Jean-Jacques Birgé

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mercredi 23 janvier 2019

Fruits défendus


Pendant des années je n'ai pratiquement plus mangé de fruits sans en connaître la raison. Peut-être avais-je seulement la flemme de les éplucher ? Cuisinant de plus en plus souvent de légumes, l'idée de corvée d'épluchage est de l'histoire ancienne, mais mes mains en prennent un sacré coup. Je déteste enfiler des gants pour quelque tâche ménagère que ce soit, autant pour charrier du bois pour la cheminée que faire la vaisselle. Emmitouflé, j'ai l'impression que les objets m'échappent. D'où mes crevasses extrêmement douloureuses aux coins des ongles. Coquin, j'ai longtemps invoqué les dangers du couteau pour épargner mes mains de musicien, mais vivant à nouveau seul je ne peux me soustraire à aucune de ces activités, d'autant que j'aime que ma maison soit propre et ordonnée ! Ces coupures me contrarient et m'inquiètent un petit peu à quelques jours du concert de samedi prochain à Mains d'Œuvres*, nom prédestiné en regard de ces confessions...


La plupart du temps j'assimile bizarrement les fruits à des médicaments, par exemple comme si les agrumes rimaient avec vitamine C. Enfant je mangeais surtout des bananes, faciles à éplucher, en chantant "j'aime les bananes parce qu'il n'y a pas d'os dedans !". Mon père savait retirer la peau des poires sans les toucher, avec une fourchette et un couteau. Ces jours-ci je me repais de kakis à la petite cuillère. Mon goût pour l'exotisme culinaire m'oriente vers les fruits rares. Je me souviens des premiers kiwis importés par Paul Corcellet ou des litchis que nous ne connaissions au début qu'en boîte et au sirop. Ces jours-ci, avant le Nouvel An chinois, on trouve plutôt des longanes fraîches. On les reconnaît aux tiges qui sont absentes des surgelées. Face à un arbre fruitier ma gourmandise a pourtant toujours été insatiable, jusqu'à m'en coller des crampes intestinales carabinées. J'ai du me réfréner sur les figues de Marseille qui me rendaient complètement fou. Ce sont les fruits rouges qui me plaisent le plus ; dans l'ordre, framboises, mûres et mûres du framboisier, cerises, groseilles, fraises, sans parler des espèces sauvages que je privilégie par dessus tout. Adorant le sucre, j'ai donc un rapport ambigu aux fruits. Ils représentent la santé, mais comme la mienne a toujours été excellente, j'avais l'impression qu'ils étaient superflus. Peut-être aussi préférais-je d'autres desserts, comme les yaourts (avec du sirop d'érable, du miel ou de la confiture), la mousse au chocolat, les pâtisseries orientales ou la glace (je n'envisage pas l'absence de Berthillon au congélateur, mais les crèmes ont ma faveur au détriment des sorbets, à part celui au cacao bitter, un must absolu). Aujourd'hui je mange des fruits surtout à l'heure du goûter, loin des repas. J'essaie d'avoir une vie plus saine...

* Performance OSO (Ondes sur Ondes) Samedi 26 janvier à 19:30 / 20:50 / 22:05 avec Laurent Stoutzer (guitare)et David Coignard (installation vidéo) à Mains d'œuvres, Saint-Ouen lors du MOFO.

mardi 8 janvier 2019

La musique classique en guise de bouée


Je n'étais pas vraiment timide, sauf sur certains terrains, comme lorsque je faisais semblant de chanter aux Louveteaux. Passé le premier vers, j'articulais sans qu'aucun son ne sorte de ma bouche. On m'avait dit que je chantais faux et je l'avais cru. C'était certainement vrai, mais plus tard Bernard m'apprendra que c'est une question de concentration et que l'on peut régler son compte à cette assertion. Adolescent, je n'arrivais pas à aborder les filles. J'achetais un paquet de Marlboro pour entamer la conversation en leur offrant une cigarette. Comme je ne fumais pas, le paquet me durait trois mois ! Philippe m'expliqua qu'il vaut mieux ouvrir son cœur et que les filles seront flattées, même si elles me rembarrent. Je me suis jeté à l'eau, souvent planté, et puis parfois je ne m'étais pas trompé et j'ai été heureux, au point de les aimer toujours. J'avais écrit 'Cause I've got time only for love que ma fille Elsa chanta lorsqu'elle avait six ans. Elle était accompagnée par Bernard Vitet au bugle, le guitariste Hervé Legeay et l'accordéon samplé de sa mère, Michèle Buirette. Le texte dit "I shall always love the ones I've ever loved before..."



J'ai toujours douté de mon pouvoir de séduction. Devenu père, les compliments sur la beauté de ma fille me laissèrent espérer que j'y étais un petit peu pour quelque chose. J'ai appris à me sourire. J'avais beau avoir eu la chance d'aimer et d'être aimé par de très jolies femmes, j'imaginais que mon esprit contrebalançait la banalité de mon physique. Nous sommes tous pareils, probablement. Peut-être pas "bourré de complexes" comme le chante Boris Vian, mais bien débiles tout de même. Il fallait donc que je sois avec de très jolies femmes pour me rassurer. Les canons de la mode et le regard des autres façonnent nos désirs. J'ai évidemment appris que les yeux de l'amour rendent belle celle que l'on aime. Manquant de confiance en moi sur cet épineux sujet, j'ai pris quelques râteaux, mais j'ai surtout eu beaucoup de chance de rencontrer au cours de ma vie des femmes formidables avec qui j'ai partagé un bon bout de chemin.
Lorsque je me suis trouvé seul et désemparé, la musique m'a aidé à surmonter les passages difficiles. En jouant d'abord, dans les moments les plus critiques. Cet investissement libidinal, comme l'appelait Bernard, nous fait oublier la réalité du monde pour entrer dans celui du rêve, une saine utopie où l'abstraction a raison des trivialités que l'on imagine être la réalité. Ensuite en réécoutant des disques laissés de côté, mais qui me renvoient à une époque où je traversais le même genre de sentiment. C'est une manière d'apprivoiser le vague à l'âme, parce que l'on sait que ce fut déjà ainsi et qu'on en est sorti un jour. Le fruit de l'expérience ou la conscience des cycles.
Je pratique cette technique lorsque la mort vient cogner à ma porte, heureusement de moins en moins souvent, et pour cause. Si cette peur qui m'habitait plus jeune semble vouloir refaire surface, je me replonge illico dans l'ambiance où j'étais pendant le Siège de Sarajevo. Sous pression continuelle, j'y avais réglé son compte à cette angoisse, la mort pouvant frapper à n'importe quel instant. Ce changement de repère temporel me calme instantanément en étouffant la mèche avant qu'elle ne s'enflamme. Ce processus chronoprojectif fonctionne pour d'autres sentiments, certes moins dramatiques, où les questions semblent sans réponse. Ainsi ces jours-ci je replonge dans ma discothèque classique que j'avais délaissée depuis si longtemps. L'écoute des compositeurs romantiques me propulsent dans une préhistoire qui trouva sa résolution en avançant dans le temps. Il faut aussi de la patience, une qualité que je n'ai jamais eue, mais que je travaille quotidiennement. J'ai dégagé l'accès vers ma collection de vinyles, puisqu'il me faut remonter aux années 70 pour retrouver l'état d'âme recherché. J'enchaîne Mahler, Schönberg (La nuit transfigurée et la Suite lyrique), Brahms, Fauré, Schubert, mais d'autres suivront. J'évite le premier mouvement de la première symphonie de Charles Ives qui correspond à ma plus profonde tristesse, un quasi désespoir qui n'est nullement d'actualité, ou les Métamorphoses de Richard Strauss, mais je vais probablement reprendre certaines ouvertures de Wagner, et finir par poser sur la platine des disques tirés au hasard ou choisir les interprètes plutôt que les œuvres avec une préférence pour les versions historiques. Il y a des centaines de vinyles cachés derrière le canapé. En faisant fi des derniers quarante ans, ma sélection saura coller à l'humeur de chaque instant. Je voguerai entre la musique française, la seconde école de Vienne, l'opéra italien, les Américains héroïques, les exotismes nationaux, ou bien je m'arrêterai en route pour assumer le présent que je connais mieux que n'importe quoi, mais que j'ai parfois du mal à mettre en perspective. Comme disait encore mon ami Bernard, c'est fou ce qu'on est fragile ! La musique me rend solide, parce que je ne lutte plus contre le courant et que je me laisse porter par le flot comme les bateaux en papier que nous faisions voguer dans le ruisseau lorsque j'étais enfant.

mardi 20 novembre 2018

Tout doux liste


Ma Todo List est impudique, parce que j'y livre quelques petits secrets innocents qui auraient pu le rester et que vous n'en avez probablement rien à faire. C'est là que vous pouvez zapper si mon intimité n'est pas votre tasse de thé... Té ! Tenir un journal extime en toute sincérité m'impose de m'écarter du style chroniques culturelles qui phagocyte cette colonne trop souvent à mon goût. En plus aujourd'hui elle sent le poisson.
Marche afghane à jeun. Sauna matinal suivi de douche glacée dans le jardin, aujourd'hui sous la neige. Évoquer les dizaines ou centaines de films vus et dont je n'ai pas parlé, ça c'est moins sûr. Pourtant les films Cold War, The Rider, Foxtrot, Une pluie sans fin, Bangkok Nites, Three Identical Strangers, Coco, des plus anciens sortis en DVD ou Blu-Ray comme The Other Side of The Wind, The Intruder, The Seven-Ups, Police fédérale Los Angeles (To Live and Die in L.A.), les coffrets de Mikio Naruse (5 portraits de femmes) et d'Edward Yang (Taipei Story et A Brighter Summer Day) le mériteraient, remplaçant généreusement ma Todo List impudique. Faire griller les sardines dans la cheminée pour déjeuner. Comment cuire des patates sous la cendre sans utiliser d'aluminium ? Trop compliqué, hop, à la cocotte ! Écrire mon article sur le coffret DVD de Charles Matton pour demain. Regarder tous les films en attente. Tous ? J'en ai pour au moins un an et la liste s'allonge de jour en jour, s'amenuisant heureusement nuit après nuit. Dévorer quelques uns des livres qui sont sur ma liseuse, ce qui prend encore plus de temps, sans compter la pile des livres musicaux qui monte, qui monte, qui monte : Coltrane, Brian Wilson, Zappa, van der Weid, Belhomme... Guili guili !?... Ranger les archives familiales dès que j'aurai la place sur les étagères du deuxième étage. Rapatrier les livres encore invendus qui appartenaient à mon père et les y monter. En constituer la liste. Encore une liste ! J'en ai placé quelques uns sur LeBonCoin : de la science-fiction, Le Génie civil, Corneille, Courteline. Continuer. En déposer à la guérite du Parc Lucie Aubrac pour que les amateurs puissent se servir. Il faut que je m'occupe aussi de son Enfer, il y a des trucs rares, des photos licencieuses des années 50... Trier mes propres archives un peu chamboulées après deux déménagements il y a une vingtaine d'années. Vider l'appartement de ma mère en récupérant les quelques meubles dont j'aurai besoin après un autre déménagement qui n'est cette fois pas le mien. Jeter ou donner ce qui n'est pas indispensable dans le grenier. Enregistrer les deux albums prévus avec Sylvain Rifflet et Sylvain Lemêtre, et puis Mathias Lévy et une surprise. Peaufiner le projet colossal du disque qui succédera à celui de mon Centenaire, sortie programmée en 2020 très probablement. J'oublie des tas de trucs en tapant de mes deux index gauches. Last, but not least, tomber amoureux, à condition que ce soit réciproque, et réciproquement. Sinon c'est nul. Assumer cette longue liste tout seul est beaucoup moins sympa qu'à deux, que ce soit pour s'en occuper ou pour en profiter lorsque j'aurai épuisé ma two d'où liste, et la sienne peut-être... Je suis définitivement un homme de partage, que ce soit dans le travail, en amitié, en politique, au quotidien, sur le Net, sur la planète...

dimanche 4 novembre 2018

Encore un de plus, cette nuit !


Contrairement à ce qui est écrit derrière moi je ne fais plus partie ni des Gros ni des Demi-Gros car j'ai réussi à perdre 6 kilos cet été, ce qui est un Détail vu l'âge canonique que j'atteindrai cette nuit ! Cette jouvence est certainement corrélée à la publication récente de mon Centenaire qui devrait m'en octroyer encore le meilleur tiers... Il est donc logique que je rajeunisse par rapport à l'annonce provoquée par la sortie de ce dernier disque qui n'est pas le dernier puisque je suis déjà à pied d'œuvre sur le prochain. Pour mes portraits ou cet autoportrait réalisé aujourd'hui-même, j'aime qu'y figurent mes mains. Elles font à la fois partie du langage et invitent à la danse...

samedi 27 octobre 2018

Cruralgie à La Maison Rouge


Me voilà bien ! Une cruralgie le jour de notre performance à la Maison Rouge avec Vincent Segal, Antonin Tri Hoang et Daniela Franco... Une cruralgie est une sciatique avant. Comme une traction avant ? Pas moyen d'ajourner le concert, La Maison Rouge (rouge comme la zone incriminée sur le croquis) ferme définitivement demain...
Bloqué à l'aine, je ne peux plus avancer la jambe droite. Pas facile de marcher ou de me baisser dans ces conditions, et c'est surtout effroyablement douloureux. Je ne le faisais plus, mais depuis hier soir j'avale analgésiques et antiinflammatoire. J'ai enfilé ma gaine, je me suis couché sur ma planche à clous qu'on appelle champ de fleurs ou ShaktiMat, j'ai massé le genou et le psoas comme une brute, et j'ai dormi comme je pouvais. À l'aube j'ai sué au sauna en espérant que la douleur se dissipe dans la matinée... Si j'arrive à conduire jusqu'à la Bastille et que je m'installe lentement, j'oublierai certainement la douleur pendant les deux représentations de cet après-midi. Le spectacle et la musique sécrètent des endomorphines magiques. Il y a hélas un avant et un après ! Je respire profondément et je m'élance...

mardi 9 octobre 2018

Quand c’est cassé c’est cassé


Il ne reste plus qu'à recevoir la confirmation du notaire pour valider notre divorce. C'est mon deuxième. Je me suis chaque fois marié pour des raisons techniques et qui ne m'incombaient pas directement. L'amour n'a rien à y faire, même si j'étais follement amoureux des deux femmes en question. Le mariage n'est que l'assentiment de la société, administratif et dans le regard des autres, la famille, les amis, les collègues, cela dépend des milieux. Plus le mariage est simple, plus le divorce le sera. S'il a lieu, ce n'est heureusement pas obligatoire, qu'on me comprenne. J'envisage pourtant toujours la rupture au début de chaque association, qu'elle soit amoureuse ou professionnelle. Si cela craque, tout est réglé sans trop de chamailleries. Je crains que les jeunes gens qui dépensent des fortunes pour leur mariage n'aient pas fini de payer leur emprunt avant de se séparer ! Mes deux divorces se sont donc passés à l'amiable, formule simplifiée comme on l'appelle aujourd'hui, 960 euros le menu pour deux personnes, service compris. Ce n'est pas donné, mais ce n'est pas une catastrophe. Si c'en est une, ce n'est pas là qu'elle se situe. J'ai vécu treize ans avec la mère de ma fille, plus de quinze avec Françoise, longtemps parfois avec d'autres, avant et entre temps.
Après quelques semaines plutôt déstabilisantes, j'ai tranquillement accepté mon sort et envisagé une vie nouvelle. Pour me consoler, ma fille m'a dit que j'allais rajeunir et perdre quelques mauvaises habitudes. J'ai en effet changé de régime, perdu les six kilos qui me transformaient en homme enceint, marché tous les matins à jeun, je suis sorti autant que possible. J'ai d'abord regardé les filles comme un ivrogne qui suit des yeux la bouteille qui passe dans un restaurant. J'ai testé sans succès les sites de rencontres pendant un mois avant de m'en désinscrire, mais je pourrais écrire une thèse sur le sujet. J'y reviendrai ici certainement, cela en dit long sur l'évolution de la société.
Il vaut mieux retrouver son calme. Django et Oulala n'ont jamais été aussi câlins. Les amis sont adorables. C'est une question de rythme. Au jeu des chaises musicales chaque chose retrouve sa place. Le romantisme fleur bleue oblige à ne pas s'installer dans un confort célibataire que le conflit bienveillant du couple bouscule heureusement. Celles et ceux qui tiennent à nous émettent des critiques fondamentalement positives. Le collectif est tellement plus marrant que le solo, exercice bien pâlichon en regard des modes associatifs. On privilégiera la dialectique. Le fatalisme, n'empêchant nullement mes facultés de résistance et de révolte permanentes (qui n'ont rien à voir avec ma situation sentimentale à laquelle je ne fais aucune allusion pour une fois dans ce billet), m'a dicté une petite samba le jour où j'ai cassé un objet auquel je tenais. Il n'y a que dans les films de Cocteau que l'on peut remonter le temps...

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Y a pas moyen
D’rembobiner
Pour recoller
Les sentiments

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Y a plus qu'à vivre
Au jour le jour
Car c'est l’amour
Qui nous rend ivre

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Vous entendez les maracas ?

lundi 1 octobre 2018

On fait couler l'eau et il la boit


On connaît la blague de comment faire aboyer son chat. Pas de lait, non, c'est mauvais pour sa santé. On fait couler l'eau et il la boit. C'est la dernière coqueluche de mon manipulateur félin. Il ne veut plus boire qu'au robinet ou ailleurs pourvu qu'elle soit courante. Il ferme les yeux et me donne de grands coups de tête pour exprimer son contentement. L'autre lubie de Django est de ne plus traverser les chatières, mais de réclamer que je lui ouvre la porte, en entrée comme en sortie. Il miaule comme les habitants des immeubles qui dans le passé avaient l'habitude de crier "Cordon !" au concierge. Mais si c'est pour rapporter un pigeon attrapé au vol, le crucifier ou le décapiter sur la moquette blanche, alors là il le fait en douce et je n'ai plus qu'à ramasser les plumes qui ont volé partout. C'est gore ! Quant à Oulala, elle passe son temps à se plaindre sans que je sache pourquoi. Elle a beau articuler, je ne comprends pas de quoi il s'agit, à moins que ce soit simplement pour un petit massage, gratouillis autour des oreilles et tapes sur le derrière. Côté alimentation, ils sont passés aux croquettes sans céréales livrées à domicile par porteur spécial, Ultra Premium Direct ou Husse. Nous voilà débarrassés des transporteurs qui ne tiennent jamais leurs engagements. Je ne sais pas encore quelle marque ils préfèrent, alors j'alterne. En disposant à discrétion, ils dépassent les doses prescrites, mais ne grossissent pas, donc on continue. Probablement pour cause de retour du froid ou suite à mon statut récent de célibataire, ils sont nettement plus câlins et casaniers qu'avant les vacances. Alors que nous partageons le même habitat, les chats semblent vivre dans un autre espace-temps que le nôtre. Depuis cet univers parallèle ils ont astucieusement aménagé quelques couloirs avec le nôtre. J'imagine que c'est ce changement d'angle qui m'attire dans cette promiscuité consentie.

jeudi 27 septembre 2018

Marche afghane


Chaque matin je traverse le parc du Château de l'étang à Bagnolet. C'est un jardin romantique plein de recoins et de chemins tordus cachés par les buissons. À l'heure où je passe il n'y a presque personne. Quel dommage que la municipalité n'ait pas changé la pompe qui irriguait la mare, vestige d'une époque encore récente ! Le ruisseau donnait vie à la prairie que survolent aujourd'hui sept vilaines perruches vert fluo détruisant systématiquement les provisions des autres volatiles qui devront se serrer la ceinture cet hiver. Les serres ne sont plus entretenues non plus. Et l'étang a été comblé il y a belles lurettes après la noyade d'un enfant. Avec les principes de sécurité actuels le "château" n'est pas prêt de retrouver ses plans d'eau. Les employés municipaux font ce qu'ils peuvent pour garder le parc dans le meilleur état, mais on ne peut pas dire qu'ils soient beaucoup aidés. J'ai repéré cinq grilles d'entrée ouvertes, m'offrant de varier les itinéraires à mon gré selon les jours.
J'y pratique la marche afghane, 3 1 3 1, inspirant et soufflant par le nez. Le 1 correspond à l'apnée. Pas encore essayé les variations 4 4 2, 6 6 2, etc., plus propices à la promenade en forêt. J'invente parfois des chansons avec des vers à trois pieds. Les oiseaux s'amusent à brouiller mon rythme martial que d'aucuns jugent plutôt zen. Il est certain qu'au bout d'un moment on fait corps avec la respiration calée sur ses pas et l'on ne pense plus à rien. Moi qui cherche toujours le plus court chemin, je me surprends à rallonger ma balade, forcément profitable à mes ballades. Des lecteurs conseillent L'art de marcher de Rebecca Solnit (Actes Sud) et Marcher, une philosophie de Frédéric Gros (Flammarion, Champs/Essais). Rentré à la maison, je file au sauna où mes pensées reprennent le dessus. Les chansons que j'y invente tiennent mieux la distance. Les disques que j'y écoute exsudent tout leur suc. Je me termine à la douche glacée, d'attaque pour la journée après un petit déjeuner copieux qui ne me fait jamais prendre un gramme...

mercredi 26 septembre 2018

Yucca y a plus qu'à...


On ne fait pas toujours attention à ce qui se passe là-haut. Là-haut, quand on lève le nez, lorsqu'on se rend compte que Paris est peuplé de cariatides aux frontons des immeubles, lorsque l'on reconnaît un animal ou un visage que dessine un nuage, que l'on voit une jeune fille qui tombe... tombe, lorsque l'on sait avant les autres le temps qu'il fera bientôt même si cela ne dure pas... Cela ne peut pas durer. On passe du chaud au froid à une vitesse déconcertante. On risque de se faire écraser ou de marcher dans une crotte de chien. Mais cela change tout. Comme toujours. Le changement d'angle me tient tant à cœur.
Ainsi je n'avais pas remarqué les trois fleurs de yucca qui avaient poussé devant la fenêtre tel un muguet géant. Ces plantes fleurissent plusieurs fois par an, comme la glycine devenue parasol au-dessus de la rue. Je ne m'y attends jamais. Un matin elles sont là. Voilà. Je coupe les pointes acérées du yucca qui est proche de la porte d'entrée, mais je laisse cette herse devant les vitres, devenue infranchissable à d'éventuels cambrioleurs. Les fleurs ont la forme des clochettes qui tintent dans le vent, accrochées partout dans le jardin pour faire obstacle au bruit de la ville. Des parasons en plus des paravols. Les hautes grappes blanches en forme de hochet me font penser aux rituels religieux auxquels je n'ai jamais participé, baptêmes, mariages, etcétéra. Les piquants seraient plutôt de l'ordre du divorce, blessants ou protecteurs selon l'attention qu'on y porte. Le tamarix fait écrin. Avec le palmier et les bambous géants, bambous verts, bambous noirs, les yuccas peignent un paysage exotique persistant quelle que soit la saison. J'en rêve.

mercredi 19 septembre 2018

Les allusions perdues


Depuis 13 ans à écrire quotidiennement dans cette colonne je cherche toujours à insuffler des éléments personnels dans mes articles universels et, réciproquement, à digresser largement dans mes billets les plus intimes. Je glisse ça et là des remarques politiques ou philosophiques et j'essaie d'être le plus sincère possible dans tout ce que j'aborde, en choisissant des sujets qui sont peu, pas ou pas encore, abordés dans la presse. Je me suis également fixé d'évoquer ce que j'aime et d'éviter d'éreinter ce qui me déplaît pour ne blesser personne, en particulier les artistes dont je fais partie, ce qui rend ma position forcément délicate. Il m'est arrivé de déroger à cette règle, mais c'était presque toujours en prenant le pied contraire de ce qui se dit sur un personnage suffisamment célèbre pour qu'il se fiche de ma critique acerbe, ou encore sur un sujet trop consensuel. Je n'écris ici jamais sur commande, préférant laisser l'inspiration me dicter mes mots. Cela doit venir naturellement pour que mes deux index se mettent à danser sur le clavier, et il y a miraculeusement chaque jour un sujet qui vient me titiller pour que jamais je n'ai manqué un rendez-vous avec vous. Les 4000 articles de ce blog sont devenus pour moi une mémoire, une petite encyclopédie de mon passage sur cette planète, à laquelle je me réfère souvent car mon disque dur interne est limité, comme tout le monde, et j'oublie volontairement tout ce que je produis pour être capable d'aborder chaque nouveau projet l'esprit libre.
Or il y a une chose que je n'ai jamais révélée, même si quelques uns s'en seront doutés. Secrètement je glisse de temps en temps une confession sous la forme d'une allusion ou d'une allégorie que seule la personne concernée saura déchiffrer. C'est, somme toute, logique dans ce journal extime d'envoyer des bouteilles à la mer ou un pigeon voyageur capable de traverser le pays jusqu'à la frontière. Ce n'est plus alors qu'une question de météo. Les récents chamboulements de ma vie auront ainsi susciter quelques articles qui furent compris à différents niveaux selon le degré d'intimité que j'entretiens avec mes lecteurs. Certains ou certaines ont cru que j'étais souffrant. La souffrance est un domaine suffisamment large pour être inévitable. Mais je les rassure, je suis très rarement malade, du moins gravement, et aucune dépression ne saurait m'accabler au delà de quelques heures ou quelques jours ! Je m'en suis expliqué récemment. Après analyse de tous les marqueurs (cela se pratique par exemple en Belgique), mon homéopathe m'a certifié que mes gènes ont choisi un véhicule tous terrains, même s'ils m'en font voir de toutes les couleurs. Il est aussi possible que ce blog fasse office de thérapie. Chaque matin, le fait d'avoir publié un article entre minuit et l'aube revient à amorcer la pompe et, après quelques heures de sommeil, je peux me mettre au travail aussitôt levé. Au fil des années, tout au long de ces lignes comme dans mes chansons, il m'est donc arrivé d'exprimer mon courroux, une déception, mes espérances, un sourire, un crush, un mouvement de tendresse, une larme, mon désir, sans oser en dire plus pour ne gêner personne à commencer par moi-même, incapable de contenir mes émotions. J'ai vaincu ainsi ma timidité initiale en montant sur scène ou en chaire, assumant une position extravertie, capable de confessions impudiques ou distribuant généreusement à mon tour ce qui me fut transmis ou que j'ai découvert en marchant.
Les allusions perdues ne le sont pas pour tout le monde, et chacun, chacune, peut se faire son propre cinéma en tentant de deviner ce qui se cache derrière chaque phrase que je rédige, car si, comme l'écrivait Jean Cocteau, "certains s'amusent sans arrière-pensée", mes récits son toujours gigognes, semblables à des poupées russes. Toute mon œuvre est construite sur la multiplicité des interprétations. Elles sont toutes vraies car, comme le proclamait à son tour Jean-Luc Godard, "ce qui est important ce n'est pas le message, mais le regard." Pourtant, en écrivant, je pense parfois à une personne en particulier, un fantôme, un rêve, une tribu, un ami, à l'amour et à la vie qui s'écoule et dont on peut changer le cours souvent par quelques mots, pour commencer...

lundi 17 septembre 2018

Littéral



Il suffit d’un mot pour se souvenir
Souvent d’aucun pour oublier
J’aurais pu cent fois te le dire
Mais aurais-je osé te réveiller ?

Car si la nuit porte conseil
C’est à l’oreille qu’elle me susurre
Les mots que dicte le sommeil
Comme la trace d’une morsure

Mes yeux s’embuent à trop y voir
Sur le damier des rêves lents
La couleur vive dans le noir
Des mots cachés qui font sans blanc

Il suffit d’un mot pour se souvenir
Souvent d’aucun pour oublier
J’aurais pu cette fois te le dire
Je n'ai pas osé te réveiller

jeudi 13 septembre 2018

Un jour sans fin


Désireux d'avoir une vie plus saine, j'ai décidé de marcher tous les matins. Ma fille a insisté : "c'est 20 minutes à jeun ou bien 40 minutes en ayant mangé". J'ai choisi "à jeun" ! L'exemple des anciens m'a convaincu qu'il fallait s'y prendre tôt. Ma mère se faisait déposer devant le restaurant tandis que mon père allait garer sa voiture : aujourd'hui elle n'est plus autonome, condamnée à se déplacer difficilement avec un déambulateur. En tournée Bernard restait toujours à l'hôtel pendant que Francis et moi arpentions les villes de long en large : ses dernières années ont été particulièrement douloureuses. De temps en temps je rencontre des dames alertes qui ont dépassé les 90 ans : elles me répondent qu'elles marchent deux heures chaque jour pour garder la forme. Même tard Tonton Giraï rentrait chez lui à pied en chantonnant, ce qui faisait en plus fonctionner sa mémoire. La tête et les jambes, c'est le secret d'une vieillesse indépendante et vigoureuse, et cela se prépare donc longtemps à l'avance.
Je descends souvent vers le parc du Château de l'Étang où je croise une voisine qui fait son jogging. "Bonjour Madame !". "Bonjour Monsieur !". Je ne cours jamais, je marche vite les bras ballants en respiration ventrale et en serrant les fesses quand j'y pense. Comme j'ai inauguré cette discipline début juillet lorsque je me suis retrouvé seul, il n'y avait pas grand monde sur mon passage. De temps en temps je m'arrête discuter avec les employés municipaux qui s'occupent du jardin, mais le plus souvent je file. À la rentrée de septembre, les rues se sont soudainement peuplées. Le parc ouvre ses portes vers 8h05, bien qu'annoncées à 8h30. En remontant je croise les enfants qui partent à l'école, le cycliste barbu qui fonce comme un fou, l'employé municipal qui ramasse les papiers gras, les gens qui ouvrent leurs volets, mais plus nous avançons dans le mois, plus ces évènements se figent dans une répétition troublante. J'ai la pénible impression de faire du sur-place. Cette promenade matinale finit par ressembler vertigineusement au jour de la marmotte dans le film Un jour sans fin (Groundhog Day) de Harold Ramis avec Bill Murray.
Pour lutter contre cette désagréable impression je change systématiquement d'itinéraire, découvrant ainsi des rues que j'ignorais jusqu'ici. Mais le train-train quotidien me rattrape un jour ou l'autre, car les responsabilités et les obligations nous condamnent trop souvent à vivre en boucle. Je guette alors le moindre évènement qui rompt cette monotonie. Pourtant j'enchaîne systématiquement avec 20 minutes du sauna que j'ai fait chauffer pendant ce temps-là. Heureusement le robot musical de Radio Libertaire propose chaque jour un programme aléatoire différent ou bien j'écoute des disques en leur accordant toute mon attention puisque je ne fais rien d'autre. Quoi qu'il en soit, je ferais n'importe quoi pour ne jamais répéter une même situation. J'ai sans cesse besoin d'être surpris, étonné, découvrir de nouveaux horizons, choisir des angles inédits qui éclairent le monde sous un jour nouveau...

mardi 11 septembre 2018

Le matin ne pas se raser les antennes


Vendredi dernier, jour de la sortie de l'album de mon Centenaire, le journal Libération prit soin de transcrire la légende de l'autoportrait paru en tête des trois colonnes que m'a consacrées Jacques Denis : "Le matin ne pas se raser les antennes" est une des nombreuses maximes de Jean Cocteau, la première du chapitre D'une conduite dans le Journal d'un inconnu. Au début des années 2000 je l'avais fait imprimer sur mes cartes de visite en sous-titre d'une photo de tournage de Faust de F.W. Murnau. Claire et Étienne Mineur en avaient d'ailleurs conçu le graphisme, avec la même élégance qui s'étalent sur les 52 pages de mon nouvel album, illustrées par une photo de ma trombine à chaque étape de ma transformation au fil du siècle...
Le choix de ce selfie est évidemment parfaitement adapté à ce projet d'autofiction. Passé la référence à mon système pileux et à la métaphore cocktail, la glace à trois faces (bonjour, cinéma !) réfléchit le même personnage, au fil du rasoir, sous des angles différents, clé de mon travail. Illustrer l'article par une photo qui n'est pas d'aujourd'hui est également un clin d'œil à ce projet que Libération qualifie de rétro-futuriste. Les années 2000 représentent en effet la sixième décennie que j'ai composée pour cette commémoration anticipée, voire d'anticipation. La fenêtre est ouverte sans que l'on sache si elle se situe devant ou derrière moi, or les deux me conviennent, quitte à produire un courant d'air et faire claquer les portes dont j'adore entendre le bruit. Chaque matin je fais donc attention de ne pas sortir du cadre, que ce soit physiquement dans la salle de bain, ou métaphoriquement dans un difficile exercice d'équilibre où morale et libido me servent de balancier. Le soir je ne m'endors jamais sans avoir appris quelque chose de ma journée, et le lendemain matin je me réveille très tôt, frais et dispos, pour m'atteler à ce que la vie réserve de meilleur et de plus surprenant.
Je me souviens que la chemise que je porte sur cette photo fut cousue par la plasticienne Marie-Christine Gayffier pour l'un de mes anniversaires, bien avant le dernier ou l'ultime, détail qui peut sembler anodin sauf si l'on connaît ma coquetterie à porter des vêtements qui sortent de l'ordinaire, réponse colorée à l'univers urbain sinistre et barbant qui nous entoure.

mercredi 5 septembre 2018

La flamme retrouvée


En vérité j'avais froid. La mise en ligne d'albums inédits sur Bandcamp m'avait vissé sur mon fauteuil face au jardin tout l'après-midi. Le matin j'avais fait des courses chez les Coréens de l'Opéra, moins chers que leurs collègues japonais. Calamars et poulpe crus marinés dans une sauce pimentée à se damner, kimbap, ozousai, ail noir, papatto furi furi, champignons nametake, salades d'algues, moutarde extra-forte à réveiller un mort, sauce de soja au kombu, crème de sésame, etc. Je commence par K-Mart pour les produits frais du traiteur et je termine chez ACE qui ne propose pas le même assortiment de sauces et d'assaisonnement pour le riz.
Après avoir donc mis en ligne les chefs d'œuvre classiques inédits interprétés au piano par la jeune Brigitte Vée, les Chansons imprévisbles en duo avec Birgitte Lyregaard et le trio avec l'accordéoniste Pascal Contet et le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang, j'ai commencé à frissonner (de l'anglicisme free sons). Ce week-end j'avais fait de même pour le premier volume d'Un coup de dés jamais n'abolira le hasard avec le chanteur-cornettiste Médéric Collignon et le guitariste Julien Desprez, le trio original d'Un Drame Musical Instantané de 1984 avec le trompettiste Bernard Vitet et le guitariste Francis Gorgé, ainsi que la pièce de théâtre musical Un théâtre de dernier ordre en quartet avec la chanteuse Françoise Achard sur un texte du cinéaste Josef von Sternberg. C'est du boulot, mais cela me change de la promo de mon Centenaire !
J'avais préparé le feu début juin lorsqu'il faisait froid et la canicule l'avait laissé en plan. Le ramoneur était même passé entre temps. Brûler des cageots en guise de petit bois entartre considérablement les parois de la cheminée d'un résidus gras dangereusement inflammable. C'est un peu comme avec les éclairages du jardin, j'ai tendance à l'allumer surtout lorsque je reçois des visiteurs. J'appelle cela "mettre le jet d'eau" en référence au film Mon oncle de Jacques Tati. C'est idiot si je dois attraper froid, d'autant que je n'ai pas encore repris ma cure quotidienne de CitroPlus, quinze gouttes d'extrait de pépins de pamplemousse qui évitent en amont rhumes et angines. Deux bûches ainsi suffisent pour me réchauffer plusieurs heures jusqu'à mon départ pour le concert solo de Roberto Negro à l'Ermitage.


Alors que l'enregistrement de l'album est très délicat, la scène renvoie une prestation musclée, deux faces d'un même projet qui se complètent admirablement. De plus, la création visuelle d'Alessandro Vuillermin souligne la forme spectaculaire par des projections et une scénographie lumineuse. C'est toujours agréable lorsque des musiciens s'en préoccupent ! Le piano préparé et les effets électroniques y trouvent un écho évident.

mardi 4 septembre 2018

Les feuilles mortes


J'en avais marre des râteaux. Il y avait longtemps. Bing, un vrai slapstick ! J'augmente les risques, mais j'ai troqué le dernier contre un aspirateur-broyeur. À bien réfléchir, c'est mieux pour entretenir mon jardin. Les surfaces sont trop disparates. Parler à mots couverts peut créer des quiproquos. Je rassemble les feuilles mortes en un coup de balai et je mets le turbo pour passer à autre chose. Quel que soit le terrain, avec la sangle sur mon épaule, une chose est certaine, je suis bien vivant. C'est Ça qui "conte"...

mercredi 29 août 2018

Passage




Faut-il scinder le mot "passage" ou bien recoller les morceaux ?
Ce serait par exemple un garçon. Tendre, attentionné, quasiment amoureux. Sa main tendue passerait de son épaule à lui à sa main à elle. Il n'aurait plus besoin de danser seul. Parce qu'Un chant d'amour a ses limites. Peau à peau. Un équivalent moderne au Bal des pompiers ? Elle pourrait décider de briser le sort qu'elle s'était infligée. C'est courant. Électrique. Il faut bien une fin pour que l'histoire puisse commencer. L'éternité serait un mythe. Qui décide de la fréquence du cycle ? Messieurs dames, la révolution est annoncée. Petites trompettes héroïques tenues par quatre chats blancs. L'élu se cache souvent derrière le messager. Les verdicts qui tombaient comme des sentences glissent maintenant comme des mouches. Ils s'effacent devant ces signes incurvés : des ? en veux-tu en voilà. Je ne connais rien de plus beau qu'une question. Les enfants répètent pourquoi. Inlassablement. La maturité nous empêcherait-elle d'avancer ? Il ne suffit pas d'attendrir la chair, il faut s'attaquer au cerveau. Imposition des mains. L'énigme est dans les yeux. Le secret dans les mains. L'épicentre serait le cœur. Penchez-vous, là, plus près ! Écoutez-le battre. Trop lent il s'éteindrait. S'il s'affole on situera l'émotion à son endroit. Il est à l'origine de tous les rythmes. Les mélodies viennent de plus haut. Je les entends d'abord en stéréo, puis elles se mettent à tourner, tourner. Trouver l'harmonie. L'horizon. La tempête. Une petite lumière. Vertige. À en perdre la boule. Pourtant I Know Where I'm Going...

lundi 27 août 2018

Tout homme détient dans ses mains son destin


"Lorsque je réalise que rien ne peut m'affecter sans mon consentement profond, je conquiers mon pouvoir."
Tandis que je fais part à mes amis de ma détermination de vivre sans regret ni reproche, Marie-Laure me rappelle cette citation de sa thérapeute qui remet à leur place les responsabilités de chacun, en particulier face à la souffrance. Étant moi-même particulièrement volontariste, je me demande si c'est indispensable pour réapprendre à vivre. J'aimerais tant convaincre mes camarades qui se croient inconsolables à prendre de la distance avec leur passé. Ils et elles savent pourtant que l'on ne vit qu'une fois. Plus on avance dans l'existence, plus la détermination devient cruciale.
Or comme la plupart des garçons je suis douillet, je déteste avoir mal, que ce soit moral ou physique. Pendant des années je me suis donc penché sur la douleur. J'avais vingt ans lorsque Jean-André Fieschi me fit lire Bras cassé de Henri Michaux un soir où un panaris au pouce me lançait au delà du supportable. Décrivant la douleur le poète l'apprivoise, et je réussis à m'endormir. J'ai donc appris à lui donner des noms, des adjectifs, des verbes, savoir si ça tape ou si ça pince, si c'est sourd ou aigu, etc. Sur les montagnes russes chacun ressent les mêmes sensations, ceux qui foncent dans le mouvement s'amusent, ceux qui lui résistent vomissent en sortant. Un jour qu'un voyou me ficha une violente claque sans raison, mon oreille siffla pendant plus d'une heure, mais j'en restai là. Si j'avais ruminé ma colère, la douleur aurait pu durer bien au delà de ces soixante minutes. Un jour, une semaine, un mois, trois ans, toute une vie peut-être, allez savoir ! Je serais alors resté l'unique facteur de cette souffrance. J'apprends donc à la circonscrire, je l'apprivoise tant qu'elle est fraîche. Cette pratique ne demande qu'une petite concentration en amont pour court-circuiter les rémanences qui nous pourrissent la vie. Un autre jour, un ostéopathe de Metz me donne les bases de l'EMDR que je pratique de temps en temps avec succès en l'adaptant à une sorte d'auto-hypnose pour effacer la mémoire du corps. J'ai eu l'idée d'utiliser le balancier d'un métronome pour n'ennuyer personne. L'EMDR fonctionne très bien pour les chocs traumatiques et les problèmes récurrents.
En 1977, dans le premier disque d'Un Drame Musical Instantané, Trop d'adrénaline nuit, Bernard Vitet et moi clôturons ensemble la première face en prononçant chacun une phrase. Tandis que Bernard cite Mallarmé (Un coup de dés jamais n'abolira le hasard), je scande le texte de Jean Vigo (Tout homme détient dans ses mains son destin). Les deux phrases ne se contredisent pas, elles se complètent. D'autre part, il ne sert à rien de maudire le passé ou de le ressasser. Malgré tous nos efforts nous sommes incapables de revenir en arrière. Le vase brisé ne retrouve pas sa forme comme dans un film de Jean Cocteau où il rembobine le temps avec une grâce de danseur. Face à l'absurde je ne peux qu'accepter les faits, sans jouer le rôle de la victime. Par contre il m'incombe de décider de leur impact sur moi, sur mon corps, sur mon moral. "Lorsque je réalise que rien ne peut m'affecter sans mon consentement profond, je conquiers mon pouvoir."

mardi 21 août 2018

Couper-coller


La première fois, nous nous étions mariés parce que je n'avais pas la garde partagée, et donc aucune autorité en cas de décès ou même d'absence de la mère de ma fille. Je n'aurais, par exemple, pas pu la faire opérer si cela avait été nécessaire. Ou bien une personne de la famille de sa maman aurait pu en exiger la garde, prétextant que j'aurais été un mauvais père. Cette probabilité était peu envisageable, mais allez savoir comment chacun/e réagit à la catastrophe. La naissance et la mort suscitent des réactions imprévisibles, parfois inexplicables. Il aurait fallu sinon passer devant un juge. Nous avions choisi la simplicité, la mairie du XIème. La loi a changé depuis. Nous nous sommes mariés sans alliances, avec deux amis comme témoins. Comme il fallait aller chercher notre fille à la crèche, nous n'avons même pas eu le temps de leur offrir un coup au café du coin. Ce verre, nous l'avons pris à deux, juste après avoir divorcé, au café situé en face du Palais de Justice, une dizaine d'années plus tard. Divorce à l'amiable avec la même avocate. Nous sommes restés amis. Je plains les couples qui ne se parlent plus, incapables de se souvenir des moments heureux passés ensemble. On ne peut pas réécrire le passé, même si personne ne vit le même. Nous sommes tous et toutes responsables de nos choix.
Le mariage est un carcan social. L'amour n'y a pas sa place. On va y chercher l'assentiment de la société, le regard des autres, une officialisation en paraître. La famille est un solide moyen de pression pour calmer les révoltes. Techniquement cette institution peut offrir autant d'avantages que de désagréments. Chacun/e fait comme il l'entend, selon ses besoins et ses fantasmes. Mais plus le mariage est simple, plus le divorce, s'il a lieu, sera simple.
La seconde fois ne fut guère plus festive. Aller-retour à la Mairie quinze minutes départ arrêté avec deux voisins comme témoins. Personne d'autre présent que les responsables municipaux. Je voulais juste lui faire plaisir en répondant à sa demande, histoire de famille. Il est parfois difficile de se défaire des liens qui nous rattachent par le sang ! Cette pathologie n'épargne personne. Se protéger l'un l'autre fait partie des alibis techniques que la loi perverse nous suggère. La première comme la seconde fois je m'en fichais, ne pensant qu'à l'amour, seule union réelle à mes yeux. Treize ans et seize ans fantastiques avant qu'un jour tout s'écroule pour des raisons souvent qu'aucun des protagonistes n'est capable d'identifier sérieusement dans l'instant. Plus tard, parfois, je ne sais pas. Mais de l'amour il y en eut, beaucoup. Et il y en aura.
Aujourd'hui un divorce simplifié à l'amiable prend un mois, disons deux le temps de rassembler le dossier, de prendre rendez-vous chez l'avocat dont les honoraires ont considérablement baissé dans ce cas de figure. Séparation. C'est tout. Sans heurt, courtoisement, presque tendrement. Je ne sais pas grand chose. L'avenir, seul "conte". Pour voir.

vendredi 10 août 2018

Nuage


À la rentrée de septembre je ne pense pas continuer à publier un article quotidien comme je le fais depuis 13 ans. Des évènements récents dans ma vie me poussent à interroger chacun de mes gestes, à en peser leur opportunité. C'est dire si les hoquets sont nombreux. En août 2005 lorsque j'ai entamé ce périple incroyable, je ne savais pas qu'il prendrait une telle dimension, accumulant près de 4000 articles. Je continuerai à bloguer pour défendre celles et ceux que "les professionnels de la profession" négligent, pour apporter un contrechamp à ce que les médias présentent comme évidences, pour raconter ce que je ne saurais taire et partager mes passions, mais je lèverai probablement le pied en publiant un peu moins souvent, du moins pendant un moment, le temps de retomber sur les deux miens. J'ignore encore si j'opterai pour une régularité repérable ou si je miterai les semaines, histoire de ne publier que l'indispensable. J'ai toujours pensé qu'un artiste se reconnaissait à son inaptitude à choisir. Il faut que ça sorte, voilà tout. Pas moyen de faire autrement. Dans Crimes parfaits, pièce clef de 1981 d'Un Drame Musical Instantané, on entend Luc Ferrari dire, amusé, "Malheureusement c'est comme ça qu'on le joue !"...
Lorsque ma courbe a croisé l'axe des abscisses j'ai bêtement cru qu'elle était ascendante. Faut-il que je sois naïf pour avoir négligé les forces à l'œuvre, mélange de dérive freudienne et d'intrigues shakespeariennes qui me sont heureusement dans ce cas étrangères ! J'ai au moins la chance qu'elles ont épargné le fragile édifice que j'eus la patience d'ériger depuis mes vingt ans, conscient que la route serait longue et encombrée d'obstacles. Pour cette raison j'ai toujours favorisé le vecteur à la cible. Perché sur mon épaule, le petit criquet paternel qui se réfléchit dans la glace ne cesse de m'aider à garder le cap malgré les tempêtes qu'il m'arrive de déclencher moi-même !
Cette année fut donc lourde et chargée, si je prends en compte le calendrier scolaire. À l'école de la vie, la rentrée de septembre a toujours marqué pour moi le nouvel an. Comme annoncé en juin avant que le ciel ne se couvre, je remets tous les compteurs à zéro. Une nouvelle vie s'ouvre à moi dont je ne connais absolument rien. Les premiers pas sont forcément hésitants. Je relève la tête pour étudier les nuages. Le nez en l'air, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que je sois maladroit. Mais comme dans le sublime film de Michael Powell, Je sais où je vais...

→ John Constable, Cloud Study, 1822

mercredi 8 août 2018

Effondrement


En reprenant son lit naturel, la rivière a provoqué un glissement de terrain, emportant tout sur son passage. Le torrent de boue a vrillé le passé tant qu’il ne reste qu’un château de cartes écroulé sur lui-même. Là c’est plat, avec des grumeaux qui suggèrent une souffrance. Ailleurs la crevasse a empêché les sauveteurs d’installer un pont, même provisoire. Je ne reconnais plus le paysage. Pendant quinze ans le beau temps s’est moqué de la météo, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il grêle ou qu’il neige, que la canicule nous assaille ou que la chaudière tombe en panne. À l’annonce du tournant le ciel s’est voilé, la face a masqué, la pile a perdu son jus. J'étais heureux. Je sentais évidemment les problèmes que l'on assimilera plus tard aux signes avant-coureurs. On dit toujours cela après l'orage. Au bout de quelques mois de ce régime qui n'avait rien de mûr, la terre s'est soulevée. Nous avons été recouverts de merde à n'en plus respirer. Pendant trente jours j'ai suffoqué sans savoir que faire, attendant un signe qui n'est jamais venu. [En français, Ace in the Hole de Billy Wilder est traduit Le gouffre aux chimères. J'aurais préféré The Fountainhead de King Vidor, traduit Le rebelle. La passion à l'état pur.] Il y a un décalage entre la réalité et la fiction, entre la situation et les suppositions. Les analogies sont poétiques. Comme des plans sur la comète. Depuis que j'en ai fait mon deuil, l'horizon se dégage doucement. Pourtant si sombre qu'on y voit goutte. Goutte à goutte qui nourrit l'espoir du réveil. Dans l'immédiat on quadrille la feuille de route avec d'humbles petites lignes, fines, bien rangées, qui plongent tout de même dans l'encre de la nuit. Et l'on rêve d'un ailleurs... D'un jour... D'une autre fois...