Jean-Jacques Birgé

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jeudi 18 novembre 2010

42. Fond de verre


Le vaisseau est si profond qu'on penserait la quille interminable. L'ascenseur qui porte la signature de la Déesse met Max mal à l'aise. Les deux filles accroupies n'ont rien remarqué, occupées à comprendre comment fonctionnent les fermetures magnétiques de leurs sandales sur coussin d'air, un truc ahurissant limitant les frottements et qui donne l'impression de planer au-dessus du sol. La trajectoire de la cabine est étrangement courbe. Ce que l'on perçoit du tunnel donne la sensation d'une coulisse de trombone contrebasse. C'est l'image qui s'est imposée toute seule à Max qui n'en a jamais vu et ne sait même pas si cela existe. Dans sa jeunesse il avait joué de ce biniou dans un orchestre d'improvisateurs que les profanes assimilaient à du free jazz. Mais il n'avait jamais swingué une cacahuète et préférait souffler dans son embouchure en imaginant des figures impossibles, des volutes de fumée et des gestes de cow-boy dont le lasso attrapait le rythme de la batterie pour lui serrer le kiki. Les syncopes n'en étaient que plus hirsutes et les mélodies plus improbables. D'avoir toujours fonctionné par images lui avait permis de se structurer pendant sa période muette où sa tignasse avait tenu la place d'une portée de mille lignes, ce qui s'y était accroché figurant autant de notes et d'altérations. On ne sait plus quoi inventer. Certains auraient pu croire à une partition de musique contemporaine, mais c'eut été franchement injouable à moins de prendre quelque liberté avec l'original. De toute manière il n'aurait pas eu le choix, tatouage indélébile des artistes véritables. Son pétage de plombs remontait parfois à la surface comme des bouffées délirantes, heureusement très brèves, mais d'une intensité pouvant devenir déstabilisante et dangereuse selon la place où il se trouvait quand ça le prenait. L'habitacle se stabilise et ses portes s'ouvrent sur un couloir de verre où sont projetées toutes sortes de données plus mathématiques que littéraires. Max aurait aimé se pencher sur ces équations surmontant cadrans, camemberts, jauges, compas, etcétéra, mais la petite dame qui leur sert de guide presse le pas et les invite à pénétrer dans une salle de réunion où trône un magnifique aquarium. Un de leurs accompagnateurs fait remarquer que, question d'échelle, c'est plutôt la Pia qui fait figure d'accessoire aquariophile. L'immersion est le plus beau spectacle dont un être humain puisse rêver. Une nuée fluorescente force l'admiration d'Ilona qui vient d'un pays encerclé de montagnes. L'écran s'anime, comme si l'invisible était révélé par quelque processus chimique. L'un et l'autre sont vrais et sont faux. Si la vision est sous-marine, nous sommes en présence d'une vision en réalité augmentée permettant d'admirer toute une panoplie d'événements recomposés à partir des instruments d'analyse dont le navire est truffé. Mais l'heure n'est pas à la contemplation.
Les explications sont toujours moins excitantes que les projections mentales. Le mystère n'en est plus un dès lors qu'il est révélé. Il faut néanmoins se mettre à table. Il n'y a que dix chaises pour onze convives. Stella s'assied la première en susurrant que le jeu des chaises musicales n'a jamais été son fort. Sont présents nos trois amis, le second du Capitaine, la petite dame qui ponctue toutes les interventions d'onomatopées très imagées et les deux grandes filles en blouse blanche que Stella baptisera Pinguy et Pongua suite à leur intervention chorale, un Asiatique très confus mais plutôt rigolo, les deux gars qui les avaient reçus à leur arrivée sur le bateau dont un restera donc debout et un vieux mieux effacé qui passe son temps à régler son sonotone. Comme la réunion va durer deux heures Stella prend des notes et tentera plus tard de résumer la situation.

mardi 16 novembre 2010

41. Sur le billard


Il fait basculer sa tête comme la mappemonde de verre d'où l'on tire les gagnants du loto, une série de chiffres orphelins dont aucune équation ne saurait révéler le cruel mensonge. Il devra s'inventer une nouvelle famille de 0 et de 1. Au jeu de la vérité il n'y avait eu que des perdants. Sur son oreiller ses efforts panoramiques décrivent une succession de colonnes remplies d'un liquide trop bleu pour avoir été puisée en mer. Il se raccroche au bastingage du chapiteau. La noirceur du ciel l'aurait fait se prendre pour un aveugle. Le découpage rococo n'indique aucune présence humaine. De son point de vue, il peut seulement deviner le dessus, plus haut que les arbres, un jardin d'algues, d'anémones et d'oursins, la lave dorée traversant la croûte comme un onctueux camembert avant les lois du cru et du cuit. Sa nausée l'empêche de se rappeler les fondations de l'an pire, vomissant les fruits gorgés de soleil et des inventions qui ne servent plus à rien, un vague souvenir en attendant la prochaine marée. On meurt partout, tout le temps et par tous les temps.
Il n'est pas fou. Si ses pensées carambolent dans un fracas de tôle froissée, c'est que la vie coule toujours dans ses veines. Il y a comme un grand trou au milieu de nulle part. Une part de tarte qui n'aurait jamais connu la lame du couteau. Pourquoi lui ? Pourquoi moi ! La question se pose chaque fois que nous sommes freinés dans notre élan. Le vide s'oppose à la fluidité de notre éducation et des raisons qui nous font perpétuer les souffrances apprises par cœur. Il y a une seconde avant et une seconde après. On est tout petit ou très loin. C'est pareil ! On se voudrait maître de son destin quand tout contribue à vous prouver le contraire. La barre à gauche, crie le Capitaine, mais c'est un mirage, une voix intérieure, tout s'opère à distance, c'est très sophistiqué. L'extraction des implants est un passage obligé pour tous les passagers. Cette chirurgie étymologique a valeur d'adoption par l'équipage. Chacun, chacune porte une petite cicatrice en étoile. Minuscule, là aussi on dit qu'elle est à des années lumière du regard que nous portons sur la nouvelle société, ce monstre enveloppé d'une camisole à l'odeur de linceul. Le navire figurerait le paradis s'il n'était ce fantôme fauve qui attend son heure pour bondir hors de la nuit et du brouillard des ondes qui le rendent invisible aux sondes et satellites de l'ennemi.
Le jour, un faux soleil, très bas, le trompe, permettant à la flotte d'avancer en ne se préoccupant que des rencontres physiques. N'importe quel radar classique fait l'affaire. Au réveil il voit la mousse autour de l'étoile dans un petit tube comme si ç'avait été une appendicite, une cédille à l'objet du désir. Sur la couchette à sa droite Ilona est encore endormie, mais Stella, tournée sur le côté, regarde son père hilare et rassurée de l'entendre demander un verre de quelque chose de bon à boire. Elle lui raconte avoir d'abord été inquiète lorsqu'il délirait. Il disait que deux petits singes du temple d'en face avec des chapeaux rigolos étaient venus lui parler à la fenêtre, une large baie vitrée qui s'ouvre sur le jardin d'hiver. Comme s'il y avait encore des saisons ! Et puis s'énervant contre le présentateur de la télé qui voulait emmener Ilona en voyage de noces, il avait sorti une bouteille d'alcool à 90° de sous son drap pour s'en avaler une rasade. Heureusement le bouchon était trop serré et il s'était rendormi.
Tous trois sont attendus dès qu'ils seront sur pied pour un petit déjeuner debriefing dont ils ne peuvent avoir la moindre idée en l'état. Tous leurs états. Sont-ils à même de pressentir le plus improbable dénouement ? Des larmes chaudes coulent des yeux de Max, soulagé que le plomb puisse se transformer en or dès lors que l'on en comprend le sens. L'alchimie serait donc un acte de résistance, un mouvement critique, une démarche digne de cette humanité perdue et si longtemps convoitée par celles et ceux qui la croyaient à jamais perdue.

Rappel : le premier épisode a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction. L'ensemble sera constitué de 50 épisodes. Le précédent remontait au 28 août 2010.