Jean-Jacques Birgé

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jeudi 29 juin 2006

La critique de la critique


Le percussionniste et compositeur Pablo Cueco avait initié une rubrique formidable dans le Journal des Allumés du Jazz intitulée La critique de la critique. Il s'agissait de reprendre les termes d'un article écrit par un journaliste et de le commenter point par point, ce dont Pablo s'acquittait avec l'humour qui le caractérise. Au lieu de se brouiller avec les intéressés, il fut assailli de demandes de leur part : pour une fois qu'on parlait d'eux !
Dans les années 60, les journalistes des Cahiers du Cinéma décidèrent de ne parler que de ce qui leur plaisait et de faire l'impasse sur le reste. On me reproche parfois l'aspect trop souvent hagiographique de mes billets : tout y est toujours merveilleux. J'aurais en effet plutôt tendance à adopter ce parti pris, à moins de me retrouver en face d'une coqueluche, d'un artiste ou d'une œuvre encensés par toute la critique, et par extension des lecteurs qui lui emboîtent le pas. Mes motivations sont simples, je ne suis pas journaliste et je fais partie de "la famille" des artistes. Rendre public ma fâcherie contre des camarades se fourvoyant m'apparaît délicat, je ne suis pas là pour donner des bons ou des mauvais points, et me griller dans le métier n'est pas forcément très malin. De plus, je m'enflamme plus facilement pour ce que j'aime que pour ce que je méprise, encore qu'on ne se fait de vrais amis qu'en identifiant ses ennemis. C'est vrai qu'en lisant le Télérama paru hier, j'ai été sidéré par la vacuité des commentaires du photographe Raymond Depardon à qui l'hebdomadaire a confié de le commenter entièrement, sur le modèle de certains numéros de Libération. Si photographier est d'abord savoir regarder, on peut s'inquiéter des légendes que le directeur artistique des Rencontres d'Arles de la Photographie a rédigées tant elles sont un ramassis de satisfecit et de propos d'une fadeur indigne d'un créateur tel que lui. Mon père m'avait en effet appris qu'une bonne critique devait être une œuvre de création, dans le style comme dans l'idée (ah, Le style et l'idée, magnifique ouvrage de référence du compositeur Arnold Schönberg, mais ça c'est une autre histoire !). Si un artiste prend la parole, il a une responsabilité terrible, que ce soit pour parler de son travail ou, a fortiori, s'étaler, comme je le fais, sur tout et n'importe quoi. Ce n'est certainement pas pour en rajouter, mais pour éclairer les zones d'ombre qui sont légions ou revendiquer des choix "politiques" que sa fonction lui permet puisqu'on lui donne la parole. J'ai souvent pensé que j'avais choisi la poésie (musique, cinéma, littérature...) parce que j'avais des histoires à raconter ou un point de vue un peu différent, et que cela me permettrait de les exprimer, par mon art et par tout ce qui tourne autour, sorte de bonus de l'?uvre elle-même, le commentaire social, qui n'a qu'indirectement à voir avec le sujet. Autrement dit, il est grave voire dangereux de s'amuser sans arrière-pensée. Depardon a rédigé ses commentaires par dessous la jambe et son image s'en trouve ternie, le doute vient planer sur ses motivations, sur toutes ses motivations...
Contrairement à d'autres formes d'expression artistique, cela fait des années qu'il n'y a plus aucun journal, aucun magazine, qui aborde la musique, tous genres confondus, d'un point de vue analytique comme pouvait le faire une revue comme Musique en Jeu. C'est une catastrophe pour ses acteurs, réduits à boycotter toute une littérature culinaire insipide et ennuyeuse, au mieux informative, ce qui n'est déjà pas si mal (je me range hélas le plus souvent parmi ces rapporteurs). Qu'attend-on d'une critique ? Qu'elle nous apprenne quelque chose en révélant son sujet sous une lumière nouvelle. Après plus de trente ans de carrière et une revue de presse relativement considérable, de combien d'articles nous concernant me souviens-je ? Début des années 80, dans Le Monde de la Musique, le compositeur Denis Levaillant jouait d'exercices de style comme un équilibriste pour saisir l'essence des 33 tours qu'il critiquait. Lorsque Télérama avait encore une rubrique Multimédia, Gérard Pangon révélait l'inconscient enfoui sous notre CD-Rom Machiavel tant et si bien que nous reprîmes son discours à notre profit. Lorsque Stéphane Ollivier écrivait dans Les Inrockuptibles, son travail d'analyse et la qualité de son écriture rendait parfois ses articles exemplaires au point de leur offrir une pérénité devenue si rare. Le saxophoniste Étienne Brunet se jette à l'eau et, ici ou là, réussit parfois à lier le style et l'idée, référence schönbergienne citée plus haut. D'autres se penchent sur leur copie avec une conscience devenue rare, au hasard (?) Francis Marmande, Bernard Loupias, Annick Rivoire... Vérifier ses sources est un immense travail, trouver le ton juste encore pire, à la manière de l'émission Cinéastes de notre temps produite par Janine Bazin et André Labarthe, modèle absolu où chaque numéro consacré à un metteur en scène est confié à l'un de ses pairs, charge à lui de réaliser le documentaire (point de vue documenté) dans le style de son sujet !
Je me dis souvent que si nous composions avec la même insouciance que les journalistes écrivent sur notre travail, je pourrais changer de métier. Mais ce n'est pas pareil. Chaque nouvelle œuvre met notre vie en jeu, du moins elle le devrait, tandis que tout ce que nous attendons de la critique c'est qu'elle parle de nous, en bien ou en mal, peu importe. Elle nous fait exister, voilà tout, et il en faut beaucoup pour en vivre. Ce n'est que par leur nombre que leur puissance s'exprime, pas par son niveau, hélas, trois fois hélas.

vendredi 23 juin 2006

Tombeau d'Abricot


J'ai retiré le billet d'hier jeudi. Que peut-on écrire dans un blog, journal intime devenu public ? Quelles limites puis-je me fixer dans la catégorie dite Perso ? Certains rédacteurs attendent la mort des protagonistes, d'autres la leur propre. On peut toujours changer les noms, brouiller les pistes, romancer l'affaire, mais quel besoin, quelle impudeur, nous pousse à publier les détails intimes de notre vie et de celles et ceux qui la partagent ? Le "politiquement correct" ne me préoccupe pas, on peut modifier les usages, bouleverser les conventions, c'est même salutaire. L'intérêt d'un texte est lié à l'indépendance de vue de son auteur, sa libre pensée, son style aussi. Les confessions ont d'autant plus de valeur qu'elles abordent des sujets tabous. Ils sont si nombreux. On se croit isolé, promeneur solitaire portant le fardeau de ses fantasmes, de ses handicaps, de secrets honteusement gardés, de vieux mensonges. La psychanalyse ne fait que régler, au mieux, sa propre petite note, mais on ne partage pas.
Lorsqu'il m'arrive de transmettre (n'étant point professeur le mot enseigner ne me convient pas), j'essaie d'aborder tous les aspects de mon sujet, de changer d'angle le plus souvent possible, pratiquant l'art de la digression. Je m'aperçois que les étudiants ne savent rien de ce qui les attend, réalités du monde de l'entreprise, salaires, droits du travail et droits d'auteur, relations avec les clients ou les employeurs, esprit d'équipe, solidarité, gestion quotidienne de son temps, difficultés à se renouveler, etc. Aborder sincèrement l'un des trois grands sujets préoccupant tout un chacun, sexe, mort ou argent, est un pavé dans la mare éclaboussant toute l'assemblée, fut-elle réduite à un seul interlocuteur. Les confessions intimes mettent en confiance, chacun est libre à son tour de se livrer, de se décharger de ce qu'il ou elle a sur le cœur, simplifiant les échanges en évitant les quiproquos et les mascarades, souvent anciennes ! Il y a des professionnels pour cela, thérapeutes indispensables à celles et ceux qui souffrent trop, mais ils ne répondent pas à toutes les questions. Certaines réclament la confrontation. En clair, il est bon de savoir que l'on n'est pas tout seul à vivre ainsi, à penser cela. Connivence des salles d'attente ? La lecture est un réconfort. La conversation peut devenir un soulagement, un révélateur, une étincelle... Si les secrets de famille nous empoisonnent, sortons donc les fantômes du placard. Mais la question de la publication reste entière, crotte de bique !

J'ai souhaité parler de la douleur de mon ami Bernard face à la mort de son chat Abricot mercredi midi, le 21 juin. L'arrivée de l'été est toujours un moment pénible pour celui qui craint la chaleur. Ce n'est pas la première disparition à laquelle il soit confronté. Bernard a perdu tant d'êtres proches. Plus on vieillit plus les amis peuplent les cimetières. L'isolement progressif peut devenir insupportable. Pour d'autres, la mort à l'œuvre rassure, c'est qu'on est toujours là pour l'apprendre. La dernière sera mon tour. Un camarade médecin me rappelait que souffrir, c'est être vivant. Les jeunes s'angoissent parfois, peine perdue, ce n'est pas l'heure. Ne meurt-on que parce qu'on en a marre ? Sauf accident, et la vie est injuste avec ceux qu'elle quitte prématurément, sans cette fatigue, on vivrait éternellement. Il faut prendre le temps. Les jeunes et les vieux traversent toujours n'importe comment, ils se jettent sous les voitures. Les jeunes n'ont pas conscience de la mort et c'est tant mieux, les vieux n'en ont plus rien à faire et c'est tant pis. Temps mieux temps pis, chacun fait son petit ménage dans sa tête, et dans son corps.
Tout a commencé lorsque Bernard avait dix ans, avec la déportation de son frère aîné à l'âge de 18 ans, jeune résistant communiste. C'était l'âge de Ann, son plus jeune fils, que Bernard accompagna de manière exemplaire touts sa dernière année de 1984 lorsqu'il fut atteint d'un cancer du rein. Abricot avait vingt ans, comme Radiguet, l'auteur du Bal du Comte d'Orgel d'où vient le prénom de Ann. Les cycles sous-tendent notre vie, mouvements vibratoires qui se superposent comme les harmoniques d'un instrument de musique. Les drames et les miracles arriveraient aux nœuds de vibration, le fond de la piscine, ou aux crêtes, rendez-vous en haut du pic. Il n'y pas que les femmes qui soient réglées comme du papier à musique.
C'est chaque fois un drame. Je comprends la douleur de mon ami et respecte ses choix même si je ne les partage pas. À ma dernière visite, je n'arrivais pas à regarder Abricot, défiguré, cela me faisait trop mal. Je ne suis pas courageux en face de la maladie, je ne supporte pas les hôpitaux. Bernard est un ardent partisan de l'acharnement thérapeutique. Mais il a aussi des envies de mort, la sienne, celle des autres. Il est en colère. Les animaux qui l'accompagnent le rappelent à l'ordre. La veille, je lui avouai mes doutes sur ses motivations. Il se réveille toujours lorsque la mort se dévoile. C'est le chantre du paradoxe. Depuis trente ans, nos conversations "de bistro" alimentent nos œuvres communes. Évidemment nous transposons le réel, le travestissant des oripeaux de l'art, une chienlit bien portante. Aujourd'hui encore, le travail du deuil fait grandir, mais Bernard est trop malheureux. Nous lui conseillons d'aller voir l'exposition d'Agnès Varda à l'Espace Cartier : le Tombeau de Zgougou (photo du catalogue ci-dessus) ne pourra que lui redonner le calme de la tendresse. Se réconcilier avec soi-même.

mardi 13 juin 2006

Contrôle des impôts, de qui, de quoi ?


À Paris, c'est aujourd'hui le dernier jour pour envoyer sa déclaration d'impôts si vous avez choisi de le faire en ligne. Pour être certain que vous en êtes le véritable auteur et valider votre signature, le système doit être sécurisé via les cookies de votre navigateur. Je ne suis pas très précis, mais l'idée est là. D'une année sur l'autre, le Trésor Public (quel nom pourtant merveilleux!) reconnaîtra votre machine. S'il peut aller coller le certificat dans votre disque dur, peut-il en profiter pour y glaner quelques informations personnelles ? Ça ne fait que commencer.
Mais enfin, payer des impôts c'est tout de même plus sympa que de ne pas gagner suffisamment et de n'être point imposable, non ?

dimanche 4 juin 2006

Pourquoi faire ?


Un rouge-queue nargue le chat depuis plusieurs jours dans le jardin. Il vole bas. Que cherche-t-il ? Il s'approche de plus en plus près. Je suis fasciné et un peu inquiet.
En février 1902, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, publie le pamphlet Que faire ?, ouvrage fondateur reprenant les idées développées dans le journal Iskra (l'étincelle, en russe). En 1971, Chris Marker et ses camarades reprendront le nom d'Iskra (Image, Son, Kinescope et Réalisations Audiovisuelles) pour leur coopérative de production de films. Rien n'a vraiment changé de ce qui a motivé l'écriture de l'un et la fondation de l'autre. La question "Par où commencer ?" reste entière. Les sources de la production et les canaux de diffusion sont-ils maintenant plus ouverts à la différence, à la contestation salutaire, à la projection de vérités soigneusement enfouies ? (Bernard Benoliel, Entre Vue). Des questions, toujours. Les réponses calment le jeu et tuent l'imagination. L'enfant enfile les pourquoi ? à s'en faire un collier. Dès le CP, l'école casse son élan créatif en imposant les réponses avant qu'il ait le temps de s'interroger. Les perles se répandent par terre. Révolutionnaires en herbe, artistes, déviants, délinquants, souffrants, seuls quelques récalcitrants n'acceptent pas les nouvelles règles. L'agnostique laisse la question sans réponse (elle donnera son titre à l'?uvre la plus célèbre du compositeur Charles Ives).
En me réveillant, je me demande "pourquoi faire ?" que j'écris parfois "pour quoi faire ?". J'ai souvent dit que je fais ce qui ne se fait pas puisque ce qui est fait n'est plus à faire. Bon gars malgré tout et probablement en référence au chien de Léo Ferré, j'ajoutais je fais là où on me dit de faire.
Pourquoi faire ? Pourquoi faire une œuvre de plus, sur un marché saturé ? L'art est devenu à la portée de tous, du moins la société souhaite en donner l'illusion. Les outils se démocratisent, chacun pense savoir photographier, filmer, composer, écrire, mais trop souvent c'est le stylo qui écrit, la caméra qui filme, le filtre Photoshop qui commande. Bon de commande. C'est ce qu'on vend : objets de consommation, nouveaux marchés, cibler les jeunes... Pour faire l'artiste, il faut une vision. Cette vision ne découle pas de l'usage des machines, elle est le fruit d'une souffrance, d'une colère, d'un espoir, d'un rêve, elle n'est qu'une question qui répond à la précédente. Qu'est-ce qu'un auteur ? Une personne qui pense par elle-même et met en forme cette réflexion ? La production est-elle le contraire de la reproduction ?
Pourquoi faire une œuvre de plus lorsque l'on a des dizaines de disques et des centaines d'œuvres à son actif, et que le monde continue de glisser ? Échec. Le succès est relatif. Miles Davis, par exemple, a échoué, lui qui briguait la reconnaissance du Great Black People n'a jamais été adulé que par la bourgeoisie blanche. Pourquoi composerais-je un nouveau disque alors que la majorité sont toujours disponibles, il est vrai de manière de plus en plus clandestine (aux Allumés, chez GRRR ou Orkhêstra) ? On me fait remarquer que mon impressionnante biographie donne l'illusion que j'ai au moins cent ans ! (P.S.: en 2018 je publierai mon Centenaire !). Ai-je tout dit, tout exprimé ? Heureusement j'évolue, petit à petit, le mouvement me porte, vecteur social qui me pousse sans cesse vers de nouveaux horizons. Mais je ne voudrais pas faire une œuvre de plus, jamais ! J'enchaîne les succès d'estime, mais rencontre rarement le succès populaire. Un enjeu pas si nouveau depuis qu'avec Bernard Vitet nous avons décidé d'enregistrer des chansons (Kind Lieder, Crasse-Tignasse, et surtout Carton), depuis le cd-rom Alphabet, le film Le sniper ou les modules interactifs des sites réalisés avec Frédéric Durieu ou Nicolas Clauss. Aujourd'hui les lapins-robots font le tour du monde en se tenant par les oreilles.
Faire ce qui ne se fait pas, c'est jouer les trouble-fête et les provocateurs, c'est oser dire (écrire) ce que d'autres taisent de peur de représailles, c'est être avant tout fidèle à sa morale et la mettre en pratique, sacro-sainte dualité "théorie-pratique" héritée d'une époque où la jeunesse décidait de porter l'imagination au pouvoir. Faire ce qui ne se fait pas, c'est faire fi des conventions, des impossibilités, c'est sauter les obstacles, l'un après l'autre, pour prouver que si, c'est réalisable, avec du travail et de la persévérance, sans négliger l'amour ni l'humour. C'est ne pas craindre le ridicule.
J'ai toujours ressenti du soulagement lorsqu'un camarade, un collègue (jamais un concurrent), réalisait une idée que j'avais eue, ou pas. Ce qui est fait n'est plus à faire. Rien de perso dans l'avancée des idées. Bonne chose de faite, me dis-je en admirant le chef d'œuvre mis en forme par un autre créateur. Une tâche de moins sur la longue liste des utopies ! Passons à autre chose...
Alors, quoi faire ? Lorsque la suite ne vient pas, c'est que le problème est mal posé. La question du quoi n'est que la conclusion du pourquoi. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pour changer le monde, pardi ! Mais comment s'y prendre, tout petit bonhomme ou petite bonne femme perdus dans son coin ? Une trilogie puisque le qui n'a jamais été de notre ressort : pourquoi, quoi, comment ? Mais d'abord pourquoi, la question fondatrice, celle qu'on a le tort d'oublier en devenant des professionnels. La motivation première, celle qui donne le goût, le goût de faire. Et peu importe la réponse, elle coule de source, elle ne nous appartient pas, elle est entre les mains du public, de nos lecteurs. Ensuite, le quoi et le comment ne sont que questions de méthode, tandis que pourquoi est LA question, celle qui fait toute la différence entre un faiseur et un créateur, entre un accident et une catastrophe.
Une catastrophe, à entendre dans son sens premier : un bouleversement, dernier et principal événement d'un poème ou d'une tragédie, le dénouement.

Image : manifestation à Johannesburg après l'assassinat de Chris Hani, photogramme de mon film Idir et Johnny Clegg a capella (1993).

vendredi 2 juin 2006

No comment


À étaler sa vie en public ou affirmer ses positions sur un support accessible à qui veut expose à des réactions violentes, aussi tranchées que celles exprimées sur ce blog. Penser par soi-même, au mépris du politiquement correct, n'attire pas que des sympathies. On ne peut pas plaire à tout le monde, mais il est intéressant de susciter le débat et de rester à l'affût de ce qui se dit. J'ai souvent revendiqué la nécessité de tout écouter, à condition de ne suivre aucun conseil. C'est une manière de se protéger contre les mauvaises critiques comme contre les bonnes. Ne pas s'emballer lorsqu'affluent les compliments pour ne pas s'effondrer face à l'agression. On peut aussi ne rien lire et suivre sa voie, mais l'exercice est encore plus périlleux. Ici, ce qui est dommage, c'est que les commentaires ont le plus souvent lieu off the record, généralement par mail, puisque ce blog n'est pas anonyme et qu'il est donc facile de me joindre. Dommage ! J'aimerais tant porter le débat en place publique, comme exposer au grand jour les processus de création des œuvres...
Que ce soit pour ma récente critique d'Arte ou sur la loi sur les droits d'auteur, les échanges hors blog ont été passionnants. Il peut être désagréable de se faire critiquer par un artiste plus enclin par sa fonction à être la cible des journalistes plutôt que de la ramener... Cela me rappelle l'excellente rubrique initiée par Pablo Cueco dans le Journal des Allumés avec La critique de la critique. Je me suis grillé plus d'une fois sur France Musique en défendant tout haut ce qu'aucun producteur n'osait dire à l'antenne. Je fus applaudi sur l'instant, et interdit pendant les longs mois qui suivirent. Chaque fois. Et alors ? Il faut bien que quelqu'un s'y colle ! Aurais-je une âme de martyr ? Je ne le pense pas, juste le désir de rester en accord avec ma propre morale, et de respecter cette option très soixante-huitarde, la relation théorie-pratique. C'est comme cela par exemple que je me suis retrouvé à Sarajevo pendant le siège ! Je n'avais pas le choix. Il faut que je sois plus prudent. Les journalistes se rendent-ils compte des dégâts qu'ils produisent en parlant ou en taisant les événements autour d'eux, en les relatant de façon telle que cela détruit parfois les artistes visés, pauvres petites bêtes fragiles. L'œuvre est un rempart contre les démons intérieurs. Il peut être dangereux de les réveiller.

Il y a quelque temps, Antoine Schmitt, avec qui je viens de signer Nabaz'mob, me demandait de suspendre la publication des billets où je relatais notre travail en cours. Il estime que "les mots tuent la chose", craignant que la publication du processus vide l'œuvre de sa substance et la fige, et privilégie le résultat final à la démarche. Par contre, les réflexions postérieures ne le gênent pas, au contraire. Je ne partage évidemment pas ce sentiment. Suivant Jean-André Fieschi, je citai la phrase d'Eisentein que nous avions inscrite en 1976 sur le premier fascicule du Drame et qui infléchira l'ensemble de mon travail jusqu'à aujourd'hui : "Il ne s'agit pas de représenter à l'attention du spectateur un processus qui a achevé son cours (?uvre morte), mais au contraire d'entraîner le spectateur dans le cours du processus (œuvre vivante)."
Dit autrement, l'œuvre terminée, que je livre au public, ne m'appartient plus. Je ne reste "propriétaire" que du processus. Le genèse me passionne plus que le verdict. J'ai toujours regretté que les créateurs taisent leurs interrogations et leurs doutes. Mon point de vue (documenté, pour citer Jean Vigo) m'a d'ailleurs poussé vers l'improvisation et l'instantanéité. Il est aussi le contenu des cours que je distille aux élèves que je rencontre : comment ça se passe, qu'y a-t-il derrière les choses, avec les mots, des mots qui précisent ma démarche et m'évitent de me répéter, parfois. Mieux, ils me permettent d'avancer. Craindre que "les mots tuent la chose", n'est-ce pas une crainte de même nature que celle des artistes qui préfèrent souffrir pour créer plutôt qu'entrer en psychanalyse, craignant que leur veine ne se tarisse si leur inconscient remontait à la surface ?
Antoine me répond astucieusement que son intimité n'est pas la mienne " c'est comme si tu mettais ma propre psychanalyse (commune temporairement avec la tienne) en ligne en live, pour reprendre ta métaphore, et ce n'est pas évident à gérer pour moi ;-)". Mais je suis terriblement matérialiste, préférant l'analyse à la mystique. Pas vraiment de risque, la structure du sujet est trop complexe pour nous faire succomber, me semble-t-il. Je reconnais pourtant que, plus jeune, cette pensée m'éloignera du divan.... Lorsque nous répondons à un bon interviewer, il nous arrive parfois, par la parole, de sortir de notre confort étroit pour émettre une pensée qui pourra devenir capitale par la suite et infléchira l'ensemble de nos œuvres. Certains préfèrent ne répondre à aucune question, no comment, ou même ne jamais apparaître en public... Ou bien, comme je déteste produire des maquettes, je préfère souvent rédiger un texte. C'est en écrivant des demandes de subvention que je me suis mis sérieusement à l'écriture, amusant, n'est-ce pas ?
J'aime beaucoup travailler avec Antoine, parce que nos questions produisent toujours des réflexions qui débordent largement du cadre qui nous était initialement dicté. J'ai ce genre de discussion avec très peu de gens parce que (in)justement la plupart craignent trop le langage, se protégeant par un échange de surface sans exprimer leurs craintes et leurs désirs, leurs pulsions et leurs fantômes, un politiquement correct qui ne fait jamais aussi bien avancer les choses que la confrontation, surtout lorsqu'elle est bienveillante. C'est ce qui me fait tant regretter de ne plus travailler avec Bernard Vitet. Depuis deux mois, il m'appelle presque tous les jours, il n'a rien à me dire, il veut juste parler, (se) posant mille questions et ne négligeant pas les provocations du paradoxe. Voilà trente ans que ça dure. On ne s'épargne guère dans nos conversations (P.S.: Bernard décèdera le 3 juillet 2013, nous laissant orphelins).
Parler au grand jour, c'est aussi une manière de communiquer pour faire mousser le boulot, le faire exister au delà de la représentation. There's no business like show business. Le paradoxe de la publication du Journal intime pose question. Doit-on attendre qu'il devienne posthume ? Étienne Mineur me disait qu'il se servait de son blog comme d'un carnet de notes pour ses cours. C'est ce qui m'a poussé à créer le mien, comme un élément dynamique (!), certainement pas un truc "mort, immuable, fini", pas mon genre de toute façon... J'y relate ce qui compte à mes yeux, laissant une trace sur laquelle je/on pourra/i revenir. Il a remplacé mes petits carnets où je gribouille depuis l'âge de 12 ans.