Jean-Jacques Birgé

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vendredi 27 août 2021

Atmosphère, atmosphère


Changer d'atmosphère me fait un bien fou. Pourtant rien ne me poussait à quitter mon hôtel du nord, si ce n'est le désir d'embrasser ma fille et son fils. Les attentions délicates participent à ma convalescence qui se déroule on ne peut mieux. À Paris j'étais tout autant dorloté et j'y flottais sur un petit nuage, mais mon cœur est en voyage, sur fond de ciel bleu. La cicatrice est à peine visible, comme une ride, un cou devant en surface. Hélas j'ai encore la nuque raide, m'obligeant à porter de temps en temps une minerve souple pour soulager la douleur et le poids lourd de mes pensées légères ! Je vogue ailleurs. Lis. Ris. Je regarde le passeur qui va et vient d'une rive à l'autre tandis qu'Eliott joue au ballon avec d'autres de son âge dans la pataugeoire le long de la Loire. J'ai une tendresse particulière pour les passeurs. Mon père, Jean-André Fieschi, Bernard Vitet, les femmes avec qui j'ai vécu, tous les enfants du monde, mes lectures, Cocteau, Ramuz, Schnitzler, Vercors, Michaux...
J'habitue surtout mon cerveau à la nouvelle vie qui me sourit, résurrection vivifiante, mouvement contraire à l'effondrement qui nous pend au nez. Je ne prendrai donc plus l'avion. Le moins possible, me dis-je, pour me rassurer. De même, la viande s'est raréfiée sur ma table. Plenty, More plenty et Flavour, les trois volumes d'Ottolenghi consacrés à la cuisine végétarienne, fourmillent d'idées. Je me suis donné jusqu'à fin septembre pour terminer ma mue. Imaginer une nouvelle musique est / sera si excitant. J'ignore d'où viendra l'inspiration, mais c'est une évidence. J'ai traversé ainsi plusieurs révolutions, des cercles qui passent par le même point en changeant chaque fois de couleur. Serait-ce l'orbite de la musique des sphères ?
Dragon, je renais une fois de plus de mes cendres. Pas l'impression pourtant d'avoir eu un cancer. J'étais trop calme, résigné à traverser tranquillement l'épreuve. À Saint-Louis, pendant les attentes, je méditais. Pas vraiment en salle de réveil où je suis resté six heures. C'est beaucoup. Dans ma perception diffuse et morphinée, le plafond réfléchissait un hôpital de campagne (Mash ?), dizaines de lits à roulettes les uns à côté des autres qu'on évacuait les uns après les autres, jusqu'à me laisser seul. On éteignit les lumières derrière moi au fur et à mesure que je m'enfonçais dans les couloirs et les ascenseurs. Dans l'obscurité de ma chambre je respirai enfin. Derrière le paravent Jérôme m'a parlé musique jusqu'à une heure du matin, réduisant le stress qu'avait subi mon corps pendant près de deux heures, l'égorgement. Le lendemain matin, tournez manège, nous avons fait plus ample connaissance. J'ai eu de la chance d'avoir un si bon compagnon de chambrée. C'est passé vite. Je m'étais inquiété de ne pouvoir prévenir que tout allait bien, mais les filles s'étaient connectées après avoir appelé le service chirurgical. Elles savaient. Une infirmière m'avait prêté un téléphone. Je ne me souvenais que de quatre chiffres sur les dix du numéro d'Elsa. L'infirmière a regardé le dossier.
Deux jours plus tard, c'était bon de rentrer à la maison, de serrer dans mes bras celles que j'aime. Doucement, d'abord. Depuis, je vis normalement, avec encore des petit coups de fatigue.
J'ai pris le train pour Nantes. À la gare je me suis arrêté chez Guerlais. Le Grand Beurre. Tout va bien si le cœur y est et que ma gourmandise est comblée. Mais je rentre déjà. Oh, que la vie est belle ! Qu'on ne s'y trompe pas, j'ai toujours mal à l'homme... Je ne comprendrai jamais. Sa violence, criminelle et suicidaire. Ce ne sera pas faute d'avoir essayé. Absurde. Des animaux dénaturés. Nous sommes. Je pense. Comme une bête.

mercredi 18 août 2021

Minerve


Recevoir un message d'amis qu'on ne connaît pas ou si peu, d'amis qu'on n'a pas vus depuis trop longtemps, mais d'amis qu'on aime tant qu'ils nous aident à vivre, par leurs œuvres ou leur vie, est le plus beau des cadeaux. Décrocher le combiné et entendre la voix de Robert Wyatt qui me parle soudain dans un français quasi parfait, être confronté à l'émotion de Catherine Ribeiro découvrant un article que j'ai écrit sur ses rééditions, lire une lettre de Jean Marais à qui je demandais son aide pour un texte de Cocteau ou de Vercors à qui je quémandais les droits d'une illustration sublime réalisée avant la guerre lorsqu'il s'appelait encore Jean Bruller, recevoir un Gaston époque Idées noires de Franquin dont j'espérais une pochette pour un disque du Drame, être impressionné jusqu'à liquéfaction par les voix de Hanna Schygulla ou Michel Piccoli dans le combiné du téléphone, retrouver la correspondance entretenue avec Colette Magny, Dominique Meens ou simplement mes ex, que j'ai ou non gardé le contact, réentendre sur mon répondeur les messages des êtres chers qui ont disparu, voilà qui me fait vibrer le cœur et justifie l'amour offert en partage sur cette page et ailleurs.
Aujourd'hui c'est le mail de Michael Mantler qui éclaire cette fin de journée où l'été ressemble à octobre.
Mon opération récente m'a fatigué, mais je vais beaucoup beaucoup mieux. Seul un torticolis féroce me fait encore souffrir. Depuis ce matin, sur les conseils d'un ami, excellent ostéopathe, j'enfile de temps en temps une minerve souple pour soulager la douleur que je pense bientôt envolée, renvoyer, comme le reste, au passé, longue litanie des expériences vécues dont on ne se souvient que des bons moments. C'est du moins ainsi que je vis, en scope couleurs surround. Libre à celles et ceux qui préfèrent ne se rappeler que de l'obscurité. Je comprends Aragon lorsqu'il explique qu'il aurait été un salaud s'il avait écrit autre chose que Il n'y a pas d'amour heureux en janvier 1943. Paradoxalement, le monde a beau s'effondrer, toujours, à jamais, « (...) qu'allons-nous faire, de tant de bonheur. Le montrer ou bien le taire...». L'important est que la chirurgienne ait préservé mes cordes vocales ! Lui en savoir gré. Je retirerai les strips de mon cou vendredi et entrerai dans une nouvelle phase de convalescence douce, renaissance programmée à n inconnues... Minerve donc, que je porte ce soir à mon cou, est la déesse de la sagesse, de la stratégie, de l'intelligence, de la pensée élevée, des lettres, des arts, de la musique et de l'industrie. À part l'amour, personnel, universel, franchement que souhaiter de mieux ?

vendredi 13 août 2021

Home sweet home


Fatigué mais en forme
L’intubation laisse des douleurs
et l’élégante cicatrice tire sur mon cou
L’impression d’être Boris Karloff
Fire no good
Le droit de tout faire, tout manger, tout boire
Mais pas forcément envie
J’y vais doucement

Oulala et Django n’ont presque rien croquetté en mon absence
Surtout je suis bien entouré, cajolé
vos messages y participant grandement

mercredi 11 août 2021

À l'inverse d'une anesthésie


Vous êtes tous et toutes adorables
Merci pour vos tendres messages
Je m’endormirai en pensant à vous
Et je vous saluerai au réveil…

De haut en bas, œuvres de mcgayffier, Sun Sun Yip, Arlette Martin.
D'autres métaphores en bords cadre.

mardi 10 août 2021

Post pré-opératoire


Le post qui suit est déconseillé aux personnes sensibles ne supportant pas qu'on évoque les "maladies" dont on est affligé.
Que mes ami/e/s ne s'inquiètent pas, je suis en de bonnes mains à l'Hôpital Saint-Louis où j'entre demain pour la biopsie d'un carcinome papillaire, en d'autres termes, jamais écrits nulle part pour ne pas effrayer les patients, un cancer de la thyroïde réclamant l'ablation totale de la glande sécrétant les hormones T4 (thyroxine) et T3 (triiodothyronine) régulant le rythme cardiaque, la température du corps, le poids, le transit intestinal et les humeurs (ça c'est dans le ciboulot). Lorsqu'on en sécrète trop on maigrit et on est excité, pas assez et l'on prend du poids en devenant amorphe. Passé l'égorgement, on est lié ad vitam aeternam à Big Pharma en devant s'avaler quotidiennement un comprimé de lévothyrox, dose qu'il est parfois long à évaluer pour retrouver son équilibre légendaire. J'espère donc ne pas devenir désagréable ! Ma tumeur de plus de trois centimètres, qui fut décelée chez moi par hasard (je n'ai aucun symptôme) lors d'un scanner des poumons, n'exige ni chimio ni radiothérapie. On l'appelle "le gentil cancer". Plus de 80% des personnes autopsiées pour d'autres raisons s'avèrent affligées de la sorte ! J'aurais pu vivre avec jusqu'à la fin de mes jours (ou pas en cas de métastases inopinées), mais maintenant qu'on le sait, je n'y coupe pas. La chirurgienne qui m'opérera demain matin, elle, coupe. Elle fut néanmoins incapable de me dire si je pouvais continuer à aller au sauna, alors que la chaleur (comme les bains) est néfaste à la cicatrisation. À chacun son métier, et je vois donc d'autres spécialistes qui me font prendre des remèdes de sorcière pour m'aider à lutter contre le stress. Ce stress n'est pas forcément psychologique, mais le corps reçoit tout de même une sacrée agression qui risque de me fatiguer pendant quelques jours. L'anesthésie générale ne comportant a priori aucun risque, le seul souci est de ne pas entamer les cordes vocales ou le petit nerf pharyngé à proximité (voix rauque, perte de puissance vocale, changement de tonalité !). En cas de tuile, je pourrais toujours devenir chanteur de blues.
Cette nouvelle désagréable est tempérée par d'autres évènements qui me donnent furieusement envie de me réveiller et de me remettre sur pattes aussi tôt que possible. Ma théorie des cycles se vérifie chaque fois. Les bonnes et les mauvaises nouvelles alternant sans cesse, j'ai trouvé un moyen de profiter au mieux de la vie qui m'a été offerte : je fais durer les bonnes au maximum (effet de plateau au dessus de l'axe des abscisses) et réduis les agressions (effet de gouffre pointu en bas sur celui des ordonnées), sachant qu'on est en général soi-même celle ou celui qui entretient la douleur. Tout cela s'entend d'un point de vue strictement personnel, car le rapport du GIEC confirme l'effondrement planétaire et, là, on peut toujours faire le maximum à son niveau, c'est ensemble seulement que les solutions sont envisageables.
Pendant ma convalescence, je serais heureux d'avoir la visite des ami/e/s qui prendront rendez-vous avec mon secrétariat (Marcel Carné se faisait passer pour son majordome en changeant de voix lorsqu'il répondait au téléphone). De toute manière, je suis bien entouré, malgré la période aoûtienne. Sur la photo je m'entraîne à dissimuler la future cicatrice dans les plis du cou !

Je précise que pour moi c'est une première très intéressante car j'ai eu la chance de n'avoir encore jamais subi d'anesthésie générale ni d'opération chirurgicale. À mon niveau, c'est donc très expérimental 😉
Je remercie aussi celles et ceux qui sont passé/e/s par là et m'ont permis d'en savoir plus que ce que les médecins vous expliquent !