Jean-Jacques Birgé

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mardi 25 janvier 2022

Ma main au feu


C'est étrange de retrouver cet article du 12 mai 2009, et cette photo, alors que mon trackpad m'a récemment zigouillé le pouce droit. Je me suis retrouvé avec un pouce à gâchette, le nerf ne glissant plus dans sa gaine. Alors que les géniaux praticiens attitrés qui me sortent habituellement des ornières n'ont pas pu régler mon problème, le bon docteur Hoang m'a astucieusement conseillé d'acquérir une souris verticale et cela commence à aller mieux. J'avais essayé lamentablement la tablette graphique qui n'est vraiment pas faite pour moi. En dehors de cela je me prépare à avaler une gélule d'iode radioactif, car mon cancer de la thyroïde n'était pas aussi "sympa" qu'annoncé. Je trouve néanmoins qu'en vieillissant je vais de mieux en mieux et supporte la douleur beaucoup plus facilement que lorsque j'étais plus jeune. Je vois tout ce qui m'arrive de manière expérimentale. Il n'y a que l'autre qui est en moi que je ne contrôle pas et qui fait des siennes à des moments où je ne m'y attends pas !

Même pas mal ! J'en ai déjà parlé, j'apprends à contrôler la douleur. Comme je ne suis pas masochiste et que je ne fais pas exprès de me faire mal, je ne peux pas tester mes théories quand ça me chante. Depuis quelques années, je travaille sur la brûlure jusqu'à non seulement ne plus la ressentir, mais ne même plus en avoir de trace. J'en étais si convaincu samedi que j'ai montré [...] le mauvais endroit de ma main ! Pourtant un peu au-dessus, on voyait très bien la marque... Revenons en arrière jusqu'au grill que je touche en enfournant un poulet fumé à la mode chinoise. Ma peau ressemble alors à une viande dorée à souhait. Impressionnant. Je pose un glaçon illico sur la plaie pendant une dizaine de minutes tandis que j'étudie les sensations successives provoquées par la chaleur et le froid conjugués. J'enfile les adjectifs comme des perles sur le chapelet de mon imagination jusqu'à presque regretter de ne plus rien sentir. Quel autre secret possède le fakir qui marche sur des braises ? La brûlure finit par ressembler à celle du piment que j'affectionne plus que de raison. Je tiens l'analogie. Cela en devient agréable. La grosse sangsue rougeâtre devient un tatouage éphémère qui disparaîtra comme toutes les autres blessures. Enfin, presque toutes. J'ai sur la cuisse un coin de peau particulièrement doux qu'un bistouri dessina lorsque j'étais enfant. Comme si la leçon n'était pas suffisante, je plonge la même main dans les orties [...] pour la soupe. Pas de trace cette fois, mais une anesthésie électrique et collante qui monte en pointe vers le poing. Stop. On arrête là les expériences. Aller dans le sens de la douleur, l'apprivoiser, rend ces déboires piquants et instructifs.

mardi 18 janvier 2022

Boulevard Gaston Birgé


Je ne suis pas retourné à Angers depuis 1984. Il y a trente-huit ans, Un Drame Musical Instantané y avait accompagné La Passion de Jeanne d'Arc pour le Festival Musique et Cinéma et nous avions choisi de traiter le chef d'œuvre de Dreyer comme un film de résistance. Elsa n'était pas née et mon père était encore vivant. En regardant les nouvelles plaques de rue commémorant la mort de mon grand-père je suis particulièrement ému parce que Papa n'a jamais su que son père était comme lui dans la Résistance, à un niveau probablement plus important. Il a toujours cru que son père avait été dupe de Pétain qui avait déclaré qu'il protégerait tous les juifs de France. Depuis, grâce à mes articles et aux archives familiales, j'ai appris qu'il avait été dénoncé pour avoir refusé de porter l'étoile jaune, mais aussi ses faits d'armes que lui permettait son statut de directeur de l'usine d'électricité. J'ignore qui sait quoi, et probablement des détails m'échappent encore. Les premières plaques ne stipulaient rien. Les suivantes ajoutaient qu'il était "mort pour la France". Je pensais que c'était plus classe de dire cela plutôt qu'un pauvre youpin de notable angevin avait été déporté et gazé à Auschwitz. Et puis les témoignages se sont accumulés depuis la mort de mon père début 1988...


Sur les plaques le mot "résistant" a été ajouté. Aux dernières il manque tout de même l'accent aigu, probablement un copié-collé d'un ordinateur qui ignore les subtilités de la langue française. Je suis particulièrement ému à cause du quiproquo paternel révélé si tardivement. Pour une fois je voudrais réveiller mon père pour lui dire, mais je doute que ses cendres dispersées aux quatre vents en ait un cinquième. Il était fier que ce soit un boulevard, même s'il abritait les usines Thomson et les ceintures L'Aiglon. Je porte Gaston en second prénom derrière Jean-Jacques. Il marque ma génération, alors que Gaston n'est plus le sobriquet des garçons de café de mon enfance, ni le sympathique personnage de Franquin. Que Gaston ait été un résistant, et Jean, son fils, expliquent peut-être mon sentiment de révolte devant les injustices de ce monde et mon engagement contre toutes les formes d'oppression des peuples, tant dans leurs généralités que dans leurs particularités individuelles.

Merci à ma cousine Susy Birgé pour les photos !

lundi 10 janvier 2022

Mes parents


Dix et vingt-huit ans séparent ces trois textes des 19 février 2019, 8 mars 2009 et le troisième de 1994. À rebrousse-poil. Il fallait bien que je les publie en remontant le temps pour réinscrire mes souvenirs dans la perspective, d'autant que ce 10 janvier aurait marqué leur 70ème anniversaire de leur mariage, un truc à eux, à eux seuls, que ni ma sœur ni moi ne partagions avec eux. Mon père, décédé à 70 ans, n'a pas eu le temps de sombrer dans la vieillesse. Trente ans plus tard, ma mère avait fini par se calmer. Curieusement il me manque plus qu'elle. Il n'eut pas le temps d'abîmer la relation, contrairement à elle dont j'ai inconsciemment choisi de me souvenir essentiellement lorsque j'étais enfant et jeune homme, plus d'une vingtaine d'années merveilleuses avec eux deux, sans parler de ma petite sœur avec qui je partageai longtemps une forte complicité. Et puis le temps passe. On devient adulte, du moins on en a l'impression, reproduisant parfois des schémas qu'on exécrait lorsqu'on les subissait. Les ami/e/s disparaissent cruellement. Bernard me manque plus qu'aucune autre personne. Nous avons passé plus de trente ans à travailler quotidiennement ensemble. On ne se rend pas toujours compte du temps passé à l'extérieur du cercle familial, comme à l'école par exemple, et de cette influence. Les rites de passage prennent parfois de drôles de formes. Je suis gré à mes compagnes, à mes amis de m'avoir aidé à grandir. Mes parents avaient ouvert le chemin. Je l'imagine encore long...

MAMAN
Le 19 février 2019


Maman est morte ce matin. Je m'y attendais. Mal dormi cette nuit avec l'appréhension que ma sœur m'appelle pour m'annoncer la triste nouvelle. D'un autre côté, elle est partie juste avant que cela ne devienne trop insupportable pour elle. Elle avait du mal à parler depuis quinze jours et des difficultés respiratoires depuis une semaine. Ces derniers temps ma sœur Agnès, qui lui a rendu visite tous les matins depuis deux ans, me téléphonait en sortant de la maison de retraite de Royan tant c'était éprouvant de la voir s'affaiblir jour après jour. Vendredi, au téléphone, je lui ai répété que je l'embrassais et elle a eu la force de répondre "moi aussi". Elle s'est plainte de ne pas se sentir bien, mais était incapable d'en dire plus. Elle allait avoir 90 ans.
Celui qui est en deuil est le petit garçon à sa maman, pas l'adulte qui a affirmé sa différence. Jusqu'à mon Bac, elle a suivi mes études, m'apprenant entre autres à écrire. Au début elle faisait mes dissertations à ma place, puis j'ai pris le relais et le prof de français a souligné "Birgé, votre style habituel !". J'en étais fier. Elle aussi. Pour attirer sa tendresse, car elle n'était pas très câline contrairement à mon père, je me suis cru obligé d'avoir de bons résultats en classe. Cela marchait. J'ai continué. C'était pareil avec ma grand-mère. Mes bonnes notes semblaient leur faire tellement plaisir. On se bagarrait politiquement, mais en mon absence elle me défendait comme la prunelle de ses yeux, elle qui avait été si myope avant ses opérations de la cataracte. Quand j'étais enfant, elle corrigeait mes devoirs la clope au bec, la fumée des Disques Bleus Filtre me remontant dans le nez. Pour cette raison je n'ai jamais fumé de tabac, d'autant que j'en avais le droit. Plus tard elle est passée à la pipe, puis aux cigarillos. On imagine mal comment tout chez elle était imprégné de cette odeur suffocante. J'ai du épousseter plusieurs millimètres de poussière brune sur les sept mille bouquins que contenait la bibliothèque. Lorsqu'elle avait rencontré mon père, elle était vendeuse en librairie, et lui agent littéraire. Elle lisait sans casser les tranches des livres, en les ouvrant à peine. Elle avait été une femme moderne, élevant ses enfants et travaillant indépendamment, puis avec mon père. Elle avait milité syndicalement. Elle faisait délicieusement la cuisine, du moins jusqu'au décès de mon père il y a 31 ans, lui se contentant de faire les sauces. Ils se réclamaient d'être des intellectuels de gauche. Elle avait du mal à accepter que le PS ait viré à droite. Sa paresse à marcher lui a coûté cher en fin de vie. Elle avait perdu son autonomie. Elle n'avait pour ainsi dire jamais été malade, du moins rien de grave, parce qu'en bonne mère "juive" elle se plaignait tout le temps.
J'ai mis des guillemets parce que nous sommes athées depuis des générations, d'un côté comme de l'autre, et l'assimilation actuelle de l'antisionisme à l'antisémitisme me fiche en colère. Comment peut-on être aussi stupide et de mauvaise foi ? Toute cette campagne honteuse ne fera que provoquer un peu plus d'antisémitisme dans les quartiers où la politique israélienne, colonialiste et meurtrière envers la population palestinienne sème la confusion. Vous pouvez penser que cette remarque est déplacée quelques heures après la mort de ma maman, mais les engueulades faisaient partie de la vie familiale, et, surtout, c'est toute ma culture qui est en jeu et qui s'exprime là. Un engagement politique infaillible du côté des opprimés et un humour incroyable qui ne nous quitte jamais. Ma blague juive préférée, c'est elle qui m'appelle pour me demander comment je vais. Elle faisait cela chaque matin jusqu'à la semaine dernière. Comme je lui réponds que ça va, elle me rétorque : "ah tu n'es pas tout seul, je te rappelle !". Les goys ne comprennent pas toujours. Maman a vécu pour la politique et pour la bouffe. Elle voulait être incinérée, avec le minimum de cérémonie, et sa seule volonté était que nous fassions un gueuleton à sa mort pour que plus tard nous disions "dis donc, ce qu'on a bien mangé à la mort de Geneviève !".

RETOUR DU REFOULÉ
Le 8 mars 2009


Jusqu'à dix-huit ans j'ai cherché à faire plaisir à ma mère. Mais ma vie d'adulte a souvent été dictée par ce que mon père en aurait pensé, encore aujourd'hui, vingt-et-un an après sa mort [donc le 2 janvier 1988].
Si ma mère avait été fière de mes efforts, je n'aurais pas eu besoin de me plier en quatre pour être un bon garçon (photo Rue Léon Morane le jour de la distribution des prix). Elle me faisait chaque fois téléphoner à ma grand-mère mes résultats scolaires. Devais-je valider ainsi les choix de ma mère dont la fierté n'était que de surface ? Comme mon père chouchoutait ma sœur, j'ai fait comme si j'étais celui de ma maman, mais c'est lui qui prodiguait tout de même les câlins du dimanche matin lorsque nous les rejoignions dans leur grand lit. Si elle avait su exprimer sa tendresse, aurais-je été autant en demande avec les femmes dont j'ai partagé la vie ? Il y a dix ans, lorsque j'ai compris que sa misanthropie lui appartenait en propre et que je n'avais pas à la reproduire pour lui plaire, ma vie s'est allégée. J'ai recommencé à transmettre mon enseignement et regardé le monde avec des yeux attendris sans que ma vision critique en soit altérée pour autant. J'ai appris à laisser sa chance à chacun. Je ne me suis plus cassé la voix à hurler comme mes parents s'engueulant à tous bouts de champ lorsque nous étions petits. Le mépris de ma mère pour tout ce que je représente ne m'atteignait plus jusqu'à ce qu'elle s'attaque à ma fille. Sous son alibi "de gauche", ses aspirations bourgeoises condamnent nos vies de saltimbanques et nos sensibilités d'artistes lui sont aussi étrangères que nos interrogations psychanalytiques. Elle va jusqu'à vomir les intellos qui se posent des questions "qui n'ont pas lieu d'être", rejetant toute réflexion sur le passé auquel elle ne trouve aucun intérêt. Toute tentative d'évocation de mon père semble vouer à l'échec. Ainsi réécrit-elle l'histoire et reproduit éternellement les mêmes schémas névrotiques. Qu'y puis-je ? Pas grand chose si ce n'est assurer Elsa de mon entière solidarité. Ma mère m'avait pourtant appris à écrire et réfléchir. Je l'ai encore remerciée en lui répétant que je suis devenu ce que je suis grâce à elle, et à mon père évidemment, et qu'en crachant sur moi c'est sur elle qu'elle crache. Ils s'intitulaient eux-mêmes "intellectuels de gauche" !


Elle avait à peine plus que mon âge actuel lorsque mon père est mort. Il était son paratonnerre. Elle n'a pas su se réinventer, s'enferrant dans la névrose familiale sans plus aucun rempart, comme ses deux sœurs. Je comprends ce que je lui dois, à lui et à lui seul. Il nous envoya apprendre les langues étrangères et, par là-même, à voyager. Il me transmit son amour de la musique et les émotions intenses que l'art peut prodiguer. Lorsqu'il était touché il pleurait en écoutant au casque. J'ai récupéré vendredi celui qu'il portait sur les oreilles lorsque son cœur s'est arrêté. Ses engagements politiques et son courage me servent toujours de modèle. Je croyais que c'était le frimeur de leur couple, mais je me trompais. Il savait simplement de quoi il pouvait être fier, tandis que ma mère faisait semblant parce qu'elle ne s'aimait pas. Tout contact physique avec autrui la dégoûtait. J'ai souffert des liaisons adultères paternelles, mais c'était une autre époque. Mes parents (photo à La Baule) prétendaient être restés ensemble "à cause des enfants". Toute la responsabilité pesait sur nos épaules. Mon statut d'aîné responsable compléta le tableau de l'obsessionnel.
Nous ne pouvons rien pour nos géniteurs s'ils sont devenus sourds et n'expriment aucun intérêt pour ce que nous devenons. J'ai mis des distances avec ma mère pour me protéger de ses désirs mortifères et pour apprendre à vivre. Le souvenir que je garde de mon enfance reste le terreau fertile sur lequel j'ai pu me construire. Ma fille doit pouvoir en faire autant, à sa manière, soutenue par notre regard bienveillant. Lorsqu'elle se rebella et exprima ses sentiments avec la plus grande sincérité, j'étais fier à mon tour de ce que sa maman et moi avions participé à faire naître, de sa capacité à s'épanouir en s'en affranchissant.

Pour être clair, je recopie l'article sur mon père, qui est d'une toute autre nature...

PAPA
1994


De temps en temps on me demande qui était mon père. Alors je ressors le texte que j'avais écrit en 1994 pour la revue ABC comme. Trente-quatre ans après sa mort, je me demande encore comment il réagirait aujourd'hui à tel ou tel évènement. Dès que je pense à lui je le sens voleter au-dessus de mon épaule, près de mon oreille droite, comme une sorte de Jiminy le criquet garant de ma bonne conduite. Voici le texte :

Un peu de poussière dans un ciboire, Elsa a voulu garder le caveau, les autres s'en foutaient, dans notre famille nous n'avons pas le culte des morts, il est en face, tout en bas des marches du columbarium, j'ai fait renouveler la concession pour dix ans, il y fait froid ou frais selon les saisons, Elsa aime bien y aller, c'est mignon. [Depuis, ma mère a oublié de nous en parler et les cendres ont été dispersées sans que nous en ayons été avertis.]
Il a changé de vie à quarante ans, il est retourné à l'école, il est devenu représentant, et puis il a monté sa boîte, a remboursé ses dettes jusque trois ans avant sa mort, il était devenu président-directeur-général.
Il a changé de vie à trente quatre ans, quand il s'est marié. Il aimait bien les filles. Surtout les femmes de trente ans. Depuis l'âge de treize ans. A la fin c'était plus difficile. C'est probablement pour cela qu'il en a eu marre. Il ne supportait pas l'idée d'être diminué. Il avait toujours dit que ce jour-là il préférerait se flinguer. Il n'a pas eu à le faire. La veille, maman lui a fait remarquer qu'il avait du mal à grimper les huit marches, il a répondu qu'il y en avait neuf. Le lendemain matin, il a dû l'appeler pour s'extirper de la baignoire, il n'y arrivait plus tout seul. En début d'après-midi, Elsa et moi, nous lui avons apporté un concerto de Brahms qui lui faisait envie. Quand nous sommes partis il a mis le casque sur ses oreilles. Maman l'a retrouvé par terre en revenant des courses, c'était un samedi. À la fin, il écoutait la Callas comme ça et les larmes lui coulaient le long des joues, il s'offrait du caviar de chez Petrossian, il ne voulait pas savoir ce qu'il avait vraiment, nous ne disions pas le mot. Son cœur était fragile, cela lui a permis d'éviter le pire.
Il avait toujours raconté qu'il était sursitaire, que toute sa vie était du supplément. Condamné plusieurs fois à mort, la première à dix sept ans, il était toujours là à soixante dix. Il avait eu des rhumatismes articulaires aigus, et puis les poches d'eau s'étaient résorbées en une nuit, la veille de l'opération. Cela l'avait empêché de partir en Espagne avec les Brigades. Aucun de ses copains n'en est revenu. Il avait décidé que nous n'irions pas dans ce pays tant que Franco serait vivant. Il avait toujours milité. Il s'était battu à la canne contre les Camelots du Roi, avait été exclu du parti socialiste pour trotskisme-léninisme (!), parlait d'insurrection armée quand il était énervé, sinon il était au parti socialiste (était-ce le même ?) et il allait tous les jeudis soirs au Grand Orient. Pas toujours en fait, c'était souvent son alibi pour aller voir une copine.
Surtout il y avait eu la guerre. Je devrais dire le nazisme. Il a passé toutes ses vacances de 1933 à 1939 à Bielefeld en Allemagne. Son meilleur ami était le fils du commissaire de police. Les deux jeunes hommes piquaient la voiture officielle pour aller se balader, avec la sirène évidemment. Dans un cinéma ils furent les deux seuls à ne pas se lever aux images du Führer. Les Jeunes Hitlériens les poursuivirent dans la rue. Un autre jour, un vieil homme se fait abattre sur le trottoir par les chemises brunes. La foule s'amasse : " Es ist ein Jude (C'est un Juif) " dit l'un d'eux. Les badauds se dispersent. Le pote de papa est mort noyé dans un sous-marin. Gaston, celui du boulevard angevin, le papa de papa, croyait Pétain qui avait promis de protéger tous les enfants de France (P.S. : l'avenir montrera que mon grand-père était en fait dans la résistance, Papa est mort sans savoir que son père partageait secrètement la même conscience et était même probablement intervenu à un niveau supérieur). Un employé de son usine, il était directeur de l'usine d'électricité d'Angers, l'a dénoncé à la Gestapo. Il fut déporté à Büchenwald et gazé à Auschwitz. Mon père était à Paris, il était suffisamment politisé pour ne pas avoir été réclamer son étoile jaune. Décidé à retrouver son père, il s'engage dans un service allemand et prend contact avec Londres. Il est chargé d'envoyer des maisons préfabriquées en Allemagne. Malheureusement un jour il tombe malade et la femme qui le remplace s'aperçoit qu'aucun convoi n'est jamais arrivé à bon port, il est arrêté. Dix sept jours sans manger, il pèse trente quatre kilos, la moitié de son poids, lorsqu'il est à son tour déporté. Août 44. Sous les bandages qui entourent ses bras il a glissé des fourchettes et des cuillères qu'il a aiguisées. Dans le wagon à bestiaux qui l'emmène il est obligé de se battre contre ceux qui ont peur des représailles et contre ceux qui veulent sauter les premiers. Avec les fourchettes il arrache les barbelés de la minuscule fenêtre en hauteur. Il saute le septième. Le neuvième est coupé en deux par les balles des mitraillettes, cette image me hantera longtemps. Banlieue de Paris. Il sonne à la première maison. Un officier allemand, accompagné de son chien, vient lui ouvrir. Il court. Il se cache sous des clapiers. Il a plus peur que les lapins, le leur murmure doucement. Des cheminots le sauveront, mais il reste paralysé pendant six mois, entre la vie et la mort. Il dit devoir son salut aux deux litres de sang frais qu'il va boire chaque matin aux abattoirs, et à Suzon, une cousine de Sermaize qui l'y transporte dans une brouette. Il gardera le goût du beefteak bleu. À la Libération il est arrêté le temps que l'on vérifie ses connexions auprès de son chef à Londres. Il travaillait au Majestic ! Ces trois mois à Fresnes sont une partie de plaisir. Rien à voir avec les geôles allemandes. Le médecin-chef cherche un quatrième au bridge, mon père prétend avoir fait deux ans de médecine, il bluffe, il a l'habitude de frimer. Le premier jour il fait trois cents piqûres. Il devient chirurgien en l'absence des titulaires et il opère. Et il sauve Laval qui vient de s'empoisonner pour qu'on puisse le fusiller. Il se lie avec de vrais truands qu'il continuera de fréquenter quand il sera devenu journaliste. Ainsi il rencontrera Rirette MaitreJean, la seule femme de la Bande à Bonnot, et d'autres rigolos. Je me souviens d'une époque où il faisait sauter ses contraventions à la Préfecture.
Espion, médecin, il fut aussi piqueteur pour lignes à haute tension, coiffeur pour dames, barman au Ritz, pêcheur sur un chalutier à La Rochelle, correcteur au Bottin, videur de boîte de nuit, acteur de cinéma, critique à l'ORTF, modiste, marin sur un pétrolier en route pour le Mexique mais sans passeport il ne peut débarquer... Journaliste à France Soir, il interviewe Churchill et Paulette Goddard alors mariée à Chaplin. Il est correspondant du Daily Mirror pendant quatre ans, il parle anglais avec l'accent d'Oxford, il fonde et dirige la Collection Métal (romans d'anticipation) avec Jacques Bergier*. Contrebandier, il passe des médicaments en Espagne et des livres pornos en Belgique ; son coéquipier est Eric Losfeld. Agent littéraire, il lance Frédéric Dard (San Antonio) et Robert Hossein, il a les droits du Salaire de la Peur et de Fifi Brindacier, il est l'agent de Michel Audiard, de Marcel Duhamel et de sa Série noire, de Francis Carco dont il produit les pièces, il fait tourner Pierre Dac avec qui il s'amuse beaucoup mais c'est le bide absolu, il fait faillite en produisant la comédie musicale Nouvelle Orléans avec Sidney Bechet, Mathy Peters, Pasquali et Jacques Higelin dont c'est le premier rôle au théâtre (il me terrorisait lorsqu'il rentrait sur scène déguisé en indien et hurlant). C'est là qu'il change de vie parce qu'il a deux enfants à charge et plus un rond, il est décidé à payer ses dettes. Il aura fait tous les métiers sauf ceux qui requièrent un uniforme. Il a fait de la boxe et de l'escrime. Secrétaire de rédaction à Cinévie, il est l'amant de France Roche. Quand il est au Hot Club de France Louis Armstrong vient tous les soirs jouer dans sa chambre, c'est la plus grande de l'hôtel. Vendeur de voitures d'occasion, chef de publicité, rédacteur en chef d'une revue d'électroménager, administrateur des Ballets de Janine Charrat, expert auprès des Tribunaux pour l'Opéra de Paris, directeur commercial d'une société d'adhésifs, il est le Visiteur du Soir dans une émission de Pierre Laforêt sur Europe 1, auteur d'un feuilleton policier pour la radio, candidat bidon pour lancer L'Homme du XX°Siècle avec Pierre Sabbagh à la Télévision Française, il aide Bruno Coquatrix à ouvrir l'Olympia en faisant de la cavalerie*, il est vendeur de bougies automobiles, il traduit mes versions latines sans dictionnaire, il fait des contresens, il est diplômé de l'École Supérieure de Commerce de Paris et de l'École Technique de Publicité, il est directeur de l'annuaire "Qui Représente Qui", et il regrettera toujours d'avoir abandonné le monde du spectacle.
Lorsqu'il rencontre ma mère, elle est vendeuse en librairie. Ils se sont rencontrés au Royal Lieu, un dancing des grands boulevards, où ni l'un ni l'autre n'avaient jamais mis les pieds.
C'était un marrant, un frimeur, un naïf qui se faisait arnaquer avec une facilité déconcertante. Une des rares autographes qu'il a conservées est une reconnaissance de dettes de Jules Berry. C'était un passionné pour tout ce qu'il faisait, il m'a appris à toujours faire les choses correctement, quoi qu'on fasse, sinon l'on s'emmerde. Il était fier de son fils qui faisait ce qu'il aurait aimé. J'étais sa revanche. C'est comme ça que je le prends. J'adorais partir en vacances avec lui, il nous arrivait toujours des aventures extraordinaires. Au Maroc il a fait un saut dans le vide au-dessus d'un pont cassé avec la voiture de location. En Sardaigne nous avons partagé les repas des bandits d'Orgosolo. En Sicile nous avons gravi l'Etna en éruption. Il n'était plus du tout sportif. Il était plutôt gros. Il adorait bouffer. Chaque été il se plantait des épines d'oursins dans les pieds.
Mes copains l'aimaient bien. On buvait du Coca en fumant des joints. Il goûtait et disait préférer son cigare. Cela détendait l'atmosphère. On s'est acheté ensemble un électrophone pour écouter Beethoven, il m'a refilé son vieux transistor, je m'en sers toujours, à sa mort j'ai récupéré le gros poste de radio à lampes qui était déjà à son père et sur lequel j'écoutais les sons et les voix du monde entier, et ce que j'ai pu rêver ! Lorsque j'avais treize ans il m'a interdit de toucher aux livres du rayon du haut, je n'en aurais jamais eu l'idée sans lui, c'était son Enfer. Sympa de sa part. Je ne comprenais pas bien ce que lui pouvait y trouver. À mes concerts il parlait fort pour que l'on sache qu'il était mon père, et ensuite il ronflait. Il avait un nombre invraisemblable d'expressions populaires à son vocabulaire, il faisait chabrot, il prétendait que la crème Chantilly ne faisait pas grossir, il se saoulait quand il avait une rage de dents, cela nous faisait hurler de rire. Je me souviens du soir où ma mère, ma sœur et moi n'avons jamais réussi à le relever ; il était coincé par terre entre le radiateur et l'armoire : " Un baby, juste un baby whisky ". Il riait facilement. Aux larmes. Il pleurait aussi lorsqu'il était ému. S'il pétait à table il me disait : " Si t'es gêné t'as qu'à dire que c'est moi ". Il se servait toujours plus que les autres et faisait remarquer à ma mère qu'il avait pris la plus petite part. Elle et lui s'engueulaient tout le temps. Ils s'aimaient.
Cela fait déjà un bout de temps qu'il est parti. À la fin il était moins marrant, lui qui avait toujours eu l'air si jeune avait vieilli d'un coup. J'aime bien penser à lui. Je fais ce que je peux pour me dire qu'il aurait été fier de son fiston. Il me disait : " Comment vas-tu, fils, tulle à l'anus ? ", je n'ai compris que très tard ; cela le faisait hurler de rire. J'ai aussi appris très tard qu'un poulet avait un croupion parce qu'il se le bouffait en douce en le découpant. J'anticipe sur les histoires de Q. Maman faisait la cuisine, mais lui était le roi de la mayonnaise et des sauces. Il m'a aussi appris à faire des cocktails. Par exemple il avait baptisé La Chose de Papa, 1/3 whisky, 1/3 gin, 1/3 vermouth extra dry, grenadine au goût. Demandez donc à notre rédac' chef ce qu'il en pense, il a crié à l'hérésie, mais c'était déjà trop tard !
Maintenant papa c'est moi.
Je n'ai pourtant pas quitté le Pays Imaginaire.

mercredi 5 janvier 2022

Surexposition


Reproduisant d'anciens textes, forcément oubliés ou trop anciens pour mes nouveaux lecteurs/trices, je surveille le grand écart des circonstances atténuantes. Malgré cette torsion du réel certains tiennent la distance quand d'autres conservent simplement leur place dans cet immense journal de 5000 articles.

Les preuves d'amour s'étalent sur la tartine du petit déjeuner comme l'amour avait inondé la nuit. En exprimant mon enthousiasme et ma révolte, mes doutes ou mes craintes, mes joies et mes peines, je m'expose et témoigne de ce que je vois et j'entends en tentant de conjuguer le présent à tous les autres temps. Barbouillant mon portrait de confiture et de déconfiture, le récit à la première personne du singulier dessine un lieu pluriel dont les reflets m'éclaboussent dès lors qu'ils vous éclairent. Les billets révèlent parfois des intentions cachées, faisant sortir du trou des génies, pervers ou bienveillants, que la lecture libère de cette bouteille qui s'échoue sur l'écran pour être partagée. Les langues se délient, les malentendus se dissipent, la fiction fait naître le réel. L'écriture, automatique ou raisonnée, les commentaires qui l'accompagnent, les rencontres qu'elle suscite montrent l'envers d'une tapisserie où les masques tombent d'eux-mêmes tant le temps est cruel et sans aménité. Je n'y suis pour rien si ce n'est d'y jouer le rôle du passeur avant d'embarquer à mon tour. Pas de précipitation, sans blâme. La lyre est mon navire. J'espère pouvoir me retourner sans crainte de perdre mon Eurydice. Le danger est ailleurs, car je n'aperçois ni les écueils ni les bords du rivage qui se rapprochent sans que je fasse un geste. Au lieu de ressasser mes griefs j'interroge et j'écoute. Les quiproquos s'estompent, validant mes soupçons et confirmant mes choix. S'il est courbe l'horizon est suffisamment vaste pour révéler des milliers de soleils.

Article du 21 février 2009

lundi 3 janvier 2022

En quête de mes doubles


Depuis cet article du 27 février 2009, Bernard nous a quittés il y a déjà huit ans, les autres ont pris l'envergure que je leur souhaitais, mais ne plus avoir de partenaires réguliers quotidiens pour partager mes élucubrations et mes interrogations musicales me manque cruellement.

Si je n'ai pas reproduit le système initiatique qui me fut transmis par Jean-André Fieschi, lui-même instruit par l'écrivain Claude Ollier, je n'en ai pas moins toujours cherché mes doubles, d'autres moi-même en somme parmi les générations qui me suivent. Ne rêvant pas d'en faire à leur tour mes élèves, j'ai préféré les considérer comme des collaborateurs avec qui partager mes jeux. Le désir de revivre sans nostalgie les épisodes passés de ma jeunesse, probablement de la comprendre, la tendresse complaisante que j'éprouve pour mon passé, m'ont souvent poussé vers celles et ceux avec qui je sens des points communs, ce qui les différencie a priori de mes compléments, pièces d'un puzzle dont l'équilibre est la clef de voûte. Aucun pseudo double ne peut pour autant être autrement qu'un complément et chaque complément est à sa manière un autre double. Mais je sens bien la différence entre les opposés qui s'attirent et les semblables qui partagent. Bernard Vitet et Francis Gorgé incarnent l'accord parfait de trois individus radicalement différents embarqués sur le même navire, en l'occurrence Un Drame Musical Instantané, près de [cinquante] ans d'amitié, trois tiers d'Un dmi, pour jouer sur les mots comme sur les touches. 3/3 d'1/2 est d'ailleurs le titre que je donnai à l'une des pièces de l'album Machiavel après que nous ayons découpé en trois les vinyles du Drame pour en reconstituer un seul sur la platine tourne-disques ! La joie fut immense de marcher ensemble, de tout casser parfois, de reconstruire aussi le monde à nos mesures, microscopique dans les effets, immense par nos ambitions de rêveurs. Il en fut de même avec mes compagnes [...].
Pourtant la tendresse que j'éprouvai, par exemple, pour les élucubrations instrumentales d'Hélène Sage, les constructions provocantes d'Ève Risser, la rigueur obsessionnelle de Laure Nbataï, la fantaisie gastronomique de Sacha Gattino, la soif d'apprendre d'Antonin Tri Hoang, sans oublier ma propre fille, ne ressembla jamais à la fascination que je ressentais pour les autres, ceux qui savent ce dont j'ignore tout, les peintres, les conteurs, les virtuoses, les ouvriers, les ingénieurs, les voyous... Mes doubles m'émeuvent, mes compléments m'épatent. Les uns valident mes choix, les autres les certifient. Tous à la fois me rassurent et me font marcher au bord d'un précipice où l'écho me demande d'abord qui je suis.

Depuis 2009, j'ai eu la joie de partager des instants magiques avec encore d'autres musiciens/ciennes (Vincent Segal, Edward Perraud, Birgitte Lyregaard, Linda Edsjö, Alexandra Grimal, Pascale Labbé, Joce Mienniel, Sylvain Kassap, Fanny Lasfargues, Ravi Shardja, Bass Clef, Jorge Velez, Benoît Delbecq, Fantazio, Lucien Alfonso, Hervé Legeay, Laurent Stoutzer, Francisco Cossavella, Controlled Bleeding, Quatuor Ixi, Ronan Le Bars, David Venitucci, Jef Lee Johnson, Hélène Bass, Samuel Ber, Médéric Collignon, Julien Desprez, Pascal Contet, Sophie Bernado, Bumcello, Sylvain Lemêtre, Sylvain Rifflet, Amandine Casadamont, Tony Hymas, Mathias Lévy, Élise Dabrowski, Cyril Atef, Wassim Halal, Hasse Poulsen, Christelle Séry, Jonathan Pontier, Jean-François Vrod, Karsten Hochapfel, Nicholas Christenson, Jean-Brice Godet, Naïssam Jalal, Fidel Fourneyron, Élise Caron, Lionel Martin, Basile Naudet, Gilles Coronado, Philippe Deschepper, François Corneloup, Uriel Barthélémi, Hélène Breschand, Michèle Buirette, Nicolas Chedmail, Maxime Morel, Denis Charolles, Julien Eil, Antoine Viard, Benjamin Sanz, etc.), des chorégraphes (Claudia Triozzi, Sandrine Maisonneuve), des plasticiens/ciennes (Antoine Schmitt, Nicolas Clauss, Sun Sun Yip, Anne-Sarah Le Meur, John Sanborn, Jacques Perconte, Valéry Faidherbe, Éric Vernhes, Ella & Pitr, Daniela Franco, David Coignard, mc gayffier, Romina Shama), des graphistes (Claire et Étienne Mineur, Mikaël Cixous, Étienne Auger, Ruedi Baur, Nicolas Moog), des réalisateurs/trices (Françoise Romand, Pierre Oscar Lévy, Sonia Cruchon, Nicolas Le Du, Olivier Koechlin, Gila, Martin Maillardet, Corinne Dardé, Mathilde Morières), des écrivains (Jacques Rebotier, Pierre Senges, Michel Houellebecq, Isabelle Fougere, Dana Diminescu, Arnaud Le Gouëfflec), des photographes (Raymond Depardon, Elliott Erwitt, Hiroshi Sugimoto, Dulce Pinzon, Alec Soth, Simon Norfolk, Tendance Floue, Magnum, Olivier Degorce, etc.), un commissaire d'exposition (Jean-Hubert Martin), un inventeur (Olivier Mevel), des producteurs/trices (Madeleine Leclair, Walter Robotka, Théo Jarrier et Bernard Ducayron, Jean Rochard, Jean-Pierre Mabille, Sophie de Quatrebarbes, Yassine Slami, Xavier Ehretsmann), mais pas le moindre raton-laveur. Nous nous appelons, je vais les écouter, ils passent me voir, mais ce n'est pas pareil. Heureusement il y a plein d'ami/e/s qui ne figurent pas dans la liste...

jeudi 30 décembre 2021

Inclination du sort


Depuis cet article du 9 février 2009 Ganesh a éteint ses lumières, mais elles doivent briller tout de même pour moi quelque part. Jean nous a quittés il y a déjà sept ans, mais il est question qu'il soit réincarné prochainement en Eddy Bitoire. Pascale est en pleine forme dans sa garrigue. Mon statut d'intermittent s'est mué en retraite, m'assurant une stabilité financière que je n'avais jamais connue jusqu'ici. Je n'ai pour autant rien changé à mes activités. Debout tôt le matin, je continue à écrire, composer, jouer, me promener dans la nature et la ville, les rêves et le réel. Il aura seulement fallu rajeunir régulièrement mes commanditaires ! Quant au quotidien il a subi suffisamment de révolutions pour que j'accueille chaque jour avec le sourire, et tant de catastrophes que je m'inquiète plus que jamais de l'avenir de nos enfants. L'indispensable décroissance me fait tempérer certaines de mes mauvaises manières.

En manque d'inspiration, je scrute un détail qui me fasse de l'œil alors que Ganesh cligne jour et nuit sur une des étagères de ma bibliothèque. Il y a quelques années Pascale et Jean m'avaient rapporté ce cadre de leur voyage en Inde du Sud où ils étaient partis apprendre les secrets du rythme. Pascale m'avait taquiné en affirmant que si je le laissais tout le temps allumé la fortune me sourirait. Vingt ans plus tôt, Marie-Christine avait fait mon ciel astrologique et m'avait assuré que je ne manquerais jamais d'argent. J'avais stupidement douté de la prophétie de ma camarade astrologue marxiste, je me devais de faire plaisir à mes amis en leur montrant à quel point leur sollicitude me touchait. Ganesh n'ayant jamais pris ombrage de ses bosses pour s'être ramassé plus d'une fois la trompe par terre, résistant aux intempéries et veillant sur ma situation précaire dans la nuit du salon, j'ai fini par ne plus m'inquiéter des périodes de disette. Un miracle se produit chaque fois, juste avant que je ne passe dans le rouge. Comme pour de nombreux artistes mes revenus oscillent régulièrement en crêtes et précipices, bousculades et calme plat. Matérialiste agnostique, je ne suis pas particulièrement superstitieux, et je pense saisir la magie des divinations dont on oublie les échecs et s'esbaudit des heureuses coïncidences. Cela ne m'empêche pourtant pas de suivre scrupuleusement depuis 1975 le conseil glané dans l'autobiographie de Jean Marais qui prétendait "plus je dépense plus je gagne". J'ai d'ailleurs retrouvé hier soir une lettre qu'il m'adressa et qui se terminait par ces mots :


Lorsque je n'avais pas de travail, j'allais dépenser ce que je pouvais en me faisant plaisir. Si cela ne suffisait pas, j'y retournais le lendemain. L'étendue du succès dépendait absolument de la mise. Cette gymnastique ne fonctionne que dans les limites du raisonnable, pas question de jeter l'argent par les fenêtres ou de se mettre en trop grand danger. N'empêche que l'exercice en inquiéta plus d'une. De même, j'avais remarqué que lorsque j'envoyais mille lettres pour trouver du travail, le téléphone sonnait un contrat à la clef, bien que ce soit rarement d'une personne à qui j'avais écrit. Si je n'expédiais aucun mailing, je ne recevais aucun coup de fil salvateur. Dans l’hindouisme, Ganesh, ou Ganesha, souvent appelé Ganapati est le dieu de la sagesse, de l’intelligence, de l’éducation et de la prudence, le patron des écoles et des travailleurs du savoir.

mardi 28 décembre 2021

Pas le temps et pourtant


Hier je répondais à un commentaire de Jean-Pierre Bonnet sur FaceBook où je recopie quotidiennement mes articles, concernant celui du jour et malgré une tendinite au pouce droit, probablement due à l'usage immodéré du trackpad :
"Ma curiosité est comblée, je ne pourrais pas écrire mes chroniques si je devais acheter tous ces disques, une quarantaine par mois, sans compter les dématérialisés qui se chiffrent par centaines. Trop nombreux évidemment pour que je puisse parler de tous, d'autant que je n'écris jamais d'articles de complaisance et que j'attends que les mots viennent sans forcer, même si cela me donne souvent un gros travail de recherche pour ne pas écrire de bêtises.
L'aspect militant est fondamental, j'écris aussi parce que la presse est défaillante. Il y a de moins en moins d'espace dans les médias, les chroniques sont payées des nèfles, alors c'est souvent bâclé, sans compter qu'il y a peu de "plumes". Enfin, ce n'est pas mon métier. Question de solidarité avec les artistes qui, pour la plupart, n'écoutent pas leurs collègues ! Je ne connais par exemple aucun musicien qui se soit interrogé sur la raison pour laquelle Goaty a interdit à ses journalistes d'évoquer mon travail dans Jazz Magazine (même l'annonce d'un concert) depuis quinze ans. Heureusement il y a d'autres canards, ou sites Internet, et nettement plus lus, en France et à l'étranger, et des journalistes qui font encore bien leur boulot, honnêtement, sans compter les autres blogueurs qui écrivent comme moi sans rémunération et donc y passent tout le temps nécessaire parce que ce n'est pas leur gagne-pain, mais leur passion.
Les retours d'ascenseur sont extrêmement rares. J'ai la chance d'être indépendant, d'avoir toujours gagné correctement ma vie avec ma musique de barjo. J'ai monté mon studio avec mes salaires, acheté ma maison avec mes droits d'auteur, et je continue à produire des disques, en jouant de temps en temps en public, mais de plus en plus rarement : je réponds en général positivement aux propositions, mais je sollicite le moins possible. J'ai déjà 2 vinyles et 4 CD prévus pour 2022, sans compter plusieurs albums en ligne sur le modèle de la série "Pique-nique au labo", et un bouquin de mes photos. Évidemment les demandes viennent souvent de l'étranger, là Allemagne, Autriche, Finlande, Grande-Bretagne, mais pas seulement. Je suis très excité par ce qui se profile. Dans cette perspective, j'embête un peu les journalistes pour qu'ils pensent à chroniquer mes disques. Donc je comprends bien celles et ceux qui ont la gentillesse de m'envoyer les leurs et pensent que je pourrais peut-être y être sensible et trouver les mots."

Comme j'en suis à recopier mes commentaires sur FaceBook, j'ajoute ce qui pourra sembler hors-sujet, mais résonne avec le titre de mon billet :
"Peu de spectateurs s'en apercevront, mais Don't Look Up est dédié à Hal Willner, un de mes producteurs de musique préférés, hélas terrassé par le Covid le 7 avril 2020. Sous l'aspect d'une comédie satirique, le film d'Adam McKay est une parabole explicite du réchauffement climatique et de l'aveuglement général alors que nous allons droit dans le mur, mais dans mes articles je préfère évoquer des sujets dont on ne parle pas, peu ou mal."

Local Time, œuvre de Jean-Luc Vilmouth, 95 horloges et 95 marteaux (1987-1989), Musée d'Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne

mardi 14 décembre 2021

Comment viennent les idées


La tête en bas, les pieds en l'air, c'est ainsi que je me vois, "Monsieur Tout-à-l'envers" comme m'appelait une amie philosophe. Lors de mes années de collège c'est ainsi que je prétendais réfléchir, en faisant le poirier sur mon lit le long du mur. Comment me viennent mes idées ? Pas d'où, mais comment. Je me le suis souvent demandé. Par exemple, en 1979 après les deux premières années d'Un Drame Musical Instantané j'ai cherché à comprendre d'où nous venait cette musique que personne n'arrivait à classer. L'analyser nous a fait passer de l'improvisation la plus débridée à la composition expérimentale. En 2008 j'ai écrit L'étincelle pour le magazine Poptronics, six pages illustrées et sonorisées pour tenter de comprendre comment je procède. En 1980, le spectacle Rideau ! était une manière spectaculaire d'aborder notre discours de la méthode. Je me rends bien compte que c'est l'une des composantes majeures de mon travail, avec l'histoire d'une vie, de la naissance à la mort, ce qui revient au même, soit l'aspect vectoriel de tout ce qui m'intéresse.
Je m'étais octroyé trois mois de pause, un mois de vacances en tour de France à rendre visite aux copains avant mon opération et deux mois de convalescence où je me suis interdit de toucher un instrument et de penser à quoi que ce soit de créatif. J'avais même arrêté d'écrire ici, autant que possible. Tout ce que j'ai fait jusque là me plaît toujours, mais je n'avais plus envie de continuer sur cette lancée. Il faut bien dire que j'avais enregistré cinq albums au printemps dont j'étais très content, des rencontres excitantes et prolifiques. J'avais besoin d'inventer quelque chose de nouveau. C'est un défi que je m'impose environ tous les dix ans. Fréquence arbitraire. Le principe vient de mon désir de faire ce qui ne se fait pas puisque ce qui est fait n'est plus à faire. Dès mes premières compositions l'idée fut probablement de créer ce que j'avais envie d'entendre sans l'avoir rencontré. Comme j'écoute, et accessoirement chronique, toutes sortes de musiques actuelles ou anciennes, je suis plutôt repu et le manque se fait rare. Ce n'est pas en me plantant devant une page blanche que j'avais une chance que cela vienne. Il faut laisser l'esprit vagabonder sans y penser. L'étincelle jaillit soudain là où l'on ne l'attendait pas. Je me souviens avoir eu en 1991 celle qui donna naissance aux albums Urgent Meeting et Opération Blow Up en saisissant la poignée de la porte de la cuisine en Bretagne. Comme un coup de foudre. La semaine dernière, j'écoutais Radio Libertaire comme chaque matin en suant dans le sauna. J'ai pensé à Bernard. Je pense souvent à Bernard et à son esprit de contradiction. Voilà un mois que je cherchais à échapper à tout ce que j'écoute et qui se fait aujourd'hui. Or je venais de comprendre que c'était exactement le contraire qui m'animerait. C'est souvent en essayant d'imiter quelque chose qu'on ne sait pas faire que l'invention prend forme. En l'espace d'une seconde je tenais le titre de l'album et son concept.

mardi 16 novembre 2021

Yoga tôt


C'est juste pour faire rigoler les copains, entre l'accoutrement et l'annonce des exercices qui suivent, style la salutation au soleil, le danseur, le planeur, etc. ! Ma fille était écroulée par terre lorsque je lui ai envoyé les photos qui faisaient foi. Je m'y suis pourtant mis très sérieusement, vingt minutes chaque matin, histoire de rattraper un demi-siècle sans culture physique. Mon coach m'appelle un cas d'école. Ma compagne se moque gentiment de moi, surenchérissant que je suis de toute manière un cas d'école. J'ai donc décidé de me remuscler et de perdre le petit ventre du Bouddha. Question d'équilibre aussi. J'ai ajouté un jeûne intermittent à mon végétarisme occasionnel. En douceur et profondeur, tsoin tsoin !
Mais franchement, l'article qu'il fallait lire, c'était hier !

dimanche 7 novembre 2021

Dans le noir...


Merci pour tous vos vœux d'anniversaire, vœux qui m'ont beaucoup touché, anniversaire que j'ai fêté au restaurant "dans le noir", expérience étonnante, d'autant que c'était une surprise !

vendredi 5 novembre 2021

69


69, c'est un chiffre qui parle aux acrobates amoureux. Comme on me le rappellera souvent, je prends les devants ! Mon père est mort à 70. L'échéance approche. On veut toujours faire mieux. Je m'y emploie. Déjà organisé mon Centenaire ! Repris la gymnastique. Tous les matins, après le sauna, jamais avant. Cela me rassure d'avoir les muscles bien chauds, même si je suis passé à la douche froide entre temps. Mélange de gainage, d'assouplissement, de yoga. Je m'entraîne à faire des enchaînements et j'ai ajouté un rouleau de massage (foam roller) à ma collection d'instruments de torture. J'ai été vexé cet été lorsque j'ai tenté d'escalader une barrière plus haute que moi et que mes bras, tétanisés, m'ont laissé en plan. Sans parler de la brioche que les plus sympas appellent le ventre du Bouddha et dont je me passerais bien.
Il n'y a pas que l'éducation physique. Il faut continuer à fabriquer des synapses. La musique y participe, mais j'ai besoin de me remettre en question, d'entrer dans une zone d'inconfort qui m'oblige à inventer autre chose. Se figer devant une page blanche ne fonctionne pas. Il faut se laisser aller aux humeurs du jour, ou de la nuit. C'est un peu troublant, paniquant, déprimant parfois, mais je suis déjà passé par là. Mélange de qui-vive et d'entretien. Imaginer un truc qui n'existe pas. Pas encore. Cela peut prendre du temps. En attendant je fais ce que je sais faire, mais comme je le dis souvent, c'est gérer, tandis que lorsqu'on ne sait pas, c'est créer. Je continue à fabriquer des alliages sonores qui me serviront plus tard, je travaille des instruments que j'avais mis de côté, j'ai commandé de nouvelles machines qui font du bruit, des intuitives. C'était plus facile lorsque nous étions un collectif. Je souffre tout de même d'une certaine forme de solitude, même si je discute avec de nombreux musiciens et que je joue de temps en temps avec eux/elles. Ce n'est pas comme l'ébullition quotidienne du Drame. Dix-huit années à trois, trente-deux à deux. Le reste du temps je me promène. Dans le réel et dans l'imaginaire. J'écoute beaucoup de musique en me disant que je dois composer ce que je n'entends pas et qui me manque, mais quoi ? Pareil avec les films, les livres, les spectacles... Je vais voir ailleurs si j'y suis...
Ailleurs n'est pas très rassurant. La planète est martyrisée. Nous allons droit à la catastrophe et trop peu en sont conscients ou agissent en conséquence. J'en fais partie. Il y a un fossé entre nos souhaits, nos convictions et nos agissements. Du temps où la lutte des classes m'obsédait, je me heurtais à la puissance du capitalisme. Aujourd'hui où le changement climatique va produire des dégâts considérables, irréversibles, dégâts humains et planétaires, c'est encore le capitalisme l'ennemi absolu. À mon niveau je fais ce que je peux, même si c'est si peu. Il y a aussi un fossé entre le système global et le combat de proximité. Inutile de porter la culpabilité du monde sur ses épaules, mais il faut bien endosser sa responsabilité au jour le jour. Une théorie unifiée est nécessaire pour ne pas s'y perdre, entre l'infiniment grand et l'infiniment petit. Comment lutter pour tous sans négliger les siens ? Comment protéger les siens sans participer au gâchis général ? Les contradictions sont pourtant le moteur du progrès. Entendre ce mot comme une promesse de vie meilleure, et pas seulement pour quelques uns ! Parce qu'il implique obligatoirement la décroissance. Je suis souvent renvoyé à La difficulté d'être. Pas très gai pour un jour de fête dont je suis le héros !
Recevoir l'amour et l'amitié en merveilleux cadeaux d'une longue vie partagée, c'est formidable. J'ai toujours adoré que la maison ressemble à une ruche. J'en fais mon miel. À mon tour je vous aime.

dimanche 24 octobre 2021

Des ânes morts


Depuis mercredi je n'arrête pas de bricoler. En fait je n'arrive pas à travailler lorsque la maison est en travaux. C'est comme les jours où je fais des courses ou de l'administration. C'est mort question musique. Je suis donc pressé d'en finir, je ne m'arrête pas d'un si bon pas... Les derniers emménagements réalisés, j'ai demandé à Caroline, qui a toujours de bonnes idées, de m'aider à redresser l'arbre qui barrait l'entrée du portail. Elle a entouré l'un des deux énormes piliers avec une sangle à cliquet et j'ai poussé comme un malade. Le parasol de feuilles qui dépassent sur la rue en ayant profité pour s'affaisser, j'ai dû jouer du sécateur pour que les passants n'aient pas à se tordre le cou... Ranger la cave me semble une tâche sans fin. Je m'y remets jour après jour... Après quelques bricoles électriques j'ai décidé d'accrocher le lourd miroir dans l'escalier qui monte au second. Équilibre sur la grande échelle. Marius est heureusement venu me prêter main forte pour soulever le cadre qui pèse un âne mort. Cela m'a fait irrémé"diablement" penser à Un chien andalou. Ça c'est du piano préparé où je ne m'y connais pas !


Je me laisse distraire par le cinématographe, surtout s'il est accompagné de Wagner, Tristan et Iseult, et d'un tango argentin. C'est toujours en montant que je rate une marche. J'y suis allé de la perceuse. Il ne faudrait pas que le miroir se casse la figure. Ainsi on voit bien l'ange qu'Ella et Pitr ont collé là en 2012. Lui tombe de mieux en mieux. Le syndrome du week-end me rattraperait-il ? J'en vois de toutes les couleurs...

lundi 18 octobre 2021

Grand-Papa


Ayant souvent évoqué mon grand-père paternel, Gaston, disparu à Auschwitz, j'ai négligé ici Grand-Papa décédé à 77 ans lorsque j'en avais 21. Grand-Maman était partie huit ans plus tôt. Ils étaient nés tous deux à la fin du XIXe siècle et ma mère était la seconde de leurs trois filles. Tous les jeudis ma grand-mère me gardait avec mon cousin Serge, qui, quatre ans plus âgé que moi, se souvient de quantité de détails qui m'ont échappé. Grand-Papa était représentant en toiles de bâche pour les Établissements Jeanson à Armentières, il avait, entre autres, comme client Trigano dont le slogan au lancement du Club Méditerranée était "Le camping, c'est Trigano". Il aurait préféré faire une carrière militaire, mais sa famille l'en empêcha. Je me souviens qu'il avait connu Erik Satie et Max Jacob, mais je ne sais plus dans quelles circonstances. Grand-Papa avait la nostalgie de l'armée. Il racontait souvent comment il avait sauvé ses hommes dans les tranchées avec un petit coup de gnôle, la technique du tir au canon de 75 et au mortier, ou que sa jument s'appelait Arlette, prénom qu'il donna ensuite à son aînée ! J'aimais bien mon grand-père que mon père, son gendre, appelait Papa, peut-être pour avoir perdu le sien... C'était un homme gentil, un peu réservé, qui semblait vivre dans un autre monde. Comme à la fin de sa vie il conduisait pied au plancher jusqu'à couler une bielle, aucun de nous n'avait envie de l'accompagner, mais il en fallait toujours un qui se sacrifie. Les jours où c'est tombé sur moi, je n'en menais pas large. À la sortie du garage où il avait conduit sa 403 après un accident, il pouvait très bien emplafonner un autre véhicule et faire demi-tour aussi sec ! Écolier, puis lycéen, j'ai souvent fait des exposés sur Verdun où il avait été blessé et prisonnier en 1916 alors qu'il était officier aspirant ; j'emportais sa citation pour l'occasion, un casque de poilu et quelques médailles dont sa Légion d'Honneur. Grand-Papa la portait d'ailleurs à la boutonnière, une rosette rouge. Il avait participé aux deux guerres, été fait prisonnier à nouveau en juin 1940 dans le Cotentin, rapatrié comme chargé de famille avant de devenir chef du ravitaillement pour le Cantal, d'abord dans la Résistance (commandant dans les FFI), puis à la Libération. En fouillant dans les archives, mon cousin a trouvé une photo du Lieutenant Roland Bloch au 24ième Régiment d'Infanterie, qu'il pense avoir été prise entre 1924 et 1935. À l'époque les officiers étaient à cheval. On appréciera la longueur du sabre. Officier de réserve, il se tournera plus tard vers la Protection Civile. Il m'emmena chaque année revoir le Tombeau de Napoléon aux Invalides qui étaient proches de leur appartement de l'avenue Constant-Coquelin et à la Parade de la Garde Républicaine. Ce défilé de soldats en costumes à travers les siècles se terminait par les acrobaties de l'escadron motocycliste. Depuis, je n'ai jamais pu prendre vraiment au sérieux un motard de la police, me rappelant les figures incroyables qu'ils réalisaient debout sur leurs marche-pied. Quant à l'armée, j'ai préféré me faire réformer P5 plutôt que de perdre un an à jouer à la guerre. Il faut dire qu'à l'époque j'étais plutôt "Peace & Love" et qu'en 1975, sursitaire, je travaillais déjà comme compositeur dans le monde de l'audiovisuel. Je ne possède presque aucun objet lui ayant appartenu. Ma jeune tante, qui vécut avec lui jusqu'à la fin de sa vie, s'est débarrassée de tant de souvenirs de famille qui auraient pu nous intéresser. Dont le piano, un crapaud qui trônait dans un coin du salon ! Quelques pipes dorment au fond d'un de mes tiroirs. Deux plateaux marocains en cuivre au grenier et deux vases réalisés à partir de culots d'obus. Je crois que c'est tout. De ma grand-mère, une sculpture représentant deux petits singes que j'aime énormément, un vase en verre vert Modern Style et quelques partitions. La dernière semaine de sa vie, comme le personnel hospitalier exhortait mon grand-père à se nourrir, il répondit qu'il ne comprenait pas pourquoi on l'ennuyait alors qu'il avait déjeuné le midi-même d'un homard à la crème au restaurant de la Tour Eiffel. Belle manière de tirer sa révérence !

jeudi 7 octobre 2021

Rasoir


Ce matin j'ai noté que je commençais toujours par me raser la moustache, puis sous la lèvre avant d'attaquer les joues et le cou, comme si je craignais une coupure d'électricité qui me laisse à moitié piquant. Qu'on me comprenne, c'est autour de la bouche que les poils se voient le plus, et les blancs sont vraiment visibles sur le menton. Le style mal rasé me déprime en ce qui me concerne. Imaginerais-je qu'un baiser cannibale irrite ma partenaire ? Les joues, un peu comme le crâne, sont même agréables à caresser après le coup de tondeuse à sept millimètres. Souvent je me termine au rasoir à main, pour les pattes et les poils récalcitrants de la gorge qui se la jouent solo. Je tiens de mon père l'appareil électrique. La mousse n'est pas mon truc.
Ces constatations m'ont amené à interroger mon absence de procrastination tous azimuts, pratique dont je n'ai pu trouver d'antonyme. Pourquoi me sens-je obligé d'effectuer les tâches au fur et à mesure qu'elles se présentent ? Comme si je risquais d'oublier d'exécuter toute action si je ne la réalisais pas dans l'instant. C'est probablement un peu le cas. Je réponds du tac au tac, à une question, un mail, un coup de fil, même si je suis concentré sur autre chose, quitte à reprendre le cours de mon histoire dès que je me suis acquitté de mon devoir. Devoir ou pouvoir ? Là est bien la question. Lorsqu'une idée se présente à moi, il faut que je la mette en pratique aussitôt, même si l'heure est indue. Pire, je pense et rumine le problème tant que je n'ai pas trouvé la solution alors que cela pourrait très bien attendre. Depuis quelque temps, j'essaie de me calmer, pratiquant la pleine conscience... Quand j'y pense ! Mais c'est un travail souvent plus pénible que de relever mes manches, qu'elles soient de chemise ou de cerveau.
Entre nous, il ne m'est pas difficile d'identifier mon inquiétude constitutive. Mes parents partaient au théâtre en me laissant seul lorsque j'avais trois semaines, et à trois ans je gardais ma petite sœur de six mois. Comme je les prenais pour des inconscients, je faisais semblant de dormir, j'attendais le départ de l'ascenseur et j'allais vérifier qu'ils avaient bien fermé le verrou et le gaz. À cinq et trois ans nous avons pris le train seuls jusqu'à Grenoble, et dès onze ans je parcourais le monde sans personne pour me tenir la main. Le point culminant de cette éducation raisonnée fut notre voyage de trois mois en solitaires que j'ai conté dans le roman USA 1968 deux enfants. Mon père fit de moi un être responsable, ce qui me fut très utile toute ma vie, mais également un inquiet notoire ! Récemment j'ai mis sur le compte de l'hyperthyroïdie le fait de démonter l'armoire à glace à quatre heures du matin et j'espère que le réglage du Lévothyrox va calmer le jeu.
Ainsi je prévois tous les emmerdements largement à l'avance et si tout se passe mieux que prévu j'en suis ravi. Cette philosophie m'évita nombreux déboires et déceptions, et m'apporta énormément de joies rassurantes. Ce n'est évidemment pas de tout repos pour celles et ceux qui m'entourent, mais seulement les plus proches en sont ennuyés. Les autres ne s'aperçoivent de rien puisque tout glisse comme sur des roulettes. Mon passage aux Louveteaux (Éclaireurs De France laïques), mon travail d'assistant au cinéma ou de chef d'orchestre de projets musicaux et extra-musicaux ne s'en trouvèrent que mieux ! Je règle donc mes factures aussitôt qu'elles se présentent, mon garde-manger propose un choix extraordinaire et ma maison est un outil des plus confortables. Il n'empêche qu'un soupçon de folie m'assaille, même si je l'accueille avec l'humour qui convient.

vendredi 17 septembre 2021

Prix de Camaraderie


Lorsque j'étais enfant, l'école communale distribuait des Prix en fin d'année à tous les bons élèves. S'il en est un que je n'ai jamais eu et ne pourrais jamais obtenir, malgré tout l'amour du monde que j'aurais pu offrir, c'était celui de camaraderie pour lequel mes condisciples votaient "démocratiquement". Pour y avoir droit, j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas trop se faire remarquer. Le premier ou le dernier de la classe n'avaient donc aucune chance de se le voir attribuer, trop jalousés par le reste des petits garçons, que ce soit à cause du succès scolaire de l'un ou du vent de liberté insouciante qui soufflait sur l'autre. Cela peut paraître invraisemblable, comme venu d'un autre âge, mais toute ma scolarité, de l'école maternelle à la terminale, s'est exercée sans aucune mixité. École de garçons, en blouse grise et porte-plume, et lycée de garçons, t'ar ta gueule à la récré ! À l'école Théodore Deck rue Saint Lambert, ils avaient tous des noms assez marrants, je me souviens de Brisebras, Condevaux, Greilsamer, Fructus, Tempez... Sur toutes les photos de classe que j'ai pieusement conservées, je constate un truc étrange, Paul était absent.
En 9ème (l'équivalent du CE2), isolés par nos résultats extrêmes, Paul et moi devinrent amis. Sa maman était concierge et son père d'origine antillaise le faisait assimiler à un "sale bougnoule". Issu d'une famille où la politique était l'une des principales préoccupations, je pris illico sa défense tant sur le plan social que racial. De son côté, Paul (photo ci-dessus), qui était haut comme trois pommes, était nettement plus costaud que moi et, ne tolérant aucune agression verbale ou physique à mon égard, assumait le rôle de garde du corps. Ensemble, nous avons rêver de chasse au trésor, d'histoires de détectives et nous sommes allés aux louveteaux, dépendant des Éclaireurs de France, organisation scout laïque, où nous avons appris des milliards de choses pendant trois ans et bien rigolé. C'était mon meilleur copain. Lorsque je suis entré au lycée, je l'ai perdu de vue. Paul s'était engagé pour cinq ans dans l'armée, il avait ensuite été gardien de prison, vigile, légionnaire, pompier, il avait changé de nom, l'avait retrouvé, et lorsque j'entends sa voix au téléphone je nous revois faisant voguer des bateaux en papier dans le caniveau de la rue de la Croix Nivert. Aujourd'hui il est gardien dans un grand ensemble en province. Je ne l'ai pas revu depuis des décennies, mais je sais que j'aurai encore de ses nouvelles lorsqu'arrivera le mois de nos anniversaires, cette année ou une autre...
Si je devais voter un jour pour le meilleur camarade, Paul est certainement celui qui le mériterait.

P.S.: Paul Makloufi est décédé un mois après cet article rédigé le 21 octobre 2008, d'une chute dans un escalier. Il allait avoir 56 ans.

mercredi 8 septembre 2021

Déconstruction


Les cicatrices sont nombreuses, mais l'ouverture sur le monde tient debout, rideaux ouverts ou tirés. Il existe tant de manières de comprendre comment on en est arrivé là. Là, où cela ? "Ça" ou las, évidemment ! Cocktail d'émotions liées à l'enfance, déficit des années antérieures, révélations analytiques, prise de conscience politique, rencontres déterminantes, situation historique, mise en perspectives, libido et j'en oublie certainement dans ce dédale où l'inconscient fait le bras de fer avec le fier à bras.
Je fus longtemps handicapé par des passages colériques qui me faisaient grimper au plafond et m'écraser ensuite par terre dans une flaque de larmes. Le modèle parental était certainement responsable, mais le déclic m'était propre. Je m'empêchai d'abord d'alimenter la spirale mortifère. Il fallait remonter le temps. Lorsque j'eus identifié l'étincelle, un fort sentiment d'injustice, j'enrayai le pitoyable processus. Une lumière rouge clignotait dans mon ciboulot pour annoncer le danger. Voilà bien des années que je n'ai même plus besoin d'y faire attention. Un automatisme chasse l'autre. Mais quelles épreuves ai-je fait subir à mes proches ! La maturité permet parfois de régler son compte à ce qui ne nous appartient pas vraiment. Nos faiblesses peuvent aussi nous faire tomber entre les serres de manipulateurs, provocateurs malins qui se jouent de nous. Le travail que j'évoque permet éventuellement de s'en affranchir. De toutes les façons, on ne peut pas changer l'autre, mais seulement l'accepter, ou pas. C'est à soi de faire le boulot au lieu de l'exiger de son, sa ou ses partenaires... Passer son chemin reste une option. Aucun n'est jamais tracé pour toujours. Il est à choisir chaque matin sur la Carte du Tendre.
Ce n'est hélas pas l'unique écueil de mon équilibre, heureusement pas si précaire, mais il y a encore beaucoup de travail. Par exemple, face à un enjeu où je me sens incompétent, ou du moins fragile, je fonce tête baissée, escaladant la colline au delà de mes forces, mais incapable de m'arrêter avant d'avoir atteint le sommet a priori inaccessible. Les risques peuvent être physiquement considérables. Je n'entends plus les voix de la raison et j'avance, peut-être fier d'avoir bravé ce qui me semblait à moi impossible. Ce volontarisme est probablement l'histoire de ma vie. J'ai sans cesse cherché à contourner l'obstacle. Que ce soit au cinéma ou en musique, mes incompétences m'ont forcé à inventer des routes inédites. Longtemps j'ai caché mes agissements d'usurpateur, avant de comprendre qu'ils m'avaient ouvert une voie royale. Les autodidactes connaissent bien ce sentiment. Ce n'est pas si simple. Quelle différence y a-t-il entre l'état somnambulique de la création et l'aveuglement de l'excitation du forcené ? Quand est-on véritablement soi-même ? Est-ce même souhaitable ? On n'est jamais seul. Nous devons composer avec d'autres systèmes, d'autres personnalités, pas moins complexes.
Je m'étale dans ces billets intimes, devenus extimes par le biais de la publication quotidienne du blog. Au quotidien j'interromps trop souvent, parce que j'anticipe, à tort ou à raison, la pensée de mes interlocuteurs. Ce sentiment de prescience me joue des tours. D'où vient cette impatience à avaler le monde, accumulant un savoir encyclopédique, tant dans sa superficialité que sa profondeur ? L'impression que tout ce que l'on apprend à connaître permet d'accoucher du bon raisonnement, d'une œuvre juste. Il n'y a jamais qu'une solution, celle que chacun choisit, pas moyen de revenir en arrière. On avance, coûte que coûte. C'est pourtant dans l'écoute que réside le secret. Respectivement les interruptions ne me causent aucun dommage. Je pratique le montage, favorisant la dialectique dans tous les aspects de ma vie. Je me plante si j'oublie que ce n'est pas applicable à celles et ceux qui me font face. Chacun possède son art et sa manière.

mercredi 1 septembre 2021

Grandeur et décadence


Je me suis donc octroyé l'équivalent d'un arrêt maladie jusqu'à fin septembre, histoire de bien vivre ma convalescence. Cela me laisse le temps de laisser venir les idées sans rien forcer. J'ai une telle soif de changement, de ce côté-là je tiens le bon bout ! Tous les dix, vingt ou vingt-cinq ans je sens le besoin irrépressible de faire ma mue, inventer quelque chose de totalement inédit. L'étincelle peut surgir à n'importe quel moment. Je me souviens de la fois où j'ai mis la main sur la poignée de la porte de la cuisine de l'Ile Tudy en venant du jardin. Flash. C'est ainsi qu'étaient nés Urgent Meeting et Opération Blow Up qui renaîtront plus tard sous la forme des sessions d'improvisation rassemblées sous le titre Pique-nique au labo. Je ne sais pas pourquoi ces maigres réflexions m'ont été dictées par l'article du 30 septembre 2008 que je reproduis ci-dessous...

Après une journée à passer des coups de fil sur trois lignes en même temps, régler des détails de régie pour le spectacle de samedi et découvrir que mes problèmes de mail venaient une fois de plus de mon fournisseur d'accès Online, je ne trouvais rien à raconter de passionnant. En désespoir de cause, j'ouvre un tiroir dans lequel j'ai rangé des babioles lors de mon emménagement, des trucs qui ne servent à rien mais dont je n'arriverai probablement jamais à me défaire. Les souvenirs portent bien leur nom. Ils font remonter à la surface des histoires oubliées, des pans entiers de nos vies, anecdotes tragiques ou amusantes, petits cadeaux attendrissants, rencontres sans suite... Côte à côte, je tombe sur des reproductions des premiers dollars américains rapportés de mon premier voyage en 1965 et des paquets de cigarettes bosniaques vides, fabriqués avec des pages de livre, des emballages de savonnettes et de bas de femme recyclés. Le contraste me saute aux yeux. La misère et l'opulence. Un nouveau monde et la fin d'un autre.
Les assignats ont gardé le parfum sucré du faux parchemin, 4 dollars "espagnols" de 1778 de Caroline du Nord, trois de Rhode Island portant le numéro 2298 avec le taux des intérêts, 8 de la Baie du Massachusetts, le tout échangeable contre des pièces d'or ou d'argent... Dans la même boutique, j'avais acheté des facsimilés de la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 et de la Constitution de 1787. Leur texture me faisait rêver, comme la carte de l'île au trésor du Capitaine Flint. Le texte ouvrait des perspectives qui se refermeraient trois ans plus tard.
Les paquets de clopes raplaplas, fabriqués avec des papiers de récupération, sont moins glamour. Il n'y avait plus grand chose à manger, mais les Sarajéviens continuaient à fumer. Allez savoir de quoi étaient faites leurs cigarettes ! Ça esquintait moins les bronches que les obus des monstres ne vous arrachaient la tête. C'est tout ce que j'avais réussi à rapporter, un billet de 5000 dinars sans valeur, un timbre-poste sans utilité puisqu'aucune lettre ne pouvait sortir de la ville assiégée et deux paires de privglovke (orthographe approximative), soit les dernières chaussettes à semelles d'une vitrine vide qui n'aurait plus de raison d'être le lendemain matin. J'ai aimé vivre avec ces gens qui n'avaient rien, partageaient tout.
Je jette tout cela en vrac sur le scanner. Le blason des États Unis s'est bien terni. À défaut d'être craints, ils ont réussi à se faire haïr par le reste de la planète. La fin d'un nouveau monde. La boucle est bouclée. Les dollars d'aujourd'hui n'auront bientôt pas plus de valeur que ces bouts de papier jaunis. Souvenirs. On gardera les meilleurs. Sans tabac, les emballages de fortune ne signifieront plus rien à celle qui les découvrira un jour dans ce capharnaüm. Heureusement, j'ai conservé trois paquets pleins, plus explicites, évidemment infumables. L'ont-ils jamais été ? Une autre fois, je vous raconterai ce qu'il y a de chimères entassées dans ce tiroir du bas.
Plus le temps avance, plus le tri devient nécessaire. Les souvenirs n'ont pas tous la même valeur. L'accumulation est étouffante. Je dois me replonger dans les archives sonores exhumées pour mon disque et que j'avais laissées de côté ces derniers jours. Là, je me laisse aller...

vendredi 27 août 2021

Atmosphère, atmosphère


Changer d'atmosphère me fait un bien fou. Pourtant rien ne me poussait à quitter mon hôtel du nord, si ce n'est le désir d'embrasser ma fille et son fils. Les attentions délicates participent à ma convalescence qui se déroule on ne peut mieux. À Paris j'étais tout autant dorloté et j'y flottais sur un petit nuage, mais mon cœur est en voyage, sur fond de ciel bleu. La cicatrice est à peine visible, comme une ride, un cou devant en surface. Hélas j'ai encore la nuque raide, m'obligeant à porter de temps en temps une minerve souple pour soulager la douleur et le poids lourd de mes pensées légères ! Je vogue ailleurs. Lis. Ris. Je regarde le passeur qui va et vient d'une rive à l'autre tandis qu'Eliott joue au ballon avec d'autres de son âge dans la pataugeoire le long de la Loire. J'ai une tendresse particulière pour les passeurs. Mon père, Jean-André Fieschi, Bernard Vitet, les femmes avec qui j'ai vécu, tous les enfants du monde, mes lectures, Cocteau, Ramuz, Schnitzler, Vercors, Michaux...
J'habitue surtout mon cerveau à la nouvelle vie qui me sourit, résurrection vivifiante, mouvement contraire à l'effondrement qui nous pend au nez. Je ne prendrai donc plus l'avion. Le moins possible, me dis-je, pour me rassurer. De même, la viande s'est raréfiée sur ma table. Plenty, More plenty et Flavour, les trois volumes d'Ottolenghi consacrés à la cuisine végétarienne, fourmillent d'idées. Je me suis donné jusqu'à fin septembre pour terminer ma mue. Imaginer une nouvelle musique est / sera si excitant. J'ignore d'où viendra l'inspiration, mais c'est une évidence. J'ai traversé ainsi plusieurs révolutions, des cercles qui passent par le même point en changeant chaque fois de couleur. Serait-ce l'orbite de la musique des sphères ?
Dragon, je renais une fois de plus de mes cendres. Pas l'impression pourtant d'avoir eu un cancer. J'étais trop calme, résigné à traverser tranquillement l'épreuve. À Saint-Louis, pendant les attentes, je méditais. Pas vraiment en salle de réveil où je suis resté six heures. C'est beaucoup. Dans ma perception diffuse et morphinée, le plafond réfléchissait un hôpital de campagne (Mash ?), dizaines de lits à roulettes les uns à côté des autres qu'on évacuait les uns après les autres, jusqu'à me laisser seul. On éteignit les lumières derrière moi au fur et à mesure que je m'enfonçais dans les couloirs et les ascenseurs. Dans l'obscurité de ma chambre je respirai enfin. Derrière le paravent Jérôme m'a parlé musique jusqu'à une heure du matin, réduisant le stress qu'avait subi mon corps pendant près de deux heures, l'égorgement. Le lendemain matin, tournez manège, nous avons fait plus ample connaissance. J'ai eu de la chance d'avoir un si bon compagnon de chambrée. C'est passé vite. Je m'étais inquiété de ne pouvoir prévenir que tout allait bien, mais les filles s'étaient connectées après avoir appelé le service chirurgical. Elles savaient. Une infirmière m'avait prêté un téléphone. Je ne me souvenais que de quatre chiffres sur les dix du numéro d'Elsa. L'infirmière a regardé le dossier.
Deux jours plus tard, c'était bon de rentrer à la maison, de serrer dans mes bras celles que j'aime. Doucement, d'abord. Depuis, je vis normalement, avec encore des petit coups de fatigue.
J'ai pris le train pour Nantes. À la gare je me suis arrêté chez Guerlais. Le Grand Beurre. Tout va bien si le cœur y est et que ma gourmandise est comblée. Mais je rentre déjà. Oh, que la vie est belle ! Qu'on ne s'y trompe pas, j'ai toujours mal à l'homme... Je ne comprendrai jamais. Sa violence, criminelle et suicidaire. Ce ne sera pas faute d'avoir essayé. Absurde. Des animaux dénaturés. Nous sommes. Je pense. Comme une bête.

mercredi 18 août 2021

Minerve


Recevoir un message d'amis qu'on ne connaît pas ou si peu, d'amis qu'on n'a pas vus depuis trop longtemps, mais d'amis qu'on aime tant qu'ils nous aident à vivre, par leurs œuvres ou leur vie, est le plus beau des cadeaux. Décrocher le combiné et entendre la voix de Robert Wyatt qui me parle soudain dans un français quasi parfait, être confronté à l'émotion de Catherine Ribeiro découvrant un article que j'ai écrit sur ses rééditions, lire une lettre de Jean Marais à qui je demandais son aide pour un texte de Cocteau ou de Vercors à qui je quémandais les droits d'une illustration sublime réalisée avant la guerre lorsqu'il s'appelait encore Jean Bruller, recevoir un Gaston époque Idées noires de Franquin dont j'espérais une pochette pour un disque du Drame, être impressionné jusqu'à liquéfaction par les voix de Hanna Schygulla ou Michel Piccoli dans le combiné du téléphone, retrouver la correspondance entretenue avec Colette Magny, Dominique Meens ou simplement mes ex, que j'ai ou non gardé le contact, réentendre sur mon répondeur les messages des êtres chers qui ont disparu, voilà qui me fait vibrer le cœur et justifie l'amour offert en partage sur cette page et ailleurs.
Aujourd'hui c'est le mail de Michael Mantler qui éclaire cette fin de journée où l'été ressemble à octobre.
Mon opération récente m'a fatigué, mais je vais beaucoup beaucoup mieux. Seul un torticolis féroce me fait encore souffrir. Depuis ce matin, sur les conseils d'un ami, excellent ostéopathe, j'enfile de temps en temps une minerve souple pour soulager la douleur que je pense bientôt envolée, renvoyer, comme le reste, au passé, longue litanie des expériences vécues dont on ne se souvient que des bons moments. C'est du moins ainsi que je vis, en scope couleurs surround. Libre à celles et ceux qui préfèrent ne se rappeler que de l'obscurité. Je comprends Aragon lorsqu'il explique qu'il aurait été un salaud s'il avait écrit autre chose que Il n'y a pas d'amour heureux en janvier 1943. Paradoxalement, le monde a beau s'effondrer, toujours, à jamais, « (...) qu'allons-nous faire, de tant de bonheur. Le montrer ou bien le taire...». L'important est que la chirurgienne ait préservé mes cordes vocales ! Lui en savoir gré. Je retirerai les strips de mon cou vendredi et entrerai dans une nouvelle phase de convalescence douce, renaissance programmée à n inconnues... Minerve donc, que je porte ce soir à mon cou, est la déesse de la sagesse, de la stratégie, de l'intelligence, de la pensée élevée, des lettres, des arts, de la musique et de l'industrie. À part l'amour, personnel, universel, franchement que souhaiter de mieux ?

vendredi 13 août 2021

Home sweet home


Fatigué mais en forme
L’intubation laisse des douleurs
et l’élégante cicatrice tire sur mon cou
L’impression d’être Boris Karloff
Fire no good
Le droit de tout faire, tout manger, tout boire
Mais pas forcément envie
J’y vais doucement

Oulala et Django n’ont presque rien croquetté en mon absence
Surtout je suis bien entouré, cajolé
vos messages y participant grandement