Jean-Jacques Birgé

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samedi 28 août 2010

40. Les Complémentaires


L'idée était astucieuse de déguiser les marins de la Pia et de l'Uto en naufragés échappés d'un cargo-usine lorsqu'ils étaient envoyés au ravitaillement. L'histoire était beaucoup plus vraisemblable que d'imaginer une communauté libertaire flottante en pleine dérive sécuritaire.
Au sommet panafricain de Ouagadougou un groupe de participants avaient été écœurés par l'incapacité des camarades à se fédérer. La guerre civile fait évidemment le jeu des pays occidentaux qui ont tout intérêt à fourguer leurs engins de mort pour que l'Afrique ne se réveille jamais. On professe qu'il faudrait cinq générations à ce lumpenprolétariat pour se sortir de la crise, alors autant oublier tout de suite la moindre velléité coloniale qui coûterait beaucoup plus cher qu'elle ne rapporterait. On se débrouille pour pomper le sous-sol, récupérer le minerai et les céréales quand c'est faisable. Pour le reste, les virus et les guerres tribales sauront s'en charger. Depuis des décennies chaque fois qu'un homme politique d'envergure montre quelque charisme la CIA ou l'une de ses succursales européennes le transforme en passoire. Toute tentative démocratique est vouée à l'échec. Alors complot pour complot, quelques anciens étudiants qui avaient fait leurs classes à Harvard, Oxford, Paris ou Moscou, et ne briguaient pas forcément le fauteuil légué par papa, avaient décidé de plancher sur la question. Le groupe du 23 septembre avait eu la chance de rencontrer de drôles de barbus, chauves et hirsutes, qui avaient équipé deux villages près des falaises de Banfora de machines bizarres qui auraient plu à Verne et Tinguely, leur permettant de s'alimenter en eau et électricité. L'équipement tenait du bricolage, mais frisait la sorcellerie tant il faisait oublier la misère du continent. Ils avaient appliqué les dernières recherches en biologie et en nanotechnologie aux ressources locales, un projet aussi délirant qu'improbable, mais qui avait porté ses fruits. Tout finit par se savoir. D'anciens ingénieurs ayant participé à la construction des complexes souterrains de l'Universalité avaient réussi à déguerpir et à prendre contact. Le projet prit son ampleur lorsque deux milliardaires nord-américains en rupture de ban, culpabilisés par le déni historique à répétition de leur pays, décidèrent de se lancer dans l'aventure. La vie est courte, il faut parfois lui donner un sens.
Le type resté dans l'ombre pendant l'explication leur propose de tenir à leur disposition toute l'histoire consignée dans les livres indestructibles : "Nombreux détails vous amuseront, les scientifiques ont de ces fantaisies ! Pour ma part, je ne suis pas un comique, même si j'essaie de me détendre comme la plupart des êtres qui vivent à bord. On en apprend tous les jours. Nous avons suivi votre périple, aussi souvent que possible. Il suffit de décrypter les médias et nous avons des ramifications un peu partout, mais nous devons prendre tant de précautions que parfois nous ratons des occasions gravissimes. Pour l'heure, nous devons d'urgence vous opérer pour extraire les implants dont vous avez certainement constaté les effets nocturnes. Leur technologie n'est pas tout à fait au point, ce qui n'est pas non plus dû au hasard. Il y a heureusement des résistants au formatage et les réactions comme les vôtres nous permettent de repérer les récalcitrants que le pouvoir continue à appeler antisociaux ou terroristes, lorsqu'il n'arrive pas à les briser ou à les faire disparaître. Mais vous savez probablement tout cela, sinon vous ne seriez pas arrivés jusqu'ici."
Max peut enfin prendre la parole pour évoquer les rêves de la nuit dont la complémentarité lui avait justement mis la puce à l'oreille. Une femme qu'il n'avait pas remarquée à cause de la luminosité de l'écran et du contre-jour leur répond qu'ils n'en perdraient pas le souvenir, et que la complémentarité est justement l'un des secrets de leur entreprise, à tel point que certains d'entre eux se nomment les Complémentaires, d'autant que les concepts de chef et de hiérarchie ont été abolis parmi eux. "Mais tout le monde n'aime pas forcément mettre un nom sur les choses ou les personnes."

vendredi 27 août 2010

39. Les îles flottantes


Une étrange agitation règne sur la plage. Des ballots sont encordés et empilés près de l'eau. D'autres pendent encore aux falaises, que nos amis africains font glisser par un ingénieux toboggan de bambou qui arrive presque à la mer. Aucun n'a perdu son sourire de la veille, mais il a changé, sévère, concentré. L'amour du travail, la camaraderie de l'action, comme l'entrain des grandes causes, les font se mouvoir comme des danseurs haltérophiles. Ce retournement de situation surprend notre trio encore endormi qui n'en croit pas ses yeux. Ils avaient quitté une bande de fugitifs totalement démunis pour découvrir une troupe d'ouvriers aguerris aux prises avec une activité qui ne pouvait être que de contrebande. L'un d'eux leur fait signe qu'ils ont apporté de quoi manger. Un petit tas de figues est posé à côté d'une grosse bombonne d'eau fraîche et, plus surprenant, un paquet de biscuits aux amandes ! C'est le monde à l'envers.
Stella fait remarquer qu'elle est prête à tout depuis son rêve du salon bourgeois de cette nuit. Stupeur de ses deux compagnons. Vas-y, raconte, fait Max, cachant son trouble. Il se retient jusqu'à ce que Stella ait terminé, il éclate de rire. D'abord il a reconnu la célèbre phrase de Georges Arnaud qu'il avait infligée à sa fille lorsqu'à neuf ans elle avait évoqué l'existence de Dieu. Mais les similitudes avec son propre rêve l'inquiètent plus qu'elles ne l'amusent. Si l'allusion au trapèze est évidente, le va-et-vient entre ciel et abysses est moins préoccupant que certains termes rappelant des événements qu'il pensait être seul à connaître. Mettons cela sur le plan des coïncidences. L'interprétation d'un rêve n'appartient qu'à celui ou celle qui l'émet. Autour d'eux on s'active de plus en plus. Il aimerait interroger leurs nouveaux amis, mais il ne s'entend pas les freiner dans leur élan. De toute manière, il n'en aurait pas eu le temps. D'une voix haletante, essoufflée avant même d'avoir ouvert la bouche, Ilona raconte qu'elle a l'impression d'avoir volé le rêve d'un autre, comme si elle s'excusait auprès de Max. Elle jette un regard de tristesse vers Stella qui, décidément, comprend de moins en moins ce qu'elle a déclenché. Alors Ilona se jette à l'eau, virtuellement, parce qu'en fait elle aurait plutôt tendance à s'accrocher. Plus elle avance dans sa description méthodique plus Max fronce les sourcils, deux rides se creusant au-dessus de son nez comme deux routes parallèles qui se croiseraient quelque part, là haut au sommet de son crâne. Son scalp lui fait mal. Les synapses lui rappellent les gestes des Africains qui s'accélèrent au rythme des pas étouffés qui s'enfoncent dans le sable. Paf paf paf, shillang shillang shillang, paf paf paf... Le mot puzzle lui vient à l'esprit, mais il n'a pas le temps de réagir aux histoires des deux filles que les grands gestes d'un gars perché en haut de la falaise attirent son attention.
Au large, ce qu'ils avaient cru être des îles étaient deux immenses navires. Des flashs de couleur répondent au sémaphore du gars là-haut, des phrases codées répétées en boucle. Stella pense à la collection de guirlandes programmables dont elle avait décoré sa chambre de jeune fille, mais la chorégraphie lumineuse est beaucoup plus sophistiquée et sa puissance est incroyable, comme s'ils avaient été visés par des rayons laser. Derrière eux, on démonte le toboggan dont les branches sont hissées à toute vitesse. Les ballots sont regroupés. Sur la crête des vagues, ils voient très bien trois bateaux à moteur en route vers le rivage. Comme ils s'approchent, Max fait signe aux deux filles de ne pas bouger. Ils ignorent où ils sont, ils ne savent plus à qui se fier, ne comprennent rien à la langue de ceux qui se sont adossés aux ballots. Ils ont impérativement besoin d'aide. Tandis qu'on charge les navettes, un gros barbu assaille de questions le plus souriant de leurs compagnons de la nuit en désignant le trio. Les phrases ressemblent à une sorte de ping-pong où chacun rattrape les mots comme deux jouteuses inuit. Au terme de cet échange musical, le gros fait signe à tout le monde d'embarquer.

jeudi 26 août 2010

38. Anti-puces


Ils sont partis depuis trop longtemps pour que les règles s'appliquent à leurs rêves. Les ellipses finissent par les perdre sans qu'aucun fil ne puisse se voir. Ils avancent prudemment au bord des toits. Le balancier des vagues les fait flotter sur des fonts baptismaux dans lesquels ni les uns ni les autres n'auraient imaginé se baigner s'ils étaient éveillés. L'époque a basculé dans un précipice où le formatage a gagné l'inconscient collectif. Tous les trois se souviendraient de la même image, mais leur détermination avait forgé des anticorps au point de brouiller les émissions que l'implant dégage sans qu'ils le sachent. Ils ignorent que, lors de leur incarcération, les blouses leur ont greffé une puce à chacun. Ils ont sous-estimé leur résistance à la machination. Qu’importe, ils n’ont aucun souvenir. La nature recèle tant de pouvoirs que l’humanité méconnaît, croyant en être le maître. Expérimentant ainsi la réalité multiple, ils seront sauvés par leur libre interprétation du phénomène. Une image. La simple image d'une femme qui dort sous un lustre. Un lampadaire éclaire le divan. Deux petits claviers côte à côte font face à la fenêtre.
Max reconnaît sa mère derrière la vitre. Elle a toujours aimé les orchidées et les crocodiles. Il y avait une serre au fond du jardin où l'humidité vous poissait la chemise comme si l'on avait attrapé une maladie tropicale. Sa mère prétend y respirer l'air pur d'une Asie de théâtre, constituée de fumée et de carton pâte. Elle se soulève à l'horizontal comme les jeunes femmes qui assistent les prestidigitateurs au music'hall. La couverture forme un drapé dissimulant le canapé blanc et surtout le trucage que tout le monde imagine, mais que personne hormis les spécialistes ne devine. Elle se redresse, droite comme un piquet, pivotant sur ses pieds comme sur l'axe d'une roue dentée, par petits à-coups secs et précis. Si elle avait la place elle dessinerait des cercles comme les trapézistes. Le voile glisse lentement. La chambre s'efface. À chaque circonvolution il croit reconnaître Stella ou Ilona, à tour de rôle. Vertige. Il n'en finit pas de tomber, traversant une nuée d'insectes comme autant de pixels sur les écrans du double. Cela n'a pas de sens. Il se trompait. Il remonte à la surface sans aucun palier de décompression.
Ou bien. Si Stella n'avait jamais connu de crise mystique le moment aurait été bien choisi. La lévitation est un sport d'ascèse. Les enfants croient souvent savoir voler, ou du moins qu'ils l'on su. Elle se souvient très bien de la méthode. Il lui suffit de concentrer toute sa force sur son front et deux ailes de feu lui poussent comme des réacteurs. Elle s'élève à la verticale comme elle contracte ses sphincters. Dans l'appartement bourgeois surplombant la cour, la femme qui fait semblant de dormir sort un pouce vainqueur de sous le plaid qui la recouvre. Stella traverse la forêt de bambous comme les héroïnes des films chinois. On en mangerait, crie-t-elle à l'entour. Des brancardiers vont et viennent en courant, se cognant les uns dans les autres. Le burlesque l'emporte sur l'exploit. Un tourbillon efface la phrase que Max a écrite à la bombe sur la palissade qui borde le chantier adjacent : "Si Dieu existait ce serait un tel salaud qu'il ferait bien de ne pas s'en vanter". Des sauterelles synthétiques obscurcissent le ciel. C'est la nuit. On n'entend plus un bruit.
Ou encore. Comment Ilona peut-elle sentir ses deux compagnons endormis ? Les jumeaux ont joué toute la soirée des pièces à quatre mains, si fort que le plafonnier vibrait en sympathie, entrechoquant ses breloques de cristal, comme si la terre avait tremblé. Les murs s'écroulent. Tout n'était que du toc. La bourrasque arrache les vêtements de la morte. La femme allongée tremble de froid. Le sifflement du vent est obscène. Elle respire encore, marmonne Stella au creux de l'oreille du souffleur, sans réussir à le réveiller. Qui vit ? Qui est enseveli ? Ilona s'entend dire : qui est dans ce lit ? Elle se laisse aller sur le divan. Le cendrier est vide, mais l'urne est bourrée à craquer. Il suffirait d'un courant d'air. La femme lui dit qu'il ne faut pas s'inquiéter. Elle a refait sa vie. Elle est heureuse. Un buste passe derrière les vitres comme un jour de tempête. Ilona se réveille brutalement en criant "ça n'a ni queue ni tête !", entraînant Max et Stella à sa suite.
Dans la brume matinale, une fois de plus, ils croient rêver.

Rappel : le premier épisode a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction. L'ensemble sera constitué de 50 épisodes. Le précédent remontait au 8 mars 2010.