Jean-Jacques Birgé

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jeudi 14 mai 2009

Encerclement


Il faut parfois une certaine gymnastique pour me retrouver là tous les jours. Hier la foudre est tombée à quelques mètres, suivie de grêlons gros comme des olives. Le déchirement du ciel produit un son inimitable, bruit blanc plus blanc que le blanc. Nous étions sous l'arbre à l'entrée du jardin. Cela nous a pris comme une douche de sabres au-dessus de la tête. Les mots claquent. Je me souviens d'une image de Cocteau dans Heurtebise : "un trousseau de clefs qui éclate". Surpris par l'éclair, Daniel a heurté brutalement le mur en sursautant. Je ne savais pas encore comment Adelaide s'était sortie du traquenard tendu par la police aux Tamouls rassemblés sur la Place de la République. Les uniformes avaient bloqué les manifestants au centre et ne laissaient personne passer ni dans un sens ni dans l'autre. Notre amie a cherché du secours auprès des passantes. Une jeune blonde trentenaire en civil lui a expliqué qu'elles n'étaient pas là pour le même motif. "Circulez ! Il n'y a rien à voir." Il n'y avait surtout personne pour soutenir les Tamouls ou témoigner de ce qui était en train de se passer. Ici, mais d'abord au Sri Lanka. Coup de fil. Je conseille à Ade de filer chercher des gens de Libé dont l'immeuble est à vingt mètres. La télé a fini par débarquer. Quelle télé ? "Surveillance vidéo" est affichée sur la porte au dessus de "images enregistrées à distance". Plus bas on lit surtout "courrier interne sans valeur". Éviter les tentations. On ne laisse pas traîner l'argent sur un coin de table. Tout est dans la dissuasion. Des fois qu'on ait l'idée de ne plus y croire ou de penser qu'un autre monde est possible... Les réflexions dans la porte en verre de la banque font énigme. Un sac ? Un corps ? Deux fois. Petit et grand. Opérateur ou modèle, je plie les jambes pour assurer la photo... Assez naïf pour croire que demain sera un jour de repos.

P.S. : en effet, juste avant de m'endormir je m'aperçois que j'ai oublié mon rendez-vous de demain matin avec Antoine pour un gros déménagement. Le moment n'est décidément pas encore venu de m'allonger avec la version papier de Mes voisins les Yamada (Hisaichi Ishii, Volume 1/3, chez shampoing). Après quatre pages, j'ai déjà ri trois fois. Il y en a trois cent cinquante.

samedi 9 mai 2009

Objecteurs de croissance


Il y a une semaine, Libération publiait un entretien passionnant avec le politologue et écrivain Paul Ariès, directeur de la nouvelle publication Le Sarkophage, prônant le ralentissement de la société et sa relocalisation. Il nous invite ainsi, individuellement et collectivement, à retrouver le sens des limites. Les comparaisons sont éloquentes : là où un individu sans limites ira les chercher dans la conduite à risques, la toxicomanie, le suicide, la société explosera les inégalités, épuisera les ressources, exacerbera les conflits...
Ariès commence par nous mettre en garde contre les conséquences des crises qui accouchent plus souvent d'Hitler et Staline que de Gandhi et nous incite à apprendre à vivre beaucoup mieux avec beaucoup moins. Pour ce faire, la première décroissance suggérée est celle des inégalités sociales, car sans elle les classes moyennes continueront de tenter d'imiter les classes aisées, etc. Le monde entier ne pourra jouir des avantages des quelques nantis. Trois milliards d'automobiles est par exemple une chose impossible ! Seule issue, sortir de la civilisation automobile au profit de transports en commun quasi gratuits. Le "toujours plus" n'est viable ni dans le modèle capitaliste, ni dans celui du socialisme. Il faut donc changer notre façon de penser, décoloniser notre imaginaire de consommateur. Ariès, qui choisit la voie démocratique pour compter ses partisans, articule la décroissance sous trois formes de résistance : individuelle en accord avec nos propres idées, collective en développant des alternatives au cœur de la société, politique pour éviter la récupération par un capitalisme avide de toutes les critiques pour se régénérer. Ariès termine en évoquant le désir, moteur incontournable pour nous sortir de l'ornière où nous nous sommes fichus.
Évidemment je résume un texte qui lui-même reprend très succinctement la pensée de l'auteur. Mais c'est certainement aujourd'hui la proposition d'action la plus lucide face au gâchis, au saccage, au crime de masse organisé, à la folie de la vitesse qui nous dévorent tous tel le dieu Moloch. Si nous ne décidons pas d'enrayer la folie qui nous mène par le bout du nez, nous courrons droit à la catastrophe, et nous la savons.

mercredi 6 mai 2009

Le 1er mai 2009 vu par Chris Marker


Annick Rivoire a de la chance d'avoir de tels correspondants pour le site Poptronics.
Lorsque Chris Marker ne lui envoie pas les collages de son chat Guillaume-en-Egypte, il met gracieusement en ligne (sous Creative Commons) 25 photographies prises pendant la manifestation de vendredi dernier. Comme j'en reproduis la mozaïque, un détail me saute aux yeux : la plupart des hommes portent l'uniforme, les femmes défilent. D'un côté comme de l'autre les mines ne sont pas particulièrement réjouies. La crise touche tout le monde. On s'interroge sur les incertitudes de l'avenir. Aragon disait qu'elles étaient celui de l'homme... Alors ?
La crise a bon dos. Quelle crise ? L'alerte aux abus d'une caste arrogante qui s'en met plein les poches sur le dos de la population, au risque de bousiller la planète, le fossé entre les riches et les pauvres qui se creuse un peu plus chaque année, le mécontentement qui gronde, un barril de poudre qui attend sa mèche... Il suffirait peut-être d'une étincelle pour que tout cela explose ? Quand je pense que de tels propos pourraient faire débarquer une meute de types en cagoules au petit matin... Ceux-là y auront toujours droit au cache-nez. Mais les allumettes sont entre les mains du pouvoir. Une chance qu'il joue avec le feu, le fada de l'Elysée ! Il fait semblant d'éteindre les incendies avec un arrosoir, il dresse des rideaux de fumée, mais ça continue, de pire en pire. Et nous, nous manifestons dans le calme, bien plan plan, le regard perdu sur la ligne bleue des roses. À force de broyer du noir, il finira bien par se redresser vers les étoiles. Chaque nuit est une promesse. Comme le regard de ces femmes, décidées, elles savent que cela ne se joue pas en un jour, elles sont patientes, opiniâtres, elles marchent, elles avancent. Ne manquons pas leurs rendez-vous.