Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 1 mai 2019

Combat de fleurs un 1er mai


Voilà bien deux mois que j'ai planté le muguet de Maman dans un pot du jardin. Depuis, mes visiteurs sont chaque fois surpris qu'il ait déjà fleuri. Comme j'esquisse le sourire d'un garnement content de sa farce, ils comprennent la supercherie. Si j'avais trouvé un nain sur la terrasse de son appartement avant de le vendre, je l'aurais planté de l'autre côté, là où se reposent les faux canards de Jean-Claude, mais il n'y avait pas plus de nain que de beurre en branches. Les sampuru sont pour moi comme la nourriture des pensionnaires du Musée Grévin. Ils font partie d'un monde d'illusions aussi réelles que ce qu'il est entendu de considérer comme tel...


Regardez les grappes de fleurs du palmier que Lara m'avait offert il y a dix-huit ans. Elles ressemblent à des branchies d'aliens. Sont-elles plus réelles que la proliférante glycine que Françoise avait plantée il y a une dizaine d'années ou bien le tamaris qui date d'avant mon emménagement et qu'on avait cru mort ? La pousse des arbres relativise notre temps. Le gingko biloba offert par Sonia pour mes soixante ans prend tout le sien, il sera peut-être encore là quand il n'y aura plus personne. Celui d'Olivier a disparu avec les travaux des nouveaux propriétaires de sa maison. On voit de plus en plus de gingkos, alors que pendant longtemps je ne connaissais que ceux du Père Lachaise, près de Gambetta, sous les fenêtres de Marianne...


Je repense toujours au titre du roman de Christiane Rochefort, Encore heureux qu'on va vers l'été, parce que l'ambiance est plutôt morose, pour ne pas dire saumâtre. Je pourrais incriminer Macron et la bande de bandits qu'il entretient et qui le remercieront plus tard pour services rendus, mais cela ne va guère mieux de l'autre côté de la frontière, quel que soit l'horizon vers lequel on se tourne. Ils ont les mêmes maîtres. J'achèterai bien quelques brins aux gilets jaunes si j'en croise aujourd'hui, mais de savoir que cette crapule de Pétain a lancé cette mode en 1941 pour remplacer l'églantine rouge qui s'offrait jusque là pour la Fête Internationale des Travailleurs me gâche un peu le plaisir. Alors je combats la glycine qui a décidé d'étouffer mon églantier. Le complot prend racine ! Dix ans en arrière, il y avait encore du vrai muguet dans le jardin. Il n'a pas tenu. J'imagine que c'est ce qui finira par arriver, du moins quand reviendra le temps des cerises. Mais d'ici là ce sera Struggle for Life. Qui s'y frotte s'y pique, suggère le yucca. Les plantes ne sont pas plus gentilles entre elles que les humains. Elles font seulement moins de ravage parmi les autres espèces...

mardi 30 avril 2019

Blues de l'anacrouse


Un deux trois nous irons au bois, quatre cinq six cueillir des cerises, sept huit neuf dans mon panier neuf, dix onze douze elles seront toutes rouges. C'est long. Plus long que je ne pensais. Impatient, j'arrive parfois à précipiter les choses. Pas les personnes. Il faut du temps pour que ça "matche". Je grimpe quatre à quatre. Ce n'est pourtant pas une compétition. Je déteste les compétitions. Je n'ai jamais gagné que lorsque je ne savais pas que j'étais en lice ou, du moins, parce que je m'en fichais. Trop émotif. Et puis rien ne peut arriver pendant que je tape ces lignes. Seul assis. Par terre. La rue est terriblement silencieuse. Il y a un robinet qui goutte dans la salle de bain. Clic cloc. J'ai le nez bouché. Pas les oreilles. À l'affût. Un deux trois, il faut que j'y crois. Grandir est un travail de longue haleine. Quatre cinq six, le temps des cerises et son merle moqueur. Les saisons passent si vite. Sept huit neuf, je suis un homme neuf. Suppositions, résolutions, certitudes se sont évanouies. Ce foutu cycle nous fait revivre et nous assaille. Sire, c'est une révolution. Dix onze douze, contourner la "loose". J'ai des doutes sur l'époque, pas sur les évènements. Question de rythme. Je manque d'indépendance des membres. Un deux trois, ce n'est pas pour moi. Juste un autre moi. Quatre cinq six, que de queues de cerise. Sept huit neuf, comme si j'étais veuf, mais de l'autre moi. Dix onze douze, c'est le blues de l'anacrouse. Le soleil se lève. Je ne vois rien encore. Mais j'entends les mésanges...

vendredi 29 mars 2019

Il n'y a plus d'abonnée au numéro que vous avez demandé


Agnès, j'apprends ton départ par cette application nécrologique qu'est FaceBook. Décidément c'est l'hécatombe des mamans cette année. Tu n'appelleras plus. Tu ne t'endormiras plus en prévenant que c'est bon signe si ma musique te berce. C'est une idée très pénible de penser à tous ces balais qui ne serviront plus à personne probablement. Mais beaucoup de monde vont penser à toi aujourd'hui. Il en aura fallu du temps pour une aventurière comme toi. Tu y es allée souvent à la machette. Cette fois la communication est définitivement coupée. Ça fait mal.

mardi 5 mars 2019

« Je reste avec vous »


Maman préférait être incinérée. La cérémonie fut courte, mais intense. Ma fille a raconté quelques souvenirs qu'elle avait de sa grand-mère et que j'ignorais pour la plupart. C'est drôle comme chacun, chacune est marqué/e à jamais par des petits rien qui deviennent déterminants dans la construction de notre personnalité. Elsa a surtout tiré des larmes de tout le monde en chantant a capella la Chanson des escargots qui vont à l'enterrement. J'ai récupéré chez ma mère les recueils de Prévert qu'elle adorait. Cet après-midi à Saintes on aurait dit que la chanson avait été écrite pour elle et pour ce jour. À l’enterrement d’une feuille morte deux escargots s’en vont. Ils ont la coquille noire, du crêpe autour des cornes. Ils s’en vont dans le soir, un très beau soir d’automne. Hélas quand ils arrivent c’est déjà le printemps. Les feuilles qui étaient mortes sont toutes ressuscitées et les deux escargots sont très désappointés... Mais voilà le soleil, le soleil qui leur dit : Prenez prenez la peine, la peine de vous asseoir, prenez un verre de bière si le cœur vous en dit, prenez si ça vous plaît l’autocar pour Paris, il partira ce soir, vous verrez du pays, mais ne prenez pas le deuil, c’est moi qui vous le dis, ça noircit le blanc de l’œil et puis ça enlaidit, les histoires de cercueils c’est triste et pas joli, reprenez vous couleurs, les couleurs de la vie... Alors toutes les bêtes, les arbres et les plantes se mettent à chanter, à chanter à tue-tête, la vraie chanson vivante, la chanson de l’été. Et tout le monde de boire, tout le monde de trinquer. C’est un très joli soir, un joli soir d’été. Et les deux escargots s’en retournent chez eux. Ils s’en vont très émus, ils s’en vont très heureux. Comme ils ont beaucoup bu ils titubent un p'tit peu, mais là-haut dans le ciel la lune veille sur eux. À sa suite ma sœur a lu un extrait de sa rédaction de 6ème, un portrait de sa maman bouleversant de tendresse et d'une rare justesse. Nous avons ri. J'ai fermé le ban en associant mon père à nos au revoir parce que leurs trois petites filles étaient toutes petites lorsqu'il est décédé il y a 31 ans et que jusqu'à sa mort j'avais toujours imaginé mes parents comme une entité unique. Le soir nous avons trinqué comme il se doit à la mémoire de Geneviève et dégusté des huîtres qu'elle aimait tant.


Rentré à Paris je me suis aperçu que j'avais hérité du seul élément explicitement vivant de Maman, son caoutchouc que j'ai installé dans la salle de bain. Il me susurre ainsi quelques pensées animistes. La vitre m'encadre photographiant, comme une réflexion obligeante des visages de mes deux parents. Du haut de sa cinquantaine la plante a même connu mon père. On l'a taillée plus d'une fois, elle a failli crever certains étés et elle est repartie chaque fois de plus belle. Cela me rappelle la phrase que Jean Cocteau fit graver sur sa tombe dans la minuscule Chapelle des Simples à Milly-La-Forêt : "Je reste avec vous".

mardi 19 février 2019

Maman


Maman est morte ce matin. Je m'y attendais. Mal dormi cette nuit avec l'appréhension que ma sœur m'appelle pour m'annoncer la triste nouvelle. D'un autre côté, elle est partie juste avant que cela ne devienne trop insupportable pour elle. Elle avait du mal à parler depuis quinze jours et des difficultés respiratoires depuis une semaine. Ces derniers temps ma sœur Agnès, qui lui a rendu visite tous les matins depuis deux ans, me téléphonait en sortant de la maison de retraite de Royan tant c'était éprouvant de la voir s'affaiblir jour après jour. Vendredi, au téléphone, je lui ai répété que je l'embrassais et elle a eu la force de répondre "moi aussi". Elle s'est plainte de ne pas se sentir bien, mais était incapable d'en dire plus. Elle allait avoir 90 ans.
Celui qui est en deuil est le petit garçon à sa maman, pas l'adulte qui a affirmé sa différence. Jusqu'à mon Bac, elle a suivi mes études, m'apprenant entre autres à écrire. Au début elle faisait mes dissertations à ma place, puis j'ai pris le relais et le prof de français a souligné "Birgé, votre style habituel !". J'en étais fier. Elle aussi. Pour attirer sa tendresse, car elle n'était pas très câline contrairement à mon père, je me suis cru obligé d'avoir de bons résultats en classe. Cela marchait. J'ai continué. C'était pareil avec ma grand-mère. Mes bonnes notes semblaient leur faire tellement plaisir. On se bagarrait politiquement, mais en mon absence elle me défendait comme la prunelle de ses yeux, elle qui avait été si myope avant ses opérations de la cataracte. Quand j'étais enfant, elle corrigeait mes devoirs la clope au bec, la fumée des Disques Bleus Filtre me remontant dans le nez. Pour cette raison je n'ai jamais fumé de tabac, d'autant que j'en avais le droit. Plus tard elle est passée à la pipe, puis aux cigarillos. On imagine mal comment tout chez elle était imprégné de cette odeur suffocante. J'ai du épousseter plusieurs millimètres de poussière brune sur les sept mille bouquins que contenait la bibliothèque. Lorsqu'elle avait rencontré mon père, elle était vendeuse en librairie, et lui agent littéraire. Elle lisait sans casser les tranches des livres, en les ouvrant à peine. Elle avait été une femme moderne, élevant ses enfants et travaillant indépendamment, puis avec mon père. Elle avait milité syndicalement. Elle faisait délicieusement la cuisine, du moins jusqu'au décès de mon père il y a 31 ans, lui se contentant de faire les sauces. Ils se réclamaient d'être des intellectuels de gauche. Elle avait du mal à accepter que le PS ait viré à droite. Sa paresse à marcher lui a coûté cher en fin de vie. Elle avait perdu son autonomie. Elle n'avait pour ainsi dire jamais été malade, du moins rien de grave, parce qu'en bonne mère "juive" elle se plaignait tout le temps. J'ai mis des guillemets parce que nous sommes athées depuis des générations, d'un côté comme de l'autre, et l'assimilation actuelle de l'antisionisme à l'antisémitisme me fiche en colère. Comme peut-on être aussi stupide et de mauvaise foi ? Toute cette campagne honteuse ne fera que provoquer un peu plus d'antisémitisme dans les quartiers où la politique israélienne, colonialiste et meurtrière envers la population palestinienne sème la confusion. Vous pouvez penser que cette remarque est déplacée quelques heures après la mort de ma maman, mais les engueulades faisaient partie de la vie familiale, et, surtout, c'est toute ma culture qui est en jeu et qui s'exprime là. Un engagement politique infaillible du côté des opprimés et un humour incroyable qui ne nous quitte jamais. Ma blague juive préférée, c'est elle qui m'appelle pour me demander comment je vais. Elle faisait cela chaque matin jusqu'à la semaine dernière. Comme je lui réponds que ça va, elle me rétorque : "ah tu n'es pas tout seul, je te rappelle !". Les goys ne comprennent pas toujours. Maman a vécu pour la politique et pour la bouffe. Elle voulait être incinérée, avec le minimum de cérémonie, et sa seule volonté était que nous fassions un gueuleton à sa mort pour que plus tard nous disions "dis donc, ce qu'on a bien mangé à la mort de Geneviève !".

lundi 4 février 2019

Par tous les temps


L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, prétend l'adage. Je me demande si c'est la raison pour laquelle je me lève aux aurores ou si je suis tellement heureux de me réveiller pour aller travailler ? Je n'ai besoin que de 4 ou 5 heures pour être d'aplomb, mais il m'arrive tout de même de piquer du nez dans l'après-midi ou pendant un spectacle. Je ne fais jamais la sieste. À l'aube, deux minutes après que je sois sur pied je suis d'attaque.
Mon absence absolue de procrastination soulève la question de l'anticipation. Cet enchevêtrement d'interrogations dont l'énigme m'échappe pourrait bien être connectée à l'appréhension de la fin. J'ai toujours préféré les morceaux qui se terminent en l'air aux codas appuyées, ou alors les codas qui n'en finissent pas et rebondissent sans cesse ! J'anticipe donc tous les emmerdements possibles et forcément en évite par là-même un paquet. Ainsi toute nouvelle association impose d'en prévoir la rupture. Lorsqu'elle arrive, si elle arrive, les modalités sont grandement simplifiées. Dans l'intervalle on oublie tout cela, mais les conditions de survie sont en place. Cette précaution génère une inquiétude à laquelle les insouciants échappent.
Cette pensée m'est venue en terminant ma bouteille de konbu tsuyu shiro dashi, sachant que j'en avais une autre en réserve à la cave. Je stocke pratiquement tout ce que j'utilise régulièrement en cuisine pour ne pas être pris au dépourvu. Les plaques chauffantes fonctionnent au gaz butane, donc une seconde bouteille est prête sous l'évier, car ce genre de panne intervient systématiquement au moment du coup de feu. C'est valable pour le toner de l'imprimante, l'essence dans le réservoir de la Kangoo, les croquettes pour les chats, le fuel dans la chaudière, la recharge du portable, le règlement des factures, des sous dans le porte-monnaie, etc.
On pourrait croire que je vis dans un autre temps que le mien, or ce serait une grave erreur d'interprétation. Par une sorte d'entraînement cousin de la schizophrénie (cette comparaison me valut une brouille mémorable avec François Bon à qui j'en faisais le compliment, mais qui le comprit de travers), je mène de front présent, passé et futur. Si on ajoute le futur antérieur et le conditionnel, on peut imaginer la gymnastique quantique que ce sport impose. La mémoire m'évite de répéter les erreurs du passé, ou du moins le devrait ; la perspective d'avenir encourage ma marche vectorielle ; vivre l'instant présent consiste à la seule jouissance réelle, ni fantasmée, ni ressassée. Or cet instant est d'une brièveté qui tient de l'éphémère à son comble, aussitôt évanoui qu'il s'est présenté. L'enjeu consiste à multiplier ces instants en une succession constituant un chaîne dont les extrêmes tendent vers plus ou moins l'infini (±∞), battements si rapides qu'ils entrent en résonance et dessinent un segment, droit ou courbe selon les circonstances. Si le passé risque la paralysie par nostalgie ou révisionnisme, l'anticipation ouvre les portes du rêve, quitte à faire en sorte qu'il devienne réalité.
C'est là que cela se corse, car nous vivons dans un ensemble complexe où les identités sont extrêmement nombreuses, et les occurrences impossibles à dénombrer quel que soit le nombre de zéros. Pour faire simple on n'est pas tout seul. Les désirs risquent de s'échouer contre des murs que l'on réussit parfois à franchir, non sans mal, mais cet incessant combat contre l'adversité nous force à grandir. Avec le temps, ou plus exactement par tous les temps (que Lacan écrirait l'étant ou l'étang), on apprend à le prendre, quitte à s'embourber ou remettre régulièrement son titre en jeu. Et lorsqu'enfin il y a concordance, alors cela se fête. Autant pour moi ! Même si tout a une fin, et qu'il faut bien commencer par un bout.

Illustration de Malcolm Godwin in L'univers dans une coquille de noix de Stephen Hawking, soit la forme et la direction du temps selon la théorie de la relativité

mercredi 23 janvier 2019

Fruits défendus


Pendant des années je n'ai pratiquement plus mangé de fruits sans en connaître la raison. Peut-être avais-je seulement la flemme de les éplucher ? Cuisinant de plus en plus souvent de légumes, l'idée de corvée d'épluchage est de l'histoire ancienne, mais mes mains en prennent un sacré coup. Je déteste enfiler des gants pour quelque tâche ménagère que ce soit, autant pour charrier du bois pour la cheminée que faire la vaisselle. Emmitouflé, j'ai l'impression que les objets m'échappent. D'où mes crevasses extrêmement douloureuses aux coins des ongles. Coquin, j'ai longtemps invoqué les dangers du couteau pour épargner mes mains de musicien, mais vivant à nouveau seul je ne peux me soustraire à aucune de ces activités, d'autant que j'aime que ma maison soit propre et ordonnée ! Ces coupures me contrarient et m'inquiètent un petit peu à quelques jours du concert de samedi prochain à Mains d'Œuvres*, nom prédestiné en regard de ces confessions...


La plupart du temps j'assimile bizarrement les fruits à des médicaments, par exemple comme si les agrumes rimaient avec vitamine C. Enfant je mangeais surtout des bananes, faciles à éplucher, en chantant "j'aime les bananes parce qu'il n'y a pas d'os dedans !". Mon père savait retirer la peau des poires sans les toucher, avec une fourchette et un couteau. Ces jours-ci je me repais de kakis à la petite cuillère. Mon goût pour l'exotisme culinaire m'oriente vers les fruits rares. Je me souviens des premiers kiwis importés par Paul Corcellet ou des litchis que nous ne connaissions au début qu'en boîte et au sirop. Ces jours-ci, avant le Nouvel An chinois, on trouve plutôt des longanes fraîches. On les reconnaît aux tiges qui sont absentes des surgelées. Face à un arbre fruitier ma gourmandise a pourtant toujours été insatiable, jusqu'à m'en coller des crampes intestinales carabinées. J'ai du me réfréner sur les figues de Marseille qui me rendaient complètement fou. Ce sont les fruits rouges qui me plaisent le plus ; dans l'ordre, framboises, mûres et mûres du framboisier, cerises, groseilles, fraises, sans parler des espèces sauvages que je privilégie par dessus tout. Adorant le sucre, j'ai donc un rapport ambigu aux fruits. Ils représentent la santé, mais comme la mienne a toujours été excellente, j'avais l'impression qu'ils étaient superflus. Peut-être aussi préférais-je d'autres desserts, comme les yaourts (avec du sirop d'érable, du miel ou de la confiture), la mousse au chocolat, les pâtisseries orientales ou la glace (je n'envisage pas l'absence de Berthillon au congélateur, mais les crèmes ont ma faveur au détriment des sorbets, à part celui au cacao bitter, un must absolu). Aujourd'hui je mange des fruits surtout à l'heure du goûter, loin des repas. J'essaie d'avoir une vie plus saine...

* Performance OSO (Ondes sur Ombres) Samedi 26 janvier à 19:30 / 20:50 / 22:05 avec Laurent Stoutzer (guitare)et David Coignard (installation vidéo) à Mains d'œuvres, Saint-Ouen lors du MOFO.

mardi 8 janvier 2019

La musique classique en guise de bouée


Je n'étais pas vraiment timide, sauf sur certains terrains, comme lorsque je faisais semblant de chanter aux Louveteaux. Passé le premier vers, j'articulais sans qu'aucun son ne sorte de ma bouche. On m'avait dit que je chantais faux et je l'avais cru. C'était certainement vrai, mais plus tard Bernard m'apprendra que c'est une question de concentration et que l'on peut régler son compte à cette assertion. Adolescent, je n'arrivais pas à aborder les filles. J'achetais un paquet de Marlboro pour entamer la conversation en leur offrant une cigarette. Comme je ne fumais pas, le paquet me durait trois mois ! Philippe m'expliqua qu'il vaut mieux ouvrir son cœur et que les filles seront flattées, même si elles me rembarrent. Je me suis jeté à l'eau, souvent planté, et puis parfois je ne m'étais pas trompé et j'ai été heureux, au point de les aimer toujours. J'avais écrit 'Cause I've got time only for love que ma fille Elsa chanta lorsqu'elle avait six ans. Elle était accompagnée par Bernard Vitet au bugle, le guitariste Hervé Legeay et l'accordéon samplé de sa mère, Michèle Buirette. Le texte dit "I shall always love the ones I've ever loved before..."



J'ai toujours douté de mon pouvoir de séduction. Devenu père, les compliments sur la beauté de ma fille me laissèrent espérer que j'y étais un petit peu pour quelque chose. J'ai appris à me sourire. J'avais beau avoir eu la chance d'aimer et d'être aimé par de très jolies femmes, j'imaginais que mon esprit contrebalançait la banalité de mon physique. Nous sommes tous pareils, probablement. Peut-être pas "bourré de complexes" comme le chante Boris Vian, mais bien débiles tout de même. Il fallait donc que je sois avec de très jolies femmes pour me rassurer. Les canons de la mode et le regard des autres façonnent nos désirs. J'ai évidemment appris que les yeux de l'amour rendent belle celle que l'on aime. Manquant de confiance en moi sur cet épineux sujet, j'ai pris quelques râteaux, mais j'ai surtout eu beaucoup de chance de rencontrer au cours de ma vie des femmes formidables avec qui j'ai partagé un bon bout de chemin.
Lorsque je me suis trouvé seul et désemparé, la musique m'a aidé à surmonter les passages difficiles. En jouant d'abord, dans les moments les plus critiques. Cet investissement libidinal, comme l'appelait Bernard, nous fait oublier la réalité du monde pour entrer dans celui du rêve, une saine utopie où l'abstraction a raison des trivialités que l'on imagine être la réalité. Ensuite en réécoutant des disques laissés de côté, mais qui me renvoient à une époque où je traversais le même genre de sentiment. C'est une manière d'apprivoiser le vague à l'âme, parce que l'on sait que ce fut déjà ainsi et qu'on en est sorti un jour. Le fruit de l'expérience ou la conscience des cycles.
Je pratique cette technique lorsque la mort vient cogner à ma porte, heureusement de moins en moins souvent, et pour cause. Si cette peur qui m'habitait plus jeune semble vouloir refaire surface, je me replonge illico dans l'ambiance où j'étais pendant le Siège de Sarajevo. Sous pression continuelle, j'y avais réglé son compte à cette angoisse, la mort pouvant frapper à n'importe quel instant. Ce changement de repère temporel me calme instantanément en étouffant la mèche avant qu'elle ne s'enflamme. Ce processus chronoprojectif fonctionne pour d'autres sentiments, certes moins dramatiques, où les questions semblent sans réponse. Ainsi ces jours-ci je replonge dans ma discothèque classique que j'avais délaissée depuis si longtemps. L'écoute des compositeurs romantiques me propulsent dans une préhistoire qui trouva sa résolution en avançant dans le temps. Il faut aussi de la patience, une qualité que je n'ai jamais eue, mais que je travaille quotidiennement. J'ai dégagé l'accès vers ma collection de vinyles, puisqu'il me faut remonter aux années 70 pour retrouver l'état d'âme recherché. J'enchaîne Mahler, Schönberg (La nuit transfigurée et la Suite lyrique), Brahms, Fauré, Schubert, mais d'autres suivront. J'évite le premier mouvement de la première symphonie de Charles Ives qui correspond à ma plus profonde tristesse, un quasi désespoir qui n'est nullement d'actualité, ou les Métamorphoses de Richard Strauss, mais je vais probablement reprendre certaines ouvertures de Wagner, et finir par poser sur la platine des disques tirés au hasard ou choisir les interprètes plutôt que les œuvres avec une préférence pour les versions historiques. Il y a des centaines de vinyles cachés derrière le canapé. En faisant fi des derniers quarante ans, ma sélection saura coller à l'humeur de chaque instant. Je voguerai entre la musique française, la seconde école de Vienne, l'opéra italien, les Américains héroïques, les exotismes nationaux, ou bien je m'arrêterai en route pour assumer le présent que je connais mieux que n'importe quoi, mais que j'ai parfois du mal à mettre en perspective. Comme disait encore mon ami Bernard, c'est fou ce qu'on est fragile ! La musique me rend solide, parce que je ne lutte plus contre le courant et que je me laisse porter par le flot comme les bateaux en papier que nous faisions voguer dans le ruisseau lorsque j'étais enfant.

mardi 20 novembre 2018

Tout doux liste


Ma Todo List est impudique, parce que j'y livre quelques petits secrets innocents qui auraient pu le rester et que vous n'en avez probablement rien à faire. C'est là que vous pouvez zapper si mon intimité n'est pas votre tasse de thé... Té ! Tenir un journal extime en toute sincérité m'impose de m'écarter du style chroniques culturelles qui phagocyte cette colonne trop souvent à mon goût. En plus aujourd'hui elle sent le poisson.
Marche afghane à jeun. Sauna matinal suivi de douche glacée dans le jardin, aujourd'hui sous la neige. Évoquer les dizaines ou centaines de films vus et dont je n'ai pas parlé, ça c'est moins sûr. Pourtant les films Cold War, The Rider, Foxtrot, Une pluie sans fin, Bangkok Nites, Three Identical Strangers, Coco, des plus anciens sortis en DVD ou Blu-Ray comme The Other Side of The Wind, The Intruder, The Seven-Ups, Police fédérale Los Angeles (To Live and Die in L.A.), les coffrets de Mikio Naruse (5 portraits de femmes) et d'Edward Yang (Taipei Story et A Brighter Summer Day) le mériteraient, remplaçant généreusement ma Todo List impudique. Faire griller les sardines dans la cheminée pour déjeuner. Comment cuire des patates sous la cendre sans utiliser d'aluminium ? Trop compliqué, hop, à la cocotte ! Écrire mon article sur le coffret DVD de Charles Matton pour demain. Regarder tous les films en attente. Tous ? J'en ai pour au moins un an et la liste s'allonge de jour en jour, s'amenuisant heureusement nuit après nuit. Dévorer quelques uns des livres qui sont sur ma liseuse, ce qui prend encore plus de temps, sans compter la pile des livres musicaux qui monte, qui monte, qui monte : Coltrane, Brian Wilson, Zappa, van der Weid, Belhomme... Guili guili !?... Ranger les archives familiales dès que j'aurai la place sur les étagères du deuxième étage. Rapatrier les livres encore invendus qui appartenaient à mon père et les y monter. En constituer la liste. Encore une liste ! J'en ai placé quelques uns sur LeBonCoin : de la science-fiction, Le Génie civil, Corneille, Courteline. Continuer. En déposer à la guérite du Parc Lucie Aubrac pour que les amateurs puissent se servir. Il faut que je m'occupe aussi de son Enfer, il y a des trucs rares, des photos licencieuses des années 50... Trier mes propres archives un peu chamboulées après deux déménagements il y a une vingtaine d'années. Vider l'appartement de ma mère en récupérant les quelques meubles dont j'aurai besoin après un autre déménagement qui n'est cette fois pas le mien. Jeter ou donner ce qui n'est pas indispensable dans le grenier. Enregistrer les deux albums prévus avec Sylvain Rifflet et Sylvain Lemêtre, et puis Mathias Lévy et une surprise. Peaufiner le projet colossal du disque qui succédera à celui de mon Centenaire, sortie programmée en 2020 très probablement. J'oublie des tas de trucs en tapant de mes deux index gauches. Last, but not least, tomber amoureux, à condition que ce soit réciproque, et réciproquement. Sinon c'est nul. Assumer cette longue liste tout seul est beaucoup moins sympa qu'à deux, que ce soit pour s'en occuper ou pour en profiter lorsque j'aurai épuisé ma two d'où liste, et la sienne peut-être... Je suis définitivement un homme de partage, que ce soit dans le travail, en amitié, en politique, au quotidien, sur le Net, sur la planète...

dimanche 4 novembre 2018

Encore un de plus, cette nuit !


Contrairement à ce qui est écrit derrière moi je ne fais plus partie ni des Gros ni des Demi-Gros car j'ai réussi à perdre 6 kilos cet été, ce qui est un Détail vu l'âge canonique que j'atteindrai cette nuit ! Cette jouvence est certainement corrélée à la publication récente de mon Centenaire qui devrait m'en octroyer encore le meilleur tiers... Il est donc logique que je rajeunisse par rapport à l'annonce provoquée par la sortie de ce dernier disque qui n'est pas le dernier puisque je suis déjà à pied d'œuvre sur le prochain. Pour mes portraits ou cet autoportrait réalisé aujourd'hui-même, j'aime qu'y figurent mes mains. Elles font à la fois partie du langage et invitent à la danse...

samedi 27 octobre 2018

Cruralgie à La Maison Rouge


Me voilà bien ! Une cruralgie le jour de notre performance à la Maison Rouge avec Vincent Segal, Antonin Tri Hoang et Daniela Franco... Une cruralgie est une sciatique avant. Comme une traction avant ? Pas moyen d'ajourner le concert, La Maison Rouge (rouge comme la zone incriminée sur le croquis) ferme définitivement demain...
Bloqué à l'aine, je ne peux plus avancer la jambe droite. Pas facile de marcher ou de me baisser dans ces conditions, et c'est surtout effroyablement douloureux. Je ne le faisais plus, mais depuis hier soir j'avale analgésiques et antiinflammatoire. J'ai enfilé ma gaine, je me suis couché sur ma planche à clous qu'on appelle champ de fleurs ou ShaktiMat, j'ai massé le genou et le psoas comme une brute, et j'ai dormi comme je pouvais. À l'aube j'ai sué au sauna en espérant que la douleur se dissipe dans la matinée... Si j'arrive à conduire jusqu'à la Bastille et que je m'installe lentement, j'oublierai certainement la douleur pendant les deux représentations de cet après-midi. Le spectacle et la musique sécrètent des endomorphines magiques. Il y a hélas un avant et un après ! Je respire profondément et je m'élance...

mardi 9 octobre 2018

Quand c’est cassé c’est cassé


Il ne reste plus qu'à recevoir la confirmation du notaire pour valider notre divorce. C'est mon deuxième. Je me suis chaque fois marié pour des raisons techniques et qui ne m'incombaient pas directement. L'amour n'a rien à y faire, même si j'étais follement amoureux des deux femmes en question. Le mariage n'est que l'assentiment de la société, administratif et dans le regard des autres, la famille, les amis, les collègues, cela dépend des milieux. Plus le mariage est simple, plus le divorce le sera. S'il a lieu, ce n'est heureusement pas obligatoire, qu'on me comprenne. J'envisage pourtant toujours la rupture au début de chaque association, qu'elle soit amoureuse ou professionnelle. Si cela craque, tout est réglé sans trop de chamailleries. Je crains que les jeunes gens qui dépensent des fortunes pour leur mariage n'aient pas fini de payer leur emprunt avant de se séparer ! Mes deux divorces se sont donc passés à l'amiable, formule simplifiée comme on l'appelle aujourd'hui, 960 euros le menu pour deux personnes, service compris. Ce n'est pas donné, mais ce n'est pas une catastrophe. Si c'en est une, ce n'est pas là qu'elle se situe. J'ai vécu treize ans avec la mère de ma fille, plus de quinze avec Françoise, longtemps parfois avec d'autres, avant et entre temps.
Après quelques semaines plutôt déstabilisantes, j'ai tranquillement accepté mon sort et envisagé une vie nouvelle. Pour me consoler, ma fille m'a dit que j'allais rajeunir et perdre quelques mauvaises habitudes. J'ai en effet changé de régime, perdu les six kilos qui me transformaient en homme enceint, marché tous les matins à jeun, je suis sorti autant que possible. J'ai d'abord regardé les filles comme un ivrogne qui suit des yeux la bouteille qui passe dans un restaurant. J'ai testé sans succès les sites de rencontres pendant un mois avant de m'en désinscrire, mais je pourrais écrire une thèse sur le sujet. J'y reviendrai ici certainement, cela en dit long sur l'évolution de la société.
Il vaut mieux retrouver son calme. Django et Oulala n'ont jamais été aussi câlins. Les amis sont adorables. C'est une question de rythme. Au jeu des chaises musicales chaque chose retrouve sa place. Le romantisme fleur bleue oblige à ne pas s'installer dans un confort célibataire que le conflit bienveillant du couple bouscule heureusement. Celles et ceux qui tiennent à nous émettent des critiques fondamentalement positives. Le collectif est tellement plus marrant que le solo, exercice bien pâlichon en regard des modes associatifs. On privilégiera la dialectique. Le fatalisme, n'empêchant nullement mes facultés de résistance et de révolte permanentes (qui n'ont rien à voir avec ma situation sentimentale à laquelle je ne fais aucune allusion pour une fois dans ce billet), m'a dicté une petite samba le jour où j'ai cassé un objet auquel je tenais. Il n'y a que dans les films de Cocteau que l'on peut remonter le temps...

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Y a pas moyen
D’rembobiner
Pour recoller
Les sentiments

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Y a plus qu'à vivre
Au jour le jour
Car c'est l’amour
Qui nous rend ivre

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Vous entendez les maracas ?

lundi 1 octobre 2018

On fait couler l'eau et il la boit


On connaît la blague de comment faire aboyer son chat. Pas de lait, non, c'est mauvais pour sa santé. On fait couler l'eau et il la boit. C'est la dernière coqueluche de mon manipulateur félin. Il ne veut plus boire qu'au robinet ou ailleurs pourvu qu'elle soit courante. Il ferme les yeux et me donne de grands coups de tête pour exprimer son contentement. L'autre lubie de Django est de ne plus traverser les chatières, mais de réclamer que je lui ouvre la porte, en entrée comme en sortie. Il miaule comme les habitants des immeubles qui dans le passé avaient l'habitude de crier "Cordon !" au concierge. Mais si c'est pour rapporter un pigeon attrapé au vol, le crucifier ou le décapiter sur la moquette blanche, alors là il le fait en douce et je n'ai plus qu'à ramasser les plumes qui ont volé partout. C'est gore ! Quant à Oulala, elle passe son temps à se plaindre sans que je sache pourquoi. Elle a beau articuler, je ne comprends pas de quoi il s'agit, à moins que ce soit simplement pour un petit massage, gratouillis autour des oreilles et tapes sur le derrière. Côté alimentation, ils sont passés aux croquettes sans céréales livrées à domicile par porteur spécial, Ultra Premium Direct ou Husse. Nous voilà débarrassés des transporteurs qui ne tiennent jamais leurs engagements. Je ne sais pas encore quelle marque ils préfèrent, alors j'alterne. En disposant à discrétion, ils dépassent les doses prescrites, mais ne grossissent pas, donc on continue. Probablement pour cause de retour du froid ou suite à mon statut récent de célibataire, ils sont nettement plus câlins et casaniers qu'avant les vacances. Alors que nous partageons le même habitat, les chats semblent vivre dans un autre espace-temps que le nôtre. Depuis cet univers parallèle ils ont astucieusement aménagé quelques couloirs avec le nôtre. J'imagine que c'est ce changement d'angle qui m'attire dans cette promiscuité consentie.

jeudi 27 septembre 2018

Marche afghane


Chaque matin je traverse le parc du Château de l'étang à Bagnolet. C'est un jardin romantique plein de recoins et de chemins tordus cachés par les buissons. À l'heure où je passe il n'y a presque personne. Quel dommage que la municipalité n'ait pas changé la pompe qui irriguait la mare, vestige d'une époque encore récente ! Le ruisseau donnait vie à la prairie que survolent aujourd'hui sept vilaines perruches vert fluo détruisant systématiquement les provisions des autres volatiles qui devront se serrer la ceinture cet hiver. Les serres ne sont plus entretenues non plus. Et l'étang a été comblé il y a belles lurettes après la noyade d'un enfant. Avec les principes de sécurité actuels le "château" n'est pas prêt de retrouver ses plans d'eau. Les employés municipaux font ce qu'ils peuvent pour garder le parc dans le meilleur état, mais on ne peut pas dire qu'ils soient beaucoup aidés. J'ai repéré cinq grilles d'entrée ouvertes, m'offrant de varier les itinéraires à mon gré selon les jours.
J'y pratique la marche afghane, 3 1 3 1, inspirant et soufflant par le nez. Le 1 correspond à l'apnée. Pas encore essayé les variations 4 4 2, 6 6 2, etc., plus propices à la promenade en forêt. J'invente parfois des chansons avec des vers à trois pieds. Les oiseaux s'amusent à brouiller mon rythme martial que d'aucuns jugent plutôt zen. Il est certain qu'au bout d'un moment on fait corps avec la respiration calée sur ses pas et l'on ne pense plus à rien. Moi qui cherche toujours le plus court chemin, je me surprends à rallonger ma balade, forcément profitable à mes ballades. Des lecteurs conseillent L'art de marcher de Rebecca Solnit (Actes Sud) et Marcher, une philosophie de Frédéric Gros (Flammarion, Champs/Essais). Rentré à la maison, je file au sauna où mes pensées reprennent le dessus. Les chansons que j'y invente tiennent mieux la distance. Les disques que j'y écoute exsudent tout leur suc. Je me termine à la douche glacée, d'attaque pour la journée après un petit déjeuner copieux qui ne me fait jamais prendre un gramme...

mercredi 26 septembre 2018

Yucca y a plus qu'à...


On ne fait pas toujours attention à ce qui se passe là-haut. Là-haut, quand on lève le nez, lorsqu'on se rend compte que Paris est peuplé de cariatides aux frontons des immeubles, lorsque l'on reconnaît un animal ou un visage que dessine un nuage, que l'on voit une jeune fille qui tombe... tombe, lorsque l'on sait avant les autres le temps qu'il fera bientôt même si cela ne dure pas... Cela ne peut pas durer. On passe du chaud au froid à une vitesse déconcertante. On risque de se faire écraser ou de marcher dans une crotte de chien. Mais cela change tout. Comme toujours. Le changement d'angle me tient tant à cœur.
Ainsi je n'avais pas remarqué les trois fleurs de yucca qui avaient poussé devant la fenêtre tel un muguet géant. Ces plantes fleurissent plusieurs fois par an, comme la glycine devenue parasol au-dessus de la rue. Je ne m'y attends jamais. Un matin elles sont là. Voilà. Je coupe les pointes acérées du yucca qui est proche de la porte d'entrée, mais je laisse cette herse devant les vitres, devenue infranchissable à d'éventuels cambrioleurs. Les fleurs ont la forme des clochettes qui tintent dans le vent, accrochées partout dans le jardin pour faire obstacle au bruit de la ville. Des parasons en plus des paravols. Les hautes grappes blanches en forme de hochet me font penser aux rituels religieux auxquels je n'ai jamais participé, baptêmes, mariages, etcétéra. Les piquants seraient plutôt de l'ordre du divorce, blessants ou protecteurs selon l'attention qu'on y porte. Le tamarix fait écrin. Avec le palmier et les bambous géants, bambous verts, bambous noirs, les yuccas peignent un paysage exotique persistant quelle que soit la saison. J'en rêve.

mercredi 19 septembre 2018

Les allusions perdues


Depuis 13 ans à écrire quotidiennement dans cette colonne je cherche toujours à insuffler des éléments personnels dans mes articles universels et, réciproquement, à digresser largement dans mes billets les plus intimes. Je glisse ça et là des remarques politiques ou philosophiques et j'essaie d'être le plus sincère possible dans tout ce que j'aborde, en choisissant des sujets qui sont peu, pas ou pas encore, abordés dans la presse. Je me suis également fixé d'évoquer ce que j'aime et d'éviter d'éreinter ce qui me déplaît pour ne blesser personne, en particulier les artistes dont je fais partie, ce qui rend ma position forcément délicate. Il m'est arrivé de déroger à cette règle, mais c'était presque toujours en prenant le pied contraire de ce qui se dit sur un personnage suffisamment célèbre pour qu'il se fiche de ma critique acerbe, ou encore sur un sujet trop consensuel. Je n'écris ici jamais sur commande, préférant laisser l'inspiration me dicter mes mots. Cela doit venir naturellement pour que mes deux index se mettent à danser sur le clavier, et il y a miraculeusement chaque jour un sujet qui vient me titiller pour que jamais je n'ai manqué un rendez-vous avec vous. Les 4000 articles de ce blog sont devenus pour moi une mémoire, une petite encyclopédie de mon passage sur cette planète, à laquelle je me réfère souvent car mon disque dur interne est limité, comme tout le monde, et j'oublie volontairement tout ce que je produis pour être capable d'aborder chaque nouveau projet l'esprit libre.
Or il y a une chose que je n'ai jamais révélée, même si quelques uns s'en seront doutés. Secrètement je glisse de temps en temps une confession sous la forme d'une allusion ou d'une allégorie que seule la personne concernée saura déchiffrer. C'est, somme toute, logique dans ce journal extime d'envoyer des bouteilles à la mer ou un pigeon voyageur capable de traverser le pays jusqu'à la frontière. Ce n'est plus alors qu'une question de météo. Les récents chamboulements de ma vie auront ainsi susciter quelques articles qui furent compris à différents niveaux selon le degré d'intimité que j'entretiens avec mes lecteurs. Certains ou certaines ont cru que j'étais souffrant. La souffrance est un domaine suffisamment large pour être inévitable. Mais je les rassure, je suis très rarement malade, du moins gravement, et aucune dépression ne saurait m'accabler au delà de quelques heures ou quelques jours ! Je m'en suis expliqué récemment. Après analyse de tous les marqueurs (cela se pratique par exemple en Belgique), mon homéopathe m'a certifié que mes gènes ont choisi un véhicule tous terrains, même s'ils m'en font voir de toutes les couleurs. Il est aussi possible que ce blog fasse office de thérapie. Chaque matin, le fait d'avoir publié un article entre minuit et l'aube revient à amorcer la pompe et, après quelques heures de sommeil, je peux me mettre au travail aussitôt levé. Au fil des années, tout au long de ces lignes comme dans mes chansons, il m'est donc arrivé d'exprimer mon courroux, une déception, mes espérances, un sourire, un crush, un mouvement de tendresse, une larme, mon désir, sans oser en dire plus pour ne gêner personne à commencer par moi-même, incapable de contenir mes émotions. J'ai vaincu ainsi ma timidité initiale en montant sur scène ou en chaire, assumant une position extravertie, capable de confessions impudiques ou distribuant généreusement à mon tour ce qui me fut transmis ou que j'ai découvert en marchant.
Les allusions perdues ne le sont pas pour tout le monde, et chacun, chacune, peut se faire son propre cinéma en tentant de deviner ce qui se cache derrière chaque phrase que je rédige, car si, comme l'écrivait Jean Cocteau, "certains s'amusent sans arrière-pensée", mes récits son toujours gigognes, semblables à des poupées russes. Toute mon œuvre est construite sur la multiplicité des interprétations. Elles sont toutes vraies car, comme le proclamait à son tour Jean-Luc Godard, "ce qui est important ce n'est pas le message, mais le regard." Pourtant, en écrivant, je pense parfois à une personne en particulier, un fantôme, un rêve, une tribu, un ami, à l'amour et à la vie qui s'écoule et dont on peut changer le cours souvent par quelques mots, pour commencer...

lundi 17 septembre 2018

Littéral



Il suffit d’un mot pour se souvenir
Souvent d’aucun pour oublier
J’aurais pu cent fois te le dire
Mais aurais-je osé te réveiller ?

Car si la nuit porte conseil
C’est à l’oreille qu’elle me susurre
Les mots que dicte le sommeil
Comme la trace d’une morsure

Mes yeux s’embuent à trop y voir
Sur le damier des rêves lents
La couleur vive dans le noir
Des mots cachés qui font sans blanc

Il suffit d’un mot pour se souvenir
Souvent d’aucun pour oublier
J’aurais pu cette fois te le dire
Je n'ai pas osé te réveiller

jeudi 13 septembre 2018

Un jour sans fin


Désireux d'avoir une vie plus saine, j'ai décidé de marcher tous les matins. Ma fille a insisté : "c'est 20 minutes à jeun ou bien 40 minutes en ayant mangé". J'ai choisi "à jeun" ! L'exemple des anciens m'a convaincu qu'il fallait s'y prendre tôt. Ma mère se faisait déposer devant le restaurant tandis que mon père allait garer sa voiture : aujourd'hui elle n'est plus autonome, condamnée à se déplacer difficilement avec un déambulateur. En tournée Bernard restait toujours à l'hôtel pendant que Francis et moi arpentions les villes de long en large : ses dernières années ont été particulièrement douloureuses. De temps en temps je rencontre des dames alertes qui ont dépassé les 90 ans : elles me répondent qu'elles marchent deux heures chaque jour pour garder la forme. Même tard Tonton Giraï rentrait chez lui à pied en chantonnant, ce qui faisait en plus fonctionner sa mémoire. La tête et les jambes, c'est le secret d'une vieillesse indépendante et vigoureuse, et cela se prépare donc longtemps à l'avance.
Je descends souvent vers le parc du Château de l'Étang où je croise une voisine qui fait son jogging. "Bonjour Madame !". "Bonjour Monsieur !". Je ne cours jamais, je marche vite les bras ballants en respiration ventrale et en serrant les fesses quand j'y pense. Comme j'ai inauguré cette discipline début juillet lorsque je me suis retrouvé seul, il n'y avait pas grand monde sur mon passage. De temps en temps je m'arrête discuter avec les employés municipaux qui s'occupent du jardin, mais le plus souvent je file. À la rentrée de septembre, les rues se sont soudainement peuplées. Le parc ouvre ses portes vers 8h05, bien qu'annoncées à 8h30. En remontant je croise les enfants qui partent à l'école, le cycliste barbu qui fonce comme un fou, l'employé municipal qui ramasse les papiers gras, les gens qui ouvrent leurs volets, mais plus nous avançons dans le mois, plus ces évènements se figent dans une répétition troublante. J'ai la pénible impression de faire du sur-place. Cette promenade matinale finit par ressembler vertigineusement au jour de la marmotte dans le film Un jour sans fin (Groundhog Day) de Harold Ramis avec Bill Murray.
Pour lutter contre cette désagréable impression je change systématiquement d'itinéraire, découvrant ainsi des rues que j'ignorais jusqu'ici. Mais le train-train quotidien me rattrape un jour ou l'autre, car les responsabilités et les obligations nous condamnent trop souvent à vivre en boucle. Je guette alors le moindre évènement qui rompt cette monotonie. Pourtant j'enchaîne systématiquement avec 20 minutes du sauna que j'ai fait chauffer pendant ce temps-là. Heureusement le robot musical de Radio Libertaire propose chaque jour un programme aléatoire différent ou bien j'écoute des disques en leur accordant toute mon attention puisque je ne fais rien d'autre. Quoi qu'il en soit, je ferais n'importe quoi pour ne jamais répéter une même situation. J'ai sans cesse besoin d'être surpris, étonné, découvrir de nouveaux horizons, choisir des angles inédits qui éclairent le monde sous un jour nouveau...

mardi 11 septembre 2018

Le matin ne pas se raser les antennes


Vendredi dernier, jour de la sortie de l'album de mon Centenaire, le journal Libération prit soin de transcrire la légende de l'autoportrait paru en tête des trois colonnes que m'a consacrées Jacques Denis : "Le matin ne pas se raser les antennes" est une des nombreuses maximes de Jean Cocteau, la première du chapitre D'une conduite dans le Journal d'un inconnu. Au début des années 2000 je l'avais fait imprimer sur mes cartes de visite en sous-titre d'une photo de tournage de Faust de F.W. Murnau. Claire et Étienne Mineur en avaient d'ailleurs conçu le graphisme, avec la même élégance qui s'étalent sur les 52 pages de mon nouvel album, illustrées par une photo de ma trombine à chaque étape de ma transformation au fil du siècle...
Le choix de ce selfie est évidemment parfaitement adapté à ce projet d'autofiction. Passé la référence à mon système pileux et à la métaphore cocktail, la glace à trois faces (bonjour, cinéma !) réfléchit le même personnage, au fil du rasoir, sous des angles différents, clé de mon travail. Illustrer l'article par une photo qui n'est pas d'aujourd'hui est également un clin d'œil à ce projet que Libération qualifie de rétro-futuriste. Les années 2000 représentent en effet la sixième décennie que j'ai composée pour cette commémoration anticipée, voire d'anticipation. La fenêtre est ouverte sans que l'on sache si elle se situe devant ou derrière moi, or les deux me conviennent, quitte à produire un courant d'air et faire claquer les portes dont j'adore entendre le bruit. Chaque matin je fais donc attention de ne pas sortir du cadre, que ce soit physiquement dans la salle de bain, ou métaphoriquement dans un difficile exercice d'équilibre où morale et libido me servent de balancier. Le soir je ne m'endors jamais sans avoir appris quelque chose de ma journée, et le lendemain matin je me réveille très tôt, frais et dispos, pour m'atteler à ce que la vie réserve de meilleur et de plus surprenant.
Je me souviens que la chemise que je porte sur cette photo fut cousue par la plasticienne Marie-Christine Gayffier pour l'un de mes anniversaires, bien avant le dernier ou l'ultime, détail qui peut sembler anodin sauf si l'on connaît ma coquetterie à porter des vêtements qui sortent de l'ordinaire, réponse colorée à l'univers urbain sinistre et barbant qui nous entoure.

mercredi 5 septembre 2018

La flamme retrouvée


En vérité j'avais froid. La mise en ligne d'albums inédits sur Bandcamp m'avait vissé sur mon fauteuil face au jardin tout l'après-midi. Le matin j'avais fait des courses chez les Coréens de l'Opéra, moins chers que leurs collègues japonais. Calamars et poulpe crus marinés dans une sauce pimentée à se damner, kimbap, ozousai, ail noir, papatto furi furi, champignons nametake, salades d'algues, moutarde extra-forte à réveiller un mort, sauce de soja au kombu, crème de sésame, etc. Je commence par K-Mart pour les produits frais du traiteur et je termine chez ACE qui ne propose pas le même assortiment de sauces et d'assaisonnement pour le riz.
Après avoir donc mis en ligne les chefs d'œuvre classiques inédits interprétés au piano par la jeune Brigitte Vée, les Chansons imprévisbles en duo avec Birgitte Lyregaard et le trio avec l'accordéoniste Pascal Contet et le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang, j'ai commencé à frissonner (de l'anglicisme free sons). Ce week-end j'avais fait de même pour le premier volume d'Un coup de dés jamais n'abolira le hasard avec le chanteur-cornettiste Médéric Collignon et le guitariste Julien Desprez, le trio original d'Un Drame Musical Instantané de 1984 avec le trompettiste Bernard Vitet et le guitariste Francis Gorgé, ainsi que la pièce de théâtre musical Un théâtre de dernier ordre en quartet avec la chanteuse Françoise Achard sur un texte du cinéaste Josef von Sternberg. C'est du boulot, mais cela me change de la promo de mon Centenaire !
J'avais préparé le feu début juin lorsqu'il faisait froid et la canicule l'avait laissé en plan. Le ramoneur était même passé entre temps. Brûler des cageots en guise de petit bois entartre considérablement les parois de la cheminée d'un résidus gras dangereusement inflammable. C'est un peu comme avec les éclairages du jardin, j'ai tendance à l'allumer surtout lorsque je reçois des visiteurs. J'appelle cela "mettre le jet d'eau" en référence au film Mon oncle de Jacques Tati. C'est idiot si je dois attraper froid, d'autant que je n'ai pas encore repris ma cure quotidienne de CitroPlus, quinze gouttes d'extrait de pépins de pamplemousse qui évitent en amont rhumes et angines. Deux bûches ainsi suffisent pour me réchauffer plusieurs heures jusqu'à mon départ pour le concert solo de Roberto Negro à l'Ermitage.


Alors que l'enregistrement de l'album est très délicat, la scène renvoie une prestation musclée, deux faces d'un même projet qui se complètent admirablement. De plus, la création visuelle d'Alessandro Vuillermin souligne la forme spectaculaire par des projections et une scénographie lumineuse. C'est toujours agréable lorsque des musiciens s'en préoccupent ! Le piano préparé et les effets électroniques y trouvent un écho évident.
Weekend at Kyiv, Ukraine - https://funtime.kiev.ua