Jean-Jacques Birgé

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mardi 31 mars 2020

D'en face


Un enfant passe, me demandant si je joue de la trompette. Échanger quelques mots sur le trottoir avec nos voisins nous sort du cadre virtuel. Ils ont pris l'habitude de boire leur café ou fumer une cigarette sur leur pas de porte. Nos arbres les abritent. Éric et Juliette sont les mieux placés pour profiter de la couleur irradiant la rue de lumière. Peut-être que les murs transpirent, nous éclairant à notre tour de ses rayons bénéfiques. On croit bien gérer la crise à son niveau, comme un passage, mais l'inconscient travaille. Un train peut en cacher un autre. Il peut arriver qu'on soit pris par surprise. Les questions sans réponses se bousculent. La trompette joue solo tandis que l'orchestre reste en coulisses, tapi, pianissimo. Deux semaines déjà. Dans quel état serons-nous dans deux mois ? Probable échéance malgré les annonces bidon du gouvernement. Pensent-ils éviter la panique d'une élastique éternité ? Pas question de revenir à avant, ni d'avaler leur gestion criminelle, encore moins leurs ordonnances cyniques et arrogantes. Ces profiteurs de guerre, puisque c'est ainsi qu'ils l'entendent, devront répondre de leurs actes. Pas question d'oublier. Face à cette gabegie chacun/e fait pour le mieux. On trouve des parades. Les fenêtres de nos smartphones s'ouvrent sur les sourires de nos êtres chers. Nous nous débrouillons tant bien que mal, mais la perspective des plus fragiles nous hante. Les vieux qu'on laisse mourir seuls, ceux qui vivent entassés, les prisonniers, le monde hospitalier, les SDF, les gens du voyage, les oubliés... Quelles que soient nos facultés de résistance, nous sommes déstabilisés par la virtualité. L'humanité expose ses limites.
On en revient à l'essentiel. Un geste. Un coup de fil. Un dessin. Le croquis de Juliette Dupuy montre bien le trompettiste peint par Ella & Pitr en costume domestique. Mais où ai-je la tête ? Ni d'autruche, ni décapitée, elle sort du cadre contraignant qui nous étouffe. Réapparaîtra-t-elle dans l'envers du décor ? S'est-elle glissée sous le toit pour découvrir des secrets de mansarde ? Ou plus loin dans les étoiles, subitement réapparues dans le ciel nocturne des villes ? La conscience vacille. Un rien déstabilise. La distanciation ouvre des champs inexplorés. Plaisir inégalé du verfremdungseffekt. On peut chercher. Encore. Nous avons le temps. Pour l'instant.

mardi 3 mars 2020

Reconstitution de ligue dissoute


En 2007, dans mon article 36 ans après notre premier concert, je racontais comment nous avions formé Epimanondas au Lycée Claude Bernard et ce que nous étions devenus. Plus de 50 ans après nos débuts, nous voici à nouveau réunis, forcément émus de nous rappeler la première fois que nous sommes montés sur scène. Sous l'index 20 d'un album virtuel en ligne, j'avais griffonné :
Edgard (basse) et Pierre (batterie) avaient 17 ans, Francis (guitare) et moi (sur ce morceau, manipulations de bandes magnétiques et oscillateur) venions d'en avoir 18. Le préau du lycée était plein à craquer ; Depain, le proviseur, un type bien, était présent. Nous étions tout excités par ce premier concert. L'enregistrement est saturé, mais notre enthousiasme est perceptible. Le Silver Surfer traversait l'écran tendu derrière nous. Les bulles de couleur explosaient à la chaleur des lampes de nos projecteurs. Je crois que c'est Pierre qui avait appelé le groupe Epaminondas la Piquouse d'après un personnage de Vian, on avait laissé tomber le suffixe et une erreur de copie nous avait finalement transformés en Epimanondas. Edgard raconte que j'avais un avantage sur tous mes camarades : j'étais le seul à être allé aux États-Unis (en 65 et 68). J'en avais rapporté une cargaison de disques, Zappa et ses Mothers of Invention, les Siver Apples, Jefferson Airplane, Iron Butterfly, David Peel and the Lower East Side... Et la passion de la musique. J'avais vu le Grateful Dead, Kaleidoscope, It's a Beautiful Day au Fillmore West, je faisais pousser des graines sur mon balcon et des cheveux sur mes épaules... Cinq ans auparavant, j'avais commencé à faire des expériences de chimie sur des diapositives (...).
Edgard Vincensini est devenu un célèbre avocat pénaliste. J'ai joué avec Francis Gorgé jusqu'en 1992, d'abord pour Birgé Gorgé Shiroc, ensuite au sein d'Un Drame Musical Instantané. Pierre Bensard est mort en tentant d'accrocher un tableau dans la chambre de sa fille.
Par contre, la semaine dernière, est réapparu Jean-Pierre Laplanche alors que je le pensais définitivement disparu. Il avait été mon camarade dans les petites classes avant de participer à notre groupe de light-show H Lights. Nous avions, entre autres, commis ensemble nos premières expériences vinicoles et lysergiques. Absent de la Toile, il avait simplement émigré aux USA, comme avant lui Michel Polizzi. Mais Michel est rentré depuis longtemps et il anime chaque dimanche Le mélange sur Radio Libertaire. Quant aux autres copains avec qui nous avons fait nos premiers spectacles, Thierry Dehesdin est toujours photographe, Antoine Guerreiro serait devenu anthropologue en Nouvelle Guinée Papouasie, Luc Barnier est mort d'un cancer après une brillante carrière de monteur au cinéma, Michaëla Watteaux écrit des polars après avoir réalisé quantité de fictions pour la télévision, Bernard Mollerat s'est suicidé à 24 ans il y a déjà longtemps. Ce matin, justement en écoutant Radio Libertaire, je fredonnais Les copains d'abord de Brassens...


Marie-Pierre a pris la photo de Francis, Edgard et moi dimanche soir, après un concert en appartement, réunion entre amis, de Francis et Geneviève Cabannes chez Michèle Buirette qui s'est produite ensuite avec Jean-François Vrod. Le premier duo, Et voilà !, pour guitare et contrebasse, était très tendre, le second, Sonic Tandem, pour violon et accordéon, très drôle, théâtre musical qui joue sur les mots en faisant jongler les syllabes. Sur la photo tout en haut, on aperçoit derrière nous la chanteuse Dominique Fonfrède qui formait jadis le trio Pied de Poule avec Michèle et Geneviève, mais il faut trois images pour les réunir !


À cette occasion j'ai revu pas mal de camarades perdus de vue. Manquaient à l'appel Philippe Labat, Eric Longuet, Marc Lichtig, Claude Thiébaut, Jean-André Fieschi, Pere Fages, Brigitte Dornes... Et puis Bernard, Bernard Vitet, Babar comme l'appelaient les anciens ! "Au rendez-vous des bons copains, (...) Quand l'un d'entre eux manquait a bord, C'est qu'il était mort. Oui, mais jamais, au grand jamais, Son trou dans l'eau n'se refermait, Cent ans après, coquin de sort ! Il manquait encor."

mardi 18 février 2020

Écrire


J'avais onze ans en 1964 lorsque mes parents m'ont envoyé six semaines en Grande-Bretagne apprendre l'anglais. Pour rejoindre Greenways School, un collège international situé près de Warminster dans le Wiltshire, j'ai pris seul le car jusqu'à Beauvais, l'avion pour Douvres, un nouveau car pour Londres, puis le train m'a amené à Salisbury où j'étais attendu. Ces détails sont notifiés dans le dairy que nous devions tenir chaque matin, tandis que le reste de la journée était libre, mélange de football, cricket, équitation, piscine, volley-ball, athlétisme, billard, badminton, télévision, échecs et flirt (mon premier) ! Nous sommes aussi allés au cinéma où j'ai vu entre autres A Hard Day's Night avec une foule de filles hystériques comme si les Beatles étaient sur scène, nous avons visité la cathédrale de Salisbury (c'était la première fois que j'entrais dans un lieu de culte), l'usine de chocolats J. S. Fry & Sons qui m'a révélé ce qu'était le terrible travail à la chaîne, les grottes de Wookey Hole et le fantastique Stonehenge. Le compte-rendu de mes journées est illustré par mes photos noir et blanc, des cartes postales, des emballages de bonbons, des tickets d'entrée, une plume de perdrix et quelques dessins maladroits. L'été suivant j'ai rédigé de moi-même un second journal lors de mon nouveau séjour de six semaines dans le Connecticut, invité par des Américains qui portaient le même nom que nous et cherchaient leurs origines européennes.
Mon père écrivait bien, mais je n'ai aucune trace si ce n'est un cahier de comptes du temps où il était agent littéraire. Frédéric Dard dit San Antonio qu'il a lancé, Francis Carco, Georges Arnaud, Astrid Lindgren, Pascal Bastia... Je me souviens qu'il avait signé un ou plusieurs livres érotiques en duo avec Boris Vian, mais je les ai vendus sans connaître leur pseudo commun et n'en ai trouvé nulle trace dans la bibliographie de Vian. Il ne lisait plus que de la science-fiction, des romans d'anticipation. Ma mère était vendeuse en librairie quand ils se sont rencontrés.
Ce n'est qu'en 1971 que j'ai commencé à écrire réellement, si l'on ne tient pas compte des dissertations, d'abord rédigées par ma mère dont j'adoptai le style dès les premiers exercices en classe. En dehors d'essais de bandes dessinées et de quelques pages soixantehuitardes, mes premiers textes personnels sont des poèmes en français ou en anglais, paroles de chansons pour le groupe Epimanondas dont Francis Gorgé composait la musique et états d'âme amoureux ou révoltés souvent à l'origine des précédents ! Nous vivions en communauté et les camarades qui en faisaient partie ou la fréquentaient, plus doué/e/s que moi en dessin, apportaient de la couleur à ce premier volume d'une série qui en comptera 72. J'ai fini par abandonner le papier pour le numérique à la création de ce blog en 2004. Entre temps j'avais parfait mon style en rédigeant des demandes de subvention pour Un Drame Musical Instantané, des notes de pochettes, des textes théoriques sur le cinéma ou la musique, des chansons et toujours des poèmes, le plus souvent adressés aux filles dont je tombais amoureux. Extrêmement timide, je me révélais plus à mon aise et plus efficace à l'écrit qu'à l'oral ! Handicapé par ce complexe enfantin puis adolescent, j'avais néanmoins l'habitude de craquer pour des filles très courtisées, souvent avec succès, bien que cela ne m'ait pas toujours porté chance...
De 1992 à 1996 j'ai participé aux 26 numéros de la revue ABC comme qui tirait au nombre de ses auteurs. Je fus co-rédacteur en chef du Journal des Allumés du Jazz pendant 7 ans, écrivis des articles pour quantité de supports (Muziq, Jazz Magazine, Jazz@round, Jazzosphère, Citizen Jazz, Les Nouveaux Dossiers de l'Audiovisuel de l'INA, La Revue du Cube, L'Autre Quotidien, La Nuit, Les Cahiers de l'Herne, Le Monde Diplomatique, etc.), des notules pour des amis plasticiens ou cinéastes, plus deux romans, La corde à linge et USA 1968 deux enfants, rédigés sur le mode du feuilleton que m'inspire naturellement le blog...
Car c'est évidemment devenu mon œuvre "littéraire" maîtresse avec ce 4355e article ! Écrire quotidiennement est une gymnastique salutaire. C'est comme siphonner un réservoir. Les premiers mètres sont capitaux. Publiant à partir de minuit ou tôt le matin, je commence toutes mes journées en ayant déjà produit quelque chose. Amorcé, le reste suit sans effort ou j'ai la conscience tranquille si je flâne, ce qui m'arrive hélas trop rarement. Le blog est partagé entre des articles militants où j'essaie d'évoquer des sujets peu abordés par la presse professionnelle, par exemple œuvres et artistes méconnus, souvent des jeunes ou des très vieux à réhabiliter, et une sorte de work in progress sur "ma vie, mon œuvre", discours de la méthode à laquelle je suis très attaché, persuadé qu'il est sain de partager ses secrets de fabrication. Mon goût encyclopédique me fait presque toujours mélanger l'universel et le personnel, puisque le blogueur a droit à la première personne du singulier, contrairement au journaliste. De toute manière leurs articles, comme les miens, sont des portraits en creux, parlant le plus souvent du sujet plus que de l'objet. Je peux ainsi soliloquer sur le cinéma, de préférence DVD/Blu-Ray plutôt que les sorties en salles, ce qui m'affranchit de l'actualité, les disques plutôt que les concerts, les expositions, le multimédia, la politique, la gastronomie, les plantes, les chats et tout ce qui me passe par la tête. C'est suffisamment ouvert pour que j'arrive à écrire tous les jours sans faille. Alors quand ai-je commencé à écrire ? J'espère demain, après cette mise en jambes !

lundi 17 février 2020

Arlette Martin, plasticienne (1924-2020)


Ma tante Arlette Martin est décédée samedi matin dans l'Indre à l'âge de 95 ans.
En 2007, j'avais écrit Ma tante touche du bois, article qu'elle m'avait demandé d'adapter pour présenter l'un de ses catalogues de marqueterie. Le voici :


Dans les années 50, lorsque j'étais enfant, les murs de notre appartement étaient recouverts de tableaux abstraits peints par ma tante Arlette. Elle n'avait pas la place de les accrocher dans sa mansarde parisienne de la rue Rosa Bonheur, adresse prédestinée puisque cette peintre fut une figure marquante du féminisme au XIXe siècle. Si ma grand-mère, en jeune fille de bonne famille, avait chanté comme soprano dramatique sous la direction de Paul Paray, Arlette Martin, qui signait alors L'Arleton, incarnait l'artiste fauchée et créative.
Lorsque je demandai ce que représentaient ces tableaux, on me répondit évidemment qu'il ne fallait pas essayer d'y voir des ressemblances avec quoi que ce soit. Il n'était pas question de faire comme avec les nuages quand on s'étonne d'analogies avec des formes existantes ; la question de l'abstraction s'est donc très tôt posée à moi qui choisirai plus tard la voie du cinéma, puis de la musique, pour exprimer mes sentiments, ma révolte ou mes utopies. Les formes et les couleurs de ces huiles dont je garde un souvenir imagé produisirent chez le petit garçon un indispensable et délicieux déséquilibre que je reconnus plus tard dans mes propres œuvres. Sur le livre d'or de son exposition à la Mairie du XXe à Paris, j'avais gribouillé : "L'abstraction fondatrice. La rémanence. Du bois dont je ne ferai pas de flûte..."
En 1958, sur la suggestion de mon oncle Gilbert Martin, Arlette passa des pinceaux au travail du bois, abandonnant son surnom qui camouflait sa féminité et devenant une des rares marquetistes à ne pas faire dans le ringard. Ni figurative, ni géométrique. Abstraite !


Arlette est la sœur aînée de ma maman. D'elle je possède une table basse, un tableau et une aquarelle, mais la pièce dont je suis le plus fier est la large porte coulissante avec une magnifique racine en guise de poignée qu'elle m'offrit pour le studio de musique à mon installation à Bagnolet. Arlette est étonnante de vitalité et cela se retrouve dans ses œuvres. Si elle participa à la Résistance pendant la seconde guerre mondiale, fut présidente de la S.A.D. en 1986-1987 au Grand Palais, elle accumule aujourd'hui les responsabilités de secrétaire générale honoraire au Syndicat National des Sculpteurs et Plasticiens, et de trésorière à la Maison des Artistes où elle s'occupe de ses confrères et consœurs en détresse. Jusqu'à peu, à 80 ans passés, elle était encore bénévole aux Restos du Cœur...
Dans ses tableaux où les essences de bois remplacent la palette de couleurs en tubes, la matière continue à vivre. Il lui arrive de mélanger les deux techniques et j'aime particulièrement ceux où le rouge contraste avec les veines des bois exotiques. Les sinuosités du bois obligent à les suivre, à dessiner avec l'aléatoire. Arlette a également réalisé des pièces monumentales, du mobilier, des vêtements tricotés, de grands éventails, d'où ressortent toujours l'homogénéité de l'œuvre et la variété de tons. En écrivant ces lignes, je me rends compte que toutes ses toiles comme ses marqueteries sont des coupes transversales. Comme son caractère, l'aubier sous l'écorce.

P.S.: à la mort de ma mère, il y a exactement un an, j'avais récupéré un tableau, un éventail et un pied de lampe. Il n'y a pas beaucoup de traces de ma tante sur Internet, essentiellement la vente aux enchères honteuse d'une partie de ses œuvres qui avait échappé à mes cousins comme au reste de la famille...
On aura compris que j'aimais beaucoup ma tante avec qui je discutais souvent, et que j'adorais, enfant, quand elle et Gilbert, Serge et Alexandre, restaient dîner le dimanche soir...

lundi 10 février 2020

Harcourt contre Kiki Smith


Probablement à cause des grèves de transport, nous avions plusieurs fois différé notre visite à l'exposition Kiki Smith à la Monnaie de Paris. Que ce soit clair, nous soutenons toutes les grèves en cours contre le gouvernement actuel dont la brutalité n'a d'égale que sa honteuse politique consistant essentiellement à vendre l'État au privé. Il me semble même que la seule grève qui puisse mettre un terme aux méfaits de cette mafia serait une grève générale. Nous nous sommes donc rendus de justesse quai de Conti, avant la clôture définitive de l'exposition hier dimanche et avant la tempête. Lorsqu'il fait aussi beau sur la capitale, traverser la Seine offre la même vision candide qu'à n'importe quel touriste...


Par contre l'exposition Kiki Smith nous a terriblement déçus. Il ne suffit pas d'être politiquement correct pour me plaire ! Bien au contraire. Son féminisme de surface est quasi racoleur tant il est gnangnan. Les œuvres abordent la sculpture, le dessin, la tapisserie, l'installation, la photographie, etc., mais mon constat est sévère. On est très loin de Louise Bourgeois ou Germaine Richier. Cette rapide critique ne vous empêchera pas d'y aller si ce n'est déjà fait, puisque c'est trop tard !


Comme j'en sortais dépité, je trouvai dans la cour de la Monnaie un photomaton du Studio Harcourt Paris. Vu le prix habituel d'une prestation portrait (entre 1000 et 2000€ environ), dix euros valaient bien que je m'y essaie et que je me la pète ! Bon d'accord, ce n'est pas aussi kitsch que Pierre et Gilles à Philharmonie de Paris. Le résultat n'est pas mal pour un Harcourt du pauvre. Je l'ai ajouté à la série de portraits au choix qui accompagnent mes biographies courte, moyenne et complète dont mes clients s'inspirent régulièrement sans que j'ai besoin d'envoyer quoi que ce soit...

mercredi 5 février 2020

De la main gauche


Billet rapide de la main gauche pour cause de tendinite douloureuse. J'aurais mieux fait de me croiser les bras dimanche au lieu de les croiser à jouer sur deux claviers à la fois, le musical et celui de l'ordinateur où je répertoriais les timbres des instruments idoines pour l'installation audiovisuelle que nous préparons avec Anne-Sarah Le Meur, exposée du 11 mars au 26 avril au ZKM à Karlsruhe. À la nuit tombée quatre projections de 6 mètres de base chacune s'allumeront au rez-de-chaussée du musée sur la Place des Droits de l'Homme, soit plus de cinquante minutes de programme évolutif de 19h à 23h, du moins pour les images génératives d'Anne-Sarah. De mon côté, je dois enregistrer quatorze pièces, soit sept parties et autant d'interludes. Les premières sont entièrement jouées sur les 88 notes de mon Komplete tandis que les seconds alternent quatre mouvements de cordes et électronique pervertissant notre Machine à rêves de Leonardo da Vinci, deux autres à la flûte ou à la trompette à anche passées à la moulinette d'un effet d'Eventide H3000 que j'ai programmé, et un enchaînement de tables d'ondes sure un vieux synthétiseur. Tout doit s'enchaîner sans heurt pour composer une œuvre qui sera perceptible depuis la rue, les images habillant l'immense vitrine du Centre d'Art et de Technologie des Médias allemand. Je n'y suis allé qu'une fois, comme intervenant d'un séminaire européen de la Femis.
J'ai donc abusé du trackpad et m'en voilà fort marri. Lorsque j'ai l'inspiration je suis incapable de m'arrêter, même si mon corps me le suggère. Or ces derniers temps mon esprit prend peu de repos. Lorsque je ne compose pas cet Omni-Vermille, je bichonne mes Perspectives du XXIIe siècle ou sonorise une web-série sur l'intelligence artificielle qui accompagne un MOOC. Sans parler de mon épanchement littéraire !
La vénérable acupunctrice chinoise m'a un peu soulagé, mais j'ai encore bien mal. Elle m'a aussi collé un cataplasme d'herbes dont j'ignore la composition et que je tiens difficilement de ma main pansée. Ce n'est pas ma première tendinite. J'en ai évoqué une en particulier sur cette page il y a sept ans. Mêmes circonstances. Comment et quand apprendrai-je à m'arrêter avant la catastrophe ? Je ne supporte pas de m'interrompre en chemin, même si je sens que j'ai franchi mes limites, menant chaque fois le travail à son terme, mais à quel prix ! Heureusement sur Mac il suffit de double-cliquer sur la touche fn (avec un nom pareil j'aurais dû dire "frapper") pour dicter mon texte. Je vais surtout en profiter pour lire au lieu de m'agiter dans tous les sens...

jeudi 23 janvier 2020

Nuit et jour

...
Mes parents m'ont appelé à l'aide pour brancher tout un matériel audiovisuel compliqué. Je crois avoir compris qu'ils voulaient regarder un opéra à la télévision en diffusant simultanément la musique sur leur poste de radio. Si ce n'est pas cette configuration, la problématique, du moins, s'en rapproche, mais ils ont l'art de la rendre incompréhensible. J'ai fini par leur crier "Vous faites chier, vous êtes morts !" et je me suis réveillé. Étais-je en colère ou lassé de leur manque d'effort à s'adapter à la vie contemporaine ? J'étais tout de même rassuré, libéré par ce saut quantique. J'ignore si je suis insomniaque ou si j'ai besoin de peu dormir, mais ces temps-ci celui de sommeil en est réduit à la portion congrue. Je m'endors en quelques secondes, mais le réveil est aussi rapide. Pour ne pas me tourner dans tous les sens, je me lève au milieu de la nuit et je vais travailler. J'écris un article, je compose la musique et les sons de deux clips vidéo sur l'Intelligence Artificielle. C'est une commande, mais réalisée entre amis, on s'amuse.
Dans la journée je m'occupe de mon prochain album. D'abord, les voix du monde qui ont toutes le même texte. Je choisirai les phrases selon leur musicalité et l'intonation dramatique. J'ai déjà l'anglais, l'italien, l'allemand, l'espagnol, le bulgare, le brésilien, le persan, le suédois, le grec, l'arabe. Il m'en reste autant. Comme j'ai terminé tout ce que je pouvais faire seul, c'est au tour des musiciens invités. Le premier est le corniste Nicolas Chedmail qui double à la trompette et au saxhorn. Fanfares, cor inspiré par un tableau de Caspar David Friedrich, souffles dans l'embouchure, arabesques. Ma fille Elsa lui emboîte le pas. Timbre clair, intime, rapproché. Les rares chansons sont courtes et bilingues, français/anglais, alors que les voix parlées viennent d'une vingtaine de pays. Elsa en chante une, je me collerai à la seconde lorsque j'aurai enregistré le reste de l'orchestre. Percussion, violon, sax alto ou clarinette basse, retour du cor. On verra à la fin s'il manque quelque chose ou quelqu'un ; c'est déjà bien chargé. Gros travail de mixage, mais comme je l'ajuste au fur et à mesure, les corrections sont rapides. Je procède de la même manière pour le livret : j'ouvre un dossier dès le premier jour du projet pour ne rien oublier ni personne. Je donne des titres provisoires qui évoluent en fonction du résultat. Le disque sortira peut-être fin avril. Il a pour moi la même importance que le précédent qui fêtait mon Centenaire !
Cette semaine sort la version CD inédite de L'homme à la caméra avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, vinyle publié à l'origine en 1983, et augmenté d'un super bonus, La glace à trois faces, autre film mis en musique par nos soins. Je suis impatient de le recevoir. Il est produit en Autriche par le label Klang Galerie. En dehors de tout cela, il faut que je m'attèle à la composition d'Omni-Vermille, installation générative pour quatre écrans d'Anne-Sarah Le Meur qui sera exposée au ZKM à Karsruhe du 11 mars au 26 avril...

mardi 21 janvier 2020

Newsletter de janvier 2020

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vendredi 10 janvier 2020

Insomnie, fatigues et angoisse


C'est écrit en tout petit, mais L'intellectuel connaît... l'insomnie, les fatigues et l'angoisse ! J'avais photographié ces trois œuvres provenant d'un ouvrage des Éditions Paul Martial à l'exposition Coup de pub au M.A.M.C. de Saint-Étienne l'été dernier. Anonymes, elles datent probablement des années 1930.
J'aime les photomontages, qu'ils soient signés Rodtchenko, Hausmann, Heartfield, Ernst, Prévert ou je ne sais qui. Ma musique s'en inspire autant que du cinéma. J'ai toujours préféré les généralistes aux spécialistes, surtout lorsqu'ils se jouent des citations, comme Jean-Luc Godard par exemple. La technique des samples s'y apparente également, ou comment faire du neuf avec du vieux de manière créative. Toute œuvre peut être néanmoins considérée comme du recyclage, car il n'existe aucune génération spontanée et les inventions poétiques les plus originales héritent tout autant du passé que les autres. Le secret réside dans le point de vue, l'angle personnel adopté, et dans l'association des éléments. C'est dire si je suis passionné par le montage, qu'il soit cinématographique ou musical, prémédité ou instantané.


Pour exprimer les états d'âme des créateurs, l'artiste aura choisi de juxtaposer photos et dessins. Mon humeur du moment m'a donc poussé à exhumer ces trois œuvres. Même si je mets régulièrement les mains dans le cambouis, je reste un intellectuel. Mon travail se nourrit de l'équilibre entre contrôle et abandon, savoir et magie, incompétence et nécessité d'une solution adaptée.
Comment entrevoir les affiches en question ? Je me moque de mes insomnies en allant travailler au milieu de la nuit pour me rendormir tranquillement après une ou deux heures. Il est inutile de forcer lorsque je suis fatigué, il vaut mieux attendre le moment propice. Penser lentement, agir vite. Il y a toujours une ligne de ma liste virtuelle qui me sourit. L'angoisse est plus existentielle. Elle traite de l'humain d'abord, de son appartenance à la plus impérialiste des espèces, du mieux faire avec les autres plutôt que du bien et du mal, du temps qui file de plus en plus vite et de l'échéance qui se rapproche dans son inéluctabilité biologique. Penser par soi-même sans ne jamais rien considérer comme acquis est forcément facteur d'angoisse, mais la création devient alors une échappatoire vitale, une planche de salut révolutionnaire, une ouverture sur le rêve éveillé qui fait fi de tous les renoncements et de tous les cynismes. C'est miraculeusement salvateur en cette période aussi stupide que brutale, où personne n'est encore capable d'entrevoir la moindre issue. Elle existe, mais elle sera forcément douloureuse.

jeudi 9 janvier 2020

Comme un rat mort ?


Attention, âmes sensibles s'abstenir de lire cet article ! Pas question de s'ennuyer. On m'avait dit que les chattes étaient de meilleures chasseuses que les mâles, mais c'est chaque fois Django qui rapporte des trophées à la maison. Nous nous passerions bien de ses cadeaux, d'autant qu'il rentre en poussant des miaulements de victoire tonitruants pour nous avertir, même au milieu de la nuit. En général ce sont de petites souris dont il ne fait qu'une bouchée, mais hier matin j'ai dû ramasser un rat qui faisait bien 500 grammes. Django ayant la délicatesse de monter ses meilleures proies jusqu'au salon du premier étage, j'apprécie lorsqu'il ne souille pas la moquette berbère en laine crème. Avec les rongeurs cela peut encore aller, mais je craque lorsque ce sont des oiseaux. Trucider un merle ou un rouge-gorge n'est vraiment pas cool, déjà qu'il y en a de moins en moins dans le quartier, ce n'est pas la peine d'en rajouter à la stupidité des hommes. Le pire fut un égorgement de pigeon qui avait éclaboussé les murs et ruiné la moquette. On aurait dit une scène de crime. On pouvait les suivre à la trace de la cave au second étage. Imaginez le carnage si c'est une personne, il paraît qu'on est rempli d'environ cinq litres de sang, de quoi repeindre un appartement entier ! Nous félicitons le prédateur comme on nous l'a appris, en tentant de sauver les bestioles autant que possible. Une pie a réussi à échapper au monstre en faisant la morte. La tête pendait comme cassée et molle. Lorsque j'ai réussi à desserrer les mâchoires du félin elle s'est envolée en lui faisant un pied de nez, ou plutôt une patte de bec. Je vois les oiseaux sur les branches, mais où donc Django trouve-t-il rats et souris ? C'est pour moi une énigme. Il y aurait 3 millions de rats à Paris. Peut-être ne sortent-ils que la nuit, pendant que je tape ces lignes ?

vendredi 27 décembre 2019

Aux petits maux les petits remèdes


À l'heure où je publie ces lignes, c'est déjà passé, mais je ne sais pas comment j'avais attrapé la crève. Peut-être en sortant la poubelle à roulettes dans la rue en bras de chemise ou en allant chercher dehors des bûches pour l'âtre. Je me suis mis à éternuer à 360 km/h. Je ne tenais plus sur mes jambes. Grosse fatigue. J'ai fini dans les vaps, incapable de lire, tout juste bon à m'affaler devant la série Watchmen dont on ne comprend rien avant le très beau sixième épisode où tout s'explique progressivement jusqu'à l'ultime neuvième. C'est une histoire dystopique de fin du monde évitée grâce à un super-héros tout bleu venu de je ne sais quelle planète, c'est dire que ça vole haut. Elle a le mérite de s'appuyer sur le massacre de Tulsa en 1921, où des milliers d'américains blancs attaquèrent les habitants et les entreprises de la communauté afro-américaine de Greenwood plutôt prospère au point d'être appelée le Wall Street noir. Il fallut attendre 1996 pour qu'une commission soit nommée et en révèle l'ampleur en 2001. Elle est surtout très distrayante dans mon état, proche de l'Oklahoma. Il y a des jours où nous n'avons pas le choix que de retomber en enfance. Je ne suis pas allé jusqu'à enfiler la robe de chambre élimée en laine des Pyrénées de ma grand-mère à laquelle nous avions le droit les jours de fièvre et que j'ai rangée à la cave. Une chose est certaine, je n'étais plus moi. J'avançais au ralenti, répondais évasivement aux questions de ma compagne, mangeais sans réel appétit, je me traînais.
J'avais pris de l'alium cepa, homéopathie très efficace si on laisse fondre sous la langue trois granules cinq fois par jour, à condition de le faire suffisamment tôt. Le soir j'ai consenti à introduire dans mes narines un médicament dont la date de péremption remontait à 2013. Une amie médecin m'avait assuré qu'il n'y a aucun danger à utiliser des médicaments dépassés, sauf les antibiotiques. Au pire les effets sont considérablement atténués. À mes souhaits ! J'ignore si des germes ont pu survivre comme l'indique le mode d'emploi, mais peut-on avoir la moindre confiance dans l'industrie pharmaceutique ? D'habitude je n'infiltre dans mon corps que le minimum de leur production, sauf les médicaments magiques qui ont probablement autant d'effets secondaires pernicieux que de qualités thérapeutiques. D'ailleurs lorsqu'on lit leurs modes d'emploi, les mises en garde qui les prémunissent contre toute attaque en justice énumèrent tant de catastrophes qu'il est étonnant que les usagers y aient recours. Leur liste rendrait hypocondriaque le plus zen d'entre nous. Nous sommes si désemparés devant la maladie que nous nous en remettons aux médicaments et aux praticiens de manière quasi mystique. Il n'y a pas loin avec la série télévisée que je regardais. Le lendemain matin, après avoir bien dormi, j'allais déjà beaucoup mieux, sans savoir si le vaporisateur y était pour quoi que ce soit. J'ai chauffé l'eau à 70° et je me suis fait un thé vert. J'ai étalé du miel sur mes tartines et je me suis mis à écrire.
Cette discipline quotidienne m'a rappelé le rêve angoissant qui m'avait réveillé. Ayant oublié mon téléphone portable à la maison alors que j'avais rendez-vous chez le dentiste, je ne me souvenais d'aucun numéro, pas même le mien. Cette perte de mémoire allait jusqu'à perturber mon sens de l'orientation. L'heure tournait. Impossible d'appeler qui que ce soit pour prévenir de mon retard. J'avais beau emprunter un appareil à une connaissance en haut de la rue du Chemin Vert, mes doigts n'arrivaient pas à taper dix chiffres de suite qui se tiennent. Mon réveil réussit à peine à réparer mes lacunes. Quand je pense que je pouvais retrouver des dizaines de numéros de téléphone avant d'en confier le soin à une machine ! J'ai donc décidé de recopier les principaux sur un petit carton que je glisserai dans mon porte-feuilles. Comme quoi, il aura fallu une petite fièvre, un justicier bleu électrique et une nuit réparatrice pour me montrer le toboggan sur lequel je glisse inexorablement. Et pour cela, il n'existe aucune pilule, aucun magicien tombé du ciel. Je ne peux m'en remettre qu'à la discipline de mes exercices quotidiens, en espérant que la mémoire que j'alimente régulièrement ici ne disparaisse pas un de ces jours sous les coups de ce qu'on nomme abusivement le progrès.

lundi 2 décembre 2019

Jachère


Toutes ces dernières années je partais au moins un mois dans un endroit où il n'y avait ni Internet ni téléphone. Cela me faisait des vacances de ne plus pouvoir écrire quotidiennement. Je mettrais bien le blog en jachère, mais les tentations sont nombreuses et les évènements se précipitent. Quand arrive l'hiver je rêve de l'autre hémisphère, soleil et mer turquoise. Au lieu de cela je travaille à mon nouvel album qui me donne du fil à retordre. Ce n'est pas tout à fait vrai. Je ne m'y mets que lorsque vient l'inspiration et j'ai déjà bien avancé. L'après-midi j'aurais plutôt tendance à m'allonger avec un bouquin. À la place du soleil je gobe deux gouttes de vitamines D3 chaque matin, suivies de quinze de pépins de pamplemousse pour éviter le rhume. Avec l'huile essentielle de gaulthérie couchée pour le dos (elle porte bien son adjectif), c'est à peu près tout ce que je consomme, si je ne compte pas les exactions gastronomiques. Je suis passé chez Izraël me réapprovisionner en poivre sanshô (plus effervescent que le séchouanais), du vadouvan et quelques autres condiments. De retour à la maison, j'admire le jardin en rêvant de tropiques. Je ferme les yeux en pensant à des îles. Ne s'entendent que le ronronnement des chats, le bruit des croquettes sous leurs quenottes, la turbine du réfrigérateur, les gouttes de pluie explosant sur les vitres, et la musique de temps en temps. Mais ces dernières semaines peu de nouveaux disques trouvent grâce à mes oreilles. J'ai envoyé quelques bouteilles à la mer, mais les réponses à mes propositions de performances audiovisuelles ne se bousculent pas au portillon. Rappeler les organisateurs est vraiment trop humiliant. J'attends que le téléphone sonne. De temps en temps j'inscris tout de même une date sur le calendrier et je recommence à rêver. On me qualifie le plus souvent d'hyperactif, moi qui ai l'impression de ne pas faire grand chose ! Enfant puis adolescent, ma mère me demandait ce que je fabriquais les coudes sur mon bureau. Je répondais : "je rêve". J'y retourne. Ce billet est une vacance. Demain je rempile !

vendredi 15 novembre 2019

Ailleurs


Il arrive que je ne sache plus où aller parce que l'horizon est bouché. Je lorgne les grands espaces alors que mes arbres cachent la forêt. La flèche indique la terre, mais je ne rêve que de prendre le large. Les voyages professionnels sont plus nourrissants que le tourisme, fut-il le plus sauvage. S'il s'agit d'un film, il faut comprendre le pays à vitesse V, question de survie parfois. Ce fut mon K. Généralement un fixeur vous y aide. Pour les concerts il suffit de prendre autant de jours off que de soirs de spectacle en tournée. Question de discipline. Rencontrer des populations dont je ne comprends pas la langue est dépaysant. Ce besoin vital de nourriture exotique pimente le quotidien qui se copie lui-même. C'est probablement la raison qui me fait détester me laver les dents et me raser chaque matin, tâches incontournables laissant des auréoles. Alors, qu'elles soient boréales ! La Terre vue de la Lune est mon modèle. Lorsque j'ai tapé ces maux elle était pleine. Coupe. Battre les cartes, pointer du doigt les yeux fermés la mappemonde. On peut tomber près de chez soi, se relever aux antipodes. Les films que je regarde le soir sont des portes vers cet ailleurs momentanément inaccessible. J'envoie des bouteilles à la mer. Parfois le téléphone sonne. Un mail annonce la grande nouvelle. Sortir. Les embouteillages gâchent les week-ends. Minimum trois semaines. Mais il faut bien un moi pour revenir autre. De quoi se faire appeler Arthur. Le terme actuel est zone d'inconfort. Chaque mot a double sens. Il ne faut pas non plus se faire siffler. Les escrocs ont toujours l'air sympathique. Sinon cela ne marcherait pas. J'ai couru. Comment s'en vouloir d'avoir accordé sa confiance ? Ils se reconnaîtront. Pas jojo cette affaire ! Prendre la poudre d'escampette. Direction nulle part. Du moment que l'air est pur...


J'avais l'air, mais il me manquait les paroles. Ce matin je me suis réveillé avec celles de mon prochain album. Cette fois je ne pouvais pas emprunter les mots que Ramuz scande dans Présence de la mort. Son titre fait stupidement fuir. Mon histoire se passe bien au bord du lac Léman. La chaleur y est insupportable. Mes acteurs fouillent les ruines. Ils y trouvent ce qui leur permettra de se reconstruire. Je compte y faire un saut pour enregistrer les sons de ce qui aura été. Et chaque fois qu'un étranger passera par ici je lui demanderai de jouer dans sa langue. Allo Babylone 21 29 ? Puisqu'il n'y a pas de Brigitte ici, les archives de la planète feront leur cha-cha-cha. J'ai rarement pensé faire danser. L'an passé, les spectateurs du festival Château Perché où nous jouions avec Amandine Casadamont se trémoussaient devant la scène. Ce n'était pas intentionnel de notre part. Disons que cela nous a échappé. J'hallucinais. J'ai souvent recherché cet état pour camoufler mon ébriété naturelle. Lorsque j'improvise, je plane littéralement. Jouer pour faire paravent au jeu. L'arbre et la forêt réapparaissent soudain. Et l'orée se dessine.

mardi 5 novembre 2019

67


J'ai déjà évoqué mes 5 novembre. Les plus vieux souriront, les plus jeunes s'inclineront, tous et toutes ont le pouvoir de s'en moquer. Mais 67 ans, ce n'est pas donné à tout le monde. À moi cela fait bizarre. Quel que soit son âge, on connaît l'effet des anniversaires. Un petit bilan s'impose lorsque l'on représente le plus ancien de la famille. Ma mère est morte en février. Mon petit-fils commence à parler. J'ai entamé une nouvelle vie. Les chats sont de plus en plus câlins. Certaines années sont révolutionnaires. Je n'ai rien perdu de mon enthousiasme ni de mon envie de mordre, de mon désespoir ni de mes espérances, mais la sérénité remplace progressivement la colère. La gymnastique : éviter d'en rajouter lorsque les ennuis vous tombent dessus. Ils ne font que passer. Nous aussi. Je me sens beaucoup mieux depuis que je pratique le sauna chaque matin, suivi de la douche froide quel que soit le temps. Une gloire. Le régime de la retraite est apaisant, même si je n'ai rien changé à mes activités. Depuis 14 ans que je publie chaque jour un petit article, je suis de plus en plus lu. C'est une manière de me rendre utile, un acte militant. Une mémoire, quand la mienne est saturée. Une libération, de partager ce qui me préoccupe. Une discipline, alors que je suis rétif à la plupart. 4277 articles du blog à ce jour, autant de non-anniversaires à fêter. L'assurance qu'aucune journée ne ressemble à une autre. Comment assumer son éphémérité dans l'univers ? Tous les trips sont égocentriques. L'anniversaire de sa naissance est symbolique de quelque chose qui n'appartient qu'à soi. Ce sont pourtant les mamans qu'il serait juste de louer ce jour-là. Ensuite on prend la tangente. Petit à petit. Personne ne devient jamais grand. On fait semblant. Je fais semblant d'avoir 67 ans aujourd'hui.

mercredi 23 octobre 2019

Yucca c'est tout


J'ai pris la photo des yuccas avant que le vent et la pluie en arrachent les fleurs. Ce n'est pas la première fois que je les photographie, mais quatre d'un coup est un évènement rare. De plus, la nouvelle couleur de la façade fait ressortir les grappes de clochettes blanches de manière encore plus épatante. Avec leurs pointes de feuilles pointues comme des aiguilles, mes "yucca filamentosa" ou yucca filamenteux forment un rempart cruel contre d'éventuels cambrioleurs. Près de la porte d'entrée, je suis obligé de les couper pour que personne ne se crève un œil. Ils se sont si bien adaptés au climat froid que j'ai beau couper régulièrement des troncs énormes, ils repoussent de plus belle. Comme pour la protubérante glycine, je ne comprends pas grand chose à leur floraison qui intervient plusieurs fois dans l'année. Avec le palmier et les bambous géants qui ont tous des feuilles persistantes, hiver comme été, le jardin rappelle un paysage tropical. Lorsque le thermomètre descend en dessous de zéro, depuis la fenêtre du sauna où je sue comme une bête, je me raconte des histoires de jungle en attendant d'y retourner.

mercredi 16 octobre 2019

Corvée de bois


Sollicitant l'aide de quelques amis et voisins pour rentrer quatre stères de bois, j'avais intitulé mon invitation "corvée de bois". Or Pascal me rappelle que c'était le terme employé durant la guerre d'Algérie par les soldats français entre eux pour désigner les exécutions sommaires des civils algériens soupçonnés à tort ou à raison de sympathie envers les indépendantistes du FLN. Ils les forçaient à creuser leurs propres tombes.
Je n'ai forcé ni tué personne et les amis furent si nombreux à faire la chaîne et empiler les bûches qu'en une demi-heure c'était rangé au cordeau. J'avais promis un bon gueuleton aux présents qui ne furent pas déçus. De mon côté j'étais tout de même éreinté, mais c'est plus agréable de faire la cuisine et le service à une dizaine de convives restés dîner que de charrier tout seul le tas que le sylviculteur avait déchargé devant le garage.
Je sais bien que les cheminées polluent l'atmosphère de leurs microparticules, mais j'en ai marre de ces culpabilisations idiotes de la population lorsqu'on connaît l'impact exact des dégâts domestiques par rapport à l'industrie et, par exemple, aux paquebots des riches croisières. Je ne fais pas souvent du feu, mais ma cheminée est si bien conçue qu'elle ne laisse filtrer aucune odeur dans la maison, même des sardines grillées, alors que la moindre cuisson à la poêle répand son fumet dans tous les étages. Une flambée de temps en temps est un luxe que les Parisiens ne peuvent plus se permettre. S'il est toujours autorisé de s'en servir, il est interdit de construire de nouvelles cheminées. C'est donc devenu un luxe d'une autre époque. De toutes manières il est compliqué de stocker du bois si l'on ne possède pas de jardin. J'utilise aussi les branches que coupent mes voisins, et certains d'entre eux déposent leurs épluchures dans notre compost.
Nous avons donc bien ripailler grâce aux braises que j'avais entretenues...

Photo © Juliette Dupuy

jeudi 3 octobre 2019

Les clefs du coffre


Voilà cinq ans que je cherche les clefs du coffre-fort de l'ancien propriétaire. Comme je ne possède rien de précieux j'y avais entreposé ma collection numismatique, histoire de rêver à ce trésor amassé lorsque j'étais enfant ! Un jour que nous partions en vacances, Françoise, qui y avait momentanément déposé 2000 dollars, m'a demandé de cacher la clef dans un endroit moins évident. Rentrés, nous n'avons jamais retrouvé l'endroit astucieux où nous l'avions déplacée. J'ai cherché, cherché, repellé toute la maison... En vain.
L'été dernier, comme Françoise n'habitait plus là, j'ai fait découper la porte du coffre à la disqueuse par un serrurier pour lui rendre sa petite liasse de billets américains. Il y a quelques jours, comme je cherchais comment me vêtir pour ma performance de remix des vidéos de John Sanborn, j'enfilai la veste Roma peinte par Raymond Sarti que je n'avais pas mise depuis des années. Arrivé au Blackstar, qui depuis a hélas fermé ses portes, je range les clefs de la Kangoo dans une de ses poches et qu'est-ce que je trouve ? Deux exemplaires de la clef du coffre évidemment ! J'avais cherché dans tous mes vêtements, dans les placards, mais cette veste était accrochée bien visible dans le studio d'enregistrement avec d'autres tenues de scène historiques. Maintenant c'est trop tard. Le coffre-fort est défoncé. Les clefs ne servent plus à rien. La mise en scène a changé. Je laisse mes vieilles pièces de monnaie à l'intérieur. Le scénario s'est étoffé. Long John Silver n'a rien perdu au change.

lundi 30 septembre 2019

Chez Maxim's avec George Harrison et les Dévots de Krishna


La photo aura mis presque un demi-siècle à me parvenir. Elle proviendrait des archives du New York-Paris Herald Tribune. J'avais raconté comment je m'étais retrouvé enfermé avec George Harrison ce 13 mars 1970. Mais je n'avais jamais vu d'autre photo que celle où mon camarade Michel Polizzi figurait avec mon Beatle préféré lors de cette incroyable soirée chez Maxim's avec les Dévots de Krishna ! De profil debout à gauche, je porte un gilet noir sans manches. Michel est en bas à droite. Harrison est facilement reconnaissable. Je pensais que c'était en 1971, mais Michel me rappelle que "les journalistes ne voulaient savoir qu'une seule chose, si les Beatles allaient se séparer. Or en 1971 c'était plié." Harrison était d'ailleurs là pour la sortie de Govinda paru une semaine plus tôt sur le label Apple, deuxième 45 tours du Radha Kṛṣṇa Temple qu'il avait produit. Ci-dessous mon article d'alors...
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À l'arrière plan de la photo, on reconnaît George Harrison ; devant, au tambourin, Michel Polizzi, un camarade du Lycée Claude Bernard, à l'époque où il fréquentait les Dévots de Krishna. Les commentaires sur sa page FaceBook m'incitent à raconter cette soirée de 1970 chez Maxim's. Préparant le concours de l'Idhec, ancêtre de la Femis, j'avais choisi le "groupe social" des Krishnas comme sujet d'enquête, grâce à Michel qui m'avait également présenté James Doody, fondateur du light-show Krishna Lights. Après le temple de Fontenay-Aux-Roses et les soirées à l'American Center, boulevard Raspail (ah, les bananes trempées dans le lait de coco !), j'étais parti pour Londres où résidait le maître spirituel A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupāda pour continuer mes interviews. Bury Place. On peut deviner que mes questions aux disciples furent perfides et mes remarques éminemment critiques. Le Maître planait au-dessus de la mêlée bien ordonnée. Par quel hasard m'étais-je retrouvé à l'harmonium avec mon Beatle préféré à l'étage de l'improbable Maxim's, rue Royale ? Doody m'avait tout simplement donné le téléphone de John Lennon qui savait comment joindre George ! Les dévots étaient hébergés à Pigalle dans un hôtel de passe où se croisaient les toges aux couleurs du soleil et les mini-jupes des filles de la nuit.
L'harmonium me fut arraché au bout du troisième morceau. Au lieu de jouer le drone de manière recueillie, je m'étais progressivement laissé emporter par le rythme au point de faire swinguer le soufflet comme un malade ! Govinda Jai Jai, Gopala Jai Jai, Radaramanahari Govinda Jai Jai... Comment me suis-je retrouvé plus tard enfermé (à clefs !) pendant une heure sur un palier riquiqui entouré de trois portes, autant dire un placard, avec George Harrison, pour lui tenir le crachoir afin qu'il ne flippe pas tout seul en attendant que ses fans soient dispersés par le service d'ordre ? J'avais fui les avances d'une chanteuse en vogue (je n'avais pas 18 ans et en faisais beaucoup moins) dont le tube respirait le blues comme un gros pétard fait croire au génie de l'instant. Les organisateurs avaient certainement repéré mon comportement dévoué et inoffensif pour me choisir comme chaperon de la star. Dans des occasions pareilles, je tente toujours de converser comme si mon interlocuteur était un type comme un autre. Dehors les fans se coucheraient sous les pneus de sa voiture pour l'empêcher de fuir. George me confia de choisir à qui donner ses coordonnées, soit quelques rares journalistes.
Après avoir brillamment réussi le concours d'entrée à l'Idhec, mes débuts dans la pop-music s'annonçaient, non pas prometteurs, mais simplement banaux. Tout était facile. Je jouai de la flûte avec Eric Clapton dans la villa de Giorgio Gomelsky, manager des Rolling Stones, des Yardbirds, des Moody Blues, Magma, etc. Je phagocytai la villa de Pink Floyd. Ma sœur et moi étions devenus les mascottes de l'orchestre de Sun Ra. Je m'occupai de Frank Zappa lors de ses visites en France. Je projetais mes images psychédéliques sur Gong, Red Noise, Kalfon, Clémenti et Melmoth (Dashiell Hedayat). Je n'avais pas de Chrysler rose, mais une soif d'apprendre et de vivre, sans entrave, sans entraver que pouic non plus, car tout semblait à la fois naturel et fascinant. On planait littéralement. Avec le recul je comprends comme le monde a changé. Cela m'a mis le pied à l'étrier, me rendant exigeant et avide d'expérimentations en tous genres. J'ai continué à avoir de la chance, en travaillant d'arrache-pied. Tandis que je rangeai mon épais dossier d'enquête fortement illustré et parfumé à l'encens (ce qu'il en reste est très imagé), je découvre une chemise que je n'avais pas ouverte depuis 1970. Dedans il y a mes dissertations de philo, mais ça c'est une autre histoire.

jeudi 12 septembre 2019

Birgépub


Il y a quelques jours Paul Brousseau s'est gentiment moqué de moi quand je lui ai raconté que mes parents ne m'emmenaient jamais à un concert ou une expo, mais qu'ils avaient une petite agence de publicité. Paul a juste écrit qu'il comprenait "d'où me venait ce petit côté"... Sans préciser lequel ! J'imagine qu'il sous-entendait l'art de faire parler de soi ! Cela ne se fait pas tout seul. Les 4500 articles du blog et dans la presse écrite, les 2000 pièces musicales, la centaine d'albums, mon travail de designer sonore, mes films, les spectacles et quantité d'autres activités, les nombreux prix dans ces différents domaines y sont aussi pour quelque chose. Je me sers des outils actuels comme jadis lorsque nous envoyions mille invitations chaque fois que nous faisions une création importante. Il fallait écrire les adresses à la main et coller autant de timbres sur les enveloppes. Je n'ai jamais eu d'agent, il a toujours fallu tout faire moi-même. J'ai compris très tôt que cela prendrait du temps pour faire accepter mes idées farfelues. J'ai ainsi fondé le label de disques GRRR en 1975, Un Drame Musical Instantané en 1976 en même temps que le studio GRRR, le grand orchestre en 1981, le site drame.org en 1997, les Inéditeurs en 2013, etc. Pas tout seul, cela s'entend. Je suis un homme du collectif : "plus on est de fous, plus on ri".
Ma maman, qui ne comprenait rien à ce que je fabriquais et me sortais tout ce qu'il y a de plus insupportable sur les intellectuels et "les intermittents du spectacle à la charge de la société", disait que ce que je savais mieux faire était de me vendre. Cela m'énervait, mais c'était une manière pour elle de revendiquer son influence de tchatcheuse. Elle avait toujours rêvé d'être camelot ou comédienne. Lorsqu'elle s'engueulait avec mon père, elle jouait d'ailleurs régulièrement la grande scène du 2. Quant à lui, il avait été dans le spectacle, mais après sa faillite en tant que producteur de l'opérette Nouvelle-Orléans avec Sidney Bechet et Jacques Higelin dans son premier (petit) rôle, à 40 ans il était retourné à l'école, et pour subvenir aux besoins de sa famille il était devenu représentant de commerce. D'abord pour l'annuaire Qui représente Qui en France ?, puis avec elle qui travaillait déjà dans le domaine, ils avaient fini par monter leur propre boîte, une agence de pub B2B spécialisée dans l'électronique. À l'époque cela signifiait des composants, des transfos, des trucs pour professionnels qui n'avaient rien à voir avec la publicité grand public. Ma sœur les avait vite rejoints. Je leur avais bien précisé que jamais je n'y mettrais les pieds. De temps en temps je les aidais tout de même à trouver un slogan. Je passais à leur bureau surtout faire des photocopies ou piquer des stylos et du papier. J'appelais leur société GirbéBurp. Ils n'ont pas su prendre le train de la révolution informatique et ils ont fini par déposer le bilan après 30 ans d'activité. Ma mère et ma sœur avaient repris le flambeau à la mort de mon père début 88.
Il m'avait aidé à produire quelques vinyles du Drame, mais cela s'était arrêté avec sa disparition, avant que nous passions aux CD. Il m'avait mis plusieurs fois le pied à l'étrier lorsque j'avais voulu acheter un électrophone, mon orgue Farfisa ou mon synthétiseur ARP2600, en m'en payant la moitié. C'était une façon de ne pas me gâter et de me pousser à travailler pour acquérir ce qui manquait. Quant à ma mère, lorsqu'elle eut compris que je ne porterais pas de cravate et que je ne deviendrais pas ingénieur, elle m'a exhorté à passer le concours de l'Idhec, alors que j'avais décidé d'arrêter mes études pour me consacrer à la musique et au light-show ! J'ai réalisé quelques films, mais ces études m'ont surtout permis d'inventer mon langage musical en empruntant la syntaxe cinématographique plutôt qu'en suivant les règles du contrepoint et de l'harmonie.
Donc Paul a raison. Mes parents m'ont certainement aidé à comprendre qu'il ne suffisait pas que je crée des œuvres personnelles pour que ça me tombe rôti dans la bouche. N'ayant pas de contact dans le métier, il fallait que je les fasse connaître. Voilà vingt ans que je n'appelle plus pour trouver du boulot, persuadé que le téléphone va sonner et que Monsieur De Mesmaeker va me proposer l'affaire du siècle. Il y a donc des moments avec et des moments sans, mais je vis de ma musique depuis 45 ans, malgré son caractère atypique, pour ne pas dire totalement barjo comme j'y fais souvent allusion pour couper court aux conversations oiseuses. J'ai ainsi acheté ma grande maison avec mes droits d'auteur et ma vie a toujours tenu du rêve d'enfant. J'essaie seulement d'éviter que l'on me demande "si je fais encore de la musique". Alors je communique, je me force à sortir de ma grotte, je fais des signaux de fumée et je pense à vous sans qui tout cela serait vain.

jeudi 5 septembre 2019

Toutes


Toutes... En 1992, Elsa avait 6 ans et chantait ce qu'avec Bernard Vitet nous avions écrit pour elle : "I shall always love the ones I've ever loved before..." En écrivant ces paroles je pensais autant à mon passé qu'à ce qu'elle aurait plus tard à vivre avec les garçons. J'étendais aussi "J'aimerai toujours ceux (ou celles) que j'ai aimé/e/s" aux ami/e/s. Quelle différence y a-t-il entre l'amour et l'amitié si ce n'est la relation sexuelle ? Et puis, je n'ai jamais su en vouloir à qui que ce soit plus de quelques minutes. Quand j'étais enfant, cela me rendait malade d'être incapable de me venger de ma petite sœur lorsqu'elle me faisait une crasse ! Il y a bien une chorégraphe, un producteur de films et un autre type qui ne nous a jamais payés sur qui je me suis juré de cracher chaque fois que leur nom apparaîtrait dans une conversation, mais ce ne furent jamais des amis.

La chanson 'Cause I’ve got time only for love dit :
I shall always love the ones I’ve ever loved before
I’m already dreaming of the ones I’ll be loving
No fear no hate but scorn and even pity
'cause I’ve got time only for love.
En français pour les non-anglophones :
J’aimerai toujours ceux qu’un jour tendrement j’ai aimés
Déjà je rêve de ceux que demain j’aimerai
Sans peur sans haine mais mépris et même pitié
Car tout mon temps est dévoué à l’amour.


Je ne devais pourtant pas encore être totalement convaincu en écrivant mépris et pitié ! C'était il y a près de 30 ans. Depuis, de l'eau a coulé sous mes pompières... J'ai l'impression d'être de plus en plus serein. En tout cas j'y travaille. Elsa était alors accompagnée par Bernard Vitet au bugle, le guitariste Hervé Legeay et l'accordéon samplé de sa mère, Michèle Buirette.

Alors toutes ? Oui, toutes... Mais certainement pas cosi fan tutte... Un jour que j'avais beaucoup pleuré après une rupture amoureuse et que j'avais cherché toute la journée le mot bonheur dans mes dictionnaires et l'Encyclopédie Universalis (c'était avant Wikipedia et le reste !), je racontais au téléphone à une amie philosophe que j'avais été avec des filles très différentes, mais que je leur reprochais à toutes la même chose. Le simple fait de prononcer ces mots me fit comprendre, en un éclair qui changea ma vie, que j'étais leur seul point commun et que donc je leur reprochais qui j'étais. Je changeai aussitôt. Pour qu'un couple fonctionne, il est inutile et absurde d'exiger de l'autre qu'il change ; c'est à soi de l'accepter (ou pas) tel qu'il est ou telle qu'elle est ; on ne change jamais personne fondamentalement, c'est à soi de faire le travail ! Si quelquefois je me regarde dans un miroir, dans le blanc des yeux, ou plutôt au fond noir de l'iris, c'est juste pour savoir si je suis encore ou enfin un Mensch !
Autodidacte en musique, je dis souvent que c'est "with a little help from my friends". L'homme que je suis devenu doit aussi beaucoup aux femmes avec qui j'ai vécu. Je pense n'être brouillé avec aucune, encore qu'il y en a une qui aurait des raisons de m'en vouloir ; même si je n'en suis pas fier, je n'avais pas le choix. C'était il y a déjà longtemps. Dans l'ensemble j'ai gardé le contact avec la plupart et certaines sont devenues des amies proches avec qui il m'arrive même de travailler. Je ne comprends pas que l'on puisse tirer un trait sur le passé comme s'il n'avait jamais existé ou que nous ayons été trahi/e. Les routes se séparent. Les relations se sont transformées. Nous n'avons pas besoin de faire référence à notre vie d'avant. L'affection s'est transformée en amitié. Question de confiance. J'ai vécu quelques mois, un an, huit ans, treize ans, quinze ans avec l'une ou l'autre, et je me souviens seulement que nous avons été heureux sans avoir besoin de me remémorer les détails, ce qui serait évidemment déplacé. Je ne pense aujourd'hui qu'à celle qui partage ma vie. Mais j'aimerai toujours celles qu’un jour tendrement j’ai aimées...
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