Jean-Jacques Birgé

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mercredi 27 juin 2012

Quiproquo


Le blog est un journal extime publié au jour le jour aux yeux de tous. La proximité virtuelle produit des illusions réelles. L'intimité dévoilée peut troubler les rapports entretenus avec les uns ou les autres. On ouvre parfois son cœur à un ami, sans craindre de le perdre. Mes critiques ont parfois blessé au delà de ma pensée. Pire, la peine m'assaille lorsqu'un quiproquo déstabilise celle ou celui que l'on voulait honorer. Trois fois en sept ans, c'est trois de trop. J'ai failli tout arrêter. Passé la journée à faire la vaisselle, arracher les mauvaises herbes, fait le ménage sous mon crâne sans que la tristesse s'évanouisse. Les mots ne nous appartiennent pas, ils rappellent à chacun une vieille histoire, on croit parler de soi, mais l'écho nous trahit, tant l'émetteur que le récepteur. L'impétuosité de l'engagement nécessite de redoubler d'attention. La distance est trompeuse. La vérité ne se lit qu'au fond des yeux. Il faut être là.

mercredi 20 juin 2012

Bouquet final


Depuis que j'ai photographié ces fleurs exotiques j'en vois de toutes les couleurs. À commencer par le bilan carbone. Quelle quantité de kérosène a-t-il fallu griller pour rapporter des Antilles cette rouge Heliconia imbricata, ces Heliconia stricta qui ressemblent à des oiseaux de paradis ou même le petit ananas ? Fuyant les nuances de gris de mes congénères dont la dominante reste le noir je me repais des oranges vifs, du jaune citron, du rose fuschia et du vert fluo comme l'oiseau-mouche aspire le nectar nécessaire à sa survie. Ceux qui me jettent la pierre ont souvent la banane aux lèvres quand le thé fume dans leur tasse. Ciel, nous sommes cernés ! Combien de temps reste-t-il avant que nous ne puissions plus jouir de ces merveilles lorsque la note, économique et écologique, sera devenue inabordable ? Le déluge qui me survivra accompagnera-t-il une chape de plomb au-dessus de vos têtes ou le soleil brûlera-t-il jusqu'à vos pupilles en traversant l'azur sans ozone ?

lundi 18 juin 2012

Attention chat méchant ?


Faux-semblant, en réalité Scotch baille devant les résultats des élections législatives, une mascarade qui relègue la démocratie à un écran de fumée camouflant la crise économique et la catastrophe écologique qui se profile. Il paraît que la BNF organisera une exposition Guy Debord au printemps 2013. La société du spectacle endort pourtant le chat tout autant. Question de style. Il n'est pas si bête. Aucune chanson, aucun tweet n'a de grâce à ses yeux, pas même ceux des oiseaux du jardin qui ont pourtant de drôles de noms. Toute cette agitation n'a aucun sens. Incapable de prendre les mesures qui s'imposent ou peu désireux de s'en prendre aux intérêts de la classe qu'il défend en sous-main, le parti social-traître depuis Blum sera balayé par la réalité. L'austérité a bon dos, la dette aux salopards ne fait que croître, les communautarismes se durcissent, le lait déborde à Fukushima... Les pauvres payent la casse, pas ceux qui la provoquent. La réaction pourrait être terrible. La médiocrité fait le lit du fachisme. N'attendez pas des vieux qu'ils vous sortent de là, c'est aux jeunes de comprendre qu'ils ont l'avenir entre leurs mains. La plupart préfèrent danser sur un volcan. On s'abrutit de jeux du cirque, de volume sonore, de machines célibataires, d'inutiles objets, de bondieuseries, de bonheur simulé, d'informations bidons, d'illusion du changement... Le chat s'en fiche. Il a le clos et le couvert, dîner et massage, il sera mort avant que ça pète. Il ne pense pas aux vacances. Il n'est pas responsable. Sorti faire un tour, le chat baille aux corneilles perchées sur le cèdre torturé du voisin. Au moindre rayon de soleil il calcule l'angle où s'allonger. Il suit sa course en roulant d'un flanc sur l'autre. Il aime la nature, sans trop s'aventurer. Son bilan carbone est excellent. Il nous renvoie l'image de notre vanité.

mercredi 13 juin 2012

Histoire de l'art


Il y a quelque temps je me suis bêtement énervé contre une jeune étudiante en histoire de l'art que j'aime bien, mais qui répétait le discours du maître sans aucune distance. Ou plus exactement la distance n'existait qu'entre l'œuvre et sa critique, jugement à l'emporte-pièce qui me fit perdre patience et prendre brutalement la défense de tous les artistes qui souffrent ou ont souffert des petites boîtes dans lesquelles les tenants du pouvoir les rangent consciencieusement. L'ordonnancement rassure les universitaires, mais il expulse les indépendants qui tentent de tracer leur chemin à la machette dans la jungle, devenue celle du marché. L'histoire de l'art comme toute histoire officielle est celle des vainqueurs, entendre qu'elle est réécrite comme ça les arrange, en coupes saignantes, dictant leur loi aux praticiens. Maints journalistes et fonctionnaires de la culture répètent la même geste criminelle et le public de croire ces oukases, modelé par le bon goût et le formatage dont la télévision est l'exemple le plus explicite. À force de répétitions, les lieux communs deviennent la doxa. Les collectionneurs, heureusement moins disciplinés, guidés par leur seule passion, s'entichent parfois du hors-pistes, accordant un sursis ou une rémission aux condamnés à la disette.
Dans Le rebelle de King Vidor, il y a une scène extraordinaire, ce n'est pas la seule du film qui aborde l'intégrité de l'artiste et scrute la violence de la passion de façon exemplaire : le critique d'art Elsworth Toohey joué par Robert Douglas demande à l'architecte Howard Roark interprété par Gary Cooper ce qu'il pense de lui. Roark l'envoie promener sans même l'ombre d'un mépris, car il n'en pense rien et ignore royalement celui qui s'est acharné contre son œuvre par vain goût du pouvoir. Lorsqu'il ne s'agit pas de récupération, trop souvent le discours sur l'art fait figure de revanche contre celles et ceux qui ne peuvent faire autrement que créer. Il va de soi que leurs mondes dérangent, mais il y aurait des limites à ne pas dépasser, et ces limites sont fixées par des législateurs à qui l'institution a conféré autorité.
J'aurais certainement dû adopter la posture de Roark plutôt que de m'emporter contre la jeune étudiante passionnée ! Tant d'artistes en ont bavé des ronds de chapeau toute leur vie, certains ont acquis une gloire posthume, mais combien d'inconnus ont rendu l'âme de se retrouver ostraciser par cette société normative imposant ses critères à ce qui devrait échapper à la discipline. Le "discours sur" est bien une discipline. Ce qualificatif devenu substantif sied pourtant bien mal à l'expression artistique.
Cette stérile altercation m'est revenue à l'esprit en traversant l'atelier du plasticien Sun Sun Yip où trônent d'étranges objets en construction et en contemplant les vidéos (ci-dessous) des dernières sculptures d'Éric Vernhes. Son hommage à Walter Benjamin s'intitule En forme d'homme.


Mais ma préférée est son GPS#2 qui se déclenche à l'approche du visiteur.


Pour terminer ce billet rageur, recommandons l'écoute de Lélio ou le retour à la vie, suite de la Symphonie fantastique, où Hector Berlioz ne conte pas seulement ses amours malheureux, mais où il règle ses comptes avec la critique. Remarquable discours de la méthode, Lélio est une des premières œuvres de théâtre musical au sens moderne du terme, Berlioz scénographiant, entre autres, la mise en place de l'orchestre et du récitant...

Photo © Éric Vernhes