse les marches ou que l'on s'enfonce dans l'obscurité, la vie ne tient qu'à un fil. Ignorant le temps, les plus jeunes grillent leurs cartouches et traversent n'importe comment devant les automobiles. Les plus âgés aussi, parce qu'ils savent que l'heure approche et que plus rien n'a d'importance. Entre les deux, on apprend à manier l'embrayage pour savourer le jour et la nuit. Pas de rétrogradation, mais une danse subtile au tempo changeant, aux mouvements sûrs, aux pas hésitants. Jusqu'où peut-on aller trop loin ? Le droit à l'erreur exige un minimum de responsabilité, le code en montre les limites. Peu le respectent, mais il y a l'art et la manière. La maturité n'est pas l'apanage des anciens, ni le gâtisme celui de la vieillesse. S'endormir au volant peut être fatal. Oublier l'insécurité des bas côtés, et c'est l'accident. La vie est une course d'obstacles où l'on en saute un pour mieux affronter le suivant. À chaque extrémité de la ligne, des portes s'ouvrent sur des univers insoupçonnés. On ne peut que s'avancer pour les découvrir. La persévérance est le maître mot. Le demi-tour n'existe pas, les droites non plus. Il y a des raccourcis et d'immenses méandres. Dans ce labyrinthe extraordinaire, il faut savoir saisir le fil, chacun le sien, pour ne pas être encorné, ne pas être avalé trop tôt. La fin est biologiquement inéluctable, mais il n'est temps de s'en soucier que lorsque la fatigue vous gagne. Si la jeunesse a parfois peur de la mort, qu'elle ne s'en soucie pas, son temps n'est pas encore venu. Elle ne vient que si on l'appelle. Sauf accident. Car la vie n'est pas juste. Alors surgit le second mot d'ordre, la solidarité, la seule valeur qui résiste à tous les temps et à tous les usages.