Jean-Jacques Birgé

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jeudi 24 septembre 2020

Les Allumés du Jazz, plus politique que jamais


En quittant la Gare de l'Est, j'ai commencé par l'Encyclopédie d'Albert Lory à la page 2 illustrée par Johan de Moor, Matthias Lehmann, Jeanne Puchol et Jop, mais j'ai eu beau m'appliquer pendant tout le voyage je n'avais pas terminé ma lecture du Journal des Allumés du Jazz en arrivant à Strasbourg. Cela donne une petite idée de la densité du contenu de cette "sacrée publication gratuite à la périodicité diablement aléatoire". On peut aussi soutenir cette initiative de l'association rassemblant une soixantaine de labels de disques indépendants si la politique criminelle dite "sanitaire" ne vous a pas mis sur la paille, parce que franchement je ne connais aucune revue musicale à nourrir autant l'intellect. Il est même possible de lire en ligne, mais il vous manquera le grand format bourré de petits dessins, l'odeur et le bruissement du papier.
Je ne peux qu'abonder dans le sens du communiqué revendiquant l'indépendance des petits producteurs, mon label GRRR fondé en 1975 ayant résisté à toutes les absurdités, faillites, démissions, fausses révolutions, pilonnages, etc. que les fossoyeurs vénaux ont semé sur notre route. Mes quelques disques sortis chez des majors ont disparu tandis que ceux que nous avons sortis nous-mêmes continuent leur petit bonhomme de chemin. Mohamed El Khebir rappelle les jours heureux du Conseil National de la Réistance. Stéphane Enjalran conte une victoire des salariés d'Amazon. Davu Seru et Léo Remke-Rochard évoquent les journées combustibles qu'ils ont vécues à Minneapolis autour du meurtre de George Floyd. Rémi Guirimand s'appuie sur John Dowland pour revendiquer l'espoir que ça change. Pierre Tenne souligne l'importance sociale et personnelle de la musique dans nos vies. Pablo Cueco reprend ses brèves de comptoir avec un humour inextinguible. JR et Pic proposent une bande dessinée virale sur l'influence la maladie en musique. Un musicien, Clément Janinet, et trois musiciennes, Claudia Solal, Sakina Abdou, Mirtha Pozzi répondent à des questions moins farfelues qu'elles en ont l'air, de manières aussi personnelles que leurs œuvres. Pierrick Hardy, compositeur-arrangeur-guitariste-clarinettiste (quand on est artiste il faut faire tous les genres, clamait Bourvil), s'entretient avec Jean Mestinard sur le partage que représente la musique. Et nous n'en sommes qu'à la moitié des grandes pages.
Eve Risser, Antonin Gerbal, Sébastien Béliah, Pierre-Antoine Badaroux et Joris Rühl expliquent à Jean-Brice Godet leur lien avec le label Umlaut. Pierre Tenne et Pablo Cueco reviennent sur les possibilités de la radio, sa complémentarité avec les disques. Jean Rochard fustige ceux qui se gargarisent du mot "création" pour mieux l'étouffer. Fabien Barontini souhaite en finir avec la rengaine de la rentabilité. Les Allumés s'enorgueillissent de la place des femmes dans le Journal, hum, là je me souviens qu'il a fallu faire un effort parce qu'au début, hum hum, mais bon, l'important c'est que tout le monde en soit conscient aujourd'hui ! Marie Soubestre réhabilite Hans Eisler et son humour. Vous avez compris que « Les Allumés du jazz sont le seul journal de jazz à maintenir un point de vue politique sur cette musique », comme l'écrivait Francis Marmande dans Le Monde diplomatique de décembre 2004 ! Passé et futur étant intimement liés (même et surtout dans le présent d'une "improvisation"), on ne s'étonnera pas de trouver un article de Guillaume Kosmicki sur le Théâtrophone de 1881. Un rébus, le catalogue des nouveautés, la chronique d'un livre de Jean-Marc Montera sur Derek Bailey (chez un éditeur indélicat), un hommage au contrebassiste Beb Guérin disparu il y a déjà 40 ans (en 1980, Rideau !, le deuxième vinyle d'Un Drame Musical Instantané lui était dédié), le 14e épisode de la BD Allumette fait des étincelles ! et la photo de Guy Le Querrec commentée par Philippe Laccarrière, terminent en fanfare ce trente-neuvième numéro.
Spécialité de la revue, les 28 pages noir et blanc sont illustrées par des dessinateurs de BD et de presse, cette fois Edith, Zou, Nathalie Ferlut, Thierry Alba, Gabriel Rebufello, Emre Orhun, Pic, Laurel, Andy Singer, Sylvie Fontaine, Cattaneo, Julien Mariolle, plus des photographies de Seitu Jones, Francis Azevedo, Gigantonium, Tatiana Chevalier, Blidz, Milomir Kovacevic, Gildas Boclé et l'incontournable Guy Le Querrec. Un fascicule en quadrichromie est glissé au milieu des feuilles noir & blanc ; intitulé Le CD a ses charmes, il répertorie 9 bonnes raisons de ne pas l'oublier agrémentées d'un texte éloquent d'Olivier Gasnier. Cette litanie d'auteurs ne m'encourage pas à rechercher les liens de chacun/e ; je vous laisse ce soin si votre curiosité est égale à la mienne...

mardi 22 septembre 2020

Souvenirs de Michael Lonsdale


J'avais prévu une toute autre soirée. L'annonce de la mort de Michael Lonsdale me plonge dans une profonde tristesse. À l'Idhec il avait été notre moniteur pour la direction d'acteurs avec Jacques Rivette. En 1985 je lui avais demandé de lire deux nouvelles de Dino Buzzati, Le K et Jeune fille qui tombe... tombe, tandis qu'Un Drame Musical Instantané l'accompagnait, soit Bernard Vitet (trompettes, cor, violon, piano, voix), Gérard Siracusa (percussion, voix) et moi-même (synthétiseurs, flûte, voix). Si nous avons repris quelques années plus tard cet oratorio parlé avec Richard Bohringer puis Daniel Laloux, nous avons heureusement enregistré la création avec Michael, spectacle alors peu commun. J'avais cherché une idée dans l'esprit des ciné-concerts que nous avions inaugurés dans les années 70. J'étais un peu inquiet pendant les répétitions de son rapport à l'orchestre, mais le soir de la première, Michael avait été génial, sautillant comme un gamin pendant le rappel. Je fus tout autant épaté dix ans plus tard lorsque je lui demandai cette fois d'énumérer les figures de cire du Cabinet Spitzner pour le Cabinet de curiosités de l'exposition Il était une fois la fête foraine à la Grande Halle de La Villette. Entre temps il mit en scène le trio Pied de Poule pour le spectacle musical Indiscrétion... À l'époque il s'ennuyait en jouant au cinéma pour Jean-Jacques Annaud parce que celui-ci laissait les acteurs livrés à eux-mêmes...
En plus de ses talents exceptionnels de comédien, Michael était une personne d'une gentillesse extrême. Un soir qu'un taxi lui exprimait son admiration, terminant néanmoins par lui demander un autographe en le prenant pour Michel Galabru, il signa du nom de son collègue pour ne pas décevoir le conducteur !
J'aimais l'écouter nous raconter ses petites histoires. D'autres raconteront mieux que moi ses interprétations fabuleuses chez Mocky, Buñuel, Duras, Aperghis et tant d'autres, se remémorant ses phrases en essayant de l'imiter. Il est allé rejoindre sa maman et sa tante avec qui il vécut jusqu'à la fin de leurs vies. À 89 ans il tournait toujours. Il s'est éteint dans son sommeil, rêvant probablement avec le même émoi qu'à ses débuts, parce qu'il n'avait pas d'âge.

mercredi 16 septembre 2020

Guidé par une coccinelle


Samedi et dimanche après-midi au Parc de La Villette, Nicolas Chedmail, dont on connaît le génial Spat' sonore (vendredi à l'Échangeur de Bagnolet avec Gilles Poizat), présentait une nouvelle lutherie, ou du moins deux prototypes, une tyrolienne et une boîte à musique à pédales. Je ne sais pas combien de kilomètres il aurait parcourus si son rouleau de baguettes axé sur deux cadres de vélo lui permettait en plus d'avancer, mais il en a sué, tandis que les différents membres de l'orchestre couraient à tour de rôle en va-et-vient pour actionner l'antenne à six branches qui venait frapper toutes sortes d'instruments de percussion perchés à six mètres de haut. Le reste du temps nous jouions une drôle de musique me rappelant de temps en temps le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden ou l'Art Ensemble dans ses moments les plus lyriques. L'instrumentation n'y était certes pas pour rien. Il est relativement rare de trouver un cor et un tuba dans les groupes de jazz. Nicolas Chedmail et Maxime Morel épaulaient donc le sax alto Antoine Viard pendant que Benjamin Sanz swinguait en finesse à la batterie pour ne pas couvrir la guitare électrique de Karsten Hochapfel et mes sons électroniques qui, ensemble, accentuaient le caractère symphonique du sextet. Nous avons joué ainsi deux heures sans pause, encouragés par la variété des timbres et par l'enthousiasme de très jeunes gamins venus actionner la tyrolienne musicale en sautant comme des cabris ou dessinant à la craie en fonction de la musique !


Ayant eu quelque difficulté à me faire entendre la semaine précédente avec un joli HoneyTone accroché à la ceinture, ampli à piles peu puissant, j'avais acquis un meilleur appareil ne nécessitant pas de branchement électrique, ni de piles. La parano oblige à en changer chaque fois, ce qui est ni économique ni écologique, et les piles rechargeables ne tiennent pas la charge. Le Yamaha THR10IIW fonctionne avec un accumulateur censé offrir 20 heures d'autonomie et ne pèse que 4 kg. De plus il possède deux entrées, des modélisateurs d'amplis, des réglages fins, des effets utiles et un récepteur h.f. pour bénéficier du sans fil. J'ai même réussi à y brancher un micro pour jouer de la varinette ou de la guimbarde !


Mais pour moi le clou du spectacle, dont je fus le seul à profiter, est venu d'une coccinelle qui avait choisi de squatter mon nouveau jouet tandis que je passais du Tenori-on au Kaossilator, diffusant parallèlement certaines ambiances sur un iPad. Le coléoptère passait allègrement d'un bouton à l'autre, revenait sur ses pas, escaladait, redescendait, si bien que je décidai de suivre ses suggestions et lui emboîtai le pas au fur et à mesure de ses infatigables pérégrinations en faisant attention de ne pas le précipiter.
Je ne pouvais m'empêcher de me souvenir de Qui jouera le rôle de la mouche ?, enregistré le 18 août 1972, à nos débuts avec Francis Gorgé, l'un des premiers morceaux qui nous suggéra que nous pourrions peut-être accoucher d'une musique qui ne ressemblait à rien de ce que nous connaissions et qui se tenait pourtant pas mal du tout. La mouche se posait sur une page, un mot par ci par là orientant notre improvisation débridée. Je n'abandonnerai jamais cette indétermination très cagienne, privilégiant souvent la rigueur du somnambule aux approximations du contrôle...

lundi 14 septembre 2020

Jazz Migration


J'ai probablement raté deux ou trois intersections, car mon dernier article sur les promotions Jazz Migration concernait la troisième, datée de 2017. Or nous en sommes déjà à la sixième. Les lauréats d'alors ont tenu leurs promesses, ce qui est de bon augure pour la suite. Comme précédemment, on note l'influence grandissante de la musique répétitive sur les "jazzeux". Cela n'a rien d'étonnant tant les musiques populaires sont systématiquement en quête de l'ivresse des derviches. N'allez pas croire pour autant que les adeptes de l'improvisation fabriquent des produits de grande consommation ! Les impressionnistes français du début du XXe siècle (qui avaient eux-mêmes influencé les minimalistes américains) et le free jazz (l'émigré Edgard Varèse y serait-il pour quelque chose ?) se chargent de mettre des bâtons dans les rayons de toute orthodoxie. J'écris rayons plutôt que roues, parce qu'il y a plus de vélo que d'auto chez ces amateurs de vitesse, qu'ils fassent tourner rapidement ou lentement leurs petites machines bien réglées, encore là, que ce soit sur un circuit crescendo ou dans les épingles à cheveux qui brisent l'allure.
La compilation CD s'ouvre sur le trio Rouge composé par Madeleine Cazenave dont la percussion sonne tranchante sous le bois des touches noires et blanches. La basse de Sylvain Didou et la batterie de Boris Louvet font s'envoler les volutes vers les cimes, ou vers les abysses selon la situation planétaire de l'auditeur (ceux de l'hémisphère sud marcheraient-ils la tête en bas ?). Si Fantôme, qui rassemble la saxophoniste-clarinettiste Morgane Carnet, le clarinettiste Jean-Brice Godet, le vibraphoniste Luca Ventimiglia et le pianiste Alexandre du Closel, se réclame de Terry Riley, il faut savoir que cet initiateur s'est toujours affranchi de la stricte répétitivité, improvisant lui-même essentiellement, pour finir par se consacrer presque exclusivement à la composition pour quatuor à cordes. Le quartet (on dit quartet en jazz parce que c'est un mot américain) soigne les couleurs dont il se barbouille en en redemandant encore. Le quintet Go To The Dogs! se joue des styles puisqu'il y a longtemps que les étiquettes ne riment plus à rien. Aristide D'Agostino à la trompette, Arnaud Edel à la guitare, Thibaud Thiolon à la basse et Jean-Emmanuel Doucet à la batterie zappent à la Zorn, swinguent funk et rockent impertinents. Pour finir, La litanie des cimes (reprenez le remonte-pente dès que vous êtes arrivés en bas) retrouve le vertige des hauteurs et des tintes dressées au milieu des chants instrumentaux. Le violoniste Clément Janinet qui a composé les pièces de ce trio, la clarinettiste Élodie Pasquier et le violoncelliste Bruno Ducret sont sur le même versant que ceux qui tournent et retournent. La neige ne fond pas même s'il pleut. Ils avancent, ils glissent et maudissent...
La tendance à développer les instruments classiques européens me réjouit, soit ici les clarinettes et les cordes. Il y a en France de plus en plus de violonistes, violoncellistes, clarinettistes, et encore de rares hautboïstes et bassonistes. Ils montrent une délicatesse européenne face aux clameurs américaines des saxophones et de la batterie... Ces amuse-gueules migratoires donnent envie de se mettre à table puisqu'ils sont tous morceaux issus de plats complets parus ou à paraître.

On peut écouter le CD qui est gratuit ici. Et pour savoir la mission de Jazz Migration et son fonctionnement, le mieux est d'aller sur leur site, mais c'est un véritable accompagnement dont bénéficient les lauréats !

mercredi 9 septembre 2020

Boîte à musique géante...


Corniste virtuose, en particulier au cor baroque, le Docteur Jekyll Nicolas Chedmail devient Mister Hyde dès lors qu'il endosse le maillot de spatiste au sein du groupe qu'il a créé il y a vingt ans, le Spat' sonore, pieuvre acoustique actionnée par une dizaine de musiciens et musiciennes qui font rêver petits et grands allongés ou assis au centre de l'orchestre. Le rêve tourne parfois au cauchemar lorsqu'il décide d'installer une tyrolienne musicale au Parc de La Villette, questions logiques de sécurité dans l'espace public, mais tout finit par s'arranger pour cet inventeur fou qui nous entraîne dans un Pays des merveilles où poussent de drôles de fleurs métalliques.


Le zébulon monté sur ressorts s'est adjoint une bande de fêlés pour accompagner ses élucubrations ludiques qui fascinent les enfants de passage et leurs sages parents. Samedi dernier, le clarinettiste Jean-Brice Godet, le saxophoniste-flûtiste-clarinettiste Julien Eil et le batteur-percussionniste Denis Charolles (des Musiques à Ouïr) étaient venus lui prêter main forte...


J'étais passé prendre quelques photos, mais le lendemain, Nicolas m'appelle à 9 heures du matin, m'invitant à me joindre à la bande l'après-midi-même. Affublé donc d'un minuscule ampli à la ceinture, je tentais une infiltration électronique en y branchant Tenori-on, Kaossilator et iPad !


Si Jean Rochard écrit que nous avions "en quelque sorte pris le parti des arbres qui est, comme on le sait, celui des enfants", Étienne Brunet (à qui l'on doit les photos 2-3-4, j'ai pris les deux autres en jouant de l'autre main !) renchérit : "Musique 100% informelle... Divertissant, original et créatif. Des instruments dans les arbres, un vélo tire une charrue sonore qui laboure les pavés en gémissant, un autre vélo distribue des baffes à des casseroles. Free Music pour parc et jardins, relecture de John Cage pour faire marrer les enfants."


Si le public est enchanté, c'est que les musiciens s'amusent eux-mêmes. Ne dit-on pas que nous "jouons" de la musique ! Avec les comédiens nous sommes les seuls artistes à avoir conservé ce terme ludique pour caractériser notre activité passionnelle. Pour le week-end prochain, Nicolas Chedmail a invité le trio UNS constitué de Karsten Hochapfel à la guitare, Benjamin Sanz à la batterie et Antoine Viard au sax alto. Il est probable que j'y ferai un saut le dimanche...

mardi 8 septembre 2020

Hommage à la guimbarde


Article du 30 novembre 2006

J'ai longtemps rêvé que l'on me propose de tenir un pupitre de guimbarde dans un orchestre. Ce n'est jamais arrivé. L'ostracisme dont souffre l'instrument est au moins aussi fort que celui qui faisait rejeter le synthétiseur à mes longs et durables débuts. La guimbarde fut, avec une flûte sicilienne à six trous, mon premier instrument. Par provocation, je raconte souvent que j'en suis un virtuose. Il faut bien l'être de quelque chose. Je ne sais pas vraiment comment cela est compris. J'ai toujours adoré en jouer. C'est un instrument léger que l'on peut emporter partout dans sa poche. Les vibrations ressenties dans les os crâniens sont, pour moi, de l'ordre de la pure jouissance. J'ai développé, en particulier, un mouvement de l'index, en aller et retour, qui rappelle le trémolo d'une mandoline ou la manière de jouer de certains rockers des années 50 comme Dick Dale (son interprétation de Miserlou pour le générique de Pulp Fiction l'a remis au goût du jour). Mes guimbardes italiennes plates me permettent également de chanter en même temps ou d'en jouer seulement en aspirant et en soufflant, sans attaquer la lame avec le doigt. L'oxygénisation du cerveau donne le vertige. Il m'arrive aussi d'être emporté par mes mouvements rapides quasi tex-averyens jusqu'à me coincer la lèvre inférieure entre le cadre et la lame. Les filets de sang qui coulent alors aux commissures sont extrêmement impressionnantes, mais ça cautérise presque instantanément.
J'ai très souvent joué de la guimbarde sur scène avec Un Drame Musical Instantané et enregistré de nombreux disques depuis le premier, Défense de avec Birgé Gorgé Shiroc en 1975, jusqu'aux plus récents. J'aime particulièrement l'usage que j'en fais dans Les clans sur le disque Science-Fiction paru chez Auvidis en 1995. Francis Gorgé et moi avions signé sous pseudonymes un triptyque avec les CD Policier et Western. Ce sont les disques qu'Irvin Kershner, le réalisateur de L'empire contre-attaque (le second de la saga, mais intitulé Épisode V de La guerre des étoiles) me demanda d'écouter, récemment de passage à Paris et visitant mon studio d'enregistrement à la maison. C'était comique de lui présenter ces pièces quasi caricaturales, inspirées, entre autres, de Star Wars. En 1976, j'ai même enregistré (anonymement) de la guimbarde typiquement corse pour Forti sarenu si saremu uniti, un 33 tours des Fédérations de la Corse du Parti Communiste Français, réalisé par Jean-André Fieschi avec la participation de Charlotte Latigrat !
Si j'ai eu l'idée d'évoquer mes prouesses guimbardières ce matin, ce n'est pas en hommage à Charles Ives et son pupitre de 40 guimbardes de sa Holidays Symphony, mais parce qu'avant-hier soir, au New Morning, Philippe Krumm m'a présenté Wang Li, un jeune prodige chinois de l'instrument. Wang Li en a récolté des centaines de ses voyages en Orient, de Bali, du Japon, des Philippines, d'Inde, du Népal, etc. J'en ai moi-même rapporté du nord du Vietnam, j'en possède en bambou, en bois d'un seul tenant ou que l'on fait vibrer en tirant sur une ficelle, d'énormes sub-basses, des petites siciliennes nerveuses, des pakistanaises, mais celles de Wang Li sont exceptionnelles par leur diversité et leurs qualités musicales. Sur son site, et dans ses disques, il en présente même certaines à plusieurs lames et d'autres, expérimentales, avec des contrepoids vibrants... Les images (photo ci-dessus), les sons qu'elles produisent me font rêver, anticipant la visite que je compte lui rendre demain à son atelier. Allez jeter un coup d'œil, c'est magique. La magie n'est pas étrangère au monde de la guimbarde, rituels shamaniques ou jeu délicat à l'oreille des jeunes filles courtisées... Parmi les plus anciens instruments du monde et présents sous toutes les latitudes, ce petit machin recèle des possibilités musicales insoupçonnées tant rythmiques qu'harmoniques, se rapprochant souvent du miracle des voix diphoniques !

P.S.: Depuis cet article, je n'ai cessé de jouer et enregistrer mes guimbardes, toutes sortes, et j'ai partagé cette passion avec mon camarade Sacha Gattino. J'ai récemment acquis chez Dan Moi un générateur d'impulsion qui permet de faire vibrer une guimbarde plate sans les doigts. On peut ainsi jouer des drones incroyables. J'ai également cherché un jeu de guimbardes chromatiques Vargan Masko, mais il semble épuisé sur tous les sites de vente...

jeudi 3 septembre 2020

Sept fragments d'Yves Rousseau


Lorsqu'on emprunte le chemin des anciens il est absolument indispensable de ne pas suivre leurs empreintes pas à pas, mais d'en faire un petit de côté, quitte à se mouiller les pieds, sans craindre la boue rimée des ornières. Se faire accompagner par des amis qui le découvrent avec des yeux neufs est de bonne augure. En leur racontant le passé inscrit dans sa mémoire forcément reconstructrice, on leur transmet des images qu'ils s'approprient avec des références d'une autre époque que la sienne. Cela ne signifie pas que nous soyons du passé. Le temps n'existe pas, encore moins le présent, aussi fugace qu'une étoile filant dans le ciel de nos nuits. L'instant aussitôt évoqué est déjà derrière soi, l'enthousiasme nous projetant dans l'avenir.
En recomposant sept fragments de sa jeunesse, le contrebassiste Yves Rousseau les projette sur le mur de ses six complices, quitte à chacun, chacune de se les approprier avec ses oreilles d'aujourd'hui, cet aujourd'hui dont les improvisateurs tordent la réalité programmée. Grâce à un son d'ensemble homogène et inventif, Yves Rousseau peut revendiquer le rock progressif des groupes pop King Crimson, Pink Floyd, Soift Machine ou Genesis, en évitant la morbidité et l'ennui des revivals. Ce n'est pas un hasard si déjà ses modèles d'antan inventaient un cocktail de jazz et de rock en choisissant la liberté individuelle du premier et l'énergie de groupe du second. Il y a du free dans ces transpositions, de l'électro, de l'entrain, de l'envol, quelque chose d'intemporel que les meilleurs de ceux d'avant auraient pu évidemment imaginer. La bonne musique ne se démode jamais. Est-elle millésimée ? Pas toujours. Il y a pourtant des denrées comme le miel ou le riz dont la date de péremption ne signifie rien. Si la nostalgie s'impose à certains, c'est alors seulement de vouloir déguster un mets dont les saveurs nous ont toujours emportés. Pour jongler avec les réminiscences de ses années de lycée (de 1976 à 1979), le contrebassiste s'est bien entouré : Géraldine Laurent au sax alto et Thomas Savy à la clarinette basse (dont l'implication me rappelle Soft Machine de 70-71), Jean-Louis Pommier au trombone (écouté cette semaine sur l'agréable Vert émeraude du trio Clover avec Alban Darche et Sébastien Boisseau, autre CD du label Yolk dont il est co-fondateur), Csaba Palotaï à la guitare (j'avais déjà beaucoup aimé son jeu expressif sur Antiquity avec Argüelles et Sciuto), Étienne Manchon au Fender Rhodes (l'intro au Moog annonce la couleur), et Vincent Tortillier à la batterie (précis et entraînant), tous transportés par ces évocations au souffle communicatif.
Enfin, ou pour commencer, on profite exceptionnellement d'une belle photo couleurs d'un maître du noir et blanc, le biologiste Jeff Humbert dont l'amateurisme peut rivaliser avec les plus grands.




→ Yves Rousseau Septet, Fragments (extraits à cette adresse !), CD Yolk, dist. L'autre distribution, sortie le 18 septembre 2020

lundi 31 août 2020

Brigitte Fontaine, Portrait de l’artiste en déshabillé de soie


Pascale m'a offert l'enregistrement de l'auto-portrait de Brigitte Fontaine dont j'ignorais l'existence. À la fin des années 60 j'avais trois muses dont le chant orienta probablement ma manière de concevoir les textes en musique. J'eus plus tard la chance de collaborer avec Colette Magny (Comedia dell'amore 315) et Brigitte Fontaine (Amore 529), me contentant d'écrire sur Catherine Ribeiro...
Ainsi toute nouvelle contribution de Brigitte, qu'elle soit musicale ou littéraire, m'enthousiasme. Comme celle de Marianne Faithfull, sa voix a changé au cours des siècles. La petite bretonne est devenue une déesse sans âge. La fumée s'est chargée de leur frêle fragilité de jouvencelle pour la transformer en rocaille où chaque syllabe marque les étapes de leurs vies tumultueuses. À l'une comme à l'autre rien ne fut épargné. Et tout s'entend, nous entrainant dans un monde magique qui leur permit de tirer leur épingle du jeu. Brigitte Fontaine raconte le sien, directe et tordue, avec franchise et arabesques.
Chaque matin de cette semaine, allongé dans le sauna au fond du jardin et donc tout ouïe, j'écoute deux plages de son Portrait de l’artiste en déshabillé de soie. Sa diction me rappelle à la fois Jean Cocteau et Marianne Oswald. Chaque mot semble affublé de son sens, ou du moins de celui qu'elle lui octroie. Elle les mâche pour en tirer le suc, choisissant ses liaisons, aspirées ou allitératives. On entre ainsi dans son univers protégé, qu'impudiquement elle entrouvre pour nous, se réfugiant dans ce qui nous permet de subir ce monde de fous, la poésie.

→ Brigitte Fontaine, Portrait de l’artiste en déshabillé de soie, cd mp3 lu par Brigitte Fontaine, éditions Thélème, 2016

jeudi 27 août 2020

Their Satanic Majesties Influence


Tandis que je termine Life, l'autobiographie de Keith Richards dont la lecture m'a été conseillée par Jean Rochard, je retrouve cet article d'il y a treize ans. Le livre du guitariste des Rolling Stones est passionnant, et bien écrit si j'en juge déjà par la traduction française de Bernard Cohen.

Article du 16 mai 2007

Je résume vite fait. En décembre 1967, les Rolling Stones sortent Their Satanic Majesties Request, 33 tours psychédélique en réponse au Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles paru en juin, lui-même inspiré par le Pet Sounds des Beach Boys. Le seul album expérimental des Stones (conçu sous l'emprise du LSD) eut peu de succès, la presse le descendit, Mick Jagger et Keith Richards dirent qu'ils avaient enregistré "n'importe quoi", sous la pression d'un procès pour détention de stupéfiants et dans l'euphorie des diverses substances qu'ils ingurgitaient pour de vrai. Pourtant, pour les nombreux amateurs de trucs brintzingues et d'inventions musicales, c'est le meilleur disque des Stones, aussi incontournable que le chef d'œuvre des Beatles.
Six mois après sa sortie et le joli mois de mai (n'en déplaise à tous les renégats en costume rayé), je découvre le We're only in it for the money des Mothers of Invention qui va me faire entrer en musique. Autre référence au Sergent Pepper's, la pochette de Zappa est un pastiche inversé de celle des Beatles, insert compris. J'ai déjà raconté l'influence déterminante que Frank Zappa eut sur mes jeunes années. Mais en réécoutant hier le disque ébouriffant des Stones, je m'aperçois avec stupeur qu'il m'a certainement beaucoup plus influencé dans ma démarche de compositeur que le génial barbichu... Aurais-je été inconsciemment préparé par les Beatles et les Stones à découvrir les Mothers ?
Il est probable que la disparition de Brian Jones en 1969, noyé dans sa piscine de la maison construite pour le créateur de ''Winnie l'Ourson'', orienta définitivement le groupe vers le hard-rock. Les arrangements de Their Satanic Majesties..., étonnants de modernité pour l'époque, le restent aujourd'hui. Le clavecin de Nick Hopkins, le mellotron de Brian Jones, ses improvisations débridées à la flûte, ses cuivres déments font sortir les Stones de leur popitude encore trop sage. Ils durciront le ton avec Street Fighting Man et Sympathy for the Devil, entamant leur période la plus fertile... Brian Jones se révèle ici un multi-instrumentiste arrangeur de génie, intégrant toutes les trouvailles du free jazz, de la musique psychédélique et des formules répétitives qui allaient influencer des groupes comme Soft Machine. Les recherches de timbres pullulent, en particulier sur les voix, le mixage dramatique, au sens où on l'entend à la radio pour les émissions de création.
Sur la pochette est collée une photo en relief des Stones. Des volutes de fumée sur fond bleu font office de papier peint, fond rouge pour la pochette intérieure où l'on glisse le vinyle. Tapisserie au verso et, à l'ouverture, collage réalisé avec le photographe Michael Cooper qui a conçu tout le packaging. Je comprends les fans du vinyle. Une chaleur se dégage de l'objet. Je regarde tourner la galette, l'aiguille passe sur le sillon, c'est mesuré, cadré par le bras qui se lève en fin de face. Juste le temps qu'il faut. Se lever pour retourner le disque. Un peu plus tôt, j'admirais la pochette que Warhol avait faite pour l'Academy in Peril de John Cale...


Je me retrouve dans les longues improvisations de Sing This All Together et de sa longue reprise en fin de face A, (See What Happens), où John Lennon et Paul McCartney prêtent leurs voix et jouent des percussions. Depuis le réveil en 1975 (Birgé Gorgé Shiroc, Défense de, GRRR 1001, réédition cd+dvd MIO 026-027 et lp Wah-Wah Fauni Gena EN 2013) jusqu'à mon récent concert avec Somnambules, je me reconnais dans ces tourneries qui évoluent sans cesse, couches successives inattendues, travail sur la multiplicité de timbres inouïs (réclamés à l'origine par Jagger pour rivaliser avec les Beatles !). Que je joue de mes synthés, de la flûte, des cuivres, des claviers ou de petites percussions, je comprends soudain à quel point ce disque me marqua. J'avais quinze ans, l'âge du passage à l'acte.


2000 Light Years from Home ! Le son du piano d'Hopkins ou les cordes de John Paul Jones sur She's a Rainbow me frappent si je les compare aux orchestrations que nous imaginons avec Bernard. Tout à coup ça dérape. Les cordes grincent. Un truc inimaginable aujourd'hui, sauf peut-être encore chez quelques Radiohead ou Amon Tobin, et chez tous les chercheurs marginaux style Zorn qui continuent à ramer en avant-garde de plus aucun mouvement ! Reprise des délires hallucinogènes avec Gomper, tablas, flûte, sitar, fouet des rameaux de baguettes, boucles des guitares, harmonica déjanté, origines indiscernables, je retrouve encore ce que j'ai cherché à reproduire malgré moi. Le pompon va à 2000 Light Years from Home que j'ai revu live un jour à la télé en 89, fabuleux, et j'avais oublié le synthétiseur de Bill Wyman. Tout l'album est truffé de fugitives petites phrases parlées, de filtrages sur les voix, d'instruments étranges qui flirtent quelques secondes avec l'orchestre. Ici et là, je reconnais mon instrumentarium plus que sur aucun autre enregistrement, sauf peut-être certains vieux Art Ensemble of Chicago. Le dernier morceau du disque me rappelle celui d'Absolutely Free des Mothers, fin de soirée éthylique, ici On with the Show, chez Zappa America Drinks & Goes Home dont je fis la bande-son de mon second court-métrage (Idhec 72, un nouveau scandale financier).
Brian Jones ?!, vous avez dit Brian Jones ?

lundi 24 août 2020

La musique de l'enfer


En 1999, après le succès international du CD-Rom Alphabet je proposai à Frédéric Durieu d'attaquer Le jardin des délices de Jérôme Bosch. Nous avions reçu une magnifique tirage numérique du Musée du Prado à Madrid qui nous permettait de rentrer dans les détails de manière incroyable. Néanmoins notre projet était de prendre des distances avec l'original et d'inventer une interactivité ébouriffante en nous associant avec la graphiste colombienne Veronica Holguin. Hélas l'explosion de la bulle Internet en 2000 sonna le glas des CD-Rom et nos élucubrations restèrent confidentielles. Le pilote existe, mais il est en OS9 et nécessite un ancien Mac pour en jouir.
Tout commençait avec une représentation minimaliste du Big Bang consistant à simplement agrandir deux rectangles, l’un compris à l’intérieur de l’autre et en poussant les bords. La symphonie électroacoustique personnelle à chaque manipulateur que ces mouvements déclenchaient au fur et à mesure que grandissaient les rectangles était une évocation chaotique de la création du monde. Les parallélépipèdes noir et le blanc sont censés représenter la matière et l’anti-matière qui se frottent l’une à l’autre jusqu’à produire le petit résidu qui sonna notre origine ! Je livrai à Fred quatre banques de sons : cinq fichiers de cuivres, cinq de percussion, cinq de sons électroniques et treize extraits radiophoniques. La position de la souris sur l’écran joue le rôle de mixeur pour les trois premières catégories de sons tandis qu’on la promène en roll-over. On peut activer et désactiver les cuivres en cliquant. Les citations radiophoniques se déclenchent quand les rectangles reprennent leur taille initiale. Au lancement du programme, les sons sont transposés dans le grave, mais plus on joue avec Big Bang plus la transposition s’opère vers le haut, jusqu’à totalement disparaître dans le spectre ultrasonore.


Le globe transparent, où s'étale une ville me rappelant le film Faust de Murnau, n'apparaissait qu'après avoir titillé les deux phrases écrites en fines lettres gothiques dorées, « Ipse dixit et facta sunt » et « Ipse mandavit et creata sunt ». Jouant sur le neutre de ipse, je les avais impertinemment traduites dans toutes les langues possibles « On l'exprime et ça prend forme. On le décide et ça existe. » Nous affirmions ainsi que ce n'est pas Dieu qui a créé les hommes, mais le contraire. À coups d'éclairs et de tonnerre, on amenait le globe, puis on construisait le cadre et alors seulement s'ouvraient les volets du triptyque, la plupart des gens ignorant cette face cachée qui était en fait la seule visible et renfermait Le Paradis et la présentation d'Ève, l'Humanité avant le déluge et L'enfer (du musicien).


Le Paradis menait à une ronde d'oiseaux aux figures infinies, dictée par une erreur programmée, l’arrondissement à la décimale supérieure de l’algorithme génératif. J'avais composé une musique répétitive infinie, différente à chaque redémarrage : un choix aléatoire de cinq instruments s’effectuait parmi onze possibles, ainsi que la tonalité, le tempo, le mode binaire ou ternaire. Ensuite, cela évoluait tout seul grâce à un système programmé d’élisions et d’additions de notes, de règles strictes (les combinaisons rythmiques évoluant toutes les huit mesures) et de choix aléatoires (la hauteur des notes). Les cinq instruments distribués dans l’espace stéréophonique sont des percussions à clavier (marimbas, celeste, cloches tubulaires), des bois (flûte, cor anglais, clarinette basse, basson), des cordes pincées (pizzicati). Ce sont tous des instruments qui supportent d’être courts et dont le clonage est moins pénible que des cuivres ou des cordes frottées. Au bout de quelques minutes, de nouveaux instruments remplacent les premiers. Toutes les notes ont la même longueur et s’enchaînent les unes derrière les autres. Nous avons dû ajouter un silence de la même durée pour créer des rythmes, et ajouter sans cesse de nouvelles règles pour que la musique finisse par nous plaire, en rééquilibrant les basses et le reste, en accélérant certaines progressions, en évitant les répétitions malheureuses, en changeant de tonalités toutes les trente deux mesures, de tempo toutes les quarante huit, et tutti quanti. Il y a vingt-quatre notes par instrument, soit deux cent soixante-cinq sons.


Dans le Jardin proprement dit poussaient plantes, fleurs et champignons aux formes plus que suggestives, vulves et phallus suggérés par des photographies de nature prises en forêt et dans les champs. Le rythme variait chaque minute tandis que des flûtes mélodiques accompagnaient les apparitions, on entendait les herbes écartées, les caresses portées aux fleurs généraient des râles de plaisir. Les rythmes de cette forêt d’émeraude y étaient moites, les flûtes si calmes qu’elles nous laissaient respirer à notre tour…


Dans L’Enfer du Musicien défilait l’histoire de la musique pendant qu’un eugénisme imbécile et cruel résolvait avec terreur la question démographique.
Je m’étais plus tard inspiré de L’Enfer pour un module interactif réalisé par Nicolas Clauss sur flyingpuppet.com en partageant l’écran en quatre boucles vivaldiennes mixées selon la position du curseur. Au centre étaient déclenchés des bruits de bataille, cris, chevauchées, lames entrecroisées, tandis que les clics produisaient un bruit de drap déchiré et réverbéré. En découvrant le module muet, j’avais pensé à la Saint Barthélemy alors que Nicolas avait Duchamp à l’esprit.


Je n'avais pas eu l'idée de déchiffrer la partition imprimée sur les fesses d'un des personnages torturés où figure d'ailleurs le triton, connu sous le nom d'intervalle diabolique, Diabolus in musica. En s'appuyant sur la transcription qu'en fit depuis Amelia Hamrick, James Spalink a développé une adaptation pour luth, harpe et vielle à roue.


D'autres l'ont fait logiquement en chant grégorien...


Et l'on trouve même une version hard-rock !

vendredi 21 août 2020

Les vices platinés de Christian Marclay


Article du 9 avril 2007 (un article peut en cacher un autre)

Franck Vigroux m'envoie ce petit sujet sur Christian Marclay pour m'éviter d'aller à la Cité de la Musique où l'artiste suisse scratcheur est exposé jusqu'au 24 juin 2007 (Replay), essentiellement des vidéos si j'ai bien compris. Bien avant que ne se manifestent les hip-hopers, j'avais découvert Marclay grâce à mon producteur allemand Jürgen Königer de Recommended Records / No Man's Land qui produira le vinyle 25cm More Encores en 1987 : chaque morceau y est scratché d'une manière cohérente avec chaque artiste esquinté, Johann Strauss, Zorn, Chopin, Frith, Armstrong, Cage, la Callas, Hendrix, Birkin & Gainsbourg ou lui-même ! Plus tard, j'achèterai le coffret Footsteps où figure l'un des disques de son expo de 89 à la Shedhalle de Zurich. Sur ce 30cm sont enregistrés des pas tandis que les visiteurs marchaient sur les exemplaires disposés par terre. Avant de faire écouter aux amis mon exemplaire qui porte encore les scotchs double face collés à son revers, j'ai pris l'habitude d'en rajouter une couche en le piétinant rageusement. Au fil des années, l'écoute s'en est toujours trouvée bonifiée. Christian eut un soir la gentillesse de nous faire une démonstration de tous ses outils de concert. J'adorai les deux diamants sur le même disque, les pédales de disto et les décentrages...
Quelques années plus tard, je fus fasciné par le groove des DJ qui œuvraient dans la soul funk et nous trouvâmes alors le collaborateur idéal en la personne de DJ Nem. À notre première rencontre, il apporta Miles et Ligeti, un bon signe en regard des inspirations des autres DJ que nous croisions... Il scratcha ensuite à mort sur les disques du Drame comme le font aujourd'hui Franck et quelques autres. Ils disent tous que le scratch est génial où que l'aiguille se pointe sur la surface du microsillon. Nous avons passé notre vie à faire du montage une technique de composition, tant en live qu'en studio, et en expirimentant sans cesse de nouvelles idées abracadabrantes. Signalons aussi le virtuose Kid Koala qui swingue comme personne sur sa platine (cd Carpal Tunnel Syndrome, cd Some of my best friends are djs).
Mais comme vous vous pouvez le constater sur ce petit film, Marclay est avant tout un artiste plasticien qui pervertit les instruments de musique et le matériel de reproduction, et ça ne tourne jamais vraiment rond.



PLAY IT AGAIN, CHRISTIAN !
Article du 28 mai 2007

Deuxième billet sur Christian Marclay dont l'exposition Replay à la Cité de la Musique est présentée. Nous en profiterons d'ailleurs pour faire un petit tour dans la collection d'instruments de musique du Musée dont le superbe aménagement est dû à l'architecte Franck Hammoutène, camarade de classe qui à l'époque jouait de l'orgue électrique. Gros bémol atténuant mon enthousiasme, on ne peut évidemment toucher à rien, et tous ces instruments en vitrine me sont d'une écœurante morbidité.


Revenons à Marclay, et si vous n'y êtes pas encore allés, foncez-y. Or just Replay ! Je pensais que n'étaient exposées que des vidéos souvent trouvables sur le Net. Que nenni, la visite est absolument indispensable, essentiellement pour trois installations, toutes trois sur quatre écrans. La première, Crossfire, est la plus spectaculaire, parce qu'elle véhicule une charge critique sur la violence, époustouflante de réalisme dans un univers cinématographique pétaradant aussi varésien que mes nuits sarajéviennes pendant le siège. J'avais l'habitude de m'endormir sur cette interprétation trop réaliste de Ionisation, en comptant les rafales et les explosions comme on compte les moutons. Ici, pas question de roupiller : placez-vous au centre de la pièce, entouré par les quatre écrans de 3,50m de base où les as de la gâchette vous tirent dessus dans une composition musicale de 8'30" digne des meilleures pièces pour percussion. Video Quartet est plus formaliste puisqu'il s'agit d'un écran de 12m de long divisé en quatre projections d'extraits de films mettant en scène des musiciens ; l'ensemble constitue une œuvre de 14' éminemment musicale, on pouvait s'en douter. Il est courant de citer Duchamp et Cage comme parains de l'artiste, mais l'influence de Charles Ives (1874-1954) est une fois de plus flagrante.


Gestures, la troisième de ces vidéos synchronisées, présente quatre écrans en carré où l'artiste scratche des vinyles pendant 9'. Comme Telephones, le résultat est plus anecdotique. J'ai plus apprécié Guitar Drag où une guitare électrique reliée à un ampli est sadiquement traînée par une camionnette, car question platines rien ne vaut un concert où Marclay scratche en direct devant vous.


Le catalogue de l'expo est très chouette, mais celui publié par Phaidon est encore plus nécessaire car il montre l'étonnante palette des œuvres de Christian Marclay, sculptures, collages, installations autres que vidéo, etc. Je suis sensible aux œuvres qui s'inspirent de leur support. En rejouant tout cela, je me remémore le premier scratch musical entendu sur un disque (je me suis redressé complètement flippé, pensant que j'avais rayé mon album fétiche, comme lorsque le projectionniste avait arrêté Persona d'Ingmar Bergman en voyant la pellicule brûler sur l'écran), ce sont les dernières mesures de Nasal Retentive Calliope Music sur l'album des Mothers of Invention, We're only in it for the money en 1968. Christian Marclay avait treize ans.

mercredi 5 août 2020

Belle complicité !


Travaillant d'arrache-pied tout en essayant de jouir de mon statut de retraité, j'écris moins de billets au jour le jour au profit d'archives réactualisées. En ce qui concerne le régime qui a succédé il y a déjà cinq ans à celui d'intermittent qui en avait duré quarante-deux, je n'arrive pas du tout à faire la transition, n'ayant en rien changé mes occupations. Par contre, je me sens plus serein. Le fait de toucher des sous à date fixe sans avoir besoin de faire des grimaces est absolument merveilleux. Raison de plus pour se battre pour que les générations suivantes puissent jouir de cette situation, et ce le plus longtemps possible. J'écris ces mots probablement par culpabilité de ne pas me pencher suffisamment sur l'actualité pour la commenter. Mais entre la pause estivale où je suis "confiné" chez moi pour des raisons n'ayant rien à voir avec la crise sanitaire ou ma santé, la gestion absurde de cette crise qui me fait osciller entre la colère et l'incompréhension, et l'incomparable et délicieux calme aoûtien, je suis plus enclin à méditer sur le passé et le futur qu'à m'accrocher à un quotidien déserté...
Si je n'avais qu'à m'occuper à relancer les journalistes au sujet de mon nouvel album, Perspectives du XXIIe siècle, ce serait un passage post-partum plutôt tranquille. Or cette aventure n'est pas terminée, puisque avec Sonia Cruchon nous finalisons le film collectif qui s'en inspire. La douzaine de courts métrages réalisés par Nicolas Clauss, Valéry Faidherbe, John Sanborn, Eric Vernhes et nous-mêmes seront réunis en un docu-fiction d'une cinquantaine de minutes dont j'écris les intertitres à la manière d'un film muet. Nous en voyons le bout, mais il reste encore pas mal de travail de post-production. Madeleine Leclair prévoit une journée particulière au Musée d'Ethnographie de Genève à l'automne, nous y reviendrons.
Alors que je suis en stand-by sur le livre-disque entamé l'année dernière en Transylvanie et qui devrait voir le jour en 2021, j'ai embrayé illico sur un nouveau projet, Pique-nique au labo (titre probable, aux références appropriées et sa phonogénie). Il s'agit d'un double CD réfléchissant le laboratoire de rencontres que j'ai initié depuis 2010 avec de "jeunes" musiciens et musiciennes parmi les plus inventifs. J'ai sélectionné une pièce de chaque album virtuel publié sur drame.org quelques jours après leur enregistrement. De ces 22 compositions instantanées, la plupart ont été enregistrées dans mon studio, seulement quatre d'entre elles provenant de concerts. Le plus souvent les thèmes de chaque pièce fut tiré au hasard juste avant de jouer. Ce sont donc 28 invité/e/s qui m'ont fait l'honneur de me rejoindre pour passer ensemble une journée de plaisir. Comme jadis avec Un Drame Musical Instantané pour Urgent Meeting (1991) et Opération Blow Up (1992), mon propos est de jouer pour nous rencontrer, alors qu'il est d'usage dans le métier de se rencontrer pour jouer. L'aspect "l'humain d'abord" ne vous échappera pas !
Participèrent ainsi à l'expérience (dans l'ordre alphabétique) : Samuel Ber – batterie, percussion / Sophie Bernado – voix, basson / Amandine Casadamont – vinyles / Nicholas Christenson – contrebasse / Médéric Collignon – voix / Pascal Contet – accordéon / Élise Dabrowski – contrebasse, voix / Julien Desprez – guitare électrique / Linda Edsjö – marimba, vibraphone, percussion / Jean-Brice Godet – cassettes, clarinette / Alexandra Grimal – sax ténor / Wassim Halal – percussion / Antonin-Tri Hoang – sax alto, clarinette basse, piano / Karsten Hochapfel – violoncelle / Fanny Lasfargues – basse électroacoustique / Mathias Lévy – violon / Sylvain Lemêtre – percussion / Birgitte Lyregaard – voix / Jocelyn Mienniel – flûtes, MS20 / Edward Perraud – batterie, électrronique / Jonathan Pontier – claviers / Hasse Poulsen – guitare / Sylvain Rifflet – sax ténor / Eve Risser – voix, mélodica / Vincent Segal – violoncelle / Christelle Séry – guitare électrique / Ravi Shardja – mandoline électrique / Jean-François Vrod – violon... De mon côté, je m'attaque essentiellement aux claviers, épisodiquement à des instruments électroniques et acoustiques comme l'harmonica, les flûtes, les guimbardes, ou diffusant des montages radiophoniques et des reportages qui resituent l'action dans des espaces imaginaires. J'ai confié la conception graphique de l'objet à mon amie mc gayffier qui se trouve être la maman d'un des protagonistes cités plus haut et dont j'apprécie le travail depuis bientôt quarante ans. Une histoire de famille, si comme mon père le revendiquait : "la famille n'est pas celle dont on hérite, mais celle que l'on crée".
Ainsi, pour illustrer cette petite annonce, j'ai choisi de faire une capture-écran des frimousses des camarades avec qui j'espère bien me (re)produire, tout en rêvant à de nouvelles rencontres, puisque l'occasion fait si souvent le larron et que déjà se profilent de nouvelles aventures ! D'ailleurs si certains ou certaines sont à Paris au mois d'août avec du temps de libre suite à la gestion pitoyable de la crise, appelez-moi, on a encore le droit de jouer ensemble...
Pour patienter, je commande les ISRC sur le site de la SCPP (c'est simple lorsqu'on est déjà inscrit), je déclare les 22 pièces sur celui de la SACEM (c'est très long) et, surtout, je me lance dans les finitions techniques avec une application qui fabrique des masters DDP. J'espère ne pas faire de bêtises, le HOFA CD-Burn.DDP.Master me semblant assez pratique.

mardi 28 juillet 2020

Jazz d'ensemble : ONJ et La Boutique


Si l'album Dancing in Your Head du nouvel Orchestre National de Jazz ne m'a pas accroché, trop conventionnel à mon goût, Rituels, le second, qui paraît en même temps, me donne envie de le réécouter dès le lendemain. Le premier, orchestré par Fred Pallem, est un hommage à Ornette Coleman, mais son agrandissement pour orchestre de cuivres, instruments électriques et batterie ne rend pas la liberté d'imagination du modèle, malgré la présence du saxophoniste Tim Berne sur trois des neuf pièces. C'est d'autant plus flagrant qu'Ornette composa Skies of America pour orchestre symphonique, donnant une idée d'une direction plausible de sa musique pour grand ensemble.


Par contre, Rituels, dirigé tout autant par son nouveau directeur artistique, Frédéric Maurin, échappe à la classification des genres en partageant la composition avec des invité/e/s. Ainsi Sylvaine Hélary, Leïla Martial, Grégoire Le Touvet, Ellinoa et Maurin composent une œuvre "collective" pour chœur et treize instrumentistes dont un quatuor à cordes, à laquelle le concept de rituel est censé garantir la cohésion. En réalité les œuvres sont très variées, ce qui a tout pour me plaire ! J'y vois même quelque cousinage avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané des années 80. À noter que l'orchestre à géométrie vraiment variable compte autant de femmes que d'hommes parmi les musiciens et les compositeurs. Sylvaine Hélary compose Le Monde Fleur rappelant un peu Carla Bley par le mélange d'influences, jazz, rock progressif et impressionnisme. Frédéric Maurin coupe en deux son Rituel, à la fois théâtral et plus contemporain avec une Leïla Martial aux masques changeants. Grégoire Letouvet prolonge cette démarche avec La métamorphose, plus choral et opératique. Écrit et composé par Leïla Martial, il arrange Femme Délit aux paroles rythmées par les allitérations de la chanteuse. Tous les textes du double album sont librement adaptés de folklores de différents continents issus du recueil Les techniciens du sacré de l'Américain Jerome Rothenberg. Les voix d'Ellinoa, Linda Oláh, Romain Dayez les portent et les transportent également. Les parties jazz sont les plus banales ; s'en démarquer offre d'innombrables entrées et portes de sortie aux compositeurs. Je me suis surpris à penser à la distance qui les sépare d'Ecuatorial d'Edgard Varèse, inspiré par le Popol Vuh, pour chœur d'hommes et ensemble. Avec Loon je reconnais la sensibilité de Sylvaine Hélary, sa palette de timbres ciselée nous entraînant vers un pays imaginaire coloré par le violon alto de Guillaume Roy et le marimba de Stéphan Caracci. Même impression d'un ailleurs avec Naissance(s) de la nuit d'Ellinoa réfléchissant celle du chasseur sous la voute étoilée. Frédéric Maurin clôt le projet avec Aiôn, les canons vocaux, le piano de Bruno Ruder, la batterie de Raphaël Koerner soulignant une ultime fois le mélange des genres, mixité garante d'un avenir.


Je me pose les mêmes questions sur l'adaptation de pièces composées par Jean-Rémy Guédon qui a confié les clefs de La Boutique (ex-Archimusic) aux huit membres du collectif pour prendre la direction de l'Alliance Française des Comores, tandis que la direction artistique de l'album Twins était confiée au trompettiste Fabrice Martinez. La voix soliste, très présente chez l'indépendant Guédon, est remplacée par l'accordéon de Vincent Peirani ; or le timbre de l'orchestre me semble y perdre son originalité aux essences boisées. C'est joli, mais trop poli à mes oreilles. Ça coule de source alors que je préfère les poids de sons qui remontent à contre courant. Il n'empêche que l'écoute du CD est agréable, les musiciens/ciennes, tous et toutes excellents, distillant la chaleur enveloppante de l'été.



→ Orchestre National de Jazz, Rituels, double CD ONJ, dist. L'autre distribution, à paraître le 21 août 2020
→ Collectif La Boutique, Fabrice Martinez, Vincent Peirani, Twins, CD La Boutique, dist. L'autre distribution, à paraître le 21 août 2020

vendredi 24 juillet 2020

The Monkey In The Abstract Garden d'Alexandra Grimal


Après l'épreuve sonore de TOC chroniqué mardi, j'ai misé sur le zen du saxophone soprano d'Alexandra Grimal pour faire redescendre la tension. Question détente, c'était peut-être une fausse bonne idée. Si les silences et les volutes ornithologiques calment le jeu, ces jolis oiseaux se posent obligatoirement sur le fil tendu par l'improvisatrice.
Face aux neuf plages désertes aux espaces soigneusement entretenus succèdent, sur un deuxième disque, des improvisations vocales transformées par l'électronicien Benjamin Lévy. Les textes de Graines, Souffles et Milieu sec sont empruntés au jardinier Gilles Clément (dont mon camarade Raymond Sarti avait scénographié le Jardin Planétaire il y a déjà 20 ans). Alexandra a écrit elle-même ceux de Steppes, Arbres et Friche. Tous restent minimalistes, ne déparant pas d'avec Pépiements, Fougères, Oiseaux ou Pollen. Le jardin zen est là cette fois. Les titres des deux galettes sont d'ailleurs doublés par des idéogrammes qui me sont hermétiques, peut-être parce que leurs reproductions minuscules sur la pochette blanche ne coïncident pas avec les trous de mes nouvelles lunettes sténopéïques ! En tout cas mon rythme cardiaque redescend à une pulsation compatible avec mon désir de pause estivale ou de veille nocturne.
Entre l'exubérance de TOC et la sobriété d'Alexandra Grimal, où me situe-je ? J'ai remixé la pièce Hibakusha de mes Perspectives du XXIIe siècle avec quelques sons sous-marins et la réverbération d'un tunnel inondé de 120 mètres de long à Utrecht pour coller aux images réalisées par Sonia Cruchon, ambiance délicate aux débordements psychologiques incontrôlables. J'ai sorti ma nouvelle acquisition instrumentale, une shahi baaja, branchée sur la pédale H9 MAX d'Eventide, pour me la jouer Hendrix à Monterey. C'est nettement plus agressif avec sept larsens à la clef. Et puis j'ai placé sur la platine les 2 nouveaux CD de l'ONJ, celui du Collectif La Boutique, mais c'est pour la semaine prochaine...

→ Alexandra Grimal, The Monkey In The Abstract Garden, CD OVNI, à paraître début septembre 2020
Notez que Benjamin Lévy compte mettre en ligne les fichiers en HD Surround et en Binaural sur son futur site !

mercredi 22 juillet 2020

Et TOC !


Le trio TOC c'est pas du toc. J'ai commencé fort mon retour dans le son après trois semaines de sevrage. Jérémie Ternoy aux Fender Rhodes, Moog et piano, Ivann Cruz aux guitares et Peter Orins à la batterie se revendiquent du jazz-core. En 2008 leurs initiales fondent le trio dans les hauts fourneaux de la musique improvisée. Préconfinés, ce sixième album les renvoie en studio en septembre 2019, histoire de tordre encore un peu plus le cou à leur exubérance compulsive. Comme j'étais tout seul à la maison, j'ai diffusé le disque au maximum du volume que je pouvais tolérer. J'imagine que plus bas Indoor m'aurait moins plu. C'est de l'énergie à l'état pur, de la noise composée dans l'instant comme ils la jouent en concert, mais cette fois triturée avec les ressources du studio. Elle se différencie du rock par l'affirmation forte des individualités, même si le trio fait bloc. Ça bouge et ça fait bouger, si ce n'est avec son corps, du moins dans la tête...


Un peu maso, j'ai enchaîné avec Closed For Safety Reason enregistré deux mois plus tard, le 11 novembre 2019 à la Malterie de Lille, le trio ayant invité le saxophoniste américain Dave Rempis au ténor et à l'alto, et, sur le dernier morceau, la ténor Sakina Abdou. Ce deuxième album, qui sort en même temps, sonne plus free jazz par la présence des saxophones, mais ceux-ci finissent par se débarrasser de leurs tics après une nécessaire mise en confiance. Comme on est toujours dans la tempête, je me demande sérieusement ce que revêt cette rage sonore. Révolte contre la société ? Affirmation d'une mâle attitude ? Ivresse des derviches ? Commémoration de l'Armistice ? Besoin d'occuper tout l'espace sonore en évitant toute incursion de l'extérieur ? Si les improvisations évoluent lentement dans la durée, elles n'en sont pas moins structurées avec une bonne écoute les uns des autres.



→ TOC, Indoor, CD/LP/mp3/FLAC/Bandcamp Circum-Disc, à paraître en septembre 2020
→ TOC & Dave Rempis, Closed For Safety Reason, CD/LP/mp3/FLAC/Bandcamp Circum-Disc, à paraître en septembre 2020

lundi 29 juin 2020

Mirrormask, le cinéma des beaux rêves [archive]


Article du 21 janvier 2007

Les rêves se réfèrent aux scènes de la veille. Les enfants imaginent leurs parents, les êtres qu'ils ont croisés et qui les ont impressionnés, dans de nouvelles situations drôles, effrayantes ou abracadabrantes. Aucun film ne semble échapper à la règle. Les rêves d'adultes ont parfois le droit à la fantasmagorie sans la présence des acteurs grimés en monstres, les enfants jamais ! Quel que soit son âge, chaque dormeur tient évidemment toujours le rôle principal et aucun réalisateur ne peut s'empêcher de marcher sur les traces du Docteur Freud. Dans le rêve, l'imagination étant sans limite, elle ne peut chercher son cadre que dans la réalité. Le reste ne serait que pure fiction : toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne peut être que fortuite. À qui fera-t-on avaler cela ? Le metteur en scène prend simplement alors la place du somnambule.


Mirrormask, le film dessiné et réalisé par Dave McKean (visitez son site !) sur un scénario de Neil Gaiman et produit par Jim Henson en 2005, poursuit donc la voie où se sont engouffrés Les 5000 doigts du Dr T et bien d'autres. Une enfant de la balle, en proie à une forte émotion, s'échappe dans le monde graphique qu'elle s'est créé avec ses fusains. Qu'importe la Reine Blanche, on sait qu'elle se réveillera forcément à la fin. Au diable les ombres noires qui ne pourront que s'évanouir le matin venu. Le masque-miroir rétablira l'équilibre des contrastes. Le film est un moment de magie pure. Les images mêlant des techniques d'animation variées rappellent les œuvres de Max Ernst, collages et peintures, univers tarabiscoté dont l'originalité nous fait décoller du réel. C'est un objet rare à ne manquer sous aucun prétexte. Il est étrange comme ce genre de film passe souvent inaperçu à sa sortie en salles pour progressivement devenir culte avec les années et dvd aidant. Ce fut le cas de celui de Roy Rowlands (Dr T) comme de L'étrange Noël de Monsieur Jack (The Nightmare before Christmas) de Tim Burton.


Le graphiste anglais Dave Tench McKean a réalisé nombreuses pochettes de cd et livres pour enfants, mais c'est aussi un photographe, un peintre, un sculpteur et un pianiste de jazz. Il a mis en images plusieurs livres de Neil Gaiman (voir le Mouse Circus) comme Coraline que tourne actuellement Henry Selick, le réalisateur de Jack (sortie prévue en 2008). Gaiman est l'auteur de la version anglaise de Princesse Mononoké de Miyazaki tandis que McKean a travaillé pour les deuxième et troisième Harry Potter... Le producteur Jim Henson a créé Les Muppets ; sa Company a produit deux autres films merveilleux que l'on retrouvera, ô miracle, en coffret avec Mirrormask (GCT). Il s'agit du célèbre Dark Crystal (de Jim Henson et Frank Oz) et de Labyrinthe (de Jim Henson, avec David Bowie). Si vous avez des enfants, que vous regrettez de ne pas en avoir eus ou de ne plus les voir très souvent, cela n'a aucune importance. Faites-vous plaisir. Ces trois films fantastiques (en anglais Fantasy) sont à découvrir dare-dare. Un enchantement.

vendredi 26 juin 2020

Pauvros à tort et au travers


S'il feint À tort et au travers, Jean-François Pauvros a raison, il colle à la plaque. Son disque tourne rond, même s'il est décentré. En s'associant au claviériste Antonin Rayon et au batteur Mark Kerr, il accroche le power trio aux Portes de la perception ! Quant à la basse, il a sa voix de mêlé-cass, cantor arrosé à l'eau de vie peut-être, en tout cas un truc fort qui file la pêche. Le rock n'est pas mort, il bouge encore. Comme dirait Carco dans Jésus-la Caille, beaucoup d’mêlée, pas beaucoup d’casse. Un caramel, c'est carré mou, mais ça colle aux dents. Le public saute sur place. Il marche sur l'eau. Il décolle. J'avais beau être tout petit, je me souviens du perroquet du poète chez lui d'où l'on voyait couler la scène. Sous les ponts de Rimbaud et d'Apollinaire. De la guerre. L'oiseau était en boucle. Ça tanguait dans le pays sage. Cette galette est pleine de surprises, comme si chacun avait la fève à tour de roll. Trois petits rois illuminés qui auraient attrapé la fièvre du samedi soir. Avec eux on ne s'ennuie pas. Grand échalas courbé sur sa guitare, Don Pauvros donne du manche à coups d'effets. À une époque, on aurait appelé free-rock cette ébriété, pour clamer la liberté et son fantôme, ou pour endiguer la transe sans en faire des tonnes. La mer du Nord à marée basse chausse les potes de ces lieux. Des chats, des chauds, c'est sûr. Pas une once de symbolisme, mais une vision abstraite de l'histoire du rock...

Jean-François Pauvros avec Antonin Rayon et Mark Kerr, À tort et au travers, CD nato, dist. L'autre distribution, sortie le 17 Juillet 2020

jeudi 25 juin 2020

Entretien sur la RTS à propos de "Perspectives du XXIIe siècle"


Podcast de mon interview par Benoît Perrier sur la RTS (Radio Télévision Suisse) lors de l'émission "L'écho des pavanes" à propos de mon nouveau CD "Perspectives du XXIIe siècle" produit par le MEG...
« Et si les archéologues de demain retrouvaient les archives musicales du début du XXe siècle déposées au Musée d’ethnographie de Genève, plus précisément la "Collection universelle de musique populaire"? Qu’en feraient-ils, qu’en penseraient-ils? Le musicien français Jean-Jacques Birgé s’est prêté à l’exercice, produisant "Perspectives du XXIIe siècle" (MEG), un disque où il malaxe cette matière, y ajoutant ses instruments et les voix de ses amis pour un savoureux conte d’anticipation qui brouille les frontières du temps et de l’espace. Revenu de ette campagne de fouille, il détaille son itinéraire à "L’écho des pavanes". »

lundi 22 juin 2020

Pinkish Black & Yells At Eels : Vanishing Lightin The Tunnel of Dreams


Drone électronique envahissant l'espace, percussion lourde, trompette grave / marimba répétitif, contrebasse et batterie jazz, et la trompette revient, lente, planante, posée sur un nouveau drone / jusqu'à ce que le rock hypnotique prenne le dessus... Deux groupes de rock/jazz expérimentaux se retrouvent ensemble dans un studio de Fort Worth, Texas, en 2018. Pinkish Black est composé du duo métal Daron Beck aux claviers et synthé, John Teague à la batterie et synthé. Yells at Eels est un trio d'improvisateurs formé de Dennis González aux trompettes, conque et percussion, Aaron González à la contrebasse, à la basse électrique et il chante, Stefan González à la batterie, percussion, marimba et un gros ressort hélicoïdal ! La rencontre fonctionne, on n'y voit que du feu, et des flammes. Bien qu'il ait été enregistré deux ans plus tôt, l'album s'est concrétisé pendant la pandémie dont on sent les effluves, peut-être à cause du goût de Daron Beck pour les films de zombies. Stefan González raconte que Beck et leur père ont des problèmes cardiaques qui ne facilitaient pas les choses, mais le pari est réussi. Couché sur des cédés argentés, c'est tout de même un disque noir évoquant une cascade de larmes, le mirage d'un infarctus, la lumière s'évanouissant dans un tunnel de rêves, la douleur de Guernica... Vanishing Lightin The Tunnel of Dreams est un voyage envoûtant, une méditation sur les frontières du réel, une preuve d'amitié.

Pinkish Black & Yells At Eels, Vanishing Lightin The Tunnel of Dreams, Ayler Records, 14€ sur Bandcamp (9€ en numérique)

mercredi 17 juin 2020

Vol pour Sidney (retour)


Il n'y a bien qu'en musique que l'on peut s'envoler aujourd'hui pour où que ce soit ! Pour moi, Vol pour Sidney (aller) et (retour) est un des plus émouvants voyages dans le passé, comme j'en ai pris l'habitude au bord du Chronatoscaphe lorsqu'en 2005 Jean Rochard m'offrit d'écrire et enregistrer tous les interludes des 3 CD qui accompagnaient le vingtième anniversaire du label nato avec comme interprètes Nathalie Richard et Laurent Poitreneaux.
En 2015 j'avais évoqué la réédition du Vol (aller) et raconté mes souvenirs sur les genoux de Sidney Bechet. J'ignore combien sont encore vivants qui l'ont connu et encore moins qu'il a laissé souffler dans son soprano ! Au delà du fait qu'il représente mon plus vieux souvenir musical et l'un des plus anciens de mon enfance, ce (retour) - 28 ans après le disque (aller) - s'ouvre avec Petite fleur composé l'année de ma naissance, chanté par ma fille Elsa accompagnée par Ursus Minor, à mes yeux et mes oreilles comme la résolution de toute ma vie de musicien (extrait en écoute sur le site des Allumés du Jazz !!!).
En 1996 Elsa ouvrait déjà Buenaventura Durruti, un autre album collectif produit par Jean Rochard, dans lequel elle chantait ¡ Vivan las utopias ! écrit par Bernard Vitet et moi-même. Le saxophoniste baryton et soprano François Corneloup était déjà de l'aventure, comme de celle des Chroniques de résistance où Elsa chantait sept chansons bouleversantes dont la Valse macabre (à Germaine Tillion) pour laquelle j'écrivis les paroles...


J'écoute le nouvel album tandis que je retombe en enfance, enfance de l'art, enfance du jazz qui de la Nouvelle Orléans à Paris fait d'inédites escales à New York, Treignac, Meudon, Aix-en-Provence, Sarasota, Créteil et Detroit, sautant de siècle en siècle comme on joue aux puces. J'imagine Sidney, jovial et hilare, écoutant ces réinterprétations de morceaux qu'il a "écrits" ou que Duke Ellington et John Coltrane ont composés en son hommage. Dans ce vaisseau spatial les musiciens et musiciennes invité/e/s traversent les époques par des trous noirs qui communiquent avec notre temps arrêté ou ralenti sans que personne ne le soit. Matt Wilson Quartet, Hymn For Her, Sylvaine Hélary "Glowing Life", Ursus Minor, et en ordre dispersé Nathan Hanson, Catherine Delaunay (qui la première avait eu la sagesse de prendre un billet de retour), Donald Washington, Guillaume Séguron, Don Brian Roessler, Davu Seru, John Dikeman, Simon Goubert, Sophia Domancich, Robin Fincker et forcément Tony Hymas, Grego Simmons, Stockley Williams, Jeff Lederer, Kirk Knuffke, Chris Lightcap, Lucy Tight, Wayne Waxing, Antonin Rayon, Benjamin Glibert, Christophe Lavergne swinguent donc avec passion les blues et morceaux haïtiens, les mélodies ou leurs déconstructions. Les illustrations du beau livret, contenant également photos et témoignages, sont du tout aussi talentueux Johan de Moor, fils de Bob et père de La vache. C'est bientôt l'été et le disque entier est une petite fleur !

Vol pour Sidney (retour), CD collectif, nato, dist. L'autre distribution, sortie le 19 juin 2020
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