Jean-Jacques Birgé

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lundi 23 novembre 2009

33. Lève-toi et lâche


C'est à vous flanquer des battements de cœur. Max sursaute et se redresse comme un diable hors de sa boîte. Il cherche l'appareil qui lui tient lieu de réveil, mais l'endroit est aussi noir que ses idées depuis qu'il a compris quels étaient les véritables motifs de ses employeurs. Aucune sonnerie n'a effectivement retenti si ce n'est dans un lointain couloir de sa mémoire, un de ces corridors malsains où l'on accède par d'improbables échelles, des pièges que son inconscient lui tend comme autant d'obstacles à franchir, de miroirs sans reflet, d'énigmes impossibles à résoudre si ce n'est par le lâcher prise, la chute dans un abîme renversé que la sagesse transformerait en nirvana si la lumière pouvait surgir.
Max pense à ces si comme aux on qui ont remplacé tant d'inconnues. Il en a rencontrées quantité dans sa fuite. La fatigue le gagne. La course ne mène nulle part. Puisqu'il est nécessaire de changer de rythme, transformons le chapelet de fausses pistes en laïque amuse-doigts. La Grèce moderne n'a plus rien d'autre à offrir pour réfléchir. Ses mains sont devenues rêches, mais son cœur s'est remis à fonctionner depuis la rencontre d'Ilona et la réapparition de Stella. C'est une image comme toutes celles qui ont accompagné sa cavale. Pourquoi localiser nos émotions à la pompe ? Ce sont les tempes qui battent lorsqu'il laisse percer ses sentiments, les confondant avec ses impressions. C'est tout son corps qui vibre quand le désir est plus fort que la raison.
Max se remémore des images suffisamment ouvertes pour laisser libre champ à l'interprétation, mais en évitant le fatal contresens. Ne pas confondre la touche multi-angles avec l'ambiguïté des faux-jetons. Un lourd rideau noir se lève vers les cintres tirant le rêveur d'une obscurité qui s'était avérée, somme toute, confortable. L'addition est salée quand la sueur a passé les sourcils et les ailes du nez. À l'avant-scène, le borgnole qui s'élève découvre un trou rectangulaire creusé dans la terre jaune. Il a sa taille. Dans quelle gueule du loup est-il allé se fourrer ? Les yeux de Max ont du mal à supporter le soleil éclatant qui pénètre au travers des paupières. Le magnésium le brûle comme si le flash, plus insaisissable que l'éphémère, ne pouvant qu'être entrevu était un point d'orgue ad libitum. Au gré de qui ? Toujours la même question. L'identité est au cœur de l'intrigue. Cet héliocentrisme lui pèse plus que de raison. Il le consume.
Max recule sans se retourner. Il sent pourtant une présence derrière lui. Un double de lui-même avançant vers le trou. Le terme de sa quête. La solution miracle. Et ce n'est pas une lessive. Il entend les tambours provençaux cogner lentement contre sa peau. Il lui suffit d'un geste pour arrêter cette marche funèbre. Décider de changer d'humeur. On se fait plus de mal à ruminer sa colère qu'à subir les coups de butoir de ses ennemis. Un claquement de doigts le sort de sa torpeur. Il voit soudain Ilona nue debout devant lui dans le contre-jour de l'astre rayonnant, une lumière d'été comme on n'en voit plus que dans les pays du nord.

Rappel : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.

samedi 14 novembre 2009

32. La cellule du sommeil


Au réveil, des sanctions wagnériennes scandent leurs embrassades. Le ballet d'enclumes les fait rire aux éclats comme si la situation ne pouvait pas être pire. Ils esquissent à petits pas une gymnastique aveugle dans l'obscurité qui leur tient lieu de lumière. La lune envahit doucement le cachot humide au travers de barreaux perchés. Aucun ne se souvient du voyage. Était-ce le gaz ou un lavage de cerveaux ? La chimie tient toujours ses promesses. Ayant pris soin de numéroter leurs abattis, ils constatent que personne ne manque à l'appel. Le dos au mur moins sale qu'ils ne le supposaient, ils ébauchent une pyramide humaine pour atteindre ce qui s'avère être un soupirail. Max est le porteur tandis que Stella grimpe le long de son père puis d'Ilona. La fenêtre est au ras de l'eau, comme celle d'en face en contrebas, condamnée. Était-ce un égout ou une rivière souterraine que l'on a obturé ? Peut-être une prison. Il fait chaud. Chacun tente d'inspecter ce drôle d'endroit où l'histoire les a conduits. Pas l'ombre d'une porte, mais des meubles dans un coin empilés comme le miroir de leur échafaudage. Sans demander son reste, Stella bondit sur le gravier clair, traverse l'espace qu'elle a mesuré du haut de sa colonne et commence une nouvelle ascension. En s'agrippant à une poignée tout en haut, elle fait dégringoler une valise qui lui érafle le front et s'ouvre d'un clac terrifiant en heurtant le sol. Les sons évoquent souvent des images étonnantes. Elle jurerait avoir entendu une mâchoire. Le spectacle est saisissant. Une demi-douzaine de petits crocodiles trapus font claquer leurs dents sans sortir de leur tanière recouverte de papier reliure. Les yeux ont fini par s'habituer. Max donne un brutal coup de pied dans la valise, mais aucun reptile ne montre heureusement de velléité de s'en extirper. La suite est plus incroyable encore. Une lourde cavalcade digne d'une charge d'éléphants ébranle l'édifice. Un mur s'écroule laissant paraître les yeux rougis d'une horde de gorilles assoiffés de meurtre. Le trio n'a d'autre alternative que d'enfiler le corridor ainsi découvert, la meute à ses trousses. Sur les murs sont apposées des affiches du président de la République, les yeux révulsés, les dents longues, un tuyau d'aspirateur à la main qu'il aurait conservé du temps où il faisait du porte à porte. Le cœur battant au rythme des timbales, ils courent, ils courent sans savoir où mènent leurs pas. Par quel miracle sèment-ils leurs poursuivants dans cet ancien cimetière enfoui dans les profondeurs de la Terre ? Pourquoi Stella est-elle persuadée que l'entrée du souterrain débouche devant la loge de la concierge de sa mère ? Elle se surprend à citer Cocteau à voix haute : lorsque ces mystères nous dépassent feignons d'en être les organisateurs. Avant d'avoir eu le temps de reprendre son souffle, elle se réveille en sueur sous un soleil inattendu.

Rappel : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.