Jean-Jacques Birgé

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lundi 21 novembre 2011

Après le disque / Lettre ouverte à la presse papier


Comme la presse littéraire boycotte les éditions numériques (alors que publie.net fait, par exemple, un véritable travail de défricheur tant dans la qualité des ouvrages que dans leur présentation), la presse musicale ignore ostensiblement la publication des albums en ligne qui se multiplient sur Internet en marge d'une industrie quasi monopoliste en pleine déconfiture. Paradoxe, les blogs sont de plus en plus courtisés par les éditeurs classiques qui ont compris que le buzz naissait de plus en plus grâce à ces passionnés.

Comme François Bon écrit Après le livre, il serait urgent d'enregistrer Après le disque !

Commençons par le bilan comptable. La majorité des musiciens enregistrent des albums pour entériner leurs avancées artistiques et par souci de communication. Ils gagnent leur vie grâce au spectacle vivant ou à des commandes de musique appliquée (cinéma, théâtre, ballet, etc.), extrêmement rarement des royalties qui leur sont consenties sur les supports matériels. Hors les grosses ventes style variétés, entre les exemplaires donnés, les envois et les frais divers, un disque coûte la plupart du temps plus cher qu'il ne rapporte. Pour GRRR qui a toujours soigné ses objets manufacturés et leur présentation, pressage et livret nous revenaient minimum à 5000 euros pour 1000 exemplaires que nous mettions plusieurs années à écouler. Si l'on ajoute les envois postaux l'entreprise a toujours été déficitaire. Pour un disque vendu 15 euros prix public, la part producteur est fortement réduite après passage du distributeur, du diffuseur et de la TVA (à noter que nous vendons toujours le fonds de catalogue parallèlement à notre nouvelle orientation). La publication numérique en ligne que nous proposons sur le site drame.org est gratuite, donc accessible à tous, et peut rayonner jusqu'aux confins de la planète. Nous touchons donc plus d'auditeurs pour un coût considérablement moindre, voire quasi nul. Et gratuit pour le consommateur, détail notable, avec des objectifs de communication largement plus satisfaisants. Mais la presse papier fait la sourde oreille. Pourquoi ? Est-ce autant d'annonceurs qui ne passeront pas de publicité dans leurs colonnes ? Cela revient à soutenir les majors au détriment des indépendants. N'oublions pas que la majorité des journaux et magazines appartiennent à de grands groupes de presse et des multinationales (ou grosses fortunes). Est-ce l'ignorance des nouvelles mœurs de consommation ? Cette surdité mènera-t-elle les rares revues spécialisées survivantes à leur perte ?

Pendant dix ans j'ai milité pour une association de producteurs indépendants de disques qui préféra attendre le déclin plutôt que de reconsidérer ses objectifs à la lumière des nouvelles pratiques. Nous avions pourtant alors les moyens de notre mutation. Je suggérai de développer un site Internet anglais/français avec des news mises à jour quotidiennement en liaison avec les productions de la cinquantaine de labels (plus de mille références !) plutôt que de dépenser une somme folle pour un journal papier (gratuit et sans pub, c'était déjà ça !) qui sortait trois fois dans l'année et coûtait une fortune en frais de port. La décision ne me venait pas de gaîté de cœur, car j'en partageais avec passion la rédaction en chef. Totalement isolé, traité de jeuniste (!), épuisé de me battre contre des moulins à vent, je démissionnai plutôt que de participer à la catastrophe annoncée, aujourd'hui imminente.

Les musiciens continueront de jouer, mais vivront de leur art avec plus de difficulté. La crise n'en est qu'à ses débuts, elle touche tous les secteurs et celui de la culture est sacrifié par tous les partis qui prônent la rigueur. Elle est pourtant le dernier rempart contre la barbarie.
Tout se délite. Dans le passé, les journalistes avaient ordre de n'écrire des chroniques de disques que s'ils étaient distribués officiellement, manière de se débarrasser des petites productions jugées pas assez professionnelles. Les distributeurs ayant pour la plupart mis la clef sous la porte (après les magasins de disques spécialisés assassinés par la Fnac, "le fossoyeur de la culture"), il fallut bien assouplir cette règle draconienne. Quand les derniers acteurs saisiront-ils que les jeunes n'écoutent plus de disques, mais sont branchés sur leurs lecteurs portables ou leur ordinateur ? Or ce sont ces jeunes qui construisent l'avenir, que nous l'apprécions ou pas.

Depuis près de quarante ans mes disques physiques ont été chroniqués par la presse écrite, généraliste autant que spécialisée à tel point que les extraits de presse occupent deux mètres de linéaire sur les étagères. Aucun de mes albums virtuels n'a bénéficié du moindre écho. Trois ouvrages sont parus en 2011 dont deux avec El Strøm (Sound Castle et Fresh 'n Chips) et une musique de film avec Antonin-Tri Hoang et Vincent Segal. Le duo de 2010 avec Segal est un de mes préférés. En 2009 c'était le trio Somnambules avec Sacha Gattino et Nicolas Clauss, et en 2008 le trio live avec Donkey Monkey. L'ensemble, proposé gratuitement titre par titre ou sur la radio aléatoire du site, rassemble 33 albums inédits ! Solos, duos avec Bernard Vitet, pièces pour orchestre, séquences historiques, rencontres avec un nombre étonnant de musiciens, projets d'Un Drame Musical Instantané, musique appliquée, etc., et même des remix de stars internationales comme Thurston Moore... 88 heures choisies parmi 300 heures d'archives, et la possibilité de mettre en ligne de nouveaux projets le jour-même de leur finalisation ! Des auditeurs conscients du travail que cela représente et soucieux de soutenir l'initiative versent régulièrement des petites sommes sur le compte PayPal. C'est encore très timide, mais encourageant. Nous continuons à vendre les beaux objets ouvragés du passé avec la même régularité, aussi maigre que nos collègues. Mais pas une ligne, ni même une news dans la presse papier. C'est moins désespérant qu'absurde.

lundi 7 novembre 2011

Sans fleurs ni couronne


Samedi, jour de repos sur le blog, aucun article à publier, ce qui ne m'empêche pas d'en écrire, et mon anniversaire, le sixième sur cette page. La crève qui m'est tombée dessus me terrasse. Après la dépression molle, la mollesse des limbes. Plus de voix. Jamais reçu autant de vœux que sur Facebook, beaucoup d'amis et d'autres que je n'ai jamais rencontrés. Certains préfèrent un coup de fil, un sms ou le mail. Parfois accompagnés d'une vidéo ou d'une image fixe.

Confiné à la maison, la distance évite le passage obligé des cadeaux. Sans fleur ni couronne, ça me va. Je trouve de mauvais goût les collectes de fonds où l'on est sollicités de donner de l'argent pour offrir un cadeau collectif et conséquent. Choisir un présent en dit long sur la relation. Contribuer financièrement est d'une part une façon de s'éviter de chercher une bonne idée et de la réaliser, d'autre part une manière indélicate d'évaluer son rapport. Dans Kashima Paradise de Yann Le Masson et Bénie Deswarte (1973) on voit les Japonais se saigner pour rivaliser dans leurs dons. La convention les ruine. À moins de fixer une somme modique identique pour tous, la tentation de surenchère est vulgaire, pour certains tragique. Je préfère mille fois un truc sans prix bien ciblé, un cousu main avec amour, aux présents dispendieux et impersonnels. Bonne raison pour préférer les 364 non-anniversaires, comme le Chapelier Toqué et le Lièvre de Mars. Faire la surprise d'un cadeau à un moment inattendu. Cela prend parfois du temps. Difficile d'être toujours ponctuel, à moins de s'y prendre des semaines à l'avance ou stocker les possibles au fur et à mesure des balades. Petit investissement malgré tout problématique pour les plus démunis. La présence des amis devrait suffire. Certains n'apprécieront pas la critique. Cela ne m'empêche pas de les aimer.

Quelle panique s'empare d'eux lorsqu'il lance les invitations pour leur anniversaire alors qu'il est passé depuis plusieurs mois ? Courant de nos jours. Le désir d'être doté l'emporte-t-il sur la réalité des faits ? À des lieux des vrais anniversaires où l'on vous demande de surtout n'apporter aucun cadeau. À boire ou à manger peut-être, pour soulager le fardeau du cuisinier ou de la cuisinière. Les commerçants trouveront mon article déplacé. Du pays de la consommation à outrance ils ont importé Noël, la Saint-Valentin et, récemment, Halloween. J'envoie promener une bande de garnements réclamant "des femmes" en l'absence de bonbons. Les rites se perdent ainsi, comme les bonnes manières. Non de les ignorer, mais de les dépouiller de leur logique. Noël approche déjà, un pensum pour beaucoup en ces temps de crise. J'avais suggéré à ma famille de se passer de cadeaux. Les "enfants" se sont rebellés. Je suis revenu à la charge en suggérant qu'ils soient symboliques. On continue à vous demander ce que vous voulez, quitte à faire un échange de chèques. C'est le prix qui s'annonce, pas la tendresse qui s'exprime. La valeur marchande supplante le sentiment. Dans d'autres familles chacun fait un cadeau à l'un d'entre eux selon un système tournant, comme une tontine de Noël. Ou l'on fixe une somme plafond pour ne pas gêner les chômeurs. Seule compte l'intention délicate.

Merci à toutes celles et tous ceux qui m'ont envoyé un message de sympathie et permis de passer cette épreuve avec succès ;-)