Jean-Jacques Birgé

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mardi 9 juillet 2019

Mon cœur


J'espérais exposer mes artères, mais les images de ma coronarographie sont inaccessibles sur le CD-R que l'Hôpital Marie Lannelongue du Plessis-Robinson m'a remis. J'ai essayé "veinement" de le regarder sur Mac et PC sous différents systèmes, mais je n'y vois que du feu. Il semblerait que seul un médecin peut y avoir accès ?! Je me suis donc résolu à illustrer mon rapport avec un instantané d'une installation de la Biennale de Venise. C'est dommage parce que cette plongée dans l'organisme semblait véritablement passionnante, à la manière du Voyage fantastique de Richard Fleischer ou, plus drôle, de son pastiche Innerspace de Joe Dante !
L'étau qui me serre douloureusement la poitrine après un très gros effort avait justifié cet examen. Le bon Docteur Hoang m'avait trouvé un rendez-vous dans ce centre spécialisé extrêmement réputé. J'avais auparavant tenté l'Hôpital du Nord à Saint-Denis, mais il m'avait été répondu qu'ils affichaient complet jusqu'en novembre et que le planning pour ce mois-là n'était pas encore édité. C'est un petit exemple de l'état de la santé en France, mais rien en comparaison des conditions de travail qui sont imposées au personnel soignant, surtout celles et ceux du bas de l'échelle, les infirmières et infirmiers qui désertent progressivement leur emploi, payé/e/s un salaire de misère. Pour la première hospitalisation de ma vie, l'expérience s'est avérée moins pénible que je ne le craignais, probablement parce que cet établissement n'a pas de service d'urgence et que son petit personnel est particulièrement attentif et dévoué. Le Docteur Ghostine, chirurgien qui m'a "opéré", était également nettement plus cordial que le premier cardiologue que j'avais rencontré et dont j'ai surtout pu admirer la nuque.


J'arrête là le suspense en annonçant que je vais parfaitement bien et que je mourrai probablement en bonne santé. C'est du moins ce que l'analyse de mes coronaires révèle. Il peut y avoir d'autres facteurs à ma douleur thoraxique... L'usage quotidien du sauna (infra-rouge) avait fait considérablement baisser mes taux de glucose et de cholestérol qui sont à des niveaux me permettant quelques exactions charcutières, fromagères ou sucrières quand ma gourmandise m'y entraîne. Le praticien m'a suggéré d'arrêter de fumer, or je ne pratique plus le jointage depuis environ 7 ans, même si j'en fus friand pendant les premières quarante ans de ma vie ! J'ai évité depuis toujours le tabac, écœuré par la fumée des Disques Bleus filtre de ma mère qui me remontaient dans les trous de nez lorsqu'elle corrigeait mes devoirs.
Cette expérience est de bonne augure pour ma descendance, d'autant que le Docteur Libert, brillante homéopathe qui me fit passer l'asthme en trois semaines, m'avait prescrit des analyses de sang poussées montrant que j'avais de bons gènes, propres à défendre mon immunité. J'avale chaque matin du sélénium que l'on trouve dans les noix du Brésil et de la vitamine B3 pour la renforcer là où se présentent quelques petites failles. Des craintes persistaient à cause de mon père qui était cardiaque ; il avait eu des rhumatismes articulaires aigus lorsqu'il avait 13 ans et on lui avait remplacé une valve du cœur par une nouvelle en peau de porc qui n'était pas casher ! Je n'avais pas du tout envie de me retrouver avec une fermeture éclair sur la poitrine.
J'envisage donc la vie avec des yeux neufs. Je regarderai à gauche et à droite en traversant et j'éviterai que l'on me contrarie, ou, du moins, je tenterai de gérer les contrariétés avec l'élégance d'un danseur...

Illustration : Antoine Catala The Heart Atrophies (2018-2019)

mardi 25 juin 2019

Hautaine au thym


Oulala préfère le thym à tous les autres pots du jardin tandis que le canard se contente de mauvaises herbes. On les appelle mauvaises par ignorance et parce que souvent elle colonise les autres. Oulala n'est pas plus mauvaise, c'est un petit cœur, mais elle écrabouille mon thym. En général elle se love en rond petit patapon, épousant le cercle. Les chats trouvent la terre plus fraîche. Peut-être incarnerait-elle bien un sourcier pour déterminer où creuser le puits ? Mais on ne dresse pas les chats comme on dresse un buffet, en tout cas pas sous nos latitudes. Django choisit l'ombre pour s'y allonger de tout son long. Il fait bien son mètre. Cela me rappelle une histoire terrible que m'ont racontée Elsa et Lulu hier soir. Une amie avait un boa apprivoisé qui s'enroulait autour d'elle lorsqu'ils dormaient ensemble. Comme le reptile ne mangeait plus et se tenait à côté d'elle de tout son long, raide comme un piquet, elle est allée consulter un vétérinaire. Il lui a alors expliqué que le boa simplement jeûnait et mesurait la taille de sa maîtresse pour pouvoir l'engloutir quand il aurait vraiment faim. J'ignore si elle était menue ou s'il avait les yeux plus grands que le ventre, mais cela en dit long sur notre manière de voir.

jeudi 20 juin 2019

Pas au bout de mes peines...


Incroyable ! Après plus d'un an de tergiversations, Orange a fini par m'installer la fibre.
Si la connexion est techniquement ultra rapide, elle est encore très fragile, car je ne suis pas à l'abri d'un acte malveillant des trois sœurs foldingues qui habitent au fond de l'allée et attaquent mon mur régulièrement en prétendant être les propriétaires de l'allée privée sans n'avoir jamais évidemment produit aucune preuve, et pour cause. J'ai déjà évoqué ici ce conflit ridicule, mais hautement handicapant. Leur acte de propriété, comme tous ceux dont les murs ou les portes donnent sur l'impasse, ne spécifie aucune suzeraineté. Par contre la Mairie a confirmé ce qui apparaît sur le cadastre, à savoir que l'impasse n'existe pas juridiquement, puisqu'elle est constituée des fonds de parcelles. Si elles étaient propriétaires elles me devraient le droit d'échelle qu'elles me refusent manu militari. Par contre je leur dois le passage puisqu'elles passent sur mes terres pour rentrer chez elles. En attendant je suis bien ennuyé car elles m'interdisent abusivement de réparer mon mur qui s'abîme en attendant que la Justice fasse son boulot puisqu'il est impossible de discuter calmement avec elles sans essuyer une salve d'insultes, voire d'attaques physiques. Ma non-violence m'interdit évidemment de répondre à leur folie qui trouvera d'autres souffre-douleur lorsque les deux parcelles à vendre dans l'impasse seront attribuées à de nouveaux propriétaires qui ne manqueront pas de faire des travaux autrement plus importants que mon modeste passage de câble collé sur mon propre mur ou une journée de ravalement de la façade plein nord !
Comme si cela ne suffisait pas de courir après les fournisseurs d'accès à Internet qui se font eux-mêmes une gueguerre dont les usagers paient évidemment les pots cassés. Le sous-traitant Circet ayant installé la fibre Orange avec succès, j'ai aussitôt appelé Free qui depuis novembre refuse de réparer l'ADSL de ma FreeBox sous prétexte que je suis éligible à la fibre. Malgré une trentaine de coups de téléphone ils ne rappellent jamais. Je les ai donc mis en demeure de faire leur travail, faute de quoi je migrerai vers un autre opérateur. On aura compris que j'avais deux boîtes Internet, ce qui m'a permis de continuer à travailler... Ah que la vie pourrait être simple sans que forces obscures de la bêtise et de la méchanceté conjuguées s'exercent régulièrement !

mercredi 19 juin 2019

Inextinguible


Aucun trucage. C'est juste réfléchi. Le masque cache à la fois l'appareil et le photographe. J'ai oublié ce que c'était. Un stéréoscope ? Un loup vénitien ? La vision du monde des esprits ? Il a forcément un nom bizarre qui ferait rêver les lecteurs de Jules Verne. À l'époque du tout connecté lit-on encore cet auteur ? Lorsque j'étais enfant c'était notre science-fiction. La technologie est allée au delà de bien de ses rêves, mais mon goût des aventures est resté le même. Que je plonge en profondeur, vole au-dessus des pics, gravisse un volcan ou regarde la Terre depuis la Lune, c'est à lui que je dois de m'y être préparé. J'arpenterai bientôt les ruelles de Venise ou m'enfoncerai dans la forêt des Carpathes avec la passion inextinguible de la découverte. Peu importe que j'y ai ou non déjà mis les pieds, c'est toujours la première fois. Je m'y emploie chaque matin. Cette soif de créer me jette hors du lit aux aurores. Retrouver chaque jour l'innocence de la jeunesse avant que l'école nous ait imposé les réponses, avant que notre passion soit devenue un métier, avant que les illusions se soient perdues dans le cynisme d'une réalité factice. Et je n'oublie jamais la maxime de Cocteau, "le matin ne pas se raser les antennes".

mardi 11 juin 2019

Plage arrière


Même sans soleil, je n'en finis pas de rêver devant la translation du bleu du ciel. Les miroirs renvoient une image illusoire qui réchauffe le cœur. Voilà 20 ans que j'avais envie de donner des couleurs à la maison, mais je n'en avais pas les moyens. C'est dire si je suis heureux et comblé. Il restera évidemment le quatrième pignon à restaurer quand les foldingues qui m'empêchent d'accéder à mon mur auront été mises au pas. En attendant je voyage en pensée vers des contrées où les couleurs sont la norme. Le vert, le jaune et l'orange du jardin donnent à ma jungle parisienne des allures tropicales. Bambous, yuccas et palmier. Je vois la côte depuis mon île. Les accents circonflexes évoquent l'entretien dont a encore besoin le toit du studio. Chaque chose en son temps.
Le temps me manque pour rédiger des articles plus sérieux. Ne me demandez pas pourquoi. Je suis content du jingle que j'ai enregistré pour le podcast sur la cybercriminalité, mais je dois encore travailler les annonces vocales de chaque épisode et les virgules à insérer dans le texte que dit Sonia. Nous avons perdu l'appel d'offres de celui de l'INA à partir de leurs archives ; c'est dommage, je pense que nous aurions fait un truc vraiment original, mais la logique des concours m'a toujours échappé. Comme dit ma camarade, l'avantage est que nous pouvons partir tranquilles en vacances ! D'un autre côté je réfléchis à mes deux prochains disques, pour 2020 et 2021, ainsi qu'aux futurs albums virtuels dont un avec Jonathan Pontier et Christelle Séry, à mes concerts de l'été et de l'automne qui seront littéralement épatants, trop tôt pour tout révéler, mais je suis excité comme un pou. Par la vie aussi qui réserve tant de surprises, entre bonnes et mauvaises nouvelles, les premières faisant passer au second plan l'inquiétude générée par les secondes, "au final" (comme répètent inlassablement les djeunz) une manière positive d'appréhender ce délicat équilibre !

vendredi 7 juin 2019

La théorie du handicap


Dans le film 1+1 une histoire naturelle du sexe de Pierre Morize dont j'avais composé la musique, un biologiste rappelait la Théorie du handicap formulée par Amotz Zahavi en 1975. Dans la nature les mâles sont souvent très colorés alors que les femelles ont des robes plus ternes. Il s'agirait pour eux de les séduire en étant le plus flashy possible. L'opération est couronnée de succès lorsque les femelles se disent qu'en se signalant ainsi aux prédateurs les survivants doivent avoir de sacrés bons gènes. L'enjeu est tout de même pour chacune d'abandonner la moitié des siens pour perpétuer l'espèce en adoptant la moitié de ceux du mâle. Dans le film on pouvait constater que les hommes fonctionnent exactement comme n'importe quelle cellule mâle, à savoir que ce qui les caractérisent est de ne rien faire, mais ça c'est une autre histoire. Ayant moi-même une forte inclinaison pour les couleurs vives, que ce soit pour ma maison ou pour mon accoutrement quotidien, je me demande régulièrement si je ne participe pas moi-même à ce numéro de claquettes, en en sortant souvent gagnant malgré les bosses récoltées en marchant sur le fil. Se relever après chaque accident mène forcément à la chute, qui ne peut être alors que triomphale. Je mise donc sur l'attrait que peut représenter un type qui ne craint pas le ridicule en composant une musique de fada, en se livrant impudiquement dans ses articles ou en se vêtant d'habits qui se voient de loin ! Les claquettes en tennis sur galets ne sont qu'un indice de mon état d'Étretat ponctué par les cris des goélands sur fonds de sacs et ressacs.

mercredi 5 juin 2019

Le calme avant et après la tempête


Juste besoin de vacances. Cela fait des mois et des mois que je n'ai pas pris l'air. L'air du temps. Tant qu'on a la santé. Té, là y a un blème. Je ne peux pas continuer mon marabout de ficelle comme si de rien n'était. Aux tests d'effort hier matin le cardiologue s'est inquiété. Rien de grave, mais tout de même... Comme je suis résident de la république, je tiendrai mes lecteurs/trices au courant après une série d'analyses plus ou moins sympas que le corps médical a commencé à m'infliger. Lorsque je cours comme un malade j'ai un étau dans la poitrine qui ne passe qu'au bout de trois heures. Alerte. Évidemment c'est "comme" un malade, méthode Stanislawski ! Pour l'instant je fais semblant. Pas la peine d'en faire des tonnes tant que le malaise coronarien n'est pas identifié.
Donc courtes vacances. Avoir une résidence secondaire ou du moins en profiter régulièrement (j'avais écrit légumérient) empêche de partir ailleurs, or c'est l'ailleurs qui m'a toujours attiré. Que ce soit une virée vers la mer la plus proche ou dans la jungle asiatique j'ai besoin de changer d'atmosphère, d'arpenter des pays dont je ne parle pas la langue, de vivre comme les autochtones, de couper la perfusion numérique... Aujourd'hui c'est plein ouest, les grands espaces ! Jonathan nourrira les chats qui font la gueule de n'être pas du voyage...

Joseph Mallord William Turner, Seascape with Buoy, c.1840

mardi 4 juin 2019

Demain dehors, hier dedans


Hier je postais un billet sur le futur de la maison. Aujourd'hui je reviens sur son passé. Dehors, dedans. C'est drôle de voir son domicile habité par une autre famille. Le décorateur de À cause des filles..?, le dernier film de Pascal Thomas, a conservé certains éléments d'origine et en a ajouté d'autres pour correspondre au scénario...


Devant mon imposante bibliothèque le réalisateur eut l'idée de transformer le personnage interprété par José Garcia en chauffeur de taxi poète.


Pascal Thomas aurait souhaité mettre en valeur le tableau où un garçon nage vers une fille qui dort dans son lit, mais je n'ai jamais pu retrouver le peintre qui l'a réalisé. De toute manière, cette allégorie a depuis quitté mon domicile et j'ai tourné la page de toute une époque...


Les amis reconnaîtront ici et là le salon ou la cuisine, les étagères couvertes de CD, les fauteuils orange, la cheminée...


Le synopsis est plutôt sympathique, mais je n'ai pas encore vu le film complet.


Depuis qu'il est sorti en DVD, la production n'a pas eu l'idée de m'envoyer un exemplaire de ce film à sketches relié par un fil. C'est dommage, j'aurais apprécié le geste, d'autant que pour un tournage cela s'était plutôt bien passé. Imaginez une équipe de quarante personnes qui débarque chez vous, fait valser les meubles, coupe le courant du réfrigérateur et de la boîte Internet sans prévenir, remplit les deux jardins de projecteurs et réflecteurs, transforme le garage en catering, etc. Ensuite j'avais tout de même dû repeindre par endroits le sol de la cuisine, mais tout cela avait été plutôt amusant...

lundi 3 juin 2019

Des bleus


Youpi ! Ma maison ressemble enfin à celles de Burano ou d'autres villages méditerranéens. Tous les artifices sont bons pour lutter contre la grisaille de la capitale polluée. "Bientôt", le personnage d'Ella & Pitr, ressort encore mieux sur le bleu du ciel. Les passants s'arrêtent pour nous féliciter, mais tout le monde n'est pas aussi bien intentionné...
L'épicier kabyle du quartier me raconte qu'au bled on dit qu'il vaut mieux une mauvaise année qu'un mauvais voisin. De ce côté je suis servi. Une folle agressive, bête et méchante prétend, sans fondement, qu'elle est propriétaire de l'allée privée qui longe ma maison. Depuis vingt ans que j'habite là ses victimes se comptent par dizaines... On raconte même qu'un cambrioleur surpris par elle et ses deux sœurs, aussi sympathiques qu'elle, aurait lui-même appelé le 17 pour que les policiers viennent le délivrer ! Jusque là je n'avais rien à faire de ses hurlements, insultes et invectives, n'ayant pas besoin d'avoir accès à cette impasse pour rentrer chez moi. Mais lorsqu'elle en a interdit l'accès aux techniciens Free et Orange venus installer la fibre, pour un autre voisin et moi, j'ai tenté de discuter. Pas moyen. Deux fois de suite elle a coupé le fil, installé par le génie civil, qui aurait permis de tirer le câble. Ils ont dû revenir défoncer le trottoir et je suis toujours handicapé d'Internet. En effet Free refuse de réparer mon ADSL en panne depuis novembre puisque je suis éligible pour la fibre, et Orange fait des promesses depuis un an qu'il ne tient pas, rejetant la responsabilité sur Sosh.


Avant-hier le délire est monté d'un cran lorsque l'horrible dame a empêché les ouvriers de ravaler mon pignon qui donne sur l'allée, or les fissures doivent être rapidement comblées pour empêcher les infiltrations. Légalement cette impasse n'existe pas, elle est constituée de fonds de parcelles, dont la mienne. Je lui dois le passage, mais je n'ai évidemment pas à lui demander d'autorisation écrite d'autant qu'elle habite toute au fond de cette allée maudite. Elle a installé un portail, au niveau de la rue, qu'elle ferme à clef. J'en possède un double grâce à la gentillesse de tous les autres propriétaires qui sont obligés de passer par là pour rentrer chez eux. Si l'absurde n'est pas fait pour me déplaire, cette histoire m'affecte considérablement car je ne supporte ni la mauvaise foi, ni la bêtise, ni la violence. En plein délire elle a en effet agressé physiquement un de ses voisins de l'impasse. En attendant que la Justice s'en mêle sérieusement, j'ai choisi de ne faire ravaler que les 3 autres pignons. Je me souviens de la morale que me raconta un metteur en scène bosniaque pendant le Siège de Sarajevo : "Lorsque tu arriveras au ciel, Dieu te demandera ce qu'il en était de ton voisin et de ton chat". Si les chats plaideront aisément en ma faveur, je crains que l'horrible sorcière fasse baisser ma cotte malgré tous mes efforts pacificateurs !
Heureusement je ne serai pas étonné que dans le quartier d'autres sourires colorés viennent bientôt répondre au mien...

mercredi 29 mai 2019

Ravalement


Réveillé à 4h30, j'étais allé travailler avant de me recoucher pour un petit somme si jamais... Mais j'avais oublié la visite du ramoneur qui a sonné à l'instant-même où je piquais du nez. Deux cheminées. La chaudière qui me coûte les yeux de la tête en fioul et l'âtre dans lequel je peux cuire des sardines sans qu'aucune odeur ne pénètre dans la maison. À peine était il parti que le couvreur rapplique avec son fils pour le ravalement. Eux aussi je les avais zappés. À moins qu'ils ne m'aient pas confirmé quel jour ils débarqueraient. Serais-je quelque peu distrait ces jours-ci ? Pendant qu'ils attaquent les quatre faces de la maison au Kärcher je tâtonne parmi les couleurs du jardin, nuancier Chromatic. J'ai pensé qu'un bleu ciel irait bien avec la fresque d'Ella & Pitr. Bientôt, c'est le nom de leur musicien sans tête qui s'envole, a un short orange comme le mur d'enceinte, souligné d'un trait noir. La grille du château est bleue tirant sur le Klein. Prenant modèle sur le ciel authentique, j'hésite entre le bleu Malte, le bleu Midouze, le bleu Tinos et le bleu Célèbes. Le mieux est d'en parler avec la voisine d'en face qui l'aura sous le nez toute la journée et qui, de plus, est scénographe. Donc voilà, nous tombons d'accord sur le Célèbes, ni trop sombre, ni trop clair, ni trop violet... Les fenêtres resteront blanches comme le corps de l'ange aux ongles rouges. Son clairon est une feuille de cuivre. Les peintres tourneront donc minutieusement autour... De mon côté j'ai passé deux heures à débroussailler pour que le mur soit accessible. À midi la pluie et la grêle avaient descendu le parasol végétal de vingt centimètres. J'ai coupé ce qui dépassait. Quand ils auront terminé il ne restera plus qu'à relaver les carreaux ! En attendant je m'endors sur mon clavier...

mardi 28 mai 2019

Parler pour ne rien dire


Certains jours j'imagine que ce sera le premier où je ne publierai aucun article, au risque d'inquiéter celles ou ceux qui me suivent quotidiennement, parfois depuis 14 ans. Cela arrive aussi à celles ou ceux qui savent lire entre les lignes. La plupart du temps un évènement inattendu ou une idée de dernière minute vient me sauver d'un silence que j'aurais pourtant bien mérité ! Si je n'ai jamais rien à dire, je ne peux pas non plus tout dire. Des amis me confient parfois quelque bouleversant secret qu'il est évidemment hors de question de partager. Il m'arrive moi-même de me livrer à certaines occupations qu'il serait déplacé de rendre publiques. Je n'ai pas regardé une seule statistique de fréquentation depuis des années, mais les retours qui m'atteignent m'encouragent à continuer contre vents et marées. Question d'orgueil probablement, souci de me rendre utile plus certainement, le manque d'inspiration ou l'impossibilité de raconter décemment ce qui me touche sont astucieusement court-circuités par un signe ambigu, un clin d'œil amical, un sous-entendu que seul/e/s quelques personnes saisiront, et pas forcément des intimes. Écrivant aussi sur d'autres supports, je peux avoir du mal à me disperser ces jours-là, particulièrement lorsque ce sont des vers, pour une chanson par exemple. J'espère donc que le texte de demain sera moins allusif et plus circonstancié...

mercredi 22 mai 2019

Une miinnnuuuuutttttteeeeeee !


Les choses se précipitent. Je n'arrive pas à prendre une minute pour écrire. Je parle, je parle, je parle, et l'heure tourne. J'ai beau être bavard, j'ai envie d'écouter. Qu'évoquer sinon ? Il paraît qu'en quittant la fête j'aurais dit : "Moi aussi j’aimerais qu'on me parle !" C'était il y a trois ans. Je ne me souviens pas non plus d'avoir un manteau jaune. Pourtant cela a commencé ainsi, par un départ. Que s'est-il passé depuis ? D'autres départs, d'autres arrivées. J'ai beau courir, on me rattrape. Au vol ou par le col, nigaud vertigo. Je revois le film des évènements. Les évidences se bousculent au portillon. Dans tous les sens, comme dans une serre à papillons. Je veux toujours aller trop vite. La radio : "c'est comment qu'on freine ?". J'enfourche la petite reine. Direction l'étoile. Je la garde dans ma poche depuis l'enfance. Elle est là pour si jamais je me perdais. Un vieil héritage. Du temps où il n'y avait encore personne. Ni ici ni nulle part. Et puis tout à coup. Les arbres s'embrassent. Ils communiquent. Tout s'éclaire. Je vois la route. Avec tout au bout la lune qui grossit dangereusement. Plus aucune couleur n'est pareille. "Tu déménages Titine ? Non je change de rue !" Je suis suivi. On me veut à bon port. J'apprécie l'attention. Un miaulement. C'est bon signe. J'avale ma salive. Régler les battements sur le rythme des vagues. Ça soulage. Du calme. J'ai trouvé la minute. Je la recopie. Sur la plage la mer recopie cent fois le verbe... Je le savais. Encore fallait-il. Les yeux fermés. Je savoure.

mercredi 1 mai 2019

Combat de fleurs un 1er mai


Voilà bien deux mois que j'ai planté le muguet de Maman dans un pot du jardin. Depuis, mes visiteurs sont chaque fois surpris qu'il ait déjà fleuri. Comme j'esquisse le sourire d'un garnement content de sa farce, ils comprennent la supercherie. Si j'avais trouvé un nain sur la terrasse de son appartement avant de le vendre, je l'aurais planté de l'autre côté, là où se reposent les faux canards de Jean-Claude, mais il n'y avait pas plus de nain que de beurre en branches. Les sampuru sont pour moi comme la nourriture des pensionnaires du Musée Grévin. Ils font partie d'un monde d'illusions aussi réelles que ce qu'il est entendu de considérer comme tel...


Regardez les grappes de fleurs du palmier que Lara m'avait offert il y a dix-huit ans. Elles ressemblent à des branchies d'aliens. Sont-elles plus réelles que la proliférante glycine que Françoise avait plantée il y a une dizaine d'années ou bien le tamaris qui date d'avant mon emménagement et qu'on avait cru mort ? La pousse des arbres relativise notre temps. Le gingko biloba offert par Sonia pour mes soixante ans prend tout le sien, il sera peut-être encore là quand il n'y aura plus personne. Celui d'Olivier a disparu avec les travaux des nouveaux propriétaires de sa maison. On voit de plus en plus de gingkos, alors que pendant longtemps je ne connaissais que ceux du Père Lachaise, près de Gambetta, sous les fenêtres de Marianne...


Je repense toujours au titre du roman de Christiane Rochefort, Encore heureux qu'on va vers l'été, parce que l'ambiance est plutôt morose, pour ne pas dire saumâtre. Je pourrais incriminer Macron et la bande de bandits qu'il entretient et qui le remercieront plus tard pour services rendus, mais cela ne va guère mieux de l'autre côté de la frontière, quel que soit l'horizon vers lequel on se tourne. Ils ont les mêmes maîtres. J'achèterai bien quelques brins aux gilets jaunes si j'en croise aujourd'hui, mais de savoir que cette crapule de Pétain a lancé cette mode en 1941 pour remplacer l'églantine rouge qui s'offrait jusque là pour la Fête Internationale des Travailleurs me gâche un peu le plaisir. Alors je combats la glycine qui a décidé d'étouffer mon églantier. Le complot prend racine ! Dix ans en arrière, il y avait encore du vrai muguet dans le jardin. Il n'a pas tenu. J'imagine que c'est ce qui finira par arriver, du moins quand reviendra le temps des cerises. Mais d'ici là ce sera Struggle for Life. Qui s'y frotte s'y pique, suggère le yucca. Les plantes ne sont pas plus gentilles entre elles que les humains. Elles font seulement moins de ravage parmi les autres espèces...

mardi 30 avril 2019

Blues de l'anacrouse


Un deux trois nous irons au bois, quatre cinq six cueillir des cerises, sept huit neuf dans mon panier neuf, dix onze douze elles seront toutes rouges. C'est long. Plus long que je ne pensais. Impatient, j'arrive parfois à précipiter les choses. Pas les personnes. Il faut du temps pour que ça "matche". Je grimpe quatre à quatre. Ce n'est pourtant pas une compétition. Je déteste les compétitions. Je n'ai jamais gagné que lorsque je ne savais pas que j'étais en lice ou, du moins, parce que je m'en fichais. Trop émotif. Et puis rien ne peut arriver pendant que je tape ces lignes. Seul assis. Par terre. La rue est terriblement silencieuse. Il y a un robinet qui goutte dans la salle de bain. Clic cloc. J'ai le nez bouché. Pas les oreilles. À l'affût. Un deux trois, il faut que j'y crois. Grandir est un travail de longue haleine. Quatre cinq six, le temps des cerises et son merle moqueur. Les saisons passent si vite. Sept huit neuf, je suis un homme neuf. Suppositions, résolutions, certitudes se sont évanouies. Ce foutu cycle nous fait revivre et nous assaille. Sire, c'est une révolution. Dix onze douze, contourner la "loose". J'ai des doutes sur l'époque, pas sur les évènements. Question de rythme. Je manque d'indépendance des membres. Un deux trois, ce n'est pas pour moi. Juste un autre moi. Quatre cinq six, que de queues de cerise. Sept huit neuf, comme si j'étais veuf, mais de l'autre moi. Dix onze douze, c'est le blues de l'anacrouse. Le soleil se lève. Je ne vois rien encore. Mais j'entends les mésanges...

vendredi 29 mars 2019

Il n'y a plus d'abonnée au numéro que vous avez demandé


Agnès, j'apprends ton départ par cette application nécrologique qu'est FaceBook. Décidément c'est l'hécatombe des mamans cette année. Tu n'appelleras plus. Tu ne t'endormiras plus en prévenant que c'est bon signe si ma musique te berce. C'est une idée très pénible de penser à tous ces balais qui ne serviront plus à personne probablement. Mais beaucoup de monde vont penser à toi aujourd'hui. Il en aura fallu du temps pour une aventurière comme toi. Tu y es allée souvent à la machette. Cette fois la communication est définitivement coupée. Ça fait mal.

mardi 5 mars 2019

« Je reste avec vous »


Maman préférait être incinérée. La cérémonie fut courte, mais intense. Ma fille a raconté quelques souvenirs qu'elle avait de sa grand-mère et que j'ignorais pour la plupart. C'est drôle comme chacun, chacune est marqué/e à jamais par des petits rien qui deviennent déterminants dans la construction de notre personnalité. Elsa a surtout tiré des larmes de tout le monde en chantant a capella la Chanson des escargots qui vont à l'enterrement. J'ai récupéré chez ma mère les recueils de Prévert qu'elle adorait. Cet après-midi à Saintes on aurait dit que la chanson avait été écrite pour elle et pour ce jour. À l’enterrement d’une feuille morte deux escargots s’en vont. Ils ont la coquille noire, du crêpe autour des cornes. Ils s’en vont dans le soir, un très beau soir d’automne. Hélas quand ils arrivent c’est déjà le printemps. Les feuilles qui étaient mortes sont toutes ressuscitées et les deux escargots sont très désappointés... Mais voilà le soleil, le soleil qui leur dit : Prenez prenez la peine, la peine de vous asseoir, prenez un verre de bière si le cœur vous en dit, prenez si ça vous plaît l’autocar pour Paris, il partira ce soir, vous verrez du pays, mais ne prenez pas le deuil, c’est moi qui vous le dis, ça noircit le blanc de l’œil et puis ça enlaidit, les histoires de cercueils c’est triste et pas joli, reprenez vous couleurs, les couleurs de la vie... Alors toutes les bêtes, les arbres et les plantes se mettent à chanter, à chanter à tue-tête, la vraie chanson vivante, la chanson de l’été. Et tout le monde de boire, tout le monde de trinquer. C’est un très joli soir, un joli soir d’été. Et les deux escargots s’en retournent chez eux. Ils s’en vont très émus, ils s’en vont très heureux. Comme ils ont beaucoup bu ils titubent un p'tit peu, mais là-haut dans le ciel la lune veille sur eux. À sa suite ma sœur a lu un extrait de sa rédaction de 6ème, un portrait de sa maman bouleversant de tendresse et d'une rare justesse. Nous avons ri. J'ai fermé le ban en associant mon père à nos au revoir parce que leurs trois petites filles étaient toutes petites lorsqu'il est décédé il y a 31 ans et que jusqu'à sa mort j'avais toujours imaginé mes parents comme une entité unique. Le soir nous avons trinqué comme il se doit à la mémoire de Geneviève et dégusté des huîtres qu'elle aimait tant.


Rentré à Paris je me suis aperçu que j'avais hérité du seul élément explicitement vivant de Maman, son caoutchouc que j'ai installé dans la salle de bain. Il me susurre ainsi quelques pensées animistes. La vitre m'encadre photographiant, comme une réflexion obligeante des visages de mes deux parents. Du haut de sa cinquantaine la plante a même connu mon père. On l'a taillée plus d'une fois, elle a failli crever certains étés et elle est repartie chaque fois de plus belle. Cela me rappelle la phrase que Jean Cocteau fit graver sur sa tombe dans la minuscule Chapelle des Simples à Milly-La-Forêt : "Je reste avec vous".

mardi 19 février 2019

Maman


Maman est morte ce matin. Je m'y attendais. Mal dormi cette nuit avec l'appréhension que ma sœur m'appelle pour m'annoncer la triste nouvelle. D'un autre côté, elle est partie juste avant que cela ne devienne trop insupportable pour elle. Elle avait du mal à parler depuis quinze jours et des difficultés respiratoires depuis une semaine. Ces derniers temps ma sœur Agnès, qui lui a rendu visite tous les matins depuis deux ans, me téléphonait en sortant de la maison de retraite de Royan tant c'était éprouvant de la voir s'affaiblir jour après jour. Vendredi, au téléphone, je lui ai répété que je l'embrassais et elle a eu la force de répondre "moi aussi". Elle s'est plainte de ne pas se sentir bien, mais était incapable d'en dire plus. Elle allait avoir 90 ans.
Celui qui est en deuil est le petit garçon à sa maman, pas l'adulte qui a affirmé sa différence. Jusqu'à mon Bac, elle a suivi mes études, m'apprenant entre autres à écrire. Au début elle faisait mes dissertations à ma place, puis j'ai pris le relais et le prof de français a souligné "Birgé, votre style habituel !". J'en étais fier. Elle aussi. Pour attirer sa tendresse, car elle n'était pas très câline contrairement à mon père, je me suis cru obligé d'avoir de bons résultats en classe. Cela marchait. J'ai continué. C'était pareil avec ma grand-mère. Mes bonnes notes semblaient leur faire tellement plaisir. On se bagarrait politiquement, mais en mon absence elle me défendait comme la prunelle de ses yeux, elle qui avait été si myope avant ses opérations de la cataracte. Quand j'étais enfant, elle corrigeait mes devoirs la clope au bec, la fumée des Disques Bleus Filtre me remontant dans le nez. Pour cette raison je n'ai jamais fumé de tabac, d'autant que j'en avais le droit. Plus tard elle est passée à la pipe, puis aux cigarillos. On imagine mal comment tout chez elle était imprégné de cette odeur suffocante. J'ai du épousseter plusieurs millimètres de poussière brune sur les sept mille bouquins que contenait la bibliothèque. Lorsqu'elle avait rencontré mon père, elle était vendeuse en librairie, et lui agent littéraire. Elle lisait sans casser les tranches des livres, en les ouvrant à peine. Elle avait été une femme moderne, élevant ses enfants et travaillant indépendamment, puis avec mon père. Elle avait milité syndicalement. Elle faisait délicieusement la cuisine, du moins jusqu'au décès de mon père il y a 31 ans, lui se contentant de faire les sauces. Ils se réclamaient d'être des intellectuels de gauche. Elle avait du mal à accepter que le PS ait viré à droite. Sa paresse à marcher lui a coûté cher en fin de vie. Elle avait perdu son autonomie. Elle n'avait pour ainsi dire jamais été malade, du moins rien de grave, parce qu'en bonne mère "juive" elle se plaignait tout le temps. J'ai mis des guillemets parce que nous sommes athées depuis des générations, d'un côté comme de l'autre, et l'assimilation actuelle de l'antisionisme à l'antisémitisme me fiche en colère. Comme peut-on être aussi stupide et de mauvaise foi ? Toute cette campagne honteuse ne fera que provoquer un peu plus d'antisémitisme dans les quartiers où la politique israélienne, colonialiste et meurtrière envers la population palestinienne sème la confusion. Vous pouvez penser que cette remarque est déplacée quelques heures après la mort de ma maman, mais les engueulades faisaient partie de la vie familiale, et, surtout, c'est toute ma culture qui est en jeu et qui s'exprime là. Un engagement politique infaillible du côté des opprimés et un humour incroyable qui ne nous quitte jamais. Ma blague juive préférée, c'est elle qui m'appelle pour me demander comment je vais. Elle faisait cela chaque matin jusqu'à la semaine dernière. Comme je lui réponds que ça va, elle me rétorque : "ah tu n'es pas tout seul, je te rappelle !". Les goys ne comprennent pas toujours. Maman a vécu pour la politique et pour la bouffe. Elle voulait être incinérée, avec le minimum de cérémonie, et sa seule volonté était que nous fassions un gueuleton à sa mort pour que plus tard nous disions "dis donc, ce qu'on a bien mangé à la mort de Geneviève !".

lundi 4 février 2019

Par tous les temps


L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, prétend l'adage. Je me demande si c'est la raison pour laquelle je me lève aux aurores ou si je suis tellement heureux de me réveiller pour aller travailler ? Je n'ai besoin que de 4 ou 5 heures pour être d'aplomb, mais il m'arrive tout de même de piquer du nez dans l'après-midi ou pendant un spectacle. Je ne fais jamais la sieste. À l'aube, deux minutes après que je sois sur pied je suis d'attaque.
Mon absence absolue de procrastination soulève la question de l'anticipation. Cet enchevêtrement d'interrogations dont l'énigme m'échappe pourrait bien être connectée à l'appréhension de la fin. J'ai toujours préféré les morceaux qui se terminent en l'air aux codas appuyées, ou alors les codas qui n'en finissent pas et rebondissent sans cesse ! J'anticipe donc tous les emmerdements possibles et forcément en évite par là-même un paquet. Ainsi toute nouvelle association impose d'en prévoir la rupture. Lorsqu'elle arrive, si elle arrive, les modalités sont grandement simplifiées. Dans l'intervalle on oublie tout cela, mais les conditions de survie sont en place. Cette précaution génère une inquiétude à laquelle les insouciants échappent.
Cette pensée m'est venue en terminant ma bouteille de konbu tsuyu shiro dashi, sachant que j'en avais une autre en réserve à la cave. Je stocke pratiquement tout ce que j'utilise régulièrement en cuisine pour ne pas être pris au dépourvu. Les plaques chauffantes fonctionnent au gaz butane, donc une seconde bouteille est prête sous l'évier, car ce genre de panne intervient systématiquement au moment du coup de feu. C'est valable pour le toner de l'imprimante, l'essence dans le réservoir de la Kangoo, les croquettes pour les chats, le fuel dans la chaudière, la recharge du portable, le règlement des factures, des sous dans le porte-monnaie, etc.
On pourrait croire que je vis dans un autre temps que le mien, or ce serait une grave erreur d'interprétation. Par une sorte d'entraînement cousin de la schizophrénie (cette comparaison me valut une brouille mémorable avec François Bon à qui j'en faisais le compliment, mais qui le comprit de travers), je mène de front présent, passé et futur. Si on ajoute le futur antérieur et le conditionnel, on peut imaginer la gymnastique quantique que ce sport impose. La mémoire m'évite de répéter les erreurs du passé, ou du moins le devrait ; la perspective d'avenir encourage ma marche vectorielle ; vivre l'instant présent consiste à la seule jouissance réelle, ni fantasmée, ni ressassée. Or cet instant est d'une brièveté qui tient de l'éphémère à son comble, aussitôt évanoui qu'il s'est présenté. L'enjeu consiste à multiplier ces instants en une succession constituant un chaîne dont les extrêmes tendent vers plus ou moins l'infini (±∞), battements si rapides qu'ils entrent en résonance et dessinent un segment, droit ou courbe selon les circonstances. Si le passé risque la paralysie par nostalgie ou révisionnisme, l'anticipation ouvre les portes du rêve, quitte à faire en sorte qu'il devienne réalité.
C'est là que cela se corse, car nous vivons dans un ensemble complexe où les identités sont extrêmement nombreuses, et les occurrences impossibles à dénombrer quel que soit le nombre de zéros. Pour faire simple on n'est pas tout seul. Les désirs risquent de s'échouer contre des murs que l'on réussit parfois à franchir, non sans mal, mais cet incessant combat contre l'adversité nous force à grandir. Avec le temps, ou plus exactement par tous les temps (que Lacan écrirait l'étant ou l'étang), on apprend à le prendre, quitte à s'embourber ou remettre régulièrement son titre en jeu. Et lorsqu'enfin il y a concordance, alors cela se fête. Autant pour moi ! Même si tout a une fin, et qu'il faut bien commencer par un bout.

Illustration de Malcolm Godwin in L'univers dans une coquille de noix de Stephen Hawking, soit la forme et la direction du temps selon la théorie de la relativité

mercredi 23 janvier 2019

Fruits défendus


Pendant des années je n'ai pratiquement plus mangé de fruits sans en connaître la raison. Peut-être avais-je seulement la flemme de les éplucher ? Cuisinant de plus en plus souvent de légumes, l'idée de corvée d'épluchage est de l'histoire ancienne, mais mes mains en prennent un sacré coup. Je déteste enfiler des gants pour quelque tâche ménagère que ce soit, autant pour charrier du bois pour la cheminée que faire la vaisselle. Emmitouflé, j'ai l'impression que les objets m'échappent. D'où mes crevasses extrêmement douloureuses aux coins des ongles. Coquin, j'ai longtemps invoqué les dangers du couteau pour épargner mes mains de musicien, mais vivant à nouveau seul je ne peux me soustraire à aucune de ces activités, d'autant que j'aime que ma maison soit propre et ordonnée ! Ces coupures me contrarient et m'inquiètent un petit peu à quelques jours du concert de samedi prochain à Mains d'Œuvres*, nom prédestiné en regard de ces confessions...


La plupart du temps j'assimile bizarrement les fruits à des médicaments, par exemple comme si les agrumes rimaient avec vitamine C. Enfant je mangeais surtout des bananes, faciles à éplucher, en chantant "j'aime les bananes parce qu'il n'y a pas d'os dedans !". Mon père savait retirer la peau des poires sans les toucher, avec une fourchette et un couteau. Ces jours-ci je me repais de kakis à la petite cuillère. Mon goût pour l'exotisme culinaire m'oriente vers les fruits rares. Je me souviens des premiers kiwis importés par Paul Corcellet ou des litchis que nous ne connaissions au début qu'en boîte et au sirop. Ces jours-ci, avant le Nouvel An chinois, on trouve plutôt des longanes fraîches. On les reconnaît aux tiges qui sont absentes des surgelées. Face à un arbre fruitier ma gourmandise a pourtant toujours été insatiable, jusqu'à m'en coller des crampes intestinales carabinées. J'ai du me réfréner sur les figues de Marseille qui me rendaient complètement fou. Ce sont les fruits rouges qui me plaisent le plus ; dans l'ordre, framboises, mûres et mûres du framboisier, cerises, groseilles, fraises, sans parler des espèces sauvages que je privilégie par dessus tout. Adorant le sucre, j'ai donc un rapport ambigu aux fruits. Ils représentent la santé, mais comme la mienne a toujours été excellente, j'avais l'impression qu'ils étaient superflus. Peut-être aussi préférais-je d'autres desserts, comme les yaourts (avec du sirop d'érable, du miel ou de la confiture), la mousse au chocolat, les pâtisseries orientales ou la glace (je n'envisage pas l'absence de Berthillon au congélateur, mais les crèmes ont ma faveur au détriment des sorbets, à part celui au cacao bitter, un must absolu). Aujourd'hui je mange des fruits surtout à l'heure du goûter, loin des repas. J'essaie d'avoir une vie plus saine...

* Performance OSO (Ondes sur Ombres) Samedi 26 janvier à 19:30 / 20:50 / 22:05 avec Laurent Stoutzer (guitare)et David Coignard (installation vidéo) à Mains d'œuvres, Saint-Ouen lors du MOFO.

mardi 8 janvier 2019

La musique classique en guise de bouée


Je n'étais pas vraiment timide, sauf sur certains terrains, comme lorsque je faisais semblant de chanter aux Louveteaux. Passé le premier vers, j'articulais sans qu'aucun son ne sorte de ma bouche. On m'avait dit que je chantais faux et je l'avais cru. C'était certainement vrai, mais plus tard Bernard m'apprendra que c'est une question de concentration et que l'on peut régler son compte à cette assertion. Adolescent, je n'arrivais pas à aborder les filles. J'achetais un paquet de Marlboro pour entamer la conversation en leur offrant une cigarette. Comme je ne fumais pas, le paquet me durait trois mois ! Philippe m'expliqua qu'il vaut mieux ouvrir son cœur et que les filles seront flattées, même si elles me rembarrent. Je me suis jeté à l'eau, souvent planté, et puis parfois je ne m'étais pas trompé et j'ai été heureux, au point de les aimer toujours. J'avais écrit 'Cause I've got time only for love que ma fille Elsa chanta lorsqu'elle avait six ans. Elle était accompagnée par Bernard Vitet au bugle, le guitariste Hervé Legeay et l'accordéon samplé de sa mère, Michèle Buirette. Le texte dit "I shall always love the ones I've ever loved before..."



J'ai toujours douté de mon pouvoir de séduction. Devenu père, les compliments sur la beauté de ma fille me laissèrent espérer que j'y étais un petit peu pour quelque chose. J'ai appris à me sourire. J'avais beau avoir eu la chance d'aimer et d'être aimé par de très jolies femmes, j'imaginais que mon esprit contrebalançait la banalité de mon physique. Nous sommes tous pareils, probablement. Peut-être pas "bourré de complexes" comme le chante Boris Vian, mais bien débiles tout de même. Il fallait donc que je sois avec de très jolies femmes pour me rassurer. Les canons de la mode et le regard des autres façonnent nos désirs. J'ai évidemment appris que les yeux de l'amour rendent belle celle que l'on aime. Manquant de confiance en moi sur cet épineux sujet, j'ai pris quelques râteaux, mais j'ai surtout eu beaucoup de chance de rencontrer au cours de ma vie des femmes formidables avec qui j'ai partagé un bon bout de chemin.
Lorsque je me suis trouvé seul et désemparé, la musique m'a aidé à surmonter les passages difficiles. En jouant d'abord, dans les moments les plus critiques. Cet investissement libidinal, comme l'appelait Bernard, nous fait oublier la réalité du monde pour entrer dans celui du rêve, une saine utopie où l'abstraction a raison des trivialités que l'on imagine être la réalité. Ensuite en réécoutant des disques laissés de côté, mais qui me renvoient à une époque où je traversais le même genre de sentiment. C'est une manière d'apprivoiser le vague à l'âme, parce que l'on sait que ce fut déjà ainsi et qu'on en est sorti un jour. Le fruit de l'expérience ou la conscience des cycles.
Je pratique cette technique lorsque la mort vient cogner à ma porte, heureusement de moins en moins souvent, et pour cause. Si cette peur qui m'habitait plus jeune semble vouloir refaire surface, je me replonge illico dans l'ambiance où j'étais pendant le Siège de Sarajevo. Sous pression continuelle, j'y avais réglé son compte à cette angoisse, la mort pouvant frapper à n'importe quel instant. Ce changement de repère temporel me calme instantanément en étouffant la mèche avant qu'elle ne s'enflamme. Ce processus chronoprojectif fonctionne pour d'autres sentiments, certes moins dramatiques, où les questions semblent sans réponse. Ainsi ces jours-ci je replonge dans ma discothèque classique que j'avais délaissée depuis si longtemps. L'écoute des compositeurs romantiques me propulsent dans une préhistoire qui trouva sa résolution en avançant dans le temps. Il faut aussi de la patience, une qualité que je n'ai jamais eue, mais que je travaille quotidiennement. J'ai dégagé l'accès vers ma collection de vinyles, puisqu'il me faut remonter aux années 70 pour retrouver l'état d'âme recherché. J'enchaîne Mahler, Schönberg (La nuit transfigurée et la Suite lyrique), Brahms, Fauré, Schubert, mais d'autres suivront. J'évite le premier mouvement de la première symphonie de Charles Ives qui correspond à ma plus profonde tristesse, un quasi désespoir qui n'est nullement d'actualité, ou les Métamorphoses de Richard Strauss, mais je vais probablement reprendre certaines ouvertures de Wagner, et finir par poser sur la platine des disques tirés au hasard ou choisir les interprètes plutôt que les œuvres avec une préférence pour les versions historiques. Il y a des centaines de vinyles cachés derrière le canapé. En faisant fi des derniers quarante ans, ma sélection saura coller à l'humeur de chaque instant. Je voguerai entre la musique française, la seconde école de Vienne, l'opéra italien, les Américains héroïques, les exotismes nationaux, ou bien je m'arrêterai en route pour assumer le présent que je connais mieux que n'importe quoi, mais que j'ai parfois du mal à mettre en perspective. Comme disait encore mon ami Bernard, c'est fou ce qu'on est fragile ! La musique me rend solide, parce que je ne lutte plus contre le courant et que je me laisse porter par le flot comme les bateaux en papier que nous faisions voguer dans le ruisseau lorsque j'étais enfant.