Jean-Jacques Birgé

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dimanche 29 novembre 2009

Rubrique des chiens ressuscités


Je ne comprends pas. Je ne sais pas. Les évènements se suivent trop rapidement. Les rendez-vous se sont tuilés toute la journée sans que j'ai le temps de reprendre ma respiration. Chaque fois je leur ai laissée. Mon asthme siffle tard l'arrêt de jeu. Pierre s'est cassé le dos en remontant le vin depuis le sud. Deux reporters amateurs de Radio Campus sont descendus du nord pour m'interroger sur le festival d'Amougies. Contrairement aux professionnels ils prennent le temps de me poser les questions qui les animent. Les uns comme les autres aiment faire partager leur passion. Je suis touché par leur sincérité et leur générosité. Les amis font coucou. Philippe passe. Aldo passe. Lucie fait un reportage sur mon travail sonore. Depuis le matin, j'aurai parlé près de huit heures sans discontinuer. Olivia passe. Thierry passe. J'appelle Pascale qui a retrouvé son entrain après sa péritonite aigüe et quatorze heures d'attente aux urgences. Alors je file au dîner d'automne de Fani, Mathilde et Fabien. J'écoute.
On parle des ravages de la psychiatrie comportementaliste, légiférée, institutionnelle. L'automatisme pharmaceutique évite de questionner le rôle de la société dans la folie. Comme si l'incarcération pour des actes non commis mais supposés prévisibles allait découler d'une science prétendument exacte... On parle d'Israël et de Jean-Luc Godard. On parle des Juifs comme exemple de mot interdit qui escamote l'analyse. Personne ne dit plus "un noir", mais "un black"... On parle de l'échec financier de la majorité des films qui sortent chaque semaine, de la perte de l'assistanat, de l'indépendance des artistes... On parle des enfants qui ont besoin de se brûler pour savoir que c'est chaud, de ceux qui ne marchent pas encore, de ceux qui volent de leur propre zèle. On parle de la mort et de la maladie. On parle de l'animal infiniment petit dont la durée de vie représente à peine un éclair en regard du cosmos. On parle du temps qu'on n'a plus. On parle de cul avec une jeune fille qui s'émancipe. On parle de toi. En rentrant je croise Jessie et Momo. On parle du vaccin. Chaque fois que la peur, mauvaise conseillère, est convoquée, on peut être certain qu'il s'agit d'une manipulation. On parle salaires et profit. On parle des victimes. On parle en attendant d'agir. On parle peu de notre léthargie.

mercredi 11 novembre 2009

Les sociétés d'auteurs ont trahi leurs adhérents


Lors d'une soirée dans les beaux quartiers chez une hôtesse aussi drôle que charmante, je fais canapé en écoutant les bribes de conversations qui passent comme des nuages de fumée, sans début ni fin de phrases. Les visages et l'accoutrement dévoilent en outre de précieux renseignements sur les protagonistes. Je me fais l'effet d'un entomologiste étudiant une colonie de fourmis avec leurs usages, leurs rangs et leurs ruades. Un verre de vin à la main, je tends l'oreille et j'enregistre les plus fameuses tirades.
Ainsi un énarque professe : "Nous serons obligés d'accompagner les sociétés de droits d'auteur jusqu'au tombeau." Le sieur à lunettes, beau mec, a épousé une femme visiblement plus âgée que lui. Les conventions machistes nous ayant habitués au contraire, nous nous en étonnons. Mais comme Marcel L'Herbier répondant du choix de Georgette Leblanc pour son film L'inhumaine, la réplique est cinglante : "Elle avait certes quelques années de plus que le rôle, mais également quelques sous de trop". L'ébriété ou la retenue des uns égratignent les bouches en cul de poule et les minauderies des autres. La gentillesse de la majorité de l'assemblée finit par m'amadouer. Dans les fêtes, mieux vaut arriver en avance ou très tard si l'on souhaite développer des échanges un peu consistants.
Sans m'immiscer dans la conversation qui touche aux sociétés de perception et de répartition de droits d'auteur, j'écoute les propos concernant la loi Hadopi qui feront illico vagabonder mon cerveau. La SACEM, la SACD et la SCAM, ici sur la sellette du petits groupe d'hommes de loi et de l'art qui s'échangent des secrets de polichinelle, se sont lamentablement fourvoyées. Au lieu de prendre la défense des artistes qui les constituent, elles se sont totalement déconsidérées aux yeux des plus jeunes en adoptant le parti des industriels, en l'occurrence, des majors, eux-mêmes alibis d'un pouvoir avide de contrôle. L'âge du capitaine est un facteur déterminant dans cette histoire tragique. La plupart des vieillards qui siègent à ces conseils d'administration sont largués par les nouveaux usages que Internet a générés. Ils ont eu une attitude protectionniste au lieu de se propulser vers le futur. Leurs propositions inapplicables et dangereuses les coupent de la partie la plus dynamique de leurs membres, elles les tueront, faute d'avoir su comprendre à temps les enjeux de ce qui se trame, à savoir la disparition des droits d'auteur, et non le vol prétendu des œuvres que j'assimilerais plutôt à un emprunt. Je crains de n'être pas assez clair, aussi m'y reprends-je...
Qui a intérêt à ce que les droits d'auteur disparaissent ? Les gros producteurs dits majors, les fournisseurs d'accès, les constructeurs de matériel informatique et les éditeurs, tous de s'allier avec l'appui du gouvernement qui apprécie peu la liberté qui souffle sur le Net.
Qui a intérêt à défendre ces droits ? Les auteurs évidemment, y compris ceux et celles qui n'en bénéficient pas encore, et le public qui profitera de la bonne santé de celles et ceux qui le font rêver et même le réveillent de temps en temps ! La SACEM, la SACD et la SCAM devraient y être sensibles. Avoir choisi l'autre camp leur sera fatal, et par là-même à tous ses adhérents, même si peu en vivent exclusivement.
J'ai parlé d'emprunt, car si le porte-monnaie des jeunes consommateurs est bien mince, son remplissage progressif leur permettra plus tard de payer pour ce qu'ils aiment. Les tentatives de R.E.M., Nine Inch Nails, Radiohead, etc. ont prouvé que le système de donation pouvait engranger des bénéfices au moins aussi importants que celui des ventes de disques. Je m'engage d'ailleurs à rénover entièrement le site du Drame et à offrir bientôt gratuitement des dizaines d'heures de musique inédite, car il est plus important de faire circuler les œuvres que de les protéger. Nous reverrons le jour lorsque nous serons sortis du système sécuritaire qui nous étouffe.
Si les disques servaient souvent à produire de la notoriété et à vendre les concerts, le téléchargement gratuit fera aussi bien l'affaire, voire beaucoup mieux, car il touchera un bien plus large public pour un coût infiniment moins grand. D'un autre côté on remarque que, puisque les disques ne se vendent plus aussi bien, les salaires des musiciens en concert baissent à vue de nez. Les exploiteurs y trouvent toujours leur compte !
Enfin, en mettant leur musique en libre accès, même à un format médiocre (je pense au mp3), les musiciens garderont la main sur leur production et préserveront leur indépendance. Ceux qui en pâtiraient ont donc réussi à convaincre les autorités du danger de la révolution que pourrait opérer Internet et ils ont entraîné dans leur sillage les sociétés d'auteurs qui ont tout simplement trahi leurs adhérents. Seuls les plus nantis ont soutenu Hadopi, mais la plus grande majorité est si scandalisée qu'elle préfèrera s'écarter de ce système qui a pourtant sauvé des milliers de créateurs de la misère, mais qui aujourd'hui fait figure de réactionnaire (n'oublions pas que le E de SACEM signifie éditeurs et que les producteurs ont table ouverte à la SACD et à la SCAM).
Les solutions existent : une redevance type licence globale (c'est ce qui se pratique pour la télévision) redistribuée plus justement (remise en cause des irrépartissables versés au prorata des droits) et soutenant la création (loi de 1985), la manche type donations (on préfère parfois payer lorsque l'on n'y est pas contraints !), des commandes d'œuvres (le rayon de notoriété élargi par l'internationalisation d'Internet), des taxes sur les matériels servant à copier et sur les fournisseurs d'accès, l'exclusion des marchands du temple qui téléguident les sociétés d'auteurs, etc. Celles-ci pourraient encore faire machine arrière pour repartir sur des bases saines.
Sur ce, il était trois heures du matin, je suis rentré me coucher en imaginant l'arborescence de mon nouveau site, et en particulier la page d'écoute, de téléchargement gratuit et de donation, trois petits boutons qui en donneront pas mal à ceux qui vivent dans le passé...

mercredi 4 novembre 2009

Tristes tropiques


Sous ma latitude le temps est gris. Cent ans de solitude. L'homme est toujours seul. Nous le croisions souvent le matin rue des Marronniers en allant à l'Idhec monter nos films. Il marchait doucement sur le trottoir d'en face. Le Théâtre du Ranelagh avait brûlé, nous expulsant de la rue des Vignes pour installer nos tables au-dessus du jardin de Madame Claude. En 1973, il ressemblait déjà à un vieux monsieur. Cela nous faisait drôle de voir passer cette bibliothèque qui ne payait pas de mine dans son imperméable crème. Personne n'a jamais traversé. Il passait. Doucement. Et il pensait. Les anthropologues ont souvent besoin d'aller voir ailleurs s'ils y sont pour comprendre ce qui résiste dans leur quartier. Sa discrétion l'a suivi. Ses obsèques ont eu lieu avant l'annonce de sa mort. Claude Lévi-Strauss m'a le premier fait prendre conscience que rien de social n'est inéluctable et il m'a permis de remonter le temps en voyageant dans l'espace...