Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 22 janvier 2021

L'aiguillage


Article du 4 décembre 2007

Pendant les cours ou les conférences que je donne dans les différentes écoles où l'ont me fait l'honneur de m'inviter pour parler de mon travail, du design sonore ou des relations qu'entretiennent son et image dans les média audiovisuels, j'ai l'habitude d'annoncer que je réponds à toutes les questions, même les plus indiscrètes, tant pis pour eux ! Je préviens seulement que je ne suis pas Mr Memory, car, tenant à la vie, je ne réponds à aucune question concernant les 39 Marches.
Les questions sont parfois surprenantes, parfois attendues, mais elles font toujours mouche, parce qu'elles sont légitimes, d'une manière ou d'une autre, pour celle ou celui qui les pose. "Pourquoi ?" répète inlassablement l'enfant. Le drame est qu'il réprime ses interrogations lorsque l'école primaire commence à répondre avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche. "Êtes-vous pour ou contre le retour de Bertrand Cantat à la chanson ? Que pensez-vous des jeux vidéo ? Pourquoi l'accordéon est-il considéré ringard ? Les droits d'auteur face au piratage ?" et hier après-midi "Chaque fois que je montre quelque chose dans l'entreprise où je travaille, on me fait supprimer un détail, puis un autre, puis encore, etc. tant et si bien qu'à la fin il ne reste rien de ce que j'ai proposé..."
Ils ont bien compris que j'outrepasse mon rôle ; digressant, j'essaie de leur raconter comment ça se passe, ce qui est en jeu, à tous les échelons et dans tous les secteurs de la vie sociale, l'entreprise comme le couple, l'équipe comme la famille, le capital comme le reste... On peut parler chiffres ou chiffons, je recentre toujours le débat sur ce qui nous anime, la passion pour notre travail, notre engagement. Je suis obligé de souligner que l'on a toujours le choix de se coucher ou de résister. Certain(e)s couchent, d'autres pas. C'est une question de personne, qui renvoie à la nécessité de croûter et à l'implication de sa propre démarche. Il n'y a pas de honte à devoir gagner sa vie. On peut aussi l'y perdre. Les choix que l'on prend à l'orée de sa vie d'adulte fonderont l'être en devenir. S'ils veulent résister, je peux seulement leur apprendre à le faire sans trop de dégât. Les relations à son employeur méritent un peu de jugeote. Du oui, mais... à la demande d'explication pour servir au mieux le sujet existe toute une panoplie défensive qui évite le choc frontal. D'autant qu'il n'est pas nécessaire dans la plupart des cas. L'autre a ses propres raisons et doit justifier son salaire en vous cherchant la petite bête. Il y a des façons de lui offrir sans perdre ce à quoi l'on tient. Il y a aussi des limites que notre morale ne peut nous laisser franchir. Savoir jusqu'où on peut aller trop loin est le cadre nous permettant de faire les choix qui nous feront honneur sans se flinguer et se retrouver à la rue. Il fait froid et les queues s'allongent devant la soupe populaire.
La question n'est pas facile, mais elle se pose souvent, elle est même la question. Celle du regard des autres qui ne correspond pas au sien. Besoin de plaire. Nécessité de trouver un compromis qui ne nous fasse pas (trop) souffrir. Jouir. Partager. Incompréhension de ce monde d'abrutis formatés qui nous fait de l'œil. Ceux qui lancent la mode, ceux qui font évoluer les mœurs, ceux qui transforment le monde, n'ont rencontré d'abord que railleries, brimades et croche-pattes. Certains y ont laissé la vie. La liberté d'un artiste est la seule chose qu'il possède, ce n'est déjà pas grand chose, le reste c'est le moule, la grande fabrique des us et coutumes, des règles, des lois... Le plus terrible, c'est que la résistance entretient le système qui sinon s'écroulerait de lui-même. Un comble.
Que je cherche quelle musique coller, quelle charte sonore appliquer ou comment réagir à une situation épineuse, chaque sollicitation embarrassante comme chaque projet réclame une réponse appropriée, la sienne. Question de rigueur, comme d'habitude, la solution nous explose à la figure si l'on veut bien s'y pencher. L'heure est grave, car nos réactions nous poursuivront toute notre vie et détermineront les nouveaux choix, les tournants décisifs que nous devrons emprunter.

jeudi 21 janvier 2021

Quand Morricone et Nicolai construisaient l'imaginaire


J'écoute plein de trucs super en ce moment. Que faire d'autre le soir lorsqu'on est seul, cloîtré par la faute des nuisibles qui nous gouvernent à part lire ou regarder des films ? Inutile de rappeler les albums que j'ai récemment chroniqués dans cette colonne. Par exemple, à l'instant vous pourriez entendre Dimensioni Sonore: musiche par l'immagine sonore et l'immaginazione, coffret de 10 CD de Ennio Morricone & Bruno Nicolai de 1972, réédité en 2020 (tirage limité à 200 ex.). Cinq chacun. Si l'autre coffret de 10 CD, tout aussi rare, The Ennio Morricone Chronicles (tiré en 2000 à 500 ex. avec, entre autres, plus d'une centaine d'arrangements de chansons populaires), m'avait épaté, ses pièces contemporaines ne m'avaient pas convaincu. Je dois aujourd'hui réviser ma position. Ces pièces orchestrales conçues ici comme un catalogue de musique illustrative sont inventives, surprenantes, sans que l'on ressente pourtant le besoin d'images. Le compositeur romain a bouleversé l'histoire de la musique de film, mais il a aussi validé l'intégration d'instruments populaires comme la guitare électrique, l'harmonica ou la guimbarde à l'orchestre symphonique.


Excellente idée de l'avoir associé à son ami très cher, Bruno Nicolai, autre spécialiste des western spaghetti et des giallo. Leurs compositions à tous deux sont épatantes, musique évocatrice débordant d'imagination sans que l'invention n'empêche la théâtralité, orchestrations vivantes rappelant parfois l'improvisation ou anticipant les répétitions de l'électro.
Je me souviens de l'émotion de ma fille qui chantait Micaela dans l'adaptation de Carmen par l'Orchestra di piazza Vittorio au Teatro Olimpico di Roma lorsqu'elle apprit que Morricone était assis avec sa femme au troisième rang ! C'est probablement l'un de ses souvenirs les plus renversants, avec l'enthousiasme de Robert Wyatt pour sa reprise de Alifib. Il est dommage qu'il n'y ait aucune trace publique de cette version musique du monde de l'opéra de Bizet, l'arrangement de Leandro Piccioni, pianiste soliste de Morricone, et Mario Tronco prenant des libertés forcément séduisantes pour le maître !...


Mon euphorie ne se tarit pas en découvrant les dix CD des deux amis romains qui ont souvent collaboré. Nicolai est mort à 65 ans en 1991, Morricone l'a rejoint il y a six mois à 91 ans. Qui pourrait prendre la relève si ce n'est les jeunes musiciens qui font fi des étiquettes et construisent sans cesse des nouveaux mondes ? À condition que la gestion de la crise ne les assassine pas corps et biens.
Auparavant j'avais profité d'une ribambelle d'excellents albums parus récemment. On en parle bientôt...