Jean-Jacques Birgé

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lundi 20 mai 2019

Continuum de Thurston Moore


Musique répétitive, drone, noise, arpèges, larsens, Thurston Moore, ex-Sonic Youth, a joué une pièce extrêmement prenante vendredi soir sur la scène du Silencio. Ce flux à rebondissements réclamait l'usage de pédales d'effets dont le guitariste préfère généralement se passer, et pour cause, car l'une d'elle tomba en rade à la fin du morceau, l'obligeant à improviser une coda inédite. Nous nous connaissons depuis trente ans, mais nous ne nous étions jamais rencontrés. Il y a exactement 20 ans Thurston avait enregistré un remix d'Un Drame Musical Instantané que l'on peut écouter sur drame.org. Il l'avait appelé 7/11, du nom d'une chaîne de commerces de proximité américains ouverts de 7h à 23h, probablement pratique lorsqu'on est musicien !
Comme nous discutions à bâtons rompus après son concert, Thurston me dit qu'il n'a pas reconnu ce qu'il avait composé sur le disque de remix qui accompagne parfois le vinyle de L'homme à la caméra... Par acquis de conscience je compare le CDR qu'il m'avait envoyé avec le disque transparent qu'a pressé DDD. Horreur et honte de ma part, ce n'est pas la pièce de Thurston ! J'avertis aussitôt Xavier Ehretsmann qui me dit qu'on trouvera une solution, le nom de Thurston n'apparaissant que sur un sticker. Je me fais un devoir de rectifier partout la mauvaise information, renvoyant les curieux au seul endroit où l'on peut écouter 7/11, le site du label GRRR...
Vous pouvez croiser Thurston Moore ce soir lundi à 18h30 au Souffle Continu où, avec Brunehilde Ferrari, Eva Prinz et Catherine Marcangeli, il signera le livre Complete Works de Luc Ferrari dont j'ai parlé ici aussi et j'apprends à l'instant qu'il jouera un petit morceau !

mercredi 15 mai 2019

Bientôt la révolte des carrés


À peine Questions publié la semaine dernière sur le site drame.org, trio composé d'Élise Dabrowski (contrebasse, voix), Mathias Lévy (violon) et moi-même, s'annonce déjà un nouvel opus sur le label GRRR, toujours en écoute et téléchargement gratuits. Mixé, enluminé graphiquement, quelques jours après leur enregistrement, directement du producteur au consommateur, c'est ce qu'on appelle un circuit court !
Donc cette fois-ci je fais front avec le guitariste Hasse Poulsen et le percussionniste Wassim Halal. La photo est d'Elsa. Je n'ai pas forcément eu une bonne idée de leur proposer une suite improvisée de portraits de révolutionnaires. Alors que les précédents thèmes permettaient une interprétation très large, ce sujet réduisait au contraire nos imaginations à des caricatures, vue du ciel certes, de l'imaginaire collectif. Nous avons relevé le défi brillamment, mais ce fut beaucoup plus difficile, même si l'ambiance de franche camaraderie était bien là comme à chacune des ces expériences/laboratoires où les musiciens n'ont jusque là jamais joué ensemble pour la plupart. Je rappelle que mon propos est de jouer pour se rencontrer au lieu de se rencontrer pour jouer ! Hasse était arrivé sur son lourd vélo danois chargé de son ampli Marshall à l'avant et de ses trois guitares sur le dos. Wassim avait voyagé en bus avec daf, bendir et darbouka, et je lui ai prêté un tara acquis il y a bien longtemps dans le souk de Marrakech. Nous avons donc enchaîné, ce qui n'est pas si grave tant nombre d'entre eux ont fini assassinés, Ho Chi Minh, Rosa Luxemburg, Malcolm X, Julian Assange, Maximilien Robespierre, Toussaint Louverture, Mahatma Gandhi, Thomas Sankara, Louise Michel, Angela Davis, Spartacus, Geronimo... Hasse avait composé le matin-même une chanson, It Is Always The First Time, qui avait trait aussi bien à notre sujet et à la vie qu'à l'improvisation en général. J'ai un peu de travail de montage et de mixage avant publication, mais ce nouvel album devrait vous arriver avant la fin du mois.
Je dois d'abord terminer le traitement des fichiers d'une application pour tablette sur l'apnée du sommeil chez les enfants. Quelques démarches domestiques occupent également mon temps, sans compter les trois heures quotidiennes consacrées au blog et mes activités politiques tous azimuts qui ces derniers jours m'ont terriblement accaparé. Mais c'est chaque fois pour la bonne cause...

→ Birgé Dabrowski Lévy, Questions, GRRR, 139 minutes sur drame.org
→ Birgé Poulsen Halal, La révolte des carrés, GRRR, à paraître prochainement

vendredi 10 mai 2019

Questions de Birgé, Dabrowski et Lévy


Voilà, comme promis, le nouvel album est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org, et c'est le 77ème ! Questions regroupe 12 compositions instantanées enregistrées en trio avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy. Élise joue de la contrebasse et elle chante sur presque tous les morceaux, idem au violon pour Mathias, sauf que sur C'est pour quand ? il m'a emprunté mon sax alto et mon venova, mais comme j'en profite pour l'harmoniser avec le H3000 son Ayler tourne au Kirk ! De mon côté j'enchaîne comme d'habitude quantité d'instruments que je choisis en fonction du récit à construire : claviers, synthétiseur, field recording, guimbardes, baudruche, flûtes, frein (c'est la contrebasse à tension variable construite par Bernard Vitet), radiophonie (plunderphoniocs pour les anglo-saxons), groowah et toulouhou (c'est le nom que leur donne Dan Moi), chimes, trompette à anche, Tenori-on, etc. Tirant à tour de rôle les cartes des Oblique Strategies inventées par Brian Eno et Peter Schmidt, nous avons imaginé Dans l’œuvre et hors d’œuvre, Dans quel ordre faites-vous les choses ?, À quoi pensez-vous juste à l’instant ?, Utilisez une couleur impossible, Essayez de faire semblant, Un bout seulement - pas tout, Avons-nous besoin de trous ?, Les mots nécessitent-ils de changer ?, Débarrassez-vous des ambiguïtés et convertissez-les en détails, Accumulation, Écoutez la voix douce...
Si le début peut sembler très free, progressivement se fait sentir l'influence des musiques populaires comme la pop, le jazz, le trad... En fin de séance les pièces s'allongent. Si nous pressions un CD, ce serait un double album avec ses 2h19. Pour l'instant, Questions est en libre accès sous format mp3, mais j'imagine que bientôt on le trouvera en AIFF sur Bandcamp. Trente-deux albums du label GRRR y sont déjà accessibles.
J'ai adoré l'ambiance de notre session. J'attends les retours de mes deux camarades pour d'éventuelles corrections, mais l'album est dores et déjà accessible dans une mouture très avancée. Pour l'instant ils sont dans l'ordre où nous les avons joués, mais est très facile de remplacer ou déplacer un fichier. Après les trois premiers nous avons fait une petite pause déjeuner. J'avais préparé des rillettes de saumon (je mixe le poisson cuit avec de la crème fraîche, du yaourt, du citron et des épices), des rillettes d'agneau de l'île d'Yeu au thym citron et du caviar d'aubergine aux grains de coriandre, accompagnés de gousses d'ail noir que je prépare moi-même, mais au garage à cause de son parfum capiteux ! Mathias préférait le café tandis qu'Élise et moi avions opté pour un Tamaryokucha, un thé vert qui ne doit infuser que 40 secondes à 70°. Je pense que ce qu'on ingère influe aussi sur ce qu'on produit !

J'ai oublié de préciser que j'ai choisi ce point d'interrogation parce qu'il me rappelait à la fois le nez rouge de l'affiche de Yoyo (film de Pierre Étaix), le Taijitu (yin et yang sont dans un bateau, etc.) et le corps (pour parties ou dans le mouvement) !

jeudi 9 mai 2019

Avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy


Je suis éreinté des yeux à force de scruter l'écran, des index parce que je tape à deux doigts, du ciboulot à force de concentration parce que j'ai commencé à 6 heures du matin et qu'il était 16h lorsque j'ai terminé. Qu'est-ce que je fabrique et qu'est-ce qui m'excite à ce point que je m'accroche à mes nouvelles machines comme un junkie à sa seringue ?
Tout a commencé hier matin. La contrebassiste et chanteuse Élise Dabrowski et le violoniste Mathias Lévy sont arrivés de bonne heure pour enregistrer un album en trio dans la journée. On papotait tellement que je me suis demandé si on aurait le temps de jouer. Et puis on a enchaîné 12 morceaux de plus de deux heures en tout, avant de se quitter en se promettant qu'il fallait qu'on se revoit bientôt. Ces séances que j'organise sont basées sur la passion de notre métier ou sur le métier que nous avons choisi et qui se confond avec notre passion. D'habitude les musiciens se rencontrent pour jouer, or depuis Urgent Meeting et Opération Blow Up en 1991-92 j'ai compris qu'il fallait que nous enregistrions ensemble pour nous rencontrer. Je fais en sorte que nous soyons le plus confortablement installés possible. Je prépare toujours le studio la veille, plaçant les micros, les casques, les espaces de chacun/e, mes propres instruments, le Mac Mini qui tient lieu d'enregistreur et le MacBook sur lequel je joue via mon nouveau clavier adapté aux applis de Native Instruments et aux plug-ins Eventide et GRM Tools, etc. Je prévois aussi de provisions de bouche lorsque je n'ai pas le temps de cuisiner. Il ne faut pas que j'oublie l'appareil-photo, car il est nécessaire de laisser une trace visuelle de notre aventure.
La journée de mardi s'est donc passée comme sur des roulettes. Nous étions ravis tant de la musique que de l'expérience, déconnectée des habitudes professionnelles et des nécessités alimentaires. La seule consigne était d'improviser le plus librement, sans aucun interdit ni préjugé. Cela signifie qu'il est autorisé de jouer en do majeur ou de tenir un rythme soutenu, ce que trop d'improvisateurs de free music s'interdisent, ce qui a le don de m'ennuyer plus que n'importe quoi. L'improvisation n'est pas un genre. C'est juste une manière de raccourcir le temps entre la composition et l'interprétation. Je rabâche, mais j'ai des lecteurs/trices qui prennent ce blog en route et qui ne sont pas coltinés les 4000 articles que j'ai pondus depuis 14 ans ! Nous nous sommes donc amusés comme des fous. Mathias Lévy a même joué du sax alto et du venova, c'est un soprano en ut en plastique, qu'il m'a empruntés, tout comme il a désossé mon archet de violon pour le glisser sous les cordes du sien. Élise Dabrowski a pioché dans les dictionnaires alignés derrière elle pour trouver les mots, découvrant l'analogique. J'ai reconnu du français, de l'anglais et de l'allemand. Les autres langues étaient peut-être inventées ? Nous n'avons rien réécouté le soir-même, préférant continuer à refaire le monde en nous interrogeant sur les absurdités de celui de la musique.
Mais le lendemain matin, c'est-à-dire hier, j'ai peaufiné le mixage des 139 minutes qu'on avait mises dans la boîte. Je fais peu de corrections. C'est aux musiciens de contrôler leur son en jouant, mais parfois quelques petits rééquilibrages s'imposent parce que nous jouons aux casques et qu'ils ne sont pas hermétiques. Le secret est de bien placer les micros. J'avais installé trois Shoeps (voix d'Élise, contrebasse, violon) et un Shure de proximité pour tous mes bidules. Mathias avait besoin d'un Neumann en plus pour se servir de temps en temps de son violon comme d'un cymbalum en frappant les cordes dans lesquelles il glisse des petits machins. J'ai nettoyé les deux ou trois pains dans la micro, soigné techniquement les débuts et les fins et masterisé l'ensemble. La nuit précédente j'avais déjà préparé la pochette un gros ? rouge suggéré par Élise comme j'avais proposé le titre Questions. Les thèmes des morceaux étaient donnés par le jeu des Oblique Strategies que j'utilise aussi en concert. Nous avons tiré les cartes à tour de rôle. En concert je demande au public de s'en charger ! Pour terminer j'ai répertorié l'instrumentation et le minutage pour chaque pièce, et j'ai francisé les titres en les rendant un peu plus sexy. L'album virtuel sera donc bientôt en ligne, gratuit en écoute et téléchargement comme 76 autres dont on peut aussi profiter en aléatoire sur la radio qui en page d'accueil de drame.org !
Cela tombe bien, parce que je remets ça lundi prochain avec le guitariste Hasse Poulsen et le percussionniste Wassim Halal pour des portraits de révolutionnaires dont nous ne savons encore rien ni les uns ni les autres... À part cela, j'aimerais bien savoir pourquoi le clavier de mon nouveau portable rajoute des caractères un peu partout sans que je le lui demande. Peut-être y a-t-il un réglage à faire dans les préférences ? Mais là, c'est bon, je rends mon tablier. Terminer un album le lendemain de son enregistrement fait de moi le Lucky Luke de la production discographique. En plus il a fallu pondre ce 4146e article du blog pour relater toute cette salade !

mardi 7 mai 2019

Le chaos technique de Franck Vigroux


Franck Vigroux est un caméléon qui joue des nuances de gris en prenant la couleur de la muraille. Pour parvenir à ses faims, il a choisi la musique comme médium à en faire tourner les tables de mixage sur elles-mêmes, provoquant un maelström de bruits assourdissants qui lorgnent sur le drone, sorte de rouleau compresseur n'autorisant aucune contradiction. La dialectique est absente. C'est fort et brutal. Il flotte une odeur de fauve, des mâles sans aucun doute. L'électronique y est animal, bête du Gévaudan des temps modernes. La matière sonore est bien matière, des murmures, des bruits de surface, de lourdes percussions se mêlant aux sons se synthèse. Mais je n'ai rien vu à Hiroshima. Les pochettes des deux vinyles ne livrant aucune information, j'ai volé vers son site que j'ai épluché avec un économe pour creuser sous la peau. L'écorché est sombre, lugubre, cosmique, orageux. J'ai regardé les pixels d'Antoine Schmitt et les corps de Kurt d'Haeseleer, les performances de Vigroux lui-même. Partout règne le chaos, mais un chaos organisé, dressé, une ligne directe comme le faisceau d'un laser, un torrent de lames. J'imaginais la mort autrement, plus complexe, plus sensuelle, mais nous n'avons pas tous la même approche. Alors je me suis laissé porter par cette rage intérieure et quand tout s'est tu j'ai rêvé d'un chant de fleurs...

→ Franck Vigroux, Rapport sur le désordre, LP D'autres Cordes
→ Franck Vigroux, Théorème, LP D'autres Cordes

lundi 29 avril 2019

Un coffret hautement radioactif


Fan des films de Joe Dante, j'avais adoré Matinée (en français Panic sur Florida Beach) et ri des exercices absurdes imposés aux écoliers au moment de la crise des missiles de Cuba en 1962. Je pensais que le cinéaste les avait ironiquement imaginés, or à l'écoute de la centaine de chansons de l'époque traitant de la peur de la bombe atomique ou de la fascination qu'elle provoque, ainsi que des annonces radiophoniques de la protection civile, nous comprenons que cette psychose était générale. En France mes parents répétaient d'ailleurs qu'ils n'auraient jamais dû faire d'enfants avec cette menace planant au-dessus de nos têtes ! Le signe de la paix date de cette période, créé par Gerald Holtom à la demande de Bertrand Russell. Cette obsession est probablement à l'origine de mon adhésion aux Citoyens du Monde lorsque j'avais 12 ans.


En quête de choses bizarres et méconnues, j'ai donc dégotté les 5 CD d'Atomic Platters - Cold War Music From The Golden Age Of Homeland Security publiés en 2005 par Conelrad et Bear Family Records. Ils sont accompagnés d'un DVD comportant 9 courts métrages des années 50, anti-communisme forcément primaire à la clef, ainsi qu'un livret de 300 pages illustré de photos de la Guerre froide et rempli d'informations ahurissantes ! Le quartet de Slim Gaillard joue Atomic Cocktail, Doris Day chante Tic, Tic, Tic, Bo Didley joue Mr. Khruschev, le Golden Gate Quartet chante Atomic and Evil, Dexter Gordon joue Bikini... Les titres souvent rock 'n roll ou country & western s'appellent Get That Communist Joe, Atomic Nightmare, Radioactive Mama, I'm Gonna Dig Myself A Hole, They Locked God Outside The Iron Curtain, A Mushroom Cloud, Fifty Megatons, Uranium Rock, The Commies Are Coming, The Senator McCarthy Blues, Death Of Joe Stalin (Good Riddance), etc. Certes il manque Oh Lord Don't Let Them Drop That Atomic Bomb On Me de Charlie Mingus, mais c'est un festival de trucs plus délirants les uns que les autres, y compris les messages lus par Groucho Marx, Pat Boone, Johnny Cash, Boris Karlov, Bob Hope, Bing Crosby et quantité d'autres, plus deux pièces inédites de 1961 pour vous foutre la trouille, If The Bomb Falls et The Complacent Americans.


Sur le site Atomic Platters réalisé entre 1999 et 2005, Bill Geerharts livre nombreuses informations relatives à la Guerre froide et ce qu'elle a engendré aux États Unis, des pistes vers d'autres albums et d'autres films par exemple, ou pléthore de classements pour les titres du coffret. Bon j'y retourne, parce que c'est presqu'aussi drôle que Ninotchka de Lubitsch !

jeudi 25 avril 2019

Luc Ferrari : Complete Works


Nous pourrions regretter que le pavé de 400 pages sur le compositeur Luc Ferrari ne paraisse qu'en anglais ! Dans les films j'aime que les protagonistes s'expriment dans leur langue maternelle, quitte à avoir recours aux sous-titres. Entendre des soldats romains parler autrement qu'en latin m'a toujours paru étrange. Et Ferrari ne mâche pas ses mots, joue avec et ne pratique pas celle qu'on dit de bois. En fait, Complete Works vient compléter les Écrits (1951-2005) parus en français aux Presses du réel il y a deux ans sous le titre Musiques dans les spasmes (voir article) et dirigés par Brunhild Ferrari et Jérôme Hansen. Ainsi les textes de l'ouvrage américain peuvent s'y lire dans leur langue originale. Outre une chronologie (non exhaustive) des œuvres, l'intérêt de celui qui vient de paraître chez Ecstatic Peace Library vient des illustrations pleine page, de son grand format et de la qualité de la mise en pages. Il est probable que Thurston Moore n'est pas étranger à l'affaire, car il cosigne cette édition américaine avec sa compagne Eva Prinz, la traductrice Catherine Marcangeli et Brunhild Ferrari. Ce n'est pas si étonnant de la part du guitariste de Sonic Youth, collectionneur toujours à l'affût de voix personnelles. Avec la reproduction de la préface de Jim O'Rourke, la postface de David Grubbs et le commentaire de John Zorn en quatrième de couverture, cet ouvrage offre une couverture planétaire, hélas post mortem, au plus indépendant de tous les compositeurs français de son époque (en tout cas celui dont je me sens le plus proche), expérimentateur tous terrains, passionné autant par la musique électronique que concrète, s'essayant de manière très personnelle et réussie au théâtre musical, à l'improvisation dirigée, à la promenade sonore, à diverses formes orchestrales ou radiophoniques... Il était l'héritier direct de Schaeffer, Varèse et Cage, en ce qu'il ne les imita jamais, mais en tira les leçons dont il avait besoin.
Bien que ne figurant pas dans cette publication, je suis fier d'avoir cosigné Comedia dell'Amore 224 en 1992, six minutes enregistrées avec lui (reportage et voix - Ferrari n'utilisait pas le terme "field recording") et mes deux camarades du Drame, Bernard Vitet (trompette, bugle, voix) et Francis Gorgé (guitare). J'y jouais du synthétiseur et en avais assuré le mixage. Nous lui avions demandé, comme à chacun des invités de notre Opération Blow Up, un dessin. Luc nous avait répondu avec une photocopie noir et blanc de L'Odalisque de François Boucher, femme à la pose ambiguë qu'il avait cosignée avec le peintre ! C'était son côté coquin, qui l'avait fait surnommer par Bernard, également pour son élégance, "le Gainsbourg de la musique contemporaine"... Je me souviens aussi que c'est grâce à lui que j'avais rencontré Élise Caron et Michel Musseau qui avaient interprété nombreuses de ses œuvres dans les années 80. Quant à Thurston Moore qui, avec Brunhild Ferrari, dédicacera Complete Works le 20 mai au Souffle Continu (c'est là que j'ai acheté les deux livres, réciproquement 22€... et 52€, aïe !), il épata tous les journalistes présents à l'Olympia quand en sortie de scène du concert de Sonic Youth il leur posa comme première question : "Est que Un Drame Musical Instantané, ça existe toujours ?" Hélas, depuis 2008, la réponse est négative, mais je suis heureusement bien vivant et continue à produire toujours plus de musique que d'articles !

vendredi 19 avril 2019

Musique Brut Collection : Adolf Wölfli par Graeme Revell


C'est évidemment toujours par hasard que se font les découvertes, sérendipité appliquée à ma veille expérimentale que dessinent mes pérégrinations sur le Net et IRL (In Real Life), hasard tout de même guidé par la Méthode et ses tangentes. L'album Musique Brut Collection signé Graeme Revell est un objet à part. Certains ou certaines me diront évidemment qu'ils connaissent ce disque par cœur, mais pour moi c'est une surprise ! Il se compose de deux parties distinctes, mais néanmoins cousines, The Insect Musicians et Necropolis, Amphibians & Reptiles. Les dix premiers titres sont des œuvres de ce compositeur néo-zélandais de musiques de blockbusters qui a trituré ici exclusivement des sons d'insectes qu'il a enregistrés ou dont il a acquis les droits en sillonnant la planète en 1984 et 1985 et qu'il a retravaillés l'année suivante sur un synthétiseur Fairlight dans l'esprit de ce que suggère le Traité des objets musicaux de Pierre Schaeffer. Le résultat sonne comme une exotica électronique très mélodique, aussi étonnante et originale que lorsque les impressionnistes ou les minimalistes se sont inspirés des musiques du monde.


Les six dernières pièces sont des interprétations personnelles des musiques et partitions de l'artiste suisse d'art brut Adolf Wölfli. C'est tout aussi bizarre et passionnément hétérogène, mélange de bruits, d'ambiances, voix parlée en allemand, fanfare, piano mécanique, cloches, grandes orgues, chœurs, percussion, etc. Après plusieurs agressions sexuelles contre de très jeunes filles, Wölfli passa 35 ans enfermé dans l'asile d'aliénés de la Waldau près de Berne, pratiquement le foyer inaugural de l'art brut que découvrira Jean Dubuffet. Ce grand schizophrène fut probablement le modèle de Blaise Cendrars pour Moravagine, dessina quelques 1300 dessins et rédigea une biographie de 25000 pages. Sa musique est d'une incroyable modernité, du moins telle que l'interprète Revell qui lui trouve ou lui crée un cousinage évident avec ses propres expérimentations.

→ Graeme Revell, Musique Brut Collection, cd The Fine Line of Mute Records / Musique Brut

mercredi 17 avril 2019

Pianissimal


Bon je rabâche, mais je me sens toujours aussi incompétent pour évoquer les disques de pianistes. Déjà en solo c'est difficile, mais le trio piano-basse-batterie m'échappe le plus clair du temps. Peut-être est-ce le croisement du meuble bourgeois avec le swing du jazz que je n'assimile pas vraiment ? Pour les solos est-ce simplement parce que je conçois la musique d'abord comme un art d'équipe, le summum de la conversation où tout le monde parle en même temps tout en s'écoutant les uns les autres ? Il m'aura fallu aujourd'hui celui de Françoise Toullec pour que je me lance. Un hibou sur la corde rassemble des pièces conçues pour l'opus 102, un piano exceptionnel construit par Stephen Paulello, quatorze notes supplémentaires, une sixte dans le grave et une quarte dans l’aigu, encore plus surprenant que le Bösendorfer Impérial que nous avions l'habitude de réclamer à Radio France quand nous y faisions nos interventions hirsutes avec le Drame. Je triche aussi parce qu'il s'agit d'un piano préparé ou, plus exactement, d'un piano étendu. Le piano préparé est une perversion haute en couleurs me laissant souvent croire qu'il s'agit d'un ensemble de cordes et de percussions, un gamelan occidental entre les mains de quelque marionnettiste. Elliptique, Françoise Toullec tourne les pages d'une fiction abstraite. Pour honorer cet instrument grandiose elle a préféré ne pas lui greffer de vis, chevilles et d'autres petits objets iconoclastes ; si elle a surtout plongé dans son espace intérieur, elle l'a tout de même caressé, gratouillé, frappé avec des baguettes, et effleuré d'un archet électronique, l'e-Bow qui donne son titre à l'album. Au lieu des rythmes auxquels le piano préparé est habitué, elle a laissé résonner les cordes parallèles de l'opus 102 dans la lenteur, savourant chaque vibration en gourmette. J'ai enfilé mon maillot et j'ai plongé dans le son pour un bain de minuit à quatorze heure. Les autres n'y étaient pas.
Réveillé, j'ai remis les autres disques sur la platine. Guillaume de Chassy joue avec délicatesse les chansons de Barbara. Assumant son héritage hexagonal, lui aussi a pris là ses distances avec le jazz, n'en conservant que la souplesse de l'improvisation. Les compositeurs classiques ont d'ailleurs toujours usé de cette liberté. N'avez-vous jamais entendu les improvisations de Camille Saint-Saëns au Pianola sur Samson et Dalila ? Ou Granados ? Ou Mahler réduisant ses symphonies sur un Welte-Mignon ! Comme pour les standards de jazz qui sont en fait les chansons que chantaient leurs mamans aux futurs jazzmen virtuoses, de Chassy s'approprie celles de Barbara en les impressionnant début du XXe, pour un résultat sans âge, on dit "millésimé".
Le pianiste bulgare Mario Stantchev, dont j'avais apprécié son Jazz Before Jazz avec les œuvres Louis Moreau Gottschalk, conjugue le swing à tous les temps, échappant ainsi aux poncifs nord-américains. Les cinq autres pianistes qui s'empilent devant ma platine ont préféré s'adjoindre un bassiste et un batteur, c'est leur droit, mais franchement j'aurais préféré qu'ils composent des associations aux timbres moins convenus. Yaron Herman sautille avec grâce, accompagné par Sam Minae et Ziz Ravitz. Plus moderne, Stephan Oliva s'inspire toujours de son goût pour le cinématographe, mariant le jazz aux émotions qu'il procure. Peut-être de jouer avec les Américains Or Bareket et Leon Parker, Fred Nardin est plus classique et attendu. Même question avec Vincent Bourgeyx qui a passé trop de temps à New York et ne coïncide pas du tout avec mon "rêve cosmique", même à y rajouter un sax. Il y a des amateurs pour ce genre, heureusement pour eux, mais dès que cela ressemble à ce qu'on est susceptible d'entendre dans une boîte de jazz, ma tasse de thé déborde... Je préfère le Coréen Heo avec Alexis Coutureau et Kevin Lucchetti, c'est un peu plus bizarre, probablement dû aux éléments asiatiques qui fusionnent avec le jazz. La chanteuse Youn Sun Nah est venue soutenir son compatriote sur un titre. Il n'empêche que chaque fois je me souviens que Saint-Saëns avait ajouté les pianistes à son Carnaval des Animaux ! Il y en a que j'adore évidemment, on m'aura lu ailleurs, car ce n'est pas le piano qui m'ennuie, mais l'attribut pianistique. Je pense que cela me fait le même effet avec tous les instruments. Il n'y a qu'en art que j'apprécie les pervers.

→ Françoise Toullec, Un hibou sur la corde, cd Gazul Records, dist. Musea
→ Guillaume de Chassy, Pour Barbara, cd NoMadMusic, dist. Pias
→ Mario Stantchev, Musica Sin Fin, cd Cristal, dist. Believe Digital
→ Yaron Herman Trio, Songs of The Degrees, cd Blue Note, dist. Universal
→ Stephan Oliva / Sébastien Boisseau / Tom Rainey, Orbit, cd Yolk, dist. L'autre distribution
→ Fred Nardin Trio, Look Ahead, cd Naïve, dist. Believe
→ Vincent Bourgeyx, Cosmic Dream, cd Paris Jazz Underground, dist. L'autre distribution
→ Heo Trio, Sherpa, cd Cristal, dist. Sony Music

lundi 15 avril 2019

Aux Ronds-Points des Allumés, la revue


Les Allumés du Jazz ont publié simultanément un vinyle 30 cm et une revue de 124 pages à partir des Rencontres d'Avignon dont le thème était « Enregistrer la musique, pour quoi faire ? ». Les deux objets portent le titre « Aux Ronds-Points des Allumés du Jazz ». Cette association rassemble une soixantaine de labels de jazz, musiques improvisées ou tout simplement inventives. Or je suis sidéré par le travail fourni par tous les contributeurs de l'un comme de l'autre, des musiciens évidemment pour le disque, tandis que pour la revue ils ont été rejoints par des producteurs, des journalistes, des historiens, des disquaires, des ingénieurs du son, des organisateurs de spectacles, des bibliothécaires, des cinéastes, des photographes, des illustrateurs, etc. Les témoignages, analyses et réflexions débordent largement le cadre du jazz et dressent un portrait salé de notre société. Rappelons qu'il y a déjà 15 ans Francis Marmande écrivait dans Le Monde Diplomatique : « Les Allumés du jazz sont le seul journal de jazz à maintenir un point de vue politique sur cette musique. » Rien n'a changé, ou plus justement le monde a continué sa descente aux enfers, ce qui n'empêche pas les activistes de se battre contre l'absurdité des marchands avec les gouvernants à leurs bottes comme bras armé. D'où l'importance d'une telle somme ! Il m'est impossible de résumer ma lecture assidue tant elle fut riche d'enseignement, sans compter l'humour qui la traverse, que ce soit grâce aux flèches décochées par mes camarades ou aux dessins des nombreux illustrateurs. Les Allumés, jouant avec des allumettes, mettent le feu aux poudres en révélant l'envers du décor par leurs passionnants témoignages.
Les textes sont de Valérie de St Do, Francis Marmande, Guillaume Pitron, Hervé Krief, Sofian Fanen, Jean-Louis Comolli, Thierry Jousse, Guillaume Kosmicki, Pablo Cueco, PL. Renou, Bruno Tocanne, Guillaume Grenard, Alexandre Pierrepont, Christian Rollet, Thomas Dunoyer de Segonzac, Morgane Carnet, Michel Dorbon, Cyril Darmedru, Patrick Guivarc’h, Noël Akchoté, Cécile Even, Jacques Denis, Luc Bouquet, Jean Rochard, Guy Girard, Stéphan Oliva, Olivier Gasnier, Théo Jarrier, Pascal Bussy, Mico Nissim, Eve Risser, L’1consolable, Alexandre Herrer, Serge Adam, Daniel Yvinec, Laetitia Zaepfel, Saturnin Le Canard, Jean-Marc Foussat, Jean-Paul Ricard, Simone Hédière, Les Martine’s, Nicolas Talbot, Léo Remke-Rochard... Page 70 on trouvera le mien, Voir pour le croire, que j'avais écrit à la demande de mes camarades. Quant aux illustrations, elles sont de Nathalie Ferlut, Hélène Balcer, Denis Bourdaud, Matthias Lehmann, Johan de Moor, Zou, Jeanne Puchol, Thomas Dunoyer de Segonzac, Emre Ohrun, Anna Hymas, Efix, Jop, Rocco, Andy Singer, Laurel, Mape 816, Gabriel Rebufello, Sylvie Fontaine, Cattaneo, Thierry Alba, Pic, et les photographies de Judith Prat, Francis Azevedo, Guy Le Querrec, Sasha Ivanovich, Judith Wintreberg, Xavier Popy, Gérard Rouy. Nathalie Ferlut a signé la couverture de la revue comme celle du disque. Marianne T. secondée par Christelle Raffaëlli et les Allumettes Anne-Marie Perrein et Cyrielle Belot ont rassemblé ce superbe travail rédactionnel et graphique.
Continuité avec les 37 numéros du Journal des Allumés, les rubriques de la revue sont L'aventure collective, Numérique l'envers du décor, La simplification des stickers contre le discours critique, Le miroir aux allumettes, Quand le son rentre en boîte, Les travailleurs du disque, Les petites séries, Le musicien face à l'autoproduction jusqu'où ?. Est-ce assez explicite ? Que tire-t-on de cette lecture indispensable à qui veut comprendre l'histoire du disque, ce que nous voulons ou pouvons en faire aujourd'hui, et ce que nous réserve l'avenir à moins que nous nous groupions pour enrayer ou minimiser la catastrophe ? D'abord la joie et le plaisir de créer. Ensuite de le réaliser ensemble. C'est en fédérant toutes les forces en présence que nous pouvons résister à la mort programmée par le capitalisme dont le profit à court terme est le seul but. Il faut étendre ce combat aux autres secteurs de la musique, de l'art, de la culture, et par extension à tous les enjeux de notre vie, car c'est de cela que traite la revue en filigranes. Ce formidable élan vital est donc difficile à résumer ici, si ce n'est par la complicité que ce blog entretien quotidiennement avec les idées qui y sont exprimées tout au long des 124 pages qui explosent en couleurs...

Aux Ronds-Points des Allumés du jazz, revue au tirage limité, 5€ seulement !

vendredi 12 avril 2019

Aux Ronds-Points des Allumés, le disque


Les Allumés du Jazz frappent fort pour le Disquaire Day. En plus d'une revue liée au colloque avignonnais qui avait pour thème "Enregistrer la musique, pour quoi faire ?" le collectif d'une soixantaine de labels français publie le vinyle 30 centimètres où s'expriment les musiciens séduits par la question. Ayant participé à la table ronde "Le miroir des allumettes", j'ai moi-même enregistré pour l'occasion une petite fiction musicale avec Amandine Casadamont (field recording), Sacha Gattino (sifflement), Sylvain Rifflet (saxophone ténor) et Sylvain Lemêtre (percussion), Les travailleurs du disque dans le miroir des allumettes.


à écouter sur une bonne écoute avec des basses !

À ce magnifique disque-manifeste ont également participé (appréciez l'incroyable distribution !) L’1consolable avec Alfred Cat, Sylvain Kassap, Christiane Bopp, Géraldine Laurent, Tony Hymas, Etienne Gaillochet, Laurent Rochelle, Ève Risser, Antonin-Tri Hoang, Catherine Delaunay, Jean-Brice Godet, Nathan Hanson, François Corneloup, Pablo Cueco, Mirtha Pozzi, Das Kapital (Hasse Poulsen, Daniel Erdmann, Edward Perraud), Riverdog (Jean-François Pauvros, Léo Remke-Rochard, Jack Dzik), Benoît Delbecq, Pascal Van den Heuvel, Jacky Molard Quartet (Jacky Molard, Hélène Labarrière, Janick Martin, Yanick Jory), Serge Adam / le Jazz Composers Allumés Orchestra (JCAO) avec Géraldine Laurent, Morgane Carnet, Sylvain Kassap, Michel Edelin, Rémi Gaudillat, Serge Adam, Christiane Bopp, Loïc Bachevillier, Jean-Philippe Viret, Samuel Silvant et Bruno Tocanne / Xavier Garcia empruntant des samples à une quinzaine de labels des Allumés (avec La Marmite Infernale, imuZZic Grand(s)Ensemble, Les Voyageurs de l’Espace, Samuel Silvant Quartet, Marc Sarrazy et Laurent Rochelle, Anti Rubber Brain Factory, Christofer Bjurström, Ill Chemistry, Dominique Pifarély, Big Band Quoi de neuf docteur, Denis Fournier et Denman Maroney) / Les Martine’s (Anne Mars, Richard Maniere) et Tristan Macé / le Collectif Ishtar avec Benoît Cancoin, Cyril Darmedru, Eddy Kowalski, Xavier Saïki, Tony di Napoli, Olivier Toulemonde, Sylvain Nallet, Gérald Chagnard, Lætitia Pauget, Hélène Peronnet, Jules Toulemonde, Gérard Authelain / les Fondeurs de son avec Florent Dupuit, Nicolas Souchal, Niels Mestre, Stef Maurin, Yoram Rosilio / et puis aussi Léo Aubry, Jean-Marc Bouchez, Les damnés du skeud, Boris Darley, Simon Deborne, Nicolas Desmarchelier, Hervé Michard, Dominique Pauvros, etc.

Et la musique ? La Face A commence par Changez de disque, un rap de circonstance de L'1consolable et des Damnés du Skeud. Le rappeur a peaufiné un texte formidable sur l'état de la production discographique, sa distribution, la dématérialisation, les subventions, les GAFA, la piraterie, etc. Il ne manque que l'arnaque qu'est devenu le Disquaire Day, sensé soutenir les disquaires, profession en danger mortel, et qui s'est bizarrement focalisé sur le vinyle, mais est surtout devenu une foire du disque récupérée par les marchands de tout et n'importe quoi, y compris de la bière et une boisson énergisante ou un concours de soldes ! Le flow de L'1consolable est revendicatif en diable, malin, et ça swingue d'enfer avec l'accompagnement jazz des musiciens inventifs qui lui ont envoyé chacun un petit bout de musique... Suit 7 Janvier, une longue suite pour orchestre à géométrie variable réuni pour l'occasion par Bruno Tocanne, composée par Rémi Gaudillat et interprétée par le Jazz Composers Allumés Orchestra. L'acronyme JCAO n'est pas innocent, clin d'œil musical au JCOA de Michael Mantler et Carla Bley, et les couleurs du big band changent au gré des mouvements comme un kaléidoscope.
La Face J débute avec Sur la route des Allumés, un montage pétillant et entraînant de Xavier Garcia "à partir d'emprunts joyeux et amicaux" d'une quinzaine d'ensembles liés aux Allumés. Ce puzzle, comme presque toutes les contributions du disque, figure une fractale du projet global. La mise en abîme est ici particulièrement évidente. Puis Les Martine's, voix et guitare, avec le bandéoniste Tristan Macé, font respirer la dentelle de Par les temps qui courent, ciselé comme les créations de papier que le couple de graphistes a l'habitude de produire. Ils nous préparent au calme de notre petite évocation radiophonique qui marque une pause énigmatique. Le titre Les travailleurs du disque dans le miroir des allumettes a guidé nos pas dans la forêt transylvanienne. J'ai calé mes sons électroniques sur le field recording d'Amandine, j'ai demandé à Sacha de passer siffler, et j'ai laissé les deux Sylvain, ténor et percussion, improviser en leur assignant simplement leurs places. Suite à cela, avec Des airs cultes (en sabots) le Collectif Ishtar réintègre les mots dans la musique, miroir des Rencontres d'Avignon qui inspirèrent ce disque, et Le Fondeur de Son de se sentir libre de clôturer ce superbe album collectif avec son Fonderie Topophonographique, à la fois bruitiste et fondamentalement collectiviste. Franchement, je suis super fier d'avoir participé à cette aventure qui se tient de bout en bout grâce à Jean Rochard et Bruno Tocanne qui ont supervisé l'ensemble avec le concours des Allumettes, Anne-Marie Parein et Cyrielle Belot.


Quant à la revue, y ont contribué pour les textes Valérie de St Do, Francis Marmande, Guillaume Pitron, Hervé Krief, Sofian Fanen, Jean-Louis Comolli, Thierry Jousse, Guillaume Kosmicki, Pablo Cueco, PL. Renou, Bruno Tocanne, Guillaume Grenard, Alexandre Pierrepont, Christian Rollet, Thomas Dunoyer de Segonzac, Morgane Carnet, Michel Dorbon, Cyril Darmedru, Patrick Guivarc’h, Noël Akchoté, Cécile Even, Jacques Denis, Luc Bouquet, Jean Rochard, Guy Girard, Stéphan Oliva, Olivier Gasnier, Théo Jarrier, Pascal Bussy, Mico Nissim, Eve Risser, L’1consolable, Alexandre Herrer, Serge Adam, Daniel Yvinec, Laetitia Zaepfel, Saturnin Le Canard, Jean-Marc Foussat, Jean-Paul Ricard, Simone Hédière, Les Martine’s, Nicolas Talbot, Léo Remke-Rochard et votre serviteur !
Les illustrations sont de Nathalie Ferlut, Hélène Balcer, Denis Bourdaud, Matthias Lehmann, Johan de Moor, Zou, Jeanne Puchol, Thomas Dunoyer de Segonzac, Emre Ohrun, Anna Hymas, Efix, Jop, Rocco, Andy Singer, Laurel, Mape 816, Gabriel Rebufello, Sylvie Fontaine, Cattaneo, Thierry Alba, Pic, et les photographies de Judith Prat, Francis Azevedo, Guy Le Querrec, Sasha Ivanovich, Judith Wintreberg, Xavier Popy, Gérard Rouy. Nathalie Ferlut a signé la pochette du disque et de la revue.

Le disque n'est disponible que demain samedi et exclusivement demain, à moins qu'il en reste quelques exemplaires après-demain, mais c'est rare. En général les vinyles conçus pour le Disquaire Day partent comme des petits pains, que ce soit dans le réseau des 42 boutiques associées à l'opération ou à l'étranger. J’ignore si c’est du 180 grammes, mais c’est du lourd qui les dépasse allègrement ! N'oubliez pas non plus les 124 pages de la revue sur laquelle je reviendrai...

Aux Ronds-Points des Allumés du Jazz : le disque vinyle 18€... La revue 5€ (gratuite avec le disque samedi uniquement, chez les disquaires qui l'auront reçue à temps, merci la Poste !)

mercredi 10 avril 2019

Lady M de Marc Ducret


Jusqu'ici mes références musicales à Macbeth étaient la partition du groupe Third Ear Band pour le film de Roman Polansky et l'opéra de Giuseppe Verdi. Je peux y ajouter aujourd'hui ce que le drame de Shakespeare a inspiré au guitariste Marc Ducret. Lady M préserve la forme opératique puisque le monologue de Lady Macbeth de l'acte V de la pièce est successivement porté par le contre-ténor Rodrigo Ferreira, la soprano Léa Trommenschlager et enfin par les deux ensemble. Chaque interprétation éclaire la scène différemment. D'abord Lady M erre comme une somnambule sans pouvoir trouver le sommeil que Macbeth a tué. Le même texte est répété, plus tragique, puis intervient l'inexorabilité du remords. L'écriture pour orchestre de Ducret est très rock, presque zappienne, contrairement à son jeu de guitare plus jazz. Si l'ensemble se passe la nuit, c'est une nuit de sang, rouge, électrique. Dans la tête de Lady M se heurtent les sentiments comme dans un flipper où les obstacles sont variés, la cognant, la propulsant, l'éclatant pour finalement rouler dans un couloir où les couleurs disparaîtront avec la fin du disque. Pour faire avancer la forêt vengeresse et réaliser la prophétie des trois sorcières, Ducret a choisi Sylvain Bardiau à la trompette et au bugle, Régis Huby au violon et violon ténor, Liudas Mockunas aux saxophones et à la clarinette contrebasse, Catherine Delaunay à la clarinette et au cor de basset, Samuel Blaser au trombone, son fils Bruno Ducret au violoncelle, Joachim Florent à la contrebasse et Sylvain Darrifourcq à la batterie. Les instruments rares ou anciens accentuent la gravité de cette œuvre pour voix et orchestre où le contre-ténor et la soprano font glisser le cauchemar vers la réalité. Ducret prouve une fois de plus qu'un petit ensemble d'aujourd'hui peut remplacer un lourd dispositif instrumental tel que le suggérait Edgard Varèse et participe ainsi au rajeunissement de la forme lyrique comme ont su le faire d'autres musiciens issus du rock ou du jazz tels Frank Zappa, Carla Bley, Michael Mantler, Steve Nieve et quelques autres dont le nom ne me revient pas à l'instant, mais que mes lecteurs et lectrices sauront me rappeler !

→ Marc Ducret, Lady M, Seven Songs & (Illusions), dist. L'autre distribution, sortie le 26 avril 2019
→ concert de sortie le 4 mai au Pan Piper, 2-4 impasse Lamier, Paris 11e

vendredi 5 avril 2019

Le Disquaire Day du Souffle Continu dans les temps

...
Les Primitifs du Futur, voilà déjà un titre qui me fait de l'œil ! C'est le nom de la bande d'énergumènes à géométrie variable que le guitariste Dominique Cravic rassemble depuis plus de trente ans pour jouer des trucs rétro façon musette. Ailleurs tous ces artistes sont des virtuoses dans des genres extrêmement différents qui se plaisent à jouer là les Années 30 avec tendresse et sincérité. Il ne devrait donc pas être étonnant d'y trouver Robert Crumb au banjo, le dessinateur ayant une fois de plus réalisé l'illustration de couverture où il atiré le portrait à Cravic accompagné de Daniel Colin, Claire Elzière, Hervé Legeay, Bertrand Auger, Didier Roussin, Mohammed Baazi, Jean-Michel Davis, Fabienne Dondard, Kairredine Medjoubi, Marc-Édouard Nabe, Robert Crumb, Olivier Blavet, Fay Lovsky, Raûl Barboza, Stéphane Sanseverino, Guy Lefebvre, Marc Richard, Mathilde Febrer, Jean-Jacques Milteau, Daniel Huck, Florence Dionneau... Dans le somptueux livret de 20 pages, 30x30cm puisque c'est un double vinyle, il y a d'ailleurs une dizaine de dessins de l'auteur de Fritz The Cat et Mr Natural. Sur les photos-souvenirs on reconnaîtra aussi Mieko Miyazaki, Vincent Segal, Patrick Tandin, Alain et Laura Antonietto, François Charle, Arsène Cassange, Coralie Fontayne, Jean-Philippe Viret, Steve Verbecke, Jean-Pierre Chaty, François Ovide, J.D. Jouannic, Julien Delli Fiori, Jean-Luc Katchoura, Aline Crumb, Juliette, Max Robin, Pierre Barouh, Jean-Claude Legué, Mumu Demarchi, Clément Lepidis, Vanja Larbrisseau, mais la liste des "effectifs à ce jour" en dernière page est autrement plus longue. Je livre ces noms, déçu de ne pas avoir le détail des interprètes sur chacun des 25 morceaux choisis pour ce Résumé des épisodes précédents, compilation des albums Cocktail d'amour, Le voyage de Django, Live in Concert, World Musette et Tribal Musette. Le créateur de Maus, Art Spiegelman, a eu la gentillesse d'écrire le texte du OBI, la longue bande de papier qui se détache lorsqu'on retire la cellophane, rappelant que la bande des Primitifs rend la passé certainement plus sympa qu'il ne l'était vraiment, et de se pâmer à l'écoute de l'accordéon, de la mandoline, de l'harmonica, du saxophone, de la scie musicale et de ces mélodies qui ne vous lâchent plus... Et que ça swingue !


Le second disque que sortira Le Souffle Continu pour la neuvième édition du Disquaire Day, le 13 avril prochain, est la réédition d'un petit 17 centimètres du Bénino-Togolais Alfred Panou, poète afro-groove accompagné par l'Art Ensemble of Chicago en 1969 ! Vous avez bien lu. Face A : Je suis un sauvage. Face B : Le moral nécessaire. Ainsi Sanvi Alfred Panou fut le premier slameur-rappeur noir de France avant de fonder vingt ans plus tard le cinéma La Clef-Images d'Ailleurs, premier espace cinématographique entièrement consacré aux films de la diversité. Texte revendicatif, surréaliste et caustique, typique de l'époque. Chouette d'écouter Lester Bowie, Joseph Jarman, Roscoe Mitchell, Malachi Favors dans ce contexte... L'année suivante, l'Art Ensemble accompagnera Brigitte Fontaine Comme à la radio produit également par Pierre Barouh pour Saravah !

→ Dominique Cravic et les Primitifs du Futur, Résumé des épisodes précédents, 2LP Souffle Continu Records, 29€, vendu exclusivement le 13 avril
→ Alfred Panou, Je suis un sauvage / Le moral nécessaire, EP 17cm Souffle Continu Records, 9€, vendu exclusivement samedi 13 avril

mercredi 3 avril 2019

Chansons débiles


Je connaissais évidemment They're Coming to Take Me Away, Ha-Haaa! de Napoleon XIV et sa version française par Berthe, le double album de Wild Man Fischer produit par Zappa et quelques autres trucs loufoques, mais je suis tombé coup sur coup par hasard sur C'est Fab de Nancy Sesay And The Melodaires, puis sur les deux volumes de Only In America, recueil d'une soixantaine de chansons débiles américaines des années 60 et début des 70s sorti sur le label Arf! Arf! à l'initiative d'Erik Lindgren. Ce ne sont pas tant les instrumentaux que les voix qui sont à côté de la plaque ou du moins prennent définitivement la tangente par rapport à ce qui tourne rond. On y croise des vers de terre, des araignées, des barrissements, des rugissements, des substances illicites et du rock en veux-tu en voilà avec des voix de faussets et des barytons de baloche !

Vol. 1
01. The Laughing Record #1 (2:51) 02. Jon Appleton - Chef D'Oeuvre (2:33) 03. Tony Burello - There'S A New Sound (2:30) 04. The Incredible Kim Fowley - Young American Saturday Night (1:53) 05. Terry Teene - Curse Of The Hearse (2:30) 06. The Wicked - The Spider & The Fly (2:06) 07. Electric Experience - Theme (2:23) 08. Pot Party (2:16) 09. Stu Mitchell - Acid (2:01) 10. Invisible Burgundy Bullfrog - Batman Rides Again (3:56) 11. The Intimates - I'Ve Got A Tiger In My Tank (2:16) 12. Individuals - Jungle Superman (2:53) 13. Forbidden Five - Enchanted Farm (1:55) 14. Forbidden Five - R.F.D. Rangoon (2:10) 15. Phoenix Trolley - Three Part Invention (Too Many Trees In The Forest) (2:18) 16. Randy And The Rest - The Vacuum (2:50) 17. Endless Pulse - Nowhere Chick (2:15) 18. Cosmic Rock Show - Rising Sun (2:41) 19. Call Girl (1:05) 20. The Gay Teenager (2:00) 21. My Love - Ease The Pain (2:37) 22. Mystery Track (0:35) 23. New Bang - Go Go Kitty (2:32) 24. Time Masheen - Big Black Bird (2:02) 25. Herter'S Crow Calling Record - Part One (2:43) 26. Herter'S Crow Calling Record - Part Two (2:51) 27. The Beagles - Let'S All Sing Like The Biries Sing (1:56) 28. Shaggs - My Pal Foot Foot (Unreleased Live Version) (2:30) 29. Mysterious Clown - Mysterious Clowns (2:59) 30. Oshun - Rattle Of Life (2:22) 31. The Far-Out,Underground Acid Rock Feet Of Harry Zonk - For What It'S Worth (2:51) 32. David Arvedon - Buckets Of Water (Unreleased) (4:30) 33. Bonus Track (0:19)
Vol. 2
01. James Rebel O'Leary - Rebel Star (2:23) 02. Tangela Tricoli - Stinky Poodle (2:20) 03. Miriam - In 1967 (1:34) 04. Nora Guthrie - Emily'S Illness (3:09) 05. Msr Singers - I'M Just The Other Woman (2:37) 06. William Howard Arpaia - Listen Mr Hat (2:35) 07. Harry Burgess - Chicago Policeman (3:32) 08. Phil Philips - Th Evil Dope (3:33) 09. Unknown - Mcdonald'S Funeral Home (0:50) 10. Earl Coleman - Hippy Heaven (4:56) 11. Roger Bailey - Did She Break Your Heart (1:46) 12. Rodd Keith - The Green Bug (2:43) 13. James Rebel O'Leary - South Bound 81 (2:30) 14. Buddy Max - Cheese Eating Flea Market Cowboy (2:00) 15. The World (We Wish) - Laughter Part I (2:27) 16. The Electric Lollipop - Lightning Bug (2:24) 17. Langley Schools Project - Little Deuce Coup (2:25) 18. Melvin Kaiser - Heap 'Lil Injun (2:28) 19. Uge - Mad Charles (2:15) 20. Monocles - The Spider And The Fly (2:04) 21. Lou Berrington And The African Kamp - The Kwella Stroll (2:54) 22. Sacramento City Collge Stage Band - Lsd '67 (4:14) 23. Georgie Leonard - Ernie The Narc (2:19) 24. Lost Dimension - Purple Haze (3:02) 25. Lucky Charms - Wipeout (2:42) 26. Ed Moose Savage - Gut (0:52) 27. Jim Fassett - Symphony Of The Birds Second Movement (Buffo) (3:55) 28. Don Wescott - Shimmering Glimmering Tube (7:14) 29. The Decibels - Star Spangled Banner (2:01)

Il y a quelques covers (des reprises) et les titres parlent souvent d'eux-mêmes, mais je ne connaissais presqu'aucun de ces artistes en herbe, champignons et buvards...

lundi 25 mars 2019

Blick Bassy chante les héros du Cameroun


J'avais beaucoup aimé Akö, le précédent album de Blick Bassy, et apprécié qu'il vienne soutenir le Collectif Baras qui occupait un squat à côté de chez moi lorsque j'appelai à l'aide il y a trois ans. Il n'est donc pas si étonnant que son nouveau disque soit axé sur la reconnaissance de la lutte que menèrent les Camerounais contre la colonisation, la Françafrique et la corruption des élites. J'écoutai d'abord sa voix de velours sans comprendre les paroles des chansons qu'il accompagne à la guitare, magnifiquement épaulé par Clément Petit au violoncelle et effets électroniques qui cosigne les très beaux arrangements, Johan Blanc au trombone et Alexis Anerilles au clavier et à la trompette. J'avais regardé le premier clip-vidéo, frustré de ne pas connaître l'Histoire de son pays dont il mixe les époques pour montrer à quel point il y a une continuité dans l'oppression et l'exploitation de l'Afrique par les Européens.


Blick Bassy ouvre l'album sur une rythmique de trompette harmonisée avec Ngwa, « ... Toi qui t’es battu pour la libération, toi qui a contribué à forger notre spiritualité, toi qui a donné ta vie pour nos libertés, toi qui a tout sacrifié pour notre souveraineté, tu es notre Ngwa ». Dans le clip, les chevaliers teutoniques s'opposent à la Résistance clandestine des années 50. Le 13 septembre 1958 l'Armée Française assassinera le héros Ruben Um Nyobè surnommé Mpodol, "la voix du peuple", premier dirigeant politique à avoir revendiqué l'indépendance de son pays. Avec beaucoup de lyrisme, Blick Bassy s'adresse à la jeunesse camerounaise pour lui rappeler comment leur pays en est arrivé là, ce qu'ils doivent aux anciens, les exhortant à se réveiller en s'en inspirant. Pour Koundé, Blick se glisse dans la peau de Um Nyobè. « Je me suis sacrifié pour notre pays, et vous ai laissé l’alphabet qui vous permettra de réécrire notre histoire. J’ai également laissé des semences, des appâts afin que puissiez à votre tour, bâtir un avenir meilleur. »


Le deuxième clip-vidéo est Woñi : « Ma famille a grandi dans la peur, hommes, femmes et enfants vivent dans la peur, et pour exister, cette belle communauté boit et se saoûle, déracinée, sous le regard abasourdie des traditions. » Blick fustige ceux qui sabotent le pays, aveuglés par la publicité et l'appât du gain. S'il chante en bassa, il ne sont que 2 millions parmi les 25 millions de Camerounais avec 260 langues différentes, il appelle à l'union des différentes tribus, parce que personne ne doit oublier que les anciens ont payé de leur vie le combat pour l'indépendance et l'unification.


Comme je manque d'informations sur l'Histoire du Cameroun, le producteur Laurent Bizot qui dirige le label NøFormat, m'envoie un petit fascicule à paraître ces jours-ci en même temps que l'album. L'essai de Andy Morgan traduit par Maïa Nicolas nous apprend la monstrueuse et criminelle exploitation dont est victime l'Afrique, dont le Cameroun, depuis les débuts de la colonisation jusqu'à nos jours en passant par la Françafrique. Au travers de l'histoire de la famille de Blick, il raconte comment les mouvements de résistance furent décapités, comment la corruption profita aux lâches et aux intrigants, mais aussi le combat héroïque des membres de l'Union des Peuples du Cameroun (UPC) rallié au Rassemblement Démocratique Africain (RDA) face au non respect de la France des Accords de Tutelle des Nations Unies. Sous prétexte de pacification la France, sous l'égide de Gaston Defferre et Pierre Messmer, répliqua par une répression sanglante expérimentée en Indochine et en Algérie ! La manipulation d'opinion par nos gouvernants n'est pas nouvelle. Des hommes de paille furent placés à la tête du Cameroun qui recèle pétrole et uranium. C'était le jeu de la Françafrique de perpétuer secrètement l'impérialisme de naguère sous prétexte de réprimer "une insurrection communiste à motivations tribales". Le président Ahidjo fit régner la terreur. La France craint toujours aujourd'hui que le passé resurgisse et qu'affluent demandes de réparation. C'est toute l'histoire de l'Afrique qui se joue et se rejoue pour avoir oublié son passé, parce que le néocolonialisme y est toujours d'actualité.
Et Blick Bassy, avec toujours autant d'élégance, de chanter sa colère d'une voix douce et envoûtante, portée par une détermination qui se pratique debout, une voix qui nous emmène là il nous faut bien retourner pour comprendre les racines du mal et affirmer que rien n'est jamais joué tant qu'il restera des justes pour se souvenir, rêver d'un monde meilleur, prêts à se battre jusqu'au bout contre l'injustice. C'est vraiment de saison.

→ Blick Bassy, 1958, CD NøFormat

vendredi 22 mars 2019

Le fiasco d'Amougies


Les premiers festivals de pop/jazz français auront décidément porté la poisse à leurs organisateurs. En octobre 1969, donc un an après les Évènements de Mai, la France interdit au Paris Music Festival de se tenir sur son territoire. Il échouera dans un champ belge à Amougies avec une programmation de rêve mêlant pop, jazz et musique contemporaine. L'affiche annonce Ten Years After, Colosseum, Ainsley Dunbar Retaliation, Alan Jack Civilization, l'Art Ensemble of Chicago, Sunny Murray, Burton Greene, 360° Music Experience, Free Music Group, Pink Floyd, Freedom, Keith Relf's Renaissance, Alexis Korner & The New Church, Blues Convention, Grachan Moncur III, Arthur Jones, Joachim Kühn avec J-F Jenny-Clarke et Jacques Thollot, Don Cherry avec Ed Blackwell, Martin Circus, Triangle, We Free avec Guilain, Cruciferius, Indescriptible Chaos Rampant, The Nice, Caravan, Blossom Toes, Ame Son, Archie Shepp, Kenneth Terroade, Anthony Braxton, le G.E.R.M. de Pierre Mariétan, Yes, Pretty Things, Chicken Shack, Sam Apple Pie, Frogeaters, Daevid Allen Gong avec Daniel Laloux, Keith Tippett Group, Pharoah Sanders, Dave Burrell, John Surman, Clifford Thornton, Sonny Sharrock, Acting Trio, Soft Machine, Captain Beefheart, East of Eden, Fat Mattress, Zoo, Alan Silva, Franck Wright, Robin Kenyatta, Chris McGregor, Steve Lacy, Dave Burrell Big Band, Musica Electronica Viva... Les maîtres de cérémonie étaient Pierre Lattès, et Frank Zappa qui improvisera avec Pink Floyd, Captain Beefheart, Ainsley Dunbar Retaliation, les Blossom Toes, Caravan, Sam Apple Pie et Archie Shepp !
L'été suivant les festivals de Biot et Valbonne seront des fiascos terribles, les festivaliers escaladant les barrières pour resquiller. Jean Georgakarakos, producteur des Disques BYG avec Jean-Luc Young et Fernand Boruso, et organisateur du Festival d'Amougies, mit quelques années à éponger le déficit, ce qu'il fera d'ailleurs en omettant de payer pas mal des musiciens qu'il avait enregistrés, de même qu'il lancera plus tard la lambada sans régler leurs droits aux véritables auteurs, mais là il sera rattrapé par la Sacem. Ce phénomène explique probablement l'interdiction par Pink Floyd d'exploiter le long métrage que Jérôme Laperrousaz et Jean-Noël Roy y avait tourné et qui ne fut montré qu'une semaine à Paris. J'eus la chance de participer à tous ces festivals et de voir le film alors...
J'espérais donc apprendre quelque chose du livre sur Amougies de Jean-Noël Coghe que viennent de publier Les Presses du Midi, mais il s'agit de souvenirs personnels, certes fortement illustrés, mais organisés en dépit du bon sens et souvent hors sujet. Coghe, qui s'enorgueillit surtout d'avoir été l'instigateur du festival, ne donne aucune information sur les musiciens et leurs répertoires, ne faisant pas la moindre enquête, sur Internet ou ailleurs, qui lui aurait permis de développer un propos ou de tirer quelques réflexions de son expérience. Il a raison de souligner que les sources audio qui constituent un témoignage inestimable sont "de qualité sonore plus ou moins correcte". J'en sais quelque chose puisque j'ai reconnu les avoir enregistrées avec le magnétophone pourri de ma petite sœur en 4,75cm/s ! Je les avais copiées pour un historien qui, avec mon accord, les avait laissées en partage sur le Net, sans imaginer que plus d'un bandit les commercialiseraient sous forme de bootlegs. Le fiasco s'étend aux deux CD qui accompagnent le bouquin puisque l'un et l'autre sont illisibles sur les trois platines où j'ai tenté de les écouter. J'ai eu le temps de me rendre compte de la méconnaissance de Coghe pour la partie jazz du festival et de son mépris pour la musique contemporaine qui y était programmée. Il ne se souvient pas que Martine Joste et Gérard Frémy y avaient joué du Terry Riley par exemple ! La première galette a scratché avant l'archive du groupe Here and Now et la seconde comprenant des reportages sur les festivals d'Aix-la-Chapelle et Aix-en-Provence en 1970, ainsi qu'un entretien avec Giorgio Gomelski était totalement illisible. C'est pourtant le mélange des genres qui fit du Festival d'Amougies un évènement extraordinaire qui ne reproduirait jamais. J'avais écrit un petit article en 2005 donnant quelques détails et en cherchant un peu sur le Net je suis tombé hier sur 2h28 de documents précieux compilés par un certain br1tag...


Br1tag a donc rassemblé des reportages tournés en 1969 sur le festival d'Amougies et sur les prestations de Zappa, Pink Floyd, Beefheart, Yes, The Nice et Colosseum, recyclant hélas les images en boucle pour accompagner la bande-son... Le livre sur Amougies reste donc à écrire, tout comme l'irremplaçable film de Laperroussaz sortira peut-être un jour (l'ingénieur du son qui l'avait mixé n'était autre qu'Antoine Bonfanti !), d'autant que Pink Floyd a depuis publié une partie de son concert dans le récent luxueux coffret de 27 disques intitulé The Early Years 1965-1972...

lundi 18 mars 2019

Capon multiplié par Favre et par Roques


Venant du rock et récemment converti au free jazz, je n'avais jamais entendu de violoncelliste improvisateur avant de découvrir Jean-Charles Capon en 1970, grâce au Pop Club de José Artur qui ouvrait son émission chaque soir à 22h avec la sublime Lettre à Monsieur le Chef de gare de la Tour de Carol que Brigitte Fontaine chantait accompagnée par Areski Belkacem aux darboukas, Jacques Higelin à la guitare et Capon qui en avaient composé la musique, ainsi que par le contrebassiste Jean-François Jenny-Clarke. Deux ans plus tard, également chez Saravah avec le preneur de son Daniel Vallancien, Jean-Charles Capon enregistre son premier disque sous son nom, L'univers-solitude, dont les morceaux sont pourtant tous cosignés et interprétés avec le percussionniste Pierre Favre que je découvre l'année suivante au sein du Unit avec Michel Portal, Bernard Vitet, Beb Guérin et Léon Francioli lors du concert mythique de Châteauvallon, No, No But It May Be. Pierre est alors pour moi le modèle de percussionniste avec qui j'aurais envie de jouer, parce qu'il fait chanter ses fûts, propose des timbres inusités et qu'il se démarque radicalement de la batterie jazz des Américains. J'aurai d'ailleurs ce plaisir puisqu'il se joindra, ainsi que Hélène Sage, à Un Drame Musical Instantané lors de l'inauguration de la Maison de la CGT à Montreuil en 1983. Probablement grâce à leur instrumentation alors atypique, Capon et Favre s'affranchissent de l'improvisation jazz en inaugurant un mouvement qui prend aujourd'hui de plus en plus d'ampleur. Se multipliant grâce au re-recording, le duo devient souvent quartet, Capon superposant son jeu d'archet lyrique à ses pizz rythmiques.
Grâce à une seconde réédition toujours produite par Le Souffle Continu, nous le retrouvons cette fois dans l'album du saxophoniste-flûtiste Michel Roques, Chorus, toujours enregistré par Vallancien sur le label Saravah. L'influence afro-américaine y est là explicite, mais les textes français de Nicole Roques éructés par Bachir Touré et la musique interprétée également par Franco Manzecchi à la batterie, Patrice Caratini à la contrebasse et Humberto Canto aux tumbas prennent la tangente et imposent une French Touch dont le cosmopolitisme est une composante majeure !
Ces deux disques sont pour moi deux très belles découvertes qui s'ajoutent à la collection de rééditions en vinyle de musiques jazz ou improvisées des années 70 que Le Souffle Continu continue de sortir contre vents et marées. Le 13 avril prochain, ses deux animateurs, Théo et Bernard, profiteront du Disquaire Day pour sortir un 45 tours d'Alfred Panou avec l'Art Ensemble of Chicago et un double 33 tours des Primitifs du Futur avec une pochette originale de Robert Crumb et un épais livret illustré. Ne ratez rien, d'autant que suivra la réédition du chef d'œuvre de Jacques Thollot, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer !
De mon côté j'ai toujours recherché la collaboration des héritiers de ces défricheurs, violoncellistes inventifs comme Didier Petit, Hélène Bass, Marie-Noëlle Sabatelli ou Vincent Segal, percussionnistes multi-timbraux comme Shiroc, Gérard Siracusa, Éric Échampard, Edward Perraud, Samuel Ber ou Sylvain Lemêtre...

→ Jean-Charles Capon, L'univers-solitude, LP Le Souffle Continu, 20€
→ Michel Roques, Chorus, LP Le Souffle Continu, 20€

lundi 4 mars 2019

ReFocus de Sylvain Rifflet


Ève fêtait son annivrisser. Sa cour était pleine de monde. Des visages que je connais sans me souvenir de leurs noms. Des noms dont j'ignore la matérialité. Beaucoup d'amis. Dans ce genre de soirée j'arrive tôt pour discuter avant que la musique me colle une extinction de voix. Ou alors il faudrait que je me pointe très tard, lorsque tout le monde est cassé et que sonne l'heure des confessions. Mais chez moi la nuit avancée est plus propice au travail qu'aux libations. Les enfants couraient. Il y avait des sourires. Je suis resté. Une discussion bienveillante s'est engagée avec Sylvain Rifflet dont j'avais apprécié l'Ensemble Art Sonic, l'Alphabet, l'hommage à Moondog, ses Mechanics et pas mal de concerts. Comme je lui expliquais que j'aimais être surpris et que les conventions du jazz avaient fini par me barber il éclata de rire en me déclarant que son projet de rendre hommage à Stan Getz en s'appuyant sur son disque Focus ne me pourrait pas me plaire. Nous en sommes restés là jusqu'à ce que nous enregistrions l'album Chifoumi en trio avec le percussionniste Sylvain Lemêtre fin décembre. Comme la journée avait été été marquée d'une complicité lumineuse, j'insistai que je n'avais aucun a priori sur tel ou tel style de musique et que les mélanges m'enthousiasmaient souvent plus que les intégrismes réducteurs. Sylvain me promit donc de m'envoyer ReFocus qu'il avait enregistré au ténor avec un orchestre à cordes et une section rythmique incluant un percussionniste à claviers.


Samedi midi le facteur a déposé le petit bijou dans la boîte. Depuis, je le diffuse en boucle pendant que je tape ces lignes, allongé sur le divan dans une position propice au torticolis. Ce n'est pas un hasard si notre grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané avait une section de cordes dès sa création en 1981. Vingt ans plus tôt, Stan Getz avait commandé une suite au compositeur et arrangeur Eddie Sauter. Reprenant les principes de ce Focus, les arrangements de Fred Pallem pour l'Appassionato Orchestra, dirigé par Mathieu Herzog ou Raphaël Merlin, laissent ainsi libre le saxophoniste d'improviser les mélodies. Le mélange des cordes, d'une facture très hollywoodienne, avec le timbre chaleureux et dansant de Rifflet est une réussite totale. Toutes les compositions sont originales. Tel leur modèle dont ils se sont affranchis avec panache, ReFocus est sorti sur le label Verve, un rêve devenu réalité. Le batteur Jeff Ballard remplace Roy Haynes qui ne voyage plus, Guillaume Lantonnet alterne marimba, vibra et glock, Simon Tailleu tient la contrebasse, et les quinze cordes sonnent aujourd'hui comme jadis, pulvérisant les dates. Une chaleur généreuse se dégage de l'ensemble, Sylvain Rifflet figurant l'un des plus lyriques des saxophonistes de sa génération. La guimauve n'est pas au programme. La musique est vive, entraînante, vertigineuse, partition d'un film dont elle ne surlignerait pas les images, mais qu'elle nous laisse imaginer dans l'abstraction de cet art ne nécessitant aucun sous-titre.

→ Sylvain Rifflet, ReFocus, CD Verve
Vidéo du concert enregistré le samedi 5 mai 2018 à l'Abbaye de l'Épau, Le Mans, pour l'Europa Jazz Festival, avec un orchestre réduit au Quatuor Appassionato

mardi 26 février 2019

Grave, Montevago !


Chaque matin je passe un quart d'heure sur la couchette haute du sauna au fond du jardin. Parfois la musique ou le texte me collent à la banquette sans que les minutes défilent. J'avais pourtant déjà écouté plusieurs fois Montevago, mais là je n'arrivais plus à me relever. La main gauche ostinato de Roberto Negro accentuait l'impression de chaleur et les graves du violon de Théo Ceccaldi faisaient vibrer mes propres cordes. J'inspirais en gonflant le ventre, je soufflais en collant ma colonne vertébrale au cèdre rouge. Comme lors du précédent album du pianiste, le formidable Kings and Bastards, se dégage une impression d'éternité. Contrairement aux extravagances habituelles du violoniste, il n'y a pas une note de trop. Tout est à sa place, rigoureusement composé, avec des breaks de tempo et des respirations brisant le continuum rythmique. Les mélodies rappellent le folklore européen, entendre les racines de nos terroirs, danses anciennes ranimées par l'invention des deux compères. Le timbre du piano préparé gonfle cet orchestre de chambre comme une montgolfière survolant des paysages ocres ou verdoyants. Sous leurs doigts le minimalisme devient exponentiel.


Et puis soudain une voix chantonne des mots qui flottent sur une Méditerranée dans l'espoir d'un avenir meilleur que l'Europe assassine. Sur le Zodiac "trois poissons, serrés, serrés, le fond d'une cale, trois milliers, papier, papier, papier, on a papier, pas pied, pas pied, côte à côte à côte à côte à côte, ta côte ta côte ta côte ta côte ta côte". En Sicile le vieux palais de Montevago abrite un centre d'accueil pour migrants mineurs.

→ Théo Ceccaldi & Roberto Negro, Montevago, CD brouhaha avec la complicité de Full Rhizome, dist. L'autre distribution, sortie le 1er mars 2019
→ Sortie de l'album le 10 avril à l'Église Saint-Merri, Paris

lundi 25 février 2019

Naïssam Jalal et Nicole Mitchell à Sons d'Hiver


J'ai avoué à Naïssam Jalal que j'étais allée à son concert à reculons. Pensez, une flûtiste seule en scène, certes avec une comédienne qui récitait en arabe ancien, celui de l'Égypte, des poèmes d'Amal Donkol disparu en 1983 à l'âge de 43 ans, mais c'était à Choisy-le-Roi dans le cadre de Sons d'Hiver. La dernière fois que j'ai joué à ce festival c'était il y a 25 ans, du temps où Michel Thion le dirigeait, lui qui l'avait fondé sous le nom de Futurs/Musiques, lui-même devenu aujourd'hui poète après avoir été barman, déménageur, fabricant de bougies, agent de planning en compagnie aérienne, dessinateur en béton armé, puis analyste informaticien durant huit ans, et même professeur de judo diplômé ! Je parle de Thion parce qu'il avait cherché à faire venir le public local et que ses successeurs ont continué à s'y employer. Je me souviens qu'il y avait alors toujours un groupe amateur en première partie des luxueuses soirées. Figurait cette fois le nonette de Nicole Mitchell en seconde partie, mais j'étais encore un peu cassé par le décès maternel survenu lundi matin. J'ai pensé que cela me ferait du bien de sortir et j'ai emmené Éric et Michèle qui avait de son côté gardé Eliott toute la journée. C'est dire si nous étions frais ! La musique a le pouvoir de nous faire oublier la tristesse et la fatigue, qu'on l'écoute ou, mieux, qu'on la joue. Comme j'avais trouvé formidable la quête d'invisible de Naïssam Jalal au travers de son récent double album et que la présence en France de l'ancienne présidente de l'AACM est une chose rare, j'ai pris mon volant à deux mains et j'ai filé par des chemins détournés que Waze m'indiqua subtilement.
Le sens des mots étant capital, un joli petit livret avec les textes d'Amal Donkol nous fut remis avant le début du spectacle. Ensuite j'ai préféré me laisser bercer par la voix de Nanda Mohammad et les flûtes incroyables de Naïsam Jalal. Lire les traductions projetées en surtitres cassait l'évocation. Que ce soit à la flûte traversière ou au nay, Naïssam rivalise de virtuosité lyrique avec une variété de timbres et d'attaques époustouflantes. Elle chante aussi, sans la flûte, dans la flûte, à côté de la flûte. Nous étions transportés par la magie de son jeu tandis que les poèmes choisis par le metteur-en scène/écrivain Ahmed El Attar chantaient calmement, mais de manière déterminée, une colère qui semblait cibler le régime syrien alors qu'elle remontait aux catastrophiques Accords de Camp David qui isoleraient dramatiquement le peuple palestinien. La poésie est éternelle. Même pas millésimée. Éternelle. Comme la musique. Parce qu'elles tournent autour des choses sans les nommer précisément. Elles y révèlent pourtant l'essence de la vie, justement. Des Fragments du Livre de la Mort aux Dernières paroles de Spartacus, impossible de se réconcilier lorsqu'on a subi l'outrage, la lâcheté et la violence.


Puis se fut l'entr'acte où nous nous rassasiâmes au bar d'une soupe de châtaignes. La prestation de Nicole Mitchell était intéressante, mais écrasée par le son des retours qui brouillait la spatialisation des musiciennes et musiciens organisés en arc de cercle. Les improvisations de la violoncelliste Tomeka Reid semblaient super, mais son instrument en plastique ou résine avait une sonorité sourde et étouffée qui n'arrangeait pas les choses. On entendait difficilement la harpe d'Hélène Breschand, pourtant heureuse de participer à cette "belle aventure humaine" dirigée par la flûtiste américaine. L'ambiance du Black Earth Ensemble composé également d'un excellent joueur de shakuhachi et d'un autre Japonais qui jouait du shamisen, de la contrebasse et du taiko, d'une violoniste et d'un guitariste, était chaleureuse, mais les mises en place approximatives, probablement dues à une percussionniste bien lourde qui suivait plutôt qu'elle ne guidait, ramollissaient l'ensemble jusqu'à ce qu'un type dont on se demandait ce qu'il faisait là intervienne...


Quand un chanteur se sert du sens pour choisir ses intonations, tout devient lumineux. Avery R. Young nous gratifia d'une prestation exceptionnelle, retenant ses effets, éclatant, se tordant, se redressant comme les meilleurs interprètes de soul. L'orchestre trouva là sa forme, emporté par le feeling d'un artiste vivant son rôle de tous ses muscles, électrisé de la tête aux pieds. J'ai cru comprendre qu'il était question de transmission. Dans ses performances Young révèle le racisme et la misogynie qui étaient toujours à l'œuvre derrière les paravents obamesques. On voit bien ici aussi où nous mène notre pseudo démocratie.
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