Jean-Jacques Birgé

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mercredi 26 janvier 2022

Ça qui est merveilleux


En cette période sinistre où nos mines sont aussi grises que le ciel, l'humour est salvateur. Lorsqu'il est servi sur un plateau aux traits incisifs et couleurs chatoyantes de la graphiste Trax, on saute dessus toutes oreilles jointes, histoire de fuir le tunnel viral. Pourtant il n'y a rien de plus actuel que les préoccupations de la chanteuse Dominique Fonfrède dans ses phrases sensiques, émotionnelles ou absurdes, la bouche pleine de borborygmes et d'onomatopées. Ça dévore. Idem pour le piano préparé de Françoise Toullec. Id (ça en latin) aime. Ça aime, Ça qui est merveilleux. Dans la langue de Beckett qui inspire cette fois encore le duo, après Dramaticules, leur premier disque, ça se dit Oh this is a happy day. Ça sort de Oh les beaux jours !, une pièce de théâtre tragi-comique où Winnie est enterrée jusqu'au cou et s'enfonce peu à peu. Ça est à l'origine des choses que nous sommes. Qu'on nous sonne, le diable est dans les détails et les deux musiciennes y plongent corps et âme. Dans la harpe du piano, dans les petits riens du quotidien, plus dingue que le réel. Telles leurs cordes, si bien préparées que les deux filles peuvent se laisser glisser à l'improvisation comme ça leur chante. Il faut les voir aussi en concert ! Mais ici l'image est inscrite sur la galette. Fonfrède textualise, Toullec compose, et nous, nous compostualisons sur le chemin qui mène à la folie du monde. Y a de quoi rire ! Jaune, fou, éclaté. Merveilleux, sans aucun doute. Ah Ça oui !

→ Dominique Fonfrède & Françoise Toullec, Ça qui est merveilleux, CD GRRR, dist. Orkhêstra

lundi 24 janvier 2022

Uncle B!M


Si la pochette de 4:06 AM, le CD d'Uncle B!M est un peu avare d'informations, leur site regorge de vidéos, bios, etc. "Trombone, basse, batterie" ne laissait pas présager de ces paysages sonores et climax qu'ils atteignent tout en maintenant le groove. La musique du trio marseillais est mélodique avec une bonne maîtrise des effets électroniques, proche de celles de leurs cousins scandinaves. Le tromboniste Bastien Ballaz fabrique des boucles planantes sur son petit clavier, on sent la guitare sous la basse de Jérôme Mouriez et le batteur Denis Frangulian exploite les espaces qu'offre son logiciel. Ils revendiquent les influences de la scène rock progressive anglaise et celles de la pop moderne américaine, mais ils sont jazz, si on accepte que le terme a muté en colonisant la planète. C'est agréable, tendre et dynamique, moderne comme on dit des choses qui tournent autour de la mode.



→ Uncle B!M, 4:06 AM, CD Stomp Mix Switch, dist. Inouïe, 14,13€, sortie le 18 février 2022

vendredi 21 janvier 2022

The Human Seasons


The Human Seasons est le titre d'un poème de Keats. Le pianiste Gustavo Beytelmann et le DJ producteur Philippe Cohen Solal l'ont adopté pour leurs quatre improvisations thématiques. Ils ont commencé par le printemps pour représenter ainsi les quatre âges de la vie. Vivaldi n'a pas fait autrement. Leur version est plus douce, toute en nuances. Elle ne plaira pas autant à Eliott parce que la fougue incroyable du maître vénitien correspond mieux à ses 4 ans. Je ne sais pas où j'en suis moi-même, empilant les strates géologiques du temps comme un feuilleté quantique. J'imagine que le pianiste argentin et le musicien du Gotan Project sont de cette eau, mélangée au gré des courants. Les mélodies du premier inspirent des ambiances naturalistes au second qui ajoute ici ou là des voix comme celle d'Ingrid Bergman dans Sonate d'automne ou de Christopher Ettridge récitant le poème de John Keats. Aucune virtuosité démonstrative, juste une sincérité extrême, à l'épreuve du temps. Loin des pianos bavards, il n'y a que Solotude, le dernier disque d'Abdullah Ibrahim, qui respire aussi profondément. The Human Seasons est le genre de disque qu'on remet aussitôt qu'il semble terminé, comme les saisons qu'on espère revoir encore longtemps...

→ Gustavo Beytelmann & Philippe Cohen Solal, The Human Seasons, CD ¡ Ya Basta ! Records, dist. Believe, 10€, sortie le 4 février 2022
→ Abdullah Ibrahim, Solotude, Gearbox Records CD 19€ / LP 35€, dist. The Orchad

lundi 17 janvier 2022

Variations Volodine, saga opératique de Denis Frajerman


La Volte, éditeur entre autres d'Alain Damasio et Sabrina Calvo, publie un coffret de 6 CD de Denis Frajerman autour de l'œuvre du romancier Antoine Volodine, accompagnés d'un petit fascicule. En outre un code permet de télécharger l'ensemble des 6 albums si on souhaite en profiter dématérialisé (sauf que cela ne marchait pas quand j'ai essayé).
Chronologiquement tout commence avec Quatre poèmes en prose d'Antoine Volodine enregistrés en 1994 pour France Culture. Treize minutes où l'auteur est accompagné par Frajerman (bandes, claviers), Régis Codur (gt), Eric Roger (tpt), Jacques Barbéri (sax a), Emmanuelle Franz (vl), Aurore Pingard (vlc), Hervé Zénouda (zarb), Aline Lebert (voix), musique de scène radiophonique où percussions mélodiques et petite fanfare soutiennent les roulements d'r de l'auteur féérisant.
Quatre ans plus tard, sur fond de bestiaire et d'ambiances forestières dignes de Brocéliandre, les Suites Volodine produisent des rythmes incantatoires, terme que j'ai souvent utilisé pour la musique de Frajerman, timbres rappelant le groupe Third Ear Band ou certains disques d'exotica. À Frajerman, Codur, Barbéri, Roger et Zénouda se joignent Sandrine Bonnet (perc, voix) et Marc Resconi (tb) pour cette heure purement instrumentale.
An 2000, Des anges mineurs, oratorio post-exotique, à peu près même durée, convoque le récitant, cette fois sans roulements ajoutés, mais l'orchestre constitué de Frajerman , Barbéri plus Carole Deville (vlc), David Fenech (gt), Hélène Frissung (vl), Daniel Palomo-Vinuesa (sax bar) et Laurent Rochelle (cl bs) s'impose, boucles répétitives où s'accrochent les sons animaliers des instruments. L'ombre de Moondog plane sur ce minimalisme dont l'ambiance s'inspire évidemment des textes de Volodine.


Encore quatre ans plus tard, nouvelle production France Culture, Vociférations cantopéra avec Volodine, Barbéri, Frissung, Deville, Palomo-Vinuesa auxquels Frajerman ajoute Stephano Cavazzini (batterie), Keny 2 (sampler), Fanny Kobus (va), Lise N (murmures), Géraldine Ros (chant). Plus électro, plus fantômatique, entraînant, les boucles parfois de différentes longueurs se désynchronisent pour créer la meute. Volodine est envoutant, la poésie circonlocutoire inspire l'abstraction musicale, leur cousinage profite à l'une comme à l'autre...
En 2015, la petite famille s'est dispersée. Pour Terminus radieux, cantopéra, dont le texte a valu le Prix Medicis à l'auteur, Denis Frajerman joue des guitares avec la violoncelliste Carole Deville et deux mezzo-sopranos, Émilie Nicot et Justine Schaeffer qui dit ce texte plus descriptif comme une Madame Loyal, plus difficile à suivre aussi, malgré l'accompagnement, entre évocation médiévale et néoclassicisme minimaliste à la Philip Glass, sorte d'heroic fantasy que Volodine appelle post-exotisme.
En 2020, sur Les fugues Volodine Frajerman retrouve son ambient ensorceleuse qui manquait au précédent. Il multiplie les instruments tandis qu'Anja Frajerman est aux claviers et que Laurent Rochelle joue des anches et assure les arrangements. Des extraits sonores nous plongent dans un passé cosmopolite. Plus d'ordinateur, ni échantillonneur, ni séquenceur pour cette évocation instrumentale qui clôt cette saga opératique.
J'ai tout écouté dans la foulée, deux journées, ce n'est pas Bayreuth, mais ça se tient, du début à la fin !

→ Denis Frajerman & Antoine Volodine, Variations Volodine, 6 CD + 1 livret bilingue français-anglais de 64 pages, ed. La Volte, 35€, sortie en librairie le 20 janvier 2022

mercredi 12 janvier 2022

Expériences sonores de l'avant-garde russe (1908-1942)


En 1922, Arseny Avraamov compose et dirige une symphonie extraordinaire : autour du port de Baku, il rassemble les sirènes des usines et des navires de la mer caspienne, deux batteries d'artillerie, sept régiments d'infanterie, des camions, des hydravions, vingt-cinq locomotives à vapeur, des sifflets et des chœurs. Quatre-vingt ans plus tard, Leopoldo Amigo et Miguel Molina Alarcón, directeur artistique de ce double CD, recréent artificiellement l'événement comme ils font renaître maintes créations sonores époustouflantes de l'avant-garde russe des années 20, orchestre de bruiteurs de Nikolai Foregger, opéra cubo-futuriste de Mikhail Matiushin, Alexei Kruchenykh et Kasimir Malevitch, laboratoire de l'ouïe de Dziga Vertov, projet radiophonique de Velimir Khlebnikov, extraits de ballet de Sergei Prokofiev et Georgi Yakoulov, Cercle futuriste de Vladimir Kasyanov, manifeste nihiliste, sound painting de Varvara Stepanova, poèmes sonores de Vasily Kandinsky, Igor Severyanin, Vasilisk Gnedov, David Burliuk, Elena Guro, El Lissitzky, Olga Rozanova, du groupe H2SO4, de Simon Chikovani, Daniil Harms, Igor Terent'ev, Mikhail Larionov, Roman Jakobson "Aliagrov"...
Si le premier CD donne le tournis avec ces évocations renversantes d'une époque révolutionnaire pour les arts soviétiques, le second réunit des archives encore plus troublantes à commencer par la Symphonie du Dombass de Vertov extraite d'Enthousiasme. Suivent Zavod, symphonie des machines, fonderie d'Alexander Mossolov, Dnieprostroi, la station hydro-électrique de Julius Meytuss par l'Orchestre de Paris en 1931, mais aussi les voix de Lénine, Trotski (en anglais !), Vladimir Maïakovsky, Boris Pasternak, Malevitch (en anglais), Dmitri Chostakovitch, Lili Brik, Sergei Esenin, Vasily Kamensky, Anatoli Lunacharsky, Alexandra Kollontay, Anna Akhmatova, Osip Mandelshtam, Naum Gabo & Noton Pevsner...
Voix ou bruits, ici tout est musique. La fascination pour les machines qui ne libèreront pourtant jamais les hommes de leurs chaînes est une promesse pour le futur. Les formes explosent dans une géométrie impossible. Beaucoup de ces artistes sont des peintres. Les poèmes sonores sont autant de chants de résistance, aux conventions mesquines de l'ancien régime, hymnes à une révolution rêvée qui n'existe véritablement que dans le cœur et la tête de ces artistes provocateurs. La déconstruction du langage renvoie au discours des hommes politiques. On croit comprendre la langue russe dans la symphonie des machines et les syllabes des poèmes sonores. Où l'on entend la révolution en marche, quand les artistes s'en emparent !
Ces soixante-douze œuvres publiées par ReR sont accompagnées d'un épais livret illustré de 72 pages bourrées d'informations.

Article du 9 avril 2009

mardi 11 janvier 2022

Eddy Bitoire, poète du quotidien


Samedi le facteur dépose dans ma boîte aux lettres un Colissimo très attendu, mais je ne sais pas exactement ce qu'il y a dedans. Le cachet de la poste indique que le paquet a été envoyé de Saint-Geniès-de-Malgoirès dans le Gard. De son vivant, j'exhortais Eddy Bitoire à sortir ses chansons nâvrantes dont j'adorais l'humour franchouillard qui me rappelle Boris Vian, Henri Salvador ou les frères Lefdup. Bitoire c'est la face Hyde du Docteur Jekill, parce qu'on peut être franchement surpris par autant de déconnade lorsqu'on connaît la sobriété de ses disques de flûte solo et le sérieux de son esprit critique sur le monde et l'autre monde. Si les paroles sont parfois scatologiques, souvent grinçantes, les pastiches musicaux sont réalisés avec le plus grand soin sans négliger une bonne dose de salutaire foutage de gueule. Après la disparition brutale de Bitoire, sa famille aura mis sept ans pour publier ce fabuleux coffret, indispensable cadeau à se faire ou à offrir à celles et ceux qu'on aime, histoire de leur rappeler que la vie est courte et qu'il faut surtout la traverser joyeusement sans emmerder les autres. J'utilise un terme galvaudé par un président de la république, le pire que le système nous aura imposé (jusqu'ici) et à qui Bitoire, s'il l'avait connu, n'aurait pas manqué de tailler un short riquiqui à sa mesure. Mais qu'y a-t-il donc dans ce coffret en carton gauffré ?


Je sors d'abord la bouteille de bière de la brasserie du Lez avec la magnifique étiquette où Bitoire pose avec son micro, le mieux placé pour exprimer ce qu'il pense de ce qu'est devenue notre société qui part à vau-l'eau. Dans un filet à provision vert pomme sont glissés un superbe livre illustré et deux CD, soit les deux volumes des "meilleurs succès écrits, composés et interprétés par le poète du quotidien", pas moins de 28 chansons dont on retrouve les paroles dans l'épais ouvrage illustré remarquablement mis en page. Chacune est accompagnée des circonstances de sa création ou d'un passage de la vie aventureuse du héros ainsi que de conseils avisés, culinaires ou de bricolage. Si je connaissais la plupart de celles du premier CD, je découvre les plus récentes, souvent plus dures et plus amères. Comme le secret sera vite éventé, oserai-je suggérer d'en profiter pour écouter les œuvres "sérieuses" de Jean Morières, le musicien qui se cache derrière le pseudo canulardesque, saxophoniste de jazz passé à la flûte zavrila, un instrument chromatique de son invention. Notre ami nous manque cruellement, tant pour les discussions prises de tête où nous refaisions le monde que pour les parties de franche rigolade où nous profitions à fond de la vie. Ce coffret rend génialement hommage au camarade qui nous a quittés prématurément en haut d'une petite colline de sa garrigue. Ils sont quatre à s'être investis dans ce projet posthume : tout le monde chante et joue de plein d'instruments, Jérôme Dru qui a aussi réalisé le livre, texte et graphisme, Antoine Morières, le fiston, qui a compilé, mixé et masterisé les deux disques, Pascale Labbé, la compagne de Jean. En coulisses leurs deux filles, Mathilde et Fanny. Il y a dix ans j'avais affiché deux clips d'Eddy Bitoire qui annonçaient la suite. La voici et ça fait du bien par où que ça passe, mais attention, c'est cru !

→ Eddy Bitoire, le poète du quotidien , coffret 40€ envoi compris avec la bière, le filet à provision, le livre et les 2 CD, ed. Franchemencq, par Paypal (pascale.labbe1@free.fr) ou par chèque à l'ordre de Pascale Labbé, 2 rue de l'Église, 30190 Montignargues

dimanche 9 janvier 2022

Carnage, "ÉLU" in Citizen Jazz


Le talent narratif d’Un Drame Musical Instantané (UDMI) n’est plus à démontrer. Que ce soit dans Rideau !, ou plus sûrement encore dans L’Homme à la Caméra, le travail du trio Jean-Jacques Birgé, Francis Gorgé et Bernard Vitet est pétri d’histoires et d’inventivité musicales. C’est sans doute ce qui conduit le label autrichien Klang Galerie à rééditer avec opiniâtreté les albums de cet orchestre qui représente une sorte de colonne vertébrale des musiques créatives électroniques européennes des années 70 et 80. C’est évidemment ce qui a conduit à proposer une très belle réédition de Carnage, paru en 33 tours en 1985 et jamais réédité depuis. Une œuvre sombre, violente dans ses vociférations et le choix de Gorgé d’une guitare contondante sur un morceau tendu comme « Rangé des Voitures » aux paroles écrites par Birgé lui-même. Une des rares incursions d’UDMI dans la chanson, néanmoins troublée par toutes sortes de trouvailles sonores. La dimension cinématographique de l’orchestre, renforcé ici par des invités très portés sur les images (le percussionniste Youval Micenmacher, ou encore Michèle Buirette, la maman d’Elsa Birgé, à l’accordéon).

Du cinéma pour les oreilles, voilà qui a toujours été le cadre d’UDMI. Ici, il est question de rébellion, sur fond de destruction de l’Amazonie, de construction d’autoroute, d’explosion de bois mort et de stratégie de la tension qui nourrissaient la toile de fond politique des années 80. On en trouve, en réduction, tous les germes dans l’impressionnant « Une fièvre verte » qui ouvre l’album : « Et peu importe ce que coûtera cette autoroute », le ton est lancé. Le quoi-qu’il-en-coûte est projeté dans une forêt primaire, parmi les cris de la trompette et les reptations électroniques qu’un chaos abat. Un défrichage sonore, au sens propre et figuré, un carnage écologique en direct porté par le hautbois de Jean Querlier et le basson de Youenn Le Berre. Plus tard, en champ/contrechamp, on rencontrera des populations autochtones, une rythmique qui tend vers la transe… le rapport de force s’installe, tout comme un arc narratif assez puissant. Ce carnage, c’est l’opposition entre ceux qui détruisent la forêt et ceux qui en vivent : il faut se rappeler que le disque fut enregistré quelques années avant l’assassinat de Chico Mendes, syndicaliste brésilien qui luttait contre les exploiteurs de l’Amazonie. C’est également cette tension qui affleure dans « La Bourse et la vie », longue pièce orchestrale qui démontre la rigueur d’écriture des musiciens d’UDMI. Il y a un souffle épique, et pas seulement dans la trompette scaphandrière de Bernard Vitet (le pavillon joue dans un saladier d’eau).

Si des morceaux comme « Cabine 13 » [1] représentent des atmosphères plus classiques de la discographie d’UDMI, avec cette magnifique envolée de Vitet et le jeu lancinant de Gorgé, notons que Carnage est sans doute l’enregistrement du trio où le paradigme zappaien est le plus prégnant. C’est d’autant plus remarquable que c’est avant tout une influence de Jean-Jacques Birgé, qui reconnaît lui-même ne pas l’avoir éprouvée. C’est dans « Fièvre Verte » que c’est particulièrement sensible, avec un vrai sentiment d’évoluer dans les couloirs de 200 Motels. Quand au « Téléphone Muet », il semble à plusieurs reprises qu’on va entendre Suzy Creamcheese nous susurrer « Are You Hung Up ? », comme dans We’re Only in it For The Money. Quoi qu’il en soit, il faut remercier Klang Galerie pour la réédition de Carnage, un nouveau beau témoignage de la modernité d’UDMI.

par Franpi Barriaux // Publié le 9 janvier 2022

[1] Oui, c’est un contrepet.

L'air de rien in Citizen Jazz


Enregistrée en mars dernier, la rencontre entre l’univers de Jean-Jacques Birgé et celui d’Élise Caron promettait d’être fascinante. Surtout si le tromboniste Fidel Fourneyron s’ajoute à la partie pour équilibrer l’ensemble, dans une démarche qui se rapproche du très beau Parking d’Élise Dabrowski, sorti à la fin de l’été. C’est ainsi que « Détruisez Rien / Ce qu’il y a de plus important » offre au tromboniste une occasion de souligner d’un long phrasé lyrique les sons de ses deux compagnons, lui qui s’était jusqu’ici laissé envahir et submerger par l’étrangeté et l’inventivité alentour. Ainsi, « Du jardinage, pas d’architecture » où la note tenue du trombone et le léger feulement de l’embouchure sont comme cernés de sons fascinants et d’une voix spectrale, grommelante, jouant sur les phonèmes. Élise Caron installe des climats sauvages, au sens où ils ne s’apprivoisent pas. Birgé, quant à lui, fait feu de tout bois, du tintement irrégulier au vent factice.

Tous les deux conteurs hors pair, Birgé et Caron se trouvent immédiatement. Chaque direction, pourtant totalement aléatoire, est une pièce supplémentaire qui va alimenter une narration et un climat. « Que ferait votre ami le plus cher » est l’occasion d’un moment presque fantomatique, des sons lointains sur une voix d’éther, une danse brumeuse entre les psalmodies de la voix et un trombone qui la recouvre comme un drap de coton : c’est ce qui surprend sans doute dans cet Air de Rien que Jean-Jacques Birgé propose sur son BandCamp, une musique nocturne, peuplée d’esprits. Car la nuit est intranquille avec ce trio : on entend des chiens, des corbeaux, d’autres bestioles inconnues. Pourtant rien n’est hostile ; l’ensemble est même d’une douceur peu commune.

Envisagé comme un jeu basé sur l’aléatoire et le tirage de cartes, un exercice devenu courant dans la pratique de Jean-Jacques Birgé, L’Air de rien est une belle proposition qui offre des espaces nouveaux à ces trois grands musiciens. Élise Caron, qui s’accapare un des claviers-jouets de son hôte, joue d’ailleurs avec les codes tout au long de l’enregistrement. On l’attend à la voix, on l’imagine turbulente, elle se fond dans l’imaginaire de ses partenaires et joue de la flûte, même si dans le très beau « Utilisez une vieille idée », son babil offre sa couleur au morceau. L’air de rien ? On passe un très bon moment !

par Franpi Barriaux // Publié le 9 janvier 2022

vendredi 7 janvier 2022

Le Sacre du Tympan a 20 ans


Comment fabriquer un son qui exprime le retour dans le passé ? J'essaie d'abord vocalement, vrrrrrrloupe, et puis je passe aux machines, whooooooshuihou, mais rien n'est aussi explicite que d'écouter un disque d'avant, d'avant maintenant, s'entend, ou moins. Par exemple, la réédition du premier album du Sacre du Tympan, big band de pop-jazz dirigé par Fred Pallem, renvoie à ses balbutiements d'il y a vingt ans en m'évoquant à la fois André Popp, Frank Zappa, Danny Elfman et Spike Jones. Le livret, décousu et touffu, un peu foutraque comme la musique, cite plusieurs fois Django Bates, je n'y avais pas pensé. Je dis foutraque parce que c'est brut de décoffrage, joué avec la plus grande sincérité, avec un son couci-couça (c'est live) comme certains disques du grand orchestre du Drame vingt ans plus tôt. Mais s'ils n'avaient pas existé il n'y aurait probablement pas eu de suite. Au Sacre du Tympan l'humour est traité sérieusement. Le ringard y subit une transmutation vers le sublime. C'est aussi une histoire de potes. Une génération de virtuoses, peut-être la première qui soit sortie du CNSM. Je ne les connais pas tous, mais il y a Médéric Collignon au cornet de poche et qui scate, Matthias Mahler au trombone et Fred Gastard aux saxophones qui fonderont Journal Intime, le trompettiste Fabrice Martinez qui raconte avoir eu du mal à s'imposer alors, Rémi Sciuto, Christophe Monniot, Matthieu Donarier aux sax aussi... Ils sont tout de même dix-sept, essentiellement des cuivres. La musique de Pallem devrait inspirer des fanfares en quête de nouveaux répertoires. Il y a vraiment de quoi. Ce disque important, épuisé depuis longtemps, offrait une approche française au big band fantasmatique. On a toujours besoin de revenir aux sources pour comprendre qui l'on est véritablement, parce que comment on en est arrivé là représente souvent une énigme à chaque compositeur. Au début on ne se pose pas de question, on avance, on fonce. Et puis un jour, on se la pose. Certains se figent, d'autres font tout valser, mais l'écriture se précise. En tout cas, c'est un disque joyeux, plein d'entrain, une invitation à la danse, manière de l'entretenir en travestissant les poncifs avec des grimaces de clowns et des pirouettes d'acrobates. Une belle histoire.

→ Fred Pallem & Friendz, Le Sacre du Tympan, CD ou 2 LP Street Machine, dist. Chat noir, sortie le 18 février 2022

jeudi 6 janvier 2022

Bernard Vitet, les débuts


Me promenant au Père Lachaise, j'ai constaté que la présence de Bernard Vitet était enfin signalée sur la tombe qu'il partage avec ses grands-parents, ses parents, l'un de ses fils et un invité qui a tapé l'incruste, mais mon camarade n'est plus là pour s'en étonner. Tout s'explique pour qui connaît le dessous de l'affaire. Je me demande néanmoins ce qui est arrivé à Emmanuel, son fils aîné disparu quelques mois après lui. La lignée s'est éteinte. Heureusement Bernard continue à exister dans nos mémoires et grâce aux nombreux enregistrements qu'il a réalisés de 1954 à 2004, ici deux de ses plus anciens...

JACK DIÉVAL, BERNARD VITET, ART TAYLOR... À BELGRADE
Article du 21 mars 2009


Après avoir dégoté sur eBay Surprise-Partie avec Bernard Vitet, son premier disque, j'ai trouvé la réédition en 33 tours 25 cm, remasterisation conforme à l'original, de l'enregistrement du quintet de Jack Diéval des 4 et 5 mars 1961 sur Jugoton. Le pianiste est accompagné par Bernard Vitet au bugle, François Jeanneau au ténor, Jacques Hess à la basse et Art Taylor à la batterie. Même si Cosmic Sounds, situé en Grande-Bretagne, a mis deux mois à me l'envoyer, je suis content de poser sur ma platine tourne-disques cet enregistrement dont m'a plusieurs fois parlé Bernard. Les notes de pochette ont été heureusement traduites en anglais, avec certes pas mal de petites erreurs, mais on apprend tout de même que Pennies from Heaven, Moonlight in Vermont et Gloria occupent la première face avec en invités le ténor Eduard Sadjil et le trompettiste Predrag Ivanović. Sur la seconde, Theme n°4, My Birthplace et Bon Voyage sont des compositions yougoslaves de ce "modern jazz". Ce disque constitue le volume II du tryptique Sastanak u Studiju (Meetings in Studio) enregistré par la RTB, la Radio Television de Belgrade en charge d'immortaliser les artistes nationaux, ici avec leurs invités français.
Bernard avait l'habitude de jouer avec Diéval pour sa célèbre émission de radio Jazz aux Champs-Elysées. Il jouait également très souvent avec Jeanneau, entre autres au Club Saint-Germain ; on peut les entendre ensemble chez Claude François (!), sur deux titres de la musique du film de Roger Vadim, ''La bride sur le cou'', avec Georges Arvanitas au piano (Jazz et cinéma vol.2, Universal) et évidemment Free Jazz (cd réédité par in situ) avec François Tusques, Michel Portal, Beb Guérin... Pour les concerts de Belgrade à l'origine du disque avec Diéval, Bernard était très flatté de jouer avec Art Taylor qui avait accompagné Miles Davis période Gil Evans, John Coltrane sur Giant Steps, Thelonious Monk, etc.

SURPRISE-PARTIE AVEC BERNARD VITET
Article du 21 mai 2008


Encore un miracle du temps qui passe ! Bernard nous avait bien raconté que son premier disque s'intitulait Surprise-Partie D, un des premiers 33 tours vendus en supermarché (Monoprix), dans les années 50. Il avait été produit par Isaïe Diesenhaus, un type qui enregistrait du classique à la va-vite. Bernard Vitet, ayant eu beaucoup de mal pour se faire payer, avait dû user d'un stratagème plutôt rock'n roll. Pas du même style, la musique alterne mambos, boléros, calypsos, fox-trots et slow dans une optique jazz-latino. C'est donc sur eBay et CDandLP que je décroche la timbale, deux exemplaires du disque mythique sous des pochettes différentes (nette préférence pour celle signée J.Paciarz), ce qui montre à Bernard, qui n'en possédait aucun, que l'arnaque s'est répétée ! Il s'attendait aussi à ce que ce soit très ringard, mais le résultat est plus que digne dans son genre easy listening.
Bernard, qui avait alors dans les vingt et un ans, n'y joue pas de la trompette, mais du trombone à pistons, "un instrument pourri, complètement déchargé". Il est accompagné du Belge Sadi Lallemand au vibraphone, marimba et bongos (il avait dirigé l'orchestre de Jacques Hélian lorsque celui-ci était tombé gravement malade), de Bib Monville au sax ténor (beau-frère de James Moody avec qui Bernard jouait également), de Bob Aubert à la guitare, de Pierre Franzini au piano, probablement de Pierre Sim à la contrebasse, mais il ne se souvient plus du batteur, à moins que ce ne soit Baptiste "Mac Kac" Reilles (une sorte de prince des gitans complètement allumé qui ne s'entendait pourtant pas très bien avec Sadi). Ensuite, mon camarade joue essentiellement avec des vedettes de variétés, comme Yves Montand, Serge Gainsbourg, Barbara, Jean-Claude Pascal, Isabelle Aubret, Jacqueline Danno, Brigitte Bardot et avec des jazzmen comme Kansas Fields, Guy Lafitte, Jean-Claude Fohrenbach, Jacky Knudde, Bibi Rovère, Charles Saudrais, Léo Chauliac, Hubert Rostain, Alix Combelle, Ivan Julien, Christian Chevallier... Le free jazz est venu plus tard.
Le vinyle de la Guilde Européenne du Disque porte le numéro SP53. La face 1 présente Oye Mambo (mambo signé Trianda), Dansero (boléro d'Haymann), Crazy Rythm (mambo-guaracha de Meyer), Pielcanella (de Capo, annoncé sur le macaron, mais semble-t-il non enregsitré !?), Temptation (boléro de Brown), Starling Rye (calypso de S.Sid), Toi qui disais (fox de Suesse). Sur la face 2 se succèdent Le loup, la biche et le chevalier (calypso d'Henri Salvador), I got you under my skin (boléro de Cole Porter), Dimanche (fox de Bib Monville), Jokin' the blues (fox de Vitet) et Isabel Day (slow de Bob Aubert), mais cette fois encore il y a un titre de plus que le nombre de plages.
Au dos de la pochette jaune et orange, on peut lire les Conseils pour l'emploi des disques microsillon : "Les disques microsillon sont moulés en résine vinylique, donc pratiquement inusables. Ne les utilisez qu'avec un pick-up léger à saphir-microsillon. Vérifiez fréquemment l'état de votre saphir et changez-le toutes les 100 faces au plus. Pour conserver vos disques en bon état de propreté, essuyez-les avec soin dans le sens des sillons, à l'aide d'une chamoisine antistatique."

BERNARD VITET À LA TÉLÉ
Article du 26 février 2014


L'INA est une mine d'or pour qui veut fouiner dans les archives de la télévision. Jacques me signale une émission en direct de Jean Christophe Averty présentée par Sim Copans avec Georges Arvanitas au piano, Bob Garcia au sax ténor, Bernard Vitet à la trompette, Luigi Trussardi à la basse, réunis par le batteur Mac Kac dans la cave du Club Saint Germain sur un thème de Jay Jay Johnson. Un couple danse sur la piste. Jazz Memories du 7 novembre 1959 !

Ici le lien vers l'archive INA

Les enregistrements avec mon camarade Bernard Vitet sont plutôt rares. Les deux Châteauvallon de 1972 et 1973 avec Le Unit, soit Michel Portal, Beb Guérin, Léon Francioli et Pierre Favre, sont évidemment mes préférés. Mais je suis ravi de découvrir cette séance d'enregistrement de février 1961 dans un studio des Champs Élysées avec le quintet d'Arvanitas, Bernard cette fois au bugle, François Jeanneau au ténor, Pierre Michelot à la basse et Daniel Humair à la batterie.


Bernard est passé du be-bop au free jazz avant de quitter tout cela pour fonder avec nous Un Drame Musical Instantané en 1976. D'un commun accord et à sa demande Francis et moi avons cessé de l'appeler Babar, son surnom d'une époque révolue. Seuls ses vieux camarades continuaient à l'affubler de ce sobriquet qu'il détestait. Il n'avait de cesse de perdre l'embonpoint qui le lui avait valu à s'en rendre malade. Il se serrait la ceinture comme un fou et finit par ne plus rien manger. Il n'empêche qu'il ne perdit jamais la classe, soignant son look jusqu'au bout. Voyez la bagouse !


New School du 17 août 1971. Le free jazz est sur toutes les lèvres. Le quintette du contrebassiste Beb Guérin invite le ténor Barney Wilen à jouer de l'ocarina, le pianiste François Tusques du xylophone et de la scie musicale, et le batteur Noël McGhie à frapper délicatement ses cymbales.
Bernard a encore changé d'instrument... Et de look ! Il joue là d'une trompette de poche que je ne lui connais pas, mais ce n'est pas celle de Joséphine Baker qu'il a fini par vendre à Don Cherry.

vendredi 31 décembre 2021

De Kaboul à Bamako

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Écouté, réécouté, encore et encore. Partagé aussi. Quels que soient leurs goûts musicaux, mes invités approuvent sans que je fasse allusion à ce que diffusent les haut-parleurs du salon. Je me souviens d'un disque de Ry Cooder et Ali Farka Touré qui produisait le même effet. Le CD De Kaboul à Bamako distille une atmosphère à la fois paisible et volontaire. Au départ il s'agit du spectacle de clôture du colloque international Culture For The Future sous l'égide de la Commission Européenne à Bruxelles, mis en scène par Clara Bauer avec le soutien de l'Ethical Fashion Inititiative. Il y a forcément une idée babélienne à réunir la chanteuse malienne Mamani Keita, griotte autodidacte, son homologue iranienne Aïda Nosrat, concertiste classique qui joue aussi du violon, sa compatriote joueuse de luth târ Sogol Mirzaei, le tablaïste afghan Siar Hashimi, le stranbej kurde Ruşan Filiztek, le groupe d'éthio-jazz français Arat Kilo (Fabien Girard guitare et claviers, Gérald Bonnegrace percussions, Aristide Gonçalves claviers trompette, Florent Berteau batterie, Michaël Havard sax flûte, Samuel Hirsch basse) et la participation vocale du réalisateur afghan Barmak Akram et du claviériste Alexandre Debuchy. La nostalgie des pays d'origine s'efface devant l'enthousiasme de parler la langue commune de la musique, langue définitivement tournée vers l'avenir. Au cœur de cet hiver pluvieux où nous sommes enfermés par une gestion de crise épouvantable, ce disque dansant nous éclaire d'un rayon de soleil qui réchauffe le cœur, produisant un merveilleux arc-en-ciel aux couleurs vives du melting pot de l'immigration. Quand on pense aux idiots repliés sur eux-mêmes, on leur souhaite de s'étouffer sous la grisaille de leur sourde ségrégation. Ici on respire !

→ Sowal Diabi, De Kaboul à Bamako, CD Accords Croisés, dist. Pias, sortie le 22 janvier 2022

lundi 27 décembre 2021

Gauthier Toux Trio et les autres


En cette fin d'année, j'estime utile d'insister sur le contexte de mes chroniques musicales. Si je n'évoque pas toujours les disques des copains et de celles/ceux que je ne connais pas, ce n'est pas parce que je ne les aime pas, mais tout simplement parce que je ne sais pas quoi en dire de personnel. J'ai besoin que les mots viennent tout seuls sous mes doigts. Cet exercice quasi militant et amoureux me prend déjà trois heures par jour et le reste du temps je travaille à mes propres œuvres. La preuve que j'écoute tout, c'est que chaque fois que je vois tomber dans ma boîte aux lettres (je n'écoute pas la dizaine de suggestions par jour qui m'aiguillent vers un disque virtuel, j'ai besoin de l'objet physique pour me faire une idée de ce dont je parle) un piano-basse-batterie, j'y vais à reculons. Certainement moins que les chanteuses de jazz européennes qui reprennent des standards ou les imitent, mais tout de même, je crains toujours du jazz en boîte, de boîte de jazz s'entend, cent ans déjà !

Et puis voilà, je mets The Biggest Steps du Gauthier Toux Trio sur la platine, et tout de suite ça me tire l'oreille. Pas trop de notes, juste ce qu'il faut. Le pianiste s'appuie sur sa main gauche et égrène des mélodies sobres qui fonctionneraient bien avec le cinéma. Le contrebassiste Simon Tailleu a beau être discret, je le trouve à sa place alors que c'est l'instrument auquel je fais en général le moins attention dans cette configuration. Le batteur Maxence Sibille est particulièrement inventif avec des petites interventions contrapuntiques sur ses métaux qui m'interrogent. Je vais le réécouter une troisième fois, dès que j'aurai envie d'une ambiance cosy sans les poncifs du genre.


Je regarde la pile des disques que j'ai trouvés chouettes et dont la hauteur ne me laisse plus croire que j'y reviendrai l'année prochaine, alors que j'aurais bien aimé en dire des mots gentils qui ne sont pas venus : After The Wave de Laurent Saïet & Guests, Complètement marteau de René Lussier, SpaceShipOne de The Volonteered Slaves, (n)Traverse de Warren Walker, Rëd Sisters de Nosax Noclar, Shan (Charrier Pontvianne Tessier), Shanu de Monoswezi, Wood River & Cantus Domus de Charlotte et Julius Greve, Still Moving de Justin Adams & Mario Durante, III de Hamos Hock Mészáros, Climax de Ink, Minirose de Chlorine Free, Pensées rotatives de Théo Girard, You Never Know de Paulina Owczarek & Peter Orins, I Hate Work de Mike Pride, Apophenian Bliss de Red Kite, Solotude de Abdullah Ibrahim, Orange Sockets des Musiques à Ouïr, les 17 vinyles du label Psych.org et bien d'autres que je conserve pieusement dans ma discothèque, certain d'avoir envie de les réécouter un de ces jours. Le problème est que j'en reçois beaucoup et que je tiens à tout écouter, malgré le travail personnel qui me tend les bras. Écouter, écrire vs. composer, vivre, rêver, sortir... There is no question.

→ Gauthier Toux Trio, The Biggest Steps, CD Kyudo Records, sortie le 25 février 2022 (déjà sorti en digitale single)

jeudi 23 décembre 2021

200 Motels, chef d'œuvre de Frank Zappa


J'ai souvent raconté comment Frank Zappa fut à l'origine de mon désir de devenir compositeur de musique à l'écoute de l'album We're Only In It For The Money à l'été 1968 et mes rencontres avec lui au début des années 70. Je n'ai jamais tenté de marcher sur ses traces et pris rapidement quelques distances avec l'humour potache de ses textes tout en restant fasciné par son pouvoir d'invention. Si les débuts des Mothers of Invention et ses dernières œuvres dont The Yellow Shark avec l'Ensemble Modern restent mes favoris, j'ai été époustouflé de réécouter 200 Motels qui vient d'être republié, en particulier sous la forme d'un coffret de 6 CD comportant nombreuses prises alternatives, entretiens, spots radio, bouts de dialogue figurant ou pas dans le film éponyme, film qui ne ressemble à aucun autre et inaugure les effets électroniques qu'offrait la vidéo.


200 Motels, sorti en 1971, me semble à l'apogée de l'œuvre de Zappa, mariant le rock et la musique contemporaine, la satire sociale sur la vie des musiciens en tournée et la comédie musicale déjantée, "un documentaire surréaliste", extravagant et sérieux à la fois. Ringo Starr (The Beatles), qui joue le rôle de Larry The Dwarf, y est représenté en clone de Zappa et Keith Moon (The Who) interprète une bonne sœur lubrique (les deux batteurs étaient d'ailleurs les meilleurs amis), Theodore Bikel joue le présentateur de cet opéra hors normes, le Royal Philharmonic Orchestra est dirigé par Elgar Howarth, il y a des chœurs, les Mothers (Mark Volman et Howard Kaylan anciens des Turtles, Ian Underwood, Ainsley Dunbar, George Duke, Jimmy Carl Black, Martin Lickert, Jim Pons, donc un mix de jazzmen et de rockers), la soprano Phyllis Bryn-Julson, etc. J'essaie de me rappeler ce qui m'avait le plus épaté à sa sortie, peut-être les voix transposées façon cartoon, déjà entendues dans Uncle Meat, et les parties orchestrales plutôt ringardes comme dans Lumpy Gravy ou quasi varésiennes. J'avais surtout été séduit par la forme opératique, comme Escalator over The Hill de Carla Bley ou Delusion of The Fury de Harry Partch parus la même année.
En 2018 j'avais assisté à la Philharmonie de Paris à une mise en forme des Suites d'après 200 Motels, oratorio particulièrement réussi réalisé par Léo Warynski et Antoine Gindt. Rien ne vaudra pourtant la grosse madeleine de ce Noël. Le double CD ou vinyle suffira pour qui n'est pas inconditionnel zappophile, mais le coffret prolonge le plaisir comme une rémanence ou la queue d'une étoile filante. S'il y a de quoi se perdre parmi les innombrables versions et reprises dans les disques additionnels, les dialogues inédits du film sont intelligemment montés, mélangés à la musique, et le remastering est parfait, mais on aura donc intérêt à revenir régulièrement au pur original pour ne pas être submergé par la somme des additifs.
J'ai beau posséder l'intégrale de sa discographie et un peu plus, 200 Motels est de mon point de vue le chef d'œuvre de Frank Zappa parce qu'il rassemble toutes les influences que le compositeur expose dans sa Freak Out List et il représente la quintessence de son travail instrumental et vocal, avec en plus l'image pour celles et ceux qui ont la chance de posséder une copie du film.

→ Frank Zappa, 200 Motels 50th Anniversary Edition, 2 CD / 2 LP ou 1 coffret de 6 CD Zappa Records UMe MGM / Universal avec goodies

mardi 21 décembre 2021

Flûtes de bois et de métal


Il y a treize ans, j'entendis pour la première fois Joce Mienniel, il jouait des flûtes et de la guimbarde en vidéo projetée sur un mur en présentation du futur ONJ rassemblé par Daniel Yvinec. La révélation était à la démesure de mon propre chemin, ces deux instruments ayant été les premiers mis à ma portée. Si les flûtistes jazzy ont proliféré depuis Eric Dolphy et Roland Kirk, particulièrement en France où les "bois" brament plus qu'ailleurs, surtout des filles telles Sylvaine Hilary ou Naïssam Jalal, les guimbardiers sont plus rares. Je partage cette passion, qui s'accompagne souvent de collectionnite, avec mon camarade Sacha Gattino, et Joce Mienniel en joue aussi merveilleusement qu'il flûte tous azimuts. En 2014 j'eus la chance d'enregistrer l'album Game Bling avec lui et Ève Risser...


Si, dans ses précédents albums, Joce Mienniel fut séduit avec succès par les mirages de la pop (Paris Short Stories, Tilt, The Dreamer), le petit dernier est un superbe duo/trio, avec le flûtiste Aram Lee et le chanteur chamane et percussionniste Minwang Hwang, qui échappe à tous les genres. Mienniel est aux traversières, alto et basse, tandis que Lee souffle dans des traditionnelles en bambou comme la daegum. Le premier a les clefs du système Boehm, le second un timbre en papier de riz qui fait bzinguer l'instrument. L'émulation était inévitable, comme les deux gosses du train, au début du film Zéro de conduite, qui se montrent leurs jouets. Mingwang Hwang arbitre, tempère, enrobe, accompagnant les deux souffleurs de son chant Pansori, de la peau du janggu, du métal du jing et de l'anche double du taepyongo. La matière est ici synonyme de couleurs. Si c'est un véritable triangle, Wood & Steel, le titre de l'album (et du spectacle) pointe néanmoins les deux capitaines de la rencontre France-Corée. Les trois mille ans qui séparent le daegum de la traversière sont pulvérisés par le pont que construit la musique, en solos, duos et trios, improvisations et compositions d'une très grande puissance poétique.

→ Joce Mienniel / Aram Lee, Wood & Steel, CD Buda Musique, dist. Socadisc

vendredi 17 décembre 2021

Watch Devil Go


Vers la fin des années 60 on parlait beaucoup des prêtres-ouvriers et Colette Magny chantait Camarade curé. Pour Le charme discret de la bourgeoisie Buñuel inventa un évêque-jardinier. J'ai l'impression que Jacques Thollot fut toute sa vie un compositeur-poète, depuis l'enfant batteur qui jouait en culottes courtes avec les grands du jazz à l'immortel inventeur de formes qui me ravit chaque fois que je réécoute un de ses enregistrements. Le label Souffle Continu ressort (en vinyle et en CD) son deuxième album Watch Devil Go publié en 1975 par Jef Gilson sur Palm. J'ai beau le connaître pour posséder le vinyle original, je suis encore une fois surpris par son inspiration lyrique. Thollot qui, en plus de la batterie, joue du piano et du synthétiseur, est remarquablement accompagné par François Jeanneau très aylerien au sax ténor, mais aussi à la flûte et au synthé qu'il a développés au sein du groupe de rock Triangle, ainsi que son acolyte Jean-François Jenny-Clark à la contrebasse, habitué aux acrobaties contemporaines. Les seize courtes pièces forment un éventail chatoyant dont les couleurs sont rehaussées par la chanteuse afro-américaine Charline Scott sur le morceau éponyme ou par un quatuor à cordes, composé de membres de l'Orchestre de Paris devant déchiffrer les petits bouts de partitions gribouillés, sur Entre jazz et lombok. L'époque était particulièrement imaginative. Le free jazz se mariait au sérialisme, l'électronique envahissait la pop, offrant aux plus audacieux des champs inexplorés. Après le précédent Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer, ce disque est un must absolu. Il démontre que l'on n'est jamais obligé de s'enfermer dans un genre, mais qu'en laissant la porte ouverte à ses rêves les plus intimes, il est possible d'accoucher d'œuvres phares qui embrassent le monde et l'éclairent sous un angle insoupçonné jusqu'alors. Alors qu'aujourd'hui des cathos intégristes font interdire des concerts dans les églises, j'ai forcément une Sympathy for the devil !

Il y a sept ans, lors de la mort de Jacques Thollot, j'invitai Fantazio et Antonin-Tri Hoang à me rejoindre sur la scène de la Java pour lui rendre hommage sur un texte de Henri Michaux qu'il aimait particulièrement. C'est encore une nouvelle occasion de republier l'entretien fleuve que Raymond Vurluz et moi avions réalisé fin 2002 avec lui pour le Cours du Temps du n°7 du Journal des Allumés du Jazz. Il figure également dans le magnifique double CD d'inédits Thollot In Extenso paru chez nato en 2017.


Héros du free jazz malgré lui, batteur chantant, compositeur la tête dans les étoiles, Jacques Thollot joue sur tous les temps, les marques et les démarques. Le dessinateur Siné disait de lui qu’il était le "poète des drums". Éclipses et résurgences s’enlacent, s’embrassent et s’embrouillent dans le parcours unique d’un musicien sans pareil. Il projette les mille éclats d’un chant en quête d’infini, une musique impressionniste qui cherche à voir, sentir, rêver, comprendre.

Rencontre avec Raymond Vurluz et Jean-Jacques Birgé.
Transcription de Nicolas Oppenot.

Raymond Vurluz – Comment choisis-tu de jouer de la batterie ?

Je faisais une sorte de bande dessinée sur des papiers comme des rouleaux à chiottes, mais c’était pour imprimer des comptes. Ça allait dans des machines. Je faisais des immenses histoires, des cirques interminables. Et dans les cirques, il y avait la fosse d’orchestre qui était en hauteur. Il y a toujours eu un rapport avec le rouge. Il y a beaucoup de rouge au cirque. C’était entre le cirque et les Indiens. Je dessinais beaucoup d’indiens avec des tambours et les fameux boum boum boum ! Tous ces trucs, ça fascinait. Ce qui m’a carrément illuminé, c’est les reflets à Tours où j’ai de la famille, par une lucarne de chez ma cousine couturière Alice, un 14 juillet. Les pompiers défilaient, avec les tambours au premier plan. Ça m’a achevé, si je peux dire… J’étais déjà dans un domaine où il y avait tout le temps une rythmique ou quelque chose de rythmique. J’ai suivi ce qui me plaisait le mieux et ça a abouti au premier tam-tam, avec des palmiers rouges sur fond jaune et un ou deux trucs verts, des couleurs qui vont pas du tout ensemble, et au pochoir, déjà. J’avais sept ans. C’était une époque où les gens s’invitaient encore beaucoup. À chaque fois qu’il y avait une soirée à Vaucresson, les gens dansaient et c’était l’occasion, comme la musique était un peu plus forte que d’habitude, de m’éclater à jouer derrière les disques.

Jean-Jacques Birgé – Tu passes directement du tam-tam à la batterie ?

Grâce au Père Noël, un ou deux ans après. J’ai vu une photo dans Marie-Claire où j’ai l’air assez rayonnant avec une cymbale entre les mains, près d’un sapin de Noël. Alors j’imagine que ça a dévié comme ça de la peau au métal. Mais bon, ça reste une attirance pour les peaux. Juste une cymbale, la batterie ça a été un peu plus tard. Vaucresson, petit pavillon, rue près de la gare, beaucoup de passants, beaucoup de bruits de percussions sortant de ma fenêtre toujours ouverte. Un jour, quelqu’un a sonné en proposant une batterie à vendre, parce qu’il a entendu. Un prix dérisoire, un instrument assez exécrable, mais pour moi super. Je dis exécrable, c’est même pas vrai, parce que c’était une grosse-caisse très haute avec des vraies peaux. Je n’en connaissais pas la valeur, je l’ai larguée dès que j’ai pu pour une plus sophistiquée, plus brillante.
Ma première batterie, on me l’a amenée comme qui dirait sur un plateau et maintenant que j’en parle, ça a dû influencer ou conditionner mon comportement pour ce qui est de vendre mon travail, ce qui est pour moi une sorte d’aberration. Moins maintenant, on parle de cette époque. Je trouve qu’avec le temps, la vie c’est à vie, le contrat avec quelque art que ce soit. Après Cugat, j’ai entendu les premiers enregistrements de jazz en 78T, pourtant je ne suis pas si croulant ! Vaucresson a aussi beaucoup compté. C’est une ville que j’aime beaucoup, qui se transforme, mais bon… Moi aussi, ça tombe bien ! Mais c’est pas les mêmes résultats.

JJB – Avec ta batterie, tu joues tout seul, à ce moment-là.

La première fois, c’est avec mon frère et quelques-uns uns de ses amis de son lycée de Saint-Cloud. Le trip orchestre de lycée, salle des fêtes, premier concert, Nouvelle-Orléans. Petit coup de pouce médiatique, on a créé un petit déplacement de photographes puisqu’on a joué à l’enterrement de Sidney Bechet à Garches, alors qu’on avait fait la demande et qu’ils nous l’avaient interdit. Ça s’est su alors on a remis le coup un jour après. On a fait le mur et on a été jouer sur sa tombe. Sidney, c’est Garches qui est à trois kilomètres de Vaucresson. J’étais relativement bien encadré par le hasard.

JJB – Que se passe-t-il après le groupe avec les potes de ton frère ?

Quelques répétitions, dont les premières avec un orchestre Nouvelle-Orléans. J’étais encore môme. Les premières répétitions à Paris, à bouger mon matériel. Faut connaître, faut être prévenu, avec la batterie… Je me rappellerai toute ma vie de l’erreur de dialectique chez le trompettiste qui habitait rue de la Fontaine aux Rois, pas très loin de République. Il tenait à l’époque un bazar, un marchand de couleurs qu’ils appelaient une droguerie. Alors comme on m’avait déjà fait des plans, on m’avait fait peur avec des fausses seringues, j’y voyais une fumerie d’opium – en plus c’était dans la cave les répétitions. J’y suis allé avec la peur et j’en suis sorti ravi. C’était effectivement une droguerie. Pas comme je l’entendais, quoi !

RV – Tu connaissais déjà le be-bop ?

Justement, c’est incroyable, c’est presque une chronologie de dictionnaire musical. À la fin des six mois, j’ai entendu le middle jazz. J’entends par entendre que je comprenais de quoi c’était composé. Le be-bop, je l’ai adoré très vite aussi parce que c’était moderne. Je crois que dans les premières choses be-bop que j’ai jouées, il y a un morceau de Cannonball Adderley, à trois temps, déjà (je suis très ternaire). L’orchestre avait changé de physionomie. Il y avait toujours mon frère, mais il y avait la fille des chapeaux Orcelles, Catherine Orcelles, qui jouait du piano. Jean-François Jenny-Clark, déjà, à seize ans. C’est incroyable. J’ai des photos du premier gig, un concours au Salon de l’Enfance et on a joué ce morceau quasi be-bop. C’était le pied !

RV – Y avait-il des musiciens professionnels à Vaucresson ?

Oui, Gérard Dave Pochonet, chez qui j’ai écouté les premiers 78T de jazz qui sortaient. C’était assez exceptionnel : Sarah Vaughan, avec des instrumentistes super. Vaucresson est dans une sorte de creux et il y a un plateau qui a toute sa dose de mystère. Je me rappelle qu’il voyait des Américains dans les arbres. Ça me donnait aussi un autre aperçu du jazz. Vraiment, il les voyait en train de plier leurs parachutes, avec moultes détails.

RV – Te souviens-tu de ton premier engagement professionnel ?

Oh ! Je n’avais jamais pensé à ça. Je me suis retrouvé dans une grande école vers la montagne Ste Geneviève, Polytechnique. C’était le premier contact avec beaucoup de gens, vraiment super… Le vrai gig, dans le sens plein (parce qu’un endroit approprié au jazz), c’est au Club St Germain.

RV – – Il y a une interview de toi à la télévision. Tu es petit. Tu cites même Max Roach. Ça se passe au Club St Germain. On voit à tes côtés Mac Kack, Bernard Vitet. Il y a aussi Bud Powell avec Kenny Clarke…

J’ai d’excellents souvenirs musicaux, mais moins de rapports humains. J’étais tellement content de jouer là que je m’en foutais. Mac Kack me traitait un peu bizarrement. Ça faisait rire qui voulait bien avoir ses grâces. Vu qu’il vivait avec la patronne du club, chaque fois qu’il me présentait il se foutait de ma gueule pour peut-être combler certains manques dans sa spécialité, une image gai luron de mec, " Qui n’a pas une histoire avec Mac Kack ? ", soit qu’il pisse sur un flic en discutant avec lui, toutes sortes de trucs comme ça… C’était pas vraiment méchant, c’était rien, mais bon, ça me faisait un peu de peine, quand même. Il y avait tellement d’autres satisfactions… Bernard Vitet, est un des premiers musiciens avec qui j’ai joué professionnellement. On apprend des choses fondamentales avec des musiciens comme ça. Une des premières remarques judicieuses sur mon jeu, c’est lui qui l’a faite. On jouait à l’époque Night in Tunisia tous les dimanches. Il y a un break en syncope et moi je le faisais sur le temps : Kalin KIN dingueDIN dingueDIN DIN ! ! En fait ça faisait TA PON. Babar m’a fait remarquer ça et c’était une vraie découverte, parce que j’étais mal à l’aise dans ce passage mais je ne savais pas pourquoi. Je n’anticipais pas le break. C’était super de me le dire parce que je ne pense pas avoir refait la même connerie. Je les ai entendues maintes et maintes fois, par contre !

JJB – Comment s’est faite la rencontre avec Kenny Clarke ?

Il s’est proposé… J’allais seul jouer dans les bœufs avec mon père qui m’emmenait, c’était avant mon premier gig, presque. Kenny passait souvent au Club St Germain. Un jour que j’y jouais, il est allé voir mon père. Par chance, parce que j’étais un timide redoutable. Kenny lui a dit que ce serait bien que j’aie quelques notions de base, parce que je n’en avais pas. C’était tout en autodidacte derrière les disques. Très bien d’ailleurs de jouer derrière les disques ! La moindre faute de tempo, ça casse la baraque ! Les pierres se décèlent, les termites voraces apparaissent et les éléments attendent qu’on leur ouvre la porte. Rendez-vous a été pris pour que je vienne prendre des cours avec Kenny au Blue Note, rue d’Artois. C’était l’endroit de Paris où il n’y avait que des Américains, des gens assez extraordinaires. Parmi eux j’ai rencontré Bud Powell, il m’a énormément impressionné.

JJB – Que t’a appris Kenny Clarke ?

Tout ce que je ne savais pas et il a confirmé certaines choses que je vivais. Le lycée s’est terminé de façon lamentable. J’y allais les mains dans les poches. Je n’avais même pas un crayon, pas de cahier, rien. Une des choses que m’a dite Kenny, c’est de vivre la musique. Je me rappelle qu’il m’a surtout appris à jouer de la caisse claire. Il y a des choses plus tard que j’ai regretté de ne pas lui avoir demandées. Je ne sais pas s’il a des fils, mais je sentais quelque chose d’un peu extra dans ses motivations de me filer des cours. Au bout de six mois, Kenny m’a pris comme remplaçant au sein du Blue Note. Il travaillait beaucoup, avec Francis Boland, des choses plus ou moins intéressantes, en Europe, aux US… Alors il travaillait à l’extérieur et moi je jouais. C’était en parallèle aux cours qu’il me donnait. Je pouvais les mettre sur le tapis le soir même. C’était vraiment dingue !

RV – C’était perturbant la fréquentation des clubs, pour un enfant ?

J’ai vite eu un abord des choses du sexe très direct. Je me suis retrouvé à Juan-les-Pins à accompagner des strip-teases. C’étaient quand même des petits gigs en passant. Je me rappelle que je devais jouer des mailloches pendant des scènes de matelas, qui me dépassaient un peu. Je voyais des bonnes femmes se gouinasser, des trucs avec les cris, les machins. Ça restait très mystérieux, mais je trouvais que les mailloches allaient bien avec la lumière rouge, l'ambiance feutrée. Un soir, tout l’orchestre de Count Basie est venu faire le bœuf. Ça a annihilé les effets un peu bizarres de mon approche des choses de l’amour. À Paris, j’allais me balader pendant une pause sur les Champs Elysées et quelques fois je me faisais ramener par des flics au Blue Note qui venaient demander si c’est vrai que j’étais musicien ! Comme j’étais plutôt mignon petit garçon, ils s’inquiétaient parce que je me faisais souvent accoster par des gens qui me demandaient " c’est combien ? ". Et moi je ne sentais pas ça. J’ai commencé à apprendre quelques injures à cette époque, pour être tranquille.

JJB – Tu as été confronté à l’alcool, à la drogue, du fait de vivre dans ce monde d’adultes…

Je suis tout de suite tombé dans des chiottes aux portes ouvertes où les gens se shootaient gaiement, voir plus d’ailleurs, des scènes incroyables. La boisson pour moi, c’était une sorte de tragédie vécue en la personne de Bud Powell… Il ne parlait presque pas, je ne parlais pas anglais, mais je comprenais et je pouvais baragouiner… Je le voyais tout le temps supplier, pleurer auprès du patron, Ben, pour avoir une mousse, un truc, un machin, et moi je ne me rendais pas vraiment compte des ravages de ces substances, sinon que Bud quelques fois s’endormait au piano. Il était comme ça, on ne savait pas si c’était une extase intérieure ou un mal-être ou les deux… Je voyais ce musicien extraordinaire, avec un sourire de contentement parce que j’avais fait un truc peut-être joli ou quoi. De Bud, c’est magique ! Je ne comprenais pas bien ce que venait foutre le patron qui lui interdisait de boire. Il allait boire ailleurs… Il y avait aussi un hôtel un peu mythique. C’était pas le Chelsea Hôtel, mais c’était en face du Caméléon, rue St André des Arts et tous les musiciens étaient logés là, tous ceux qui venaient à Paris par Marcel Romano. J’y ai croisé des gens comme Thelonious Monk, plein de gens incroyables et j’ai vu aussi des drames. Il y avait un bassiste américain, Oscar Petitford. Moi je venais le matin aux nouvelles parce que Romano qui faisait venir des Américains s’était intéressé aussi à une éventuelle façon de faire du pognon avec moi, avec l’âge et la musique que je faisais. J’ai vu presque mourir des gens en rapport direct avec la boisson. Ce bassiste, ça me frappait parce qu’à l’heure où tout le monde prend son petit-déjeuner, il avait un bol mais c’était du cognac, à raz bord. Il lui fallait ça pour simplement sortir du lit, sans doute. Ça ne m’a pas profondément choqué puisque j’ai été confronté à des passages difficiles aussi. Et du coup, la fumée… Les gens fumaient dans les portes cochères, en se planquant, avec presque une paranoïa cultivée. Contrairement à ce que je croyais, ils ne devenaient ni meilleurs ni marrants. C’était de la merde. Je me suis aperçu après que ce n’est pas évident de trouver des bonnes choses ! C’était plutôt tristesse, planque, paranoïa, alors qu’après, j’ai eu l’occasion de fumer ces substances tout à fait naturelles pour le moins. Quand je suis allé en Afrique, j’ai découvert le bangui à Bangui. On demandait aux garçons d’ascenseur un petit pétard et ils revenaient dans la seconde avec un sac en plastique rempli d’herbe, une des choses pour moi les meilleures au monde. Contrairement à l’idée que j’avais eue sur la fumée parisienne et paranoïaque, là j’ai découvert une explosion de rires, de bien-être… Il faut dire que c’était dans le contexte, au soleil… Le premier joint ça a été waou… J’en ai loupé un avion parce que j’étais écroulé de rire devant des fourmis sur la table de l’aéroport ! Les fous rires c’est rien, ça me coinçait partout. Les fourmis, je ne sais pas ce qu’elles faisaient mais c’était tout un scénario abracadabrant et bon, il est vrai que c’est un des seuls produits qu’il m’arrive de consommer si je veux bien mettre l’alcool du côté des accidents.

RV – Cette époque est aussi marquée par l’ambiance générale de la guerre d’Algérie ?

La guerre d’Algérie, il y avait plein de personnes qui étaient contre. C’était normal. J’ai vu mon frère y partir, quelques amis qui ne sont pas revenus, mais la véritable approche politique, la prise de position, ça a été un peu plus tard, juste avant l’indépendance où là je devenais presque actif dans mes convictions d’indépendance. Par le jazz, j’ai été amené à rencontrer Siné, qui à l’époque était menacé physiquement, et je me rappelle de choses assez folles. J’allais manifester, avec mes peu de moyens… Il était question que Salan débarque en avion avec les parachutes. Des soirs avec une tension pas possible, on ne savait pas si c’était du lard ou du cochon, tout le monde était mobilisé. Je jouais au Chat Qui Pêche, et là-bas il y avait une bouche d’aération, juste au-dessus de la batterie, qui donnait sur le trottoir. J’ai eu les jetons de voir une bombe valdinguer par ce truc-là. Il y en a qui bougent, que ça touche de près ou de loin et il y en a qui restent indifférents, qui s’occupent de leur propre devenir, comme s’ils étaient seuls au monde, au fond. Je n’ai eu que très rarement de discussions politiques ou d’opinion avec des musiciens français, hormis François Tusques. Les premières choses que j’ai faites avec lui, c’est à Nantes. Là-bas je voyais des choses que je ne voyais pas à Paris, des réunions après des concerts où il était question justement des problèmes soulevés par les confettis de l’empire, comme disait je ne sais plus qui. Je trouve intéressantes ces discussions dans un milieu qui a priori n’a pas grand-chose à voir, sinon que c’est un moyen d’expression qui peut être communicatif, c’est une responsabilité, même pas… Une conscience.

RV – Te souviens-tu du premier contact avec le free jazz ?

Ça n’a pas été un coup de massue. Comme on avance dans la vie et qu’on suit ses instincts et son début d’éthique, ce sont des personnes qui pensent un peu les mêmes choses qui se rencontrent. Les rencontres, elles se font aussi comme ça, pas seulement parce qu’on entend quelqu’un qui joue bien… Parmi les quelques disques auxquels j’ai participé, je tiens assez à celui qu’on a fait à Rome avec Steve Lacy, “Moon”. Steve croit qu’il n’y a que dans cette séance que je joue comme ça, je sais qu’il aimait bien. Faut dire que Rome c’est inspirant. Après ça j’ai fait des expériences, des chansonnettes, il m’a dit " quand tu finiras de faire de la merde ", d’une façon pas indélicate. Je tentais quelque chose, c’était pas du tout évident et son jugement ne m’a pas été du tout inutile. On ne fait pas de la chansonnette comme ça… Faut être né sans le reste pour en faire… Disons que ce qu’on appelle le free jazz, pour moi c’est un peu comme en peinture, une reconnaissance d’un bagage énorme de choses de qualité, dans un style donné. Des choses tellement énormes à réunir pour qu’un individu maintenant fasse, dans ce style, quelque chose d’extrêmement intéressant. Dans mon abord du free jazz, il n’y a pas seulement les Eldridge Cleaver, les Black Panthers… Ben il y a tout ce qu’il y a, de Charlie Parker aux plus récents, des choses tellement magnifiques que je me vois mal repasser dans leurs sillons et amener quelque chose d’encore mieux que ce qui a été fait, dans cette esthétique-là. À l’époque, c’était effectivement free, un truc de liberté, repousser les barrières qui d’habitude sont plutôt salutaires pour les expressions. Je ne ressens pas le free jazz comme un mouvement définitif. Je trouve qu’il est très bien, sa durée, tout ça…

RV – Le passage avec Eric Dolphy, c’est un moment important pour toi …

Je me rappelle surtout de Donald Byrd parce qu’il m’a appris une chose essentielle à la batterie. Je trouve ça super d’ailleurs, parce qu’il me voyait vraiment souffrir à jouer des tempos extrêmement rapides. Parce que le " chabada " je le jouais en entier… Tin ti gui ding ti gui ding ti gui ding… Ce qui est pratiquement impossible à faire si c’est sur un tempo des plus rapides. En plein concert il voit que j’ai vraiment du mal à tenir, alors il prend une baguette et tchac, il fait comme ça, comme un petit secret : " regarde ! ". Il laisse rebondir la baguette sur la cymbale… De cette seconde-là, je joue exactement pareil les tempos hyper rapides, c’est-à-dire que je ne marque pas le dernier, je marque sur la main gauche… Je donne bien le coup pour en faire trois ! C’est un détail qu’on aurait pu m’apprendre dans des milieux plus avisés que la trompette, mais enfin… C’est fou les progrès que j’ai faits juste en laissant rebondir la baguette ! Donald Byrd, un type adorable. Au début, en rigolant, il me disait " mais ça va venir " parce que je voulais garder le tempo et il me montrait son petit doigt et je comprenais pas trop. J’ai vite compris qu’il voulait parler de " il faut en avoir pour garder le tempo ". Du jour au lendemain, avec les défilés qu’il y avait, il a vu qu’il n’y avait aucun problème, j’avais un tempo correct.

JJB – Dolphy ne t’aurait-il pas influencé sur ta manière d’écrire ?

Dolphy a été un des rares, à part des gens plus techniques de l’époque, à jouer des écarts qu’on trouvait surtout dans la musique de douze sons… Dès que je l’ai entendu jouer, j’ai été frappé par cette voie très personnelle, ces intervalles de quarte augmentée, de septième, sans arrêt, des trucs… Et cependant des phrases extrêmement belles et tout à fait dans les accords. Il confirmait cette idée que j’ai aussi de la mélodie qui peut très bien sortir des écarts ou des choses qu’on disait faux. Comme quand, môme, j’ai fait un bref passage aux Beaux-Arts, on interdisait de mettre du bleu et du vert à côté, ou du rouge et du jaune à côté. C’est les plus beaux trucs de la peinture.

RV – Comment as-tu rencontré Don Cherry ?

Parmi les lions. Pas les mi-lions mais les lions bien entiers. Je crois me rappeler que c’est une histoire de cravate aussi. C’est une époque où j’achetais mes cravates aux Puces, avec d’autres trucs marrants qu’on trouvait là-bas et qu’on trouvait pas ailleurs. Toute sa vie il m’a parlé de la première fois où il m’a vu avec une cravate qu’il trouvait insensée. Ça me semble absolument naturel parce que j’ai vu après qu’on avait beaucoup de similitude dans ce qu’on aimait, pictural ou esthétique. C’est fou ça. Il manque encore plus qu’il n’a apporté. C’est vraiment un cas… Don ça me fait vraiment autre chose, même une photo…

RV – Est-ce qu’à Heidelberg, avec tous ces gens, tu avais l’idée de démarrer quelque chose qui te serait plus personnel, un orchestre par exemple ?

Je faisais des rêves d’orchestration, hors batterie. C’est encore Don qui m’a conseillé de faire ma musique. C’est lui qui m’a dirigé.

JJB – Quand tu joues, pas très longtemps après, Our Meanings and our Feelings, dans quel cas de figure es-tu ?

Comme un passager. J’ai gardé mes bagages. C’était le plaisir de faire quelque chose avec Portal.

RV – Tu fais un disque aussi avec Sonny Sharrock, en trio, un disque free…

Pour ma part, sans inspiration véritable. Pour Sonny Sharrock, je suis revenu de Munich en avion, juste pour une séance l’après-midi, et il se trouve qu’à Münich, il y avait une spécialité, à l’époque, qui s’appelait le LSD. J’ai fait ce disque, paraît-il, dans ces conditions. Je l’avais rencontré avec Herbie Mann. Moi j’étais avec Joachim et Eje Thelin. C’était puissant. Il se trouve que c’est un des soirs dont je me rappelle encore, un des soirs magiques où on joue le mieux qu’on n’a jamais joué et se demande si on rejouera jamais aussi bien un jour.

RV – Il y avait aussi des choses très expérimentales, par exemple ce duo avec Eddy Gaumont qui s’appelait…

… Intra Musique. Enfin, oui c’était pas le duo qui s’appelait comme ça, c’était carrément un mouvement. On voulait devancer les critiques pour donner un nom au mouvement. Il n’y a eu qu’un seul concert d’intra Musique, à la Faculté de Droit. C’était dans la continuité de l’idée que j’avais de la composition, de la forme, un certain classicisme. Eddy Gaumont aurait sûrement été le musicien du siècle. L’ambiance de l’époque et la façon de mener sa propre vie ont fait qu’il s’est supprimé. La pureté enfantine et la conscience d’un adulte. Ça n’a pas du tout marché. Le peu de tentatives qu’il a expérimentées, ça a été très mal reçu et il faut dire que lui-même était devenu très vite agressif. Pour pas en recevoir plein la gueule, il dégainait avant. C’est le cas de le dire, parce que pour une mauvaise parole, un jour en Belgique, il a sorti son rasoir qu’il avait tout le temps sur lui et il a balafré un musicien belge qui avait de belge une manie encore assez récente d’avoir des colonies…

RV – Peu de temps après, tu enregistres Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer.

C’était le début et même la continuité du début, parce que dans La Girafe, il y a des motifs qui dataient de dix ans avant, que j’avais trouvés sur des bandes à moitié cramées. C’était hors temps, cette musique-là que je faisais parallèlement à toutes les expériences… Parce qu’il m’est arrivé de jouer free pour le cacheton, ce qui semble assez extraordinaire ! D’autres faisaient des séances d’enregistrement avec des chanteurs yéyé et moi j’avais le free jazz.

RV –Sur cette décennie-là, il y a quatre disques qui sortent, quand même : La Girafe, Watch Devil Go, Résurgence et Cinq Hops.

François Jeanneau vole dans ce disque. C’est fou. La chanteuse Elise Ross disait : " je donnerais toute ma vie pour pouvoir faire ce que vient de faire François ! ". Après La Girafe, c’est un creux de vague, Watch Devil Go. Il est question du diable, quelques rechutes assez longues dans le temps, des rechutes psychologiques, suivies de tas de choses contraires à la réalisation de la musique. Pour y arriver, je n’ai pas fait de surf. Parce que ça allait plutôt vers le grand large, que vers la côte ensoleillée ! Watch Devil Go, peut-être le coup de pied au fond de la piscine pour remonter à temps et pouvoir respirer.

RV –Il y a ce concert assez extravagant à Nîmes où Weather Report supprime sa première partie, tu te retrouves le lendemain en première partie de Stan Getz. Stan Getz ne vient pas et tu deviens LE gros succès du festival de Nîmes 1979.

Le son était très bon et c’est peut-être une des seules fois où j’ai pu entendre complètement ce qui se passait sur scène et en quelque sorte le maîtriser aussi.

RV – As-tu pensé que ce que tu cherchais à faire était difficile à atteindre avec les musiciens choisis ?

C’est comme les systèmes solaires, je suis sûr qu’il y en a d’autres, d’autres bons musiciens que nos chers défunts. Je crois qu’au point de vue feeling, ça intéressait justement les pianistes… Une technique d’écriture pas très conventionnelle, des doigtés qui sont adaptés au rythme.

JJB – Tu as vraiment eu l’impression d’avoir arrêté de jouer dans les années 80…

Je ne pouvais pas supporter de ne travailler que pour les oiseaux, bien qu’on s’entende très bien...

JJB – Il y a eu le disque de Berrocal.

C’était super. J’aimais bien ne pas être leader, ne pas avoir cette responsabilité. Parfois même, certaines personnes me disaient (et ça ne me faisait pas très plaisir) que je jouais mieux avec d’autres groupes qu’avec le mien, ce qui doit arriver immanquablement. Et puis il y a eu Winter’s Tale que j’ai ressenti comme un coup de main… Ça n’était pas évident. J’aime bien ce disque pour diverses raisons, dont la reprise de contact.

JJB – Qui en fait amène à Tenga Niña.

Il me redonne envie de jouer, je recrois un peu en ce que je fais et pourquoi je le fais. Ça a marqué, parce que s’il n’y avait pas Tenga Niña, je ne serais pas là maintenant, je n’aurais pas cherché, quoi.
Je ne sais plus ce qu’on raconte là… C’est comme du présent… On va bientôt se croiser, justement : " Hello ! Comment tu vas toi ? ". Je crois qu’à un moment de sa vie, on se croise.

PORTRAITS-SOUVENIRS

René Thomas
Je lui en ai tellement fait voir… J'ai par exemple brûlé une armoire d'hôtel dans sa baignoire, juste avant qu'il ne rentre dans sa chambre. Il a toujours eu besoin de certaines choses, René ; la même journée j'avais demandé à deux mecs sur le port de Palerme de faire comme si c'était des flics et d'aller se saisir de l'individu à grosses lunettes qui sortait de l'hôtel. Et les mecs y sont allés, en faisant semblant d'être de la police alors René a commencé à se rouler par terre… Je le croyais assez sérieux, les premiers jours où je l'ai connu chez Popol à Bruxelles. Il avait un air, comme ça, un peu extraordinaire, d'un autre monde. Je jouais avec René, avec beaucoup de plaisir. Au bar de chez Popol, d'un seul coup, il s'écroule par terre, comme si on avait débranché l'électricité, vraiment, une chute formidable. En fait, il y avait une fille qui était assise en amazone sur un siège de bar et de là où il était tombé, il voyait absolument tous les dessous de la fille… En fait, il a fait exprès de tomber pour mater la fille, comme ça. Des milliers de choses avec René Thomas… L'ambiance à 6 heures du soir dans une semi-brume belge où il jouait "Theme for Freddy ", comme ça, sans que l'on ait répété. J'avais les larmes aux yeux.

Karl Berger
C'est énorme. On a partagé le plaisir de faire des tournées avec Don Cherry et c'est un des orchestres où je me suis le plus éclaté de ma vie. C'est aussi, pour moi, une vie, Karl : Heidelberg, qui reste à ce jour la ville où j'ai vécu de façon la plus en symbiose avec tout ce que je pouvais espérer de la vie. Et Dieu sait si j'en attendais ! C'est fou ! De Heidelberg, je prenais des avions, juste pour ramener des petites Allemandes à Vaucresson, pour les voir d'un peu plus près pendant trois quatre jours ! Incroyable ! Et pour Karl, c'était la terreur, ça criait toutes les nuits dans sa maison, les gémissements… Oh j'ai refait le coup à Rome avec Steve Lacy. À la fin, je me suis fait virer de chez eux.

Aldo Romano
Des coups justes, un feeling très développé. Je crois que je n'ai jamais entendu Aldo ne pas bien jouer. Je n'étais peut-être pas là où il fallait ?!

Jean-François Jenny-Clark
Oh, La Corse ! Le souvenir de ces premières autres formes de gig qui consistait à jouer pour gagner un peu de pognon et passer des vacances. On jouait des saisons en Corse, dans des clubs genre Méditerranée. Ce sont des moments presque aussi sublimes que les autres. On était très proches avec JF, on se faisait trois kilomètres de plage pour aller bouffer une glace à Calvi. Et puis des séances photo, lui me poussant dans une poussette de bébé, sur une fenêtre d'une maison délabrée à Calvi. Tout ça, ce sont des noms qui en premier me font réagir avec bonheur. Tellement à dire…

Joachim Kühn
Le meilleur n'a pas été fixé sur disque et je le regrette parce qu'il y a eu des moments de live qui auraient mérité d'être fixés mille fois plus que certains disques qui justement étaient un peu prisonniers du free jazz, ce qui peut sembler paradoxal. Joachim avait envie de jouer des choses formelles. Ça sortait dès qu'il le pouvait… Une marche ou quelque chose pris avec dérision, une dérision pudique pour ne pas trahir le free jazz. On se retrouvait à simuler des choses formelles d'une façon un peu dérisoire.

Pharoah Sanders
Une frustration. N'avoir joué qu'une répétition, à Berlin, et un concert avec lui. Tellement saisi d'entendre ce que j'aimais écouter sur disque, des choses directes, différentes. Moi je pensais qu'il ferait le disque (Eternal Rhythm) aussi, donc je n'étais pas si triste et puis après, ça m'a fait vraiment chier qu'il n'y soit pas. Sentiment d'une belle intelligence.

Barney Wilen
Ça m'évoque tellement de choses, Barney. Je crois que c'est le musicien avec qui j'ai joué le plus longtemps et nos voies se rejoignaient, peut-être même sur des malentendus, ce qui peut soutenir quelque chose, parfois. C'était pas le cas pour tout, mais disons peut-être dans une différence de façon de vivre. Je vais merder, c'est trop… Un de ces soirs, après les sets, j'ai vu Barney prendre la forme de l'escalier qui descendait au Requin Chagrin, comme un Tex Avery, avec le cou, les marches… Il était tellement raide qu'on l'a porté jusqu'au premier étage, sur le lit, avec toujours la forme de l'escalier. Et voilà : "Barney, bonne nuit, à demain."

Bernard Vitet
Mes débuts dans le jazz, le Club St Germain, les professionnels. Sa femme était jalouse parce qu'il y avait des cheveux blonds dans son peigne. Il me logeait très souvent chez lui, quand je ne pouvais pas rentrer en banlieue par le train et ça faisait des histoires pas possibles, parce que j'avais des cheveux blonds et un peu longs. Ça n'était pas les cheveux d'une belle scandinave, ça n'était que moi ! Une certaine sécurité, aussi, c'est un des premiers un peu complice dans le monde du jazz adulte. Il me parlait plus que les autres et m'a même donné quelques conseils. Il me rappelle mes débuts. Je ne sais pas si c'est gentil ou pas gentil, mais comme je n'ai pas de notion du temps… Elle se fabrique, la mémoire. Elle s'auto-gère.

François Tusques
Son côté déjà un peu politisé ! C'est un peu aussi un des éléments de l'image que je me fais des premières rencontres avec François, d'entendre des musiciens parler politique, carrément. Qui plus est, avec des opinions particulières, qui correspondaient un peu aux miennes qui n'étaient pas néanmoins écrites en lettres de feu. Ce n'est pas sous le nom d'une idée qu'une musique va se faire, mais elle en tient forcément compte, elle en fait forcément partie.

Beb Guérin
Beb, c'est déjà cette assise musicale. C'est le bassiste avec qui j'ai pu oublier la notion du tempo, parce que très physiologique. Je pense aussi à l'amitié. J'ai des petites lumières… Par exemple, un jour je suis convoqué au Palais de Justice de Paris, j'avais un peu… Chambre 11, enfin correctionnelle, mais pour des faits tout à fait honorables, et Beb s'est tout de suite proposé de m'accompagner là à 8h du matin, tu vois, enfin des choses pour nous presque indécentes. Tout ça avec le naturel, le senti, sans que je lui demande rien. Un sens de l'amitié, comme s'il y avait un don pour certaines choses.

Bernard Lubat
Je ne me rappelle plus quand je l'ai vu la première fois, comme si je le connaissais un peu d'avant, en fait. J'étais assez admiratif envers Lubat, parce j'étais presque complètement autodidacte et je trouvais ça incroyable de pouvoir lire les partitions de batterie. Je savais que Bernard faisait des séances, il pouvait faire ça et il le faisait… Il gagnait du pognon d'une façon plutôt agréable, parce que c'est quand même l'instrument… Enfin, je sais pas, c'est pas si pénible que ça, quoi. Et je pense à Orgeval. C'est un endroit où j'ai vu Lubat hors contexte. C'est tout bonus. Je dirais même parfois que le contexte pourrait cacher des choses, qu'il ne révèle pas forcément tout, disons… Je ne le connais pas si bien comme batteur, Bernard, c'est fou ! Évidemment parce que… j'ai le souvenir qu'on a joué une fois en trio et ça s'est produit qu'une seule fois dans notre vie, où il jouait du piano avec Beb à la contrebasse. On a souvent joué dans les mêmes endroits, sans forcément s'entendre. Parfois on vient juste pour le jour où on joue… Je ne l'ai pas assez entendu, Lubat, je regrette.

Jacques Pelzer
Il a plus ou moins participé au fait que j'aille en Afrique. Je l'en remercie.

Jean-Luc Ponty
Je me rappelle d'un concert, à la Locomotive. Il se voulait assez Coltranien et moi ça avait suffi à me brancher sur une façon de jouer… J'aimais tellement Elvin Jones. Je me rappelle aussi d'une valse de Jef Gilson à une époque où il y avait Jean-Luc, qui s'appelait " Java for Raspail ". Un morceau que je trouve très bien. Écrit par Gilson et qui allait fort bien à Jean-Luc.

Michel Potage
Au début où je l'ai connu, il faisait partie de la grande déconnade. C'était un peu faire la foire… Pas qu'un peu, même. Après j'ai eu l'occasion de voir ce qu'il faisait, à part la foire. J'ai ressenti une écriture originale… C'est pas une question de droit d'exister, non c'est pas la permission : "est-ce que je peux exister ? Ô beautés universelles !". L'alcool le rend con, comme tous… Je suis le premier à être bien placé pour le savoir… J'aime bien ce que fait Potage.

Gato Barbieri
J'ai bien connu sa femme, adorable, mais j'ai peu eu l'occasion de parler avec lui… À chaque fois qu'on a joué c'était une super impression, un son original. Je regrette… Non, je ne regrette rien, mais j'aurais bien aimé le connaître un peu plus.

Joseph Dejean
J'espère qu'on se rappelle de lui à la hauteur de ce qu'il a pu donner avant de disparaître. Le souvenir d'un sentiment de conviction d'une direction existante, de quelque chose de vrai. C'était épatant. C'est carrément une autre approche de la guitare et pas des moindres.

Kent Carter
Un sens de la musique extraordinaire. Il faisait partie du New York Total Music Company de Don Cherry. On a fait beaucoup de pays ensemble… C'est complètement fou tout ce qu'il y a comme musique et esthétique dans sa tête. Je ne sais pas si la contrebasse est assez large pour exprimer tout ça. Il faisait des batteries avec tout ce qui lui tombait sous la main. Il y avait peut-être deux cents objets. Pendant des jours, il était là, il jouait… Je n'ai jamais vu ça de ma vie. Je crois qu'à n'importe quel moment de la journée, on pouvait rentrer, disparaître, revenir, et la qualité était toujours là, comme un acquis, comme respirer. C'est extraordinaire.

Peter Brötzmann
J'ai joué avec lui et j'ai fait ce que j'ai pu au début pour qu'il puisse venir en France. Personne n'en voulait. Je ne sais pas si ça veut dire quelque chose : intègre… Mais pendant les années où je l'ai entendu, il ne changeait pas de direction, donc il progressait… Quoique on peut progresser sur plusieurs parallèles, mais enfin, une seule direction, ça risque de concentrer le rapport à exprimer… Et lycée de Versailles !

Tony Hymas
On a eu des moments de communion, des moments extrêmes… Quelqu'un d'une grande richesse musicale… On a peut-être d'autres choses à partager que des premières fois.

Sam Rivers
Tout un feeling, une façon d'être, de bouger, d'être proche des fondations, des origines de la musique qu'on pratique. Là, on parle du niveau d'une créativité en rapport avec le jazz. J'aime la compagnie de personnes de couleur et de chaleur… Je n'aime pas trop le jazz trop blanc, par exemple, puisqu'on est amené à parler des contrastes, qui existent surtout sur le papier photo, d'ailleurs !

Marie Thollot
Ma Papuce
Ma Vouvoute
Mon Yéyan
Et mon Tilala

Discographie sélective

Indispensables : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer et Watch Devil Go, Souffle Continu
Rééditions CD incontournables : Don Cherry Eternal rhythm, MPS 15204ST, POCJ-2520
Cinq Hops, Orkhêstra
Scandaleusement non réédité : Barney Wilen Zodiac, Vogue Clvlx

Disponibles également aux ADJ :
Jacques Thollot Tenga Niña, nato - 777 701
Jac Berrocal La nuit est au courant, in situ - IS040
et paru depuis, en 2017 (Jacques Thollot est décédé le 2 octobre 2014), Thollot In Extenso, double CD nato 5484

jeudi 16 décembre 2021

Les cloches du Drame


Depuis cet article du 6 février 2009, le clavier de cloches tubulaires est entre les mains de la percussionniste Linda Edsjö quelque part dans le Perche, et le Dragon serait revenu à Françoise Achard. Ces instruments imaginés et construits par Bernard Vitet auront au moins échappé au triste effacement dont mon camarade aura été victime après son décès.

En 1983 Bernard Vitet construisait un clavier de cloches tubulaires pour le répertoire du grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané. Il trouvait intéressant d'en jouer à plat tel un vibraphone plutôt que de les suspendre sur un portique comme dans les orchestres symphoniques. On peut l'entendre dans le disque Les bons contes font les bons amis, sur les pièces Ne pas être admiré, être cru et Révolutions. Durant quelques années nous l'avions prêté à Gérard Siracusa qui avait tenu un des deux pupitres de percussion. Je l'ai retrouvé chez Bernard où il encombrait son studio. J'ignore encore où je vais stocker l'imposante valise qui lui sert de caisse de résonance que l'on place sur des tréteaux pour en jouer. Les seize tubes en métal du la bémol au do sont posés sur du polystyrène qui à sa connaissance est le meilleur matériau pour cet usage, analogue à l'air contenu dans une caisse de violoncelle. On en joue par exemple avec des baguettes sur lesquelles on a collé des superballs entourées de mousse ou des mailloches dures et feutrées. Sur la photo ci-dessous, la caisse en bois trapézoïdale, également façonnée par Bernard avec longue poignée élégante et roulettes, est à sa droite, le long de la paroi du monte-charges. Je ne suis pas très rassuré de voir mon camarade suspendu en l'air par un câble, accompagnant une partie de notre matériel dont les trompes qui font aussi partie de sa lutherie originale, des tubes en PVC avec entonnoirs en guise de pavillons.


Bernard a conçu de nombreux claviers accordés avec des objets très divers. Dans le parc en plein air de St Quentin-en-Yvelines il posa d'immenses lames de marimba au-dessus d'une fosse pour que les enfants en jouent en sautant dessus. Dans le cadre des Gémeaux à Sceaux, il a également été l'initiateur d'étonnantes parties de tennis-poêles (accordées) avec blackballs. Le proviseur qui l'avait engagé avec Françoise Achard fut l'objet d'innombrables plaintes du voisinage. Plus tard, lors de la création du Unit avec Michel Portal il inventa le clavier de poêles à frire que Bernard Lubat s'empressa d'imiter aussitôt. Pour l'opéra Histoire de loups de Georges Aperghis, il avait construit avec Bruno Schnebelin des claviers de limes de toutes tailles et des gongs réalisés à partir de panneaux de signalisation récupérés dans la rue ! J'aurais bien aimé installer le Dragon qui figurait dans les spectacles avec Françoise Achard et que Bernard enregistra pour son disque Mehr Licht !, mais mon propre studio n'y suffirait pas, tant en hauteur qu'en largeur ; c'est un balafon géant avec des résonateurs en résine de polyester (les moules étaient des ballons de football gonflés à la bonne taille) munis de membranes en plastique pour les timbres ; son mât est équipé d'un clavier de pot de fleurs et les haubans de différents métallophones. Les pots de terre pendent aujourd'hui dans les archives et je peux en jouer de temps en temps à condition de grimper sur une échelle...

jeudi 9 décembre 2021

L'improvisation sur le GGRIL


Il n'est pas facile d'improviser lorsqu'on est nombreux. J'en avais fait la douloureuse expérience en 1981 à la création du grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané. Le résultat m'avait paru banal et nous avions aussitôt retiré les pièces spontanéistes de notre répertoire ! Le travail du GGRIL, Grand Groupe Régional d’Improvisation Libérée basé à Rimouski au Québec n'en est que plus intéressant. Chaque fois que nous jouions au Festival de Victoriaville, entendre René Lussier, Jean Derome, Diane Labrosse ou Danielle Palardy Roger évoquer Rimouski me faisait rêver. Ce chef-lieu de la municipalité régionale de comté de Rimouski-Neigette est située dans l'estuaire du Saint-Laurent à environ 300 km en aval de la ville de Québec. En s'appuyant sur la direction, des graphismes, des textes ou je ne sais quoi, des compositeurs imaginent des partitions que les musiciens et musiciennes puissent s'approprier. Le triple album Sommes que m'envoie Éric Normand, en charge du label Tour de Bras, commémore quinze ans de collaboration au travers de onze pièces de 2013 à 2020 (ré)enregistrées du 21 au 27 septembre 2020 à la Coop Paradis. Si elle ignore les frontières et perpétue souvent un langage qui a progressivement fixé ses codes, la libre improvisation montre qu'elle a l'esprit ouvert à toutes les expérimentations. Vingt et un musiciens et musiciennes font leur chemin parmi les compositions de Frédéric Blondy, Robert Marcel Lepage, Lisa Cay Miller, Malcolm Goldstein, Caroline Kraabel, Allison Cameron, Martin Arnold, Lori Freedman, Michel F. Côté, Jean Derome et Gus Garside. Vus de ce côté de l'Atlantique, les traces de pas dans la neige finissent par fondre, les feuillages de l'été indien deviennent humus, mais les "zdisques" rappellent à notre bon souvenir les élucubrations sonores de nos cousins d'il y a loin.

Le GGRIL : Alexandre Robichaud trompette / Alexis Gagnier-Michel violoncelle / Antoine Létourneau-Berger percussions, synthétiseurs, guitare acoustique / Catherine S. Massicotte violon / Clarisse Bériault hautbois / Éric Normand basse électrique, contrebasse électrique, électroniques / Gabriel Rochette-Bériau trombone / Isabelle Clermont harpe électrique, voix / Jonathan Huard percussions / Luke Dawson contrebasse / Marc-Antoine Mackin-Guay guitare électrique baryton, guitare acoustique / Mathieu Gosselin saxophone baryton / Olivier D'Amours guitare électrique, guitare acoustique / Pascal Landry guitare classique / Patricia Ho-Yi Wang violon / Robert Bastien guitare électrique, lecture / Robin Servant accordéon diatonique / Rémy Bélanger de Beauport violoncelle, basse électrique Sébastien Côrriveau clarinette basse, guitare acoustique, basse électrique Thomas Gaudet-Asselin basse électrique, lecture Tom Jacques percussions, guitare acoustique / invité : Martin Arnold banjo / Quatuor Bozzini : Isabelle Bozzini violoncelle / Stéphanie Bozzini alto / Alissa Cheung violon / Clemens Merkel violon

mardi 7 décembre 2021

Kaki King, reine du tapping


À force de tirer sur le fil d'Ariane se révèlent de temps en temps quelques Minotaures. Ça ne rigole pas. C'est plutôt grave. Une guitariste dont il est dit qu'elle est une des plus importantes innovatrices actuelles sur l'instrument et dont je n'avais évidemment jamais entendu parler. Une dizaine d'albums à son actif, la plupart instrumentaux solistes, mais Kaki King chante aussi sur Dreaming of Revenge (2008) ou Junior (2010). La native d'Atlanta en Géorgie, 42 ans, mariée à une certaine Jessica, deux enfants, installée à Brooklyn, a la particularité de jouer en tapping et en slap sur une guitare acoustique, parfois posée sur ses genoux. C'est très beau. Elle utilise aussi des pédales d'effets qui lui permettent de créer des boucles et d'empiler les voies. Je commence par le dernier, Modern Yesterdays, enregistré pendant le confinement. Ça plane sévère. J'enchaîne avec le précédent qui date de 2015, The Neck Is a Bridge to the Body, musique d'un spectacle multimédia où l'Ovation Adamas 1581-KK construite pour elle sert d'écran au groupe Glowing Pictures.


Les morceaux sont très différents les uns des autres, du joli au trash, toujours très maîtrisés, dans les compositions comme dans les improvisations. Le jeu de Kaki King rappelle ceux de Michael Hedges, Erik Mongrain ou Preston Reed qui frappent aussi les cordes avec leurs deux mains. Ils sont nombreux à avoir pratiqué le tapping, Jimmy Page, Steve Hackett, Joe Satriani, Steve Vai, Eddie Van Halen, Allan Holdsworth, Biréli Lagrène, mais Kaki King en fait un usage quasi systématique avec une virtuosité incroyable parce qu'elle ne se sent pratiquement pas, ce qui est la définition-même de la virtuosité. Certaines de ses pièces ont été arrangées pour un orchestre de douze étudiants de Berkekey, The Porta Girevole Chamber Orchestra, avec qui elle enregistre Live at Berklee en 2017. Lors de son Traveling Freak Guitar Show, elle agrandit sa panoplie à une guitare harpe, un dojo, une guitare à sept cordes en nylon avec frets en éventail et une sorte de koto qu'elle a construit elle-même. C'est en fouillant les nouveautés du label Cantaloupe que je suis tombé sur elle, rien d'étonnant, le cousinage avec Bang On A Can est évident. La "nouvelle musique" américaine. En éternel curieux je me rassasie sur Bandcamp.

vendredi 3 décembre 2021

Répétition des Vampires au Cap (1995)


Recherchant systématiquement ce qui pourrait être publiable sur YouTube, DailyMotion ou Vimeo, je réalise des petits montages avec les quelques rushes du Drame égarés parmi mes archives domestiques. En 1995, le Centre Culturel Français de Johannesburg nous propose une tournée en Afrique du Sud pour célébrer le centenaire du cinématographe. Comme les organisateurs métropolitains ont la mémoire courte, nous en sommes flattés bien que nous ayons alors décidé d'arrêter de jouer en public. Notre interlocuteur me demande si j'ai jamais vu les baleines passer au large du Cap de Bonne-Espérance ou si j'ai jamais nagé au milieu des manchots ? Il est difficile de refuser ce genre de proposition malhonnête, et nous acceptons de bon cœur ! Les dates ayant glissé de quinze jours, nous manquerons les baleines, mais nous passâmes un temps merveilleux au milieu des volatiles nautiques. Si leur pas maladroit est comique, leur nage rappelle le vol du goéland sitôt qu'ils ont plongé. Pour jouer en direct avec Les Vampires de Louis Feuillade, Bernard Vitet et moi demandons à l'accordéoniste Michèle Buirette, qui est en outre la mère de ma fille, de partir avec nous pour cette tournée de ciné-concerts.
J'évoquerai en son temps mon précédent voyage en Afrique du Sud avant Nelson Mandela pour tourner le film Idir et Johnny Clegg a capella et ce retour après la fin de l'apartheid, deux voyages que les paradoxes locaux rendirent plutôt pénibles, si ce n'est chaque fois le plaisir partagé avec nos hôtes.


Comme souvent avec les quelques archives que j'ai retrouvées, il s'agit d'une répétition et l'on m'y voit peu puisque je tiens la caméra. De plus, la qualité est souvent médiocre, mais ces rares témoignages ont l'heur de plaire aux amateurs de nos élucubrations artistiques. Les premiers plans du 20 novembre 1995 se situent au Studio GRRR à Paris. Bernard cherche ses notes au bugle tandis que Michèle lui souffle les accords. Dix jours plus tard, dans une salle du Cap, les amis se retrouvent pendant la balance pour interpréter Carton, chanson du disque éponyme, qui colle parfaitement avec un film muet puisque les paroles sont constituées de titres de films et qu'on y évoque les intertitres des films muets, d'où son titre ! Bernard pose son instrument pour chanter avant de gratouiller les cordes du piano. À la fin j'ai ajouté deux plans. Sur le premier, on ne voit pas le contrechamp qui aurait été trop hors sujet, un gigantesque gorille ! Sur le second, nous sommes entassés tous les trois dans une automobile en route pour le théâtre de Joburg où nous emmène Alexandre de Clermont-Tonnerre. Je me souviens seulement qu'il ne fallait pas se promener au-delà d'un certain trottoir, sinon nos vies seraient gravement en danger. Il est des accords qui nous échappent.

Article du 22 janvier 2009

jeudi 2 décembre 2021

Musique pour deux corps


D'avoir récemment écrit sur le duo de percussions composé par Karl Naegelen ou le Tintinnabulum de Sacha Gattino me vaut-il de recevoir quelques solos et duos de frappeurs, gratteurs, frotteurs ? Parmi ces disques j'ai pris un immense plaisir à écouter la Musique pour deux corps d'Ingar Zach et Michele Rabbia. Cela commence bien, un morceau intitulé Proprioception, un mot dont je n'arrivais jamais à me souvenir jusqu'ici. Le concept est pourtant particulièrement propice à mon yoga matinal ! Question équilibre, ces deux percussionnistes s'y entendent. Quant à leur Permability, c'est qu'ils jouent tous deux sur le même set. Suivant Le Traité des couleurs, j'ai toujours préféré la recherche de timbres de ce genre d'expérimentateurs aux batteurs qui banalisent trop souvent le son de l'orchestre. Quel bonheur de jouer avec Sylvain Lemêtre ou Samuel Ber ! Tous manipulent la matière, peau, bois, métal, en sculpteurs, composant leur instrument au gré de leur fantaisie. Typology, Radiographie sonore ou Morphology sont de cette eau qui coule de source. Lorsque l'acoustique résiste à leur imagination, Zach et Rabbia ont recours à l'électronique, pads rythmiques ou drones à la manière des crissements de cymbales. J'avais déjà pu apprécier l'alliage merveilleux de la percussion avec l'électronique en improvisant avec Edward Perraud sur les albums Anatomy et Rêves et cauchemars. Le Norvégien et l'Italien sont plus sobres, quasi contemplatifs. Ils réfléchissent la nature. Chaque grain de sable, chaque coup de balai, chaque sonnerie sont différents les uns des autres. On pourrait les choisir comme Tristana entre deux pois ! De mesure il n'y en a plus. La voie est libre. On perçoit la Joy dans cette Cellule lyrique et le Zymbol dans Mutation II. Les peaux deviennent résonateurs. Tout raisonne. J'entends les sub-basses. C'est le cœur. Mais les transitoires sont aussi franches, parfois tranchantes. Memory Behavior, je me souviens. On sent chaque mouvement. Inutile de regarder la vidéo. Tout est perceptible. Cela s'entend.

→ Ingar Zach et Michele Rabbia, Musique pour deux corps, CD Sofa / Full Rhyzome