Jean-Jacques Birgé

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lundi 20 janvier 2020

Nombres écarlates d'Anne-Sarah Le Meur


Des étendards flottent le long des rues de Maisons-Laffitte pour annoncer l'exposition Nombres écarlates d'Anne-Sarah Le Meur où est projeté le film du spectacle Melting Rust que nous avons créé ensemble l'été dernier à Victoria en Transylvanie. C'est loin d'être le clou de cette présentation monographique où sont rassemblés petits et très grands formats, installation interactive, triptyque vidéo, films sonorisés, tapis et kakémonos. Dès l'entrée de l'Ancienne Église du château nous marchons sur un linoléum où sont imprimés cinq grands tirages...


Pour cette circonstance exceptionnelle, l'artiste, qui d'habitude déteste être prise en photo, pose devant un kakémono de 6,45 x 2,50 mètres accroché sous la voûte de bois. Pour quelqu'un qui aime les couleurs, je suis comblé. Or ses images ne sont constituées que de 0 et de 1. Mathématicienne de formation, Anne-Sarah passe des heures devant son ordinateur à générer des images planes avec une application 3D, manière de jouer avec la lumière et sa profondeur. En choisissant des nombres négatifs, elle crée même des trous noirs d'où jaillissent ces nuances qui vont de l'obscurité à la plus grande vivacité. Je ne peux m'empêcher de penser à James Turrell dont la gigantesque rétrospective The Other Horizon à Vienne en Autriche il y a vingt ans m'avait bouleversé...


Pour saisir l'émotion produite par ces images arrêtées ou par leurs mouvements incessants, car toutes sont d'abord des processus évolutifs programmés avec un degré d'incertitude calculé, il faut les voir en grand. Comme les photos de films, les reproductions sur Internet sont aux tableaux de maître ce que sont les cartes postales vendues à la boutique des musées. Par contraste, ses natures mortes, plantes desséchées in situ, posent une fois de plus l'énigme du vivant et interrogent l'abstraction. Comme les poètes, la plasticienne tourne autour du centre plutôt qu'elle ne le vise. Ses tableaux se jouent des sinus et cosinus, mathématique qui, dans la Grèce Antique, était considérée comme un art. Les bords de ses œuvres trompent l'œil, ils ondulent. Les effets de bord de ses animations camouflent malicieusement les variations de vitesse de la réfraction.


Le parcours au milieu des œuvres coule de source parce qu'Anne-Sarah l'a imaginé spécialement pour le lieu, du long couloir de l'entrée à la salle suspendue où sont projetés les films en passant par un dédale propice à l'accrochage, des hauts murs de l'église à l'alcôve où est installé un grand cylindre, écran à 360° où sont projetées des images fugitives. Cette Outre-ronde est inspirée par Film de Samuel Beckett avec le vieux Buster Keaton fuyant la caméra. Elle se joue de la patience du spectateur-acteur interagissant, coiffé d'un casque, tandis que les spectateurs-observateurs deviennent parfois complices de la machine. Si Maisons-Laffitte peut sembler une autre galaxie, le voyage en vaut la chandelle qui n'a rien de standard. Ce n'est qu'à une heure de la ville-lumière !

→ Anne-Sarah Le Meur, Nombres écarlates, exposition à l'Ancienne Église de Maisons-Laffitte, jusqu'au 2 février 2020 (sauf le lundi).
Conférence samedi 25 février à 16h30. L'artiste est présente tous les week-ends.

mercredi 15 janvier 2020

Idées noires


La chute du Mur de Berlin et le démantèlement de l'URSS par Gorbatchev, que la plupart des Russes considèrent comme un traitre, ont laissé les États Unis seuls maîtres du monde. Sans ennemi fantasmatique, leur arrogance n'a plus aucune limite, car l'invention du monstre islamique n'a pas remplacé l'hypothétique équilibre des forces. Ils l'ont encouragé en Afghanistan contre les Soviétiques, favorisé la création de l'État Islamique, entretenu des rapports troubles avec l'Arabie Saoudite, et avec l'aide de leurs alliés occidentaux ils ont supprimé les leaders arabes laïques, dictateurs qui n'avaient rien à envier à la puissance de nuisance de leur impérialisme criminel. Ils n'ont de cesse de renverser les états assimilés au communisme tant craint, en particulier en Amérique du Sud. Cuba est toujours sous embargo depuis 1962 ! Le dollar est le maître étalon, l'anglais est définitivement devenu l'espéranto grâce à Internet, le soft power impose ses produits culturels. Ils titillent la Chine sur le Tibet, mais les Chinois ayant largement dépassé les Saoudiens par leur investissement économique sur le territoire américain, ils ne peuvent pas faire grand chose sans risquer de se saborder. Pour l'instant la Chine et l'Inde acceptent le rôle de sous-continent avec leur main d'œuvre à bon marché, attendant probablement que le système capitaliste à l'ancienne s'écroule de lui-même. Les anciennes grandes puissances sont dans les choux. L'Empire Britannique ressemble à la Rome antique, ses citoyens totalement anesthésiés comme le préfigure la récente série TV Years and Years. Nos gouvernements successifs ont réussi à détruire l'image de la France, autrefois considérée pays des droits de l'homme et fief de la culture, dévoilant la petitesse de son pouvoir réel. Nous empruntons doucement mais sûrement le chemin de l'Italie, ou de la Grande-Bretagne. Tout cela n'est que fiction contrôlée, le dollar est gonflé à l'hélium, la planche à billets s'activant chaque fois que le danger se profile. Les ressources énergétiques, dont évidemment le gaz et le pétrole, guident les choix états-uniens, le commerce de la drogue ou l'industrie militaire alimentent leurs caisses, mais partout les conditions de vie des populations se désagrègent, sous le coup de réformes iniques et cyniques.


J'ai grandi avec la menace d'une guerre nucléaire entre l'U.R.S.S. et les U.S.A. Mes parents disaient qu'ils n'auraient pas dû faire d'enfants dans ces conditions. J'ai pris ma carte de citoyen du monde en 1963. J'avais 11 ans. Mon père arborait le sticker Europe Unie à l'arrière de sa voiture, avec ma mère ils allaient aux conférences de Jean Rostand, président du M.C.A.A. (Mouvement contre l'armement atomique). Je suis resté pacifiste jusqu'à mon séjour à Sarajevo pendant le siège en 1993, non-violent jusqu'à ce que je comprenne que jamais les ultra-riches qui gouvernent réellement la planète ne lâcheront jamais d'eux-mêmes leurs prérogatives criminelles et suicidaires. J'ai toujours su qu'un mouvement d'indépendance, la résistance à la dictature ou la famine remettraient en cause mon point de vue sur la violence révolutionnaire.
Visitant l'été dernier un bunker d'une usine d'armement "désaffectée" en Roumanie, je suis saisi par des cartes destinées à la formation des ouvriers. On nous laisse prendre des photos, liées à un projet que notre équipe entreprend sur deux ans et dont je dois composer la musique. Chacune expose la diversité des armes chimiques, biologiques, nucléaires, etc. L'humanité n'a pas cessé d'obéir à la loi des cycles comme tout ce qui vit sur Terre. Des périodes de paix succédaient à des passages très violents. Par exemple, le Moyen-Âge avait été somme toute assez stable, la Renaissance avait été une période extrêmement cruelle. Les bonnes et les mauvaises nouvelles alternent sans cesse. Mais une chose a changé, terrible, inadmissible, la possibilité d'empêcher tout retour en arrière dans la destruction totale de la planète. Nous assassinons systématiquement les autres espèces animales, mais aussi végétales, et nous nous préparons à commettre un génocide qui est déjà entamé sur les populations qui ne sont plus exploitables. Il est difficile de comprendre comment les élites économiques peuvent penser commettre un crime sélectionné sans imaginer qu'il s'agit d'un suicide collectif auquel aucun de leurs enfants ne pourra échapper. Contrairement à mon enfance où nous imaginions des îles désertes, des peuplades inconnues, des pays de rêve, il n'existe plus aucun lieu où fuir, même en pensée. Nous sommes prisonniers d'un système monstrueux qui explosera de lui-même, générant des bouleversements dramatiques incalculables. Saurons-nous évoluer malgré cette folie qui excite les uns et anesthésie les autres ? Y aura-t-il des survivants ? Des mutations en découleront-elles ? Je doute vivre assez longtemps pour participer à cette révolution. Ma curiosité restera vaine. Je ferai néanmoins tout ce que je pourrai à mon niveau pour lutter contre le pire en continuant à me battant pour un monde meilleur où l'exploitation de l'homme par l'homme et des autres espèces se dissipe. Hélas il semble que nous ne soyons pas capables d'évoluer sans subir au préalable des catastrophes qui nous y obligent. Espérons seulement que les prochaines ne soient pas irréversibles !

lundi 6 janvier 2020

Un train peut en cacher un autre


Cet été j'ai photographié une affiche de Paul Colin de 1947 à l'exposition Coup de pub au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne, sans penser à ce qu'elle signifierait plus tard. J'admirais le talent du graphiste, ce qu'avaient représentées les locomotives à vapeur comme dans La bête humaine, les rails qui desservaient la moindre gare française, la lanterne qui éclairait les voies, l'importance des cheminots dans la Résistance au nazisme, le boogie-woogie des trains qui filaient dans la nuit...
Or le 1er janvier, en application de la réforme ferroviaire de 2018 qui la transforme en société anonyme à capitaux publics, la S.N.C.F. n'embauchera plus aucun cheminot. Ses salariés ne seront plus protégés contre les licenciements économiques, leur régime de Sécurité sociale et de retraite spécifique ne seront plus préservés, à moins que les grévistes aient gain de cause. Mais Emmanuel Macron calque sa manière brutale de gérer la crise sur celle de Margaret Thatcher contre les mineurs britanniques. Il vend progressivement les services publics au privé sans que la plupart des Français comprennent que c'est leur patrimoine et qu'ils l'ont payé avec leurs impôts. La S.N.C.F. est dans le collimateur comme le furent par exemple les P.T.T., E.D.F., G.D.F. et bientôt les ports et les aéroports.
La rentabilité supplante tout ce qui constituait la fierté de notre citoyenneté. On nous expliquait que payer ses impôts finançait le service public, mais ils auront servi à engraisser les banques, et à travers elles leurs principaux actionnaires. En privilégiant le privé, les nouvelles lois permettent de vendre notre pays à des investisseurs étrangers. Les autres pays d'Europe pratiquant des sports comparables, ce sont les Américains, les Chinois ou les Saoudiens qui contrôleront notre économie. Bruxelles ne fera qu'appliquer ce qu'ils dicteront. L'État pourra bientôt être attaqué en Justice si ses choix déplaisent aux entreprises en question. Suite aux grandes grèves de 1936 ou 1968, les acquis sociaux avaient relativement humanisé le travail. On repart en arrière, comme dans les premiers temps de l'industrialisation. Au lieu de supprimer les chaînes, les nouvelles machines permettent de contrôler le moindre geste des citoyens, leurs déplacements, leur consommation, leurs états d'âme. Cela se produit presque en douceur, si la police ne redoublait de zèle, éborgnant, amputant, tuant, sous les ordres de bandits, placés là par les maîtres de la Bourse.
Je me souviens des voyages en train de nuit lorsque nous étions enfants, couchés dans les filets à bagages au-dessus des sièges. Je me souviens de l'odeur de la suie et des escarbilles qu'on prenait dans les yeux en nous penchant aux fenêtres malgré le célèbre "È pericoloso sporgersi" traduit en français (il est dangereux de se pencher au dehors), anglais ou allemand. Je me souviens des terminus au petit matin avec l'herbe poussée entre les traverses. Je me souviens que ce sont des cheminots qui ont sauvé mon père en 1944 après qu'il ait sauté du train qui l'emportait vers les camps de la mort. Comme chez les employés du livre dans les imprimeries, ils entretenaient un esprit de franche camaraderie et la conscience du travail bien fait. Les trains comme le courrier arrivaient en temps et en heure alors qu'il y en avait tellement plus qu'aujourd'hui.
Il y a 25 ans, pour la chanson La peste et le choléra dans notre album Carton, j'avais écrit "C'est de l'esprit que perd le Nord tandis que le Sud souffre du corps...". Cela s'est dégradé progressivement. L'État est toujours le premier à donner l'exemple. Le mauvais esprit est une construction pyramidale. Si nous acceptons de perdre ce que nos aînés ont gagné de haute lutte, nous sombrerons corps et âme. Il est encore temps de se ressaisir. Enfin, presque. L'humanité reproduit sans cesse les mêmes erreurs, les mêmes horreurs. Seulement là nous avons le pouvoir de rendre tout retour impossible, d'éradiquer la vie sur Terre en un rien de temps. Et nous ne nous en privons pas. Chaque jour porte son lot de mauvaises nouvelles.
Je suis parti d'une affiche originale de Paul Colin. Dessus l'homme est au premier plan, la machine s'enfonce dans la brume. Elle diffuse une atmosphère rassurante, alors qu'aujourd'hui c'est sur la peur que repose le pouvoir. Si se perd l'actuelle Bataille du rail, le reste de notre économie s'effondrera comme un château de cartes. La violence se banalisera. De toutes parts. Faut-il absolument que nous traversions de terribles catastrophes pour que nous apprenions les leçons de l'Histoire ? Je préférerais rêver au bleu du ciel, sans penser que c'est aussi signe de pollution. On m'objectera que le charbon y participait. C'est vrai. Mais pourquoi n'est-on capable que de faire pire ? La République française avait un jolie devise dont chaque mot est devenu un camouflet à l'intelligence : liberté, égalité, fraternité. Ceux qui la dirigent aujourd'hui la traîne dans la fange.

mercredi 1 janvier 2020

Faisons table rase !


"Du passé faisons table rase !" ne signifie pas de tout casser comme le font les bandits qui nous gouvernent ici et là-bas, mais de s'interroger sur la justesse de nos pensées et de nos actes. Une remise à zéro des principes de base s'impose chaque jour. La nouvelle année est un rappel de cette indispensable manière d'envisager l'avenir. La commencer avec de bonnes résolutions, c'est toujours mieux que déprimer en pensant à la destruction systématique de tout ce qui nous est cher sur cette planète, que ce soit la nature, l'étonnante variété des espèces, la bienveillance des hommes et des femmes de bonne volonté, cette chose étonnante qu'on appelle la vie qui est si courte et si longue selon l'angle choisi. Alors je nous souhaite de trouver chacun et chacune à notre niveau des façons d'enrayer le gâchis, de nous débarrasser des opportunistes avides de toujours plus de pouvoir, de trouver ou d'entretenir l'amour de nos proches, humains, animaux, plantes, minéraux... Serais-je devenu animiste ? Pourquoi pas ? Nous savons si peu de choses en nous comportant comme si nous étions les maîtres du monde. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Préservons le sens de l'émerveillement de notre enfance et acceptons de grandir en aidant les autres générations à se développer. Osons nous regarder véritablement dans la glace pour y reconnaître nos contradictions, nos paradoxes, nos mensonges, nos errances. Tenons bon devant la brutalité de ceux qui détruisent les plus beaux acquis de nos aînés pour que ceux qui nous suivent aient une vie meilleure, et pas seulement quelques privilégiés. Il faut apprendre à partager, pas seulement avec nos voisins, c'est un premier pas, car il faut penser large, jusqu'au bout du monde. Si cela vous semble inaccessible, privilégiez le combat de proximité. Lorsque je parle de combat, je pense évidemment d'abord à celui que nous devons livrer contre nous-mêmes. C'est peut-être maladroit, mais tout cela pour vous souhaiter une meilleure année, en bonne santé, remplie de projets constructifs, de gestes civiques qui vous feront vous retourner sur les 366 jours précédents avec le sourire, une année où il fera bon respirer, une année ensemble ! Il ne reste plus qu'à dresser la table et nous mettre à l'œuvre...

mardi 24 décembre 2019

La violence en exemple


Un air de violence souffle sur l'Hexagone. Beaucoup de gens semblent énervés. Il aura suffi que je conduise une demi-heure pour me faire agresser trois fois et que je sois témoin de deux altercations physiques entre plusieurs automobilistes. Des amis me confient avoir vu le même genre de comportement dans les transports en commun.
Comme toujours, lorsque le mauvais exemple est donné par les plus hautes instances de l'État, les dominos s'écroulent jusqu'au bas de l'échelle. Trop jeune pendant la Guerre d'Algérie, je ne me souviens pas avoir connu d'époque plus inquiétante que celle que nous fait vivre l'actuel gouvernement aux ordres des banques et des grandes entreprises. Jamais la police n'aura bravé la loi comme aujourd'hui, jamais la justice n'aura été aussi inique. La violence sociale des réformes à l'œuvre est relayée par la violence physique des lanceurs de grenades en uniforme ou des voltigeurs. Combien d'yeux ont-ils crevés, combien de mains arrachées, combien de corps matraqués ? Leur sentiment d'impunité me rappelle terriblement les évènements dont mon père avait été témoin en Allemagne à la fin des années 30. Si Macron est réélu, son second mandat sera encore plus carnassier. Si Marine Le Pen l'était, ce qui est évidemment peu probable, il lui aura ouvert la voie pour les pires exactions. Si le mouvement de La République En Marche représente bien la France, c'est celle de Pétain, un ramassis d'opportunistes, et donc d'incompétents, que seule l'arrogance leur permet d'assumer.
Je m'étais faufilé sur une file libre, laissé passer une camionnette arrivant de la gauche (n'y voyez aucune allusion politique !) et rabattu lors du rétrécissement de la voie. Après avoir klaxonné, le type de derrière descend de son véhicule, métaphore récurrente de sa masculinité, pour hurler à ma fenêtre que je l'avais gratté. Je me suis excusé, lui expliquant que mon intention était de dégorger l'embouteillage derrière nous. "Non, vous m'avez gratté ! Avec votre voiture..." insiste le costaud menaçant en cherchant vainement la trace d'un frottement sur nos carrosseries. J'ai évité le pire en faisant profil bas. A quoi bon ? J'ai fredonné à Sacha, assis à côté de moi, les paroles "surréalistes" d'Apollinaire mises en musique par Poulenc : "Grattez-vous si ça vous démange, aimez le noir ou bien le blanc, c'est bien plus drôle quand ça change, suffit de s'en apercevoir !" Plus tard sur le boulevard, une autre scène du même acabit. Deux rues plus loin, un piéton sur le trottoir semble chercher sa direction ; comme il ne bronche pas, je démarre, et là il donne un grand coup de poing sur ma portière. En voyant d'autres usagers en venir aux mains Porte de Vincennes, je me dis qu'il est plus sage de rentrer à la maison et d'attendre que cela se tasse.
Pourtant, cela ne s'arrangera pas de sitôt. L'atmosphère est tendue. Les gens sont malheureux. Ils ne comprennent pas ce qui leur arrive. Certains incriminent les grévistes qui les empêchent de partir en vacances ou d'aller se faire exploiter par leur patron alors que la manœuvre du gouvernement est une provocation sciemment engagée à la veille des fêtes. Peut-être vaut-il mieux rater le ski cette année et que nos enfants aient de quoi vivre lorsque nous ne serons plus là ! Il n'y a pas que la retraite pour mettre en colère. La casse s'exerce sur tous les fronts.Comment les écologistes qui ont voté Macron au premier tour peuvent-ils cautionner la politique gouvernementale ? Comment les socialistes peuvent-ils encore croire une seconde aux promesses du commis des banques ? Les gens s'en veulent. Ou s'ils en sont incapables, ils en veulent à la Terre entière. Certains invoquent la lutte contre le populisme, ils ont raison, Macron ne l'est pas puisqu'il fait cadeau sur cadeau aux plus riches. S'il monte les citoyens les uns contre les autres, il ne faut pas s'étonner qu'à la moindre contrariété ils se tapent sur la figure... Cela ne présage rien de bon si le véritable adversaire n'est pas clairement identifié.

mercredi 18 décembre 2019

Le marché de la compassion


Nous recevons régulièrement d'épaisses enveloppes nous exhortant à contribuer à de bonnes œuvres. De petits "cadeaux" accompagnent souvent ces campagnes de recherches de fonds : cartes du monde, carnets, stylos, etc. Lorsque mes parents étaient sollicités par des démarcheurs en porte-à-porte, ils avaient l'habitude de répondre qu'ils avaient "leurs œuvres" pour se débarrasser des importuns. Aujourd'hui il n'y a plus que les Témoins de Jéhovah, les vendeurs de pommes et patates soi-disant directement du producteur au consommateur (attention, arnaque !), les élagueurs de haies, les couvreurs et les militants du journal L'Internationaliste (branche française de Lotta Continua) pour sonner à notre porte. Je ne compte pas les éboueurs (en évitant les faux) et les postiers pour lesquels je contribue à leurs étrennes, mais je me passerais bien de leurs calendriers qui sont heureusement de plus en plus minces. Surtout je suis sidéré par l'argent que doit coûter ces épais dossiers au profit de Médecins Sans Frontières, Amnesty International, Stop à la Souffrance Animale, Apprentis d'Auteuil, etc. Pas question de jeter ce qui est "recyclable", donc je n'affiche ici qu'une petite partie des stylos récupérés, mais ce sont des tonnes de papier et de plastique qui partent à la poubelle. À ce gâchis s'ajoute mon inquiétude légitime de savoir où va l'argent. Où trouver des informations fiables détaillant ce qui revient réellement aux défavorisés ? Lorsqu'on connaît les salaires de certains responsables d'ONG et la réalité du terrain, on est en droit de s'inquiéter, voire de se révolter. Les organisations humanitaires sont devenues un business.
Dans le Figaro (!) Bruno-Georges David, auteur d'ONG : compassion à tous les rayons ? explique : L'essentiel des communications ne consiste pas en des postures politiques ou des plaidoyers, mais fait appel aux émotions, à la bien-pensance compassionnelle, à la culpabilité. C'est une discussion entre gens du Nord qui se parlent à eux-mêmes en prenant le Sud comme prétexte. (...) Les ONG ne mesurent pas la dévastation que leur dépolitisation et le marketing sont en train de produire dans l'opinion publique et auprès de leurs soutiens. De structures militantes et engagées, les ONG sont devenues des organisations de gestionnaires et financiers dépolitisés. Dans Libération (!!) Sylvie Brunel, auteur de Famines et Politique, raconte sa démission de la présidence d'Action contre la faim (ACF), après avoir été responsable de la recherche à Médecins sans frontières. Dans Télérama, Frédérique Chapuis évoque les 10 000 ONG présentes en Haïti et le scandaleux tourisme humanitaire. Etc.
La plupart des ONG sont devenues les soupapes de sécurité de l'oppression et de l'exploitation. Sans elles les situations révolutionnaires exploseraient. Certaines de ces Organisations "Non Gouvernementales" sont même financées directement par les pays les plus puissants, exploiteurs de main d'œuvre à bon marché, fomentateurs de coups d'État.
Mes parents, encore une fois, ne faisaient pas l'aumône, mais militaient pour que le gouvernement assume ses responsabilités vis à vis des défavorisés. Alors chaque fois que j'écris quelques mots avec leurs stylos "gratuits" je sens monter ma colère. Ils me servent à ne pas oublier les inégalités, les injustices, les crimes dont nos gouvernements sont responsables alors qu'ils tentent de nous culpabiliser. Peut-être avons-nous des raisons de nous sentir coupables puisque nous acceptons cet état de fait et que nous ne renversons pas le système inique et cynique qui gère nos vies et celles de ceux qui en meurent !

lundi 16 décembre 2019

La crise annoncée par les banques


Le Crédit Mutuel m'envoie une lettre dont l'unique objet est "Protection des avoirs", censée nous rassurer en expliquant que le Fonds de Garantie des Dépôts et de Résolution (FGDR) est chargé d'indemniser les clients en cas de défaillance de l'établissement bancaire. "Lorsqu’une banque n’est plus en mesure de rembourser les dépôts de ses clients, le FGDR indemnise ceux-ci jusqu’à 100 000 € en 7 jours ouvrables, dans certaines conditions et limites." On appréciera l'humour : "La garantie des dépôts en protégeant les déposants, contribue à entretenir la confiance et à assurer la stabilité du système bancaire." Il est bien évident que cela ne concerne que la classe moyenne. Pour ne pas s'inquiéter il faut soit ne pas avoir d'économies, en tout cas moins de 100 000€, soit être suffisamment riche pour avoir fait fuir ses capitaux à l'étranger ! Mais si cette perspective arrivait, et il faut prendre très au sérieux cette alerte, sinon les banques ne s'embêteraient avec cela, c'est toute l'économie qui s'écroulerait et les plus pauvres seraient les premiers à en subir les conséquences, comme toujours. Pour savoir ce qui est garanti ou pas, la liste est . Les assurances-vie, par exemple, ne sont pas couvertes par cette protection, mais dépendent du Fonds de Garantie des Assurances de Personnes (FGAP) qui garantit un maximum de 70 000€ par assuré et compagnie ! On notera ironiquement que le fonds de garantie a une capacité d'intervention inférieure à deux milliards d'euros, ce qui à l'échelle de l'encours de l'assurance vie (plus de 1.700 milliards) peut sembler assez limité ! La même question vaut pour le FGDR évidemment. Le spectre d'un krach avec déflation n'est pas à écarter.
Lors d'un dîner huppé il y a deux ans, discutant avec quatre banquiers hautement placés dans la hiérarchie de leurs différentes banques, tous m'affirmèrent avoir diviser leurs avoirs chez leurs confrères (100 000 dans chaque banque) pour ne pas être touchés par une crise qui ne manquerait pas d'arriver, demain ou dans quelques années, mais qui arriverait forcément. Les banques ont toujours choyé leurs gros actionnaires, ne possédant plus qu'environ 10% des liquidités qui leur ont été confiées. Toute l'économie est basée sur l'exploitation des petits par les gros, que ce soit au bas de l'échelle ou en haut. Les banques pratiquent le système de Ponzi dans les grandes largeurs, alors qu'il est interdit et gravement puni à petite échelle. J'en veux pour preuve sa définition-même : Un système de Ponzi est un montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients essentiellement par les fonds procurés par les nouveaux entrants. Si l'escroquerie n'est pas découverte, elle apparaît au grand jour au moment où elle s'écroule, c'est-à-dire quand les sommes procurées par les nouveaux entrants ne suffisent plus à couvrir les rémunérations des clients.
Dans L'argent Zola avait parfaitement démontré le système boursier, gigantesque arnaque qui consiste à rafler la mise en achetant à la baisse après avoir fait chuter les actions en vendant massivement. Les petits porteurs s'affolent, contribuant à la chute des cours, etc.
Dans cette heureuse perspective que serait la chute du capitalisme, système qui a fait plus de ravage que n'importe quelle dictature, les dégâts humains seront hélas considérables. Les adeptes de la collapsologie pensent plus souvent à la destruction de la planète, faute de mesures écologiques draconiennes, mais tout ce que nous subissons est régi par les lois économiques et leur non-respect par ceux-là-mêmes qui les ont promulguées !

mardi 10 décembre 2019

Physique contre dématérialisé


Je ne comprends pas que les labels de musique envoient à la presse leurs nouveautés CD sous pochette cartonnée au lieu du digipack ou du packaging qui sera commercialisé. Si les disques ont encore une petite chance de survivre à la dématérialisation, c'est bien à leur présentation graphique qu'ils le devront. Lorsqu'un journaliste ou un blogueur chronique un album, il a besoin des notes de pochette, des paroles des chansons, du nom des musiciens, etc. Le désir naît de cet ensemble. Je me souviens avoir acheté nombre de vinyles uniquement sur la foi du recto verso 30 centimètres. J'avais trouvé ainsi à leur sortie Electric Storm de White Noise ou le Bonzo Dog Band sans savoir ce que j'allais écouter ! Envoyer un lien vers Internet pour écouter le disque est absurde si l'on espère décrocher un article. J'écoute les disques sur ma chaîne hi-fi, alors que les fichiers mp3 ou wav passent par l'entonnoir des haut-parleurs de mon ordinateur portable. Quant aux films sur DVD ou Blu-Ray, ils perdent en route leurs bonus en plus des informations que contiennent généralement leurs boîtiers. Sans compter l'objet qui me rappelle à lui quand le lien chiffré se perd parmi les centaines de mails reçus chaque jour.
Que justifie alors cette pratique ? Des frais postaux atténués ? Une économie de fabrication tout aussi mineure ? Les raisons me semblent ridicules lorsqu'on sait que, pour la plupart, les ventes sont si dérisoires que le disque est devenu avant tout un objet de communication. Il n'y a vraiment qu'à la fin des concerts que les ventes sont significatives, à condition que l'enregistrement soit fidèle au spectacle auquel on vient d'assister. Envoyer un lien s'explique lorsqu'il s'agit d'inédits exclusivement disponibles sur Internet, comme je le pratique régulièrement sur drame.org. C'est pareil pour les vidéos réclamées aujourd'hui par les programmateurs qui ne croient plus leurs oreilles et ont besoin de voir pour le croire. À l'étranger certains exigent d'ailleurs un support physique pour se décider. Mais s'il s'agit d'objets physiques, seule sa version définitive est véritablement convaincante, permettant éventuellement au chroniqueur de l'attraper par un bout inattendu. Lorsqu'on a mis tant de soin et de passion à produire un disque ou un DVD/Blu-Ray, pourquoi envoyer à ceux ou celles qui en parleront un résumé riquiqui ? C'est dévaloriser son travail et celui de ses collaborateurs.
Dans un autre genre, je ne fais jamais écouter de maquette à un client, essentiellement parce que je suis incapable de mettre tout mon cœur dans quelque chose qui finira à la poubelle. Si le client adore, on est coincé pour la suite ; et si ce n'est pas parfait ses commentaires sont contrariants à juste titre. Je préfère livrer du définitif provisoire, corrigeant gentiment un contresens ou un détail qui ne serait pas à sa place. Évidemment je prends un risque de travailler pour rien, mais ce dans tous les cas ! Alors autant se donner à fond pour être le plus convaincant...

jeudi 5 décembre 2019

Art en grève


Que se passe-t-il aujourd'hui ?

Ce 5 décembre, c’est jour de grève. Cette date marquera le départ d’une mobilisation que nous espérons puissante. La raison de cette grève ? La réforme des retraites, qui pourrait porter un coup fatal à la Sécu. Le contexte ? Depuis 2016, la lutte n’a jamais cessé : loi Travail, ordonnances Macron, réforme de la SNCF, justice climatique, mouvements féministes, antiracistes, Gilets jaunes, mobilisations étudiantes, mouvement des sans-papiers.

C’est quoi cette réforme ?

Comme la santé, la retraite, c’est la Sécu. Dans le régime général, la pension est la poursuite du salaire de référence. Les militant·es qui ont bâti ce système ont commencé à déconnecter le salaire de l’emploi en socialisant les ressources dans une caisse commune. Contre cette avancée, le gouvernement entend imposer un système de retraite par points qui calculerait le montant des pensions en fonction d’un simulacre d’épargne individuelle. Tout au long de sa carrière, chaque travailleur·euse cumulerait des points qui lui permettraient, le moment venu, d’obtenir la stricte contrepartie de son « mérite ». C’est une individualisation de la protection sociale qui met fin au droit au salaire pour les retraité·es.

Pourquoi se mobiliser en tant que travailleur·euses de l’art ?

En attaquant les droits sociaux les plus avancés (ceux des fonctionnaires et des salarié·es du privé), cette réforme va parachever une politique libérale qui tire tout le monde vers le bas. Nous avons les mêmes intérêts que ces travailleur·euses qui, dans les différents secteurs de la société, vont se mobiliser pour défendre des droits remis en cause au nom d’une idéologie qui confond intentionnellement libéralisme économique et liberté individuelle. Pour des raisons historiques, les artistes sont hélas à l’avant-garde de l’absence de protection sociale et, au nom de leur passion ou de leur engagement, voient ainsi la plupart de leurs activités être non reconnues comme du travail. C’est pourquoi notre lutte pour faire reconnaître nos activités comme productrices de valeur économique peut être profitable à tou·tes et permettrait de combattre cette idéologie qui tente de nous faire croire que l’absence de protection sociale favorise la « liberté », la « créativité » ou « l’autonomie ».

Comment faire grève ?

Pour les salarié·es du privé (salarié·es du secteur associatif et des entreprises culturelles) : n’importe quel·le salarié·e peut faire usage de son droit de grève. Pas besoin de préavis, il suffit de ne pas venir bosser. La justification peut être donnée à votre employeur a posteriori.

Pour les salarié·es du public (fonctionnaires du ministère de la Culture, enseignant·es en ENSA ou en fac, contractuel·les, etc) : plusieurs syndicats ont déposé un préavis national. Vous avez le feu vert.

Pour les indépendant·es : en théorie, vous faites ce que vous voulez. En pratique, à vous de juger en fonction de votre situation actuelle. Plusieurs modalités sont envisageables : programmer une réponse automatique sur votre boîte mail (nous allons faire circuler un visuel « Art en grève » sur les réseaux sociaux), en cas d’interruption de votre activité le 5 décembre, en préciser les motifs et vous joindre à la manifestation la plus proche de chez vous, etc.

Pour les artistes-auteur·rices : la situation est la même que pour les indépendant·es, l’essentiel étant de faire en sorte que votre grève soit visible : encart sur votre site internet, communication sur les réseaux sociaux, décrochage d’une de vos œuvres exposées, port d’un brassard inspiré des méthodes des soignant·es (du type « artiste en grève »), blocage d’un événement culturel, etc.

Pour les étudiant·es : toutes les actions matérielles (assemblées générales, blocages) ou symboliques qui vous sembleront pertinentes.

Dans tous les cas de figure : Nous appelons les travailleur·euses de l’art à se fédérer, à se rapprocher d’un syndicat de lutte (CGT, CNT, CNT-SO, FSU, Solidaires, etc) et/ou de l’un des collectifs signataires de cet appel. On est toujours plus fort·es ensemble, dans la solidarité et le partage d’informations juridiques et politiques.

J'ajoute : "ou de n'importe quelle autre manière !"

mercredi 4 décembre 2019

Thou Sonic Friend : Cinemateria


Les Danois ont de la chance. Il y a quelques années ils ont récupéré la chanteuse Birgitte Lyregaard qui avait émigré en France. Tant pis pour nous, tant mieux pour eux. Le trio Thou Sonic Friend qu'elle a formé avec la clarinettiste irlandaise Carolyn Goodwin et le guitariste Peter Tinning est un cousin scandinave proche de mes élucubrations musicales, en plus délicat ! À l'écoute de leur nouveau vinyle, Cinemateria, j'ai cru me reconnaître dans leurs silences ; pour un maximaliste comme moi c'est un comble... J'ignore si leur musique est plus cinématographique que théâtrale, mais elle est si imagée qu'elle nous transporte dans des paysages imaginaires qui ne ressemblent à aucun existant. Parfois on voit la neige qui tombe sur Copenhague, à d'autres moments on se promène au bord de la Seine ou l'on prend le train vers je ne sais où. Chaque pièce est un court-métrage poétique aux couleurs particulières. Lorsqu'elle ne joue pas de la clarinette ou de la clarinette basse, Carolyn fait les secondes voix. Peter utilise des effets. Birgitte bricole et joue des percussions. J'ai enregistré cinq albums avec elle jusqu'à monter le trio El Strøm formé à Paris avec Sacha Gattino et plusieurs spectacles avec Linda Edsjö. Si elle est prête à toutes les facéties vocales, jouant avec les accents et les langues étrangères, Birgitte est une tendre attachée à la mélodie. Dommage que Björk ait été happée par le show-biz, elle aurait pu nous offrir de telles petites merveilles improvisensationnelles. Carolyn et Peter fabriquent des écrins ou rebondissent langoureusement, s'imbriquant comme les pièces d'un jeu d'enfant qui s'emboîtent parfaitement, cube, boule ou triangle. Une évidence.



→ Thou Sonic Friend, Cinemateria, LP Barefoot, env. 19€ sur Bandcamp et en numérique env. 10€

mardi 26 novembre 2019

Pourquoi les hommes tuent ?


Pourquoi y a-t-il tant de féminicides ? Je ne peux pas me poser la question en ces termes. J'aurais besoin de pouvoir comparer leur nombre avec celui des homicides. Il est évidemment important de mettre la violence des hommes envers les femmes, envers "leurs" femmes, à l'index, mais n'est-ce pas camoufler la violence des hommes en général ? Combien tuent pour leur patrie, pour leur honneur, pour leur propriété ? Considèrent-ils leurs compagnes comme leurs propriétés ? Les féminicides étaient tus probablement parce que ces exutoires à leur violence caractéristique n'ont rien de glorieux. C'est carrément minable. Lorsque j'étais enfant, mon père m'avait appris que "l'on ne bat pas une femme, même avec une fleur".
J'ai donné un jour une gifle à ma première copine qui tentait de m'étrangler, pour la réveiller. Séparation houleuse. Je n'étais pas fier. Pendant la semaine qui suivit mes copains s'extasiaient sur mes suçons alors que c'était la marque de ses doigts sur mon cou. Mes très rares accès de violence ont concerné quelques objets et la honte m'étreignit aussitôt. C'était il y a longtemps. Cela n'arriverait plus. J'ai été confronté à une violence plus redoutable lorsque j'étais à Sarajevo pendant le Siège en 1993. La question s'est lourdement posée alors. J'avais été non-violent pendant quarante ans, mais, confronté à tant de haine, je rentrai de la ville martyre en espérant une intervention militaire internationale. Il m'est impossible de regarder un match de boxe dans un film, mais les polars et le sang au cinéma me dérangent moins. Ils mettent pourtant en scène toute la rage de l'humanité. Si elle est généralement le fait des hommes, comment se fait-il que les femmes ne l'empêchent pas ? Lysistrata s'y opposa en prônant la grève du sexe. Les femmes laissent leurs fils, leurs frères et leurs maris s'entretuer. De temps en temps elles deviennent les victimes de ces pratiques absurdes que seuls de rares pacifistes non-violents condamnent, objecteurs de conscience préférant la prison à l'assassinat.
Ma Sehnsucht s'exprime dans ce mal à l'homme qui me prend face à toute violence, peu importe à qui elle s'adresse. Si la dénonciation actuelle des féminicides pouvait interroger la violence humaine, elle dépasserait ce dramatique épiphénomène de la "nature" humaine. Car là où l'homme passe la nature trépasse. La force semble le refuge de l'impuissance. Quand les mots leur manquent, ils usent de leurs bras, de leur sexe brandi comme une arme. On peut le constater ailleurs comme dans la répression policière qui éborgne et mutile ici, qui viole et tue un peu plus loin. Seule l'éducation dès le plus jeune âge permettrait peut-être d'éradiquer les crimes qui jonchent notre Histoire. Les millions de morts que les guerres et la colonisation, aujourd'hui déguisée, causent sans cesse par intérêt économique, sont les victimes de l'abrutissement de masse soigneusement entretenu. Le machisme est valorisé. Les femmes en font certes les frais, mais elles en sont les complices tant qu'elles accepteront que l'on fabrique des armes, que l'on exploite les plus faibles, que l'on glorifie les héros, que la religion les rabaisse, que leurs salaires soient moindres, et tant qu'elles se soumettront aux désirs unilatéraux de leurs compagnons de vie. Et ce n'est pas en condamnant quelques boucs-émissaires que l'on réglera la question. C'est en chacun et chacune d'entre nous qu'il faut rechercher la réponse.

Nicolas Poussin, L'enlèvement des Sabines, 1634-1635, Metropolitan Museum of Art

lundi 25 novembre 2019

Sur l'écran blanc de mes nuits noires


J'ignore l'impasse de la page blanche. Il suffit de contourner l'obstacle en s'attaquant à un autre versant. Comme puiser dans le stock d'images en attente ou laisser simplement l'inspiration de marionnettiste guider mes doigts de somnambule. La place pour projeter est cadrée par les livres. Ce pourrait être aussi bien des films, des disques, des arbres, des étoiles, des mots, des rêves. Le cahier des charges impose ses limites. L'imagination a besoin de ces contraintes. Plus ou moins l'infini tournerait court. Une phrase en appelle une autre. Elles roulent en double sens. Il fallait juste passer le permis. Cela ne s'est pas fait tout seul. J'ai failli laisser tomber. Mais ma mère m'a dit que je n'étais pas plus bête qu'un autre. Il y a tant de chauffards que cela fait froid dans le dos. Nous sommes tous des rescapés. Combien de bip bip ont évité le précipice ? Un peu moins de huit milliards à l'heure actuelle. De quoi faire chavirer la planète. Mais tous ne pèsent pas le même poids. Sans liberté ni fraternité l'égalité est une carotte à laquelle les possédants préfèrent la viande. Ils ont appelé démocratie leur stratagème. Il n'y a même plus de carotte au bout de leurs ficelles. Leur cynisme est de rigueur. À force de croire qu'ils y échapperont, ils finiront pas s'étouffer. Mais combien crèveront avant eux ? La tâche n'est pas sur l'écran, mais sur l'objectif.

mercredi 24 juillet 2019

Cartographie des sens


Sous une pochette dessinée par Ramuntcho Matta qui a sorti récemment de son côté un beau disque de chansons intitulé 96, Bruno Letort, qui a renfilé ici la casquette de compositeur, rassemble des œuvres extrêmement différentes de musique de chambre dont la modernité va puiser dans tout ce qui se fait de plus seyant en musique dite contemporaine. Semelles de vent fait la part belle à la chanteuse éthiopienne Eténèsh Wassié accompagnée par le Cube Quartet me rappelant l'entraînant Sniper Allée que j'avais composé en 1994 pour le Quatuor Balanescu. Pour Absence l'Ensemble vocal Tarentule fait pétiller des mots d'Orlando de Rudder dont je perçois la scansion de chiffres dans une mer sans vent. Les quatre mouvements d'E.X.I.L. convoquent un second quatuor à cordes, le Grey Quartet, qu'épaulent quelques bruitages avant que cette mélancolie se référant aux mouvements migratoires des déracinés, où l'on peut reconnaître diverses citations comme celles de Stravinsky ou de l'École de Vienne, ouvrent la voix à J. M. G. Le Clézio dont le texte explicite est traité comme l'avaient réalisé auparavant Hermeteo Pascoal, Frank Zappa, René Lussier, François Sarhan ou Chassol, un archet de contrebasse doublant ici la voix. Un petit ensemble interprète Rabath avant que la flûte de Michel Boizot plane au-dessus des petites interventions électroniques de Bruno Letort. Ces Fables électroniques se poursuivent par un ostinato cardiaque où le compositeur intervient à la guitare électrique dans un crescendo métallique qui se prolonge en un imperturbable rock monodique, suivi d'une pièce où s'affirment le goût de la percussion et d'une dernière celui du rythme. Le compositeur tombe là le masque en mouillant sa chemise. Avec The Cello Stands Vertically, Though... la violoncelliste Sigrid Vandenbogaerde ferme les guillemets de cet revue musicale de la fin du siècle dernier, reflet d'une époque où le mélange des genres fit se craqueler le monde fermé de la musique contemporaine. Ainsi, faute d'en créer de nouvelles, le XXIe siècle fait exploser les étiquettes...

→ Bruno Letort, Cartographie des sens, Musicube, dist. Outhere / naxos, sortie le 13 septembre 2019

lundi 22 juillet 2019

Honte à la Poste, saison 2


Il y a deux ans jour pour pour jour j'écrivais un article intitulé Honte à la Poste. "La boîte aux lettres est désespérément vide alors que nous attendons du courrier. Lorsque j'étais enfant il y avait deux distributions par jour à Paris. Dans les villages le facteur apportait les nouvelles. Jusqu'à la privatisation des PTT (Postes, Télégraphes et Téléphones), scindés en France Telecom en 1988 et La Poste en 1991, nous avions toujours le même facteur, qui nous connaissait et avec qui nous avions une relation humaine comme l'épicier du coin. Depuis, cela n'a fait que se détériorer. La Poste est devenue une banque, activité plus lucrative que le service public saccagé. À Bagnolet, nous ne recevons du courrier que les mardi, jeudi et vendredi, et pas avant 14h ! Il n'y a plus que des remplaçants qui font ce qu'ils peuvent compte tenu des tournées marathons qui leur sont imposées. Lorsqu'ils prennent leur jour de congé ils ne sont pas remplacés. Certains ne se donnent pas la peine de sonner pour déposer un paquet ou une lettre recommandée et font semblant qu'il n'y a personne. Mais à qui se plaindre ? Depuis le 1er mars 2010 la Poste est devenue une société anonyme à capitaux publics pour affronter la concurrence européenne ! Les transporteurs ne valent guère mieux côté conscience professionnelle. Il ne reste qu'Internet, le téléphone, les SMS qui gardent une relative fiabilité. Ou bien j'embarque tout sur mon vélo si l'expéditeur ou le destinataire sont sur mon trajet ! La Poste française jouissait d'une réputation exceptionnelle, un peu comme la SNCF. C'est partout pareil. Sous prétexte de rendement, le patronat licencie, réduit les services, pousse au bâclage, et du côté des salariés on se désinvestit, on déprime. Au bout du compte on disparaît." Suite à mon article, j'avais eu l'agréable surprise de recevoir "un coup de téléphone de la responsable de la distribution. J'ai bien précisé qu'il ne s'agissait pas d'un problème récent dont le facteur actuel serait responsable, mais que c'est récurrent depuis 5 ou 6 ans. Il n'y a d'après elle aucune raison pour que les lundi, mercredi ou samedi soient des jours sinistrés. Par contre que le courrier n'arrive qu'à 14h s'explique si nous sommes en fin de tournée. Pour que le courrier soit à l'heure, il y a bien un service, mais il est payant ! Pour toute réclamation, la responsable me suggère d'appeler le centre de réclamation au 3631 qui ouvre un dossier laissant une trace...". En deux ans les choses ont hélas bien empiré, et j'en veux pour exemple une nouvelle mésaventure...


Habituellement lorsque j'achète un objet en ligne je le reçois sans problème, qu'il nécessite ou pas une signature, qu'il rentre dans ma boîte aux lettres homologuée ou que le facteur soit obligé de sonner. Si l'objet est trop volumineux ou qu'un préposé flemmard fait semblant que j'étais absent et se contente de déposer un avis de passage sans sonner, je suis parfois obligé de courir à la Poste principale qui est à vingt minutes à pied. Il m'est arrivé d'être remboursé par l'organisme émetteur de la carte de crédit lorsqu'un colis s'était perdu en route ou que l'expéditeur me renvoie gracieusement ma commande sans que j'ai besoin de retourner quoi que ce soit alors qu'elle avait fini par arriver très en retard. Mais cette fois je dois m'asseoir sur les deux paires de chaussures que j'avais commandées à Inner Art World dont le siège est à Montréal...
Commandées le 8 avril, les deux paires de tennis colorées ont été déclarées livrées par la Poste française, or je ne les ai jamais reçues. D'une part le colis était très probablement trop gros pour être déposé dans ma boîte, d'autre part je sais forcément qu'il n'y a pas eu plus de chaussures que de beurre en branches. Celle-ci n'ayant, à ma connaissance, jamais été volée ni fracturée, je soupçonne obligatoirement un remplaçant comme il y en a beaucoup dans cette institution dont les services ne cessent de se détériorer (nous ne sommes plus en 1961, Gilles Grangier, Michel Audiard et Jean Gabin en attestent ci-dessus !). J'ai dû chaque fois attendre longuement au bout du fil avant de pouvoir demander où en était mon affaire. La seule réponse obtenue fut que le colis avait bien été livré. Réponse évidemment inacceptable de ma part ! D'un côté la Poste se défausse, me renvoyant à l'expéditeur seul habilité à faire une réclamation, et de l'autre Inner Art World me demande d'apporter la preuve de l'absence de livraison. En résumé les deux se renvoient la balle et j'en suis pour mes sous et fatigué par cette pantalonnade inextricable ! Donc évitez la Poste autant que possible et évitez également cette enseigne qui n'en a rien à fiche contrairement à d'autres dont le suivi est exemplaire...

vendredi 12 juillet 2019

Profession deux fois


Je m'y attendais. Avant-hier, en plaçant un article sur mon voyage à Venise en une, la rédaction de Mediapart m'a attiré quelques commentaires désagréables. Par contre peu de réaction hier à propos de mon billet sur la Biennale... Certains lecteurs m'accusent de prendre l'avion (le train de nuit avait été supprimé, mais une lectrice m'apprend que l'Italie l'a rétabli), de condamner le tourisme de masse alors que j'y participe à ma manière, de préférer le voyage à la lecture sur le sujet, etc. J'ai l'habitude de ce genre d'attitudes d'abonnés qui n'écrivent jamais d'articles, mais répandent systématiquement leur fiel à la façon des trolls. Même si je les comprends parfois, je ne peux prendre pour moi la plupart de leurs critiques, tout simplement parce qu'aucun de mes articles n'existe en soi. Il fait partie d'un corpus beaucoup plus important, plus de 4000 à l'heure actuelle. Les réponses ou les attendus sont à chercher dans l'ensemble, mais ce n'est pas facile d'y faire des recherches (mon blog drame.org a des fonctions sélectives plus fonctionnelles que son miroir sur Mediapart). Je ne peux pas non plus exiger de mes lecteurs ou lectrices occasionnel/le/s de se coltiner 14 ans de billets quotidiens (j'ai commencé en 2005, donc bien avant la fondation de Mediapart). Je comprends donc que je puisse irriter les un/e/s ou les autres s'ils ou elles ne perçoivent qu'un seul angle de vue, mais, je le répète, je ne peux rappeler chaque fois le contexte global ou mes professions de foi qui sont en dénominateur commun.
Écrire un article chaque jour me prend trois heures, or ce n'est pas mon gagne-pain (je paye mon abonnement à Mediapart comme tout le monde), et je dois continuer ou j'aime continuer à exercer parallèlement mes activités artistiques. J'essaie chaque fois d'avoir un point de vue personnel, je n'y arrive pas toujours, et mes articles sont souvent militants, entendre qu'ils évoquent généralement des sujets peu ou pas traités par les professionnels. J'ai par ailleurs écrit dans de nombreuses publications : Le Journal des Allumés du Jazz (dont je fus co-rédac'chef pendant 10 ans), Muziq, Jazz Magazine, Jazz@round, Jazzosphère, Citizen Jazz, Les Nouveaux Dossiers de l'Audiovisuel, La Revue du Cube, L'Autre Quotidien, La Nuit, Les Cahiers de l'Herne, Le Monde Diplomatique... Mais ces textes sont d'une autre nature, le blog m'offrant de parler à la première personne du singulier sans que l'on me corrige en introduisant des erreurs qui n'y étaient pas ! J'apprécie cette liberté, sans la pression des annonceurs ni celle d'une hiérarchie quelconque, quitte à ce que cette pratique reste amateur, terme qui vient du verbe aimer !

lundi 13 mai 2019

France Musique, un autodafé


Chaque fois que j'ai travaillé à France Musique ou France Culture comme producteur, j'ai repensé aux Propositions au directeur de la radio que Bertoldt Brecht rédigea le 25 décembre 1927. Il commence par "Vous devriez à mon avis essayer de faire de la radio quelque chose de vraiment démocratique" et termine par "il est absolument nécessaire que vous rendiez compte publiquement des sommes fantastiques qui sont absorbées par la radio, ainsi que de l'utilisation, jusqu'au dernier pfennig, de ces deniers publics." On se rendrait compte aujourd'hui que les coûts administratifs sont colossaux en regard du budget alloué à la création. D'ailleurs Brecht souligne les "honoraires minables et ridicules que l'on paie pour l'heure d'antenne à fins culturelles."
Près d'un siècle plus tard, rien n'a changé, la situation s'est même tragiquement aggravée. La direction de Radio France, pour faire des économies de bouts de chandelle, vient de supprimer les rares émissions de création de France Musique qui n'avaient pas encore été sabordées. Disparaissent ainsi Tapage Nocturne de Bruno Letort, À l'improviste d'Anne Montaron, Le Cri du Patchwork de Clément Lebrun, Ocora Couleurs du Monde de Françoise Degeorges, Le portrait contemporain d'Arnaud Merlin et l'on ne donne pas cher de la peau de L'expérimentale du GRM... Ce pourrait être une refonte des programmes, mais la chaîne s'orienterait vers la diffusion d'un flux de musique classique à partir de 23 heures, ne proposant aux amateurs de musiques contemporaines, musiques improvisées, musiques électroacoustiques, musiques du monde, etc. qu'un créneau de deux heures maximum le week-end, soit une sorte de cabine des Marx Brothers à la mode de chez nous qui ne savons même plus planter les choux. La place du direct ou des concerts, n'en parlons même pas ! Le fleuron de France Musique disparaîtrait d'un coup, si les auditeurs de ce service public ne se révoltent pas contre cette décision arbitraire totalement absurde et mortifère. Ce n'est même pas criminel, c'est suicidaire. Mon syntoniseur de modulation de fréquences évitait déjà les stations où la publicité pollue les émissions, il va se retrouver au grenier. J'imagine que les gestionnaires de Radio France bavent d'impatience pour franchir ce nouveau pas, afin de s'aligner derrière le formatage commercial de la FM passée aux mains des marchands. La logique voudrait même que, faute d'un Audimat catastrophique suite à toutes ces décisions aussi stupides que morbides, la radio de service public suive celle qui a valu aux aéroports, par exemple, d'être vendus au privé ! Si vous pensez que je fais de la parano ou que je nage en pleine science-fiction, regardez autour de vous la casse sociale et la désertification culturelle qui ne cesse de s'accroître.
Il est loin le temps où France Musique nous commandait des émissions de création de près de trois heures comme USA le complot ou La peur du vide ! J'ai même produit un direct quotidien de 20h à 20h30 sur France Culture intitulé Improvisation Mode d'emploi avec un musicien ou une musicienne différent/e chaque soir. Malgré cette peau de chagrin arrivée aujourd'hui à son ultime extrémité, les émissions À l'improviste, Ocora Couleurs du monde, Tapage nocturne, Le cri du patchwork, Le portrait contemporain ou L'expérimentale sont ce qui se fait de mieux sur la chaîne que l'on rebaptisera désormais France Mutique. Déjà Radio France ne voulait plus payer les musiciens qui venaient jouer en direct sous prétexte que cela leur faisait de la pub. Anne Montaron résistait, sinon je n'aurais jamais joué avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö à l'improviste...


J'imagine qu'une pétition va voir le jour pour tenter de sauver le service public au travers de ces émissions passionnantes, dernier maillon qui nous reliait à une chaîne dont les journées me semblent remplies par de la diffusion de disques de musique strictement classique avec des commentateurs lisant le dos des pochettes ou leurs petits livrets. Les émissions d'Anne Montaron, Françoise Degeorges, Bruno Letort, Clément Lebrun, Arnaud Merlin, etc. ouvraient des fenêtres sur le monde, un monde vivant. Je parle au passé, mais il ne tient qu'à vous qu'elles ne soient pas murées et qu'elles continuent à exister. J'irai même plus loin, faisons en sorte par notre engagement total que l'intelligence refasse surface et se répande comme une traînée de poudre... Radio France suivra ! La radio fait partie des médias extraordinaires qui donnent à rêver, vecteurs d'une reconstruction qu'il faut heureusement envisager après le massacre à l'œuvre aujourd'hui.
Ce ne sont pas simplement des émissions qui disparaissent, c'est un maillon d'une chaîne indissociable qui est brisé. Tout un secteur artistique est mis en danger par cet autodafé, depuis les auteurs, compositeurs, éditeurs, représentés par la SACEM jusqu'au public en passant par les interprètes, techniciens du son, journalistes, organisateurs de concerts, labels discographiques, disquaires, etc. Le compositeur Edgard Varèse écrivait : "le compositeur d'aujourd'hui refuse de mourir". C'est la musique vivante qui est attaquée par des irresponsables au salaire confortable. Il ne faut pas seulement réclamer le maintien de ces émissions, mais leur expansion, et, plus encore, la démission de ceux qui ont commis cet acte d'inculture d'une arrogance inimaginable.

N.B.: le concert "à l'improviste" de ce soir 19h30 se tient hors-les-murs au Théâtre de l'Alliance Française avec la performeuse Violaine Lochu (voix, accordéon) suivie du trio SatureDay avec Michael Nick (violon, composition), Yaping Wang (yangqin) et Diemo Schwarz (électronique)...

P.S.: Signez la pétition !

vendredi 10 mai 2019

L'anniversaire de ma seconde naissance


Il y a 51 ans, un autre vendredi 10 mai, je suis entré chez un coiffeur de l'avenue des Gobelins pour appeler mes parents et les rassurer que j'allais bien. Le soir, mon père m'a dit qu'après le récit de ses propres exploits il ne pouvait pas m'interdire de manifester, mais qu'il fallait que je sache que ma mère et lui allaient s'inquiéter les jours suivants. Le soir-même s'appellerait "la nuit des barricades"...


Je fêterai la manif du 13 mai 1968, un autre lundi, celui qui vient, en enregistrant des portraits de révolutionnaires avec le guitariste Hasse Poulsen et le percussionniste Wassim Halal...

mercredi 8 mai 2019

L'urgence de l'art


La revue du Cube change de présentation pour son 15e numéro. Cette fois "artistes, experts et penseurs du futur" se penchent sur l'urgence de l'art. Cette sortie a le mérite de coïncider avec l'appel signé par près de 2000 artistes en soutien aux Gilets Jaunes à partir de la pétition du Collectif Yellow Submarine auquel je me suis bien évidemment associé.
Après l'édito toujours aussi généreux de Nils Aziosmanoff, Marie-Anne Mariot renvoie L'art aux urgences en opposant ses défenseurs et ses détracteurs tout au long de l'Histoire, et me fait penser à la phrase de Jean-Luc Godard, "La culture est la règle, l'art est l'exception". Avec Le leurre et l'argent du leurre Pierre Bongiovanni replace l'art dans le choix de société. Lorenzo Soccavo prône L'urgence de la littérature face à la prolifération des images. Étienne Krieger espère, avec Artistes et scientifiques peuvent-ils se comprendre ?. Dans un long entretien Ariel Kyrou dresse un panorama des dangers et des pistes possibles. Camille Sauer et Clément Thibault précisent L'urgence de l'art, celle de repenser son éco-système (avec en complément Acte manifeste du pariétisme) analysant et critiquant les conditions économiques qui l'étouffent ou lui permettraient de s'épanouir. Christian Globensky musicalise Immunosphère. Jean-Pierre Balpe fait œuvre de création avec son court métrage Urgence de l'art. Jeff Regottaz et Olivier Auber répondent aux mêmes questions que Kyrou, ce qui est forcément intéressant. Suivent les fictions Faire de sa vie son œuvre de Linda Rolland, Hack Yourself 3 : Deniz de Karen Guillorel , Le Bigdatagasm ou : faites l'amour dématérialisé, pas la guerre de Yann Minh, Une cabane de fortune de Jacques Lombard, Virtualité fuyante d'Alain Galet... Je résume abusivement, vous laissant le plaisir de la découverte. De mon côté j'avais livré le texte L'urgence de l'art agrémenté d'une pièce sonore composée avec Amandine Casadamont, Sacha Gattino, Sylvain Lemêtre et Sylvain Rifflet pour le vinyle collectif Aux ronds-points des Allumés du Jazz que je recopie ci-dessous...

L'urgence de l'art

L’art n’est pas un choix, mais une nécessité pour celles et ceux qui s’y plongent. Le désir qui l’engendre est de l’ordre des urgences, question de vie ou de mort. Il faut pourtant prendre son temps. Penser longtemps, agir vite. Histoire de tourner autour du pot car la précision du geste vient de son approximation.
L’œuvre achevée, elle n’appartient plus à son auteur, mais à celles et ceux à qui elle s’adresse et qui s’en emparent. La qualité d’une œuvre d’art est intimement liée au nombre d’interprétations qu’elle suscite. Pas question pour autant de faire du chiffre. Juste offrir la possibilité à chacune et chacun de penser par soi-même, de se faire son cinéma, et, pourquoi pas, vibrer en sympathie.
Certaines formes artistiques comme la musique ou le cinéma sont des sports d’équipe. C’est plus rare avec la littérature ou les arts plastiques. Complémentarité des savoirs. Nous sommes les pièces d’un drôle de puzzle. Dans cette cuisine chaque ingrédient y a sa place, chacune ou chacun y est indispensable, à la fois remplaçable et irremplaçable. Le goût varie selon les accords. Lorsque j’improvise je choisis mes partenaires. Comme dans la vie.
L’improvisation consiste à réduire le temps entre composition et interprétation. Jouir sans délégation. Laisser ses mains, voire son corps tout entier, anticiper les mouvements du cerveau.
Parmi les arts la musique est un espéranto qui se parle sans apprentissage. On peut être suffisamment ouvert pour converser quelle que soit l’origine de ses partenaires et de son public. L’art consiste à écouter tandis que l’on émet soi-même foule d’idées et de concepts, de désirs et de rejets. Tout le monde s’exprime en même temps, un orchestre ! Le silence est malgré cela une note, un signe comme les autres.
Depuis l’avènement de l’enregistrement on peut produire sans écrire. La musique avait jusque là besoin du papier pour voyager. On a commencé par se déplacer en calèche ou en bateau. La voiture et l’avion ont raccourci les distances. Mais on ne peut jamais aller plus vite que la musique. Les mises en ligne ont remplacé les supports physiques. Sur drame.org il m’arrive d ‘enregistrer un vendredi et de mettre en ligne le lendemain, avec la pochette, les titres et les crédits. Je vends les disques, de moins en moins évidemment, mais je donne ce qui se joue sur la Toile.
Parfois nous nous complétons à distance. Pour un vinyle produit par les Allumés du Jazz à l’occasion du Disquaire Day, je demande à Amandine Casadamont de m’envoyer un peu de son. Elle poste par WeTransfer quelques prises de field recording qu’elle a enregistrées en Transylvanie. Leur délicatesse m’oblige à leur emboîter le pas alors que j’avais imaginé un truc qui dépote. Il faut savoir s’adapter à toutes les situations. Des allumettes. Un bûcher. La forêt. Des bûcherons. Un enfant joue avec une arme à feu. Ça marche. J’ajoute des sons électroniques que j’attaque au clavier. Comme Sacha Gattino passe à Paris je lui suggère de siffler par dessus comme il l’a si bien fait sur le Tombeau qu’il m’a consacré dans l’album de mon Centenaire. Tout est là, mais j’ai besoin d’ajouter du relief, car c’est la dialectique qui m’anime dans tout ce que je fabrique. À la fin de la séance qui donne naissance à l’album Chifoumi je laisse au saxophoniste ténor Sylvain Rifflet et au percussionniste Sylvain Lemêtre la liberté de jouer ce qu’ils veulent en leur indiquant les endroits qui me semblent propices. Lemêtre ajoute des graves avec parcimonie, difficilement perceptibles sur les petits haut-parleurs d’un ordinateur portable, tandis que Rifflet provoque une surprise inattendue autour de laquelle le reste s’organise alors qu’il intervient le dernier. De toute manière on ne fait que passer.
J’avais trouvé GRRR, le nom de mon label fondé en 1975, dans l’urgence qu’il exprimait, avec la rage de la jeunesse. Il est toujours d’actualité.

BIRGÉ CASADAMONT GATTINO LEMÊTRE RIFFLET
Les travailleurs du disque dans le miroir des allumettes

Jean-Jacques BIRGÉ – clavier
Amandine CASADAMONT– field recording
Sacha GATTINO - sifflement
Sylvain LEMÊTRE – percussion
Sylvain RIFFLET – sax ténor
Conçu, enregistré, monté et mixé par JJB au Studio GRRR, Bagnolet
avec l’aide de ses camarades qui ont tous participé à la composition
4’07

lundi 6 mai 2019

Le repère des croyances


J'ai récemment été troublé par la difficulté de faire passer une information à des amis qui ne l'entendaient pas de cette oreille. La chose se produisit deux fois dans la soirée, au demeurant charmante et détendue. La première concernait la sexualité de ceux qui nous gouvernent et de l'importance qu'elle peut revêtir lorsqu'elle s'exerce avec des personnes extérieures pouvant avoir connaissance de secrets d'État, accidentellement ou pas, et risquant de s'en servir de façon pernicieuse, en exerçant des activités de chantage ou d'espionnage. Ce n'est pas une position moralisante de ma part, mais une inquiétude lorsque les protagonistes échappent à tout contrôle. À partir du moment où de hauts personnages exposent leur vie privée, ce qui s'évitait dans la passé, ils risquent, voire provoquent, la prolifération des rumeurs. La seconde relatait mon interrogation sur la réversibilité des effets psychosomatiques sur la santé de chacun/e. Les deux sujets n'ont évidemment aucun rapport, si ce n'est la difficulté, voire l'impossibilité que j'eus de terminer ma phrase.
Dans le premier cas je fus surpris que la sexualité soit reléguée au rang de ragot sans importance, d'une part parce que l'appétit sexuel motive très souvent les gens de pouvoir, dans le champ politique comme dans le monde des arts, d'autre part parce que j'avais cru comprendre depuis Freud que le sexe occupait une place déterminante dans l'expression de nos désirs et de nos actes.
Pour le second cas j'avais toujours imaginé que presque toutes les maladies surviennent dans un moment de fragilité, par exemple lorsque nous sommes incapables de nous battre sur plusieurs fronts à la fois. J'en déduisais logiquement que nous devions être capables de combattre la maladie en évitant de nous placer en situation de stress. Facile à dire, moins à réaliser, certes ! Mais sachant que la plupart du temps nous nous infligeons à nous-même la souffrance alors que l'agression extérieure est passée, nous pouvons contribuer considérablement à la guérison, quels que soient les praticiens auxquels nous en avons confié la responsabilité.
S'il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, les blocages ne me semblaient pas résister à ce que je cherchais à exprimer, mais allaient chercher leur origine dans le passé de mes interlocuteurs, un mot clef, ou plutôt un mot serrure, suffisant à bloquer toute discussion sur le sujet. Le principe d'identification ne fonctionne pas autrement au cinéma par exemple. Si "psychosomatique" produisit cet effet "madeleine pourrie" dans le second cas, pour le premier le doute de l'authenticité des sources fut brandi, avec en arrière-pensée un phénomène particulier donné pour commun à tous, mais qui m'était, quant à moi, totalement étranger. Chacun/e pense et agit en effet selon son propre système de repères et fait subir à ses relations présentes le déficit des années antérieures. Nous glissâmes donc dans le débat des "fake news", mis à la mode par ceux-là-mêmes qui les dénoncent tout en les pratiquant au plus haut niveau, comme si chaque information proférée sur quelque sujet que ce soit était chaque fois sourcée, prouvée, attestée. Or nous acceptons comme acquises la plupart des conventions dès lors qu'elles sont socialement admises. Si chaque fois que nos convictions sont ébranlées nous brandissons l'étendard de la vérité, nous n'irons pas bien loin, nos discussions "de bistro" s'appuyant essentiellement sur la répétition de ce que nous avons lu ou entendu, sans que nous en ayons sérieusement et indépendamment vérifié l'authenticité. En fonction de nos intérêts de classe, ou simplement par auto-défense, nous fonctionnons sur des croyances, des héritages familiaux, des traumatismes pas toujours identifiés, somme de préjugés qui nous empêchent d'exercer une analyse critique du monde qui nous entoure et de la manière que nous avons de l'appréhender pour nous y insérer. J'en veux par exemple et pour preuve la croyance religieuse qui repose exclusivement sur des histoires à dormir debout, échappant au bon sens, mais atténuant les angoisses légitimes qui nous assaillent.

lundi 1 avril 2019

L'Empire Bicéphale est en podcast


L'Empire Bicéphale est en podcast (50 minutes) !
Toute ressemblance avec nos dirigeants ne pourrait être que fortuite...
https://www.franceculture.fr/emissions/lexperience/lempire-bicephale


La dernière création de la Saison France-Roumanie 2019 >>
L’EMPIRE BICÉPHALE une satire politique fantastique avec beaucoup de SEXE co-écrite et co-réalisée par Amandine Casadamont et Stihi Ilinca from Bucharest avec Annabelle Brouard au ✂️ - Un Atelier de Création Radiophonique qui porte bien son nom 🙌🏼 - Pour ceux qui ne parleraient pas français elles ont même une version roumaine 🇷🇴 - avant première Prix Nova 6 juin 💥
"Après le déclin industriel, la montée des eaux et un empoisonnement général, un pouvoir autoritaire et fantaisiste est né des cendres de l’Europe : L’Empire Bicéphale. Une réflexion "sous le prisme de l’idiotie" : un tableau nuancé d’un monde menacé par ses propres élites, où la jouissance immédiate nous détournerait de notre futur. Un beau matin, deux présidents se réveillent côte à côte dans une réalité qui leur semble familière et qui peu à peu se transforme en un décor inquiétant. Une disparition qui intervient en pleine campagne électorale. Que faire ? Impossible d’annoncer la disparition des présidents, mais pourtant il va bien falloir coûte que coûte continuer la campagne."