Jean-Jacques Birgé

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lundi 29 septembre 2014

L'étrange fruit des Rosenberg


La photo prise par Lawrence Beitler d'un lynchage à Marion dans l'Indiana le 7 août 1930 est souvent recadrée. Ce ne sont pourtant pas les corps d'Abram Smith et Thomas Shipp qui sont à voir, mais les regards de chaque personnage dans la foule, leurs mines réjouies ou les inquiétudes qui se lisent parfois malgré la grande messe raciste immortalisée par le photographe.

Le cliché inspirera à Abel Meeropol le poème Strange Fruit avant qu'il n'en compose la mélodie. Juif d'origine russe, communiste en butte à la Commission des Activités Anti-Américaines, il signa sous le pseudonyme Lewis Allan. Il écrira plus tard The House I Live In pour Frank Sinatra et Josh White, le livret de l'opéra Le brave soldat Schweik et, pour Peggy Lee, Apples, Peaches and Cherries que Sacha Distel adaptera en Scoubidou ! Strange Fruit est avant tout célèbre pour la sublime interprétation qu'en fit Billie Holiday dès 1939.


Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
Un corps noir se balance dans la brise du Sud,
Étrange fruit qui pend aux peupliers.

Scène pastorale du valeureux Sud,
Les yeux exorbités et la bouche tordue,
Doux et frais parfum du magnolia
Avant l'odeur soudaine de la chair qui brûle !

C'est un fruit que les corbeaux cueillent,
Que la pluie pousse, que le vent aspire,
Que le soleil pourrit, qui tombe des arbres,
Étrange et amère récolte.


Le pseudonyme de Lewis Allan vient des deux enfants morts-nés d'Anne et Abel Meeropol. Ils adopteront les deux fils d'Ethel et Julius Rosenberg après leur condamnation à mort et leur exécution pour "espionnage au profit de l'URSS" en 1953. Michael et Robert deviendront professeurs d'université aux États Unis et n'auront de cesse de chercher à prouver l'innocence de leurs géniteurs. Si leur père passa tout de même des renseignements de peu d'importance aux Soviétiques, leur mère n'y était probablement pour rien. Le lien entre l'auteur du magnifique pamphlet contre la brutalité du racisme et l'absurdité du maccarthisme éclaire la résistance que les communistes entretinrent en Europe et en Amérique contre l'injustice et les inégalités.

En cette période où les amalgames sont entretenus par le pouvoir il faut apprendre à se méfier des stigmatisations communautaires qui ne profitent qu'à ceux qui nous exploitent.

jeudi 25 septembre 2014

Utile


Dans tout ce que je fabrique j'aime être utile. Utile aux projets dont je ne suis qu'un maillon, fut-il celui d'organisateur, contributeur essentiel ou cinquième roue du carrosse. Utile si mes amis me sollicitent comme j'apprécie qu'ils le fassent à mon égard. Utile même si les machines que je construis ne servent souvent à rien d'autre qu'à rendre la vie plus agréable ou d'y tendre. Utile comme la chanson qu'Étienne Roda-Gil avait écrite pour Julien Clerc.
Pas d'état d'âme lorsque je dois composer de la musique appliquée à un projet qui n'a rien à voir avec mes aspirations si je peux arranger les choses en apportant ma complémentarité. J'ai le même plaisir à créer des œuvres personnelles ou à faire la vaisselle pour de l'alimentaire. La résistance des matériaux et les complications humaines peuvent arriver de n'importe quel côté, sauf que les miennes sont moins prévisibles que les lubies de certains clients dont le goût est l'unique critère et son énoncé quasi abstrait. J'ai eu récemment à comprendre ce que signifiaient l'électronique botanique, le punchy sans basses ni batterie, la musique qui fait sourire et d'autres demandes que j'aurais préférées plus précises ! Il est compliqué d'expliquer à huit décideurs qu'ils ne pourront jamais faire l'unanimité sur une musique. On finit toujours par s'en sortir avec le risque qu'Étienne Auger avait formulé ainsi : "Au début on donne le meilleur de soi-même et au final on a le pire des autres."
Quel que soit le résultat je suis toujours heureux d'avoir trouvé la solution qui convienne, qu'elle soit appropriée au projet ou à la demande fantasmatique de mes interlocuteurs. Le participe passé est de rigueur, car l'on passe parfois par des moments de découragement qui vous laisseraient penser que l'on ne connaît rien à son affaire ! On est fragiles, n'est-ce pas ?

mardi 23 septembre 2014

Appelants vivants


"The present-day composer refuses to die." Sur nombre de ses premiers albums Frank Zappa recopiait la citation d'Edgard Varèse : le compositeur d'aujourd'hui refuse de mourir. Si le grand public est particulièrement en retard dans le domaine de la musique n'en est-il pas ainsi de tous les artistes extra-ordinaires, voire de tous les penseurs critiques que l'on taxe d'utopie ?
L'avant-garde a fait long feu pour ne pas avoir été suivie par le gros des troupes. Pire, elle fait figure d'arrière-garde, sorte de marginalité ringarde aux yeux des canons du marché. La récupération n'est plus d'ordre esthétique ou même politique, car elle n'obéit plus qu'aux règles du profit à court terme. Nous faisons alors du sur-place lorsque nous ne régressons pas.
Heureusement la vie obéit à des cycles, up and down, les oscillations alternent creux et bosses autour de l'axe des abscisses. Les mauvaises nouvelles suivent les bonnes et réciproquement. Tant que l'on ne casse pas irrémédiablement la machine, tous les espoirs sont permis. Dans la mesure de nos possibilités, question d'échelle, il suffit de réduire la durée des abysses au minimum et de transformer les pics en hauts plateaux ! Les nouvelles les plus alarmantes n'augurent pas forcément d'extinction, mais certainement de mutations.
Si dans le domaine de l'art on peut toujours promouvoir la persévérance, la confusion politique entretenue par les puissances financières risque d'accoucher d'évènements autrement plus douloureux. À la solidarité, seule réponse salvatrice de toute crise quelle qu'elle soit, s'oppose un chacun-pour-soi suicidaire qui pourrait aboutir à des choix criminels. Nous sommes hélas plus proches d'une guerre que d'une révolution. L'occident a appris à aller les faire ailleurs en ne faisant subir à ses populations que des effets de bords. De plus cela fait marcher l'industrie d'armement dont la France profite hypocritement tout en critiquant ceux qui y ont recours. Dans le cadre de nos frontières les partis se déchirent, l'arrivisme ayant évacué toute morale politique. Au delà de ces clivages nous sommes en face d'un véritable problème de société. Les mauvais exemples de nos dirigeants ne nous laissent comme échappatoire que les rapports de proximité et la nécessité de former des hommes nouveaux et des femmes enfin qui redonnent du sens à ce qui fut coutume d'appeler la démocratie. Ne faudrait-il pas remplacer celle que Roland Gori qualifie d'autoritaire par une démocratie directe ? L'électoralisme a eu raison du système représentatif avec une classe de professionnels coupés des réalités quotidiennes. Nombreux continuent de prôner le vote utile alors que cela fait quarante ans que je l'ai pratiqué pour en arriver où ? Une chute progressive qui ne propose plus qu'une alternative entre la droite et l'extrême-droite ? Le cynisme serait notre seule échappatoire ? Comme si la résistance était l'apanage des rêveurs !
Ce petit article ne souhaite entretenir aucune confusion en comparant le monde l'art et celui de la politique, même si les processus entropiques et les possibilités d'y échapper procèdent des mêmes intentions et des mêmes ressorts dramatiques et stratégiques ! Suivant cette logique, dans mes conférences j'ai l'habitude de comparer la cellule familiale au monde de l'entreprise. Les solutions ne peuvent être que franches. Remplissons de propositions aussi diverses qu'inventives les oreilles du public au lieu de lui farcir la tête avec des modèles formatés quasi identiques, interdisons la professionnalisation du politique en ayant recours au tirage au sort, instaurons le revenu de base, faisons le procès de la finance en abrogeant les intérêts de la dette, soutenons les nations en difficulté sans leur piquer pour autant leurs minerais, réduisons nos dépenses et nos appétits de vitesse, arrêtons de presser le citron de la planète avant qu'il n'y ait plus de jus, rendons aux femmes leur pouvoir, remettons de la poésie dans tous les secteurs, apprenons à vivre au lieu de nous résigner à mourir...

lundi 1 septembre 2014

Humour de convoyeurs


Qui n'a jamais rêvé de voir tomber un sac d'un fourgon de la Brink's ? Faisons abstraction du fait que les sacs sont traçables et que ce serait mal acquis… J'ai les mêmes mauvaises pensées lorsque j'entre dans une banque ou une église, l'impression d'être un intrus, que ce n'est pas ma place. Si les responsables de ces lieux de culte pouvaient lire ce qui se passe dans mon cerveau je serais arrêté sur le champ, expulsé. L'affiche collée sur la porte du fourgon blindé me fait rire, comme celle de jeudi dernier à la porte de l'église, hypocrisie placardée sans que les fidèles ne s'en offusquent. Pourquoi dit-on qu'ils n'y voient que du feu ?