Jean-Jacques Birgé

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vendredi 30 décembre 2011

2. Long Island


Gargam s'était moqué de nous en évoquant "son château". Il est pourtant agréable de se promener sur la plage après le long voyage et malgré la grisaille. Agnès est frileuse. Nous jouons au scrabble en attendant qu'il fasse meilleur. Au déjeuner nous entrons de plein-pied dans les coutumes locales, hot-dogs au barbecue, et l'après-midi nous partons visiter Port Jefferson, un petit village au bord de la mer d'où nous rapportons des banana barges qui fondent en route. J'ai toujours adoré les glaces. Petits, nous allions à l'Igloo, rue de Sèvres, où, avec, on nous servait une verre d'eau glacée. Je ne pouvais m'empêcher de ne prendre que des boules au chocolat. En rentrant nous tondons la pelouse du château et nous nous laissons hypnotiser par les Three Stooges à la télévision. La publicité coupe sans cesse le programme. Quant à la pelouse, je n'ai jamais compris cette manie de la coiffure en brosse, préférant la liberté des herbes folles. C'est comme la cravate, je me suis juré de ne plus jamais me serrer le quiqui avec cette corde qui me fait penser à une laisse patronale. (feu d'artifice débordant jusqu'au paragraphe suivant en se transformant comme si les sons s'allongeaient dans le ciel) Après un cheese-burger pour dîner nous allons voir le feu d'artifice sur la plage. C'est comme souffler sur les bougies de l'immense gâteau qui nous est offert pour inaugurer notre périple. Des sparkling sticks à la taille du pays. Tout est énorme, les voitures, les plats, les gens.

Ma sœur a commencé à écrire son journal. Je me suis chargé de préparer les bagages pour repartir à New York vers midi. Nous les laissons à la consigne des Greyhound Buses et montons en haut de l'Empire State Building, cent deux étages, trois cent quatre vingt un mètres, le plus haut immeuble du monde. La tour Eiffel est riquiqui à côté ! La vue est impressionnante. Nous admirons la ville depuis les quatre côtés. Comme j'ai soif, je cherche une boîte de conserve au distributeur qui est tout en haut. Curieux, j'opte pour une boisson infâme appelée root beer, un mélange de racines et de plantes au goût synthétique. "Berk !" fait Agnès en trempant ses lèvres dans l'immonde breuvage. En redescendant nous sommes stupéfaits par la queue des touristes qui s'est encore allongée en bas du gratte-ciel.

Nous commençons à reprendre pied après le décalage horaire et nous sommes seuls, livrés à nous-mêmes, avec en poche quelques travellers cheques et nos abonnements de cars Greyhounds, mais pas suffisamment d'argent pour nous offrir un hôtel. Il va donc falloir nous débrouiller. L'astuce est de voyager la nuit pour ne pas avoir à chercher quelqu'un pour nous héberger. Si nous comptons sur des rencontres, nous avons quelques points de chute, à Cincinnati dans une famille où Agnès est restée lors d'un séjour scolaire, à El Paso chez un couple rencontré en vacances au Maroc, chez les Birge chez qui j'ai passé l'été 1965, et puis l'un des patrons de mon père habite Boston, c'est tout.

En 1964, mes parents reçoivent un coup de téléphone de deux Américains de passage à Paris, à la recherche de leurs origines en Europe. Henry et Sylvia Birge, prononcé Beurdge, qui arrivent de Stockholm, les invitent à boire un verre à l'Hôtel Intercontinental. Dans la conversation ils suggèrent de m'envoyer chez eux perfectionner mon anglais. Mon père saute sur l'occasion et je passai ainsi suivant dans le Connecticut. Ils me racontèrent qu'un Birge fut conducteur de convoi avec Buffalo Bill et prétendaient descendre des cent pèlerins arrivés à Plymouth sur le Mayflower en 1620. Ils m'emmenèrent ainsi sur les traces de ceux qui furent les premiers conquérants de ce qui deviendra les États Unis, cultivant une paranoïa que je trouvais surréaliste. Malgré la psycho-rigidité de Henry nous avons prévu d'aller leur rendre visite sur la route du retour dans deux mois. Nous ne sommes évidemment pas du tout de la même famille. Ils viennent de Scandinavie tandis que notre patronyme est plus ou moins alsacien. Plus ou moins ? La communauté juive était extrêmement nombreuse en Alsace avant la seconde guerre mondiale. En 1870, lorsque l'Allemagne annexe l'Alsace et la Lorraine, mes ancêtres transforment Berger en Birgé, avec un accent aigu bien français sur le é pour mettre le point sur le i que nous ne sommes pas allemands. Le berceau de la famille est Marmoutier, lointain cousinage, du côté maternel, avec Albert Kahn, banquier ruiné en 1929 et fondateur des archives de la planète, et Dassault, nom de résistant de Marcel Bloch. Ma mère est une Bloch, mais il faut toujours une branche fauchée à tous les arbres généalogiques ! C'est pareil du côté paternel puisque mon arrière-arrière-grand-père aurait effectué son service militaire de six ans à une époque où le recrutement se faisait par engagement et tirage au sort, mais où les riches se faisaient remplacer moyennant finances. Je profitai de l'aubaine et passai deux mois formidables à East Hartland et sur le yacht de mes hôtes au large des côtes de la Nouvelle Angleterre.

Ce voyage n'est donc pas une première, ni pour ma sœur, ni pour moi. Nous sommes tous les deux assez débrouillards, ma sœur est moins timide que moi, mais je viens de vivre deux mois dans la rue à battre le pavé quand il en reste, puisque à maints endroits ils ont été remplacés par la plage.

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0. La révolution
1. J'ai 15 ans

jeudi 29 décembre 2011

1. J'ai 15 ans


Nous sommes le 3 juillet 1968, j'ai quinze ans et huit mois, Agnès vient d'en avoir treize. Un jour je serai obligé de compter sur mes doigts pour ne pas me tromper. Nous nous sommes levés à 6h30 ce matin pour prendre l'avion. Je vais essayer de mieux raconter notre voyage que je ne le faisais lorsque j'écrivais à Papa et Maman. Enfant, mes cartes postales disaient à peu près toujours "Je vais bien, je mange bien, je dors bien, je m'amuse bien", histoire de ne pas les inquiéter et de retourner jouer le plus vite possible. C'était probablement vrai, mais j'aimerais me souvenir des autres moments de la journée. Du vague à l'âme parfois, un nouveau monde certainement, des souvenirs choisis. Il était dommage que tous les messages se ressemblent quelle que soit leur provenance. En retournant la carte postale on découvrait l'illustration qui laissait enfin place à l'imagination. J'espère avoir grandi. C'est le grand jour, le D-Day, puisque nous nous envolons à 11h pour New York. Aucun de mes copains n'a jamais franchi l'Atlantique.

(Musique 2, drone avec sons de l'avion se transformant progressivement en jazz avec voix de Donald et rappel des "Oignons" pour se terminer en radiophonie intégrant des musiques de l'époque, comme un énorme hamburger)

Le voyage se passe à merveille. Nous comptons les heures. J'ignore pourquoi, adulte, Agnès sera prise de panique au point de se saouler avant chaque embarquement. Le Boing fait escale à Gander sur l'île de Terre-Neuve au Canada et nous atterrissons enfin sur l'aéroport JFK. L'assassinat de John Fitzgerald Kennedy est le premier évènement politique dont ma sœur se souviendra. Nous foulons le sol du tarmac.


Agnès porte de superbes chaussures très mode avec une plaque de métal. Passé la douane et son questionnaire aussi absurde qu'attendu, Messieurs Gargam et Brun nous accueillent. Gargam est une connexion franc-maçonne de mon père. Nous ne savons pas très bien ce que c'est, sauf qu'en voiture, à Paris, des conducteurs klaxonnent trois fois en repérant un écusson collé au-dessus du pare-choc arrière, à côté de l'ovale EU d'Europe. Cette utopie fraternelle sera lamentablement dévoyée par des traités successifs concoctés par le monde de la finance. Même chose avec la franc-maçonnerie de mon père qui prétend que jamais un "frère" ne le trahira ; il se fera tout de même arnaquer par quelques "frangins". Ses réunions du jeudi soir sont aussi prétexte à des escapades extraconjugales, sujettes à engueulades sévères avec ma mère qui ne supporte pas non plus le refus de la mixité au Grand Orient, et pour cause ! Si je me sens le digne héritier de ses engagements politiques, je ne serai jamais tenté par la franc-maçonnerie et mon père n'en fera jamais aucun prosélytisme. Ma mère me confia qu'il y entra il y a dix ans lorsque tous ses amis lui tournèrent le dos à sa faillite après la production de Nouvelle Orléans au Théâtre de l'Étoile avec Sidney Bechet et Mattye Peters. Il a décidé de rembourser ses dettes, est retourné à l'école, a changé de métier, remonte doucement la pente grâce à un optimisme contrastant avec le "c'est foutu" de ma mère. Aussi loin que je me le rappelle, l'opérette est mon plus ancien souvenir américain. Je suis sur les genoux de Sidney qui me laisse gagner à la boxe et souffler dans son saxophone soprano. À la première, le cortège traverse l'orchestre en lançant au public de vrais oignons ; "c'est pas cher, mais c'est bon" chanterai-je longtemps après. Les représentations suivantes, les oignons sont remplacés par des cotillons qui en ont l'aspect avec un truc épineux qui s'agrippe aux vêtements. Papa nous a raconté qu'il était au Hot-Club de France et qu'ayant la plus grande chambre de l'hôtel où il logeait, Louis Armstrong est venu y faire le bœuf. Pendant longtemps c'était l'image que nous avons eue des États-Unis, avec Mickey et les westerns.

Mais le jazz n'est plus de mon âge. Mon premier trente-trois tours est celui de Claude François à l'Olympia. Que mon père a aidé à ouvrir avec Bruno Coquatrix en faisant de la cavalerie, un système de chèques que l'on se refile les uns aux autres en tournant et en jouant sur le délai d'encaissement des banques, si j'ai bien compris. C'est aussi à l'Olympia que le public a cassé des fauteuils quand Sidney y est passé. Il y a deux ans, le 29 mars 1966, j'y ai vu les Rolling Stones grâce au concours des Copains Menier ! Il fallait cinquante emballages de chocolat, mais leur taille n'était pas spécifiée, alors ma mère a eu l'idée d'acheter une boîte de cent petites barrettes individuelles me permettant d'être dans les premiers à répondre... Cinquième rang, mon premier concert, grâce à l'émission Salut les copains que j'écoutais chaque jour en rentrant du lycée. Maintenant je préfère le Pop-Club de José Artur. J'écoute aussi les Beatles, Jacques Dutronc, Adamo, Nino Ferrer, Donovan, les Four Tops, Nights in White Satin des Moody Blues, No Milk Today de Herman's Hermits, Happy Together des Turtles, A Whiter Shade of Pale de Procol Harum... J'enregistre tout sur le magnétophone Radiola que mes parents m'ont offert à la fin de la sixième lorsque j'ai eu le Prix d'Excellence, contre toute attente de leur part. Ils racontent encore que ce fut une catastrophe parce qu'ils n'en avaient pas les moyens, mais ils ont tenu leur promesse. C'était une manière de m'encourager. Que ce soit une fessée ou un cadeau, ils ont toujours fait ce qu'ils avaient promis ! J'ai San Francisco de Scott McKenzie dans les oreilles, be sure to wear some flowers in your hair, les hippies nous font rêver.

La révolution est excitante, mais je suis non-violent depuis que j'ai pris ma carte de citoyen du monde quand j'avais treize ans. Einstein, Gide, Camus, Sartre, Breton ont adhéré au mouvement fondé par Garry Davis, préfigurant le Peace and Love du Flower Power et les manifestations contre la guerre du Vietnam. "Face aux préparatifs de destruction qui s'organisent sous nos yeux et devant l'impuissance avouée des États, des Blocs, de l'O.N.U. à défendre la vie menacée, nous déclarons en danger chaque homme, chaque village, chaque ville et l'espèce humaine, nous déclarons l'humanité entière en état de légitime défense contre les États souverains, les idéologies et les propagandes qui prétendraient justifier le recours à la guerre, nous déclarons ouverte la crise de régime du monde... (...) Nous appelons les hommes à de nouveaux héroïsmes pour poser les actes de refus, de courage et d'espoir dont l'avenir dépend. (...) Le citoyen du monde réclame des lois mondiales qui donnent aux individus et aux peuples des garanties minima, notamment pour leur subsistance, leur sécurité et leur liberté ; des institutions mondiales, ayant pouvoir d'élaborer ces lois, de les appliquer, de les faire respecter..." Etcétéra. Fin 1948, Garry Davis réclame un pouvoir fédéral mondial et une assemblée constituante des peuples. C'est le genre de truc auquel je pense avant que nous atterrissions. Ensuite je me tords le cou pour voir l'Amérique au hublot.

À la sortie de l'aéroport nous sommes impressionnés par la taille de l'embouteillage et les nœuds des échangeurs autoroutiers pour rejoindre New York City. Mr Gargam nous emmène dans un petit appartement qui ressemble à un logement ouvrier. Les gratte-ciel qui projettent leurs ombres empêchent la lumière d'y pénétrer, lui donnant un aspect un peu crasseux. Nous n'y restons pas. Demain est le Jour de l'Indépendance, fête nationale aux USA. C'est la ruée vers Niagara, tous les bus sont complets. Après avoir envoyé un télégramme à Maman et Papa nous prenons la route pour Rocky Point sur Long Island où Mr Gargam nous a invités.

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0. La révolution

mercredi 21 décembre 2011

0. La révolution


Aller fouiller sa mémoire n'est pas chose aisée. Mon père est mort il y a vingt-cinq ans. Ma mère ne se souvient de rien, elle prétend que le passé est inintéressant. Comme tout le monde elle le réécrit comme ça l'arrange. Son révisionnisme systématique m'horripile. Elle est incapable de répondre à mes interrogations légitimes et m'envoie promener parce que je la dérange au milieu de Questions pour un champion. Je lui rétorque qu'elle est éliminée. Un point c'est tout. Elle aurait pourtant bien besoin de comprendre pourquoi elle et ses deux sœurs ont autant souffert de la vie, des handicapées du cœur, même si elles l'ont sur la main et que je les adore toutes les trois. Quel secret de famille est enfoui dans cette surdité entretenue ? À quelle génération remonter pour dénouer la corde qui les lie et les étrangle ? Je crains qu'elles emportent ce mystère dans la tombe, si même elles en soupçonnent l'existence. Ma soif d'écrire est-elle la parade à leur mutisme ? Ma fille ne me lit que rarement, mais elle pourra y revenir si elle le souhaite. Du côté de mon père les archives de la famille ont disparu il y a une dizaine d'années avec l'incendie de l'appartement de sa sœur auquel elle a succombé. J'ai tardé à l'appeler. Elle était trop bavarde !

Tout a donc commencé le 10 mai, comme une seconde naissance. Était-ce quelques jours plus tôt ? Je fais un amalgame avec la journée qui précède "la nuit des barricades". Je me creuse les méninges. C'était un vendredi. Le vendredi 10 mai. Une foule adolescente était attroupée devant la petite porte du Lycée Claude Bernard en face du stade et personne n'entrait. On se demandait si on allait suivre le mouvement qui depuis quelques temps animait Nanterre et le quartier latin. Nous ne savions pas vraiment quoi faire. À l'appel des CAL (Comités d'Action Lycéens), des mots d'ordre de grève avaient circulé, mais jamais on n'avait entendu parlé de grève d'élèves, ni des lèvres ni des dents. Les premières avaient eu lieu dès décembre 67. Je me suis dévoué pour aller voir le proviseur pris dans la cohue et je lui ai posé la question qui nous turlupinait. Depain, un type plutôt pas mal dans la difficulté de sa fonction, m'a répondu "Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse !" en me montrant tout le lycée massé sur le trottoir. Tout est allé très vite, j'ai dit "Portez-moi !" et j'ai crié au-dessus des têtes "Je viens de parler avec Monsieur le Proviseur, il n'y aura pas de sanction..."

(Musique 1)

Ma vie a basculé en quelques secondes. J'avais quinze ans, j'étais bon élève, mon engagement se cantonnait aux dissertations que ma mère avait souvent rédigées à ma place et qui avaient le mérite de soulever des questions morales. Et puis tout à coup, je suis porté par la foule, ovationné, et je m'entends hurler "Tous à La Fontaine !". C'était le lycée de filles à côté du nôtre. La mixité sera l'un des fruits de notre combat. Nous marchons. Nous enfonçons les portes et nous grimpons quatre à quatre dans les étages, ouvrant les portes des salles où se donnent les cours. On ne peut pas dire que notre élan fut couronné de succès. Tout juste une dizaine de filles débrayèrent pour "grossir" notre défilé qui se dirigea d'abord sur Jean-Baptiste Say puis Jeanson de Sailly. Mon oncle Gilbert appela mon père pour le prévenir qu'il venait de me voir passer "à la tête d'une manifestation" rue de la Pompe où il décorait la vitrine d'une boutique. Nous avons marché et nous marcherons encore beaucoup et nous courrons, ah ça, nous avons couru pendant toutes ces années ! Je n'étais pas un lanceur de pavés, mais j'ai couru, couru jusqu'à la manif contre Nixon quelques années plus tard, seize kilomètres à bout de souffle avec les matraques qui s'abattraient sur les crânes de tous côtés... En fin d'après-midi, nous avions rejoint les autres défilés à Denfert-Rochereau. Tandis que nous attendions, je suis entré dans un salon de coiffure et j'ai demandé s'il était possible que j'appelle mes parents pour les rassurer.

Les deux mois qui suivirent éclairèrent ma vie d'un soleil éblouissant. Le beau temps est favorable aux révolutions. Pendant les manifestations je faisais partie du service d'ordre à mobylette, j'arrêtais les voitures, il y en avait de moins en moins à cause de la pénurie d'essence, et nous grillions les feux tricolores pour faire passer le rouge et le noir. Je livrais aussi les affiches des Beaux-Arts à l'ORTF. Habitant Boulogne-Billancourt, je faisais partie du Comité d'Action du XVIe arrondissement, cela ne s'invente pas, et le soir, Porte de Saint-Cloud, je criais "Action, demandez Action, le journal des comités d'action" avec un type plus vieux que moi, Rémy Kolpa dont je reconnaîtrai plus tard le nom en fréquentant le journal Actuel et Radio Nova.

Le 15 juin, l'enterrement de Gilles Tautin me marqua particulièrement. Ce lycéen de 17 ans s'était noyé dans la Seine, poursuivi par les forces de l'ordre près des usines Renault à Flins. On parle plus souvent de Pierre Overney, mais la mort de ce garçon à peine plus âgé que moi me ramenait au réel. L'immense cortège avançait sans bruit, un silence de mort. Je ne suis fan ni des fleurs ni des couronnes, mais chacun déposa une rose rouge sur son cercueil. J'étais retourné. Le crime de la police gaullienne avait l'odeur de l'injustice. C'était la première fois que j'étais confronté à la mort d'une jeune personne. Celles qui suivront portent son empreinte. Percuté sur l'autoroute par un imbécile qui roule à contre-sens, pendu pour un chagrin d'amour, suicidé au gaz qui fait exploser l'immeuble, junkies à l'overdose, et puis la maladie... Mais à quinze ans je n'étais pas à me demander qui de la vie ou la mort est la plus absurde. Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Brian Jones, Alan Wilson étaient encore vivants. Deux ans plus tard ils auront tous été emportés.

Mai 68 avait échoué avec les accords de Grenelle, mais nous ne le savions pas. Nous n'avions réussi qu'une révolution de mœurs. On lui impute souvent bien des tares, mais c'est confondre ses acquis et la réaction qui n'eut de cesse de les saper. Les jeunes d'aujourd'hui ne peuvent imaginer comment c'était avant, une France encravatée et en blouse grise. Sur toute la planète la révolte avait grondé. Même si j'en comprenais la nécessité, la violence révolutionnaire ne correspondait pas à mes idéaux. Peu formé politiquement, j'étais certainement plus "Peace and Love" qu'un enragé. Jamais pourtant je ne renierai l'élan extraordinaire que nous inspira ce printemps.

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-1. Tour, détour, deux enfants

lundi 19 décembre 2011

-1. Tour, détour, deux enfants


Quel genre d'enfant étais-je ? Quel genre avions-nous été ? Agnès dira que rien n'eut été possible sans la responsabilité que j'endossai. Nos parents ne l'auraient jamais autorisée à vivre ces aventures si je n'avais joué le grand frère protecteur depuis notre plus jeune âge. J'avais seulement trois ans que je la gardais le soir tandis qu'ils sortaient au théâtre ou au cinéma. À cette époque mon père était critique, agent littéraire ou producteur de spectacle. Ma sœur n'avait que six mois. Dès mes trois semaines, j'étais resté seul, la concierge montant vérifier qu'il n'y avait pas de problème, une fois dans la soirée. Ils firent de moi un petit garçon sérieux, et inquiet. Mon angoisse s'exprimait dès qu'ils avaient fermé le verrou à double tour. J'écoutais le métal du pêne s'enfoncer dans la gâche, puis l'ascenseur, pour me relever après avoir fait semblant de dormir. Sans bruit je vérifiais que la porte palière de l'appartement était bien cadenassée et qu'ils avaient éteint le gaz ; je me recouchais et m'endormais. Ils pensaient que je les prenais pour des débiles inconscients. Nous habitions rue Vivienne dans un ancien hôtel de chasse de Richelieu, un meublé en duplex au dernier étage avec terrasse. Je n'avais pas cinq ans que je traversais seul la Place de la Bourse pour aller et revenir de l'école. Sur l'un des films en 16 mm tourné par mon père on peut constater avec quelle autorité je donne la main à ma petite sœur pour rejoindre l'autre côté de la route à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Je m'occuperai d'elle jusqu'à mes dix-huit ans. Bien qu'elle eut des relations sexuelles bien avant moi, avec mon meilleur copain, elle assimilera ma première relation amoureuse à une trahison. Nous n'aurons plus jamais l'incroyable complicité de notre enfance et de notre adolescence. Mon entrée à l'Idhec à dix-huit ans clôturera cette période ; je la laisserai tomber. L'année suivante, je partirai vivre en communauté.

(placer ici un extrait de film en 16 mm)

J'ai souvent raconté notre premier voyage lorsque j'avais cinq ans et Agnès trois. Nos parents nous avaient confiés aux passagers du compartiment pour que nous descendions bien à Grenoble où ils nous envoyaient dans un home d'enfants pour les vacances. Comme j'y avais été accidentellement mordu par un chien, Agnès en tirerait plus tard une peur panique des canidés, au point de se jeter sur la chaussée dès que nous risquions d'en croiser un, même minuscule.

Au retour de notre voyage aux USA je lui permettrai d'aller en boum, mon père et ma mère me faisant confiance pour la surveiller. Je rentrerai souvent furieux de son insouciance ; des garçons la faisaient boire et il fallait que je l'attrape pour lui éviter de gros ennuis. De mon côté, ce rôle protecteur et ma timidité maladive m'empêcheront de profiter des surprises-parties. J'ai toujours été trop sérieux.

Ma première remarque politique daterait de 1958. Je serais rentré de classe en demandant à mes parents "pourquoi on les embête, les bougnoules ?". Ils avaient été choqués de l'expression raciste, jamais employée à la maison, probablement entendue à l'école. Le phénomène important était le choc que m'avait procuré la présence menaçante des cars de police devant la Bourse. La nuit du 23 avril 1961, mon père s'était habillé pour empêcher les généraux rebelles d'atterrir à Paris et de commettre un putsch militaire ; cela s'avèrera une élucubration de Michel Debré et une énième manipulation de de Gaulle lui permettant de faire passer l'article 16 de la Constitution pour lui donner les pleins pouvoirs, mais j'avais été impressionné par l'urgence à minuit passé. C'était la guerre d'Algérie. Mes parents s'intitulaient "intellectuels de gauche". Ils le croyaient. Devenu adulte et en âge de penser par moi-même, j'aurai des doutes sur les deux termes. Ils ne m'emmenaient jamais au concert, ni au musée, et j'assimilerai leurs idées politiques à un réformisme social-démocrate petit bourgeois. Mais nous n'en étions pas là.

Le soir du 10 mai 1968, ils dirent qu'il était important qu'on se parle : "Sache que ta mère et moi, pendant les jours qui vont venir, nous allons être très inquiets, mais après tout ce que je t'ai raconté de ma jeunesse je me vois mal t'interdire d'aller manifester..." En 1934, mon père s'était battu à la canne contre les Camelots du Roi. Il s'était engagé dans les Brigades Internationales, mais n'était jamais parti à cause de ses rhumatismes articulaires aigus. La crise qui a précédé son départ lui a sauvé la vie, aucun de ses camarades n'est revenu d'Espagne. Il entrera ensuite dans la Résistance, dénoncé il sera fait prisonnier, s'évadera du train qui l'emmenait vers les camps, etc. Mon activité "révolutionnaire" fut beaucoup plus modeste, mais déterminante dans mon évolution.

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jeudi 15 décembre 2011

-2. Introduction à mon second roman


Si l'on a la chance de savoir véritablement qui l'on est, ce ne peut être qu'au moment de mourir. Comme je vous parle encore du côté des vivants je suis sans cesse tenté d’attendre mon dernier soupir ou, en désespoir de cause, de remonter toujours plus loin dans le temps pour découvrir quand tout a commencé.

L’histoire qui m’amène est un voyage initiatique entrepris avec ma petite sœur lorsque nous avions treize et quinze ans. À l’été 1968, envoyés par nos parents qui pensaient que les voyages forment la jeunesse, nous avons passé près de trois mois à faire seuls le tour des États Unis, livrés à nous-mêmes. Chaque fois que je racontai notre incroyable périple mes auditeurs me suggéraient de l’écrire, mais j’étais incapable de trouver l’angle sous lequel m’y attaquer. Tenté par la fiction je cherchai le moyen de raconter cette extraordinaire aventure qui me semblait perdre sa force si l’imagination s’en mêlait. L’idée a germé lorsque j’ai retrouvé dans le grenier les deux cent cinquante diapositives que j’avais prises avec un petit appareil offert pour mes huit ans. J’ai récemment acquis un scanner spécialisé et essayé de me souvenir, souvent avec difficulté, parfois sans succès ! Comme ma mémoire est volatile j’ai interrogé ma sœur Agnès en lui faisant commenter les images et elle m'a laissé le journal qu'elle avait tenu pendant notre périple.

Mon emploi du temps étant biologiquement limité, je craignais surtout qu’il me faille arrêter mon blog quotidien par incapacité à mener de front les deux rédactions. Jusqu’à ce que je comprenne que le sujet se prêtait à la fréquence du feuilleton. Chaque photographie ponctuera les épisodes comme je l’ai pratiqué dans mes articles depuis 2005. J’imaginai alors un journal, dont l’intimité s’est évanouie à l’avènement de cette colonne, rapporté au présent comme si nous étions en 1968, mais se jouant des strates du temps, mille-feuilles quantique où seraient projetées dans l’avenir les conséquences de notre voyage initiatique. Pour que l’expérience soit plus excitante, c'était décidé, l’impossible envahirait le réel. Pas question de noyer le poisson en jouant des faux-semblants, mais l’arborescence ne devrait jamais occulter les pistes abandonnées au profit de quelque objectivité prétendue, fantasme aussi absurde que le cinéma vérité. Fidèle à l’improvisation qui me préserve de toute routine, à ne pas confondre avec la méthode, j’ignore encore comment procéder, même si j’en ai un vague pressentiment au moment où je frappe à deux doigts les caractères de mon clavier. En outre, ce premier jet en ligne a l'avantage de me permettre de le corriger au fur et à mesure de sa publication, avant son édition définitive.

Mon premier diary remonte à un voyage entrepris seul à onze ans. Si l'unique langue étrangère pratiquée par ma mère est son sourire international, large bouche zygomatiquée découvrant sans ambiguïté les dents des deux mâchoires, mon père parlait couramment anglais et allemand, accent d’Oxford et écriture gothique à la clef. Je tiens de lui cette ambition fanfaronne de m’exprimer tant bien que mal dans la langue des pays traversés, et d'elle le goût de la rédaction lorsqu'elle corrigeait mes devoirs, la clope au bec. Ils m’expédièrent donc en simili vacances apprendre l’anglais à Greenways School, Codford, Warminster, Wiltshire, où chaque matin nous rédigions un compte-rendu de la journée précédente. Avant d'adopter ce pli qui m'amène aujourd'hui, je pris donc seul le car jusqu’à Beauvais, puis l’avion pour Douvres, un second car jusqu’à Londres et enfin le train pour rejoindre Salisbury, le tout en costume cravate car à cette époque je ne serais pas descendu acheter le pain dans une autre tenue !

Celle de 1968 était moins guindée. Je venais de participer activement, malgré mon jeune âge, aux évènements de mai. C’est donc à Paris, sur cette plage découverte, que le voyage a vraiment commencé.