Jean-Jacques Birgé

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jeudi 23 janvier 2020

Nuit et jour

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Mes parents m'ont appelé à l'aide pour brancher tout un matériel audiovisuel compliqué. Je crois avoir compris qu'ils voulaient regarder un opéra à la télévision en diffusant simultanément la musique sur leur poste de radio. Si ce n'est pas cette configuration, la problématique, du moins, s'en rapproche, mais ils ont l'art de la rendre incompréhensible. J'ai fini par leur crier "Vous faites chier, vous êtes morts !" et je me suis réveillé. Étais-je en colère ou lassé de leur manque d'effort à s'adapter à la vie contemporaine ? J'étais tout de même rassuré, libéré par ce saut quantique. J'ignore si je suis insomniaque ou si j'ai besoin de peu dormir, mais ces temps-ci celui de sommeil en est réduit à la portion congrue. Je m'endors en quelques secondes, mais le réveil est aussi rapide. Pour ne pas me tourner dans tous les sens, je me lève au milieu de la nuit et je vais travailler. J'écris un article, je compose la musique et les sons de deux clips vidéo sur l'Intelligence Artificielle. C'est une commande, mais réalisée entre amis, on s'amuse.
Dans la journée je m'occupe de mon prochain album. D'abord, les voix du monde qui ont toutes le même texte. Je choisirai les phrases selon leur musicalité et l'intonation dramatique. J'ai déjà l'anglais, l'italien, l'allemand, l'espagnol, le bulgare, le brésilien, le persan, le suédois, le grec, l'arabe. Il m'en reste autant. Comme j'ai terminé tout ce que je pouvais faire seul, c'est au tour des musiciens invités. Le premier est le corniste Nicolas Chedmail qui double à la trompette et au saxhorn. Fanfares, cor inspiré par un tableau de Caspar David Friedrich, souffles dans l'embouchure, arabesques. Ma fille Elsa lui emboîte le pas. Timbre clair, intime, rapproché. Les rares chansons sont courtes et bilingues, français/anglais, alors que les voix parlées viennent d'une vingtaine de pays. Elsa en chante une, je me collerai à la seconde lorsque j'aurai enregistré le reste de l'orchestre. Percussion, violon, sax alto ou clarinette basse, retour du cor. On verra à la fin s'il manque quelque chose ou quelqu'un ; c'est déjà bien chargé. Gros travail de mixage, mais comme je l'ajuste au fur et à mesure, les corrections sont rapides. Je procède de la même manière pour le livret : j'ouvre un dossier dès le premier jour du projet pour ne rien oublier ni personne. Je donne des titres provisoires qui évoluent en fonction du résultat. Le disque sortira peut-être fin avril. Il a pour moi la même importance que le précédent qui fêtait mon Centenaire !
Cette semaine sort la version CD inédite de L'homme à la caméra avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, vinyle publié à l'origine en 1983, et augmenté d'un super bonus, La glace à trois faces, autre film mis en musique par nos soins. Je suis impatient de le recevoir. Il est produit en Autriche par le label Klang Galerie. En dehors de tout cela, il faut que je m'attèle à la composition d'Omni-Vermille, installation générative pour quatre écrans d'Anne-Sarah Le Meur qui sera exposée au ZKM à Karsruhe du 11 mars au 26 avril...

mardi 21 janvier 2020

Newsletter de janvier 2020

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vendredi 10 janvier 2020

Insomnie, fatigues et angoisse


C'est écrit en tout petit, mais L'intellectuel connaît... l'insomnie, les fatigues et l'angoisse ! J'avais photographié ces trois œuvres provenant d'un ouvrage des Éditions Paul Martial à l'exposition Coup de pub au M.A.M.C. de Saint-Étienne l'été dernier. Anonymes, elles datent probablement des années 1930.
J'aime les photomontages, qu'ils soient signés Rodtchenko, Hausmann, Heartfield, Ernst, Prévert ou je ne sais qui. Ma musique s'en inspire autant que du cinéma. J'ai toujours préféré les généralistes aux spécialistes, surtout lorsqu'ils se jouent des citations, comme Jean-Luc Godard par exemple. La technique des samples s'y apparente également, ou comment faire du neuf avec du vieux de manière créative. Toute œuvre peut être néanmoins considérée comme du recyclage, car il n'existe aucune génération spontanée et les inventions poétiques les plus originales héritent tout autant du passé que les autres. Le secret réside dans le point de vue, l'angle personnel adopté, et dans l'association des éléments. C'est dire si je suis passionné par le montage, qu'il soit cinématographique ou musical, prémédité ou instantané.


Pour exprimer les états d'âme des créateurs, l'artiste aura choisi de juxtaposer photos et dessins. Mon humeur du moment m'a donc poussé à exhumer ces trois œuvres. Même si je mets régulièrement les mains dans le cambouis, je reste un intellectuel. Mon travail se nourrit de l'équilibre entre contrôle et abandon, savoir et magie, incompétence et nécessité d'une solution adaptée.
Comment entrevoir les affiches en question ? Je me moque de mes insomnies en allant travailler au milieu de la nuit pour me rendormir tranquillement après une ou deux heures. Il est inutile de forcer lorsque je suis fatigué, il vaut mieux attendre le moment propice. Penser lentement, agir vite. Il y a toujours une ligne de ma liste virtuelle qui me sourit. L'angoisse est plus existentielle. Elle traite de l'humain d'abord, de son appartenance à la plus impérialiste des espèces, du mieux faire avec les autres plutôt que du bien et du mal, du temps qui file de plus en plus vite et de l'échéance qui se rapproche dans son inéluctabilité biologique. Penser par soi-même sans ne jamais rien considérer comme acquis est forcément facteur d'angoisse, mais la création devient alors une échappatoire vitale, une planche de salut révolutionnaire, une ouverture sur le rêve éveillé qui fait fi de tous les renoncements et de tous les cynismes. C'est miraculeusement salvateur en cette période aussi stupide que brutale, où personne n'est encore capable d'entrevoir la moindre issue. Elle existe, mais elle sera forcément douloureuse.

jeudi 9 janvier 2020

Comme un rat mort ?


Attention, âmes sensibles s'abstenir de lire cet article ! Pas question de s'ennuyer. On m'avait dit que les chattes étaient de meilleures chasseuses que les mâles, mais c'est chaque fois Django qui rapporte des trophées à la maison. Nous nous passerions bien de ses cadeaux, d'autant qu'il rentre en poussant des miaulements de victoire tonitruants pour nous avertir, même au milieu de la nuit. En général ce sont de petites souris dont il ne fait qu'une bouchée, mais hier matin j'ai dû ramasser un rat qui faisait bien 500 grammes. Django ayant la délicatesse de monter ses meilleures proies jusqu'au salon du premier étage, j'apprécie lorsqu'il ne souille pas la moquette berbère en laine crème. Avec les rongeurs cela peut encore aller, mais je craque lorsque ce sont des oiseaux. Trucider un merle ou un rouge-gorge n'est vraiment pas cool, déjà qu'il y en a de moins en moins dans le quartier, ce n'est pas la peine d'en rajouter à la stupidité des hommes. Le pire fut un égorgement de pigeon qui avait éclaboussé les murs et ruiné la moquette. On aurait dit une scène de crime. On pouvait les suivre à la trace de la cave au second étage. Imaginez le carnage si c'est une personne, il paraît qu'on est rempli d'environ cinq litres de sang, de quoi repeindre un appartement entier ! Nous félicitons le prédateur comme on nous l'a appris, en tentant de sauver les bestioles autant que possible. Une pie a réussi à échapper au monstre en faisant la morte. La tête pendait comme cassée et molle. Lorsque j'ai réussi à desserrer les mâchoires du félin elle s'est envolée en lui faisant un pied de nez, ou plutôt une patte de bec. Je vois les oiseaux sur les branches, mais où donc Django trouve-t-il rats et souris ? C'est pour moi une énigme. Il y aurait 3 millions de rats à Paris. Peut-être ne sortent-ils que la nuit, pendant que je tape ces lignes ?

vendredi 27 décembre 2019

Aux petits maux les petits remèdes


À l'heure où je publie ces lignes, c'est déjà passé, mais je ne sais pas comment j'avais attrapé la crève. Peut-être en sortant la poubelle à roulettes dans la rue en bras de chemise ou en allant chercher dehors des bûches pour l'âtre. Je me suis mis à éternuer à 360 km/h. Je ne tenais plus sur mes jambes. Grosse fatigue. J'ai fini dans les vaps, incapable de lire, tout juste bon à m'affaler devant la série Watchmen dont on ne comprend rien avant le très beau sixième épisode où tout s'explique progressivement jusqu'à l'ultime neuvième. C'est une histoire dystopique de fin du monde évitée grâce à un super-héros tout bleu venu de je ne sais quelle planète, c'est dire que ça vole haut. Elle a le mérite de s'appuyer sur le massacre de Tulsa en 1921, où des milliers d'américains blancs attaquèrent les habitants et les entreprises de la communauté afro-américaine de Greenwood plutôt prospère au point d'être appelée le Wall Street noir. Il fallut attendre 1996 pour qu'une commission soit nommée et en révèle l'ampleur en 2001. Elle est surtout très distrayante dans mon état, proche de l'Oklahoma. Il y a des jours où nous n'avons pas le choix que de retomber en enfance. Je ne suis pas allé jusqu'à enfiler la robe de chambre élimée en laine des Pyrénées de ma grand-mère à laquelle nous avions le droit les jours de fièvre et que j'ai rangée à la cave. Une chose est certaine, je n'étais plus moi. J'avançais au ralenti, répondais évasivement aux questions de ma compagne, mangeais sans réel appétit, je me traînais.
J'avais pris de l'alium cepa, homéopathie très efficace si on laisse fondre sous la langue trois granules cinq fois par jour, à condition de le faire suffisamment tôt. Le soir j'ai consenti à introduire dans mes narines un médicament dont la date de péremption remontait à 2013. Une amie médecin m'avait assuré qu'il n'y a aucun danger à utiliser des médicaments dépassés, sauf les antibiotiques. Au pire les effets sont considérablement atténués. À mes souhaits ! J'ignore si des germes ont pu survivre comme l'indique le mode d'emploi, mais peut-on avoir la moindre confiance dans l'industrie pharmaceutique ? D'habitude je n'infiltre dans mon corps que le minimum de leur production, sauf les médicaments magiques qui ont probablement autant d'effets secondaires pernicieux que de qualités thérapeutiques. D'ailleurs lorsqu'on lit leurs modes d'emploi, les mises en garde qui les prémunissent contre toute attaque en justice énumèrent tant de catastrophes qu'il est étonnant que les usagers y aient recours. Leur liste rendrait hypocondriaque le plus zen d'entre nous. Nous sommes si désemparés devant la maladie que nous nous en remettons aux médicaments et aux praticiens de manière quasi mystique. Il n'y a pas loin avec la série télévisée que je regardais. Le lendemain matin, après avoir bien dormi, j'allais déjà beaucoup mieux, sans savoir si le vaporisateur y était pour quoi que ce soit. J'ai chauffé l'eau à 70° et je me suis fait un thé vert. J'ai étalé du miel sur mes tartines et je me suis mis à écrire.
Cette discipline quotidienne m'a rappelé le rêve angoissant qui m'avait réveillé. Ayant oublié mon téléphone portable à la maison alors que j'avais rendez-vous chez le dentiste, je ne me souvenais d'aucun numéro, pas même le mien. Cette perte de mémoire allait jusqu'à perturber mon sens de l'orientation. L'heure tournait. Impossible d'appeler qui que ce soit pour prévenir de mon retard. J'avais beau emprunter un appareil à une connaissance en haut de la rue du Chemin Vert, mes doigts n'arrivaient pas à taper dix chiffres de suite qui se tiennent. Mon réveil réussit à peine à réparer mes lacunes. Quand je pense que je pouvais retrouver des dizaines de numéros de téléphone avant d'en confier le soin à une machine ! J'ai donc décidé de recopier les principaux sur un petit carton que je glisserai dans mon porte-feuilles. Comme quoi, il aura fallu une petite fièvre, un justicier bleu électrique et une nuit réparatrice pour me montrer le toboggan sur lequel je glisse inexorablement. Et pour cela, il n'existe aucune pilule, aucun magicien tombé du ciel. Je ne peux m'en remettre qu'à la discipline de mes exercices quotidiens, en espérant que la mémoire que j'alimente régulièrement ici ne disparaisse pas un de ces jours sous les coups de ce qu'on nomme abusivement le progrès.

lundi 2 décembre 2019

Jachère


Toutes ces dernières années je partais au moins un mois dans un endroit où il n'y avait ni Internet ni téléphone. Cela me faisait des vacances de ne plus pouvoir écrire quotidiennement. Je mettrais bien le blog en jachère, mais les tentations sont nombreuses et les évènements se précipitent. Quand arrive l'hiver je rêve de l'autre hémisphère, soleil et mer turquoise. Au lieu de cela je travaille à mon nouvel album qui me donne du fil à retordre. Ce n'est pas tout à fait vrai. Je ne m'y mets que lorsque vient l'inspiration et j'ai déjà bien avancé. L'après-midi j'aurais plutôt tendance à m'allonger avec un bouquin. À la place du soleil je gobe deux gouttes de vitamines D3 chaque matin, suivies de quinze de pépins de pamplemousse pour éviter le rhume. Avec l'huile essentielle de gaulthérie couchée pour le dos (elle porte bien son adjectif), c'est à peu près tout ce que je consomme, si je ne compte pas les exactions gastronomiques. Je suis passé chez Izraël me réapprovisionner en poivre sanshô (plus effervescent que le séchouanais), du vadouvan et quelques autres condiments. De retour à la maison, j'admire le jardin en rêvant de tropiques. Je ferme les yeux en pensant à des îles. Ne s'entendent que le ronronnement des chats, le bruit des croquettes sous leurs quenottes, la turbine du réfrigérateur, les gouttes de pluie explosant sur les vitres, et la musique de temps en temps. Mais ces dernières semaines peu de nouveaux disques trouvent grâce à mes oreilles. J'ai envoyé quelques bouteilles à la mer, mais les réponses à mes propositions de performances audiovisuelles ne se bousculent pas au portillon. Rappeler les organisateurs est vraiment trop humiliant. J'attends que le téléphone sonne. De temps en temps j'inscris tout de même une date sur le calendrier et je recommence à rêver. On me qualifie le plus souvent d'hyperactif, moi qui ai l'impression de ne pas faire grand chose ! Enfant puis adolescent, ma mère me demandait ce que je fabriquais les coudes sur mon bureau. Je répondais : "je rêve". J'y retourne. Ce billet est une vacance. Demain je rempile !

vendredi 15 novembre 2019

Ailleurs


Il arrive que je ne sache plus où aller parce que l'horizon est bouché. Je lorgne les grands espaces alors que mes arbres cachent la forêt. La flèche indique la terre, mais je ne rêve que de prendre le large. Les voyages professionnels sont plus nourrissants que le tourisme, fut-il le plus sauvage. S'il s'agit d'un film, il faut comprendre le pays à vitesse V, question de survie parfois. Ce fut mon K. Généralement un fixeur vous y aide. Pour les concerts il suffit de prendre autant de jours off que de soirs de spectacle en tournée. Question de discipline. Rencontrer des populations dont je ne comprends pas la langue est dépaysant. Ce besoin vital de nourriture exotique pimente le quotidien qui se copie lui-même. C'est probablement la raison qui me fait détester me laver les dents et me raser chaque matin, tâches incontournables laissant des auréoles. Alors, qu'elles soient boréales ! La Terre vue de la Lune est mon modèle. Lorsque j'ai tapé ces maux elle était pleine. Coupe. Battre les cartes, pointer du doigt les yeux fermés la mappemonde. On peut tomber près de chez soi, se relever aux antipodes. Les films que je regarde le soir sont des portes vers cet ailleurs momentanément inaccessible. J'envoie des bouteilles à la mer. Parfois le téléphone sonne. Un mail annonce la grande nouvelle. Sortir. Les embouteillages gâchent les week-ends. Minimum trois semaines. Mais il faut bien un moi pour revenir autre. De quoi se faire appeler Arthur. Le terme actuel est zone d'inconfort. Chaque mot a double sens. Il ne faut pas non plus se faire siffler. Les escrocs ont toujours l'air sympathique. Sinon cela ne marcherait pas. J'ai couru. Comment s'en vouloir d'avoir accordé sa confiance ? Ils se reconnaîtront. Pas jojo cette affaire ! Prendre la poudre d'escampette. Direction nulle part. Du moment que l'air est pur...


J'avais l'air, mais il me manquait les paroles. Ce matin je me suis réveillé avec celles de mon prochain album. Cette fois je ne pouvais pas emprunter les mots que Ramuz scande dans Présence de la mort. Son titre fait stupidement fuir. Mon histoire se passe bien au bord du lac Léman. La chaleur y est insupportable. Mes acteurs fouillent les ruines. Ils y trouvent ce qui leur permettra de se reconstruire. Je compte y faire un saut pour enregistrer les sons de ce qui aura été. Et chaque fois qu'un étranger passera par ici je lui demanderai de jouer dans sa langue. Allo Babylone 21 29 ? Puisqu'il n'y a pas de Brigitte ici, les archives de la planète feront leur cha-cha-cha. J'ai rarement pensé faire danser. L'an passé, les spectateurs du festival Château Perché où nous jouions avec Amandine Casadamont se trémoussaient devant la scène. Ce n'était pas intentionnel de notre part. Disons que cela nous a échappé. J'hallucinais. J'ai souvent recherché cet état pour camoufler mon ébriété naturelle. Lorsque j'improvise, je plane littéralement. Jouer pour faire paravent au jeu. L'arbre et la forêt réapparaissent soudain. Et l'orée se dessine.

mardi 5 novembre 2019

67


J'ai déjà évoqué mes 5 novembre. Les plus vieux souriront, les plus jeunes s'inclineront, tous et toutes ont le pouvoir de s'en moquer. Mais 67 ans, ce n'est pas donné à tout le monde. À moi cela fait bizarre. Quel que soit son âge, on connaît l'effet des anniversaires. Un petit bilan s'impose lorsque l'on représente le plus ancien de la famille. Ma mère est morte en février. Mon petit-fils commence à parler. J'ai entamé une nouvelle vie. Les chats sont de plus en plus câlins. Certaines années sont révolutionnaires. Je n'ai rien perdu de mon enthousiasme ni de mon envie de mordre, de mon désespoir ni de mes espérances, mais la sérénité remplace progressivement la colère. La gymnastique : éviter d'en rajouter lorsque les ennuis vous tombent dessus. Ils ne font que passer. Nous aussi. Je me sens beaucoup mieux depuis que je pratique le sauna chaque matin, suivi de la douche froide quel que soit le temps. Une gloire. Le régime de la retraite est apaisant, même si je n'ai rien changé à mes activités. Depuis 14 ans que je publie chaque jour un petit article, je suis de plus en plus lu. C'est une manière de me rendre utile, un acte militant. Une mémoire, quand la mienne est saturée. Une libération, de partager ce qui me préoccupe. Une discipline, alors que je suis rétif à la plupart. 4277 articles du blog à ce jour, autant de non-anniversaires à fêter. L'assurance qu'aucune journée ne ressemble à une autre. Comment assumer son éphémérité dans l'univers ? Tous les trips sont égocentriques. L'anniversaire de sa naissance est symbolique de quelque chose qui n'appartient qu'à soi. Ce sont pourtant les mamans qu'il serait juste de louer ce jour-là. Ensuite on prend la tangente. Petit à petit. Personne ne devient jamais grand. On fait semblant. Je fais semblant d'avoir 67 ans aujourd'hui.

mercredi 23 octobre 2019

Yucca c'est tout


J'ai pris la photo des yuccas avant que le vent et la pluie en arrachent les fleurs. Ce n'est pas la première fois que je les photographie, mais quatre d'un coup est un évènement rare. De plus, la nouvelle couleur de la façade fait ressortir les grappes de clochettes blanches de manière encore plus épatante. Avec leurs pointes de feuilles pointues comme des aiguilles, mes "yucca filamentosa" ou yucca filamenteux forment un rempart cruel contre d'éventuels cambrioleurs. Près de la porte d'entrée, je suis obligé de les couper pour que personne ne se crève un œil. Ils se sont si bien adaptés au climat froid que j'ai beau couper régulièrement des troncs énormes, ils repoussent de plus belle. Comme pour la protubérante glycine, je ne comprends pas grand chose à leur floraison qui intervient plusieurs fois dans l'année. Avec le palmier et les bambous géants qui ont tous des feuilles persistantes, hiver comme été, le jardin rappelle un paysage tropical. Lorsque le thermomètre descend en dessous de zéro, depuis la fenêtre du sauna où je sue comme une bête, je me raconte des histoires de jungle en attendant d'y retourner.

mercredi 16 octobre 2019

Corvée de bois


Sollicitant l'aide de quelques amis et voisins pour rentrer quatre stères de bois, j'avais intitulé mon invitation "corvée de bois". Or Pascal me rappelle que c'était le terme employé durant la guerre d'Algérie par les soldats français entre eux pour désigner les exécutions sommaires des civils algériens soupçonnés à tort ou à raison de sympathie envers les indépendantistes du FLN. Ils les forçaient à creuser leurs propres tombes.
Je n'ai forcé ni tué personne et les amis furent si nombreux à faire la chaîne et empiler les bûches qu'en une demi-heure c'était rangé au cordeau. J'avais promis un bon gueuleton aux présents qui ne furent pas déçus. De mon côté j'étais tout de même éreinté, mais c'est plus agréable de faire la cuisine et le service à une dizaine de convives restés dîner que de charrier tout seul le tas que le sylviculteur avait déchargé devant le garage.
Je sais bien que les cheminées polluent l'atmosphère de leurs microparticules, mais j'en ai marre de ces culpabilisations idiotes de la population lorsqu'on connaît l'impact exact des dégâts domestiques par rapport à l'industrie et, par exemple, aux paquebots des riches croisières. Je ne fais pas souvent du feu, mais ma cheminée est si bien conçue qu'elle ne laisse filtrer aucune odeur dans la maison, même des sardines grillées, alors que la moindre cuisson à la poêle répand son fumet dans tous les étages. Une flambée de temps en temps est un luxe que les Parisiens ne peuvent plus se permettre. S'il est toujours autorisé de s'en servir, il est interdit de construire de nouvelles cheminées. C'est donc devenu un luxe d'une autre époque. De toutes manières il est compliqué de stocker du bois si l'on ne possède pas de jardin. J'utilise aussi les branches que coupent mes voisins, et certains d'entre eux déposent leurs épluchures dans notre compost.
Nous avons donc bien ripailler grâce aux braises que j'avais entretenues...

Photo © Juliette Dupuy

jeudi 3 octobre 2019

Les clefs du coffre


Voilà cinq ans que je cherche les clefs du coffre-fort de l'ancien propriétaire. Comme je ne possède rien de précieux j'y avais entreposé ma collection numismatique, histoire de rêver à ce trésor amassé lorsque j'étais enfant ! Un jour que nous partions en vacances, Françoise, qui y avait momentanément déposé 2000 dollars, m'a demandé de cacher la clef dans un endroit moins évident. Rentrés, nous n'avons jamais retrouvé l'endroit astucieux où nous l'avions déplacée. J'ai cherché, cherché, repellé toute la maison... En vain.
L'été dernier, comme Françoise n'habitait plus là, j'ai fait découper la porte du coffre à la disqueuse par un serrurier pour lui rendre sa petite liasse de billets américains. Il y a quelques jours, comme je cherchais comment me vêtir pour ma performance de remix des vidéos de John Sanborn, j'enfilai la veste Roma peinte par Raymond Sarti que je n'avais pas mise depuis des années. Arrivé au Blackstar, qui depuis a hélas fermé ses portes, je range les clefs de la Kangoo dans une de ses poches et qu'est-ce que je trouve ? Deux exemplaires de la clef du coffre évidemment ! J'avais cherché dans tous mes vêtements, dans les placards, mais cette veste était accrochée bien visible dans le studio d'enregistrement avec d'autres tenues de scène historiques. Maintenant c'est trop tard. Le coffre-fort est défoncé. Les clefs ne servent plus à rien. La mise en scène a changé. Je laisse mes vieilles pièces de monnaie à l'intérieur. Le scénario s'est étoffé. Long John Silver n'a rien perdu au change.

lundi 30 septembre 2019

Chez Maxim's avec George Harrison et les Dévots de Krishna


La photo aura mis presque un demi-siècle à me parvenir. Elle proviendrait des archives du New York-Paris Herald Tribune. J'avais raconté comment je m'étais retrouvé enfermé avec George Harrison ce 13 mars 1970. Mais je n'avais jamais vu d'autre photo que celle où mon camarade Michel Polizzi figurait avec mon Beatle préféré lors de cette incroyable soirée chez Maxim's avec les Dévots de Krishna ! De profil debout à gauche, je porte un gilet noir sans manches. Michel est en bas à droite. Harrison est facilement reconnaissable. Je pensais que c'était en 1971, mais Michel me rappelle que "les journalistes ne voulaient savoir qu'une seule chose, si les Beatles allaient se séparer. Or en 1971 c'était plié." Harrison était d'ailleurs là pour la sortie de Govinda paru une semaine plus tôt sur le label Apple, deuxième 45 tours du Radha Kṛṣṇa Temple qu'il avait produit. Ci-dessous mon article d'alors...
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À l'arrière plan de la photo, on reconnaît George Harrison ; devant, au tambourin, Michel Polizzi, un camarade du Lycée Claude Bernard, à l'époque où il fréquentait les Dévots de Krishna. Les commentaires sur sa page FaceBook m'incitent à raconter cette soirée de 1970 chez Maxim's. Préparant le concours de l'Idhec, ancêtre de la Femis, j'avais choisi le "groupe social" des Krishnas comme sujet d'enquête, grâce à Michel qui m'avait également présenté James Doody, fondateur du light-show Krishna Lights. Après le temple de Fontenay-Aux-Roses et les soirées à l'American Center, boulevard Raspail (ah, les bananes trempées dans le lait de coco !), j'étais parti pour Londres où résidait le maître spirituel A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupāda pour continuer mes interviews. Bury Place. On peut deviner que mes questions aux disciples furent perfides et mes remarques éminemment critiques. Le Maître planait au-dessus de la mêlée bien ordonnée. Par quel hasard m'étais-je retrouvé à l'harmonium avec mon Beatle préféré à l'étage de l'improbable Maxim's, rue Royale ? Doody m'avait tout simplement donné le téléphone de John Lennon qui savait comment joindre George ! Les dévots étaient hébergés à Pigalle dans un hôtel de passe où se croisaient les toges aux couleurs du soleil et les mini-jupes des filles de la nuit.
L'harmonium me fut arraché au bout du troisième morceau. Au lieu de jouer le drone de manière recueillie, je m'étais progressivement laissé emporter par le rythme au point de faire swinguer le soufflet comme un malade ! Govinda Jai Jai, Gopala Jai Jai, Radaramanahari Govinda Jai Jai... Comment me suis-je retrouvé plus tard enfermé (à clefs !) pendant une heure sur un palier riquiqui entouré de trois portes, autant dire un placard, avec George Harrison, pour lui tenir le crachoir afin qu'il ne flippe pas tout seul en attendant que ses fans soient dispersés par le service d'ordre ? J'avais fui les avances d'une chanteuse en vogue (je n'avais pas 18 ans et en faisais beaucoup moins) dont le tube respirait le blues comme un gros pétard fait croire au génie de l'instant. Les organisateurs avaient certainement repéré mon comportement dévoué et inoffensif pour me choisir comme chaperon de la star. Dans des occasions pareilles, je tente toujours de converser comme si mon interlocuteur était un type comme un autre. Dehors les fans se coucheraient sous les pneus de sa voiture pour l'empêcher de fuir. George me confia de choisir à qui donner ses coordonnées, soit quelques rares journalistes.
Après avoir brillamment réussi le concours d'entrée à l'Idhec, mes débuts dans la pop-music s'annonçaient, non pas prometteurs, mais simplement banaux. Tout était facile. Je jouai de la flûte avec Eric Clapton dans la villa de Giorgio Gomelsky, manager des Rolling Stones, des Yardbirds, des Moody Blues, Magma, etc. Je phagocytai la villa de Pink Floyd. Ma sœur et moi étions devenus les mascottes de l'orchestre de Sun Ra. Je m'occupai de Frank Zappa lors de ses visites en France. Je projetais mes images psychédéliques sur Gong, Red Noise, Kalfon, Clémenti et Melmoth (Dashiell Hedayat). Je n'avais pas de Chrysler rose, mais une soif d'apprendre et de vivre, sans entrave, sans entraver que pouic non plus, car tout semblait à la fois naturel et fascinant. On planait littéralement. Avec le recul je comprends comme le monde a changé. Cela m'a mis le pied à l'étrier, me rendant exigeant et avide d'expérimentations en tous genres. J'ai continué à avoir de la chance, en travaillant d'arrache-pied. Tandis que je rangeai mon épais dossier d'enquête fortement illustré et parfumé à l'encens (ce qu'il en reste est très imagé), je découvre une chemise que je n'avais pas ouverte depuis 1970. Dedans il y a mes dissertations de philo, mais ça c'est une autre histoire.

jeudi 12 septembre 2019

Birgépub


Il y a quelques jours Paul Brousseau s'est gentiment moqué de moi quand je lui ai raconté que mes parents ne m'emmenaient jamais à un concert ou une expo, mais qu'ils avaient une petite agence de publicité. Paul a juste écrit qu'il comprenait "d'où me venait ce petit côté"... Sans préciser lequel ! J'imagine qu'il sous-entendait l'art de faire parler de soi ! Cela ne se fait pas tout seul. Les 4500 articles du blog et dans la presse écrite, les 2000 pièces musicales, la centaine d'albums, mon travail de designer sonore, mes films, les spectacles et quantité d'autres activités, les nombreux prix dans ces différents domaines y sont aussi pour quelque chose. Je me sers des outils actuels comme jadis lorsque nous envoyions mille invitations chaque fois que nous faisions une création importante. Il fallait écrire les adresses à la main et coller autant de timbres sur les enveloppes. Je n'ai jamais eu d'agent, il a toujours fallu tout faire moi-même. J'ai compris très tôt que cela prendrait du temps pour faire accepter mes idées farfelues. J'ai ainsi fondé le label de disques GRRR en 1975, Un Drame Musical Instantané en 1976 en même temps que le studio GRRR, le grand orchestre en 1981, le site drame.org en 1997, les Inéditeurs en 2013, etc. Pas tout seul, cela s'entend. Je suis un homme du collectif : "plus on est de fous, plus on ri".
Ma maman, qui ne comprenait rien à ce que je fabriquais et me sortais tout ce qu'il y a de plus insupportable sur les intellectuels et "les intermittents du spectacle à la charge de la société", disait que ce que je savais mieux faire était de me vendre. Cela m'énervait, mais c'était une manière pour elle de revendiquer son influence de tchatcheuse. Elle avait toujours rêvé d'être camelot ou comédienne. Lorsqu'elle s'engueulait avec mon père, elle jouait d'ailleurs régulièrement la grande scène du 2. Quant à lui, il avait été dans le spectacle, mais après sa faillite en tant que producteur de l'opérette Nouvelle-Orléans avec Sidney Bechet et Jacques Higelin dans son premier (petit) rôle, à 40 ans il était retourné à l'école, et pour subvenir aux besoins de sa famille il était devenu représentant de commerce. D'abord pour l'annuaire Qui représente Qui en France ?, puis avec elle qui travaillait déjà dans le domaine, ils avaient fini par monter leur propre boîte, une agence de pub B2B spécialisée dans l'électronique. À l'époque cela signifiait des composants, des transfos, des trucs pour professionnels qui n'avaient rien à voir avec la publicité grand public. Ma sœur les avait vite rejoints. Je leur avais bien précisé que jamais je n'y mettrais les pieds. De temps en temps je les aidais tout de même à trouver un slogan. Je passais à leur bureau surtout faire des photocopies ou piquer des stylos et du papier. J'appelais leur société GirbéBurp. Ils n'ont pas su prendre le train de la révolution informatique et ils ont fini par déposer le bilan après 30 ans d'activité. Ma mère et ma sœur avaient repris le flambeau à la mort de mon père début 88.
Il m'avait aidé à produire quelques vinyles du Drame, mais cela s'était arrêté avec sa disparition, avant que nous passions aux CD. Il m'avait mis plusieurs fois le pied à l'étrier lorsque j'avais voulu acheter un électrophone, mon orgue Farfisa ou mon synthétiseur ARP2600, en m'en payant la moitié. C'était une façon de ne pas me gâter et de me pousser à travailler pour acquérir ce qui manquait. Quant à ma mère, lorsqu'elle eut compris que je ne porterais pas de cravate et que je ne deviendrais pas ingénieur, elle m'a exhorté à passer le concours de l'Idhec, alors que j'avais décidé d'arrêter mes études pour me consacrer à la musique et au light-show ! J'ai réalisé quelques films, mais ces études m'ont surtout permis d'inventer mon langage musical en empruntant la syntaxe cinématographique plutôt qu'en suivant les règles du contrepoint et de l'harmonie.
Donc Paul a raison. Mes parents m'ont certainement aidé à comprendre qu'il ne suffisait pas que je crée des œuvres personnelles pour que ça me tombe rôti dans la bouche. N'ayant pas de contact dans le métier, il fallait que je les fasse connaître. Voilà vingt ans que je n'appelle plus pour trouver du boulot, persuadé que le téléphone va sonner et que Monsieur De Mesmaeker va me proposer l'affaire du siècle. Il y a donc des moments avec et des moments sans, mais je vis de ma musique depuis 45 ans, malgré son caractère atypique, pour ne pas dire totalement barjo comme j'y fais souvent allusion pour couper court aux conversations oiseuses. J'ai ainsi acheté ma grande maison avec mes droits d'auteur et ma vie a toujours tenu du rêve d'enfant. J'essaie seulement d'éviter que l'on me demande "si je fais encore de la musique". Alors je communique, je me force à sortir de ma grotte, je fais des signaux de fumée et je pense à vous sans qui tout cela serait vain.

jeudi 5 septembre 2019

Toutes


Toutes... En 1992, Elsa avait 6 ans et chantait ce qu'avec Bernard Vitet nous avions écrit pour elle : "I shall always love the ones I've ever loved before..." En écrivant ces paroles je pensais autant à mon passé qu'à ce qu'elle aurait plus tard à vivre avec les garçons. J'étendais aussi "J'aimerai toujours ceux (ou celles) que j'ai aimé/e/s" aux ami/e/s. Quelle différence y a-t-il entre l'amour et l'amitié si ce n'est la relation sexuelle ? Et puis, je n'ai jamais su en vouloir à qui que ce soit plus de quelques minutes. Quand j'étais enfant, cela me rendait malade d'être incapable de me venger de ma petite sœur lorsqu'elle me faisait une crasse ! Il y a bien une chorégraphe, un producteur de films et un autre type qui ne nous a jamais payés sur qui je me suis juré de cracher chaque fois que leur nom apparaîtrait dans une conversation, mais ce ne furent jamais des amis.

La chanson 'Cause I’ve got time only for love dit :
I shall always love the ones I’ve ever loved before
I’m already dreaming of the ones I’ll be loving
No fear no hate but scorn and even pity
'cause I’ve got time only for love.
En français pour les non-anglophones :
J’aimerai toujours ceux qu’un jour tendrement j’ai aimés
Déjà je rêve de ceux que demain j’aimerai
Sans peur sans haine mais mépris et même pitié
Car tout mon temps est dévoué à l’amour.


Je ne devais pourtant pas encore être totalement convaincu en écrivant mépris et pitié ! C'était il y a près de 30 ans. Depuis, de l'eau a coulé sous mes pompières... J'ai l'impression d'être de plus en plus serein. En tout cas j'y travaille. Elsa était alors accompagnée par Bernard Vitet au bugle, le guitariste Hervé Legeay et l'accordéon samplé de sa mère, Michèle Buirette.

Alors toutes ? Oui, toutes... Mais certainement pas cosi fan tutte... Un jour que j'avais beaucoup pleuré après une rupture amoureuse et que j'avais cherché toute la journée le mot bonheur dans mes dictionnaires et l'Encyclopédie Universalis (c'était avant Wikipedia et le reste !), je racontais au téléphone à une amie philosophe que j'avais été avec des filles très différentes, mais que je leur reprochais à toutes la même chose. Le simple fait de prononcer ces mots me fit comprendre, en un éclair qui changea ma vie, que j'étais leur seul point commun et que donc je leur reprochais qui j'étais. Je changeai aussitôt. Pour qu'un couple fonctionne, il est inutile et absurde d'exiger de l'autre qu'il change ; c'est à soi de l'accepter (ou pas) tel qu'il est ou telle qu'elle est ; on ne change jamais personne fondamentalement, c'est à soi de faire le travail ! Si quelquefois je me regarde dans un miroir, dans le blanc des yeux, ou plutôt au fond noir de l'iris, c'est juste pour savoir si je suis encore ou enfin un Mensch !
Autodidacte en musique, je dis souvent que c'est "with a little help from my friends". L'homme que je suis devenu doit aussi beaucoup aux femmes avec qui j'ai vécu. Je pense n'être brouillé avec aucune, encore qu'il y en a une qui aurait des raisons de m'en vouloir ; même si je n'en suis pas fier, je n'avais pas le choix. C'était il y a déjà longtemps. Dans l'ensemble j'ai gardé le contact avec la plupart et certaines sont devenues des amies proches avec qui il m'arrive même de travailler. Je ne comprends pas que l'on puisse tirer un trait sur le passé comme s'il n'avait jamais existé ou que nous ayons été trahi/e. Les routes se séparent. Les relations se sont transformées. Nous n'avons pas besoin de faire référence à notre vie d'avant. L'affection s'est transformée en amitié. Question de confiance. J'ai vécu quelques mois, un an, huit ans, treize ans, quinze ans avec l'une ou l'autre, et je me souviens seulement que nous avons été heureux sans avoir besoin de me remémorer les détails, ce qui serait évidemment déplacé. Je ne pense aujourd'hui qu'à celle qui partage ma vie. Mais j'aimerai toujours celles qu’un jour tendrement j’ai aimées...

vendredi 16 août 2019

Charrier dans les bégonias


En période estivale et sans mouvement migratoire de ma part, la maison et le jardin m'accaparent ! J'en profite pour préparer les prochains concerts et enregistrements.

Le 24 août, c'est une performance avec Anne-Sarah Le Meur à Victoria en Transylvanie, intitulée Melting Rust, à l'invitation de Dana Diminescu et Tincuta Heinzel. J'ai préparé des mouvements lents de morphing au clavier, que viennent déranger quelques lames acérées, pour accompagner les images que la plasticienne manipulera pour ce duo improvisé extrêmement coloré. D'autres artistes devraient participer à cette soirée liée à une résidence de deux ans autour de la ville utopique créée par les Soviétiques en 1948 et qui s'avérera une terrible dystopie sous le règne de Nicolae Ceauşescu... Décollage lundi prochain !

Le vidéaste américain John Sanborn m'a proposé de jouer au Blackstar à Paris le 20 septembre sur un montage d'une heure de courtes séquences de son projet NonSelf qu'il aura présenté le 17 au Jeu de Paume. Si la partition sonore jouera encore du synchronisme accidentel qui m'est cher, elle sera cette fois montée serrée comme si je rejouais en direct Le livre d'image de Jean-Luc Godard. Un éventail sémiologique acrobatique qui colle aux provocations époustouflantes de Sanborn qui projettera, la même soirée, Pensées aléatoires du futur et The Temptation of St. Anthony !

Également sur les rails mon prochain disque, Perspectives du XXIIe siècle, qui fera suite à mon Centenaire. Il est coproduit par le Musée Ethnographique de Genève (MEG) avec le précieux concours de Madeleine Leclair qui est également à la tête des Archives Internationales des Musiques Populaires (AIMP) fondées en 1944 par le musicologue et chercheur roumain Constantin Brãiloiu. De tous ces projets, en particulier très bientôt la résidence de Victoria (décidément la Roumanie va m'accaparer), vous entendrez parler plus précisément en temps et en heure, comme de la performance que je donnerai fin octobre à Vienne en Autriche avec Didi Bruckmayr pour le Klang50 de Walter Robotka... Plus proche, un album d'instantanés avec Jonathan Pontier et la guitariste Christelle Séry, et à la rentrée une nouvelle web-série sur l'intelligence artificielle...

Revenons à nos moutons, puisque ce n'est pas l'heure des chats, pas encore rentrés de leur virée nocturne ! Ces breaks horticoles m'aèrent la tête. Même s'il est déplacé de charrier dans les bégonias, je suis très fier que les miens aient repris dans le jardin. L'idée m'est venue de les évoquer tandis que je prenais ma douche froide en sortant du sauna. Un rayon de soleil traversait le feuillage du charme, éclairant juste l'endroit où je les avais rempotés alors que le bouquet initialement acheté Porte des Lilas semblait mort. Je n'ai pas spécialement la main verte, mais l'entretien du jardin me prend pas mal de temps, essentiellement à ramasser les feuilles mortes, arroser au besoin, tailler les branches qui risquent d'éborgner les passants, et planter quelques fleurs de temps en temps. Ces dernières années j'ai acquis deux machines qui ont changé ma vie de jardinier, une tronçonneuse et un aspirateur-broyeur. Vu la structure du jardin, la scie à bois et le balai ne me permettaient pas du tout de faire leur office. Alors, lorsque j'ai aperçu cette gloire au petit matin, je ne me suis plus senti pisser. D'où l'expression argotique qui date d'environ un siècle, sans que l'on sache exactement pourquoi des bégonias.

mercredi 14 août 2019

Culture


Qu'il s'agisse de la terre ou de l'esprit, d'une civilisation ou d'une personne, on parle de culture. J'aime penser que mon cerveau est un jardin qu'il faut entretenir, arroser et tailler. Certaines branches sont envahissantes. Leur impérialisme est assassin. Cela prend du temps, beaucoup de temps. Et j'éternue comme une mitraillette si j'y passe trop longtemps ! Mon goût pour l'encyclopédie et l'universalité me rend curieux de tout. J'aime le mélange. Des goûts, des parfums, des gens, des cultures aussi... Avant d'avoir un jardin, je maudissais la pluie. Aujourd'hui je l'apprécie autant que le soleil. Avant, je maudissais le froid. Mais nous en avons autant besoin que de chaleur, même si je rêve de changer d'hémisphère lorsque l'hiver approche.


Boris, le maraîcher de l'AMAP, m'avait donné deux plants de courgette en me disant que parfois ils prennent, parfois pas, sans trop savoir pourquoi. Question de terre, de soleil, d'humidité. En fait les mâles sont stériles. Un des pieds s'est avéré un pâtisson. Pour l'instant ils sont jaune citron. J'hésite à cueillir les fleurs et les faire frire, ou bien attendre que leurs fruits grossissent. Je les avais plantés dans un bac plein sud, mais protégés par l'immense yucca. Leurs feuilles sont énormes, un peu pointues pour les courgettes, plus rondes pour les pâtissons. C'est ma première courgette. Mais on commence à avoir marre de ces cucurbitacées que je cuisine à toutes les sauces. Elles peuvent se consommer crues ou cuites, bouillies ou sautées, assaisonnées simplement avec un filet d'huile d'olive et une pincée de sel ou dans de savants alliages que me suggère mon livre préféré depuis un an, L'essentiel de Chartier. Le Québécois indique qu'elle se marie bien avec l'agneau, la viande fumée, les fruits de mer, le céleri, les épinards, le parmesan, le fenouil, la baie de genièvre, la bergamote, la cardamome, la citronnelle, le curcuma, le galanga, le gingembre, le laurier, la muscade, le paprika, le romarin, le safran, la sauge, le thym, la verveine, les olives, les piments, les poivres, les agrumes, le pamplemousse rose... Ainsi qu'avec certaines bières, vins blancs, le gin, le matcha... Alors je fais des expériences !

mercredi 7 août 2019

Falbalas autour d'un anneau


À force de regarder des films récents qui me déçoivent il y a des soirs où le cinéma m'écœure. Je retourne alors vers ma cinémathèque qui compte des milliers de films que j'adore et font mon bonheur à chaque plan. La replongée dans les films de Jacques Becker me redonne foi dans le médium. Comme l'indispensable Jean Grémillon je le préfère à Jean Renoir dont Becker fut d'ailleurs l'assistant sur une dizaine de films. Chacun de ses longs métrages est une immersion rigoureuse dans un milieu social différent. Après avoir revu Le trou (1960), épure moderne où le récit d'une évasion est quasi bressonien, et Goupi Mains Rouges (1943), portrait exemplaire du monde paysan d'avant-guerre, la projection de Falbalas (1944) me réservait une surprise. Si jamais aucun film n'a jamais croqué aussi bien l'univers de la mode, c'est au détour d'une séquence aux Tuileries qu'une petite madeleine a surgi dans ma mémoire. Il y a quelques années je m'étais déjà organisé une rétrospective Jacques Becker en regardant à nouveau Dernier atout, Antoine et Antoinette, Rendez-vous de juillet, Édouard et Caroline, Casque d'or, Touchez pas au grisbi, Montparnasse 19, mais cette scène m'avait échappé, ou bien l'avais-je simplement oubliée...


Cet oubli me semble impossible au regard de ce que ce manège a marqué mon enfance. Si Micheline Presle (que je compte admirer prochainement dans le sublime L'amour d'une femme de Grémillon, film féministe de 1953) y retrouve Raymond Rouleau au Jardin des Tuileries, un détail hante depuis toujours mes ébats amoureux, et cela n'a pourtant rien à voir avec son évident symbole sexuel. Je n'avais pas cinq ans au début des années 50 et j'habitais rue Vivienne. Mon jardin quotidien était celui du Palais Royal, mais de temps en temps mes parents traversaient la rue de Rivoli pour m'emmener aux Tuileries faire une petite promenade à dos d'âne ou quelques tours de chevaux de bois. Je remarque pour la première fois là aussi une image fortement symbolique ! Donc, pour bénéficier d'un tour gratuit, il fallait enfiler une baguette de bois dans un anneau de métal suspendu au-dessus des animaux que nous chevauchions. Je n'étais pas très costaud et j'hésitais chaque fois à gagner, car la secousse que produisait la rencontre de la baguette et de l'anneau m'arrachait l'épaule.


Cette sensation de brûlure intense me terrifiait. Devenu adulte, je supportais difficilement de faire l'amour avec des filles qui avaient les oreilles percées, de peur de leur arracher une boucle dans un moment de fougue ! Cette panique de l'enfance me fit interdire à ma fille de se faire percer les oreilles lorsqu'elle était petite. J'ai heureusement résolu cette angoisse avec le temps, mais je préfère tout de même que ma compagne retire ses boucles d'oreilles avant que nous n'entamions un tour de manège.

mardi 30 juillet 2019

Tableaux iodés


Le Docteur Ghostine, ayant lu l'article Mon cœur où je déplorais n'avoir pu ouvrir le CD-R avec le film de ma coronarographie, a eu la gentillesse de me renvoyer un nouveau disque qui cette fois dévoile les images de mon opération à l'Hôpital Marie Lannelongue. Il est fascinant de revivre aujourd'hui de l'extérieur ce que j'avais seulement deviné lorsque l'iode se faufilait jusqu'à mon cœur. En admirant cette plongée dans l'organisme je comprends Je est un autre et j'envisage Alien ! C'est Méduse en noir et blanc, images d'une pulsation dont on peut faire varier le contraste grâce au logiciel T2Viewer, .exe exclusivement accessible sur PC. J'ai donc dû me faire aider, mais cette fois cela a marché et j'en ai profité pour faire quelques captures-écran...


En jouant sur la lumière et le contraste j'obtiens d'impressionnants tableaux d'où surgissent de terribles fantômes comme lorsqu'on joue à Ce que sont les nuages. Selon la manière dont j'axe mon regard j'entrevois par exemple un gorille, une murène, un hippopotame ou un vieil homme au col relevé, à moins que je m'oriente vers un chaos cosmique au-dessus d'une planète inconnue. Test de Rorschach, inspiration musicale, encre ou fusain, ce ne sont que des arrêts sur image alors que l'original est en mouvement, autrement plus impressionnant !

mardi 9 juillet 2019

Mon cœur


J'espérais exposer mes artères, mais les images de ma coronarographie étaient inaccessibles sur le CD-R que l'Hôpital Marie Lannelongue du Plessis-Robinson m'a remis. J'ai essayé "veinement" de le regarder sur Mac et PC sous différents systèmes, mais je n'y vois que du feu. Il semblerait que seul un médecin peut y avoir accès ?! Je me suis donc résolu à illustrer mon rapport avec un instantané d'une installation de la Biennale de Venise. C'est dommage parce que cette plongée dans l'organisme semblait véritablement passionnante, à la manière du Voyage fantastique de Richard Fleischer ou, plus drôle, de son pastiche Innerspace de Joe Dante !
(P.S.: Depuis le Dr Ghostine a eu la gentillesse de m'envoyer un nouveau CD-R qui m'a permis de voir l'impressionnant film de l'opération, à suivre dans un prochain article donc !)
L'étau qui me serre douloureusement la poitrine après un très gros effort avait justifié cet examen. Le bon Docteur Hoang m'avait trouvé un rendez-vous dans ce centre spécialisé extrêmement réputé. J'avais auparavant tenté l'Hôpital du Nord à Saint-Denis, mais il m'avait été répondu qu'ils affichaient complet jusqu'en novembre et que le planning pour ce mois-là n'était pas encore édité. C'est un petit exemple de l'état de la santé en France, mais rien en comparaison des conditions de travail qui sont imposées au personnel soignant, surtout celles et ceux du bas de l'échelle, les infirmières et infirmiers qui désertent progressivement leur emploi, payé/e/s un salaire de misère. Pour la première hospitalisation de ma vie, l'expérience s'est avérée moins pénible que je ne le craignais, probablement parce que cet établissement n'a pas de service d'urgence et que son petit personnel est particulièrement attentif et dévoué. Le Docteur Ghostine, chirurgien qui m'a "opéré", était également nettement plus cordial que le premier cardiologue que j'avais rencontré et dont j'ai surtout pu admirer la nuque.


J'arrête là le suspense en annonçant que je vais parfaitement bien et que je mourrai probablement en bonne santé. C'est du moins ce que l'analyse de mes coronaires révèle. Il peut y avoir d'autres facteurs à ma douleur thoraxique... L'usage quotidien du sauna (infra-rouge) avait fait considérablement baisser mes taux de glucose et de cholestérol qui sont à des niveaux me permettant quelques exactions charcutières, fromagères ou sucrières quand ma gourmandise m'y entraîne. Le praticien m'a suggéré d'arrêter de fumer, or je ne pratique plus le jointage depuis environ 7 ans, même si j'en fus friand pendant les premières quarante ans de ma vie ! J'ai évité depuis toujours le tabac, écœuré par la fumée des Disques Bleus filtre de ma mère qui me remontaient dans les trous de nez lorsqu'elle corrigeait mes devoirs.
Cette expérience est de bonne augure pour ma descendance, d'autant que le Docteur Libert, brillante homéopathe qui me fit passer l'asthme en trois semaines, m'avait prescrit des analyses de sang poussées montrant que j'avais de bons gènes, propres à défendre mon immunité. J'avale chaque matin du sélénium que l'on trouve dans les noix du Brésil et de la vitamine B3 pour la renforcer là où se présentent quelques petites failles. Des craintes persistaient à cause de mon père qui était cardiaque ; il avait eu des rhumatismes articulaires aigus lorsqu'il avait 13 ans et on lui avait remplacé une valve du cœur par une nouvelle en peau de porc qui n'était pas casher ! Je n'avais pas du tout envie de me retrouver avec une fermeture éclair sur la poitrine.
J'envisage donc la vie avec des yeux neufs. Je regarderai à gauche et à droite en traversant et j'éviterai que l'on me contrarie, ou, du moins, je tenterai de gérer les contrariétés avec l'élégance d'un danseur...

Illustration : Antoine Catala The Heart Atrophies (2018-2019)

mardi 25 juin 2019

Hautaine au thym


Oulala préfère le thym à tous les autres pots du jardin tandis que le canard se contente de mauvaises herbes. On les appelle mauvaises par ignorance et parce que souvent elle colonise les autres. Oulala n'est pas plus mauvaise, c'est un petit cœur, mais elle écrabouille mon thym. En général elle se love en rond petit patapon, épousant le cercle. Les chats trouvent la terre plus fraîche. Peut-être incarnerait-elle bien un sourcier pour déterminer où creuser le puits ? Mais on ne dresse pas les chats comme on dresse un buffet, en tout cas pas sous nos latitudes. Django choisit l'ombre pour s'y allonger de tout son long. Il fait bien son mètre. Cela me rappelle une histoire terrible que m'ont racontée Elsa et Lulu hier soir. Une amie avait un boa apprivoisé qui s'enroulait autour d'elle lorsqu'ils dormaient ensemble. Comme le reptile ne mangeait plus et se tenait à côté d'elle de tout son long, raide comme un piquet, elle est allée consulter un vétérinaire. Il lui a alors expliqué que le boa simplement jeûnait et mesurait la taille de sa maîtresse pour pouvoir l'engloutir quand il aurait vraiment faim. J'ignore si elle était menue ou s'il avait les yeux plus grands que le ventre, mais cela en dit long sur notre manière de voir.
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