Jean-Jacques Birgé

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jeudi 4 août 2022

Lila Bazooka, duo imbriqué ou solo enveloppé ?


J'ai d'abord entendu Lila Bazooka en concert au Comptoir de Fontenay. Je connaissais Sophie Bernado, entre autres pour avoir enregistré l'album Arlequin et le concert Défis de prononciation en trio avec elle et la vibraphoniste Linda Edsjö. Auparavant je l'avais découverte au sein de l'ensemble Art Sonic et entendu plus tard avec L'arbre rouge ou le White Desert Orchestra. J'ai toujours aimé les bois et particulièrement le basson, instrument hélas peu courant dans l'histoire de la musique improvisée. Je ne suis capable de citer que Lindsay Cooper et Youenn Le Berre dont ce n'était pas l'instrument principal, mais avec qui j'ai eu la chance de travailler. Sophie Bernado est avant tout bassoniste, même si elle chante comme ici, ou fait du Beat Box ailleurs. J'avais également repéré l'ingénieure du son Céline Grangey dans de multiples disques où le son magnifiait la musique. Or les voilà réunies au sein du duo Lila Bazooka, sorte de solo enveloppé.


Tandis que Sophie Bernado souffle et appuie sur ses pédales d'effets Céline Grangey triture le son sur son ordinateur, diffuse des field recordings ou des séquences électroniques. La musique est à la fois grave et aérienne. Le drone plane au dessus de la mêlée. Les boucles d'anche double tournent en derviche, s'accumulant les unes sur les autres. Les paysages japonais qui donnent son titre à l'album, Arashiyama, défilent comme à la fenêtre du Shinkansen, même si ce train ne passe pas devant ce lieu-dit proche de Kyoto et si la vitesse du son est ici celle de la méditation. Ni 300 mètres par seconde, ni 300 km à l'heure. Juste le temps qu'il faut pour se laisser porter par le rêve. Elles y ont tout de même séjourné. Sur deux pièces, Ko Ishikawa les rejoint au sho, l'orgue à bouche japonais. Voilà près d'un demi-siècle que je passe mes instruments acoustiques à la moulinette des effets électroniques et ce en direct, mais je n'ai que deux mains, deux pieds et une bouche. Je reconnais forcément certaines de mes tourneries, mais c'est un véritable plaisir d'apprécier le jeu à quatre mains des deux musiciennes. Céline travaille le bas-son de Sophie avec une grande finesse, privilégiant les passages lents et progressifs. Leur complicité est essentielle. Sophie peut se concentrer sur son anche. Solo ou duo, je ne sais pas, mais Lila Bazooka fonctionne à merveille.

→ Lila Bazooka, Arashiyama, CD Ayler Records, dist. Orkhêstra (12€ sur Bandcamp, 9€ en numérique)

lundi 1 août 2022

Ornette Under The Repetitive Skies III


Le violoniste Clément Janinet et son projet O.U.R.S. (Ornette Under The Repetitive Skies) tient ses promesses, entre musique répétitive reichienne et free jazz colemanien. Quatre ans après le premier album, avec les mêmes comparses, soit le saxophoniste Hugues Mayot, le contrebassiste Joachim Florent et le batteur Emmanuel Scarpa, il joue les derviches du swing. Le ténor fait irrésistiblement penser à Gato Barbieri quand il n'est pas au piano. Le violoniste se fait discret, mandolinant parfois et préférant surtout miser sur le timbre du groupe. Tous participent à la percussion, le batteur devenant un temps vibraphoniste, Arnaud Laprêt leur prêtant patte forte sur Purple Blues. On se croyait perché en haut de montagnes reposantes, on se retrouve danser dans des plaines vallonnées. Les crins croisent l'anche pour un jazz très seventies, revival digéré, entraînant, euphorique, revendicatif. Le Liberation Music Orchestra a fait des petits. Ils ont grandi. Sur le sixième et dernier morceau de l'album, ils sont rejoints par le chanteur camerounais Ze Jam Afane qui a composé cet Odibi, histoire de reprendre calmement son souffle, le temps de laisser revenir les fantômes.

→ Clément Janinet, Ornette Under The Repetitive Skies III, CD BMC, dist. L'autre distribution, sortie le 8 septembre 2022

vendredi 29 juillet 2022

Abdou Boni, Antheil, Patkop et TOC


Trois disques, parmi d'autres évoqués plus tard, ont retenu mon attention en cette période charnière entre juillet et août. Le premier est le nouveau CD de Patkop chez Alpha. La violoniste virtuose d'origine moldave Patricia Kopatchinskaja en duo avec le pianiste finlandais Joonas Ahonen présente un de ses récitals dont elle a le secret, mêlant classique et contemporain autour d'un sujet, d'une ambiance, d'un propos. Le compositeur George Antheil et sa première sonate se retrouvent entourés par Morton Feldman, Beethoven (sonate pour violon et piano n°7) et John Cage sans que l'on soit surpris par leur association. Cela coule de source.

Puisqu'il est question de ce compositeur américain hors normes, enfant terrible auteur du Ballet mécanique filmé par Dudley Murphy et Fernand Léger, mais aussi (!), et ce avec la belle actrice-scénariste-productrice sexy Hedy Lamarr (Extase, film sulfureux pour l'époque), du premier brevet d'un système de codage des transmissions dit étalement de spectre par saut de fréquence, proposé alors pour le radioguidage des torpilles américaines durant la Seconde Guerre mondiale, et utilisé actuellement pour le positionnement par satellites (GPS, etc.), les liaisons chiffrées militaires ou dans certaines techniques Wi-Fi, je conseille donc aussi l'acquisition du CD Fighting The Waves où sa musique est interprétée par l'Ensemble Modern. La phrase est longue, mais ces deux-là ont eu une vie incroyable.

Le quadruple CD du groupe TOC formé par le pianiste électrique Jérémie Ternoy, le guitariste électrique Ivan Cruz et le batteur Peter Orins est égal aux précédents albums du trio. Chacun des quatre concerts suit à peu près le même schéma, l'ambiance bruitiste délicate se transformant en tempête de plus en plus rythmée jusqu'à l'extinction. On est pourtant chaque fois saisi par la montée progressive des boucles erratiques, glissements progressifs du plaisir allant de l'électroacoustique vers le rock pour s'épanouir en free jazz. Si leur musique à courant continu semble à l'opposé de mes montages alternatifs, je m'y retrouve étonnamment sans jamais aucune lassitude, conduit par la transe de l'électricité.

Sur le même label, le duo de la jeune saxophoniste Sakina Abdou et du guitariste aguerri Raymond Boni dressent un pont entre les générations et la manière d'aborder l'improvisation free avec délicatesse et intelligence. Musique de chambre hexagonale où les notes rebondissent d'un mur à l'autre, où le parquet grince quand Abdou souffle dans ses flûtes et où les anches volent dans les cordes. Comme je l'écrivais plus haut, ça coule des sources.

→ Patricia Kopatchinskaja & Joonas Ahonen, Le monde selon George Antheil, CD Alpha
→ Ensemble Modern, dir. HK Gruber, Fighting The Waves (Music of George Antheil), CD BMG paru en 1996
→ TOC, Did It Again, 4 CD Circum-Disc, sortie septembre 2022
→ Abdou Boni, Sources, CD Circum-Disc, dist. Allumés du Jazz / Atypeek, sortie septembre 2022

lundi 25 juillet 2022

Une plume au poil


Comme toujours sous la plume au poil de Franpi Barriaux un bel article sur le CD Plumes et poils d'Un Drame Musical Instantané reformé pour l'occasion. Trente ans que je n'avais pas enregistré avec Francis Gorgé et toujours autant de plaisir et de complicité, comme avec le poète Dominique Meens... C'est dans Citizen Jazz !

Il y a presque 30 ans, l’écrivain et poète Dominique Meens faisait paraître Ornithologie du promeneur, qui observait les oiseaux. Dans un article de Libération, à l’occasion de cette sortie, Meens suggérait : « L’ornithologue explique l’oiseau à l’homme, j’explique l’homme aux oiseaux » ; dans « Alors Voilà » et ses cloches de montagne qui inventent une vallée à l’oreille des auditeurs, entre piaillements de petits oiseaux et autres nappes narratives, le poète nous parle d’un corbeau des sommets et de son sens du rythme. La mise en scène est l’œuvre de Jean-Jacques Birgé et de Francis Gorgé, deux compères qui ont le sens de l’image. Mais la fresque n’est pas que naturaliste, et les quinze titres de Plumes et Poils permettent d’autres ambiances à l’image d’« instantanés » et de son approche plus abstraite, morcelée, où les oiseaux sont de passage.
Il y a trente ans, Un Drame Musical Instantané (UDMI) se séparait. On a pu bénéficier, depuis, de nombreuses rééditions, mais après la mort de Bernard Vitet, indéfectible dernière arête du triangle, on pensait que le mythique orchestre avait la destinée des ptérodactyles, définitivement éteints malgré la fascination qu’ils continuent d’exercer. C’était compter sans l’envie qu’avaient Birgé et Gorgé de se retrouver réunis, que l’on peut goûter dans « Piquets », construction typique de l’UDMI, entre sons électroniques agissant comme un psychotrope actif et générateur d’images, profusion des instruments et soudaines explosions de guitare. Vitet manque, bien sûr, mais on pourrait parfois l’entendre flotter, au moins dans les souvenirs. Voire dans la performance de Dominique Meens qui habite ses textes avec une théâtralité que le trompettiste n’aurait pas reniée. Notamment la crudité sardonique de la scène de chasse de « Sus Scofra ».
Dominique Meens ne remplace pas Bernard Vitet dans UDMI. Personne ne remplace Vitet. Mais le poète connaît bien l’univers du groupe : il a travaillé avec ses membres dès les années 70, et Plumes et Poils est l’occasion de faire revivre une parole et un univers toujours aussi singulier. On observe le monde qui tourne avec le disque, et les oiseaux et les mammifères qui le peuplent semblent l’observer avec nous, comme dans un miroir vaguement déformant ou inquiétant (« Hirondelle »). Le travail de Jean-Jacques Birgé sur le futur et l’apocalypse climatique est aussi passé par là. L’évaporation des oiseaux est un drame. L’extinction de masse est un drame. Plumes et Poils est un drame musical instantané : la possibilité divergente de mettre un peu de poésie et d’inattendu dans l’inéluctable processus.

mercredi 20 juillet 2022

in Jazz News de juillet-août


Photo de JJB avec Lionel Martin prise par Christophe Charpenel et parue dans le Jazz News de juillet-août à l'occasion de la sortie du vinyle Fictions sur le label Ouch!

mercredi 13 juillet 2022

Julien Pontvianne / Abhra : 7 poems on water


J'ignore à quoi ressemble Seven Poems on Water de Julien Pontvianne et son sextet Abhara, plongé entre la monotonie de Michael Mantler et les évocations célestes de Portishead, sorte de méditation new age aux timbres inédits. Le précédent album s'inspirait du transcendantaliste Thoreau. Ces sept nouveaux poèmes tournent autour de l'eau. Qu'ils soient de Raquel Ilon de, W.G. Sebald, Alessandro Baricco, William Carlos Williams, Priyal Prana, Emily Dickinson ou Nazim Hikmet, tous traduits en anglais, importe moins que l'atmosphère légère qu'ils dégagent, comme un brouillard matinal flottant au-dessus d'un étang. Isabel Sörling murmure à la limite de susurrer pour ne pas réveiller la forêt. L'orchestration est intemporelle : Julien Pontvianne au saxophone, Francesco Diodati à la guitare, Alexandre Herer aux claviers, Adèle Viret au violoncelle et Matteo Bortone à la contrebasse en forment le limon. Tout au long de cette délicate aquarelle, on entend pousser les plantes et se réveiller les insectes. L'évaporation. Tendresse absolue. Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Eternité. C’est la mer allée avec le soleil.

→ Julien Pontvianne / Abhra, Seven poems on water, CD / LP Onze Heures Onze, dist. Absilone, et sur Bandcamp, sortie le 30 septembre 2022

lundi 11 juillet 2022

Qu'est-ce que la musique ? par David Byrne


Ma bibliothèque musicale comprend des centaines d'ouvrages plus ou moins indispensables, d'autres parfaitement anecdotiques. Dans le salon résident ceux qui traitent d'un compositeur ou d'un genre particulier. Certains artistes qui ont compté à une époque particulière de ma vie accumulent les références, tels Charles Ives, Edgard Varèse, Arnold Schönberg, Gustav Mahler, Erik Satie, Francis Poulenc, Glenn Gould, Frank Zappa, Robert Wyatt, les Beatles, etc. Des collections comme celles du Mot et le Reste, nombreux dictionnaires, des livrets d'opéra, des biographies, des livres d'images se voient de loin sur les étagères. Comment me passer des entretiens de Varèse avec Charbonnier, des livres de Cage, des souvenirs d'Yvette Guilbert ou Denise Duval, du Style et l'Idée, des recueils de Daniel Caux ou Carles-Comolli, Philippe Langlois, Philippe Robert ou Jean-Noël von der Weid, Alex Ross ou David Toop, des photographies de Guy le Querrec ou Guy Vivien, de la BD Underground ? J'ai déplacé dans le studio les ouvrages plus techniques, partitions de jazz et de tango, classiques et contemporaines, traités d'orchestration de Koechlin, l'incontournable Acoustique et Musique de Leipp, ceux consacrés à des instruments, etc. Dans les archives on trouvera les revues comme L'Art Vivant, Musique en Jeu, Jazz Ensuite, Le Journal des Allumés, Muziq, etc. J'y puise régulièrement des informations, des pistes, petits cailloux semés au fil de mes découvertes.
Étienne Brunet m'en signale un qui me manquait et m'intéresserait forcément, Qu'est-ce que la musique ? de David Byrne. Si le fondateur des Talking Heads prend parfois exemple sur son travail, il embrasse un éventail extrêmement large de sujets qui tournent autour de la musique, d'une manière à la fois encyclopédique et tout à fait personnelle. Je me sens aussitôt beaucoup d'affinités avec ce point de vue documenté qui aborde aussi bien les techniques d'enregistrement et de diffusion, l'économie des différents supports, compare le studio et la scène en livrant ses recettes explorées au fil de sa carrière, sans prendre parti pour aucune manière, mais réfléchissant sans cesse au pour et au contre. Ces 450 pages partent dans tous les sens, mais c'est parfaitement structuré. Tout amateur de musique devrait y trouver son compte, a fortiori les musiciens qui s'interrogent souvent sans connaître tous les rouages d'un métier protéiforme.

→ David Byrne, Qu'est-ce que la musique ?, trad. Claire Martinet, ed. Philharmonie de Paris, 28€

mercredi 29 juin 2022

Meïkhâneh, chants du dedans et du dehors


Il y a longtemps, longtemps, dans une autre vie, je ne comprenais pas pourquoi des musiciens adoptaient une culture qui n'était pas la leur. Qu'ils jouent du jazz à l'image des Afro-Américains, du tango argentin ou des airs inspirés des Balkans, cette appropriation transcontinentale m'interrogeait. À la même époque, je ne saisissais pas plus l'intérêt d'interpréter des morceaux classiques qui avaient été enregistrés par les meilleurs. J'étais jeune et fougueux, ne jurant que par l'invention contemporaine et l'expression la plus personnelle. Cela ne m'empêchait nullement d'apprécier tous les genres de musique sans aucune exception, mais je privilégiais les authentiques, les fondateurs dont les motivations sont dictées par les phénomènes historiques auxquels ils sont directement confrontés. J'ai heureusement tempéré cette exclusivité, car les désirs et les rêves sont aussi variés que les voix d'ailleurs sont impénétrables. Savons-nous réellement d'où nous venons dans les temps immémoriaux, quels chemins nous avons empruntés et vers où nous dirigent nos pas ? Que ma fille chante des airs grecs, italiens, siciliens, ladinos, russes, anglais sur des orchestrations originales du trio à cordes qui l'accompagne y est forcément pour quelque chose...


Meïkhâneh, le groupe qui est à l'origine de cette confession a d'ailleurs environ le même âge qu'Odeia, une dizaine d'années, et à peu près le même nombre de disques à leur actif, puisque c'est leur troisième. S'ils ont en commun le français et le grec, leur répertoire s'inspire surtout de Mongolie, d'Iran, du Portugal et se construit autour d'une langue imaginaire. J'ai été immédiatement séduit par la voix de Maria Laurent (luth tovshuur, vièle morin khuur) et le chant diphonique khöömii de Johanni Curtet (guitare, luth dombra), auquel s'ajoutent les percussions de Milad Pasta (zarb, daf, udu). Pour le disque Chants du dedans, Chants du dehors, ils ont invité Pauline Willerval (gadulka, violoncelle) et Dylan James (contrebasse) à se joindre à eux. En lisant la traduction des paroles dans le livret du CD, se dévoile ce que la musique suggérait, à la fois une quête intérieure des profondeurs de l'âme et un œil vers les étoiles. Il y est question de déplacements dans l'espace et dans le temps, histoires de caravaniers, de navigateurs, de parfums apportés par le vent. La musique est un art du voyage. Sans les renier, par son langage universel, elle permet de s'affranchir de ses propres racines en les bouturant avec d'autres essences. Les bourgeons de Meïkhâneh sont magiques, à la fois lyriques et rythmiques, empruntant des chemins de traverses qui nous mènent vers des contrées qui n'existent que dans l'imagination des artistes. Cette "maison de l'ivresse" porte bien son nom persan.

→ Meïkhâneh, Chants du dedans, Chants du dehors, CD Buda Musique & Cas Particuliers, dist. Socadisc

mardi 28 juin 2022

Pigments & The Clarinet Choir


Léon-Gontran Damas' Jazz Poetry, sous-titré A Call & Response, du groupe Pigments & The Clarinet Choir, est le genre de disque qui attire instantanément mon attention, parce qu'il véhicule des idées extramusicales qui riment avec la révolte, arrière-pensées mises en avant qui poussent le rythme et font sonner les harmonies. Parfois cela ne prend pas, par exemple lorsque texte et musique ne s'influencent pas véritablement. Le plaquage n'a rien du brut. Mais lorsque, comme ici, ils procèdent du même élan, alors la magie opère, galvanisant les énergies et redonnant espoir d'un monde meilleur.
Il est d'abord nécessaire de rappeler qui est le poète Léon-Gontran Damas, écrivain et homme politique français né en 1912 à Cayenne et mort en 1978 à Washingron, DC. Avec Aimé Césaire et Léopold Senghor il est l'un des fondateurs du courant littéraire de La Négritude, mouvement anticolonialiste et antiassimilassionniste. Je n'avais jamais entendu parler de lui avant que Christiane Taubira ne le cite brillamment lors de son discours introductif aux débats sur le mariage pour tous à l'Assemblée Nationale en janvier 2013. J'avais été alors impressionné, mais j'ai vite déchanté en découvrant cette femme politique autoritaire encensée par les socialistes mous, dont les quelques citations apprises par cœur avaient, au fil des années, fini par sonner particulièrement démagogiques à mes oreilles dubitatives. Je préfère donc reprendre le texte original de l'écrivain, creuser mon propre chemin, cette fois guidé par des musiciens dont la sincérité s'entend à chaque plage. Toujours remonter aux sources, me rappelait sans cesse Jean-André Fieschi.
C'est ce que fait le pianiste Guillaume Hazebrouck en composant pour le groupe Pigments & The Clarinet Choir et partageant la direction artistique du projet avec le slameur Nina Kibuanda, originaire de Kinshasa au Congo, tandis que Sika Fakambi demande à différents auteurs des textes en réponse à ceux de Damas pour qu'ils figurent dans le livret. Le bassiste Olivier Carole slape magnifiquement et prend souvent le relais du piano, mais c'est le beatbox du clarinettiste Julien Stella qui m'emballe lorsque les scratches vocaux se mêlent aux paroles scandées. L'orchestration est étonnante puisque se joignent à eux deux autres clarinettistes, Olivier Thémines et Nicolas Audoin.


Piano, basse et trois clarinettes. Le style d'Hazebrouck s'inspire autant du jazz que de la musique classique contemporaine, échappant aux poncifs des deux genres. Il se réclame d'ailleurs d'Andrew Hill, Henry Threadgill, Frederico Mompou, Charles Ives et Helmut Lachenmann, compositeurs tous plus ou moins marginaux dans leurs secteurs respectifs. Ses tourneries rythmiques vous happent comme un typhon vertigineux alors que la basse vous fouette le visage de ses embruns brûlants. Le slameur n'en fait pas des tonnes, il est juste, à sa place, servant le texte en s'appuyant sur la musique. Les clarinettes amplifient le timbre au besoin. Le disque peut s'écouter à plusieurs niveaux, en suivant la poésie de Damas, l'entrain du groupe ou en se concentrant sur l'osmose paroles et musique. Que je le remette plusieurs fois de suite sur la platine est le meilleur des signes.

→ Pigments & The Clarinet Choir, Léon-Gontran Damas' Jazz Poetry, A Call & Response, CD Yolk Music, dist. L'autre distribution

lundi 27 juin 2022

L'Apothicaire présente notre Fictions, sérigraphie d'Ella & Pitr


L'Apothicaire est le sérigraphe de la pochette de mon dernier disque, un superbe vinyle composé avec le saxophoniste lyonnais Lionel Martin. Si je me souviens bien, ce sont huit passages de couleurs qu'a nécessités la peinture d'Ella & Pitr. Cet autre duo avait déjà décoré ma maison d'une fresque murale représentant un trompettiste en short et d'un ange majestueux chutant dans l'escalier. Merci à Geoffrey Grangé, Jérôme Pruniaux, Rémy Porcar et à mes deux amis graphistes stéphanois pour leur magnifique création...


J'insiste auprès des amateurs de ma musique, mais aussi de ceux qui la pensent, avec raison, complexe, intellectuelle ou narrative : ce 33 tours est une merveille dont je suis extrêmement fier. Il est différent de tout ce que j'ai fait jusqu'ici. Les cinq pièces sont envoûtantes, quasi hypnotiques ou psychédéliques. Dans l'extrait choisi par L'Apothicaire, on entend le ténor, une guimbarde excitée par un électro-aimant et le Lyra-8, un synthétiseur russe. Le sérigraphe s'est amusé à réaliser un petit clip sur la confection de la sérigraphie. La pochette se ferme par un astucieux système magnétique. Le label Ouch! a choisi de ne le presser qu'à 300 exemplaires tous numérotés. On peut en avoir un avant-goût sur Bandcamp par exemple et l'y commander facilement. C'est actuellement le meilleur site de vente de disques tant pour les vendeurs que pour les acheteurs.

jeudi 16 juin 2022

Zounds! What Sounds!


Sacha Gattino, qui connaît mon appétit pour les trucs bizarres, [m'avait] fait écouter un album incroyable enregistré sur Capitol en 1962 par Dean Elliot, un compositeur de musiques de dessins animés avec à son actif Mister Magoo dont j'étais fan dans mes toutes premières années (souvenir rapporté dont je ne garde aucune trace), Tom & Jerry, Bugs Bunny ou ceux du Dr Seuss... Mais l'association avec le fameux animateur Chuck Jones est postérieure à Zounds!What Sounds!, l'album de Dean Elliot and his swinging BIG BIG BAND!! Sa couverture indique : A Sonic Spectacular Presenting MUSIC! MUSIC! MUSIC! With these special Percussion Effects! Cement Mixer, Air Compressor, Punching Bag, Hand Saw, Thunderstorm, Raindrops, Celery Stalks (the crunchiest), 1001 Clocks, Bowling Pins and Many Many More!!. Le compositeur de Space Age Pop s'est adjoint l'aide du bruiteur Phil Kaye pour mêler à son orchestre lounge des effets sonores stéréo décoiffants qui nous font irrémédiablement penser à Spike Jones.


Écoutez aussi son Lonesome Road !
Lors de cet article du 10 janvier 2010, j'écrivais que souvent, écoutant certains compositeurs, j'aurais adoré que l'on me propose plus souvent d'ajouter des sons concrets ou électroniques à leurs orchestres ou à leurs chansons, mais, contrairement à Dean Elliot dont les excentricités sont exclusivement plastiques, je travaille toujours dans une optique dramatique, entendre théâtrale, qui sert le sens de l'œuvre. J'aurais voulu être le Airto Moreira bruitiste de la nouvelle musique, saupoudrant de persil ou de piment la cuisine inventive de mes collègues musiciens. Un autre de mes fantasmes eut été d'improviser l'ambiance musicale d'un show style Nulle Part Ailleurs avec des ponctuations corrosives bien à propos. J'imagine un duo interventionniste avec Sacha, lui en percussionniste gagman et moi dans un traitement épique environnemental... Juste une idée.

vendredi 10 juin 2022

*** avec Fabiana Striffler et Csaba Palotaï


Chacun/e avait apporté cinq recettes de cuisine ou souvenirs culinaires. À tour de rôle, ce 7 juin 2022 (c'était mardi), nous avons annoncé le menu. Dans l'ordre du jeu :
#1 Götterspeise
#2 Un café serré à Rome, à 4 h du matin juste avant l'aube, sur un toit-terrasse
#3 Ail noir
#4 Rollmops
#5 Màkostészta
#6 Mon pâté de foie
#7 Blutwurst
#8 Tacos à Mexico City dans le quartier Coyoacan
#9 Sorbets et crèmes glacées
#10 Kalter Hund
#11 Hot dog à Times Square
#12 Manger avec quelqu’un qui n’a pas d’appétit c’est discuter beaux-arts avec un abruti
#13 Zwieback mit Bananen
#14 Töltött paprika
#15 Phở.
La violoniste allemande Fabiana Striffler était évidemment à l'origine de #1 (dessert à la gélatine plein de couleurs) / #4 (hareng mariné) / #7 (boudin noir) / #10 (sorte de gâteau au chocolat) / #13 (biscotte avec bananes, un truc pour les enfants malades).
Le guitariste hongrois Csaba Palotaï, plus cosmopolite, avait choisi #2 / #5 (pâtes au pavot) / #8 / #11 / #14 (poivron farci).
De mon côté, j'apporte des trucs que je sais bien faire : #3 L'ail noir évidemment / #6 (faire cuire 500g de foie de volaille et 350g de beurre salé dans du vin blanc, passer au mixeur avec un petit verre de cognac par exemple et des herbes, attendre 24 heures au réfrigérateur) / #9 (je suis abonné à Berthillon) / #12 (la devise de la famille) / #15 (un hit à la maison, improvisation jamais identique).


Comme chaque fois que je pique-nique au labo, les titres sont des prétextes. Il n'empêche que la densité du menu se fait sentir à l'écoute ! C'est copieux, varié et forcément délicieux. Fabiana est venue avec deux violons dont un qu'elle accorde différemment. Csaba a apporté sa Telecaster et son Organelle. Je trône au milieu de mes instruments, la plupart électroniques, mais j'ai sorti aussi la trompette à anche, des flûtes, des guimbardes, un harmonica, des percussions, ma shahi-baaja et le frein. Dans la dernière pièce j'ai prêté l'arbalète de Bernard à Fabiana qui hallucinait.


J'avais déjà préparé la pochette avec une photo de ravioles de navet cru farcies de caille, émulsion d'escabèche et légumes, prise en 2016 au restaurant Er Occitan à Bossost en Espagne. *** m'a paru un titre amusant pour notre trio all stars ! L'album, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org, est aussi sur Bandcamp, comme la plupart des disques virtuels produits dans ces conditions. Il présente les quinze compositions instantanées in extenso dans l'ordre où nous les avons jouées. J'ai appris que l'Ircam appelait cela comprovisation ! C'est pas mal. Je trouve cela drôle. Donner le nom à ce que nous produisons les uns et les autres depuis plus d'un demi-siècle, est tout de même une manière de s'approprier des pratiques desquelles ils étaient passés à côté, et d'en faire tout un foin, comme l'aspirotechnie pour l'ancestral souffle continu.


Ces rencontres sont un véritable plaisir. Je retrouve mon âme d'enfant comme lorsque je me vautrais par terre avec mes jouets, et les parties de rigolade avec ma petite sœur et mes copains. L'idée est de jouer pour se rencontrer et non le contraire comme nous en avons l'habitude. C'est chaque fois rechercher la passion des débuts lorsqu'il n'y avait aucun autre enjeu que le plaisir. Ce n'est pas un hasard si j'avais inscrit sur ma carte de visite la phrase de Jean Cocteau, "La matin ne pas se raser les antennes". Ensemble, c'est encore mieux.
Lorsque j'enregistre je suis dans un état second. J'entrevois ce que nous avons fait au mixage et je le découvre véritablement lorsque je le mets en ligne. C'est ce qu'on appelle partager, avec mes invités d'abord, avec vous ensuite. Dans mon métier, dans ma vie, c'est ce que j'aime le plus.

→ Birgé Palotaï Striffler, *** sur drame.org et Bandcamp

mercredi 8 juin 2022

Sun Ra continue à appeler la Terre


J'avais déjà signalé Space is the Place, le DVD du long-métrage de science-fiction très bizarre de John Coney avec Sun Ra, que m'avait indiqué Étienne Brunet, un cocktail black power et free jazz aussi ringard que fascinant.


Cette fois Gary May m'envoie ce clip d'un quart d'heure que j'ignorais, light-show psychédélique réalisé avec le synthétiseur visuel de Bill Sebastian, l'Outerspace Visual Communicator ! Inventé en 1978, l'instrument est équipé d'un doigt électronique et de 400 touches contrôlant couleurs, symétries et mouvements. Le "peintre" manipule ainsi ses rotations, compressions, zooms, etc.
Le clip a été réalisé au Mission Control de Boston en 1986 avec Sun Ra (claviers, voix) et son Arkestra : Ra-keyb (voix), Al Evans et Fred Adams (trompette), Tyrone Hill (trombone), Marshall Allen (sax alto), John Gilmore (sax ténor), Danny Ray Thompson (sax baryton), Eloe Omoe (clarinette basse), James Jacson (basson, percussion), Bruce Edwards (guitatre électrique), John Brown (batterie), June Tyson (voix, danse). Aux commandes de la réalité virtuelle : Michael Ray, Barday, Eddie Thomas (Thomas Thaddeus), Atakatune.


Vous connaissez probablement mon attachement au light-show qui marqua mes premiers balbutiements artistiques avant de rentrer à l'Idhec et de monter sur scène. Ma petite sœur Agnès et moi avions joué le rôle de mascottes de l'Arkestra au tout début des années 70. Assistant aux répétitions des Nuits de la Fondation Maeght en 1970, nous avons tout de suite été adoptés par le percussionniste Nimrod Hunt (Carl S. Malone) qui nous présenta au reste de l'Arkestra. Le contrebassiste Alan Silva, qui chez Sun Ra ne jouait que du violon coincé entre les genoux, taquinait ma petite sœur en évoquant la comédienne Agnes Moorhead. C'est seulement au bout d'un grand nombre de concerts que je réussis à interroger "le maître", comme l'appelaient tous les membres de l'orchestre. Il était, sinon, inapprochable, planant au-dessus de la mêlée comme un être déplacé, on dira littéralement sur une autre planète ! C'est à cette époque que je mis en contact Alan et le saxophoniste Frank Wright que j'avais rencontré chez Giorgio Gomelsky (l'impressario des Rolling Stones !) et qui ignorait sa récente arrivée sur le sol français. Avec le batteur Muhammad Ali et le pianiste Bobby Few ils allaient former le quartet de free jazz le plus puissant et le plus présent de la scène parisienne.
Sun Ra et Harry Partch marquèrent certainement les deux chocs orchestraux de mon adolescence.

lundi 6 juin 2022

Marteau Rouge & Haino Keiji à Luz


Le rock, c'est quoi ? De l'énergie pure, des instruments électriques, la puissance des kilowatts, une musique de groupe, des références mythiques ou mythifiées, la défonce, le sexe et pas mal d'autres références qui me reviennent au fur et à mesure que j'écoute le concert du trio Marteau Rouge avec le guitariste japonais Haino Keiji au Festival Jazz à Luz. Ce 13 juillet 2009 méritait bien un feu d'artifice. J'ai attendu le moment où je pourrais pousser les enceintes pour écouter le CD qui vient de sortir sur Fou Records, la label de Jean-Marc Foussat qui joue ici du Synthi VCS3 et des jouets, plus électroacoustique qu'électronique, jusqu'à sonner les cloches pour calmer les passions le temps de quelques notes. À gauche le guitariste de Marteau Rouge, Jean-François Pauvros, penché sur son engin, archetant, griffant, frappant. À droite, Hanno Keiji, comme lui paroxystique jusqu'au risque de se casser les cordes, métal ou vocales, parce que tous les trois poussent parfois les leurs dans l'extase que produit le trop plein de distorsions et de larsens. Le batteur Makoto Sato, un autre natif du soleil levant, structure les improvisations en martelant ses fûts, grave. La musique de Marteau Rouge ressemble à l'évocation d'un temps révolu, quand nous étions gamins à la fin des années 60, cherchant à reproduire en son les émotions lysergiques qui nous faisaient voir le monde au travers d'une lunette kaléidoscopique. Dans La pensée sauvage Claude Lévi-Strauss parlait de cet "instrument qui contient des bribes et des morceaux, au moyen desquels se réalisent des arrangements structuraux". Les éclats s'agrègent en tableau de lave. Devant tant d'énergie, on peut aussi bien se laisser aller à la méditation comme trembler ivre sur la piste de danse. Ce maximalisme finit par basculer et ressembler au minimalisme en vogue. Aujourd'hui on parlerait de noise ou de drone. En tout cas, c'est le genre de musique sportive qui vous met la tête à l'envers.

vendredi 27 mai 2022

Mỹ Lai, un autre opéra


Et bien voilà, j'ai encore une fois sombré dans la consommation compulsive en acquérant le nouveau disque du Quatuor Kronos. Je pense que je les ai à peu près tous et je ne m'en lasse pas. Ils ont une manière rock d'attaquer les cordes qui m'électrise. Comme Rainbow (Music of Central Asia vol.8) et Long Time Passing (célébrant Peter Seeger), ce n'est pas Nonesuch (Warner), mais Smithsonian Folkways qui publie l'opéra Mỹ Lai composé par Jonathan Berger sur un livret de Harriet Scott Chessman.
"Le 16 mars 1968, l'armée américaine tua plus de 500 civils non armés, dont nombreuses femmes et enfants, dans le hameau de Mỹ Lai, au Vietnam. La brutalité inimaginable de l'événement a touché tous ceux qui en ont été les témoins directs, y compris le pilote d'hélicoptère Hugh Thompson qui, contre les ordres, est intervenu pour sauver des vies vietnamiennes. L'histoire de Thompson est à l'origine de cet opéra qui met en scène les descriptions viscérales et fantasmatiques du chagrin, de l'horreur et de la culpabilité de Thompson, hanté par les souvenirs persistants de ce jour cataclysmique."
Écrit sur la sollicitation du premier violon, David Harrington, l'opéra est un monodrame se déroulant en décembre 2005 dans la chambre d'hôpital de Thompson qui meurt d'un cancer, se remémorant ses trois atterrissages, non autorisés, dans l'espoir d'arrêter le massacre. Aux côtés du Kronos Quartet sont présents la multi-instrumentiste vietnamienne Vân-Ánh Vanessa Võ aux t’rưng, đàn bầu et đàn tranh (en 2013 elle avait enregistré Three-Mountain Pass avec le Kronos) et le chanteur Rinde Eckert. Dans le prologue on y entend aussi les enregistrements de la berceuse Quảng Ngãi par Pham Thi Mac et Vietnam Blues de J.B.Lenoir. À plusieurs reprises, un jeu télévisé cynique est projeté derrière les musiciens qui pose Thompson en candidat involontaire d'une mascarade. Il faudra trente ans pour que le gouvernement américain reconnaisse son héroïsme et quarante pour que le lieutenant William Calley qui avait dirigé le massacre exprime des remords bien tardifs. Le livret qui accompagne le CD ou les 2 vinyles intègre le Journal du survivant Trần Văn Đức qui avait sept ans à l'époque et la liste terrible des 504 victimes.
La musique de Jonathan Berger est extrêmement digne. Les percussions et cordes vietnamiennes s'intègrent dramatiquement au quatuor dont les dissonances réfléchissent la tristesse et la colère de Thompson...



Le 3 mai 2013, j'avais chroniqué une autre œuvre protéiforme sur le même sujet, le massacre de Mỹ Lai, composée en 1971, soit seulement trois ans après l'évènement, par Ilhan Mimaroğlu, Sing Me a Song of Songmy, fondamentalement plus proche de mes goûts esthétiques et de mes aspirations politiques. Depuis, rien n'a changé, les crimes de guerre se perpétuent partout sur la planète, et les troupes américaines sont responsables d'une bonne partie d'entre eux, sans que les populations visées inquiètent leurs frontières...

Un opéra contre la guerre


C'est incroyable comme certains OMNI (tout Objet Musical Non Indentifiable) refont surface et révèlent leur insoupçonnable précocité. J'ai chroniqué il y a peu l'extraordinaire Agitation de Ilhan Mimaroğlu qui rassemblent des pièces révolutionnaires de 1974-75. Sing Me a Song of Songmy est un brûlot politique d'une invention musicale protéiforme exceptionnelle, sorte d'équivalent "pop" de Mr Freedom, le film de William Klein. Le dispositif est somptueux : en plus du Quintet du trompettiste de jazz Freddie Hubbard, du chœur Barnard-Colombia, d'un orchestre à cordes dirigé par Arif Mardin également à l'orgue Hammond, des récitants Mary Ann Hoxworth, Ñha-Khê, Charles Grau, Gungör Bozkurt et Freddie Hubbard, le compositeur et producteur Ilhan Mimaroğlu a intégré un synthétiseur et trafiqué les sons des uns et des autres ! Les textes de ce joyau de 1971 sont du poète turc Fazıl Hüsnü Dağlarca, du Vietnamien Ñha-Khê, de Kirkegaard et Che Guevara tandis que Scriabine ou Brahms y sont cités...
À quoi comparer cette homogénéité encyclopédique, mélange d'expressions et de textures si différentes ? Déserts d'Edgard Varèse, première œuvre pour orchestre et bande magnétique, fit scandale en 1954. Jazzex de Bernard Parmegiani, première rencontre de l'électro-acoustique et d'improvisateurs de jazz, ici Jean Louis Chautemps, Bernard Vitet, Gilbert Rovère et Charles Saudrais, date de 1966. Frank Zappa a publié Lumpy Gravy en 1968. Je me reconnaîtrai dans toutes, enregistrant Défense de en 1974, suivi de la fondation d'Un Drame Musical Instantané où pendant 32 ans il sera évidemment question de mélanger sans hiérarchie tout ce que le son peut produire lorsqu'il s'agit de défendre un propos. De fil en aiguille, la prochaine découverte semblerait être Amalgamation de Masahiko Satoh ; j'attends patiemment le facteur.
Pour Sing Me a Song of Songmy, Mimaroğlu a engagé un des deux trompettistes du Free Jazz d'Ornette Coleman, celui d'Out to Lunch d'Eric Dolphy, d'Ascension de John Coltrane, du film Blow Up d'Antonioni. Freddie Hubbard s'est entouré de Junior Cook au sax ténor, Kenny Barron au piano, Art Booth à la basse et Louis Hayes à la batterie.


L'œuvre est délicate. Elle se réfère au massacre de Songmy en 1968, aussi appelé My Lai, 500 civils vietnamiens torturés, violés, assassinés par les troupes américaines. La même année que cet album qui prône le Peace and Love de l'époque, Joseph Strick remporte l'Oscar du meilleur documentaire en interviewant cinq vétérans. Par contre, le pamphlet de Mimaroğlu contre la guerre qui ne s'achèvera qu'en 1975 fit un flop, comme toutes les œuvres prophétiques, trop avancées pour son temps. Elle ne rentre dans aucun moule. Cette suite est pourtant un joyau où les sons électroniques, les cordes, le free jazz et les voix réfléchissent la poésie des hommes qui vivent debout, dénonçant tous les crimes, racisme et violence, tout en prônant l'amour que seul l'art a jamais su traduire bien qu'il soit impalpable.

→ Ilhan Mimaroğlu, Sing Me a Song of Songmy avec Echoes of Blues de Freddie Hubbard, CD Collectables
→ Jonathan Berger (par le Kronos Quartet, Vân-Ánh Vanessa Võ et Rinde Eckert), Mỹ Lai, CD ou 2 LP Smithsonian Folkways

jeudi 26 mai 2022

Scénographie avec Gwennaëlle Roulleau


Un nouveau Pique-nique au labo, le premier de 2022, avec Gwennaëlle Roulleau, est en ligne, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org. Comme pour la trentaine d'albums qui l'ont précédé sur le même principe, j'ai invité l'électroacousticienne au Studio GRRR à enregistrer toute une journée, librement, histoire d'apprendre à nous connaître. J'avais entendu Gwennaëlle une seule fois en concert, mais j'avais été particulièrement séduit par son geste instrumental et la spatialisation sonore qu'elle maîtrisait grâce à Usine, le logiciel d'Olivier Sens. Les concerts de lap-tops (ordis portables) m'ont toujours ennuyé lorsque le spectacle offre celui de presse-boutons autistes qui semblent ne pas avoir conscience de la présence du public.
Pour cette séance où nous enregistrons pour nous rencontrer, plutôt que le contraire qui est le lot commun de notre métier, j'ai proposé de nous inspirer de photos de films trouvées dans un hors-série des Cahiers du Cinéma de 1980 intitulé Scénographie. De la présélection de vingt-cinq, nous en avons choisi une huitaine au fur et à mesure de la journée. Aucune référence aux films de Kurosawa, Bresson, Garrel, Lumière, Cocteau, Dreyer, Méliès n'était recherchée. Partir simplement d'une image et se laisser aller à la rêverie musicale ! Dans la plupart des cas nous avons néanmoins conservé le titre des films en nous les réappropriant dans le cadre de nos compositions instantanées.


Il n'est pas si facile pour moi de jouer avec un ou une autre musicien/ne électronique, car souvent je m'y perds, ne sachant plus du tout qui fait quoi, les gestes n'étant pas aussi explicites qu'avec les instrumentistes classiques, surtout lorsqu'on est penché sur les siens. Après avoir écouté plusieurs fois le mixage, il m'arrive souvent de revenir vers les pistes séparées pour comprendre l'origine des sons. C'est ce que j'ai réalisé récemment avec Fictions, le vinyle en duo avec le saxophoniste Lionel Martin, à paraître prochainement sur le label Ouch!. J'avais oublié qu'il m'était arrivé de transformer en direct les sons de mon camarade de jeu. De quoi en perdre mon latin !
Ici Gwennaëlle produit essentiellement des sons électroniques et électroacoustiques, encore qu'elle ait trafiqué une caisse claire qu'elle est allée chercher dans mon capharnaüm pour un résultat étonnant. De mon côté je me sers de plusieurs échantillonneurs américains, de synthétiseurs russes (le Lyra-8 que Gwennaëlle m'emprunte d'ailleurs pour un morceau, l'Enner et le renversant Cosmos), de mon nouvel ARP 2600, d'un harmonica, d'une guimbarde excitée par un électro-aimant, de petits carillons et de la pédale Eventide H9Max.


Choisissant donc chacun/e à son tour, une image dans le corpus que j'avais rassemblé, nous avons ainsi enregistré La forteresse cachée, Au hasard Balthazar, Le révélateur, La Ciotat, Le sang d'un poète, Candélabres, Le mariage de Thomas Poirot... Certaines pièces sont graves, d'autres comiques, certaines sont suffocantes, d'autres respirent. Pour la couverture, j'ai conservé le verso de la revue illustré par Voyage en Italie de Rossellini en choisissant un jaune proche de celui de la collection historique des Cahiers du Cinéma, mais nous n'avons pas eu le temps de jouer à partir de cette image. Nous avions commencé à 10h, il était déjà 16h30, le moment de plier bagage. C'était le 12 mai dernier. Le temps de revenir de mon voyage à Rennes, je mixai aussitôt l'ensemble et le mis en ligne. Aucune production discographique n'offre cette réactivité qui m'enchante, car il se passe souvent un, deux ou trois ans entre un enregistrement et sa diffusion, alors que nous sommes bien loin, préoccupés par de nouvelles créations. Voilà, c'est tout frais, c'est même tout frais payé, puisque son accès est gratuit !

Prochaine rencontre le 7 juin avec la violoniste allemande Fabiana Striffler et le guitariste hongrois Csaba Palotaï autour de spécialités gastronomiques !

→ Jean-Jacques Birgé & Gwennaëlle Roulleau, Scénographie (également sur Bandcamp)
→ Double CD Pique-nique au labo avec 28 autres invités, Disques GRRR, dist. Orkhêstra / Les Allumés du Jazz / Bandcamp

vendredi 20 mai 2022

Le rock quand on ne l'attend pas


Recevant surtout des disques assimilés au jazz, à la musique contemporaine ou à celles du monde, et les labels étant plutôt spécialisés, je suis toujours surpris quand ils sonnent rock. Chez moi cela résonne avec mes années de très jeune homme lorsque nous courions acheter les albums des Beatles ou des Stones, d'Hendrix ou Soft Machine, de Zappa ou Beefheart, le jour de leur sortie.
Ainsi III de Jü me rappelle les orientalismes de Led Zeppelin, les groupes français du début des années 70 dont mes propres élucubrations lorsque nous les asseyions sur des rythmes entraînants. Bon, d'accord, cela n'a pas duré. Nous en écoutions toujours, mais nous avions décidé de nous affranchir des influences anglo-saxonnes en commençant par ne plus chanter en anglais. J'ai pourtant cruellement besoin de cette énergie de groupe que le jazz ignore préférant privilégier les expressions individuelles. Franchement, III de Jü, c'est rudement bien, trio déglingué aux sons actualisés. Le guitariste Ádám Mészáros, le bassiste Ernő Hock et le batteur András Halmos ont beau être hongrois, ils insèrent le gamelan balinais, le raga indien, les rythmes de l'Europe de l'Est au rock et au free jazz. Il y a même des sons électroniques quand Bálint Bolcsó se joint à eux, sans compter la chanteuse Dóra Győrfi qui vocalise et javanise à donf. Cette puissance et cette inventivité ne m'étonnent guère d'artistes dont le pays est dirigé par des fachos brutaux. La résistance passe toujours par l'art.
Également sur le label RareNoiseRecords qui produit d'autres excellents albums, Apophenian Bliss du groupe norvégien Red Kite est encore plus hard. Even Helte Hermansen à la guitare baryton, Bernt André Moen au piano Rhodes, Trond Frønes à la basse et Torstein Lofthus à la batterie et aux percussions déménagent. Comment appeler cette musique de dingues ? Du Free Hard ? En tout cas, cela se joue fort à en avoir des ennuis avec les voisins ! Moi, je m'en fous, je n'ai pas de mitoyenneté. C'est une des raisons, avec le désir de voir pousser des plantes et de sentir les saisons, qui m'a fait abandonner définitivement les appartements. L'électricité méchante du quartet ne les empêche pas de choruser jazz, histoire d'attendrir les cœurs et les mollets.
Il n'y a pas que le label anglais pour faire sonner ma veine rock. Parenthèses Records m'envoie L'ombre de la bête, duo du sonneur François Robin et de l'électronicien Mathias Delplanque. Sonneur signifie que Robin joue de la veuze (une cornemuse du pays nantais), du doudouk (un hautbois arménien), du mizmar (même genre, peut-être plus turc) et du violon. Électronique, c'est pour les synthétiseurs et le sampling live. Du rythme tribal avec des nappes de sons tenus, cela fonctionne évidemment comme sur des roulettes. Les Nantais se réclament de Jérôme Bosch et David Lynch. J'aime bien quand les références sont extra-musicales, surtout si leur univers sonore nous emporte sur un tapis volant au gré des vents du large. Il n'y a pas à dire, mais je ne me prive pas de l'écrire, ces trois disques font bouger mes doigts, accélèrent mon rythme cardiaque et me font voyager dans un temps où les plus jeunes ne m'appelaient pas Monsieur !

→ Jü, III, plusieurs formats de disque sur RareNoiseRecords, dist. Differ-Ant
→ Red Kite, Apophenian Bliss, également sur RareNoiseRecords, dist. Differ-Ant
→ François Robin & Mathias Delplanque, L'ombre de la bête, CD Parenthèses Records (Bandcamp), dist. Coop Breizh, sortie le 10 juin 2022

jeudi 19 mai 2022

Révélations d'Albert Ayler (Fondation Maeght - 5 LP ou 4 CD)


Le disque Shandar des Nuits à la Fondation Maeght a toujours été un de mes préférés d'Albert Ayler. Or paraît l'intégrale des deux concerts des 25 et 27 juillet 1970 en 5 vinyles ou 4 CD issue des archives de l'INA. L'Institut National de l'Audiovisuel recèle des milliers de trésors qu'il conserve jalousement et ne laisse hélas sortir que contre des sommes exorbitantes. C'est dire l'excitation de me saouler d'authentique free jazz, sans pause, juste le temps d'enchaîner les galettes sur la platine. Accompagné de sa compagne Mary Parks au soprano et chantant, du bassiste Steve Tintweiss, du batteur Allen Blairman et, pour le second concert encore plus extraordinaire, du pianiste Call Cobbs qui avait raté son avion, Albert Ayler livre une de ses dernières prestations, puisqu'il sera retrouvé noyé quatre mois plus tard dans l'Hudson River...


Ce coffret sorti chez Elemental Music est aussi indispensable que tous les disques du saxophoniste, y compris le luxueux coffre au trésor évoqué plus bas. Les improvisations, instrumentales (titrées ici Revelations et numérotées de 1 à 6) et vocales (Ayler et Parks me faisant penser à ce que Bernard Lubat développera plus tard), sont tout à fait surprenants. Le nouveau mixage privilégie le son d'ensemble. Le livret de 100 pages rassemble les témoignages de sa fille Desiree Ayler-Fellows, de l'historien Ben Young, des coproducteurs du coffret Zev Feldman et Jeff Federer, de Pascal Rozat de l'Ina, de Tintweiss et Blairman, de ceux qui l'ont écouté live (Sonny Rollins, Archie Shepp, Carlos Santana, Reggie Workman, Patty Waters, Annette Peacock) et ceux qui ont rêvé sur ses disques (Carla Bley, David Murray, John Zorn, Bill Laswell, Joe Lovano, Marc Ribot, Thurston Moore, James Brandon Lewis, Zoh Amba). J'ai raté de peu ces deux concerts, arrivant début août à Saint-Paul-de-Vence où j'assistai aux concerts de Sun Ra, Terry Riley et La Monte Young. Mais plutôt que d'en rajouter, je choisis de reproduire ci-dessous les différents articles que j'ai consacrés à Ayler depuis 2006.

MY NAME IS ALBERT AYLER
Article du 9 novembre 2006


My Name is Albert Ayler. C’est ainsi que le saxophoniste ténor le plus original de toute l’histoire du jazz se présente un soir à Sunny Murray et Gary Peacock. La nuit dernière, j’ai pu télécharger sur dimeadozen le passionnant portrait réalisé par le suédois Kasper Collin. Soixante dix neuf minutes d’entretiens, d’extraits vidéo, de photos de famille et les rares images muettes existantes d’Ayler. Sa voix est heureusement très présente grâce à des interviews réalisées entre 1963 et 1970. Son père Edward, son frère le trompettiste Don Ayler, le batteur Sunny Murray, le violoniste Michael Sampson, Bernard Stollman fondant le label ESP avec Spiritual Unity, ses ami(e)s, Mary Parks (Mary Maria) refusant d’apparaître à l’image pour conserver sa part de mystère, témoignent de la personnalité élégante et réservée du compositeur. On le voit jouer du ténor, chanter New Grass, mais il resterait à rénover la copie invisible des Nuits de la Fondation Maeght sorties seulement en CD, pour moi le plus extraordinaire témoignage du génie d’Albert Ayler. [...]
Le blues, son passage dans l’armée, sa culture, son inventivité, sa mystique égyptienne ont suscité une musique étonnante qui ne ressemble qu’à elle-même. Pourtant, les temps ont été difficiles, les musiciens pouvant rester quatre ou cinq jours sans rien manger. Coltrane envoya un peu d’argent lorsqu’Albert lui écrivit désespéré. Je suis touché de l’entendre se référer à Charles Ives, obligé de faire un autre travail pour continuer à écrire sa musique. La chanteuse Mary Maria, sa compagne d’alors, raconte qu’il pensait que sa mort pourrait représenter une solution pour sauver sa famille de la misère… Mais on ne sait rien. [Tintweiss en dit un peu plus dans le livret du coffret Revelations]. Le 5 novembre 1970, Albert Ayler quitte l’appartement de Mary Parks. Son corps sera retrouvé le 25 novembre, flottant dans l’East River. Il avait 34 ans.

LE SABRE ET LE GOUPILLON
Article du 9 mai 2010, contribution à un ouvrage collectif publié par Le Mot et le Reste.



Albert Ayler fait voler en éclats le sabre et le goupillon. Héritier de Charles Ives, le père de la musique contemporaine américaine qui marqua autant John Cage et John Adams que Frank Zappa et John Zorn, il intègre les fanfares à son jeu hirsute et révolté. Emprunt de spiritualité, il chante des hymnes à la vie plus profanes que fondamentalement religieux. Il y a mille manières d’assumer son passé lorsque l’on désire rompre avec lui. Recyclant ses expériences de l’église et de l’armée, Ayler sait apprivoiser le savoir et la sauvagerie. Les paradoxes qui animent sa puissance de feu pourraient ainsi le faire assimiler à un Luis Buñuel du saxophone ténor. En musique, rien ni personne ne lui ressemble, parce que nous sommes en face d’un art brut qui se joue de toutes les influences, séculaires ou tout bonnement quotidiennes. Il met l’urgence au programme de chacune de ses œuvres.
Le compositeur prêche avec tout son corps comme un convulsionnaire. La musique populaire noire est présente dans toutes ses phrases et son album de 1968, New Grass, dont la finalité discographique est explicite dès son Message from Albert, est une des clefs de son œuvre. Pourtant peu apprécié de la critique, ce dernier album insiste sur le rhythm and blues de la Great Black Music. Ce ne sera pas son dernier enregistrement… Albert Ayler continue de se produire et les préservateurs de mémoire immortalisent ses prestations uniques et irreproductibles.
1970 marque l’arrivée en France de l’Arkestra de Sun Ra, du piano de Cecil Taylor comme des « minimalistes » Steve Reich et La Monte Young. Ils sont tous programmés à la Fondation Maeght à Saint Paul de Vence grâce à Daniel Caux et se retrouveront sur le label Shandar de Chantal Darcy. Les 25 et 27 juillet, Ayler y explose. Les Nuits sont magiques. Quatre mois plus tard jour pour jour, on le repêche dans l’East River à New York. Entre temps ont disparu Alan Wilson du groupe Canned Heat, Jimi Hendrix et Janis Joplin ("suicides" auxquels Jean Saavedra ajoute ceux de Mark Rothko et Paul Celan la même année). C’est une hécatombe.
La Galerie Shandar n’existe plus. Le stock des disques périt noyé à la cave de la rue Mazarine. Les mécènes tels Aimé and Marguerite Maeght se font rares. Les producteurs Bob Thiele et Daniel Caux ont rejoint la sainte famille des fantômes d’Albert pour un message universel où la musique est apte à soigner tous les maux de l’univers. La vérité est en marche. On pourrait faire des plans sur la comète pour imaginer ce que serait devenue la musique de cette nouvelle génération, admiratrice du soleil, en quête de toujours plus de liberté, mais les codas, biologiquement inéluctables, nous rappellent que la vie est courte, qu’il faut savoir vivre chaque jour comme si c’était le dernier, que le chant nous emporte. Albert Ayler touche à ce qu’il y a de plus précieux en l’homme, un sursaut de bon sens contre toutes les conventions, une transposition poétique du réel, la critique d’un monde qu’il faut changer, une suite de notes dont l’intégrité n’existe que dans l’instant, un cri dans la nuit des temps.

LE TRÉSOR D'ALBERT AYLER
Article du 15 avril 2011


Sept ans, l'âge de raison. C'est le temps qu'il m'aura fallu pour craquer. Depuis des mois, l'énorme coffret me faisait de l'œil dans la vitrine du Souffle Continu, le magasin de disques indépendant où l'on trouve tout ce qui sort de l'ordinaire. Le prix m'arrêtait, 90 euros. Pourtant, cela valait le coup : 9 CD d'enregistrements rares et inédits, un luxueux livret de 208 pages relié et illustré avec des textes d'Amiri Baraka, Val Wilmer, Marc Chaloin, Ben Young, Daniel Caux, etc., des facsimilés de programmes et de notes manuscrites, des photos, un dixième CD bonus du temps de son service militaire et même une fleur fanée ! Holy Ghost ressemble à une boîte de biscuits noire dans laquelle on aurait glissé des trésors de l'enfance. L'enfance de l'art. L'art brut. Le brut du décoffré. La magie absolue. L'essentiel. La bande de carton beige qui entoure l'objet annonce la couleur : "Coltrane était le père. Pharoah Sanders le fils. J'étais le Saint-Esprit." Albert Ayler est au free jazz ce que Jimi Hendrix est au rock, une apparition fulgurante, inimitable, l'énergie à l'état pur, la musique américaine, le lyrisme tordant le cou à la mélodie jusqu'à nous rendre ivres... La mort du saxophone ténor, retrouvé noyé dans l'East River en novembre 1970 à l'âge de 34 ans, restera une énigme.


[...] Si vous ne connaissez pas Albert Ayler, mieux vaut commencer par la réédition CD des Nuits de la Fondation Maeght. Mais si vous croyez avoir tout entendu, alors faites-vous plaisir, parce que l'objet sera forcément un jour épuisé, et alors vous regretterez amèrement de ne pas vous être saigné (je n'ai pas dit "signé", car je n'entends pour ma part dans ce sacrement que son aspect profane, les arcanes de l'inconscient tenant lieu de grâce). [On le trouve encore d'occasion à un prix "raisonnable"]

P.S. : aux côtés d'Ayler, par ordre d'apparition, Herbert Katz, Teuvo Suojärvi, Heikki Annala, Martti Äijänen, Cecil Taylor, Jimmy Lyons, Sunny Murray, Gary Peacock, Don Cherry, Burton Greene, Frank Smith, Steve Tintweiss, Rashied Ali, Donald Ayler, Michel Samson, Mutawef Shaheed, Ronald Shannon Jackson, Frank Wright, Beaver Harris, Bill Folwell, Milford Graves, Richard Davis, Pharoah Sanders, Chris Capers, Dave Burrell, Sirone, Roger Blank, Call Cobbs, Bernard Purdie, Mary Parks, Vivian Bostic, Sam Rivers, Richard Johnson, Ibrahim Wahen, Muhammad Ali, Allen Blairman. Les deux derniers CD sont consacrés à des interviews d'Albert Ayler avec Birger Jørgensen, Kiyoshi Koyama et Daniel Caux qui s'entretient également avec Don Cherry. [...]

ALBERT AYLER ENCADRÉ
Article du 16 juillet 2014


[...] Rencontres d'Arles. Surprise de découvrir de grands tirages d'Elliott Landy où je reconnais Ornette Coleman, Bob Dylan, Janis Joplin, Jim Morrison, Eric Clapton, Country Joe... Landy, photographe officiel du festival mythique, dédicace son livre Woodstock Vision, The Spirit of a Generation. Sur le mur s'affichent quantité de photographies prises essentiellement au Fillmore East de New York avec une pellicule infra-rouge, mais ce sont les deux grands portraits d'Albert Ayler, l'un au ténor, l'autre à la harpe (!) qui attirent mon attention à côté des nombreux clichés de Jimi Hendrix.
Les trentenaires me posent quantité de questions sur cette époque où nous pensions réinventer le monde, à coups de "Peace & Love" et d'une révolution qui fut essentiellement de mœurs. Si même le Nouvel Observateur titrait sur la société des loisirs la réaction fut plus puissante que nos espérances, violente, inique, cynique et destructrice. La libération sexuelle ne nous rendit pas plus heureux, mais elle facilitait les rapports. Notre romantisme juvénile permit à nombre d'entre nous de jouir toute notre vie d'une effervescence utopiste salutaire, mélange de résistance critique et de quotidien sybarite. Nous nous battions le plus souvent avec des fleurs. Celles et ceux qui ne désarmèrent jamais continuent de chevaucher la queue de la comète qui nous montrait le ciel avec les yeux de l'innocence. Nous n'en étions pas moins lucides, fuyant le formatage des ciboulots qui brise toute tentative d'indépendance et de solidarité.

lundi 16 mai 2022

Les couches de Kendrick Lamar


Pourquoi n'y a-t-il que dans le rap que je retrouve ce qui me plaisait tant dans les premiers Zappa ou les zappings de Zorn (Godard, Spillane, The Big Gundown, Kristallnacht), à savoir les montages rapides pleins de citations œcuméniques, de perspectives sonores, un mix échevelé dont les origines étaient à chercher du côté de la littérature (Prévert, Burroughs) ou du cinéma (Buñuel, Godard, Chytilová, Adam Curtis...). Avant, il y avait eu Spike Jones et Carl Stalling évidemment. Robert Wyatt, qui connaissait mes goûts hirsutes, m'avait fait connaître Wyclef Jean et son Carnival, j'avais adoré. Quelque chose comme ça dans certaines pièces de René Lussier ou François Sarhan, l'Agitprop music de İlhan Mimaroğlu, mais il y en a plein d'autres, les flashs me reviennent au fur et à mesure que je frappe mes touches au rythme du nouveau Kendrick Lamar, le double Mr. Morale & The Big Steppers. Je n'en comprends que des bribes, il faudra que je lise les paroles, mais c'est souvent ainsi avec ce qui vient d'outre-Manche ou d'outre-Atlantique. On commence par la musique. Un feu d'artifices, au sens propre comme au figuré. On dit que c'est "produit" pour signaler le boulot et l'excellence. Trop de références pour que je souligne les liens, comme dans les radiophonies du Drame qui anticipèrent le plunderphonics de John Oswald. Dans Crimes parfaits il y a bien 300 échantillons (plus tard on appelé cela des samples) en 6 minutes, mais c'est toute ma musique qui obéit à ce chaos organisé. Lamar fait se rencontrer Marvin Gaye avec Tricky, mélange de romantisme et de colère, politique puisque tout l'est lorsqu'on ne pratique pas celle de l'autruche, même si ce nouvel album est plus introspectif que les précédents. Je suis dans le TGV, le casque sur les oreilles, Lamar de Rennes à Paris, comme si j'avais rêvé, une réalité sous des allures de mirage, le mur du son bravé par le flow au premier plan et la musique quasiment en hors-champ, apportant un regard inédit, complémentaire comme les couleurs que j'aime. Il faudra que j'écoute encore pour savoir comment ça marche, ce que ça raconte, pourquoi tel choix, tel paysage sonore à reconnaître, parce que rien ne semble laissé au hasard. Ne semble, ai-je écrit, pour savoir si bien comment le somnambulisme accouche d'images tangibles.



→ Kendrick Lamar, Mr. Morale & The Big Steppers, 2CD

mercredi 11 mai 2022

Superbe 33 tours avec Lionel Martin


Je viens de recevoir FICTIONS, notre nouveau disque enregistré en duo avec le saxophoniste lyonnais Lionel Martin. La pochette peinte par Ella & Pitr, tendrement grinçante et drôlement abrasive à l'image de nos labels respectifs (Ouch! et GRRR), est éclatante. C'est toute une histoire. Ou plusieurs, allez savoir ! Épinglés comme des papillons sous enveloppe transparente, mais debout, étendus, serions-nous à l'abri du temps ? On doit aussi le magnifique travail sérigraphique à Geoffrey Grangé (L’Apothicaire), avec son rabat magnétique. Le vinyle sortira officiellement le 3 juin, mais on peut dores et déjà le commander sur le site de Ouch! Records ou Bandcamp. Il faudrait même mieux, parce que l'objet va devenir très vite collector, d'autant que son tirage numéroté est limité à 300 exemplaires. Quant à la musique, elle m'enchante. Rien à voir avec tout ce que j'ai fait jusqu'ici. Quasi méditative, même si elle est aussi riche et colorée que d'habitude, avec des différences de dynamique incroyables, elle transporte littéralement ! On me demande donc comment cela s'est passé...

D’une part j'avais chroniqué les duos de Lionel Martin avec Mario Stantchev, le disque des Tenors Madness et ses solos in situ. D’autre part le saxophoniste avait monté son propre label de disques, Ouch !, onomatopée piquante rappelant mon mordant GRRR que j’avais fondé en 1975. Partageant cet intérêt mutuel pour la bande dessinée et les images en général, nous étions appelés à nous rencontrer ! Lionel, qui connaissait mes sessions d’improvisation dont étaient parues les 22 premières sur le double CD Pique-nique au labo, me proposa de monter à Paris pour un duo où il apporterait son ténor.


Il débarqua donc un lundi soir, et le lendemain nous enregistrâmes deux heures de musique sans nous connaître plus que cela. C'était le 11 mai dernier, il y a un an jour pour jour ! Lionel proposa que nous tirions au hasard des phrases de Fictions de Jorge Luis Borges comme thèmes de nos compositions instantanées. Je n'avais pas relu ce merveilleux recueil de nouvelles depuis 1975 alors que c’était son livre de chevet du moment. Nous nous sommes lancés à l'assaut de ces phrases mystérieuses, lui au ténor, moi comme d'habitude en « home-orchestre ». La musique c'est bien, c'est encore mieux lorsqu'elle s'accompagne de convivialité, d'amitié et de gastronomie. Le soir précédent, nous avions ainsi dégusté andouillettes et gratons remontés par Lionel, accompagnés d'une purée patate-céleri rave-réglisse-sirop d'érable que j'avais préparée et d'un Saint-Joseph dû aux bons soins de Christophe Charpenel qui nous photographia sous toutes les coutures...


Lionel utilise deux boucleurs et des pédales d'effets, son saxophone Keilwerth étant sonorisé par une cellule. Moins sobre, j'ai joué, en plus de mes claviers, de mes deux synthétiseurs russes, la Lyra-8 et The Pipe, et soufflé, gratté, frotté, frappé toutes sortes d'instruments acoustiques. Le mercredi nous avons mixé ensemble, nous entendant comme larrons en foire. C’est dire que nous n’allons pas en rester là !


Comme chaque fois, c'est à la réécoute que je découvre ce que nous avons enregistré. Lors de l'enregistrement j'agis en somnambule, même si je dois assurer la technique de la séance. Et comme chaque fois, la rencontre me fait faire des choses que je n'ai jamais faites. Il faut souligner que là aussi je gagne de nouveaux amis tant la complicité se révèle fructueuse. Les phrases tirées au hasard ont poussé la musique vers un réalisme magique, poésie du fantastique propre à l'écrivain argentin. J’y note une sérénité qui ne m’est pas habituelle, probablement influencé par l’énergie et le calme olympien de mon camarade de jeu. Les titres nous y ont aussi aidés : Prologue / Le jardin aux sentiers qui bifurquent / À l’espoir éperdu succéda comme il est naturel une dépression excessive / Nos coutumes sont saturées de hasard / Ut nihil non iisdem verbis redderetur auditum.

J’ai traduit cette phrase latine que l’on retrouve sur les macarons du disque : « de sorte que rien de ce que nous entendons… / … ne peut être répété avec les mêmes mots. » Et j’ai demandé à Ella & Pitr de réaliser la sérigraphie de la pochette pour laquelle ils ont eu toute liberté. Plus un artiste est libre, plus il se sent à l’aise pour créer. Cela s’entend, cela se lit, cela se voit !

→ Jean-Jacques Birgé & Lionel Martin, Fictions, LP OUCH! V0001/20, actuellement en exclusivité sur Ouch! Records et Bandcamp, 35€, sortie officielle le 3 juin 2022