Jean-Jacques Birgé

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jeudi 19 septembre 2019

Not Married Anymore


Comme le titre est en anglais on peut supposer qu'il n'a rien d'autobiographique en ce qui me concerne. Qu'ils soient professionnels ou amoureux, tous les divorces ne se passent pas aussi bien que les miens. Il suffit d'envisager la rupture au moment de la rencontre. Pas de cynisme, mais rien n'est certain, toute association est susceptible de s'interrompre un jour, ne serait-ce que par la disparition de certains protagonistes. Il me semble aussi que plus le mariage est chargé symboliquement, plus le divorce éventuel sera complexe. Les jeunes couples qui dépensent des fortunes pour marquer le coup n'auront souvent pas fini de payer les dettes contractées à cette occasion avant de se séparer ! Pour ma part je me suis marié deux fois le plus simplement du monde, sans aucun tralala, j'ai vécu dix et quinze ans de bonheur, et nous avons chaque fois divorcé à l'amiable, ce qui n'empêche évidemment pas la douleur de la rupture. Le mariage n'a rien à voir avec l'amour. Il s'agit seulement du regard de la société ou de se conformer à une loi facilitant ou pas le modèle familial. Je reste en bons termes avec presque toutes mes ex comme je l'écrivais il y a peu. Ce n'est hélas pas le lot de tout le monde. Au moins une fois j'ai vécu un enfer. Beaucoup s'entredéchirent, se font payer le déficit des années antérieures ou exhument les cadavres entassés dans les placards.
Hasse Poulsen semble avoir morfler un max ! Les années difficiles qu'il a passées avant de retrouver son indépendance lui auront au moins offert d'écrire un beau disque, certes amer, mais diablement prenant. Délivré du quotidien, au moment d'enregistrer les textes et la musique il ne l'était pas encore dans sa tête ou son cœur. Il est si douloureux d'accepter l'échec lorsqu'on s'est accroché à des futurs paraissant accessibles. Les lignes de fuite nous échappent, les parallèles finissant pas s'écarter à l'infini. Les paroles de ces 15 chansons sont terriblement justes et leur musique abstraitement bluesy. Combien de jours et combien de nuits à les ruminer avant d'accepter l'inéluctabilité de la rupture ? Il aura fallu beaucoup d'amour, de déceptions, de tentatives infructueuses pour s'y résigner. S'accompagnant seulement à la guitare, épaulé par le contrebassiste Henrik S. Simonsen, le batteur Tim Lutte et l'ingénieur du son Gilles Olivesi, le guitariste danois signe un album magnifique, digne des grands songwriters américains. Précisons que le Danois a une mère anglaise. Sur les photos de Denis Rouvre, Hasse Poulsen reste stoïque malgré le lait jeté à sa figure. Si celui-ci ne l'est déjà, on peut lui souhaiter que le prochain opus soit celui d'une renaissance, parce que la vie est faite de hauts et de bas, alternance de bonnes et mauvaises nouvelles, une course d'obstacles qui, au fur et à mesure que l'on avance, peut devenir de plus en plus facile à sauter, à moins de s'enfoncer dans le passé. Dans tous ses projets, y compris la collaboration que nous avons partagée sur La révolte des carrés avec Wassim Halal, Hasse Poulsen va de l'avant, remettant sans cesse son titre en jeu, car il n'est pire risque que de n'en prendre aucun.

→ Hasse Poulsen, Not Married Anymore, Das Kapital Records, dist. L'autre distribution, sortie le 18 octobre
→ concert du trio le 19 octobre au Triton, Les Lilas

mercredi 18 septembre 2019

Django par le Trio de Théo Ceccaldi


Cette rentrée sera définitivement marquée par les archets. Après l'Unis-Vers de Mathias Lévy, le nouveau Balanescu Quartet où Alexander joue en re-recording des deux violons et de l'alto, et Terry Riley par le Kronos, paraît un nouvel opus du prolifique violoniste Théo Ceccaldi que l'on retrouve également dans le nouveau CD du palpitant trio Daniel Erdmann's Velvet Revolution et avec qÖÖlp où figure aussi son frère Valentin Ceccaldi au violoncelle. Voici donc Théo, Valentin et le guitariste Guillaume Aknine céder à la mode du jazz musette, sauf qu'évidemment ces trois histrions se font un devoir d'honorer autant qu'ils dépoussièrent avec une fougue aussi lyrique que rythmique. Derrière la virtuosité se cache un nouveau romantisme. Alors ça swingue et ça rock, ça casse et ça recolle, ça prend son temps ou la tangente, ça s'accélère et ça revient au bercail comme si la musique était de toujours.


S'ils seront bientôt à Lyon, Eymet, Marseille, j'ignore quand ils seront à Paris. Je reproduis ci-dessus le lien vers l'un de leurs concerts, au festival Jazz sous les Pommiers au printemps dernier.

→ Théo Ceccaldi Trio, Django, Brouhaha, dist. L'autre distribution, sortie le 18 octobre 2019

lundi 16 septembre 2019

Mes premiers chants apaisants


Mes premiers chants apaisants, le nouveau livre-disque de Martina A. Catella est tombé à point. Ayant la garde de mon petit-fils pendant un long week-end, toutes les ressources étaient bonnes pour passer avec succès cette étape. Il n'avait encore jamais dormi à la maison sans ses parents. Comme il est très gentil d'habitude, il n'y avait aucune raison que cela se passe mal avec son "papou". J'ai le dos en compote et les genoux douloureux à force de monter les escaliers en le portant, mais ce fut une partie de plaisir. Il possédait déjà quantité de jouets musicaux et de livres-disques ou avec des boutons sonores dont le rock de Paco ou Mes premières comptines du monde qui l'enthousiasment, de répétition en répétition. Comme pour le précédent album illustré par Vinciane Schleef, le nouveau contient un CD avec les dessins de Raphaëlle Michaud et surtout 15 chansons du monde, plus 8 extraits accessibles en poussant des petits boutons en plastique. Comme il a 18 mois, appuyer dessus est évidemment ce qui lui plaît le plus, alors que je préfère m'allonger pour écouter le disque, et franchement je l'ai bien mérité...
Mes premiers chants apaisants plaira donc autant aux adultes qu'aux petits. Martina Catella a formé nombreux chanteurs et chanteuses au sein des Glotte-Trotters dont elle est la directrice artistique et pédagogique. Ma fille Elsa a, entre autres, profité de son formidable enseignement. Vous seriez surpris de connaître le nom de ses élèves ! Pour ce second recueil elle a encore choisi des chanteuses différentes pour chaque coin du monde. Carine Henry pour la France (Béarn) avec Chloé Breillot (également pour le Vénézuela), Anaïs Athané ou Tamara Pavan pour l'Italie, Solea Garcia Fons et Étoile Méchali pour la Lituanie, Thanh Huong pour le Vietnam, Hacer Gülay Toruk pour le Kurdistan turc, Alexandra Grimal pour l'Inde, Nuria Rovira Salat pour la Russie, Cathy Gringelli pour la Géorgie, Camille Ablard pour la Corse, Aya El Dika pour le Liban, Xanthoula Dakovanou pour la Grèce. Elle ouvre le disque au piano avec la Première Gymnopédie d'Erik Satie et Jean-Jacques Fauthoux qui chante, enregistre et arrange nombreuses de ces pièces. Les musiciens David Babin (Babx), Gregory Dargent, Xuân Vinh Phuoc, Rusan Filiztek, Henri Tournier, Ninon Valder, Issa Murad et quelques autres sont aussi de la partie. En plus d'être un bel objet, c'est envoûtant, extrêmement reposant, et nous voyageons ainsi, allongés sur un tapis volant !

→ Martina A. Cattela, Mes premiers chants apaisants, Editions Auzou, coll. Mes premiers livres à écouter, 16,95€

lundi 9 septembre 2019

Le Kronos dans l'orbite de Riley


J'adore le mélange des voix parlées, des bruits et de la musique depuis tout petit. J'écoutais des 33 tours où étaient enregistrées des histoires mises en sons comme La Marque Jaune, Buffalo Bill, 20 000 lieues sous les mers, des Tintin, des polars qui faisaient terriblement peur, mais aussi la Musique tachiste de Michel Magne ou Miss Téléphone. Comme nous avons déménagé en 1958, je peux dater que c'était avant mes 6 ans. Pour mon travail musical et sonore je me suis inconsciemment inspiré de ces premières écoutes. Alors je jubile lorsque je découvre des œuvres qui me rappellent le concept de partition sonore cher à Michel Fano ou qui intègrent des sons non instrumentaux.


Le nouvel album du Kronos Quartet est de ceux-là. Voilà 30 ans que Terry Riley écrit régulièrement pour eux. Pour Sun Rings (2002) il intègre des sons de l'espace recueillis par le physicien Donald A. Gurnett pour la NASA, grâce à la sonde Voyager à proximité de Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. David Dvorin les a échantillonnés et transformés pour qu'ils se mêlent aux cordes de David Harrington, John Sherba, Hank Dutt, Sunny Yang et au chœur Volti dirigé par Robert Geary. Comme avec Sunrise of the Planetary Dream Collector (1980-1984) dont Cadenza on the Night Plain, et Salome Dances for Peace (1989), Requiem for Adam (2001), The Cusp of Magic (2008), cette collaboration est toujours aussi magique. J'écoute Terry Riley depuis 1968 et le Kronos depuis 1985, et je ne me lasse ni de l'un ni des autres !
L’idée commune selon laquelle l’espace est totalement silencieux, en l’absence d’air pour propager le son, semble inexacte. Les ondes de plasma de la magnétosphère, puis celles du médium interstellaire au delà du vent solaire, ont inspiré le compositeur. C'est une musique de la nature qui va chercher loin dans notre histoire, même si j'ignore vers où me tourner, entre hier et demain. L'histoire et la géographie s'y confondent. Lorsqu'intervient le chœur, on plane déjà très haut. La suite des dix spacescapes se termine avec le commentaire de l'astronaute Eugene Cernan admirant la Terre depuis l'espace et l'écrivaine Alice Walker répétant "One Earth, one people, one love." On peut toujours rêver. Je refais le voyage plusieurs fois dans la journée. Décidément, après le disque de Mathias Lévy et celui d'Alexander Balanescu ces jours-ci auront été marqués par les archets. Ils décochent des flèches qui font mouche à tout coup, nous perçant le cœur et nous envoyant dans les cordes.

→ Terry Riley par le Kronos Quartet, Sun Rings, CD NonesuchVariete, 16,99€

mercredi 4 septembre 2019

Balanescu, retour aux sources


Bucarest était l'endroit idéal pour dégotter le nouvel album du Quatuor Balanescu intitulé Balanescu ou Music by Alexander Balanescu. L'information est inexacte, car l'album s'ouvre sur la Rhapsodie roumaine n°1 de George Enescu et qu'Alexander Balanescu joue en rerecording des deux violons et de l'alto, le violoncelle étant entre les mains de Nicholas Holland ! Tout le disque est un retour aux sources du violoniste et compositeur roumain né à Bucarest. C'est le dernier volet de sa trilogie roumaine après Luminitza (1994) et Maria T. (2005).
Lorsque j'habitais en face du Père Lachaise, je passais de temps en temps devant la tombe d'Enescu, pas très loin de celle de Georges Bizet. Sa Rhapsodie est probablement son œuvre la plus célèbre. Elle inspire à Balanescu une variation très personnelle, Transrapsodia. Figure aussi SoulEtude, une pièce autobiographique tout aussi enthousiasmante dont le sujet est l'exil, de ses souvenirs d'enfance à son voyage autour du monde et de lui-même. J'achète tout ce que je trouve du Balanescu Quartet comme du Kronos Quartet (vient d'ailleurs de paraître Sun Rings de Terry Riley !). L'un et l'autre quatuor ont une façon très rock d'appréhender la musique classique. Mais les disques du Balanescu, plus romantique, sont beaucoup plus rares !
C'est son quatuor qui interprète notre Sniper Allée sur l'album collectif Sarajevo Suite dont je fus le directeur artistique en 1994. C'est lui aussi qui accompagne Dee Dee Bridgewater sur la Prière de Sarajevo que nous avions composée avec Bernard Vitet sur un poème d'Abdulah Sidran. Je regrette seulement qu'Alexander ait conservé les partitions originales de ces deux quatuors que je ne retrouve pas pour les faire rejouer. Il existe une version live de Sniper Allée sur YouTube.
Son nouveau CD est, une fois de plus, étourdissant !

→ Balanescu Quartet, Balanescu, Universal Music Romania (2019)

lundi 2 septembre 2019

L'Unis Vers de Mathias Lévy


Mathias Lévy a plus d'une corde à son archet. La première est la sensibilité ou la finesse du jeu. Pas de notes en trop ni de bavardage comme chez tant de violonistes et musiciens de jazz. La seconde est la variété. Où qu'il soit il se transforme en caméléon sans perdre sa voix. Lorsque je l'ai entendu alors qu'il accompagnait la bandonéoniste Louise Jallu, mes oreilles n'ont fait qu'un tour. La troisième est son inventivité. Il suffit d'écouter le trio que nous avons formé en mai dernier avec la contrebassiste et chanteuse Élise Dabrowski pour l'album Questions. Mathias Lévy était venu me voir pour participer à l'un des laboratoires que j'ai inaugurés il y a déjà dix ans avec les improvisateurs les plus ouverts et les plus imaginatifs de la scène actuelle. Il m'a demandé de trafiquer électroniquement son jeu en direct aussi bien qu'il s'est saisi de mon saxophone alto ou de mon venova. Il doit sa soif d'apprendre sans cesse à son parfait placement dans le temps. L'équilibre entre le passé qu'il assume remarquablement, on l'aura apprécié avec ses deux superbes albums précédents Revisting Grappelli et Bartók Impressions, et un avenir façonné par son insatiable curiosité ne nous permet pas de savoir quel chemin il empruntera la prochaine fois...


Que dire alors de son nouvel album intitulé Unis Vers ? Qu'il porte bien son nom. D'abord, parce que son trio avec le contrebassiste Jean-Philippe Viret et le guitariste Sébastien Giniaux est un vrai groupe, ensemble solidaire qui interprétait déjà le surprenant Revisiting Grappelli. Les deux invités de marque, le violoncelliste Vincent Segal et l'accordéoniste Vincent Peirani s'y fondent excellemment pour cette traversée vers... Ensuite, cet univers est rempli de tendresse et de joie de vivre, de vivre la musique en oubliant tout le reste. Pas totalement non plus, puisque la Philharmonie de Paris lui a prêté le violon de Stéphane Grappelli pour cet enregistrement merveilleux. C'est le principe de la collection Stradivari, prêter des instruments historiques du Musée de la Musique, pour que le patrimoine se conjugue au futur. Mathias Lévy lui fait honneur tout en s'affranchissant des clichés, pétrissant cette pâte pour créer quelque chose d'inattendu, comme chaque fois.

→ Mathias Lévy, Unis Vers, Harmonia Mundi, dist. Pias, 17,99€
Concert le 17 décembre à la Cité de la Musique

jeudi 15 août 2019

Nous verrons... Simon Goubert


J'ai beau aimer certains disques, je ne trouve pas toujours les mots. Dix fois j'ai remis le nouvel album du batteur-claviériste Simon Goubert sur la platine. Des images me venaient. Des souvenirs émus. L'école anglaise. Kate et Michael Westbrook, Lindsay Cooper, John Greaves... Les voix sont très présentes. Chacune a son caractère. Sorties de leur contexte musical les voix bretonnes swinguent d'une manière très originale. Je l'avais constaté avec Lors Jouin. Ici Annie Ebrel sur des paroles de Pierre-Jakez Hélias révèle une poésie rare. L'Américain de Paris, Mike Ladd, est de tous les projets expérimentaux où le flow engagé du slameur est recherché. Et puis il y a les habitués de Magma et Offering où Goubert officiait, Pierre-Michel Sivadier et Stella Vander. Ladd et Sivadier ont écrit de beaux textes, à la vie, à la mort. La musique, délicate et déterminée, toute en nuances, les accompagne. Goubert, qui l'a composée et arrangée pour la plupart, a trouvé l'équilibre. Il a appelé ses copains, le flûtiste Michel Edelin, le saxophoniste Vincent Lê Quang, le clarinettiste Sylvain Kassap, la pianiste Sophia Domancich, l'organiste Emmanuel Bex, la contrebassiste Hélène Labarrière. Rien que du beau monde, dévoué à un projet longuement mûri, rêve devenu réalité. Un joli petit nuage dans un ciel retrouvé.

→ Simon Goubert, Nous verrons..., Seventh/Ex-tensions records, 17,99€, sortie le 6 septembre 2019

lundi 12 août 2019

CQFD


La photo de jeudi dernier avait été prise après que j'ai écrit l'article Surtout pas de répétition, mais elle en illustre très bien le propos. Si cela avait été l'inverse, je m'en serais servi pour l'illustrer. Reprenons. Mais avant cela, je passe mon portrait au filtre à l'huile pour le différencier du cliché de jeudi, accentuant ainsi ma petite analyse.
Donc, d'un côté l'original, de l'autre son (mon) reflet dans la vitre. Or celui-ci n'est qu'une pâle imitation avec la grille de bois que j'identifie à une prison, comme toute tentative de figer les choses en amont, anticipant l'instant magique du concert (là je me réfère au précédent article évidemment). Ainsi, les véritables feuilles du charme surplombent la peinture du palmier, ou encore les briques peintes en trompe-l'œil sur le mur s'opposent au bois de cèdre parfumé. Vrai ciel blanc contre faux ciel bleu. Mon œil est perdu dans le vague, mais mon oreille est dressée vers la vague que je cache avec ma chemise où sont représentées des plumes, plus colorées que celles du pigeon occis par Django et qui gît à mes pieds. Ma main droite bouge simultanément deux potentiomètres tandis que la gauche n'est pas tout à fait bien placée, suggérant aux aficionados que la photo n'est qu'une reconstitution et que je fais tout simplement semblant de jouer. La situation de plein air peut mettre la puce à l'oreille des autres. Et je ne parle pas du cadre qui vous ferait bien rire si je l'élargissais ! Comme pour toutes les photographies qui accompagnent mes textes, je recadre au besoin. Dans la vitre du sauna se réfléchit le mur du studio d'enregistrement, rappelant que cette mise en scène relate malgré tout mon quotidien, qu'il soit musical ou extra-musical. Enfin, si j'ai choisi le cadre et la pause, je n'ai pas appuyé sur le bouton de pose. Il y a plus de signes que je n'en vois au premier abord, fussent-ils dictés par mon inconscient.
Comme je l'ai déjà expliqué, mes billets se lisent aussi toujours à différents niveaux de proximité, selon la complicité que j'entretiens (ou pas) avec mes lecteurs et lectrices. Au delà du mélange d'universalité et de révélations à la première personne du singulier que je me suis fixé dès le début du blog il y a 14 ans, je parsème ici et là des indices qui trouveront, pour la plupart, leur résolution dans de prochains billets... Là où c'est compliqué, pour ne pas dire complexe, c'est que j'écris souvent comme si le lecteur ou la lectrice avait tout lu, ce qui est absurde voire impossible. Je reçois ainsi des messages d'internautes, surtout sur Mediapartdrame.org est en miroir, réagissant à un article sans en connaître le contexte, et je suis obligé de m'expliquer alors que je me vois mal répéter chaque fois dans quelles perspectives tout cela s'inscrit... La répétition, c'était justement le sujet du billet de jeudi et aujourd'hui j'ai vraiment l'impression de rabâcher ! CQFD ;-)

jeudi 8 août 2019

Surtout pas de répétition


En titrant "Surtout pas de répétition" je ne prétends pas ne pas radoter. Chacun a ses marottes qui lui tiennent à cœur, ses petites histoires qu'il aime raconter et qu'il ressasse chaque fois qu'il rencontre une nouvelle personne au grand dam des proches. En 14 ans, après plus de 4200 articles, je tape souvent un requête dans le champ de recherche de mon blog pour vérifier si je n'ai pas déjà évoqué tel sujet par le passé. Certaines formules littéraires me reviennent régulièrement sous les doigts sans que je sache comment m'en débarrasser parce qu'elles me semblent cohérentes avec ma pensée. On peut l'assimiler au style, comme dans mes manières d'aborder ma musique par exemple.
C'est justement en musique que j'évite soigneusement de répéter. Et non de me répéter. Le travail consiste à identifier les intentions, préparer le matériel, qu'il soit physique ou cérébral, organiser les structures qui en découlent... Cela revient à se créer un alphabet, une palette, à supposer les possibles, en laissant la place à l'inconnu, à la surprise que l'instant génèrera. Les improvisateurs connaissent le danger d'une répétition réussie. On est forcément tenté de reproduire en scène ce qui a fonctionné alors, et la magie est difficilement reproductible. Il est préférable de sous-jouer, de trouver la place des éléments, sans se donner à fond. De toute manière, si tout se passe bien, on jouera autre chose que ce qui était prévu. Les préparations ne sont que des sécurités, des roues de secours en cas de faiblesse ou de panique. Le matériel électronique et informatique peut être capricieux ! Je fais donc des listes. Des listes de matériel à emporter au concert, des listes de programmes, de banques de sons, d'instruments qui serviront mon propos, des complémentaires par rapport aux musiciens avec qui je serai. Car l'important est de savoir pourquoi on fait les choses, quel propos l'on sert, à qui l'on s'adresse, avec qui l'on dialogue, et ce qu'on a à raconter.
Un jour le compositeur Jacques Rebotier, que j'apprécie énormément, me proposa d'écrire pour moi un solo avec cinquante représentations garanties. Comme je m'inquiétais de devoir rejouer chaque fois la même chose, il me le confirma et je dus décliner l'offre alléchante. Refaire plusieurs fois le même tour m'est insupportable. Enfant, je m'exerçais à l'illusionnisme, m'imposant des heures de manipulation devant le grand miroir Napoléon III du salon, mais il était recommandé de ne jamais recommencer un tour !
Depuis quelques jours j'apprends à me servir de The Pipe, un étrange synthétiseur buccal et vocal russe imaginé par Vlad Kreimer et construit par Soma dont je possède déjà le Lyra-8. J'ai lu le mode d'emploi en amont, puis j'ai réalisé une première approche, j'ai repris le mode d'emploi avec l'instrument, et maintenant je cherche à l'utiliser selon mes goûts musicaux qui sont souvent très différents de ceux du constructeur ou des autres interprètes. Je répète. Je fourbis mes armes, comme disait Bernard Vitet. Je travaille. Drôle de concept que le travail pour un artiste ! J'ai l'impression d'être toujours en vacances sans jamais ne m'arrêter de travailler. Mais jamais, au grand jamais, je ne déflore un enregistrement ou une représentation publique, en me mettant dans l'état second où je serai alors. Je ne fais que des gammes. Des sortes de gammes. Des exercices d'éducation physique. Des vocalises. Et puis je rêve. Je rêve beaucoup.

jeudi 1 août 2019

Mémoire d'un trou


Molo molo, Tu Tu, Boum, Chut, Tic Tac Tic Toc, Sosto Poco Toto Dolco, Chut, Molo, Auto, Poto a Roto, Copo. J’ignorais que Michel Magne avait édité des sérigraphies de ses partitions. Pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de Mémoire d’un trou figurant sur le disque musique tachiste qui a marqué mon enfance et laissé son empreinte sur mon travail. L’exemplaire du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne porte le numéro 28/100. Ce que Magne a intitulé Musique visuelle ressemble à une partition shadok. J’imagine que, laissée à la libre interprétation d’improvisateurs, cette partition en rouge et noir pourrait générer quantité d’œuvres hirsutes, très différentes de la Mémoire d’un trou dont je me souviens encore parfaitement.


En 1959 chaque pièce de l'album de musique tachiste de Magne était remarquablement illustrée par Sempé.

vendredi 26 juillet 2019

Birgé & Lemêtre à Château Perché


Sur la route des vacances je retrouverai Sylvain Lemêtre demain soir samedi à Château Perché entre 23h et 1h du matin. L'an passé j'avais déjà été programmé dans ce festival incroyable avec la platiniste Amandine Casadamont pour un set de trois heures non-stop. Chaque année les organisateurs choisissent un nouveau château entouré d'un somptueux parc de verdure. Se promener au milieu des onze scènes fait penser à une balade dans Blade Runner au Pays des Merveilles. Pendant quatre jours dix mille festivaliers y évoluent maquillés, déguisés, perchés, souriant et dansant.
Cette fois-ci le festival se tient au Château de Balaine à Villeneuve-sur-Allier, le plus vieil arboretum de France (déjà 200 ans), classé Jardin remarquable et Monument historique avec 3500 espèces et variétés de plantes. Presque tous les billets sont partis il y a six mois dès la semaine de mise en vente. Après Déferlante d'insectes et Les toges éphémères du paradis des deux premiers jours le thème de samedi est Et la luciole fut. C'est dire si la programmation électro sera lumineuse.
Parmi les 250 autres artistes, Sylvain et moi sommes humoristiquement signalés dans la catégorie "Je n'aime pas la techno" sous le Dôme Blanc consacré à l'expérimental, à l'ambient et au chill out ! Les organisateurs ne sont pas seulement éco-responsables comme on peut le lire sur leur site web, ils ont aussi un humour très à propos. Mon camarade percussionniste s'éclatera pourtant en fignolant des transes rythmiques tandis que je composerai des strates de matières mélodiques et harmoniques. Il aura le même ensemble de percussions que celui qu'il a utilisé pour l'album Chifoumi que nous avons enregistré avec le saxophoniste Sylvain Rifflet. De mon côté je serai majoritairement au clavier, mais j'emporte aussi mes Lyra-8 russe, Tenori-on japonais, Eventide H3000 et Roli américains, plus quantité d'instruments à vent d'un peu partout.
J'espérais recevoir à temps The Pipe commandée en Russie, mais l'objet est bloqué en douane depuis dix jours sans qu'on m'en avertisse. Il est probable que cet instrument électronique ressemble à une arme de Starship Troopers ou à une pipe destinée à une nouvelle drogue. La musique en est une pour moi en effet... Si je n'avais pas appelé Chronopost (filiale de la Poste et du groupe TAT) de mon chef, il serait reparti à Moscou. Décidément la poste est égale à elle-même !
Le lendemain matin je prendrai la route pour le sud, histoire de dire bonjour aux copains et copines qui ne montent pas si souvent à Paris, et à t(h)erme de se baigner en Méditerranée ! J'espère que d'ici là mon petit orteil aura retrouvé sa mobilité... En notre absence, Eric et Juliette s'occupent d'arroser les chats et câliner le jardin. Nous remonterons assez vite avant notre départ pour la Transylvanie, mais ça c'est une autre histoire ! D'ici là j'aurais récupéré ma Pipe, espérant en jouer en territoire roumain...

jeudi 25 juillet 2019

1, 2, 3, nous irons au bois


Tandis que je prépare mes prochains voyages vers Château Perché, le sud et la Transylvanie, j'écoute quelques jolis disques qui ne sortiront qu'à la rentrée. Serais-je d'humeur champêtre ? Comme il fait beau je mets leurs pochettes en situation comme j'aime les photographier de temps en temps plutôt que de les reproduire simplement.
Il semble que les quatre Toulousains de Pulcinella aient flashé sur un vieil orgue Elka à boutons d'accordéon au point que tous leurs morceaux aient été construits autour de cet instrument vintage aux possibilités très variées. Ça sautille, Ça s'amuse, Ça fait semblant et Ça marche. Le saxophoniste Ferdinand Doumerc, l'accordéoniste Florian Demonsant, le contrebassiste Jean-Marc Serpin et le batteur Pierre Pollet construisent des univers colorés rappelant les groupes pop inventifs français des années 70...


S'inspirant du Western, le flûtiste Jî Drû propose un jazz moderne très tendre où la voix est prépondérante. Pour ces évocations lyriques il s'est entouré d'Armel Dupas au piano Rhodes, Mathieu Penot à la batterie, Sandra Nkaké aux textures (?) et qui chante comme lui. Rien d'étonnant à ce que le saxophoniste alto Thomas de Pourquery soit invité, car l'on reconnaît le timbre blanc feutré des chansons de Supersonic. Là encore il y a de la pop dans l'air, planante et charmante.


Un orgue vintage pour les uns, le western pour les autres... De plus en plus de disques s'axent autour d'un thème, un prétexte canalisant l'imagination débordante des artistes ou l'offre exubérante des importations planétaires qui voyagent sans bouger de chez elles. Pour son nouvel album, Sylvain Rifflet, déjà influencé par la musique répétitive qu'on appelle aujourd'hui minimaliste, s'inspire de la musique médiévale des Troubadours qu'il marie à ses improvisations jazz. Fidèle au poste, Benjamin Flament rythme sobrement ces modalités tandis que le trompettiste finlandais Verneri Pohjola répond au saxophoniste ténor ou aux clarinettes de Rifflet. Celui-ci a bricolé un système pour contrôler au pied le bourdon, que ce soit à l'harmonium ou à la shruti box, version simplifiée de l'instrument à soufflet. La fiction équestre du compositeur se réfère ainsi à des troubadours des XIIe et XIIe siècles, d'Italie, du Limousin ou du Quercy. Les sabots de sa monture frappent la terre occitane asséchée par le soleil, les voix du passé sont inscrites sur ces chemins ou frisent le long des cours d'eau, mais les paons ne font la roue que si personne ne les regarde...

→ Pulcinella, Ça, cd BMC, dist. Socadisc, sortie le 20 septembre 2019
→ Jî Drû, Western, cd Label Bleu, dist. L'autre distribution, sortie le 18 octobre 2019
→ Sylvain Rifflet, Troubadours, cd sans que le label soit spécifié, sortie le 20 septembre 2019

mardi 23 juillet 2019

Tradition des orchestres libres


Ce genre de titre est réversible. J'aurais pu écrire "Liberté des orchestres assumant la tradition". Mais qu'est-ce que la liberté si ce n'est un fantôme ? Et la tradition n'est créative que dans la mesure où elle se renouvelle sans cesse... Pour ces deux disques j'ai d'abord pensé à la Free Music qui prend ses sources au free jazz qui lui-même creuse sa terre dans le blues, les rythmes balkaniques, antillais, etc., avec un sens de la fête qui se vit à nombreux. Que ce soit le Subtropic Arkestra de Goran Kajfeš ou Abraham.Inc qui réunit le clarinettiste David Krakauer, le trombone Fred Wesley et le claviériste Socalled, cela commence chaque fois par une approche pop plutôt gentille et retenue pour glisser progressivement vers des rubati crêpus où chacun met la main à la pâte. Et cela sonne grand.
Bien que le nom du premier fasse référence à l'orchestre mythique de Sun Ra, le trompettiste suédois d'origine croate Goran Kajfeš et ses neuf musiciens scandinaves vont chercher l'inspiration dans une Afrique rêvée, covers de Hailu Mergia & The Walias ou de l'Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, mais aussi chez Bernard Fèvre (Cosmos 2043), US69 (Mustard Family) ou Panda Bear (Animal Collective)... Les tourneries étourdissent, les cuivres se déchaînent, la pop vire au jazz, le jazz à l'exotica, l'exotica au free jazz...
Le second supporte des parties vocales des trois leaders hautes en couleurs et en accents toniques, melting pot dansant où se fondent klezmer, funk, electro et d'autres inspirations que les États Unis ont su s'approprier avec talent. Ils sont accompagnés par toute une bande de joyeux drilles à vent, percussion, cordes électriques ou vocales. Les samples et le rap se sont infiltrés partout, redonnant à ces mécaniques électroniques ou slameuses le swing propre au jazz, rappelant les grands rassemblements discographiques tels Back On The Block de Quincy Jones ou les Attica Blues d'Archie Shepp.
Ces musiciens fuient-ils la morosité cynique de nos sociétés prétendument démocratiques en adoptant des cultures lointaines ou l'encyclopédisme est-il une manière de résister à un protectionnisme absurde qui n'empêchera pas les grandes migrations politiques et climatiques ? Si l'on a heureusement laissé derrière soi la world music qui empilait arbitrairement les virtuosités en perdant les racines de chacun, il est certain que lorsque la culture est au métissage, l'art se moque des frontières.

→ Goran Kajfeš Subtropic Arkestra, The Reason Why Vol.3, Cristal Records, dist. Sony Music Entertainment, sortie le 30 août 2019
→ Abraham.Inc, Together We Stand, Label Bleu, dist. L'autre distribution, sortie le 20 septembre 2019

vendredi 19 juillet 2019

La bulle joyeuse de Théo Girard


En 1975 mon premier album et seul véritable succès discographique (!), réalisé avec Francis Gorgé sur mon label GRRR (aperçu en fond sous le CD de Théo Girard), portait le titre Défense de. Or avec ses quatre morceaux il formait la phrase "Défense de... crever / la bulle opprimante, / le réveil / pourrait être brutal". Quarante cinq ans plus tard , le contrebassiste Théo Girard sort Bulle, son second album, cette fois en quartet après le trio de 30YearsFrom que j'avais salué ici-même, mais sa bulle est nettement plus joyeuse. Ce n'est pourtant pas un signe des temps ! À croire qu'en période révolutionnaire on aurait besoin de mettre en garde contre un possible retour de la réaction, mais lors des dérives dictatoriales et régressives le ton devrait être aux heureuses utopies...

La franche rythmique du batteur anglais Sebastien Rochford, qu'elle soit martiale ou aérienne, permet aux deux vents solidaires de s'épanouir mélodiquement. Le jeune saxophoniste alto Basile Naudet qui vient se joindre au trio initial et le trompettiste Antoine Berjeaut s'adonnent à un lyrisme que l'on retrouve souvent dans les compositions initiées par des bassistes. Tout ce que j'avais écrit la fois précédente vaut pour ce nouvel opus. L'écriture rigoureuse n'empêche pas les solistes d'improviser et de faire glisser ce jazz dansant vers des paysages de liberté qui se font rares dans le réel, mais hantent heureusement toujours les espérances des créateurs.

→ Théo Girard Quartet, Bulle, Discobole Records, dist. Differ-Ant, sortie le 23 août 2019

jeudi 18 juillet 2019

Baroque Jazz Trio


Baroque Jazz Trio, son nom aurait du me mettre la puce à l'oreille. Encore eut-il fallu que je l'entende, ce nom ! Car en 1970 j'étais plongé dans le rock que je venais de découvrir grâce à Frank Zappa, Captain Beefheart, Pink Floyd et Soft Machine. Un an plus tôt j'avais bien eu la révélation du free jazz au Festival d'Amougies, mais de là à acheter un disque de jazz français il y avait encore loin, du moins quelques mois qui me séparaient du No, no, but it may be du Unit à Châteauvallon. Le Souffle Continu réitère ses œuvres de salut public, soit la réédition de vinyles méconnus ou disparus, en l'occurrence deux vinyles, un 33 tours 30 cm et un 45 tours 17 cm du trio formé par le percussionniste Philippe Combelle, le claveciniste Georges Alexandre (dit Georges Rabol) et le violoncelliste Jean-Charles Capon, et paru initialement sur Saravah, le label de Pierre Barouh.


Dès le premier morceau du 30 centimètres, se fait sentir l'influence de l'Inde que j'avais découverte grâce aux Beatles (j'avais un petit faible pour George Harrison qui s'était mis au sitar et avec qui j'aurai la chance de jouer en 1971) et aux Rolling Stones (leur album, dit "expérimental", Their Satanic Majesties Request est mon préféré). Le rock convient bien à la raideur du clavecin (instrument sans nuances et donc d'une rare franchise, comme par exemple dans le sublime concerto de de Falla) et je connaissais le talent de Capon pour l'avoir entendu sur la Lettre à Monsieur le Chef de gare de Latour-de-Carol de Brigitte Fontaine parue la même année. J'avais croisé Georges Rabol dans le magasin où j'achetais mes synthétiseurs, mais je ne connaissais pas sa musique. Quant à Philippe Combelle, j'avais surtout entendu parler de son père, Alix, par mon camarade Bernard Vitet. Capon et Rabol ont hélas disparu, mais la musique pop inventive du trio leur survit pour notre épatement. Sur la seconde face il n'y a rien d'étonnant à retrouver le flûtiste Michel Roques qui avait déjà enregistré avec Capon. Ce BJT complète d'ailleurs parfaitement les deux vinyles récents déjà publiés par Le Souffle. Au "piano basse batterie", qui ne m'a jamais totalement emballé s'il ne faisait pas partie de ses instigateurs d'outre-atlantique, se substitue un "clavecin violoncelle percussion" qui s'en démarque, proche à la fois de la musique classique française, de la pop anglaise et des musiques traditionnelles extra-européennes. Il y a un petit côté Swinging London qui me plaît sans que je sache l'identifier exactement, mais il est certain que les rythmes binaires échappent à la caricature. Le 45 tours est légèrement plus free, que ce soit sur Orientasie de Capon ou sur le Largo de Haendel à qui ils font subir d'étranges outrages.
En tout cas si vous aimez la pop instrumentale, ces deux vinyles vous raviront. Ils représentent parfaitement cette époque où nous rêvions de construire un monde meilleur, que ce soit de paix et d'amour ou pour la révolution !

→ Baroque Jazz Trio, BJT, LP Le Souffle Continu, 20€
→ Baroque Jazz Trio, Orientasie / Largo, EP Le Souffle Continu, 9€
les deux, 26€

mercredi 17 juillet 2019

En souvenir de Johnny Clegg


Johnny Clegg était à peine plus jeune que moi. En 1993 nous avions passé beaucoup de temps ensemble lors du tournage de Idir & Johnny Clegg a capella pour la série Vis à Vis produite par Point du Jour à l'initiative de Patrice Barrat qui avait coréalisé mon film. Johnny Clegg était un homme généreux, plus fragile qu'il ne paraissait. Patrice Barrat aussi... Je republie l'article que j'avais écrit en septembre 2008. À l'époque du tournage il n'y avait ni Skype ni téléphone connecté. La saga Vis à Vis avait été un exploit. Le film se terminait de manière freudienne, les deux chanteurs jouant ensemble à des milliers de kilomètres de distance en hommage à leurs mamans.

IDIR & JOHNNY CLEGG A CAPELLA

Tout avait commencé par une étude de faisabilité. En 1993, Jean-Pierre Mabille me demande d'imaginer deux artistes qui se parleraient chacun aux deux bouts de la planète et qui communiqueraient par satellite en vidéo compressée pendant trois jours. C'est le protocole initié par les auteurs de la série Vis à Vis, Patrice Barrat et Kim Spencer. Se "rencontreront" ainsi un Israélien et un Palestinien, une adolescente des villes et une des champs, un syndicaliste allemand et un français, etc. Après remise de mes conclusions, Jean-Pierre me propose de réaliser l'émission alors que je n'ai plus filmé depuis vingt ans !
Je cherche deux musiciens qui me branchent et soient d'accord pour se prêter au jeu. J'approche du but lorsque Robert Charlebois me parle d'un guitariste qui joue sur son premier disque, un certain Frank Zappa. Je suis aux anges. Nous sommes début 1993, le compositeur mourra quelques mois plus tard ; France 3 refuse car ses responsables ne trouvent pas Zappa assez "commercial". No commercial potential ! Je suis catastrophé. Un ami producteur, ancien violoniste du Drame, Bruno Barré, me suggère le Kabyle Idir, un des initiateurs de la world music, auteur du tube Avava Inouva. Pour lui répondre, nous réussissons à convaincre le Zoulou blanc Johnny Clegg qui vit à Johannesburg, auteur d'un autre tube, Asimbonanga. Je trouve intéressant de faire se confronter deux artistes qui ont choisi la musique comme mode de résistance au pouvoir dominant, et ce aux deux extrémités opposées de l'Afrique.
Idir ne pouvant se rendre en Algérie sans risquer sa vie, j'irai tourner sans lui en Kabylie les petits sujets qu'il compte montrer au Sud-Africain (son village, le forgeron, le printemps berbère de 1980, sa mère à Alger...). Nous réussissons à passer au travers des tracasseries, barrages, interrogatoires, confiscation du matériel, etc., et je rentre à Paris monter les petits sujets avec Corinne Godeau avant de partir à Joburg filmer ceux de Clegg (le township d'Alexandra, son copain Dudu assassiné, la manifestation en hommage à Chris Hani, un dimanche à la maison...). Devant les manifestations racistes (Mandela n'est pas encore au pouvoir), je pète les plombs le premier jour lorsque mon assistant noir se fait ceinturer en franchissant la porte à tourniquet d'un grand hôtel. Plus tard, je saute en l'air lorsque je vois le revolver dans la ceinture du monteur blanc avec qui je continue la préparation, il m'explique qu'il ne s'en sépare jamais, dort avec sous l'oreiller et qu'il n'a jamais vu d'enfant noir jusque l'âge de vingt ans ! C'était cela l'apartheid. Pendant le tournage, le dirigeant de l'ANC Chris Hani sera assassiné.


J'ai beaucoup de mal à équilibrer les personnalités des deux artistes. Idir semble mépriser Clegg qui a l'air de planer complètement. Le premier était ingénieur agronome, le second est un universitaire qui parle et compose en zoulou. Au montage, je fais tout ce que je peux pour rendre son côté sympathique à Idir et son esprit à Clegg. Je pense que le Kabyle ne croit pas totalement à la sincérité du Zoulou blanc qui a été adopté par deux familles. Au moment où nous filmons, ses deux familles d'adoption sont opposées dans la guerre des taxis et les morts se comptent par dizaines. Johnny ne sait plus où il se trouve, si ce n'est dans cette colonie juive anglaise régie par des femmes qui l'ont fait se diriger vers la masculinité noire des guerriers zoulous. Le film tourne progressivement en un échange psychanalytique où les mères des deux musiciens occupent toute la place ! La dernière séquence montre Clegg danser zoulou en hommage à la maman d'Idir dans son salon de Johannesburg devant son poste de télé où le Kabyle, dans son pavillon du Val d'Oise, joue en hommage à la celle du Sud-Africain.
Avec la monteuse, nous réussissons à imposer le dépassement au delà du formatage de 52 minutes, les sous-titres plutôt que le voice over et quelques fantaisies que le sujet et notre regard exigent. Nous fignolons, calant nous-mêmes les sous-titres qui font partie intégrante de la réalisation. Sous-titres français pour Clegg dans la version française, anglais pour Idir dans la version internationale. Quelques mois après, lors de son passage à l'Olympia, Idir aura la gentillesse de me confier que le film relança sa carrière... J'aurais au moins été utile à quelque chose !
Après le succès de Idir et Johnny Clegg a capella, Jean-Pierre Mabille qui travaillait toujours à Point du Jour me demande de partir à Sarajavo pendant le siège. Après les tensions algériennes (je suis un des derniers à pouvoir y tourner à cette époque) et sud-africaines (il y avait déjà des snipers dans les townships), c'est la cerise sur le gâteau pour terminer 1993. Mais ça, c'est une autre histoire.


Nous nous étions revus à Paris, et il y a trois ans j'avais retrouvé un document précieux que j'avais monté d'après mes rushes et qui ne figure pas dans mon film. Johnny Clegg y construit un arc musical en allant couper un des bambous de son jardin à Johannesburg.

vendredi 14 juin 2019

Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer.


Chaque fois que je réécoute le premier disque de Jacques Thollot, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer., j'ai la vertigineuse impression de le découvrir comme si je ne l'avais jamais entendu ! Peut-être y a-t-il une raison à cela ? La réédition vinyle du disque de 1971 réalisée par Le Souffle Continu bénéficie d'un nouveau mastering particulièrement soigné. Le second morceau a même été stéréophonisé, la mono ayant toujours contrarié Thollot qui avait souhaité régler cette question à l'occasion d'une éventuelle réédition sur le label d'origine, Futura Records, dont Gérard Terronès était l'astucieux producteur. Le magnifique livret de 16 pages est orné d'une photographie inédite pleine page 30x30cm et qui d'autre que Jean Rochard, qui produisit les derniers albums du compositeur-batteur, pouvait rédiger le très beau texte qui l'accompagne ?!
Ces petits détails sont de taille, car Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer. est un véritable chef d'œuvre, un bijou d'intelligence et de sensibilité comme il en existe peu. J'ai beaucoup écrit sur Jacques Thollot, à l'occasion de son décès le 2 octobre 2014, lors du concert d'hommages à la Java en janvier 2015 où je jouai avec Fantazio et Antonin-Tri Hoang, pour la réédition de l'album Tenga Niña, l'inédit Thollot In Extenso également chez nato où figure le long entretien que Raymond Vurluz et moi eûmes avec lui fin 2002 pour le Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz.
Dans cet album magique Thollot ne joue pas seulement de la batterie, il empile les pianos, monte des bandes électroniques, convoque un violoncelle, toujours avec la poésie inouïe qui le caractérisait. Car quoi qu'il fasse, Jacques Thollot était avant tout un poète, jouant des fûts et des cymbales comme on compose des vers, des vers étranges comme ceux d'Henri Michaux qu'il adorait au point d'y trouver le titre de cet album assemblé lorsqu'il n'avait que 24 ans. S'il est considéré comme un musicien de jazz ou de free jazz, on ferait mieux d'évoquer l'OVNI ou l'objet difficile à ramasser dont parlait Cocteau, car sa manière de jouer ne ressemble à celle d'aucun de ses maîtres, Max Roach ou Kenny Clarke, Donald Byrd ou Eric Dolphy. Il faut aller fouiner du côté des impressionnistes français, de Jean Barraqué ou Terry Riley pour comprendre de quelles sphères vient sa musique. Mon camarade Bernard Vitet avait été un des premiers à repérer à la fois la richesse du gamin et sa fragilité lorsqu'il avait commencé avec les grands alors qu'il portait encore des culottes courtes. Dans cet album étonnant au sens fort du terme il joue avec lui-même, arpentant la dizaine d'années qu'il a derrière lui, se servant du re-recording avec une simplicité de virtuose. Or toutes les notes construisent une évidence, d'une liberté totale, celle d'un artiste dont tout qualificatif ne pourrait que le réduire, ayant seulement choisi la musique comme vecteur à son imagination... On se surprend à rêver devant cette cathédrale engloutie dont les tours émergent chaque fois qu'on le réécoute...

→ Jacques Thollot, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer., LP Le souffle Continu, 22€ (il reste peut-être quelques uns des 111 exemplaires transparents de l'édition limitée à 111 avec un dessin original signé de Stéfan Thanneur...)

mercredi 12 juin 2019

La voix de Loïs Le Van


Repérée sur le disque Murmures de Tom Bourgeois, la voix de Loïs Le Van est terriblement prenante, aussi envoûtante qu'aérienne. Pour l'album Vind, le chanteur est accompagné par la pianiste Sandrine Marchetti et le guitariste Paul Jarret. Tout n'y est que délicatesse. J'avais déjà cité Robert Wyatt en référence pour la tessiture et le timbre de Le Van, et la chanson Wind Song rappelle pas mal Yael Naïm. Après trois écoutes je n'ai toujours pas compris les paroles écrites par Laura Karst, mais les syllabes dessinent des nuages dont on se plaît à imaginer les figures. Quant au Vind, c'est effectivement un vent du nord, franchement scandinave. Je ne vais pas en écrire des tartines, mais cette musique douce et enveloppante accompagne aussi bien un petit-déjeuner en plein air qu'un dîner aux chandelles.

→ Loïs Le Van, Vind, cd Cristal Records, 13€, sortie le 30 août 2019
→ concert de sortie le 19 septembre au Studio L'Hermitage, Paris

vendredi 31 mai 2019

Quand la musique prend son temps


Quand la musique prend son temps. Le temps de goûter chaque note, chaque accord, le temps de préparer les oreilles à l’écoute. Lenteur et délicatesse. Jozef Dumoulin assura la première partie du quartet Slow avec la plus grande tendresse sans craindre les dissonances soudaines. Les murmures arpégés de l’intro identifient le silence (nous sommes dans celui du Studio de l'Ermitage) et l'impose au public. Une forêt de pédales est posée sur le coffre de son Fender Rhodes et forme carrelage à ses pieds. Le comédien Denis Lavant, rencontré avec Nicolas Clauss qui en avait fait son portrait mouvant, me demande comment on appelle cette musique ? Il s’est lui-même déjà produit avec le percussionniste Laurent Paris qu’on entendra en seconde partie. Si la question est banale, la réponse l’est tout autant. Expérimentale ? Electro ? Aujourd'hui les étiquettes valsent plus que jamais.


La musique du projet Slow est plus évidemment jazz, mais la lenteur des tempi lui donne une allure d’éternité. Il y a longtemps que je n’avais pas entendu un aussi beau timbre de trompette ou de bugle, le son rond de Yoann Loustalot me rappelant celui de mon camarade Bernard Vitet, a fortiori celui de Miles ! Ceux des trois autres sont aussi veloutés, Éric Surmenian en pizz ou à l’archet, Julien Touery frôlant les touches du piano, Laurent Paris variant ses timbres malgré une batterie réduite à une grosse caisse posée horizontalement sur pieds, une caisse claire et quelques cymbales. L’évidence des thèmes mélodiques est surprenante. À mon goût, j'aimerais juste un peu plus de grincements sur peau ou métal, Paris s'y entendant à merveille pour en varier les formes et les couleurs. ..


À l'entr'acte je croise le violoniste Lucien Alfonso qui organise ce vendredi soir la soirée du label Wopela sur la Péniche Anako. De 20h à minuit s'y succéderont Giuoco Piano, la Cosmologie de la Poire, Odeia (dont Elsa est la chanteuse) et Monsieur Lulu.

lundi 27 mai 2019

Azeotropes, collectif festif


Si Loris Binot en est le chef d'orchestre, Azeotropes est un collectif de musiciens capables de transmettre leur joie de vivre en jouant ensemble un mélange de ses compositions et improvisations. Fanfare grand luxe avec cordes, guitare et accordéon, cet orphéon mêle toutes les musiques qui ont passionné Binot depuis plus de trente ans, du rock au jazz en passant par les musiques contemporaines et le mode festif, tout en en proposant une relecture personnelle privilégiant le son d'ensemble tout en offrant aux solistes de belles plages d'eau turquoise. Il y a évidemment un petit côté zappien dans cette explosion de rythmes et de timbres, ce qui n'est pas fait pour me déplaire tant que ça prend la tangente ! Azeotropes en prend tant qu'on dirait une roue de vélo dont les rayons seraient passés de l'autre côté du pneu, autant dire un soleil ! Le disque commence par un pétage de piano préparé en bonne et due forme, mais très vite rejoint par le trompettiste Joseph Ramacci, l'altiste Antoine Arlot, le ténor Christophe Castel, le batteur Michel Deltruc, la violoniste alto Annabelle Dodane, le contrebassiste Louis-Michel Marion, la violoniste Madeleine Lefebvre, le guitariste Denis Jarosinski et l'accordéoniste Emilie Škrijelj. Loris Binot joue donc du piano ainsi que du Fender Rhodes et du Moog. Ce genre de projet sympathique fête bien le printemps en offrant aux petites fleurs d'ouvrir leurs corolles.

Azeotropes, cd CCAM
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