Jean-Jacques Birgé

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jeudi 8 avril 2021

Disques écoutés confiné


Hier je livrais une liste non exhaustive de films vus confiné. Aujourd'hui je vais chercher à résorber la pile d'albums physiques que j'aurais aimé évoquer, mais faute de trouver les mots, je les ai laissés prendre la poussière à côté de la platine tourne-disques. Ce sont tous des disques intéressants à plus d'un titre.
J'ai repris No Solo du pianiste et compositeur Andy Emler, sensibilité élégante de duos et trios arpégés avec Naïssam Jalal qui flûte et chante, vocalisent aussi Aïda Nosrat, Rhoda Scott, Thomas de Pourquery, Aminata "Nakou" Drame, Hervé Fontaine, participent également le joueur de kora Ballaké Sissoko, le contrebassiste Claude Tchamitchian, la sax alto Géraldine Laurent, le guitariste Nguyên Lê, le sound designer Phil Reptil. Pour les souffleurs la tendance est au chant. On le constate avec Alexandra Grimal, Sylvaine Hélary, Naïssam Jalal, Joce Mienniel et bien d'autres, comme la saxophoniste Lisa Cat-Berro qui flirte avec la pop dans son God Days Bad Days, mélodies accompagnées avec délicatesse par Julien Omé (gt), Stéphane Decolly (bs) et Nicolas Larmignat (dms).
Rien à voir avec l'énergie mordante de la hip-hopeuse de Minneapolis Desdamona dont les revendications féministes dans No Man's Land filent un coup de fouet au monde macho dominant. Je me suis un peu perdu dans la diversité de styles du Puzzle de Denis Gancel Quartet & Cie, dont l'exemplaire promo ne livre aucune information (j'ai perdu la feuille A4 qui l'accompagnait probablement), mais il s'écoute avec plaisir.
J'avais prévu d'écrire quelque chose sur Lumpeks, œuvre "culturelle radicale polonaise", qui, à l'initiative du contrebassiste Sébastien Beliah avec Louis Laurain au cornet et Pierre Borel à l'alto produit un électrochoc en mélangeant leur musique déjantée à la voix de la chanteuse et percussionniste Olga Kozieł, une des démarches les plus originales de cette sélection, leurs compositions et improvisations s'appuyant librement sur des mélodies et danses polonaises. Sur De Mórt Viva, c'est l'occitan auvergnat qui porte le free folk sous le pseudonyme Sourdure ; pour chaque texte et musique Ernest Bergez s'est inspiré de dix arcanes du Tarot ; Laurent Boithias à la vielle à roue, Eloïse Decazes au chant et au concertina, Josiane Guillot à la voix, Wassim Hallal au daf, Maud Herrera au chant, Elisa Trébouville au banjo et au chant, Amélie Pialoux aux cornet à bouquin et trompettes anciennes, Jacques Puech à la cabrette me rappellent Third Ear Band en plus destroy.
Nome Polycephale de Julien Boudart arrache d'une autre manière, sons électroniques scratchant au papier de verre sur synthétiseur Serge, vigueur paysagère se référant au chaos de Pindare, célèbre poète grec dont je n'avais pas entendu parler depuis le film La grande illusion de Jean Renoir (!). S'il est aussi en quête du bonheur, l'Écossais Graham Costello, batteur et compositeur, ne remonte pas si loin pour ses Second Lives, son arbre généalogique exposant ses origines paternelles irlandaises avec celles, birmane et indienne, de ses grand-mère et arrière grand-mère maternelles qu'il n'a pas connues. Je devrais être content de ne pas être capable de trouver des qualificatifs réducteurs à tous ces disques, même si son groupe Strata (t sax, tb, p, el gt, el bs, dms) me fait penser à une mutation du rock progressif.
Je termine ce bâclage avec le disque pour mandoline des compositions de Lalo Schifrin, le compositeur du célèbre thème de Mission Impossible, qu'il les ait écrites ou qu'il ait inspiré celles du pianiste Nicolas Mazmanian qui accompagne le mandoliniste Vincent Beer-Demander et l'accordéoniste Grégory Daltin, fantaisies légères qui détendent après les écoutes musclées !
Comme hier avec ma sélection cinématographique, c'est évidemment sans compter les articles précédents de ma rubrique musicale...

vendredi 2 avril 2021

Quelques lignes interactives...


J'aurais beau écrire tout ce qui suit, certains n'y entendront que du free-jazz. Si Ornette Coleman a laissé son empreinte à plus d'un endroit sur la planète, le rock s'est étalé de tout son long jusqu'à tout envelopper façon cellophane. Donc, y en a aussi ! Mais ce qui marque l'album de Paar Linien que dirige le saxophoniste Nicolas Stephan est d'abord un concept d'interactivité. Improviser ensemble est évidemment éminemment interactif, comme vivre. Même dans la plus grande solitude, l'ermite ou l'enfant sauvage doivent négocier chaque pas avec la nature. Lire un livre est une autre opération interactive que chacun gère à sa manière. Ayant beaucoup œuvré dans les nouveaux médias en tentant d'utiliser leurs options programmatiques au mieux, je suis évidemment sensible à la question. Dans Nabaz'mob, notre opéra pour 100 lapins communicants, composé avec Antoine Schmitt chacune de nos bestioles possède son libre arbitre pour jouer telle ou telle ligne de la partition. J'aime bien l'idée qu'une œuvre puisse se décliner différemment au gré de chaque participant. C'est ce que font Nicolas Stephan (ténor et alto droit) et ses trois acolytes, le saxophoniste alto Basile Naudet, le bassiste Louis Freres et le batteur Augustin Bette. Sur les titres Lignes, chacun pioche dans "un réservoir de morceaux écrits pour fonctionner les uns avec les autres. Chaque musicien est libre de jouer n'importe quelle partie de n'importe lequel de ces morceaux à n'importe quel moment. Il peut également jouer autre chose, ou ne pas jouer du tout..." On retrouve aussi les principes d'indétermination chers à John Cage, à ne pas confondre avec quoi que ce soit d'aléatoire. Tout cela est composé, le cadre empêche justement le n'importe quoi. Les règles sont néanmoins trop architecturales pour répondre à mon goût pour la dramaturgie. L'émotion est ici privilégiée au sens, comme dans la plupart de la musique instrumentale. Des textes interviennent néanmoins sur deux morceaux comme Les éborgnés qui fait référence aux victimes de la brutalité policière, et la photographie de Julie Blackmon est une jolie métaphore. De plus en plus de jeunes musiciens tentent d'échapper au moule, aux étiquettes. Le formatage ambiant produit une contre-culture, résistance salutaire au pré-mâché.

→ Paar Linien, Paar Linien, CD Discobole Records, dist. Modulor, sortie le 2 avril 2021
Également sur Bandcamp

jeudi 1 avril 2021

Denez, au gouvernail du vent


Lorsque les cordes attaquent on pense instantanément à Game of Thrones ou une série islandaise, et puis la voix de Denez projette l'héroïsme lyrique vers une Bretagne de contes et de rêves. Les rythmes électro de James Digger et le bandonéon de Jean-Baptiste Henry élargissent la carte du Tendre à des contrées habitées par d'autres légendes. Si les gammes mineures portent une tristesse nostalgique, l'entrain laisse présager d'autres matins qui chantent. La valse de la vie en duo avec Aziliz Manrow me fait penser à celui de Nick Cave et Kylie Minogue sur Where The Wild Roses Grow et Oxmo Puccino vient leur prêter voix forte. La trompette bouchée de Youn Kamm plane, milesdavisienne. Je retrouve le jeune Denez Prigent découvert il y a vingt ans sur le label Silex en 1993 lorsqu'il chantait a capella. C'est d'ailleurs a capella qu'il enregistre d'abord, avant d'ajouter les beats électro, pour finir par les instruments (gros travail de l'ingénieur du son Nicolas Rivière). Les nappes de synthétiseurs confiées à Aymeric Le Martelod sont moins heureuses, l'évocation gaélique poussant parfois à la variétoche grandiloquente. Il y a certes une inclination prononcée pour la puissance, en particulier quand interviennent les sonneurs. Les Uillean pipes irlandaises de Ronan Le Bars (qui participa merveilleusement à la musique du Centenaire de l'Europe que nous avions composée avec Bernard Vitet), la bombarde, le biniou kozh, la cornemuse écossaise et la veuze de Cyrille Bonneau (également aux duduk et sax soprano), le Bagad Kevrenn Alré donnent le goût de terre caractéristique de la Bretagne, légendes où plane la mort, prête à réveiller les spectres dans d'étourdissants rituels sabbatiques... Quand ce n'est pas la mer qui brise les vaisseaux. Ailleurs les guitares d'Antoine Lahay et Jean-Charles Guichen, la basse de Frédéric Lucas, les aigrelettes caisses claires incisives du Bagad entrent dans la danse. Les ondes Martenot de Yann Tiersen et la voix de sa compagne Émilie Quinquis, l'accordéon de Fred Guichen, le canoun de Maëlle Vallet participent au mystère. Le multipistes permet à Jonathan Dour d'incarner seul le quatuor à cordes, paraphrasant les neuf bandes noires et blanches et les mouchetures d'hermine qui flottent au dessus de réminiscences médiévales. Denez a beau convoquer des instruments du monde entier, il ne peut échapper au spleen des oubliés, un long blues du bout de la terre où la gwerz tourne à la plainte funèbre tant qu'on souffle à son tour quand le vent emporte à jamais ce flot de larmes...

→ Denez, Stur An Avel (Le gouvernail du vent), CD Coop Breizh Musik, dist. Idol et Coop Breizh, sortie le 16 avril 2021

samedi 27 mars 2021

Couleurs du monde sur France Musique


En podcast sur France Musique, Françoise Degeorges me consacre son émission hebdomadaire Couleurs du Monde. La publication du CD Perspectives du XXIIe siècle, produit par le Musée d'Ethnographie de Genève, en est évidemment l'une des raisons principales. La productrice est récemment venue m'interviewer au Studio GRRR avec le réalisateur Pierre Willer qui tenait la perche. Je n'ai pas rencontré leur collaboratrice Floriane Esnault et j'ignorais tout du montage final, mais sur le site de France Musique est publiée la liste des extraits musicaux, avec une petite biographie, soit :

Les Années 1950 (CD Le Centenaire de JJB)
Improvisation sur les couleurs du monde (je ne me souvenais plus du tout de ce que j'avais bricolé lors de ma démonstration !)
Les Années 1960 - avec Hervé Legeay, Vincent Segal, Cyril Atef (CD Le Centenaire de JJB)
Les Années 2040 - avec Antonin-Tri Hoang (CD Le Centenaire de JJB)
Acceptez un conseil - avec Linda Edsjö (CD Pique-nique au labo)
Bolet Meuble - avec Francis Gorgé (LP Avant Toute)
Radio Silence - avec Bernard Vitet (CD Carton)
Nabaz'mob - l'opéra pour 100 lapins communicants réalisé avec Antoine Schmitt
Prise de contact - avec Antonin-Tri Hoang, Vincent Segal (CD Pique-nique au labo)
Musette (CD L'homme à la caméra/La glace à trois faces avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, solistes : Patrice Petitdidier, Bruno Girard)
M'enfin - avec Francis Gorgé, Bernard Vitet (LP/CD Rideau !)
Les Jambes - avec 17 voix du monde (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Berceuse ionique - avec Jean-François Vrod, Sylvain Lemêtre (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Aksak Tripalium - avec Nicolas Chedmail, Antonin-Tri Hoang, Sylvain Lemêtre (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Amore 529 - avec Brigitte Fontaine, Bernard Vitet (CD Opération Blow Up)
Tapis volant - avec Alexandra Grimal (CD Pique-nique au labo)

L'émission est disponible en podcast pendant 3 ans.

vendredi 26 mars 2021

Pique-nique au labo sur Audion


Un article sympa sur le numéro d'avril de la revue anglaise Audion à propos de mon double CD Pique-nique au labo !
"Jean-Jacques Birgé a longtemps été un talent de premier plan sur la scène underground française. Au début des années 1970, il s'est fait connaître comme un maître du synthétiseur ARP 2600, d'abord en tant que membre éphémère de Lard Free avant de créer le phénoménal Birgé Gorgé Shiroc. Puis, après avoir côtoyé des musiciens de jazz et d'avant-garde plus "sérieux", il a changé de cap, s'aventurant davantage dans l'art sonore et la musique contemporaine, et en tant que membre d'Un Drame Musical Instantané. Plusieurs décennies plus tard, PIQUE-NIQUE AU LABO est son nouvel album "solo", ou devrais-je dire, son album en tant que chef de projet. En effet, ce double disque présente Monsieur Birgé en collaboration avec 28 autres musiciens sur une période de dix ans. Il ne s'agit donc pas vraiment d'un solo au sens normal du terme. Il joue d'une grande variété d'instruments, pour la plupart électroniques, généralement opposés à des instruments acoustiques. Par exemple, dans Improvisation 2 qui ouvre l'album, il joue avec l'étrange jouet japonais Tenori-on, échantillonnant la voix d'Elsa Birgé face aux riches sonorités du violoncelliste Vincent Segal. Il y a beaucoup de surprises de ce genre tout au long des 22 pistes de l'album, et parfois on a du mal à faire coïncider les instruments annoncés avec ce que l'on entend. Parmi les joyaux, citons Sous Surveillance, une rencontre entre l'électroacoustique, les bruits et la basse, faisant penser à Xenakis ou aux débuts de Dumitrescu. Cou, avec des blocs de son épais et des percussions inversées. Balance, une collision folle de tambours, d'instruments divers et d'électronique. Il y a aussi beaucoup de choses extrêmement chaotiques et noisy, et des choses où même moi, je devrais être dans le bon mood pour les apprécier. En somme, avec une telle diversité et une telle invention, il montre qu'il n'a jamais perdu son sens de l'aventure et que très peu d'albums sont plus expérimentaux que celui-ci !"
Alan Freeman

Odeia chante la Commune


J'étais persuadé avoir écrit un article sur cette chanson bouleversante, mais n'en ai nulle part trouvé trace. J'ignore comment Michèle Buirette était tombée sur Plainte qu'elle chantait avec notre fille Elsa et sa camarade Galilée lorsqu'elles étaient petites en les accompagnant à l'accordéon. "J'ai vu sous ma fenêtre égorger nos voisins, j'ai appris à connaître le temps des assassins...". Nous pensions que Prévert en était l'auteur, or s'il s'agissait en fait de Henri Bassis, la musique était bien de Joseph Kosma. Chaque fois qu'Elsa la reprenait j'avais les poils qui se hérissaient sur les bras. Il y a aussi des chansons qui vous font pleurer, comme Barbara que j'ai réécoutée hier, une des plus belles constructions dramatiques que je connaisse, sur une musique du même Kosma. Lorsqu'Elsa reprit Plainte avec le groupe Odeia, j'étais aux anges...


Pour le 150e anniversaire de la Commune, je ne pouvais me priver du plaisir de l'entendre. Elle figure sur leur dernier disque intitulé Parlami. Le quatuor, formé avec le violoniste Lucien Alfonso, le violoncelliste Karsten Hochapfel (ici à la guitare portugaise) et le contrebassiste Pierre-Yves Le Jeune, n'en a encore jamais enregistré de vidéo, mais j'en avais capturé un petit extrait lors d'un concert en appartement qui complète merveilleusement la version du disque (ci-dessus). De nos jours on ferait bien de multiplier ce genre d'évènement !


J'ai fini par retrouver l'origine de cette chanson. Elle figure sur un 33 tours intitulé "À l’assaut du ciel, La Commune de Paris, chronique en 7 tableaux". C'était il y a 50 ans. Sur l'enregistrement du spectacle joué par l’Ensemble Populaire de Paris (de chants et de danses de l’Union Régionale des Syndicats CGT) à l'occasion du centenaire de la Commune figurait Plainte chantée par Liliane Balay accompagnée par Michel Kus. Un disque Chant du Monde évidemment. Mais c'est la version d'Elsa et Odeia qui m'emporte...

mercredi 24 mars 2021

L'Alba À principiu


Combien de fois ai-je remis À principiu de L'Alba sur la platine sans être capable d'écrire un mot ? Tout de suite senti l'accroche. De quel coin du monde arrivait ce petit objet rond dans sa pochette promo quasi anonyme ? Je déteste cet entre-deux que la photocopie qui l'accompagne n'éclaire qu'en la relisant plusieurs fois parce que les informations y sont noyées dans le laïus d'un pigiste bien obligé d'arrondir ses fins de mois. Il manque le véritable objet qui justifie l'achat plutôt que de se contenter de son fantôme dématérialisé, avec le livret, les paroles parfois, etc. Là c'est vraiment nul, même la vidéo avec entretiens et extraits a disparu pendant que j'écrivais mon petit compte-rendu. Et puis de toute manière je préfère toujours me reporter aux auteurs plutôt qu'à leurs thuriféraires. Jean-André Fieschi m'avait bien appris qu'il vaut toujours mieux lire un livre de Jean Renoir qu'un livre sur lui. Il y a bien celui, magnifique, sur son père Pierre-Auguste, mais c'est une autre histoire.
Ici on peut d'abord penser à l'Inde, à la Roumanie, je raconte n'importe quoi, y connaissant si peu. En 1975 je jouai pourtant de la guimbarde sur un 33 tours des Fédérations de la Corse du PCF à la demande de mon maître, originaire de Bastelicaccia. On comprend évidemment vite qu'ils sont corses. C'est qu'ils ont de sacrées belles voix. Qui cela ? Comment savoir ? J'épluche la page, ravi par l'écoute. L'orchestre est du niveau. C'est rudement bien. Les chants polyphoniques révèlent l'évidence. Les guitares électriques se mêlent aux instruments traditionnels du pourtour de la Méditerranée... Ghjuvanfrancescu Mattei à la guitare, Éric Ferrari à la basse, Ceccè Guironnet aux instruments à vent, Sébastien Lafarge à l'harmonium, et puis aussi Laurent Barbolosi au violon, Fanou Toracinta et Antoine Chauvy à la guitare, Petrughjuvani Mattei qui chante avec presque tous les autres, Dédé Tomaso... Je glane les infos sur la Toile...


Invités, le percussionniste Mokhtar Samba souligne ce voyage autour de Mare Nostrum, ou encore le guitariste zimbabwéen Louis Mlhanga, sur la onzième et dernière chanson, montre que L'Alba s'enfonce désormais dans les terres ensoleillées. Comme j'ai du mal à me repérer au milieu de ce fouillis de lignes, j'abandonne l'idée de comprendre qui est qui, qui joue quoi et où, je m'abandonne et je remets ça. Juste la musique. Le chant. Une histoire entre hier et aujourd'hui, entre ici et là-bas, toujours plus loin. La musique est espéranto.

→ L'Alba, À principiu, CD Buda Musique, dist. Socadisc, 15€

vendredi 19 mars 2021

L'air de rien - avec Élise Caron et Fidel Fourneyron


Entre cet album enregistré le 11 mars avec la chanteuse Élise Caron et le trombone Fidel Fourneyron et celui réalisé deux jours plus tôt avec la flûtiste Naïssam Jalal et le violoniste Mathias Lévy, c'est le jour et la nuit. Tout abus sera puni est une œuvre réveillée et pleine d'entrain, alors que L'air de rien est une évocation sombre et nocturne. Faux miroir l'un de l'autre, ils n'ont de commun que ma présence et le dispositif, tirage aléatoire des thèmes joués au fur et à mesure de la journée. Et puis, si la chanteuse joue de la flûte, la flûtiste chante à son tour. Ou encore, le tromboniste comme le violoniste travaillent le timbre de leur instrument, pervertissant parfois le son "naturel". L'air de rien m'apparaît comme un album noir, plongée dans les profondeurs de l'âme humaine, alors que mes compagnons comme moi-même avons l'habitude de fantaisies sonores primesautières. Peut-être que le climat général de la "crise" sanitaire déteignait sur nous ce jour-là. Il pleuvait. Cela ne nous a pas empêchés de nous amuser comme des gamins...


Élise Caron est tombée amoureuse de l'un de mes synthés-jouets chinois. J'en ai toute une panoplie acquise il y a quinze ans chez Tati Barbès. Chacun ne coûtait qu'une quinzaine ou une vingtaine d'euros. Ils sont tous composés d'une partie séquenceur pré-enregistré, d'un clavier et de disques scratchables. Je n'ai pas pris le temps de montrer à Élise qu'il y avait même un microphone sur certains ! Elle m'avait d'ailleurs demandé un micro avec réverbération maximale que nous avons placé dans la cabine, loin de nous. Lorsqu'elle le souhaitait, Élise ouvrait et fermait la porte, grincement à la clef. Quant à Fidel Fourneyron, j'aurais dû fixer plus tôt une bonnette sur le Neumann, cela m'aurait évité d'avoir recours à un filtre numérique anti-pop au mixage ! Au fur et à mesure des pièces il devient de plus en plus lyrique au trombone ; au début il se fond discrètement dans des ambiances graves qui se mélangent à mes sons souterrains. J'étrennais pour la première fois mon kazoo amplifié, ainsi que, comme deux jours plus tôt, ma shahi baaja, une cithare à touches électrique. N'ayant pas eu le temps de cuisiner, au déjeuner je leur ai servi un assortiment de viandes laquées avec le délicieux riz gluant de chez Super Tofou. Étonnamment les pièces de l'après-midi sont plus dynamiques. Je crains toujours que la digestion nous endorme. C'était loin d'être le cas. Nous n'arrivions plus à nous arrêter. Ces deux journées m'ont redonné la pêche. Je n'avais pas joué ainsi depuis décembre 2019, mais entre temps était sorti Pique-nique au labo, double CD des précédentes improvisations commencées en 2010. D'autres séances sont déjà prévues avec de nouveaux musiciens et musiciennes ! J'aime rappeler que les musiciens ont en commun avec les comédiens le privilège de jouer, jouer comme des enfants, ce qui manque par exemple cruellement aux artistes plasticiens et aux romanciers.

Fidèle aux cartes du jeu Oblique Strategies que j'avais soumis à Élise et Fidel, nous avons été confrontés aux thèmes suivants : Y a-t-il des parties? Considérez les transitions. / Est-ce que c’est fini ? / Faites une action soudaine, destructive, imprévisible. Incorporez. / Analysez précisément les détails les plus embarrassants, amplifiez les. / Regardez dans quel ordre vous faites les choses. / Ne stressez pas pour une chose plus qu’une autre. / Du jardinage. Pas d’architecture. / Que ferait votre ami le plus cher (votre amie la plus chère) ? / Détruisez : rien ou ce qu’il y a de plus important. / Utilisez une vieille idée. / Ne brisez pas le silence. / Ne craignez pas d’afficher vos talents. / Toujours les premiers pas. / Avons-nous besoin de trous ? Ce genre de journée vous requinque...

→ Birgé Caron Fourneyron, L'air de rien, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org

Photo du trio © Peter Gabor

lundi 15 mars 2021

Tout abus sera puni avec Naïssam Jalal et Mathias Lévy


Mardi dernier, le 9 mars, nous avons enregistré 9 compositions instantanées en tirant au hasard les thèmes d'après le livre graphique de mc gayffier publié l'année dernière. Naïssam Jalal joue de la flûte et chante, tandis que le violoniste Mathias Lévy s'empare, le temps d'un morceau, de ma guitare folk ou de mon sax alto ! Que l'on s'amuse bien s'entend. Parmi les 100 variations pour tenter de déjouer (ou jouer avec) la sentence, nous sommes tombés sur les pages Tout Repu Fera Urée, Tout Kilo Sera Abdo, Tout Abus Sera Puni, Tout Étau Sera Limé, Tout Mini Sera Muni, Tout Pâté Sera Gâté et Tout Pavé Sera Jeté. Pas moyen de faire rentrer notre musique dans un carré ! L'heure de nous séparer approchant, nous terminons sur la quatrième de couverture qui est toute noire et, comme cela ne suffit pas, nous improvisons un dernier À la cool. Peter Gabor, qui est venu filmer la séance pour le documentaire qu'il tourne depuis trois ans sur ma pomme, nous immortalise faisant les zouaves. Ayant enregistré seulement trois pièces avant le déjeuner, nous étions affamés. J'avais cuisiné une pieuvre au court-bouillon (délicieusement tendre) avec du riz (mélange de riz parfumé, riz rond et riz gluant avec une phalange d'eau au-dessus, surtout ne pas remuer avant son évaporation) et une purée de butternut, rutabaga et patates, ce qui eut forcément des incidences sur les enregistrements de l'après-midi.


La couverture du livre de Marie-Christine était tout indiquée pour devenir celle de notre ouvrage. Dans son introduction la plasticienne de surface analyse l'avertissement avec humour et précision, son absolutisme et la menace définitive. Elle fait référence à la phrase du Schpountz déclinée sur tous les tons par Fernandel dans le sublime film de Pagnol, "Tout condamné à mort aura la tête tranchée", déclinaisons qu'elle fait sienne et que nous reprenons à notre manière. Après qu'elle ait conçu et réalisé l'aspect graphique de mon dernier CD, Pique-nique au labo, il était juste de lui renvoyer la balle à l'occasion de cette nouvelle rencontre, la première depuis décembre 2019 et la première à ne pas figurer dans le double album en question.


Il y a deux ans, j'avais enregistré l'album Questions, avec Élise Dabrowski et déjà Mathias Lévy, qui s'était drôlement bien passé, mais j'ignorais si je saurais composer avec le lyrisme moyen-oriental de Naïssam Jalal. Je me demande comment cela se goupille, mais je me suis senti en pantoufles (Naïssam avait apporté les siennes !). La virtuosité de mes deux invités me pousse à faire des choses qui me sont inhabituelles. C'est évidemment ce que je recherche. J'imagine qu'eux deux n'ont pas souvent non plus l'habitude d'avoir à faire avec un olibrius encyclopédique dont les sons sortent de nulle part. En fait, toutes les séances sont jouées au casque pour ne pas provoquer de larsen dans le studio, car si mes instruments électroniques sont en prises directes j'utilise pour mes invités des Schœps et des Neumann très sensibles. J'enregistre toujours droit, sans aucune correction, ni pendant, ni après. Ce sont les musiciens qui font leur son. Il s'agit simplement de bien placer les micros. Par contre, je rééquilibre la balance au mixage et nettoie quelques scories comme des coups dans le micro assénés dans le feu de l'action ! Les nouveaux outils informatiques en font un jeu d'enfant, du moins quand on a connu des systèmes autrement plus rébarbatifs. Il n'y a plus qu'à espérer que vous aurez autant de plaisir à nous écouter que nous avons eu à nous rencontrer.

→ Birgé Jalal Lévy, Tout abus sera puni, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org

N.B.: deux jours plus tard, toujours au Studio GRRR, ayant reçu à leur tour la chanteuse Élise Caron et le tromboniste Fidel Fourneyron, nous enregistrâmes un second album intitulé L'air de rien et qui sera évidemment en ligne dans les jours prochains !

Photos du trio © Peter Gabor

vendredi 12 mars 2021

Fausto Romitelli (1963-2004)


Pour défendre les jeunes musiciens ou les défunts méconnus, et écrire quotidiennement sur leurs créations, j'exerce une veille permanente. Ma solidarité s'appuie également sur les conseils de rabatteurs amis qui m'indiquent ce que j'appelle "des biscuits pour l'hiver". Fin des années 60, mon camarade de lycée Michel Polizzi et François qui travaillait chez Givaudan, magasin de disques au carrefour Raspail-St Germain, m'initièrent à la pop et au free jazz, aussi bien qu'au reggae ou Harry Partch. Jean-André Fieschi me réconcilia avec le classique et l'opéra. André Ricros m'apprit la différence entre musiques folklorique et traditionnelle. Depuis, je bénéficie des suggestions épisodiques de quelques uns qui connaissent ma curiosité, tels Jean Rochard, Stéphane Berland, Franpi, Antonin-Tri Hoang et quelques autres.

PROFESSOR BAD TRIP
Article du 26 avril 2008

Si Franck Vigroux ne jouait pas ce soir au Zebulon de New York avec l'accordéoniste Andrea Parkins, il serait venu écouter l'interprétation de Professor Bad Trip par l'Ensemble Intercontemporain à la Cité de la Musique. Hervé Zénouda m'en avait déjà parlé en 2005. Vigroux m'a fait connaître l'œuvre de Fausto Romitelli comme les étudiants de l'Ircam m'avait parlé de Salvatore Sciarrino six ans plus tôt à Valenciennes. Lorsqu'ils ne sont pas versés dans les sempiternels revivals, ce que les plus jeunes écoutent est toujours riche d'enseignement. J'avais noté la date en septembre et nous y voilà !
La première partie réunit l'enivrant Steve Reich avec Eight Lines et le plus conventionnel Philippe Hurel avec son concerto pour piano, Aura. Si Reich continue de nous donner le vertige en nous entraînant dans les méandres de la musique répétitive, Hurel nous laisse de marbre malgré son intéressant travail sur les quarts de ton. Musique bourgeoise de rigueur : comme la plupart des compositeurs dits "contemporains", par son acceptation surannée de la modernité, il la caricature en défendant les attributs de la classe sociale qui l'a engendré(e). Entr'acte.
Françoise remarque qu'elle a rarement entendu un compositeur contemporain aussi contemporain que Romitelli, et Sylvain Kassap de renchérir en insistant sur la réécoute indispensable de la version discographique de Professor Bad Trip par l'Ensemble Ictus, dont le répertoire correspond mieux au génial italien disparu en 2004 à l'âge de 41 ans que l'E.I.C. C'était tout de même amusant de voir Pierre Strauch s'escrimer au violoncelle électrique fuzz aux côtés de Vincent Segal à la basse, le seul de l'orchestre à oser hocher la tête ! Des trois leçons de Romitelli, la dernière laissa la mieux transparaître la magie de son art, mélange réussi de toutes les musiques "contemporaines ", au sens propre cette fois, au sein d'un langage et d'une syntaxe parfaitement maîtrisés. Les trois cordes, les trois vents, le piano, la percussion y côtoient la guitare et la basse électriques comme la bande électronique sans que cela choque à aucun moment. Romitelli se permet même de faire jouer du kazoo et de l'harmonica miniature à ses interprètes. Tout coule de source, même si c'est celle du Styx.
Pendant le concert, je scrute la salle et constate à quel point elle est éclairée. Généralement, on la noie dans le noir pour focaliser l'attention sur la scène. Dans les concerts de rock, de jazz ou de variétés, on sent bien que ça remue, on n'a pas besoin de souligner sa présence par l'image. Rien à cacher, tout le monde se tient bien. Franchement, même si c'était une belle soirée, cela manquait furieusement de soufre.

PERLES DE CULTURE
Article du 21 février 2007


Professor Bad Trip et An Index of Metals (Cypress Records) de Fausto Romitelli, compositeur contemporain autant inspiré par le free que le rock, par l'école spectrale que par l'électro-acoustique, sont d'authentiques chefs d'œuvre. Même s'il touche à une probable et relative immortalité, son prénom ne l'aura hélas pas empêché d'être emporté par un cancer en 2004, à l'âge de 41 ans. La musique est d'une puissance incroyable, la richesse du matériau sonore inépuisable, l'architecture une cathédrale. Donnez à un adepte psychédélique de Henri Michaux, un fanatique de l'impureté, un enfant de "l'artificiel, du distordu et du filtré", les moyens proprets de l'institution contemporaine, et vous pourriez réussir le cocktail alchimique explosif qui a cramé ma galette argentée. L'ensemble belge Ictus le suit dans ses expérimentations démentes. Avec ou sans électronique ajoutée, la musique sonne inouïe. Dans le disque intitulé Professor Bad Trip, à côté des pièces d'ensemble, il y a un solo de flûte à bec contrebasse qui sonne comme de grandes orgues et Trash TV Trance, un solo de guitare électrique dont pourraient s'inspirer à leur tour les expérimentateurs les plus aventureux.


An Index of Metals est un double, version audio et version dvd en vidéo-opéra cosigné avec Paolo Pachini. La musique est encore plus corrosive que dans les œuvres précédentes. Utilisation de tous les bruits parasites, grattements de vinyle, friture numérique, clics, infrabasses, dans un univers varèsien adapté au nouveau siècle... On passe d'un monde à l'autre sans ne jamais quitter l'univers. La guitare électrique se même parfaitement à l'orchestre. Qu'écoutait donc Romitelli pour se détendre lorsqu'il rentrait chez lui ? A-t-il jamais fait de la scène lorsqu'il était adolescent ? Qu'y a-t-il vu et entendu ? Tant de questions sans réponse me brûlent les lèvres tandis que je suis assailli par les sons qui m'entourent et "ignorant des choses qui le concernent". Deux versions image, un ou trois écrans. Deux versions son, stéréo ou 5.1. Le travail vidéographique est décent, mais la "modernité" (comprendre "qui suit la mode") affadit le propos musical beaucoup plus ouvert et généreux. Le texte lui-même propose des hallucinations autrement plus originales (Drowninggirl, Risinggirl, Earpiercingbells). J'imagine une interprétation à la Godard dans son Histoire(s) du cinéma plutôt que ces textures cliniques, fussent-elles empruntées au réel (exercice de style que de fabriquer des images de synthèse sans aucun artifice ; je choisis ici mes moments préférés comme illustrations). Mais quel bonheur de découvrir un nouveau compositeur que l'on ignorait encore la veille ! Romitelli s'est éteint à Milan le 27 juin 2004. An Index of Metals est son requiem.
Ces albums sont sous-tendus par des dramaturgies de matière qui racontent une histoire, poèmes tremblés parfaitement maîtrisés. Ils mènent inexorablement au travail de Vigroux. Je me reconnais dans le drame (entendre théâtre et plus précisément théâtre musical radiophonique) comme dans le Drame (comprendre Un Drame Musical Instantané). Lorsque j'entends ou que je vois des choses qui me plaisent, je n'ai plus à les réaliser moi-même, ça me fait des vacances. Quel soulagement !

P.S.: en 2016, à La Scala de Paris, j'eus la chance d'assister à une version d'An Index of Metals par la soprano Donatienne Michel-Dansac, créatrice du "rôle" avec Ictus, accompagnée par United Instruments of Lucilin dirigés par Julien Leroy. Pas de vidéo, mais des lumières de François Menou, peut-être plus adaptées à l'œuvre.

lundi 8 mars 2021

Jazz Mag et Jazz News sont dans un bateau...


Jazz News s’honore en arborant la flûtiste Naïssam Jalal en couverture. La revue montre régulièrement son attachement pour l’avenir quand sa sœur aînée, Jazz Magazine, s’enfonce répétitivement dans le passé. Que la plupart des musiciens ne lisent plus ce dernier, éventuellement au profit de Jazz News, est un signe qui ne trompe pas, car n’oublions pas que ce sont eux qui font l’actualité et non les journalistes, organisateurs de spectacles, tenanciers de clubs, agents, attachés de presse, blogueurs, producteurs de disques, etc. Ils et elles sont la source à laquelle s’abreuvent tous les autres. Or la France peut s’enorgueillir d’abriter des centaines de musiciens et musiciennes inventives qui se sont affranchi/e/s du modèle américain. La starification morbide de Jazz Mag le pousse au revival vintage et à passer à côté des musiques vivantes qui ont fait valser les étiquettes mercantiles.
Se mettre du côté des artistes a prouvé l’intelligence de certains contre l’arrogance des autres. Quand l’ancien club Dunois offrait la gratuité aux musiciens, ils s’y retrouvaient tous et le jeune public suivait. En refusant cette pratique, la plupart des clubs se condamnent à n’accueillir que des tempes grises et des crânes dégarnis en quête de leurs illusions perdues.
Bien entendu il ne s’agit pas d’opposer les différents professionnels les uns aux autres, mais pour que le monde de la musique se fédère et promeuve la solidarité entre tous, il est indispensable de reconnaître la légitimité des artistes comme base active du combat. Je ne cautionne pas « la résistance » affichée dernièrement par Jazz Mag qui consiste à censurer des labels historiques toujours à la pointe de la créativité et de l’engagement politique. Sa couverture avec « la Liberté guidant le peuple » tient tout simplement de la tartuferie.
Si l’on ajoute que les revues Jazz Mag et Jazz News, appartenant toutes deux au même propriétaire, Édouard Rencker, PDG du groupe Makheia, et s’étant associées en ce début d'année sur ce thème de la résistance, se retrouvent ironiquement affublées de suppléments de 24 et 18 pages payées par la BNP-Paribas, tant les musiciens que les lecteurs ne peuvent manquer le ridicule qui entache le propos. Qu'ils aillent chercher des sponsors se comprend, mais qu'une banque finance la résistance est aussi cynique que les yaourts Yoplait affichant le mot Liberté sur les abris-bus alors que le couvre-feu, et les lois iniques que la crise escamote, nous en privent !
Ce n’est donc pas un hasard si depuis 15 ans je pratique ce blog militant en solidarité avec toutes celles et tous ceux que les médias officiels négligent, et pour dénoncer un vichysme plus vivace que jamais.

P.S.: et aujourd'hui 8 mars, passionnant numéro de CitizenJazz, une belle revue qui n'existe qu'en ligne... Et abonnez-vous gracieusement au Journal des Allumés du Jazz !

dimanche 7 mars 2021

Pique-nique au labo sur Jazz News

jeudi 4 mars 2021

On n'obtient pas toujours ce que l'on veut


Le disque de "rock" sur lequel je travaille avec Nicolas Chedmail et Frédéric Mainçon nous semble prendre ses racines dans l'album Their Satanic Majesties Request des Rolling Stones. Paru fin 1967, c'est probablement leur disque qui obtint le moins de succès, trop psychédélique et fouillé pour leur public. Déjà que le nôtre me fait penser à Captain Beefheart et Scott Walker, cela ne présage rien de bon ! Les Stones se radicaliseront donc, avec Street Fighting Man et Sympathy for the Devil sur l'album suivant, Beggars Banquet, juste après le single Jumpin' Jack Flash. C'est de cette veine qu'est fait Gimme Shelter, filmé pendant la tournée américaine de novembre-décembre 1969 qui finira avec le tragique concert d'Altamont. Viendra d'ailleurs ensuite Let It Bleed. En effet, "You can't always get what you want !"

DES PIERRES ROULAIENT DANS LE CHAMP
Article du 30 mars 2008

L'autre soir, j'ai regardé Gimme Shelter de Albert Maysles, David Maysles et Charlotte Zwerin que je n'avais jamais vu malgré sa réputation et celle du festival gratuit d'Altamont qui marqua la fin des années 60 et du petit nuage psychédélique que Monterey et Woodstock avaient réfléchi. À l'époque, j'avais probablement craint un truc violent, comme je voyais le hard rock, que Led Zeppelin, entre autres, incarnait à mes oreilles. Les Rolling Stones en faisaient partie, trop lourds, trop physiques à mon goût. Je préférais le côté planant de la West Coast (j'ignorais qu'Altamont se situait près de San Francisco) et je n'en avais plus que pour Zappa et Beefheart. Altamont eut lieu le 6 décembre 1969 à l'initiative des Stones. Y étaient programmés Santana, Jefferson Airplane, The Flying Burrito Brothers et Crosby, Stills, Nash and Young, les anglais clôturant l'évènement. Devant le manque d'organisation catastrophique, le Grateful Dead avait annulé sa prestation.


Au delà de l'énergie de Mick Jagger qui m'a toujours bluffé, depuis le concert de 1965 auquel j'assistai à l'Olympia, je suis subjugué par le film, véritable documentaire de création sous la forme d'une enquête policière sans que les auteurs aient eu besoin d'ajouter le moindre commentaire. Ils eurent la chance de se trouver là pendant les préparatifs, les tractations avec l'avocat retors des Stones (qui avait été celui de Jack Ruby, l'assassin d'Oswald dans l'affaire du Président Kennedy), le concert évidemment, mais également tout ce qui s'est passé off stage, magnifiques instants capturés parmi la foule des 300 000 spectateurs, ambiguïté de Mick Jagger sur la conduite à tenir, et, surtout, le meurtre d'un jeune black par un des Hell's Angels survoltés. Meredith Hunter, facilement repérable dans son élégant costume vert pomme, avait dégainé un flingue vers la scène lorsqu'il fut ceinturé et poignardé par les Anges, chargés du service de sécurité. Les cadrages d'Albert Maysles sont époustouflants, le montage de Charlotte Zwerin aussi intelligent que le sera son génial film sur Thelonious Monk, Straight No Chaser. Il n'y a pas que la musique, Gimme Shelter est tout simplement un grand film noir.
Ce documentaire exceptionnel, édité en dvd sur le label de référence Criterion, remasterisé de main de maître, avec un paquet de bonus passionnants, [...] est, depuis cet article de 2008, paru en édition française.

mardi 2 mars 2021

Tony Hymas de Delphes


Lorsqu'on est un musicien de jazz, pilier du groupe Ursus Minor... Lorsqu'on est un musicien de rock, compagnon de Jack Bruce ou Jeff Beck... Lorsqu'on écrit pour orchestre symphonique... Lorsqu'on retranscrit Léo Ferré pour piano ou qu'on a accompagné Frank Sinatra... Lorsqu'on évoque la Résistance française et les Indiens d'Amérique, L'origine du monde de Courbet et la Commune de Paris, que Pascale Ferran a fait un long métrage de votre duo avec Sam Rivers... On aborde forcément le piano d'une manière très personnelle. Le nouveau disque solo de Tony Hymas est étonnant par la diversité des musiques et leur unité retrouvée sous les doigts du Britannique. Et je ne vous ai pas parlé du montagnard qui, un été, nous accompagna au Cirque de Gavarnie avec la contrebassiste Hélène Labarrière, trio de godillots sous un soleil où chaque rayon déclenchait un sourire...
Le jeu de Tony Hymas est franc, direct, comme les Anglo-Saxons savent le faire sans mâcher leurs notes. Au premier hymne delphique, premier morceau de musique écrit connu, daté de 128 avant J.-C.), qu'il s'approprie, succède naturellement la première Gymnopédie de Satie (1866-1925), avant qu'il n'attaque rageusement Winsboro Cottonmill Blues de Frederic Rzewski, sorte de poème symphonique des Temps Modernes. Suivent l'évocation de la mort d'un manifestant par Leoš Janáček (1854-1928) dans sa Sonate I.X.1905, "accident imbécile" survenu à Brno en Moldavie ce jour-là, et un mix de deux chansons liées à la Commune de 1871 dont La semaine sanglante. Hymas salue encore trois femmes compositrices que l'Histoire racontée par les hommes ignore avec un aplomb incroyable, le fougueux Essaim de mouches de Marie Jaëll (1846-1925), le tendre Éclogue de Mélanie dite Mel Bonis (1858-1937) et l'humoristique Air de ballet Callirhoë de Cécile Chaminade (1857-1944). Au regard des dates de ces musiciens et musiciennes on ne sera pas étonné de découvrir La plus que lente de Debussy (1862-1918), quitte à sauter le siècle pour retrouver Si tu vois ma mère de Sidney Bechet (1897-1959) sur les genoux duquel vous savez qui sauta si vous me lisez régulièrement ! Revenu à nous, l'inspiration révolutionnaire ne quitte pas Hymas avec un tango du film L'affiche Rouge de Frank Cassenti par le Cuarteto Cedron, La complainte du partisan que ma fille Elsa chantait sous sa direction dans le magnifique Chroniques de résistance, As Crechas de Jacky Molard et Gitans d'Avignon d'Ursus Minor. Voilà, ça réveille. Tony Hymas a passé l'âge de lire Tintin, mais pas celui de se révolter et de l'exprimer avec ses armes noires et blanches. Si après cela, vous préférez rester chez vous en attendant que ça passe, c'est que vous n'avez rien compris au film !
Comme toujours sur le label nato, le livret bilingue est soigné sous la houlette de Marianne T. et Christelle Raffaëlli, chaque pièce étant illustrée pleine page par Anna Hymas et l'ensemble "artisanalement produit" par Jean Rochard.

→ Tony Hymas, de Delphes, CD nato, dist. L'autre distribution, sortie le 5 mars 2021

jeudi 25 février 2021

LÀ c'est vraiment bien


La pile des disques de saxophonistes s'élève toujours plus haut sans que mon émoi suive le rythme. C'est un peu comme les trios piano-basse-batterie : la plupart du temps les bras m'en tombent. Comment peut-on se complaire à tant de banalité quand on connaît les modèles qui les ont inspirés ? Je me force à tout écouter, des chanteuses jazzy, dont les pochettes sont plus vulgaires les unes que les autres, aux fouillis libertaire d'un autre âge. Et puis il y a les disques suffisamment personnels pour que j'ai envie d'une nouvelle tournée, des fois qu'ils m'inspirent un point de vue personnel. Je remets ça sur le zinc. Sinon je passe, bien malgré moi. De temps en temps, mon cœur ou mon ciboulot guident mes doigts sur les lettres en blanc sur noir, danseurs de claquettes sur la piste de ce clavier aux immuables rangées. Le crochet radiophonique, aussi cruel que déterminé, ne laisse pas de seconde chance aux recalés et "l'ordinateur" des pompes funèbres envoie combien de faire-part aux boîtes en carton où s'empilent les malheureux que j'aurais préféré célébrer. Je n'ose ni les jeter, ni les vendre. Tant de travail en vain. Je sais ce que c'est. Je peux parfois les donner à de meilleurs convives qui apprécieront ce qui m'aura laissé de glace.


Comme le soleil inattendu de ces derniers jours, certains disques envoient leurs rayons, réchauffant le cœur et comblant les neurones. Alors j'écoute ces drôles d'oiseaux et je repasse les plats de ne pas être rassasié au premier passage. J'exagère. Ce n'est pas ainsi qu'on maigrit. Les étagères ploient sous le poids des ans. , c'est vraiment bien. , c'est le titre de l'album du trio formé par le saxophoniste Baptiste Boiron (soprano, alto et ténor) avec le contrebassiste Bruno Chevillon et Frédéric Gastard au saxophone basse. Ces deux-, je les connaissais et les aimais presque partout, depuis longtemps. Mais Boiron, qui signe compositions et arrangements, non, pas vu pas pris. Quelle bonne surprise ! À cheval entre le jazz et la musique contemporaine, comme presque tout ce qui m'emballe, son galop d'essai est transformé par une écriture inventive qui joue des timbres en fin philatéliste sonore. Ses habiles constructions sont aussi graves qu'aiguës, aussi enlevées que reposées. Le premier CD de ce double album (enregistré au merveilleux Centre d’Art de Kerguéhennec, à Bignan, que nous avons visité l'été dernier) vous attrape au saut du lit, sautillant sur place au lever du jour, comme les trois coups d'une pièce dont on ne sait rien encore. Le second est nocturne, d'une inimitable délicatesse. Si les anagrammes des titres saluent Thelonious Monk (nus, MonoliThe ok), Anthony Braxton (hAt noyant Bronx), Steve Lacy (avec StyLe), je n'ai pas reconnu qui se cachaient derrière MAlin né délivré ou trace de Fard Gris, et pour cause : la musique de Baptiste Boiron est la sienne. , ça claque et ça file, ça se tend et détend, ça monte et descend, ça semble et s'assemble, sas sensas et ça se sent... Les deux basses, comme lorsque Portal bénéficiait de Beb Guérin et Léon Francioli dans l'Unit solidaire, donnent l'impression d'un orchestre ample et fourni. C'est amusant de constater qu'il y aurait une composition de Keith Jarrett et deux de Coltrane au milieu du lot, parce que je ne les entends pas. J'entends , un point, c'est tout.

→ Baptiste Boiron, Bruno Chevillon & Frédéric Gastard, Là, double CD Ayler Records, 15€ (11€ en numérique sur Bandcamp)

mercredi 24 février 2021

Ce sont nos parenthèses


La semaine dernière, je suis allé faire mes courses nippo-coréennes dans le quartier de l'Opéra. Il était onze heures. L'avenue était déserte, comme si le jour ne s'était pas encore levé. On se serait cru pendant l'Occupation, comme on le voit dans les films. Je suis rentré, il y avait tout de même un peu d'embouteillage à cause des travaux et d'un plan de circulation quasi innavigable sans l'application Waze. Dans la boîte aux lettres m'attendait l'album concocté par Tim Le Net, un disque conçu et enregistré pendant le premier confinement, histoire de laisser une trace de cette étrange époque où, à force de marcher sur la tête, on risque de la perdre. Depuis sa péniche, le jeune accordéoniste a invité dix auteurs à réfléchir ces moments de solitude. Puis sont venus des chanteurs, des musiciens, des filles et des garçons solidaires les uns des autres qui ont apporté chacun, chacune, un bout de leur vie en partage. Ils et elles sont 37, un nombre premier, indivisible.
Quelle surprise d'entendre ma fille ouvrir l'album de sa voix claire et toujours aussi juvénile. Je me souviens du jour où elle a quitté L'Île Tudy pour enregistrer à La Roche-Bernard, bravant l'interdit de se déplacer. Si l'on ne désobéissait pas, au moins un peu, nous serions morts depuis longtemps. Sur le texte d'Eric Planchot, Elsa est accompagnée par Mael Lhopiteau à la harpe électrique, Nathan Hanson au sax, Jannick Martin à l'accordéon, Grégoire Chomel au tuba et Tim évidemment. Lui succèdent Louise Robard, Samuel Covel, Barbara Letoqueux, Marcellin Djaonarama, Desdamona, Hélène Troffigué, Agathe Bosch, Ghislain Lemaire, Parveen Sabrina Khan, Sylvain GirO, Youenn Lange, autant de voix singulières qui finissent par faire front, dans une extrême tendresse.
Je ne voudrais oublier personne, même si la liste peut paraître fastidieuse, car c'est en regroupant nos isolements que nous pourrons renverser le monstre qui nous assassine à petit feu, et parfois à coups de grenades sanguinaires qu'ils appellent de désencerclement. Je veux donc célébrer le cercle que composent Joël Bosc, Jeff Alluin, Gaël Steindl (d'autres auteurs), Martin Goodwin (sound design), Mathieu Le Rouzic, Martin Chapron et Antoine Lahay (guitare), Youenn Rohaut, Gabriel Faure, Pierre Droual et Baltazar Montanaro (violon), Pauline Willerval (gadulka), Antoine Péran (flûte), Meriadeg Lorho-Pasco et Dylan Gully (clarinette), Sylvain Barou (duduk, bansuri), Maël Morel (sax), Yann Le Bozec (contrebasse), Armel Goupil (marimba), Ilyas Raphaël Khan (tabla), Aurélien Clarambaux (mixage), Eric Courtet (photo), Marine Cariou (graphisme)...
Tous chantent l'espoir de reprendre leur vie confisquée par ces parenthèses. Pourtant, elles n'en finissent pas de s'allonger, repoussant l'issue sans offrir de perspectives. Les artistes subissent particulièrement l'absurdité d'une gestion aussi malveillante qu'incompétente. Pas autant que les étudiants à l'élan brisé dans l'œuf. Pas autant que les pré-adolescents qui ne se voient plus d'avenir, de n'avoir rien connu d'autre, au point de sombrer dans le suicide. J'ignore si l'on en parle dans la presse, je ne lis plus celle qui est aux ordres depuis plus de vingt ans. Je survole les médias alternatifs, ceux dont on nous dit de nous méfier parce qu'ils colporteraient des fake news, alors que l'État et le Capital en sont les principaux fomenteurs et les actionnaires. Et j'entends ce que me rapportent les amis ou les psys de ma connaissance. 14 ans, 15 ans, est-ce un âge pour se donner la mort, de ne pas être capables d'imaginer un après ? Les criminels devront être traduits en justice. C'est la raison pour laquelle ils durcissent les lois et réduisent les libertés, tandis que le pays est anesthésiée par la peur savamment entretenue.
Alors, ces parenthèses de douceur et de convivialité nous réchauffent le cœur alors que le printemps s'approche avec ses couronnes de fleurs, son soleil vengeur et sa rage de vivre.

Ce sont nos parenthèses, CD La compagnie des possibles, sur Bandcamp 7€ en numérique, 12,50€ le CD

mardi 23 février 2021

Michel Portal cède au baroque


S'il est un endroit où Michel Portal excelle toujours, à 85 ans, faisant preuve d'une rare sensibilité, c'est bien en tant que clarinettiste classique et contemporain. Je me souviens du film de Jean-Louis Comolli où il donnait une leçon autour du concerto de Mozart, de son enregistrement de Domaines de Pierre Boulez ou d'œuvres de Brahms. À l'envers, citerai-je tout ce qu'il doit au jazz à commencer par le mythique concert du Unit à Châteauvallon en 1972 avec Bernard Vitet, Beb Guérin, Léon Francioli, Pierre Favre et Tamia, ou ses improvisations d'une exceptionnelle invention jusqu'à ce qu'il se laisse séduire par les sirènes afro-américaines ou aligne les musiques de films comme autant de trophées ? Jean Rochard, maître du label nato, et producteur, il y a quinze-vingt ans déjà, de quatre albums de Portal chez Universal, me suggère d'écouter Double, un disque que le clarinettiste vient d'enregistrer avec son comparse Paul Meyer qui joue et dirige l'Orchestre royal de chambre de Wallonie.


Je suis novice en ce qui concerne le baroque, mais Michel Portal semble avoir été conquis par cette musique qu'il ne connaissait pas particulièrement. Après le Concerto n°4 en si bémol majeur pour deux clarinettes de Carl Stamitz (1745-1801), le Concerto en ré mineur pour 2 chalumeaux et cordes et la sonate en mi mineur de Georg Philipp Telemann (1681-1767), il revient clairement au romantisme avec Herbstlied pour clarinette et quatuor à cordes de Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), arrangé par le compositeur contemporain Tōru Takemitsu. La sehnsucht convient mieux à mon caractère fleur bleue ! Même sentiment avec les Konzertstücke n°1 & 2 de Felix Mendelssohn (1809 - 1847), que leurs mouvements fassent écho à ma solitude qui n'a rien de splendide ou me laissent m'envoler dans une allégresse retrouvée. Les deux clarinettistes ferment le ban en laissant de côté l'orchestre, pour le duo en do majeur de Carl Philipp Emanuel Bach (1714 - 1788), montrant que le caméléon sait toujours aussi bien prendre la couleur de la muraille. L'Histoire de la musique se nourrit de ces va-et-vient. Le programme fait ainsi dialoguer ces vestiges par le truchement du présent, même si la musique baroque ne se joue plus de cette manière aujourd'hui, communiquant à nos âmes ses délicats vertiges.

→ Michel Portal, Paul Meyer et l'Orchestre royal de chambre de Wallonie, Double, CD Alpha/Outhere Music

lundi 22 février 2021

Pique-nique au labo sur Citizen Jazz


En mars je reprends les enregistrements conviviaux où nous jouons pour nous rencontrer, et non le contraire comme il est d'usage entre improvisateurs et improvisatrices. Mes prochain/e/s invité/e/s sont la flûtiste Naïssam Jalal et le violoniste Mathias Lévy, la chanteuse Élise Caron et le tromboniste Fidel Fourneyron.

Article de Franpi Barriaux dans Citizen Jazz
paru dimanche 21 février 2021


Ce n’est pas à Citizen Jazz qu’on vous dira le contraire : il faut toujours avoir un œil sur ce que fait Jean-Jacques Birgé. Que ce soit dans sa vision du futur ou dans ses projections du passé, il est une voix toujours très pertinente et inventive de nos musiques. Depuis des années, le musicien francilien propose sur son site internet drame.org des enregistrements disponibles gracieusement, sur la base de rencontres, de jeux communs et d’idées qui doivent autant au hasard qu’au plaisir partagé de l’improvisation. Nous avions évoqué ceux-ci dans ce choix tout autant artistique ici et , et c’est une saine discipline que d’aller se faire un drame de temps en temps. Ce qui n’empêche pas d’avoir un guide touristique pour redécouvrir le moelleux « Tapis Volant » de l’hôte du Studio GRRR avec Alexandra Grimal, ou « Acceptez un conseil » avec Médéric Collignon et Julien Desprez sur l’un des multiples Un coup de dés jamais n’abolira le hasard où Birgé mélange son électronique avec des baudruches. L’invention toujours, et un certain rapport à l’imprévisible.

Pique-nique au labo n’est pas seulement une compilation de ces moments de liberté. C’est un panorama des artistes prêts à lâcher la bride, de Sophie Bernado et Linda Edsjö sur le joyeux « Marron Marrant » à Christelle Séry et Jonathan Pontier et leur « Remember Those Quiet Evenings » sur le plus récent WD-40 qui permet de goûter, pour ceux qui n’en auraient pas eu l’occasion, au grand talent de la guitariste qu’on retrouvera dans le prochain programme de l’ONJ de Fred Maurin. C’est un peu le plaisir que Birgé prend et nous procure, celui d’aller à la rencontre de cette génération - dans son sens le plus large - de musiciens affranchis et fureteurs, et de leur proposer de gratter un peu plus loin, au-delà du vernis.

Dans le labo de ce sorcier de Jean-Jacques Birgé, on refait le monde et on s’amuse bien. Le pique-nique est un moment de partage. Chacun apporte ses plats, on mange avec les doigts. En général il fait beau, il fait chaud, et les nappes sont à carreaux. C’est précisément ce dont on a besoin en ce moment de froid et de distanciation. Quoi de mieux alors que ce « Toussaint Louverture » avec Hasse Poulsen et Wassim Halal qui danse en liberté et sans but dans un champ à défricher où les interférences électroniques se brisent une à une pour invoquer la chaleur de l’été ?


L'article est suivi d'un lien vers Bandcamp qui permet d'écouter in extenso Pique-nique au labo , mon dernier disque avec ses 28 invités...
Double CD GRRR, dist. Orkhêstra

mercredi 17 février 2021

Retour sur mon duo avec Nicolas Clauss


Il ne nous reste que des souvenirs, aujourd'hui un autre d'il y a treize ans.
Leur morne absurdité condamne des générations d'artistes, les plus jeunes plus fragiles que tous les autres. Notre création Perspectives du XXIIe siècle est ajournée sine die. Alors nous nous replions sur nos pénates. Notre force de résistance est intacte. Ils ont tout à craindre. Elle explosera. En attendant, dans le mois qui vient j'enregistrerai deux trios, le premier avec Naïssam Jalal et Mathias Lévy, le second avec Élise Caron et Fidel Fourneyron. C'est dire si je ne me laisse pas abattre !

Article du 18 mars 2008

Donc, le lendemain, pour mon duo avec Nicolas Clauss à L'Échangeur, je n'emporterai pas de clavier. Mon instrument principal devient mon micro devant lequel je chante, joue de la flûte et de la trompette à anche. Je transforme tous les sons en temps réel, les miens comme ceux que Nicolas produit en jouant de ses modules interactifs, avec mon Eventide (une sorte de synthétiseur d'effets que j'ai programmés) et mon AirFX que je module sans le toucher en faisant au dessus de lui des passes "magnétiques" (en fait, optiques, puisqu'il s'agit d'un rayon avec un système de repères en 3D). Jamais nous ne sommes parvenus à faire aussi bien ressortir l'humour grinçant de Jumeau Bar, les effets amplifiant les intentions critiques que véhicule ce petit bar de campagne. Après un White Rituals des plus SM, voix et flûte aidant, j'accompagne L'ardoise avec mon Tenori-on dont je joue ce soir pour la première fois. J'oscille entre le côté kawaï (mignon) des dessins d'enfants et les sujets graves qu'ils évoquent. Lorsque je n'installe pas le cadre, décor qui permettra tous les possibles et parfois même l'impossible, je cherche surtout la complémentarité avec les images projetées par Nicolas. Nous terminons notre petite prestation par de délicats et lugubres Dormeurs qui s'écroulent au combat comme des quilles s'affalant sous leur propre poids et font sonner leur marche ralentie au son d'une martiale trompette à anche. Rebelote. Nicolas et moi sommes aux anges, impatients de recommencer l'expérience du duo, et heureux d'avoir participé à une si belle soirée. Françoise Romand a réagencé quelques extraits de notre prestation pour le petit film qu'elle a réalisé.


Mirtha Pozzi et Pablo Cueco avaient ouvert le bal par leur duo de percussion, avec Étienne Bultingaire aux manettes. Grosse surprise du remarquable jeu théâtral de Didier Petit qui partage la scène avec son violoncelle et le chorégraphe Mic Guillaumes. Final avec Jean-François Pauvros transformant son instrument en vielle et revenant progressivement vers ce qu'elle est, une guitare électrique vrombissante.
Le surlendemain, je vais écouter Pascal Contet maltraitant délicatement son accordéon devant l'installation végétale de Johnny Lebigot, Lucia Recio donnant la réplique aux sculptures en bois que José Lepiez caresse astucieusement, et les WormHoles dirigés de main de maître à l'archet par l'ami Didier Petit, grand organisateur de ce somptueux et malin mini-festival, hôte parfait, qui sait mieux que personne ce que signifie la générosité... Lucia passe d'un registre à l'autre, tantôt grave et bruitiste, tantôt rock et coupant ; Camel Zekri à la guitare en demi-teintes et Edward Perraud au jeu inventif et grinçant, Bultingaire aux effets métropolitains complètent ce quintet original dont la clarinettiste Carol Robinson est l'invitée et que je n'avais pas revue depuis l'enregistrement de Sarajevo (Suite). À l'entrée (et à la sortie !), Théo Jarrier et Hervé Péjaudier tiennent la boutique de disques installée sur des tréteaux de fortune et ça marche. Lors du concert au Triton, les vinyles du Drame étaient partis comme des petits pains, les plus jeunes étant friands de 33 tours. [...]

mardi 16 février 2021

Retour sur le concert avec Donkey Monkey


Treize ans ont passé depuis ce concert avec Ève Risser et Yūko Ōshima. L'année précédente j'avais évoqué un concert de leur duo, Donkey Monkey. En 2011 je les avais engagées en Arles alors que j'étais directeur musical des Soirées des Rencontres de la Photographie ; ainsi, au Théâtre Antique, elles accompagnèrent brillamment le Mano a mano entre les agences VII et Tendance Floue. Je ne me souviens pas avoir rejoué avec Yūko dont j'adore le mélange de percussion, voix et électronique. Quant à Ève, en 2014 nous avons enregistré l'album Game Bling, trio avec Jocelyn Mienniel dont une pièce figure sur le récent double CD, Pique-nique au labo. Yūko vit toujours à Strasbourg, travaillant beaucoup pour le théâtre et Ève poursuit ses projets mirobolants... Enfin, évoquer des concerts après bientôt un an de disette, fruit pourri de la gestion désastreuse et criminelle de notre gouvernement, est-ce une si bonne idée ? Y revenir sonnera comme une victoire contre cette période quasi vichyssoise ; Macron parlait de guerre, il faudra bien lui jouer la Libération !

Article du 17 mars 2008

J'attendais que Françoise Romand ait monté cet extrait de notre concert pour revenir sur ma rencontre musicale avec Donkey Monkey, le duo formé par la pianiste alsacienne Ève Risser et la percussionniste japonaise Yūko Ōshima. Le résultat fut à la hauteur de nos espérances. La complicité humainement partagée s'est laissée transposer naturellement sur la scène du Triton. La première partie, s'appuyant sur des morceaux du duo, était plus popisante tandis que la seconde, basée sur mes programmations virtuelles, était plus explosée. Comme chaque fois, il en faut pour tous les goûts et nous avons entendu assez de commentaires pour saisir que les uns ou les autres préfèrent tel ou tel morceau. C'est toujours ainsi. Si l'on écoute les avis des spectateurs, il faut en récolter suffisamment pour que tous les passages trouvent leurs admirateurs ou leurs détracteurs. Tout entendre, mais n'en faire qu'à sa tête, en l'occurrence un être tricéphale dont les méninges carburent au-delà de la vitesse autorisée. Après cette première rencontre sans véritable répétition, nous nous sommes découverts dans l'action. Je perçois ce que je pourrais améliorer à mon niveau : soigner les codas et développer les complicités avec chaque musicienne indépendamment de leur duo, dramatiser mon apport par des ambiances de reportage et des évènements narratifs, étoffer mon instrumentation acoustique lorsque les morceaux durent plus que prévu, par exemple j'emporterais bien le trombone et le violon vietnamien, mais je supprimerais les projections sur écran difficilement compréhensibles pour le public en les remplaçant par des compositions où l'improvisation libre se construit autour de modèles dramatiques.


J'en saurai plus après avoir écouté l'enregistrement de la radio. Nous avions en effet commencé la soirée par un petit entretien avec Anne Montaron puisque France Musique diffusera la soirée [...] dans le cadre de son émission "À l'improviste".
Les filles ont lancé le mouvement, je les ai rejointes en commençant à jouer depuis les coulisses avec un petit instrument improbable que j'ai acheté dans un magasin de farces et attrapes il y a près de 40 ans ! C'est une sorte d'appeau dans lequel je dois souffler comme un malade pour en sortir de puissants sons de sax suraigus. Sur le dessus de cet instrument tricolore affublé d'une petite percussion en métal sur bois, je bouche le trou unique pour rythmer mes phrases. J'accompagne mon solo de déhanchements suggestifs tandis que je rencontre l'objectif d'Agnès Varda venue filmer notre performance en vue de son prochain film intitulé Les plages d'Agnès [P.S.: la séquence n'y figuera pas, Agnès ayant oublié de brancher le son (!), mais j'apparais dans le dernier plan du film pour ses 80 balais !]. Mes guimbardes tiennent alternativement le rôle de basse et de contrepoint rythmique au duo excité du piano et de la batterie. Le second morceau est plein d'humour, Ève et Yūko chantant en japonais un blues nippon que j'accompagne avec des effets vocaux qui vont de l'électroacoustique déglinguée à des imitations yakuzesques de comédiens nô. La première partie se clôt sur un longue pièce de pluie où les sons tournent des unes à l'autre sans que l'on ne sache plus à qui sont les gouttes qui éclatent ici et là. Ève a préparé le piano avec des tas de petits objets étranges tandis que Yūko est passée au sampleur... Après l'entr'acte, les filles s'amusent à suivre ou contrarier de nouvelles gouttes, cette fois sorties tout droit du diagramme de FluxTunes projeté sur l'écran derrière nous, ping-pong qui nous oblige à rattraper les notes comme si c'était des balles. Les trois garnements étalent ensuite leurs jouets pour trois petits solos et une coda en trio (carillon, toy-piano, jeu de cloches, synthétiseurs et Theremin à deux balles) suivi d'un duo de pianos où Ève doit sans cesse rebondir face à mes quarts de ton renversés. Nous terminons par un zapping de ouf où je joue du module Big Bang face aux deux filles qui usent, abusent et rusent irrévérencieusement avec leur répertoire pour me couper systématiquement et alternativement la chique. Le petit rappel est on ne peut plus tendre, Ève s'étant saisie de sa flûte traversière, Yūko nous enchantant de sa langue maternelle et ma pomme terminant dans le grave de ma trompette à anche. Nous espérons maintenant pouvoir remettre ça un de ces soirs, ça, une véritable partie de plaisir !
Sauf les rares jam-sessions où je ne jouais que du Theremin, c'est la première fois que je jouais aussi peu de clavier. Mes touches noires et blanches et mes programmes construits au fil des années incarnent une sécurité dont je souhaite me débarrasser. Aussi, le lendemain, pour mon duo avec Nicolas Clauss à L'Échangeur, je n'en emporterai carrément pas... (à suivre)
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