Jean-Jacques Birgé

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mardi 28 octobre 2014

Les nouveaux zappeurs


Les internautes qui passent des heures à zapper d'une info à une autre se rendent-ils compte qu'ils reproduisent une pratique que souvent ils critiquèrent dans le passé avant que la télévision ne soit détrônée par le Web ? Le butinage est une activité chronophage où se noie tant de monde dans l'immensité encyclopédique immédiatement accessible.
Lorsque j'étais petit nous n'avions que la radio et les livres, puis la télévision fit son apparition. Il n'y eut qu'une seule chaîne jusqu'en 1964 et la couleur n'arriva qu'en 1967. C'est à cette époque que mes parents ont loué un poste chez Locatel. L'acquisition dispendieuse est venue plus tard. On commençait par voir si cela valait le coup. L'offre restreinte nous faisait découvrir toutes sortes de programmes. On voyait tout. Il faudra attendre d'avoir six chaînes pour que le zapping devienne une pratique courante. Avec six boutons de la télécommande on pouvait réaliser un excitant montage sauvage. L'arrivée du satellite rendit cette pratique plus complexe jusqu'à ne plus avoir d'intérêt lorsque des centaines de chaînes devinrent accessibles. Et leur spécialisation tua l'universalité.
Pendant ce temps la Toile étendait ses filets grâce aux liens facilement cliquables. Ces appâts anadiplosiques hypnotisent les nouveaux zappeurs qui ne peuvent plus se détacher de leur écran, prisonniers de ces "chansons" en laisse. Contrairement aux livres qui peuvent laisser une trace mnémotechnique (par leur emplacement et leur présentation physiques) les informations glanées ici et là s'effacent aussitôt de la mémoire à l'instar de l'écran. Je fais évidemment référence au zapping de divertissement et non à la recherche ciblée où Internet est d'une assistance inégalable. Comme le zapping d'antan le butinage tous azimuts fait partie de la junk culture où la consommation rapide est un des fondements du décervelage, confortant les préjugés, écrasant la critique, au profit d'une jouissance individuelle de l'instant. Des communautés s'identifient pourtant dans les milliards de documents partagés, mais chacun chez soi. La participation interactive fait illusion en masquant la passivité effective des intoxiqués.
Si vous aviez un doute sur ma comparaison remarquez qu'ils répondent par exactement les mêmes arguments qu'ils employaient du temps du zapping.

vendredi 24 octobre 2014

Les machines veillent, bonnes gens dormez en paix !


Dans la nuit de samedi à dimanche nous allons passer une fois de plus à l'heure d'hiver. La simple gymnastique de comprendre s'il faut reculer ou avancer les montres bouleverse mon métabolisme déjà perturbé par les soubresauts saisonniers. Que l'on allume et que l'on éteigne le chauffage une semaine sur deux me donne chaque fois mauvaise conscience. Pourtant, qu'il pleuve ou qu'il vente, que le soleil ou la brume enveloppent le quartier comble mes aspirations de jardinier. Aurait-on cassé la machine à redescendre le temps ? Avant ce choix mécaniste j'aimais sentir la nuit s'allonger par petites touches glissantes. De prétendues économies d'énergie justifieraient ce saut brutal. C'est sans compter notre rythme biologique. Qu'il n'y ait plus de saison est un choix qui incombe bien à l'humanité. S'il faut attendre six mois pour remettre les pendules à l'heure ce jetlag horloger sonne irréversible. Les saisons deviennent affaire de calcul au lieu de nous apprendre à vivre avec la nature. Le changement d'horaire a le même goût que les poissons carrés. Pendant que j'écris ces lignes je me laisse porter par les ragas jazzy qu'Étienne Brunet a mis en ligne sur Bandcamp. Le temps s'écoule inexorablement sans à-coup. Pourtant dimanche matin les dormeurs penseront avoir gagné une heure. Les machines connectées aux satellites auront seulement bégayé pendant leur sommeil. Elles dictent chaque jour un peu plus nos faits et gestes. Plus besoin de montre ! Le planning est calé. Tout est orchestré. Qu'il est pourtant doux d'oublier le temps ? Et comment jouir de l'espace ? Sans alarmes béquilles, sans garde-chiourme informatique, sans obéir aux choix absurdes d'une technocratie qui compte sur ses doigts ? La question ne se poserait pas si vous n'étiez pas à même de me lire. Le ciel est devenu une vue de l'esprit. Peut-on y deviner encore les ailes d'une chauve-souris en regardant les nuages se faire et se défaire ?

lundi 6 octobre 2014

Déblogue


Ma réponse m'a été dictée en mémoire de camarades très proches avec qui j'ai partagé les expériences des années 60-70, mais qui ont glissé vers l'héroïne jusqu'à en mourir. Comme j'interrogeai Philippe sur les raisons de sa descente aux enfers il m'expliqua que cette drogue résorbait l'angoisse. Je l'avais accompagné plusieurs fois chez le Dr Olievenstein à Marmottan, m'étais fait prescrire pour lui des ordonnances de produits de substitution, l'avais ramassé dans le caniveau, j'avais tenu son garrot en tournant la tête, l'avais conduit payer ses dettes au dealer du Palace, mais il était revenu en me racontant que le type était vraiment cool puisqu'il lui avait fait un shoot gratuit ! C'était toujours la dernière fois. J'ai fini par le laisser à son terrible sort après qu'il m'ait plusieurs fois trompé, ou plutôt qu'il se soit lui-même berné. Lorsque je pense à tout ce gâchis, Éric avait déjà succombé, je suis pris de la plus grande tristesse. Ils n'avaient pas trente ans.
Suite à mon article sur la disparition de Jacques Thollot où j'évoquais accessoirement l'alcool et les joints, un lecteur se saisit de ce détail qui le choque. Il pense y lire que "les drogues (alcool, joint, etc.?) sont autorisées pour les Artistes." Puce à l'oreille, le A majuscule ressemble d'emblée à une critique du statut prétendument privilégié de cette profession, si peu qu'elle en soit une. Il ajoute : "Le cultivateur, le distilleur, le trafiquant, le marchand d'alcool, les dealers, n'existent que parce que le Client existe: La loi du Marché dans un monde capitaliste. Mon propos n'est pas Politiquement Correct mais c'est la réalité de notre monde. Vieux débat sur la légitimité des drogues pour les artistes car... Ils créent eux. À part cela cela devait être un bon batteur mais on peut battre sans produits non ?" Mes articles prenant déjà énormément de temps à rédiger, j'évite autant que possible de répondre aux commentaires qu'ils suscitent, même si je les lis. Il m'arrive néanmoins de déroger à cette règle, comme ici.

"Bonjour,
je vais essayer de répondre à votre question.

Votre commentaire ignore les raisons qui poussent un individu à se droguer, artiste ou pas. Je ne parle pas de boire un verre de vin ou de fumer un joint de temps en temps. Leur importante consommation avec dépendance physique n'est que le fruit d'une angoisse. La drogue libère de cette angoisse, même si elle en crée de nouvelles, c'est son piège diabolique. Mais en amont il y a un mal-être terrible qui n'a rien à voir avec le plaisir de l'ivresse.

Votre commentaire n'est pas politiquement correct ou incorrect. Il n'est pas aussi politique que vous le croyez, car purement mécaniste. Il ignore totalement les processus psychologiques qui nous animent.

Vous semblez méconnaître aussi bien ce qui fait plonger un individu dans "la drogue" que les raisons qui le poussent à créer des œuvres artistiques. L'art est une des manières de se créer un monde à soi lorsque celui qui nous est imposé est inacceptable. La drogue peut être une manière très perverse d'échapper à ce monde impossible. La délinquance et la folie sont d'autres voies parmi les plus dangereuses pour celles et ceux qui les empruntent. On ne choisit pas forcément. Parfois destruction et construction cohabitent chez le même individu.

Le Marché n'intervient que sur la commercialisation, la prohibition, l'exploitation. Car il est en aval de l'angoisse qui pousse une personne à fuir le monde qu'on tente de nous imposer, et le Marché en fait partie. Chacun trouve sa voie parmi les possibles. Certains courbent l'échine et condamnent ceux qui ne s'y prêtent pas, d'autres se suicident. Certains sombrent, d'autres y font naître la lumière. Certains y trouvent matière à transcender.

On peut être un bon batteur (Jacques Thollot était bien plus que cela) ou un mauvais, que l'on ait recours à des expédients divers ou pas. Ce n'est pas la question. Je n'ai pas écrit que la drogue donnait à Thollot son inspiration... Ni la société qui veut formater chaque individu, dans sa tête et dans son corps ! La résistance qu'on lui oppose mène parfois à la mort, parfois à la vie. La vraie vie. Ailleurs. Les deux sont intimement liées.

Cela répond à votre méconnaissance du processus de création. Les artistes ne sont que des résistants. Il n'y a pas de légitimation de l'usage des drogues, mais un terrain propice à l'asociabilité.

Nous sommes tous et toutes des produits de notre société. Il y a tant de manières de l'accepter ou de la refuser..."