Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 31 mars 2026 à 00:04 ::Pratique
Les toilettes sont une salle d'attente comme les autres. Ne rien y proposer à lire tient du non-sens ou de l'urinoir. C'est aussi une autre manière d'illustrer notre passage à Montpellier avec des amis chez qui nous sommes comme coq en pâte. Plutôt qu'une pile de revues ils proposent à notre concentration quelques aphorismes choisis collés au milieu d'icônes et de dentelles chinoises en papier rouge. Ainsi les papiers découpés murmurent :
- Pour la France d'en haut des couilles en or. Pour la France d'en bas des nouilles encore.
- Un crédit à long terme, ça veut dire que moins tu peux payer plus tu payes. (Coluche)
- Je pose mon argent à la banque qui le perd en bourse. J'en donne à l'État qui rembourse ma banque. C'est bien fait le capitalisme !
- Drôle de monde où l'on "gère" les enfants et où l'on "rassure" les marchés !
- Si nous avons chacun un objet et que nous les échangeons nous aurons chacun un objet. Si nous avons chacun une idée et que nous les échangeons, nous aurons chacun deux idées. (proverbe chinois)
- Il n'existe que deux choses infinies : l'univers et la bêtise humaine... Mais pour l'univers, je n'ai pas de certitude absolue. (A. Einstein)
- Les gens qui ne rient jamais ne sont pas des gens sérieux. (A. Allais)
- Si vous voulez que vos rêves se réalisent, ne dormez pas. (proverbe juif)
- Nous ne résoudrons pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés. (A. Einstein)
- Si tu ne choisis pas ta vie, le choix se fera sans toi par un chemin taillé à même ta chair. (J. Bousquet)
- Il vaut mieux pomper même s'il ne se passe rien que de risquer qu'il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. (principe de précaution shadok)
Etc.
Certains clients me [faisaient] tourner comme une toupie. À force de tergiverser ils nous font travailler d'arrache-pied au dernier moment. Laisser mûrir un projet a pourtant toujours porté ses fruits. J'aime faire les choses comme elles viennent sans être pressé par les délais, aussi m'y prends-je très tôt. Jamais de page blanche. Tout est simple lorsqu'on laisse les idées venir à soi par une sorte d'alchimie miraculeuse. Chaque pièce du puzzle s'emboîte parfaitement dès lors que l'ensemble est pensé globalement. La qualité artistique ne saurait obéir à des impératifs politiques ou commerciaux. Que l'on soit dans une logique poétique ou que l'on cherche à être utile nous sommes poussés par une évidence que seule la poésie et le travail nous octroient.
Pourtant, les 23 films de la collection Révélations furent réalisés en un mois, une histoire de fous. De mon côté, parallèlement à mon rôle de directeur artistique, je composais, enregistrais seul ou avec des musiciens comme le violoncelliste Vincent Segal, montais et mixais le résultat à raison d'un film par jour ! De temps en temps je choisissais ambiances et bruitages plutôt que musique, mais cela revenait au même, imaginer et réaliser la partition sonore d'un documentaire qui, par le travail de Pierre Oscar Lévy et l'absence de tout commentaire, nous plongeait en pleine fiction. Le mois suivant, je rattrapai le sommeil en retard. En général j'évite de me mettre dans des situations pareilles, mais nous sommes hélas trop souvent tributaires de décisions qui ne nous incombent pas.
Avec raison Pierre Oscar Lévy nous obligea à refaire la toupie du Chardin pour mieux l'animer. Nous nous étions donnés tant de mal à caler la planche la fois précédente alors qu'il me suffisait de l'incliner au fur et à mesure des lubies de la toupie pour que sa rotation dure le plus longtemps possible tout en variant ses mouvements. Suivit une séance de panoramification en fonction de l'animation en relief dont le film ne présente ici que l'œil gauche, puisque l'Enfant au toton est conçu pour être regardé avec des lunettes 3D comme le Böcklin.
L'horloge est d'époque ! La précarité du tournoiement de la toupie introduit dans cet univers calme la fragilité de l’existence. Rien ne dure jamais… Et pourtant, dans la version originale du film qui est en boucle, la toupie tourne indéfiniment, contrariant l'idée de cette "vanité"...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 14 janvier 2026 à 02:36 ::Révélations (coll.)
[J'avais] choisi Les ambassadeurs d'Holbein Le Jeune en référence à [l'élection du 4 mai 2013]. S'installer dans un rôle quasi immuable, au service de l'État, exige une honnêteté que le pouvoir érode avec le temps. Les mandats ne devraient pas être reconductibles et les élus (ou tirés au sort, c'est à débattre) devraient avoir des comptes à rendre à la population, qu'elle puisse juger si les promesses ont été tenues. Cette sanction freinerait peut-être les ardeurs de certains lobbyistes qui ne craignent pas les conflits d'intérêt.
J'avais livré mes notes sur l'enregistrement de la musique sans hélas pouvoir montrer le film. Je crois que c'est un des préférés de Pierre Oscar Lévy, peut-être pour son idée de regarder le tableau sur la tranche par un mouvement en 3D, quatre minutes après le début. Car, "pour voir le crâne et l’identifier comme tel, celui qui regarde doit se placer sur la gauche du tableau, plus bas que son cadre, quelque chose comme à genoux de côté". Si le visiteur s'agenouillait au pied du petit crucifix il verrait le Christ regarder "la configuration obscène…" Les deux crapules s'effacent devant le Christ en relief que trop de reproductions recadrent honteusement tandis que le crâne d'Holbein retrouve son inéluctabilité biologique.
Je me demandais si toute œuvre n'est pas une anamorphose. Entendre que nos motivations et les moyens pour les atteindre relèvent d'un mystère plus grand que notre prétention à maîtriser notre art, même en prenant la clef des chants les plus désespérés. De là à tordre notre fiction pour faire apparaître le réel enfoui sous des couches de savoir ou de savoir faire il n'y a pas loin. J'imagine que l'inconscient guide notre main comme un mille-feuilles hypnotise le gourmand. Voyez-y pour preuve le synchronisme accidentel que nos rêves les plus fous n'auraient jamais osé invoquer.
"En m'endormant je savais qu'un truc ne collait pas. J'avais prévu de sonoriser Les Ambassadeurs d'Holbein avec un solo de trompette à anche, instrument inventé dans les années 60 par Bernard Vitet qui utilisait un bec de saxophone sopranino sur sa trompette en si bémol aigu. Aussi, dès 1976, lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, j'ai adapté le bec de mon alto à ma trompette de poche. Quelque chose me chagrinait. Je pensais qu'il manquait une ambiance derrière les phrases entrecoupées de silence, mais le problème venait du fait qu'ils étaient deux, ces brigands ! Dans mon sommeil, j'ai imaginé inviter un autre musicien à jouer en duo, mais aucun instrument ne me convenait. Je me suis demandé comment j'aurais fait si Pierre Oscar ne m'avait pas dit qu'il n'aimait que les instruments acoustiques. D'un coup, la musique a résonné dans ma tête, le timbre du rythme cardiaque, les souffles du Christ derrière le rideau, le Waldorf MicroWave XT que je n'avais pas allumé depuis des lustres... J'ai filtré les graves et rosi le bruit blanc, mais je n'étais pas au bout de mes peines. J'ai commencé par enregistrer tous les instruments ensemble, parce que j'aime que la musique sonne comme on respire. À 8 heures du matin, j'avais quatre excellentes prises dans la boîte. Manque de chance, je ne devais pas être tout à fait réveillé, les sons synthétiques étaient trop bas dans le mixage. Tout reprendre. Je les ai enregistrés seuls et j'ai recommencé à souffler par dessus, en faisant du bruit avec les clefs, en respirant, j'ai même poussé un gémissement sur le crucifix. Entre temps j'avais suffisamment répété en regardant le film pour en connaître toutes les subtiles articulations et me souvenir de l'analyse que Luis en avait faite. La première prise était la bonne ; juste remplacer la dernière phrase par une seconde. Tout est calé à l'image près, naturellement. Le son de la trompette à anche ressemble à celui d'une clarinette basse. Dominique compare mon solo à Roland Kirk sans connaître mon attachement au saxophoniste aveugle. Je pensais à quelque chose de grave, à la mort dont les signes sont partout cachés dans le tableau jusqu'au célèbre crâne anamorphosé. J'ai trouvé un moyen de boucler mes 4'51" et j'ai envoyé le fichier son. La tension était telle dans le studio que j'en avais encore la tremblote. Le soir, Pierre Oscar me dit qu'avec la musique on dirait du Scorsese. Les Ambassadeurs ont l'air de deux crapules. La vanité est devenue un film noir.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 22 septembre 2025 à 00:19 ::Musique
Si je préfère, ou plutôt espère, les découvertes qu'offre l'actualité, parce que je suis (de) mon temps, un temps mouvant où chaque jour recèle ses surprises et ses mystères, un temps qui avance vers l'inconnu, absolu, les trésors d'antan sont tout aussi jouissifs. Antan est relatif à l'échelle d'une vie, invisible à celle du cosmos. Je plonge parfois jusqu'aux racines de l'humanité, du moins ce que l'archéologie musicale autorise (je tiens par exemple de Leroi-Gourhan des percussions russes sur os de mammouth !), les couches géologiques révèlent des strates que l'on devinait présentes, mais qui nécessitaient que l'on creuse un peu. C'est ainsi que fait surface un duo inattendu enregistré en 1998 par le sonneur Tanguy Le Doré, pendant des concerts en centre Bretagne du 2 au 5 juillet, dans une chapelle, un cabaret nomade, une abbaye et une église. Ce n'est pas si loin 1998, mais ça l'est terriblement lorsqu'on a perdu une amie et que l'on essaie de se souvenir. Quant au Dre Ar Wenojenn Festival, les camarades bretons diront que c'est le trou du cul du monde, la Bretagne profonde.
Grand admirateur de la harpiste bretonne Kristen Noguès dont j'ai salué ici deux de ses disques, la compilation Logodenning (1952-2007) et le vinyle Marc'h Gouerz, j'ai le plaisir de l'écouter à nouveau avec John Surman que j'ai toujours considéré comme un musicien planant, qu'il joue des saxophones soprano, baryton, ou de la clarinette basse. C'est dans une plénitude apaisée que la rencontre a lieu ainsi autour de mélodies qui tiennent tant du renouveau celtique que d'un jazz particulièrement lyrique. Kristen y tisse si bien chaîne et trame que la navette de Surman en suit le dessin avec l'évidence d'une rivière dans son lit, le Scorff, peut-être, dont ils sont aux sources. Tout se passe dans un mouchoir de poche, et pourtant c'est le monde qui s'y reflète, en ondulations irisées, si fraîches qu'on y voit boire des libellules. Mais moi rien, je vous le promets, pas une goutte, juste la musique.
→ Kristen Noguès & John Surman, Diriaou, LP 27€ /CD 14€ Souffle Continu
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 11 juillet 2025 à 06:49 ::Voyage
Pause du blog du 14 juillet au 24 août. Comme chaque fois je relaterai plus tard cette période loin des réseaux, nécessaire, salutaire. Je débranche la perfusion, sachant pertinemment que l'on peut vivre sans fil à la patte. Je me souviens qu'adolescent il m'arrivait de partir presque trois mois sur la route à l'autre bout du monde et, bon garçon, d'envoyer tout de même cinq cartes-postales à mes parents, à une époque où le moindre coup de téléphone aurait coûté une fortune. Comme j'ignore totalement vers quoi je me dirige à la rentrée, j'espère que ce break m'inspirera, infléchissant mes nouvelles aventures. Il m'arrivera probablement d'envoyer une image de temps en temps sur FaceBook ou Instagram, c'est leur fonction carte-postale. À bientôt donc, profitez de la vie, ne désarmez pas, aimez et partagez.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 9 juillet 2025 à 08:59 ::Humeurs & opinions
Cynisme des marchands de canons et hypocrisie du journal Libération qui intègre leur publicité dans ses mails aux abonnés. Le titre, "ReArm Europe" : Comment tirer profit du plus grand plan de relance militaire de l’histoire de l'UE d’ici 4 à 8 mois. Les trois arguments :
✅ Pourquoi l’Union européenne injecte 800 milliards d’euros dans l’industrie de la défense, créant une opportunité unique pour les investisseurs.
✅ Comment certains de nos lecteurs ont déjà réalisé des gains de +380% grâce à certaines de nos recommandations sur des valeurs clés du secteur militaire.
✅ Découvrez 9 entreprises européennes stratégiques qui devraient tirer profit de ce pactole gigantesque.
Les neuf entreprises ne sont évidemment pas nommées, mais ce n'est pas très difficile de les identifier.
À l'heure où la France honteuse fournit des armes au gouvernement criminel et génocidaire israélien (mais pas qu'à lui, la guerre est un business qui a toujours fait fleurir les porte-feuilles et les tombes), Libé se goinfre en offrant ses colonnes à ces salauds.
Raisonne évidemment à mes oreilles la chanson de Boris Vian intitulée Le petit commerce, musique d'Alain Goraguer.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 9 juillet 2025 à 00:27 ::Pratique
À Nantes, au Jardin Extraordinaire, Eliott m'affirme que c'est un crapaud parce qu'il a des pustules sur le dos. Plus loin des grenouilles, plus menues que lui, s'ébattent. Course-poursuite et chevauchements de rigueur. Est-ce la saison des amours ? Je ne me risque pas à leur faire un bisou, car je n'ai jamais été fan de la polygamie. Jeune homme, je me souviens avoir vécu deux semaines avec trois filles de mon âge, une à chaque étage. C'était accidentel, concours de circonstances lié à mon sens de l'hospitalité. Cela peut paraître fantasmatique, mais je n'en ai absolument pas profité, car je culpabilisais en pensant aux deux autres lorsque j'étais avec chacune d'entre elles. Les années 70 rendaient ces situations plutôt banales. Nous ne nous formalisions pas de la liberté que nous accordions les un/e/s aux autres, ce qui ne signifie pas que nous étions plus heureux pour autant. J'avais beau avoir passé deux jours avec une fille, cela ne me faisait pas particulièrement plaisir que ma compagne officielle rentre de Lyon en me racontant qu'elle avait fait l'amour tout le week-end avec un Tahitien "beau comme un dieu". Pour être positif, disons que cela avait le mérite d'être expérimental. Jimi Hendrix chantait : Are you experienced ? Nous l'étions, par tous les sens. Cela ne faisait pourtant pas de nous de meilleurs amants. Nous ne confondions pas la sexualité avec l'amour, sentiment plus rare. J'ai l'impression qu'il m'aura fallu des années pour en apprécier toutes les subtilités, alors que mon romantisme de midinet n'a probablement pas beaucoup évolué.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 8 juillet 2025 à 00:05 ::Musique
Dernière séance de studio avant les vacances, j'enregistre le quintet réuni par mon ami Didier Silhol. Nous nous connaissons depuis plus de quarante ans. Habituellement il est chorégraphe et danseur, spécialisé dans la danse-contact-improvisation. L'an passé je l'avais accompagné pour une Garden Party avec un autre danseur, Cléo Laigret, dans le cadre de mes Apéro Labo. La plupart des artistes avec qui je collabore ont plus d'une corde à leur arc. Didier a cette fois écrit des chansons, paroles et musique pour la plupart. Il a donc retrouvé le jardin pour préparer l'enregistrement de ce qui deviendra probablement un disque. Étaient présents Claire Marchal aux flûtes, Raphaël Godeau à la guitare et Joe Quitzke aux percussions, tandis qu'Alice Lockwood et Didier chantaient.
Après le récent duo/trio de Claire et Raphaël, c'était un nouvel exercice pour moi qui n'ai pas l'habitude d'enregistrer des musiciens sans participer à la création, qui plus est sans aucun instrument électrique. Je m'en remis néanmoins à la méthode consistant à placer les micros aux bons endroits et de faire confiance aux musiciens. Trois Neumann, deux Schoeps et un Royer feraient l'affaire. Il ne resterait plus qu'à mixer pour rééquilibrer les voies et les placer dans un espace qui n'aurait d'imaginaire que le fait de les y téléporter informatiquement. Cela consiste en une réverbération à convolution. Il suffit de choisir la salle ou le théâtre qui convienne à leur musique.
Je suis épaté par Didier, pour ses compositions comme pour la direction de l'ensemble. S'il était venu régulièrement cette année travailler au piano, le projet ne date pas d'hier, puisqu'en 2017 nous avions déjà enregistré ses quatre enfants les plus âgés dans cette perspective. J'ai rarement perçu autant d'amour filial de part et d'autre. Chaque fois les protocoles sont très précis. Évidemment je ne veux rien déflorer, juste préciser que c'est entre la chanson française, la musique traditionnelle et l'improvisation libre !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 2 juillet 2025 à 10:28 ::Musique
La scène musicale underground française de 1968 à 1978. Absolument passionnant, et d'une rare rigueur (plus de 50 entretiens), 530 pages, préfaces de Steven Stapleton (Nurse With Wound) et myself, sortie août 2025 - ce serait bien que ce soit traduit en français, parce que c'est un Australien, Ian Thompson, qui s'en est chargé ! En couverture la célèbre photo de Patrick Vian (Red Noise) par Claude Palmer.
En août sortira également un coffret de 5 CD de Nurse With Wound où figure un remix concocté par mes soins, remix que l'on trouvera auparavant sur un EP de 4 titres, promo tirée à 300 exemplaires. Quant à Patrick Vian (fils de Boris), au début des années 70 j'assurais avec H Lights le light-show de son groupe Red Noise et du Vieux Berthoulet.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 2 juillet 2025 à 00:04 ::Voyage
Il ne s'agit évidemment pas des émois d'Oulala qui eut tant de chatons, mais des souvenirs de la chape de plomb que nous avions portée sur les épaules.
Le plus ancien remonte à 1968 où ma petite sœur et moi étions descendus au fond du Grand Canyon. Chaque fois que nous essayions d'affronter la pente, nous faisions machine arrière pour regagner l'unique abri ombragé. L'éblouissant soleil chauffait le sable à blanc. Après je ne sais combien de tentatives infructueuses j'avais finalement réussi à rejoindre sans aide le Greyhound Bus, un grand de dix-huit ans ayant heureusement tiré Agnès jusqu'en haut. Nous n'en avions que treize et quinze. Je remarque qu'elle ne lâche pas son sac à main pour autant ! Comme nous n'avions par contre emporté aucune gourde, à part nos deux carcasses, nous étions totalement déshydratés, les lèvres gercées, éclatées, nous traînant comme deux zombies. Arrivés à El Paso, nous nous étions écroulés tout habillés sur nos lits et nous avions dormi vingt-quatre heures d'affilée.
L'année suivante nous sommes partis au Maroc avec nos parents. Ce fut le dernier voyage que nous fîmes en famille. Sur la route de Ouarzazate à Zagora, une pluie salvatrice fit arrêter mon père qui coupa le moteur de la voiture de location. Mais les gouttes s'évaporaient avant de nous atteindre. Mon père, qui avait plongé le premier dans la piscine de l'hôtel, faillit avoir une syncope. L'eau était bouillante. La nuit nous avons déliré tous les quatre, malgré les cinq litres d'eau ingérées. On nous avait raconté qu'il faisait froid dans le désert après la fin du jour. Je crois me souvenir que le thermomètre n'était pas descendu en dessous de 51°C.
Plus tard je connaîtrai la Grèce, le sud de l'Italie, la Sicile, et l'Asie du Sud-Est où nous options chaque fois pour une chambre avec ventilateur plutôt que l'air conditionné qui vous colle la crève. Le vent produit par les pals avait aussi l'avantage de faire fuir les moustiques. À Paris je préfère dormir sous une moustiquaire, ce qui me permet de traiter par le mépris les insectes voraces qui en ont après mon AB+. À l'avenir, si jamais la température continue à monter, ce qui est plus que probable, je descendrai un matelas à la cave ! De toute manière je dors mieux dans l'obscurité.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 1 juillet 2025 à 00:22 ::Humeurs & opinions
On vit généralement dans un petit monde. Dans les fêtes nous rencontrons presque toujours des connaissances et de nouvelles têtes, dans mon cas particulièrement si l'on est parisien ou assimilé dans un milieu aux accointances avec l'art ou la culture. Il est également courant de s'y trouver des amis communs. Je me suis récemment aperçu que j'étais aussi étonné que l'on me reconnaisse ou que l'on ignore tout de mon travail. Plus je m'éloigne de chez moi, plus l'étonnement est grand par exemple face aux musiciens qui savent qui je suis, et, dans le même temps, plus il est logique que je n'existe pas. C'est toujours délicat, pour moi comme pour mon interlocuteur, de devoir expliquer pourquoi ! Il me semble néanmoins que nous avons affaire à deux sortes de personnes, les curieux qui aiment remonter aux sources, fussent-elles anciennes ou actuelles, et celles et ceux qui se contentent du présent. Toute projection sur l'avenir m'apparaît pourtant intimement liée au passé. Par exemple, lorsque je croise des musiciens ignorant l'histoire de Bernard Vitet ou l'apport de notre groupe Un Drame Musical instantané à la composition instantanée appelée couramment improvisation, à la création collective, au ciné-concert, à l'introduction des nouvelles technologies, je suis surpris et forcément un peu déçu. La même chose quand il s'agit de mon propre nom, puisque voilà une vingtaine d'années que je signe en tant que tel, que ce soient mes disques, mes films, mes œuvres interactives ou mes articles. Si l'underground dans lequel j'évolue bénéficie d'une couverture médiatique bien supérieure à son rayonnement réel, il est compréhensible que l'on me retrouve en bonne place parmi les "rockers maudits et grands prêtres du son" croqués dans la bande dessinée de Le Gouëfflec & Moog ou dans les recueils de Philippe Robert, de l'Australien Ian Thompson ou de l'Anglais Alan Freeman. Encore faut-il s'intéresser à ce qui vous a amené là où vous êtes ! J'ai l'habitude de remonter le fil pour sortir du labyrinthe. Tout le monde ne partage pas cette interrogation qui me permet encore aujourd'hui d'avancer sans me contenter du présent, et de partager avec mes lecteurs, auditeurs, spectateurs, étudiants, etc., cette soif inextinguible. De toute manière aucun artiste n'est jamais satisfait de la reconnaissance qu'il suscite, et ce quelle que soit sa notoriété.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 27 juin 2025 à 00:11 ::Musique
C'est incroyable. Comment ai-je pu oublier Ilhan Mimaroğlu ? Je ne suis pas le seul, d'autant que ce compositeur turc n'est pas des plus connus parmi les amateurs de musique contemporaine. Son originalité et son implication politique expliquent peut-être sa marginalisation. Émigré aux États Unis, il fut l'élève de Vladimir Ussachevsky, mais aussi d'Edgard Varèse et Stefan Wolpe. Sa musique électronique possède d'ailleurs le swing et l'ouverture d'esprit du Poème électronique de Varèse, Varèse qui dirigea des jam-sessions avec Charges Mingus dès 1957 ! Et Mimaroğlu de produire en 1974 Changes One et Changes Two de Mingus, albums dédiés à la mutinerie de la prison d'Attica, ou Ornette Coleman. Trois ans plus tôt il avait cosigné l'album Sing Me a Song of Songmy avec le trompettiste Freddie Hubbard contre la guerre du Viêtnam. Sa musique peut avoir des intonations classiques, free jazz ou ressembler à un cut-up pop plus efficace que tous les plunderphonics actuels, mélange de György Ligeti, Conlon Nancarrow, Cecil Taylor, Jimi Hendrix et Charles Ives.
Sacha Gattino a ravivé ma mémoire en me faisant écouter Tract: A Composition Of Agitprop Music For Electromagnetic Tape qui figure dans Agitation avec To Kill A Sunrise: A Requiem For Those Shot In The Back et La Ruche: An Elegy For Electromagnetic Tape. Je retrouve l'une des sources de mon inspiration tant pour mon engagement politique que dans la manière de l'exprimer en musique. Tout y est, le chaos encyclopédique des voix et des citations, les montages radiophoniques qui s'entrechoquent pour faire ressortir les paysages sociaux cachés derrière les notes, la mécanique de l'électronique, les grands mouvements d'orchestre et les masses qui tombent des cintres comme des couperets, le discours de la méthode, des sonorités inouïes, un univers sonore où tout est possible, même le réel. Mimaroğlu appartient à une génération où l'échantillonnage faisait partie de notre panoplie sans que les avocats bloquent tout ou fassent cracher quiconque détournerait une seconde du répertoire qu'ils prétendent protéger ! Il fait surgir des émotions enfouies qui datent d'avant mon entrée en musique, avant la révélation de Frank Zappa lorsque j'avais 15 ans. J'avais déjà parlé des évocations radiophoniques, de la musique tachiste de Michel Magne, du piano préparé, de Miss Téléphone, mais là se révèle un monde aussi riche que les Histoire(s) du cinéma de Godard, comme si je retrouvais mon père, du moins l'un d'entre eux puisque je fus engendré plus d'une fois dans ma vie. Ilhan Mimaroğlu est mort le 17 juillet 2012 à 86 ans.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 20 juin 2025 à 00:05 ::Expositions
1. Commençons par l'exposition qui m'a le plus touché et intéressé, Art Brut - Dans l'intimité d'une collection - La donation Decharme au Centre Pompidou. Je connaissais certaines œuvres, pour les avoir vues à la Maison Rouge il y a dix ans ou intégrées à Carambolages dont j'avais composé la musique pour Jean-Hubert Martin, mais il y en a là tout de même quatre cents, dont beaucoup que je ne connaissais pas. De plus, la scénographie de Corinne Marchand où le rouge prédomine les présente intelligemment et agréablement. Les salles portent des titres évocateurs : Réparer le monde, "À moi les langues de feu qui embrasent", De l'ordre nom de Dieu !, Art Brut autour du Monde suivi de Japon, Cuba, Brésil, puis Bris Collage, La "S" Grand Atelier, Creative Growth Center, La Maison des Artistes, Œuvres orphelines, Danse avec les esprits, Journaux intimes Journaux de Monde, Épopées célestes. Les cartels indiquent souvent ce qui caractérise les artistes, car chacun ou chacune a ses marottes. Après le musée de Lausanne (rappelons que la France envoya promener Dubuffet !), les donations Jean Chatelus et Bruno Decharme au Centre Pompidou semblent indiquer l'intégration de l'art brut dans l'Histoire de l'art moderne et contemporain. J'imagine que ce qui l'a précédé dans les siècles passés fut largement détruit. La passion, l'urgence, l'intégrité rendent ces œuvres absolument fabuleuses. J'illustre mon petit article avec un cocon, œuvre sans titre de Judith Scott, porteuse de trisomie 21, rendue sourde enfant par la scarlatine, découverte et intégrée au Creative Growth Art Center d'Oakland. L'exposition réalisée par Bruno Ducharme et son épouse Barbara Safarova nous fait voyager tant sur la planète que dans les méandres profondes de notre cerveau.
2. Contrairement aux expériences habituelles d'interactivité en réalité virtuelle, j'ai beaucoup aimé Insider-Outsider en enfilant le casque audiovisuel me permettant de naviguer dans la chambre et l'œuvre d'Henry Darger. Le spectacle de dix minutes réalisé et sonorisé (pop) par Philippe Cohen Solal (Gotan Project) est commenté par Denis Lavant (avec qui Lionel Martin et moi-même venons de sortir un double CD) dont l'intérêt pour l'art brut est évident (sic). Je retrouve le côté ludique et merveilleux des CD-Roms dont j'avais l'habitude de composer les partitions sonores et musicales. Tournant sur notre tabouret et battant des mains, nous plongeons dans l'univers de Darger lors de cette pause automatiquement intime au milieu de la visite, entre le premier et le second étage.
3. Je me perds dans la topographie du Grand Palais réouvert et somptueusement étendu. Le rideau monumental de dix-neuf mètres de long s'ouvre et se ferme. Je n'ai pas compté le nombre de boutiques, mais elles sont évidemment présentes et mises en valeur ! Les meilleures expositions sont accessibles par le square Jean Perrin, les moins indispensables en face du Petit Palais.
4. L'exposition Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten est évidemment très chouette, mais la scénographie n'est pas à la hauteur des œuvres présentées. Il y a évidemment certaines machines de Tinguely en mouvement, mais pour moi c'est du réchauffé, d'abord parce que l'expo consacrée au même endroit en 2014 à Nikki de Saint-Phalle était autrement plus consistante et révélatrice des aspects moins connus de son travail, d'autre part nous sommes loin de la folie du Musée Tinguely à Bâle. Et je n'ai pas compris ce qu'apportait "le regard" de Pontus Hultén à la chose.
Il n'empêche que c'est toujours sympathique à voir ou revoir, mais, si vous voyagez, je conseillerais fortement la visite du Cyclop à Milly-La Forêt ou celle du Jardin des Tarots en Toscane ! En photo, la Mariée que j'avais sonorisée en 2002 pour le Centre Pompidou...
J'avais oublié l'apport de l'artiste finlandais Olof Ultvedt en 1966 au Hon/Elle de Nikki de Saint-Phalle à Stockholm, entre autres avec l'installation Mannen i stolen.
6. J'ai fait juste un petit tour au sous-sol, à Transparence, ludique et sympathique pour les enfants de 2 à 10 ans. C'est le genre d'exposition qui se teste avec eux. Rien d'extraordinaire, mais ils s'y amuseront certainement, d'autant que les attractions parisiennes qui leur sont destinées sont toujours bienvenues.
7. L'espace "immersif et sensoriel" Ernesto Neto - Nosso Barco Tambor Terra (Notre Barque Tambour Terre), installation monumentale en crochet, écorce et épices, invitant à l’émerveillement et au partage, est dans la lignée des œuvres d'Olga de Amaral ou Chiharu Shiota, sans leur génie. La pseudo participation du public est même carrément énervante, chacun, chacune faisant la queue pour taper sur une percussion emmaillotée.
8. Je n'ai pas non plus senti l'intérêt des Horizontes - Peintures brésiliennes qui la surplombent, si ce n'est pour apprécier l'architecture du Grand Palais.
9. Mais il y a pire, vraiment bien pire. Présenter les ballons gonflables d'Euphoria - Art is in the Air dans une perspective artistique, c'est tomber bien bas pour mettre l'art à la portée des caniches qui eux s'en battraient les oreilles. Par contre ce sont de bonnes idées pour décorer un dancing, un club de plage ou l'entrée d'Ikea. Je range ces attractions régressives avec les Koons, Hearst ou Murakami, parfaites pour égayer les vitrines des grands magasins pendant les fêtes de Noël. Ma critique est un peu dure, car cela occupera les enfants qui vous ficheront la paix pendant une heure, encore qu'aller au square faire du toboggan coûte moins cher, ne vous oblige pas à réserver et faire des queues interminables. Apprécions tout de même l'attention délicate de prêter des parapluies pendant l'attente devant la porte, que ce soit pour la pluie ou le soleil.
10. Je ne regrette pas ma visite au Grand Palais, surtout si je remonte à mon numéro 1, amusé de voir que comme souvent les travaux ne sont pas terminés, qu'il faut parfois contourner un chariot élévateur ou enjamber une ficelle. Le lieu réorganisé est incroyable et mérite vraiment d'y aller quels que soient vos goûts en matière d'art ou de sortie...
Au Grand Palais :
→ Art Brut, jusqu'au 21 septembre 2025
→ Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten, 26 juin au 4 janvier 2026
→ Tapisseries royales, jusqu'au 17 août 2025
→ Transparence - Palais des enfants, jusqu'au 29 août 2027
→ Ernesto Neto, jusqu'au 25 juillet 2025
→ Horizontes - Peintures brésiliennes, jusqu'au 25 juillet 2025
→ Euphoria, jusqu'au 7 septembre 2025
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 16 juin 2025 à 00:14 ::Musique
René Lussier est un peu comme le compositeur d'un tube. Les producteurs peuvent toujours espérer qu'il en fasse un second. Alors on lui fait crédit. D'un autre côté c'est lourd à porter parce que l'on se réfère toujours à ce succès en occultant le reste de son œuvre. Des chanteurs comme Nino Ferrer ou Henri Salvador l'ont plutôt mal vécu. Ils avaient fait rigoler, alors que c'était plutôt des sentimentaux. Ferrer a fini par se tirer une balle de fusil au milieu d'un champ, Salvador était suffisamment cynique pour s'en tirer. Toute proportion gardée, le guitariste et compositeur québécois René Lussier devra toujours assumer son chef d'œuvre Le Trésor de la langue alors qu'il a enregistré près d'une centaine d'albums absolument passionnants et d'une très grande sincérité (j'ai encore pleuré dimanche en le réécoutant). Fiat Lux, son nouveau duo avec le batteur Robbie Kuster est d'une très grande drôlerie, mais c'est surtout la complicité entre les deux musiciens qui est remarquable. Il est toujours très agréable de constater que des artistes ont conservé l'innocence et la créativité de leur enfance. Les deux s'amusent comme des petits fous et cela fait un bien tout aussi fou de les écouter jouer. Même s'ils sont devenus des virtuoses de leurs jouets, ils font du ping pong au-dessus de leurs tables d'harmonie. Lussier est à la guitare, à la basse et au daxophone, un instrument impossible inventé par Hans Reichel. Kuster joue de la batterie, de la scie égoïne et d'un orgue à clous (de toutes tailles, plantés sur une planche). Cela ne les empêche pas de manier la brosse à dents électrique ou la guimbarde. Ne croyez pas que ce n'est pas sérieux, bien au contraire, les enfants ne jouent jamais pour de rire, c'est fait avec le fond du cœur pour que jaillisse la lumière.
Il y a aussi une guimbarde dans Shishiodoshi, le nouvel album du quartet Kaze avec en invité le chanteur japonais Koichi Makigami. Cela fait du bien d'écouter cette autre bande de garnements qui s'en donnent à cœur-joie, produisant des bruits bizarres avec leurs trompettes, pour Natsuki Tamura et Christian Pruvost, avec ses baguettes pour le batteur Peter Orins, avec son piano pour la japonaise Satoko Fujii. Comme pour leurs autres disques, c'est riche et varié, en timbres, en rythmes et cette fois en facéties vocales. J'imagine que Cathy Berberian ou Annick Nozati auraient adoré donner la réplique à Makigami, ou l'inverse. Ses onomatopées, parfois scatologiques, sont aussi impertinentes qu'incisives, c'est dire leur pertinence ! Ne me dites pas que vous n'appréciez pas le Constipation Blues de Screamin' Jay Hawkins, vous me décevriez. Les shishi-odoshi sont des dispositifs pour effrayer les oiseaux. Vous vous y reconnaîtriez, non de nom ? Miaou ! Là encore la musique, composée ou improvisée, n'existe que grâce à la complicité des musiciens. J'ai toujours détesté la moindre rivalité, les petites mesquineries, qu'elles soient explicites comme il arrivait à Portal de s'y complaire malheureusement, ou à d'autres, quel que soit le milieu, classique ou jazz. La musique est une histoire d'amour, sinon à quoi bon !
→ René Lussier & Robbie Kuster, Fiat Lux, CD Spectacles Bonzaï avec Circum-Disc, sortie le 20 juin 2025
→ Kaze & Koichi Makigami, Shishiodoshi, CD Circum-Disc, sortie le 11 juillet 2025
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 12 juin 2025 à 06:10 ::Expositions
Avez-vous jamais vu un harmonium léviter tandis qu'un marteau cognait une cloche et qu'un cervidé en manteau de fourrure lui tournait autour martelant le sol de ses sabots sonores devant des vitraux composé de cul de bouteilles en plastique ? Une radio explosant de joie devant un match décisif ? Je m'arrête là, la visite commentée, absolument indispensable, dure plus d'une heure et demie. Les automates sont des mises en scène à la fois drôles et critiques. Je ne me suis pas trompé en choississant cette activité qui puisse intéresser mon petit-fils de sept ans. Je repense chaque fois à la phrase d'une dame relevée par Cocteau à la première d'Entr'acte d'Erik Satie : "Si j'avais su que c'était si bête, j'aurais emmener les enfants !". Alors cette fois, ne les en privez pas, pas plus que la part d'enfance que, j'espère, vous avez soigneusement préservée. Les machines de Gilbert Peyre sont à cheval entre Tinguely et Pierrick Sorin. Ça tourne et danse, fume et brûle, frappe et hurle, s'avance et recule... J'ai adoré le génie enfermé dans un bidon d'essence !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 21 mai 2025 à 07:22 ::Musique
Les révélations musicales sont des moments rares d'euphorie contenue, émotions si fortes qu'il faut les digérer et prendre le temps de savoir comment faire avec. La première, en ce qui me concerne, fut l'étincelle qui mit le feu à mes poudres de perlimpinpin lorsque j'entendis par hasard, à Cincinnati en juillet 1968, We're Only In It For The Money des Mothers of Invention. Ce disque décida de mon avenir sans que j'en compris tout de suite l'énormité. J'avais 15 ans et la musique m'apparut une évidence alors que je n'y connaissais absolument rien. Avant la fin de l'année je bricolai des sons sur le petit magnétophone qui me servait à enregistrer les émissions de radio, essentiellement Le Pop Club de José Artur, où passaient de la musique pop, du jazz et de la musique contemporaine. Je me souviens m'être levé un matin à 5 heures, tel un somnambule, avant de partir en classe, et avoir enregistré une de mes premières pièces, pour ondes courtes et pompe à vélo ! Suivraient rapidement Captain Beefheart, Edgard Varèse, Soft Machine, Charles Ives, Sun Ra, Harry Partch, etc. Je passe sur mes propres compositions, qu'elles soient de l'ordre instantané ou du désordre de la composition préalable, qui m'obligèrent à théoriser après avoir pratiqué pour comprendre comment j'en étais arrivé là. Aidé par mes camarades jouant généreusement le rôle de rabatteurs, j'avancerai de découverte en découverte. Il y a une vingtaine d'années Frank Vigroux me fit ainsi connaître Scott Walker et Fausto Romitelli. Dans les crédits du site drame.org je remercie particulièrement Frank Zappa, John Cage, Robert Wyatt, Michel Portal dont les encouragements furent précieux à mes débuts, et évidemment mes deux acolytes d'Un Drame Musical Instantané, Francis Gorgé avec qui j'étais monté sur scène la première fois et avec qui je prépare un prochain disque, et Bernard Vitet dont le compagnonnage quotidien dura près de 35 ans. Depuis toujours je cherche des pères à mon imagination pour légitimer mes drôles d'idées. Comme j'ai fini par construire mon arbre généalogique, arrivé à mon âge je suis plutôt à l'affût de frères dont les créations artistiques me semblent proches de mes préoccupations ou de ma pratique. Au fil des années je collaborai ainsi avec Hélène Sage, Sacha Gattino, Amandine Casadamont ou Lionel Martin.
Récemment je faisais la rencontre du compositeur et pianiste Denman Maroney dont j'ignorais l'existence malgré ses 60 albums, et la semaine dernière je découvris Basil Kirchin en lisant le volume 2 de la bande dessinée d'Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog, Underground. Bien qu'il soit né en 1927, vingt-cinq ans avant moi, Basil Kirchinsky, dit Basil Kirchin, jouait comme moi à la même époque sur la vitesse du magnétophone pour faire entrer les sons dans une autre dimension. Avant même l'avènement du cinéma parlant, le cinéaste et lyrosophe Jean Epstein avait déjà inventé le gros plan sonore en ralentissant le son de certains plans. Mais la complicité ne s'arrête pas là. Au fur et à mesure que je dévore l'intégralité de la discographie du compositeur anglais, je reconnais ma chanson de gestes, évidemment très différente, même si les coïncidences sont nombreuses. J'adore le mélange des cris animaliers, souvent ralentis, aux instruments de musique, une sorte d'exotica très cinématographique (States of Mind, 1968 / Charcoal Sketches, 1970) et lorsque le free jazz de Evan Parker, Derek Bailey ou Kenny Wheeler conversent avec le reste de la bande-son ou qu'elle se transforme en chaos dronatique plein de volatiles, je suis estomaqué (Worlds Within Worlds, chef d'œuvre de 1971-1973). Je me sens nettement plus proche de son bestiaire imaginé que des transpositions mélodiques d'Olivier Messiaen. Plus j'en écoute, plus je suis enthousiaste : la musique de film pour orchestre avec la sonothèque De Wolfe Music et John Coleman (Mind on The Run, 1966), le tendre Wildlife en collaboration avec Jack Nathan (1979) probablement encore de la musique de film comme il en composa une quinzaine (tels Primitive London, 1965 - I Start Counting, 1969 - The Abominable Dr. Phibes, 1971) ou pour une sonothèque (tel Abstractions of the Industrial North, 2005), puis trente ans plus tard Quantum - A Journey Through Sound In Two Parts où l'on retrouve son melting pot incroyablement inventif (2003), ainsi que, mais à titre posthume Basil Kirchin étant mort sans le sou en 2005 après un cancer l'ayant beaucoup affecté, Particles (2007), Everyday Madness (2020), ainsi que le best of biographique Basil Kirchin Is My Friend (2017) où s'entrechoquent des voix lynchiennes ou hystériques, des ritournelles charmantes et des petites fanfares sardoniques, des sons électroniques et des bruitages, de la pop anglaise et du jazz le plus libre, de la noise et de l'easy listening. C'est évidemment cet aspect de sa musique qui m'intéresse le plus, un cousinage avec 10 Notes On A Summer's Day A Swan Song de Crass ou Agitation de Ilhan Mimaroğlu.
Terminons cette plongée avec Mind on the Run: The Basil Kirchin Story, documentaire aux abondants témoignages réalisé par Alan Jones & Matt Stephenson permettant de mieux comprendre ce compositeur marginal en avance sur son temps, encensé par Brian Eno comme le père de l'ambient, considéré comme fou par ses contemporains parce qu'il s'imagine dans la quatrième dimension et qu'il est défoncé à la marijuana la plupart du temps. À ses débuts c'est un batteur peu conventionnel dans l'orchestre de son père, fasciné par le rythme en 6/4, puis par la musique indienne après un séjour là-bas, dix ans avant les Beatles. Il imite gauchement des tas de musiques au point d'en faire un style, enregistre les oiseaux ou les voix d'enfants autistes avec son Nagra en en ralentissant la vitesse, renverse le son des cordes, dirige pourtant les sessions d'une main de fer, entièrement dévoué à son art. J'aurais adoré discuter avec ce génial olibrius, mais voilà, ils sont nombreux les morts qui me parlent sans que je puisse leur répondre autrement qu'en faisant du bruit... En tout cas, c'est vraiment merveilleux de faire encore de telles découvertes.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 7 avril 2025 à 07:13 ::Musique
Décidément Rigobert Dittmann n'en rate pas une. À savoir qu'il chronique systématiquement chaque nouvel album du label GRRR sur la revue Bad Alchemy, qu'il soit exclusivement sur Internet (Bandcamp et drame.org) ou qu'il paraisse sous la forme d'un vinyle ou d'un CD. Chaque fois je traduis tant bien que mal son allemand fleuri ! J'en profite pour signaler que le site est accessible en toute sécurité malgré les annonces googlesques, mais que je m'attèle à le rénover pour qu'il soit bientôt en https.
Ce n'est que depuis 2023 - BA 120ff - que JJB est à nouveau présent dans la revue ; comme lui, sa musique et ses rencontres musicales le méritent. Il y contribue d'ailleurs lui-même, outre sa présence en ligne sur Bandcamp, avec des sorties physiques sur GRRR : « Le 100e anniversaire (1951-2052) » (GRRR 2030), « Pique-nique Au Labo » (GRRR 2031/32, 2020), « Pique-nique Au Labo 3 » (GRRR 2036, 2023). Et maintenant, pour le 50ème ANNIVERSAIRE des disques GRRR, « Pique-nique Au Labo 4 » (GRRR 2039), compilation “Best of” de ses meetings du 11 juillet 2023 au 8 décembre 2024, colorée par le design graphique d’Étienne Mineur. Avec Emmanuelle Legros - trompette, percussions & Matthieu Donarier - sax ténor ; Hélène Duret, clarinette, clarinette basse, voix & Rafaelle Rinaudo - harpe électrique ; Isabel Sörling - guitare électrique & Maëlle Desbrosses - contrebasse ; Bruno Ducret - violoncelle, guitare, cosmic bow, voix & Olivia Scemama - ukulélé basse électrique ; Mathias Lévy - violon & Antonin-Tri Hoang - synthétiseur, percussion ; Maëlle Desbrosses - percussion, appeau, alto & Fanny Meteier - tuba, voix ; Fabiana Striffler - violon, harmonica & Léa Ciechelski - sax alto ; Hélène Duret - clarinette basse & Alexandre Saada - piano et Catherine Delaunay - clarinette & Roberto Negro - piano, tube harmonique. Les quatre premiers en toute intimité et dans le cadre de l'exquise hospitalité de Birgé, les autres devant un public de choix au Studio GRRR. Des paysages sonores et oniriques, spontanément surréalistes, d'après les “Oblique Strategies” de Brian Eno & Peter Schmidt (1, 3, 4, 7), ou bien poussés par des images de Neo Rauch (2), du « Codex Seraphinianus » de Luigi Serafini (6) ou “Une fourchette” d'un livre de photos de Gabriel Bauret & Grégoire Solotareff (9), de la musique entendue aléatoirement par un spectateur et décrite verbalement (5) ainsi que des titres de livres comme, dans notre cas, « Wem die Stunde schlägt » (8). [BA 128 rbd]
Pendant que l'on se remémore ainsi le passé, après « Les déments », il y a déjà du nouveau avec « Le violon dingue » (17 mars 2025, en ligne). À savoir une suite de miniatures instantanées avec la violoniste au son de rêve FABIANA STRIFFLER, compagne de jeu à Berlin d'Aki Takase, Daniel Erdmann, Karsten Hochapfel, Embryo Meets the World, etc. Créé le matin, avec traitement en temps réel de JEAN-JACQUES BIRGÉ, mixé l'après-midi : “Jaco”, “Le petit pois”, “Pluie de fer”, “Doppelgänger”, “Firmament”, “Claquettes”, “Brume”, “Metal”, “Harmonica”, “L'heure du crime”. Enchaînements de traits baroques ou romantiques exacerbés par le processing en staccato. Ou sous la forme de sauts et rebonds piquants, électroniquement fondus en cascades astucieuses. Les sons sont déformés, tremblants, avec des glissandos juteux auxquels Striffler oppose des traits énergiques - en vain. Elle hante Schubert et Heine, plonge dans le crépuscule, mijotant dans le bouillon, claquant des sabots, pétillante. Après de nébuleuses harmoniques, elle se transforme en furie métallique, mais redevient romantique, un voile flottant. Et pour finir, tombent des gouttes de sang, les nerfs palpitent et une rythmique d’acier écrase l'ébauche de regrets douloureux. Ils ont terminé la journée à la Philharmonie de Paris, où étaient joués « Un survivant de Varsovie » de Schönberg et la 13e symphonie « Babi Yar » de Chostakovitch. [BA 128 rbd]
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 19 février 2025 à 00:17 ::Musique
J'aime bien les trucs bizarres, les instruments bizarres, les artistes bizarres, les disques bizarres. Drôle de drame ! Lorsque le bizarre pénètre le réel je suis plus circonspect. Bizarre était le nom d'un des labels de disques de Frank Zappa, le compositeur grâce à qui ma vie musicale a commencé. Quel choc en juillet 1968 à Cincinnati lorsque j'ai entendu We're Only In It For the Money !
Donc voilà, après le Lazaretto de Jack White, je reçois le RRR 500 (Various 500 Lock-Grooves By 500 Artists) produit en 1998 par RRRecords. C'est la lecture d'un disque la plus active que je connaisse, puisqu'à moins de se coltiner une boucle courte pendant je ne sais combien de temps, il faut sans cesse soulever le bras du tourne-disques et le reposer ailleurs. Chaque face est composée de 250 sillons bouclés d'artistes différents. Sur un disque "normal" il n'y a qu'un microsillon par face, l'aiguille se mouvant en spirale. Ici ce sont donc des cercles parfaits. De mes radiophonies (montage d'éléments sonores attrapés au vol sur les ondes, début des années 70) au zapping en direct sur les chaînes de télévision pour le spectacle Zappeurs-pompiers (1989), de la Mascarade Machine (2010) à mes récentes improvisations sur l'Enner auquel j'ai adjoint un poste de radio FM, je m'y retrouve.
À côté de ces sillons sans fin, j'ai découvert qu'il existait de nombreuses autres façons de pervertir des vinyles, par leur taille, leur vitesse, la place et le nombre des trous, divers sillons parallèles, le sens de lecture, la matière, etc.
Pour la pièce 3/3 par 1/2 j'avais découpé plusieurs 33 tours du Drame et en avais recollé des morceaux pour constituer un seul vinyle. De même, dans les années 80, je me souviens de concerts de Christian Marclay où il utilisait simultanément plusieurs bras sur le même disque et les traitait avec des pédales d'effets. Mais ces objets expérimentaux n'étaient pas commercialisés.
Les boucles du RRR 500 sont très variées, musiques de différents styles, voix, bruitages... Même si je lis les noms de Zoviet France, Otomo Yoshihide, Ryoji Ikeda, Terry Riley, Derek Bailey, John Appleton, John Oswald, Jérôme Noetinger, Thurston Moore, Sonic Youth, la plupart me sont inconnus. Cela n'a aucune importance, car les identifier revient à poser l'aiguille dans une botte de foin.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 6 décembre 2024 à 00:00 ::Cinéma & DVD
The Queen of Versailles, prix du meilleur documentaire au Sundance Festival 2012, est une formidable parabole du rêve américain, une démonstration de son arrogance, une apothéose de sa ringardise, une illustration prophétique de sa décadence et de son déclin, avec le panache, la fantaisie et l'auto-dérision qui lui sont propres. La poupée Barbie épouse un milliardaire aux rêves de grandeur plus délirants que nature, mais la crise financière d'octobre 2008 les ruinera.
Lorsque Lauren Greenfield commence à tourner son film, l'ex Miss Floride a 43 ans et son mari, qui revendique la responsabilité de l'élection de George Bush par des méthodes peu légales, 74 ans. Jackie et David Siegel se font construire la plus grande maison des États-Unis, un palais de près de 90 000 m² inspiré du Château de Versailles que certains prononcent Ver-size ! Mais, deux ans plus tard, la crise spéculative pousse le milliardaire, qui est à la tête de Westgate Resorts mais a manqué de prévoyance, à la faillite. Versailles, mise en vente 75 millions de dollars encore à l'état de chantier [aujourd'hui 100 millions !], ne trouve pas d'acquéreur. L'orgueil ruine l'entrepreneur encore plus vite qu'il l'avait enrichi. Le couple et ses huit enfants n'en perdent pas pour autant leur sens de l'humour. La réalisatrice montre cette famille aussi sympathique et barjo que celle de tous les soaps américains, avec python en liberté dans les appartements et chiots qui chient sur les tapis anciens. Du botox au feu d'artifice, tout est bon pour la parade. Mais la façade se craquèle et l'Amérique révèle son vrai visage sous le fard. Le capitalisme est un ballon de baudruche qui finira par nous exploser à la figure. Au rayon des farces et attrapes certaines font très mal.
Depuis cet article du 7 novembre 2012, David Siegel a perdu le procès intenté contre Lauren Greenfield. Il a été condamné à lui verser 750 000$ de dommages et intérêts, et la comédie musicale s'inspirant du film, sortie le 16 juillet 2024, devrait se retrouver sur Broadway lors de la saison 2025-2026. Paroles et musique de Stephen Schwartz !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 15 novembre 2024 à 00:01 ::Musique
Steven & Alan Freeman publient en anglais une encyclopédie de la musique française consacrée au rock progressif, à la musique expérimentale, électronique, etc. Elle vient compléter L'underground musical en France d'Éric Deshayes et Dominique Grimaud (ed. Le Mot et Le Reste, 2013), Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire 1967-1981 Chansons expérimentales de Maxime Delcourt (ed. Le Mot et le Reste, 2015), les 3 volumes d'Agitation Frite de Philippe Robert (ed. Lenka Lente, 2017-2018) et son Musiques expérimentales (ed. Le Mot et Le Reste, 2007), La France Underground 1965/1979 de Serge Loupien (ed. Payot RivagesRouge), en attendant Synths, Sax & Situationists, The French Musical Underground 1968-1978, autre ouvrage en anglais où l'auteur, l'Australien Ian Thompson, fait un véritable travail d'investigation.
Après une longue introduction d'Alan Freeman, trois préfaces (la première due à mes soins et reproduite plus bas en français, la seconde à Guigou Chenevier, batteur d'Étron Fou Leloublan, la troisième à l'Anglais Andy Garibaldi), les 400 pages grand format de Twillight of the Alchemists (ed. Audion), un TOP 100 et un TOP 30 où figure mon premier disque, l'album Défense de de Birgé Gorgé Shiroc (GRRR, 1975), un tour de France des scènes, un lexique, l'encyclopédie proprement dite dont la section principale, la French Prog Scene (où figure Birgé Gorgé et Birgé Gorgé Shiroc), mais aussi New Wave & Industrial, Synthesizer & Ambient, Soundtracks & Library, Avant-Garde & Experimenal (où l'on me trouve ainsi que Bernard Vitet et Un Drame Musical Instantané), Foreigners & Expats, l'index, des photos des musiciens et des disques (16 pages en couleurs et 16 en N&B), etc. C'est riche, parce que particulièrement ouvert même si forcément sommaire et qu'il reproduit certains story-tellings de l'époque. 1448 artistes, 3075 albums et 575 singles y sont répertoriés. Il m'en reste donc pas mal à découvrir ! Et cela peut se lire ou se feuilleter...
Voici donc le texte original de ma préface traduite évidemment en anglais dans le livre.
Avant que ça commence…
J'avais onze ans en 1964 lorsque mes parents m'ont envoyé six semaines en Grande-Bretagne apprendre l'anglais. Dans un cinéma de Salisbury passait A Hard Day’s Night, le premier film de Richard Lester. C’était incroyable, une foule de filles hystériques hurlaient au balcon comme si les Beatles étaient sur la scène. À l’époque il y avait toujours deux films à chaque séance et le second était un truc débile des Three Stooges !
Était-ce en 1970 ou 1971, je me retrouverai à jouer de l’harmonium avec les dévots de Krishna et George Harrison chez Maxim’s à Paris ? C’était probablement à l’occasion d’une enquête pour le concours d’entrée à l’Idhec, l’école nationale de cinéma, que je réussirai brillamment. Les dévots étaient logés dans un hôtel de passe à Pigalle ! Je faisais déjà du light-show avec notre groupe H Lights, projetant nos images sur Red Noise, Crouille-Marteaux, Melmoth (Dashiell Hedayat), Dagon ou Gong, et je travaillais à Londres pour Krishna Lights. À la Roundhouse nous avions œuvré sur Steamhammer et le groupe de Kevin Ayers avec Lol Coxhill, David Bedford et Mike Oldfield. Jimmy Doody m’avait donné le numéro de téléphone de John Lennon qui m’avait passé celui de George Harrison. Chez Maxim’s au bout du troisième morceau on m’avait retiré l’harmonium des mains parce que je m’étais mis à swinguer au lieu d’assurer le drone ! Mais comme il avait fallu cacher Harrison des fans qui étaient allés jusqu’à se coucher sous les quatre roues de sa voiture et que j’avais l’air gentil et rassurant, j’ai passé trois quarts d’heure à discuter avec lui, enfermés dans un cagibi…
Je reviens en arrière. Les aller et retours sont le propre de la mémoire. J’avais gagné une place gratuite pour le concert des Rolling Stones à l'Olympia le 29 mars 1966, grâce au concours des Copains Menier ! Il fallait 50 emballages de chocolat mais leur taille n'était pas spécifiée, alors ma mère avait eu l'idée d'acheter une boîte de 100 petites barrettes individuelles me permettant d'être dans les premiers à répondre... Cinquième rang, mon premier concert live, grâce à l’émission de radio Salut les copains ! J’avais été épaté par les acrobaties de Mick Jagger avec son pied de micro qu’il renversait le pied en l’air.
Ma vie a basculé à l’été 1968 lorsque j’ai entendu par hasard We’re Only In It For The Money des Mothers of Invention. Je venais de participer aux Évènements de Mai à Paris. J’étais dans le service d’ordre à mobylette pour arrêter la circulation avant que ne passent les manifestations, du moins tant qu’il y avait de l’essence, et je livrais les affiches des Beaux-Arts un peu partout, toujours à mobylette. Là-dessus mes parents nous envoient pour trois mois aux États Unis dont nous avons fait le tour, seuls, ma petite sœur de 13 ans et moi qui n’en ai que 15. J’ai écrit un roman sur ce voyage initiatique, intitulé USA 1968 deux enfants. Il est sorti seulement en France, et pour iPad parce qu’il contient des sons, des photos et des vidéos.
Juillet 1968 donc, Cincinnati, Ohio. Au retour d’une Battle of the Bands, Jeff me fait écouter le disque du groupe de Frank Zappa. Foudroyé par l’humour et l’invention des Mothers, ma réaction est immédiate : c’est ça que j’aimerais faire si j’étais musicien. San Francisco, un mois plus tard. Au retour d’un concert du Grateful Dead au Fillmore West, où nous étions allés en faisant voler la voiture comme dans Bullit, Peter m’offre Freak Out! et Absolutely Free qu’il trouve trop farfelus. À l’inestimable présent il joint quelques graines que je planterai sur mon balcon. Quelques mois plus tard je monte le premier concert de rock au Lycée Claude Bernard à Paris, j’y chante, joue du saxophone et des percussions et diffuse des bandes électroniques que j’ai réalisées à partir d’ondes courtes. Francis Gorgé y joue de la guitare sur le Marshall de Patrick Vian, du groupe Red Noise, le même ampli sur lequel Frank Zappa s’est branché au Festival de Biot-Valbonne. La musique n’a pas grand-chose à voir avec celle de mon idole, mais ce fut l’étincelle de ma vocation musicale. Revenons en arrière. De retour des USA, je passe à Pan, le magasin d’Adrien Nataf, et je lui demande s’il n’a rien dans ce genre-là. Il me vend Stricly Personal de Captain Beefheart. Nouveau choc. En octobre, les Mothers of Invention passent à l’Olympia, public clairsemé, spectacle sarcastique où Jimmy Carl Black joue un vampire assoiffé de sexe. Les disques se suivent, Lumpy Gravy, Ruben & the Jets, Uncle Meat, Hot Rats, pas un album ne ressemble au précédent, c’est ce qui me fascine alors.
Octobre 1969. La France interdit au premier festival pop de se tenir sur son territoire et nous nous retrouvons tous en Belgique, au Festival d’Amougies. Je découvre le seul robinet accessible de la commune pour pouvoir nous débarbouiller chaque matin, pendant les quelques heures sans musique. Enfoui dans mon sac de couchage, avec un petit magnétophone, j’enregistre Frank Zappa, venu seul, faire le bœuf avec Pink Floyd, Caravan, Blossom Toes, Sam Apple Pie, Ainsley Dunbar Retaliation et Archie Shepp ! L’Art Ensemble de Chicago m’ouvre le champ extraordinaire du free jazz. Joseph Jarman, nu, pastiche les guitaristes de rock, mieux que tous les guitar heroes. Zappa arrose de whisky l’harmonica de Beefheart pendant qu’il joue. À leur sortie de scène, j’enjambe la barrière et harponne Zappa, je l’abreuve de questions pendant trois quarts d’heure. Moment fabuleux que je vais reproduire à chacune de ses visites jusqu’au concert du Gaumont Palace. Je tente la pareille avec le Capitaine qui me traverse comme un ectoplasme, mystère. J’enregistre également Colosseum, Soft Machine, Ten Years After, Freedom, We Free avec Guilain, Yes, The Nice, Alexis Korner… L’incroyable programme d’Amougies comprend aussi East of Eden, Zoo, Martin Circus, Ame Son, Cruciférius, Gong avec Daniel Laloux, le GERM de Pierre Mariétan jouant du Riley, les Pretty Things, Fat Mattress, et pour le jazz, Sunny Murray, Don Cherry avec Ed Blackwell, Burton Greene, Joachim Kühn avec Jenny-Clarke et Thollot, Frank Wright avec Bobby Few et Alan Silva, Noah Howard, Arthur Jones, Ken Terroade, Clifford Thornton, John Surman, Sonny Sharrock, Anthony Braxton, Steve Lacy, Robin Kenyatta, etc. La programmation est mélangée, nous ouvrant grand les oreilles vers des contrées que la plupart d’entre nous ignoraient.
Août 1970, festival maudit de Biot-Valbonne. Je suis le premier, et peut-être un des seuls à payer mon billet. Je donne un coup de main à l’Open Light qui assure les projections psychédéliques. Personne ne reconnaît Zappa, je lui demande s’il a sa guitare et sa pédale wah-wah. Il lui manque un ampli et un orchestre. Je cherche l’un et les autres. Le concert se fera en quartet avec Jean-Luc Ponty, Albi Cullaz et Aldo Romano! Le festival écourté et annulé, je me retrouve à faire le bœuf avec Eric Clapton dans la villa de Giorgio Gomelsky, l’impressario des Stones, où je rencontre Frank Wright et me retrouve embarqué dans la villa de Pink Floyd ! J’arrivais alors de la Fondation Maeght où venaient de jouer Cecil Taylor, Sun Ra et Albert Ayler. A cette époque, l’invention règne dans tous les arts.
Décembre 1970. Ma dernière rencontre avec Zappa remonte au Gaumont Palace où il improvise de petits gestes virtuoses de l’index et du majeur pour diriger Ponty. Pendant les années 80 je m’éloigne un peu d’une musique devenue trop typiquement rock à mon goût, mais les pièces pour orchestre me fascinent à nouveau, même si l’interprétation de Boulez est catastrophique. Zappa est tellement furieux qu’il se fait vraiment prier pour venir saluer. On raconte qu’il a réussi à se faire jouer en envisageant l’achat d’une 4X, l’ordinateur développé par l’IRCAM. Il optera pour un synthétiseur Synclavier et, malgré d’intéressants enregistrements dirigés par Kent Nagano, trouvera l’orchestre idéal en l’Ensemble Modern pour The Yellow Shark.
Printemps 1993. Je dois réaliser un film de la série Vis à Vis pour la télévision sur deux musiciens qui se parlent par satellite pendant trois jours. Contacté, Robert Charlebois, me suggère de le faire avec un guitariste américain qui joue sur son premier album, un chum qui s’appelle Frank Zappa. Je sais déjà que Zappa est très malade. La chaîne répond que ce n’est pas assez médiatique. « No commercial potential » ! Le film se fera entre Idir et Johnny Clegg !
Décembre 1993. Je tourne Chaque jour à Sarajevo pendant le siège. Mille obus par vingt quatre heures ! Je m’endors en comptant les explosions et me laisse bercer par cette partition digne de Ionisation d’Edgard Varèse. Un soir, en rentrant à l’Holiday Inn, j’allume CNN. Sur le générique de fin du Journal, Zappa, barbu, fatigué, dirige l’Ensemble Modern. Je comprends qu’il vient de mourir. Le monde s’écroule autour de moi. Là c’est trop, je parle tout seul, je m’effondre.
J’ai toujours considéré Zappa comme le père de mon récit, du moins pour la musique. Chaque fois que je « découvrais » un nouveau compositeur, je courrais voir s’il appartenait à la liste d’influences que Zappa donne dans son premier album. Ainsi, depuis 1968, j’ai vérifié les noms de Schoenberg, Kirk, Kagel, Mingus, Boulez, Webern, Dolphy, Stockhausen, Cecil Taylor, et mon favori, Charles Ives… Je suis surpris aujourd’hui de ne pas y lire les noms de Conlon Nancarrow, Harry Partch ou Sun Ra.
Évidemment pendant toute cette période initiatique j’ai couru les concerts. Je faillis m’évanouir tellement le public était compressé à un concert d’Alice Cooper. Je vais à tous ceux de Soft Machine (en 1999 je suis allé à Louth interviewer Robert Wyatt pendant trois jours pour Jazz Magazine), Captain Beefheart (je ne l’ai pas trouvé lorsque j’ai traversé le Désert de Moab en 2000) ou Sun Ra (que j’ai finalement approché avec l’aide de ses musiciens). L’American Center accueille les groupes de rock et de jazz. Je vois Lard Free avec qui je jouerai en trio pendant six mois avec Gilbert Artman aux percussions et Richard Pinhas à la guitare. Cela se passe au Gibus et au Bus Paladium, deux salles mythiques du rock ‘n roll. Je suis derrière mon synthétiseur ARP 2600 que j’inaugurerai discographiquement sur Défense de de Birgé Gorgé Shiroc. Les groupes français ne me passionnent pas spécialement, mais j’ai un faible pour les Moving Gelatine Plates. Au Musée d’Art Moderne je vois Musica Electronica Viva improviser sur les films hallucinés des Laboratoires Sandoz. Aux Halles John Cage fait son Magicircus. Il me recevra longuement et très gentiment à l’Ircam en 1979 au moment de la sortie du premier album d’Un Drame Musical Instantané, Trop d’adrénaline nuit. C’est là que tout a réellement commencé pour moi, lorsque nous avons monté le Drame avec Francis Gorgé et Bernard Vitet. Mais ça c’est une autre histoire…
Cette période associe fondamentalement la politique et l’art, en particulier la musique. Il n’y a pas de free jazz sans les Black Panthers, pas de rock alternatif sans Mai 68. En France les concerts ont souvent lieu dans les universités. Ensuite la plupart des improvisateurs se retrouveront au 28 rue Dunois, mais cela aussi appartient déjà à l’autre histoire.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 6 novembre 2024 à 00:32 ::Musique
TCHAK, enregistré par mes soins entre 1998 et 2000, rassemble les derniers enregistrements d’Un Drame Musical Instantané avec le trompettiste Bernard Vitet, son cofondateur en 1976 (avec Francis Gorgé et moi-même). Mon camarade guitariste, avec qui j'ai fait mon premier concert au Lycée Claude Bernard en 1971, avait quitté le groupe en 1992, mais l’a rejoint à nouveau depuis 2014. Avec Francis et l’écrivain Dominique Meens nous préparons d'ailleurs un nouvel album dans l’esprit fictionnel du groupe originel. Or TCHAK ne ressemble à rien de ce que le Drame avait produit jusqu’alors, ce qui n’a rien d’étonnant tant nous aimons arpenter de nouvelles contrées et surprendre, de nos compositions instantanées à nos œuvres écrites pour notre grande formation ou des orchestres symphoniques, de nos ciné-concerts dont nous fumes à l’origine de ce renouveau à nos pièces de théâtre musical particulièrement excentriques… TCHAK est une sorte d’électro funk qui commence avec Le silence éternel des espaces infinis m’effraie, un duo où je suis aux machines et Bernard au bugle, bugle dont le timbre magnifique est légendaire. Suivent six pièces où nous sommes rejoints par le guitariste Philippe Deschepper et le platiniste Nem : Stomp, (roots), Gaza, 1936, Vir-us. Vitet y tâte aussi du reggy (un petit synthétiseur de percussion inventé par son cousin) tandis que je joue du synthé et de l’échantillonneur, de la trompette à anche (une invention de Bernard) et de la varinette (flûte de nez !), de l’erhu (archet vietnamien) et du Theremin. Philippe et Nem étaient déjà présents dans l'album Machiavel.
Ce Drame à quatre, fondamentalement instrumental, avait trouvé une nouvelle complicité, mais la santé de Bernard mit un terme à l’aventure. Il composera jusqu’en 2004 et s’éteindra le 3 juillet 2013 à l’âge de 78 ans, mettant fin à une amitié de 37 années. Comme à Francis et à la polyinstrumentiste Hélène Sage, il me manque terriblement, me remémorant notre fabuleuse histoire, intimement liée à la création collective, des étoiles au fond des yeux, et poursuivant toujours de plus belle la quête de l’inconnu.
Ce « nouvel » album, qui lui rend hommage, se clôt sur Machiavel Meeting enregistré live au Glaz’Art lors d’une mémorable soirée qui avait tourné à l’émeute tant on avait dû y refuser du monde, le 18 novembre 1998, pour le lancement du CD Machiavel. En plus du quartet, on y entend Yves Robert au trombone, Hervé Legeay à la guitare électrique, Didier Petit au violoncelle, Olivier Koechlin à la contrebasse et Étienne Auger à la groovebox. Étienne Mineur en a réalisé la superbe pochette, comme celle de mon CD Animal Opera sorti il y a 15 jours.
P.S.: c'était hier mon anniversaire et je venais de recevoir les disques d'Autriche, non sans mal, merci la Poste. J'ai eu l'immense plaisir d'avoir la visite de Cédric Berneau, dit Nem (donc qui joue sur TCHAK), que je n'avais pas vu depuis plus de 20 ans...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 31 octobre 2024 à 01:32 ::Musique
Nous sommes arrivés hier à Genève. J'interprète ce soir (clavier, trompette à anche, flûtes, guimbardes) avec Amandine Casadamont (platines) une version totalement nouvelle de mes Perspectives du XXIIe siècle. Mais d'abord le film réalisé collectivement avec Sonia Cruchon, Nicolas Clauss, Valéry Faidherbe, Jacques Perconte, John Sanborn et Eric Vernhes est projeté dans l'auditorium du MEG (Musée d'Ethnographie de Genève). Ensuite Amandine trafiquera le son des vinyles originaux de la collection Constantin Brăiloiu que je n'avais pas utilisés pour le CD avec la pédale Eventide
que je lui ai prêtée, tandis que je symphoniquerai de mes dix doigts pour une création intitulée "After 2152".
Après les vicissitudes qu'impliqua la pandémie sur ce projet qui m'aura pris un an à enregistrer, plus les mois qui ont suivi pour le film, le quatrième épisode intitulé Renaissance me semble bien à propos.
« J'avais totalement oublié les films que j'ai tournés autour du monde sans idée préconçue ni finalité. La Bosnie, l'Algérie ou l'Afrique du Sud, qui avaient donné Chaque jour pour Sarajevo dont Le sniper ainsi que Idir et Johnny Clegg a capella, avaient occulté ce que j'avais filmé au Japon, au Vietnam, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge, aux USA, au Liban, en Égypte et dans le Maghreb, aux Antilles, en Europe évidemment et en France dans certains coins où la nature existe encore. Qu'ils soient en 16mm, Vidéo8, Hi-8 ou numérique, tous mes rushes avaient pourtant été numérisés, mais je ne me souviens pas de grand chose. Heureusement j'avais vraiment besoin des plans du Bamboo Train filant sur les rails près de Battambang. Encore fallait-il les retrouver parmi les dizaines de disques durs. J'ai eu de la chance. À côté d'eux reposaient des plans de montagne qui nous [serviraient] peut-être ensuite et ceux de la mangrove. J'ai tout envoyé à Sonia Cruchon qui a réalisé cinq des films de la série et qui [joua] le rôle de coordinatrice pour la docu-fiction qui les [réunit]. [...] J'appelle ma camarade pour lui suggérer les plans à monter sur la pièce Renaissance. Sonia me répond qu'elle a choisi les mêmes et que le montage vole déjà vers ma boîte aux lettres virtuelle. Les sons collent incroyablement aux images, à moins que ce soit le contraire, ce qui serait plus plausible à y "regarder" de plus près. Réaliser des clips resserre l'interprétation, beaucoup plus ouverte lorsqu'on écoute le disque en se laissant porter par sa propre imagination. Mais, d'un autre point de vue, "documenté" comme aurait dit Jean Vigo, cela fabrique un nouvel éclairage sur ce que j'ai composé...
Cette dixième vidéo occupe la place 4 sur mon CD Perspectives du XXIIe siècle, mais la troisième dans le film qui durera probablement trois quarts d'heure. Les images poussent à modifier quelque peu l'ordre des "chapitres". Un vent de liberté souffle sur Renaissance qui est une pièce chargée, exubérante. J'ai accumulé des archives de différents points du globe (au Niger, en Norvège, en Anatolie, en Estonie, au Pays basque !) et de différentes époques (de 1938 à 1952). J'y ai mis mon grain de sel, ou plutôt mon grain de sable, en ajoutant mes guimbardes et un orgue à bouche pour le rythme, des ambiances naturalistes, et Antonin-Tri Hoang a mis la touche finale grâce à sa clarinette basse à coups de slaps et mélodisant alors que Nicolas Chedmail trillait au cor. Sur ces archives du Fonds Constantin Brăiloiu, j'ai souvent recherché le rubato qui obéit chaque fois à une logique ancestrale. De toute manière je déteste la musique carrée, tirée au cordeau. Quel que soit le style il faut que ça swingue ! Avec les ambiances et le soin apporté aux réverbérations je replace les musiciens dans le contexte du quotidien. Et que ça vive ! Ce n'est pas la seule raison si j'ai dédié ces Perspectives à C.F. Ramuz, l'auteur de Présence de la mort... »
Jean-Jacques BIRGÉ
RENAISSANCE
Film réalisé par Jean-Jacques BIRGÉ
monté par Sonia CRUCHON
Jean-Jacques Birgé : guimbardes, khen, field recording
Nicolas Chedmail : cor
Antonin-Tri Hoang : clarinette basse
Sources :
Peuls (territoire du Niger). Duo de flûtes dans un mortier, 1949
Norvégiens. Danse (halling). Guimbarde. Setesda, 1938
Turcs (Anatolie centrale). Musique à programme : histoire de la brebis noire. Flûte sans bec (kaval), 1938
Estoniens. Danse. Guimbarde, 1938-1939
Basques (Pays basque français). Cris de montagnards. Voix de femmes, 1952
#4 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Commande : https://www.meg.ch/fr/boutique/disque-0
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 19 octobre 2024 à 18:52 ::Musique
Une fois de plus, me voilà en train de traduire tant bien que mal l'allemand de Rigobert Dittmann qui publie un long article sur Apéro Labo 4, Tchak et Titres (Apero Labo 5) dans le numéro 126 de la revue Bad Alchemy.
JJB a réagi énergiquement au premier tour des élections législatives françaises. Quand la bête se réveille, la résistance s'impose, même si ceux qui s'opposent aux mauvaises nouvelles sont généralement trop peu nombreux. L'histoire oscille de crêtes en fosses, évidemment. Et outre l’inquiétude face aux politiques qui menacent de prendre le pouvoir, son souci majeur est l'état de la planète. Le danger fasciste, les intérêts des banques et du capital, continuent de menacer. Qu'adviendra-t-il de la Constitution, de la démocratie ? Tout est possible, le pire comme le meilleur, si l'IA puissance x s’en mêle. C'est pourquoi, face à la stupidité criminelle et suicidaire engendrée par le profit et la manipulation de masse, il faut rester éveillé et ne jamais baisser les bras.
Le 8 septembre 2024, JEAN-JACQUES BIRGÉ, de retour d'un voyage de cinq semaines en Amérique du Sud, a reçu de nouveaux invités au studio GRRR, pour Apéro Labo 4 (GRRR 3120, numérique), en se servant encore du jeu Oblique Strategies. Cette fois-ci avec FABIANA STRIFFLER, violoniste de rêve originaire de Schwäbisch Hall, faisant la navette entre Berlin et Paris en tant que compagne de jeu de Karsten Hochafel ou Daniel Erdmann, aussi au violon, sifflet, harmonica et avec sa voix. Et avec LÉA CIECHELSKI de Big Fish, Prospectus et Mije au saxophone alto, à la flûte et vocalement. Lui-même, aux claviers, trompette à anche, shahi baaja, Terra, Enner, relève les défis imposés par le hasard : 'Use an unacceptable colour' (résolu avec de drôles de timbres), 'Decorate, decorate' (avec glaçage de violon, ornement de flûte, et rythmique), 'Do nothing' (4e partie abrégée, passée à bavarder), 'Towards the insignificant' (l'insignifiant, émietté bruyamment, teinté en arrière-plan, avec cloches et sifflets), 'Discard an axiom' (oh là là, quel principe est rejeté dans cette orchestration psychorock ? ), 'Cut a vital connection' (drones sombres et chants curieux, découpés), 'Which elements can be grouped?' (répétitions et frottements, traits et abréviations, avec violon country), 'Is it finished ? (après de beaux solos d'alto et de violon, un accord de clavier, harmonica et souffle d'alto), 'Accretion' (vrombissement orchestral qui enfle, avec pizzicato, grattements, flûte, vocalisation à la VAK) et 'One each' (éraillé, quaker, violoniste, reniflant, JJB surréaliste avec synthé noise et hameçons).
Mais attention ! GRRR, apporte, via Klanggalerie, Tchak ! (gg477) des choses inouïes d'UN DRAME MUSICAL INSTANTANÉ. En 1998, 'Le silence éternel des espaces infinis m'effraie' évoque l'angoisse de Blaise Pascal dans le duo de Bernard Vitet au bugle et Jean-Jacques Birgé aux machines. En 2000, 'Stomp', 'Roots', 'Gaza' [en septembre 2000, le début d’une nouvelle guerre mondiale ? L'intifada qu’on appelle terroriste ?), '1936' [en juillet 1936, la guerre civile espagnole a commencé, l'artillerie tonne] et 'Vir-us' [le bug du millénaire] avec son beat obstiné We will Rock You et la trompette qui fait sonner la morosité, respectivement dans le Machiavel Quartet électro-groovy avec encore Philippe Deschepper trillant à la guitare et DJ Nem à la drum'n'bass, aux synthétiseur basse et breaks & scratches, tandis que JJB opère aux sampler, synthétiseur, hou-kin, varinette, trompette à anche et voix. 'Vi-rus', mixé en 2005 avec la voix de Mourchid Baco, est devenu 'Ça ira', le révolutionnaire 'Wir schaffen das', désormais mondialisé. 'Machiavel Meeting' fait encore mieux, en 1998 live au Glaz'Art, comme Anything goes en nonette machiavélique avec là en plus Yves Robert - trombone, Hervé Legeay - guitare, Didier Petit - violoncelle, Olivier Koechlin - contrebasse & Étienne Auger - groovebox.
Le 13 octobre 2024, Titres (digital) est l’Apéro Labo 5, avec HÉLÈNE DURET, originaire d'Orange, qui joue dans son trio Fur et son quintet Synestet avec Benjamin Sauzereau (Book Of Air), à la clarinette basse, clarinette et guitare. Avec ALEXANDRE SAADA de Madeleine & Salomon, qui est actuellement auteur-compositeur-interprète avec 'Yellow Horses' ou soul jazz avec Malia, chanteuse du Malawi, au piano, percussions et boîtes à musique. Et JEAN JACQUES BIRGÉ joue des claviers, Tenori-on, Terra, Enner, shahi baaja, cythares et trompette à anche. Cette fois en résonance avec des titres de livres proposés par le public : 'For Whom The Bell Tolls' (Hemingway) avec sonnerie tonitruante. 'The Grass Harp' (Capote), avec une cythare vacillante et chaloupée, et pulsion nostalgique. 'Agua Viva' (Clarice Lispector) avec embouchure crachotante, cloche exotique, boîte à musique, crécelle, piano, violoncelle fantôme, clarinette lyrique, chant de fantôme. 'Sein und Zeit' (Heidegger) avec des secondes qui tic-taquent, guitare, tintement ombragé, un petit train qui flâne, des gazouillis, de la poésie à la clarinette, un quasi silence. 'París no se acaba nunca' (Enrique Vila-Matas) avec boîte à musique mélancolique, piano sombre, clarinette basse qui couve, beat électrique, nuages électroniques et voix d'ordinateur. Vom Gehen im Eis' (Herzog), avec son électronique à deux tons, tintements répétés 'flûtés', cliquetis glacés, petites finesses de cythare, clés et piano intériorisé. Ainsi que 'Le rouge et le noir' (Stendhal), avec piano cahoteux et clarinette basse bourdonnante sur fond de groove électrique. Un jeu d'associations spontanées, d'espaces libres savamment exploités, de suggestions fantastiques. Un jeu à domicile pour Birgé en tant que rat de bibliothèque, qui, dans sa jeunesse, est passé de « Tintin » à « Demain les chiens » de Clifford D. Simak, puis à « L'or » de Blaise Cendrars comme premier livre 'sérieux' et finalement de « Bras cassé » et « Connaissance par les gouffres » d'Henri Michaux vers Cocteau, Ramuz, encore Cendrars, Schnitzler, Céline ? J‘ai toujours eu un faible pour les bandes dessinées, en gros depuis 50 ans, sous lesquelles plient les étagères, sur la photo je reconnais « Watchmen », « From Hell », « Cages », « Blast », « L'Incal », « Asterios Polyp », « Alpha » & « Beta » de Jens Harder... Après la grande exposition « Bande Dessinée » au Centre Pompidou début septembre, Birgé a ajouté « L'intranquille Monsieur Pessoa » de Nicolas Barral, « Feux » de Mattotti, « Idéal » de Baptiste Chaubard & Thomas Hayman, « Here » de Richard McGuire et « Stacy » de Gipi. Contemporain exemplaire en matière d'input cultivé et d'output créatif, musicalement sur GRRR, en paroles sur http://www.drame.org/blog, JJB est un phare, un réconfort et une inspiration.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 31 août 2024 à 15:55 ::Musique
Je viens de terminer la lecture de Earth To Moon, les mémoires de Moon Unit Zappa, fille aînée d'un des pères de mon récit. À Cincinnati en juillet 1968, avoir mis, par hasard, sur la platine de Jeff le disque We're Only In It For The Money des Mothers of Invention décida de ce que j'allais faire de ma vie. J'avais 15 ans, aucune aptitude artistique particulière si ce n'est un goût prononcé pour le rêve, mais je ferai de la musique. En 2004, pour un article de Jazz Magazine intitulé Les M.O.I., l'émoi et moi, j'ai raconté comment, en octobre 1969 au Festival d'Amougies j'enjambe les barrières pour interroger mon idole, Frank Zappa. Il a la gentillesse de répondre à mes questions pendant trois quarts d'heure où je lui tiens la jambe. En août 1970, au Festival de Biot-Valbonne où il est venu seul encore cette fois, je l'identifie dans la foule et lui propose de l'aider à trouver un ampli et des musiciens ! Notre dernière entrevue date de décembre de cette année-là au Gaumont-Palace. Je n'essaierai jamais de l'imiter en quoi que ce soit, mais sa musique, particulièrement ses débuts avec la première mouture des Mothers et ses œuvres symphoniques comme 200 Motels ou les dernières avec l'Ensemble Modern, me suivra tout au long de sa carrière jusqu'à son actuelle reconnaissance, posthume. À la fin des années 60 je faisais figure de grand hurluberlu d'aimer Zappa et Beefheart.
Ayant eu la chance de rencontrer ensuite nombreux artistes que j'admirais, et cherchant toujours un juste équilibre entre mon quotidien et mon travail artistique, ce qui peut paraître paradoxal si je me réfère à l'inévitable question à la mode entre l'homme et l'œuvre, je me suis forcément intéressé à la vie de Frank Zappa. J'avais très tôt compris que c'était un bourreau de travail, qu'il n'avait pas d'amis et que sa fidélité à sa femme Gail consistait à revenir dans le berceau familial lorsqu'il n'était pas en tournée. J'ignorais ses liaisons amoureuses sérieuses en Allemagne et en Nouvelle Zélande qu'évoquent sa fille Moon, mais j'en connaissais d'autres. Après sa mort en 1993, nous savions que sa veuve était un dragon épouvantable qui protégeait son œuvre parfois de manière absurde, or Moon Unit révèle la famille dysfonctionnelle que ses parents avaient créée avec leurs quatre enfants, Dweezil, Ahmet Emmukha Rodan, Diva Muffin et elle-même. Si Frank (ils refusaient de se faire appeler Papa et Maman) était connu pour ses absences, Gail est une femme vraiment méchante qui ira jusqu'à semer la zizanie entre frères et sœurs, en ne respectant pas les dernières volontés de son mari et en laissant un testament facteur évident de conflits entre eux.
Les mémoires de Moon Unit, qui a aujourd'hui 56 ans (son père est mort à 52 ans), racontent avec humour sa propre trajectoire, dont évidemment le tube Valley Girl interprété avec son père lorsqu'elle avait 14 ans. C'est un livre thérapeutique, d'abord pour elle, avec le besoin de sortir les cadavres du placard, mais sa sincérité touchera nombreux lecteurs ou lectrices qui se reconnaîtront dans l'omerta, factrice de névroses, presque toujours d'origine familiale. J'ai évidemment préféré les anecdotes qui touchent au héros de mon adolescence, plutôt qu'à la perversité de Gail ou aux difficultés de Moon Unit. C'est aussi le portrait d'une époque, une époque où l'on vivait nu, sous un machisme déguisé en libération sexuelle, un portrait d'enfant de star plutôt rock 'n roll. Pour l'instant, il n'existe qu'une version anglaise, mais je suis certain que Earth To Moon (façon dont ses parents s'adressaient à elle !) sera traduit en français prochainement. Ce n'est pas de la grande littérature et ça se lit facilement.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 29 août 2024 à 07:47 ::Voyage
Le train qui nous emmène à Aguas Calientes roule en moyenne à 25 km/h. En France on appellerait cela un tortillard. Il faut quatre heures pour faire 90 km ! Des enfants hurlent. Le responsable du wagon nous sert un gobelet d'eau. El condor passa est diffusé en boucle. Je déteste ce genre de musique. Que c'est bon quand ça s'arrête ! Ailleurs nous entendrons des musiques péruviennes autrement plus variées, même si Yma Sumac reste étonnamment absente.
Cette ville artificielle fut construite pour alimenter Machu Picchu. Elle est constituée d'hôtels, de restaurants et de vendeurs d'artisanat local. Les rues ressemblent aux travées d'un énorme magasin de souvenirs. Nous avons bien fait de choisir la visite de 7h du matin, pour faire la queue dès 5h30 au bus qui monte à l'une des sept merveilles du monde. Elle est si longue, je n'en vois pas le bout, que celle de la Tour Eiffel semblerait minuscule.
Pourtant nous arpenterons Machu Picchu sans presque personne. À un ami qui le remarque en regardant les photos que je mets en ligne sur FaceBook et Instagram, Bernard Cavanna répond, avec l'humour dont il ne se dépare jamais, que les Espagnols les ont tous tués !
On a beau en avoir vu tant d'images, la cité inca produit un effet exceptionnel. D'abord par sa situation sur la Cordillère des Andes, ensuite pour l'état de conservation de ses ruines du XVe siècle. L'endroit est magique. On comprend pourquoi les Incas y ont construit le Temple du soleil. Souvent, pendant notre voyage, nous penserons à l'album de Tintin. C'est probablement sa lecture qui nous a transportés jusqu'ici. Combien y a-t-il fallu d'esclaves pour monter ces pierres ? Combien de sacrifices humains pour amadouer les dieux ?
J'avais illustré mon premier article avec une photo où le soleil naissait au milieu des nuages, comme un rond de fumée percé par une gloire. Je prends un peu de recul et j'intègre les vestiges de Machu Picchu et des rochers qui auront peut-être été idolâtrés il y a 500 ans. Je ne suis pas mystique, mais le lieu est chargé. On y sent des forces telluriques toujours à l'œuvre.
Des lamas paissent sur les terrasses en espaliers. Le soleil monte vite. J'ai très chaud, mais je crois que c'est dû à l'effort. En Amazonie nous serons en terrain plat, et dès que je serai monté dans l'avion je retrouverai mon souffle.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 28 août 2024 à 00:33 ::Voyage
Nous sommes juste sous les 4000 mètres sur les sites de Chinchero, Morey, Maras, Ollantaytambo, Pisac, mais ce jour-là, coup de chance, je suis moins sensible à l'altitude. Nous avons heureusement choisi d'alterner un jour d'excursion avec un jour de repos. Façon de parler, car plus nous avançons, puis le soroche nous épuise dès que nous retournons à Cuzco. Le pire fut le pisco sour de Cicciolina dégusté avant un succulent steak d'alpaga. L'altitude multiplie par trois les effets de l'alcool dans mon sang, alors trois pisco sour, et je dois me tenir aux murs pour grimper jusqu'à notre havre de paix. En montant dans le minibus qui nous emmène dans la vallée, j'oublie ces expériences épuisantes.
Nous nous arrêtons d'abord à Chinchero. Une jeune femme file la laine de lama et je trouve finalement des gants à la taille d'Eliott.
Par terre d'autres femmes ramassent des pommes de terre noires qu'elles ont fait sécher au soleil pour les déshydrater.
Après les cultures en espaliers de l'époque inca à Morey, terrasses en restanques (murs de soutènement), terre fertile et canaux d'irrigation permettant de cultiver plus de 250 espèces de plantes, le spectacle des mines de sel de Maras est phénoménal.
Cela ressemble aux cuves des teinturiers marocains. En gigantesque. Ou à des tableaux de Hundertwasser ou Alechinsky. En fait de mines ce sont plutôt des marais salants qui datent de la période pré-inca. L'eau salée, du chlorure de sodium, qui coule de la montagne entre dans chaque cuve par un petit trou. Aujourd'hui, près de 800 familles sont organisées en coopérative pour gérer les 3 600 bassins produisant jusqu'à 200 tonnes annuelles de ce sel rose étonnant et délicieux, cousin de celui de l'Himalaya. Mais les autochtones ne peuvent pas se l'offrir et achètent leur sel bas de gamme en Bolivie. Pourtant cela ne coûte pas grand chose. Leur niveau de vie est évidemment très loin du nôtre.
Pour l'équivalent de 25 euros nous nous baladons ainsi en minibus toute la journée, déjeuner compris à Urubamba. À Ollantaytambo nous passons notre tour, trop fatigués pour emprunter les 435 marches et optons pour des glaces aux fruits exotiques locaux et au chocolat de Cuzco. Nous ratons la forteresse de porphyre rouge.
Arrivés après la fermeture de Pisac, nous réussissons tout de même à pénétrer dans ce somptueux site archéologique grâce à l'astucieux Richard, notre guide d'origine inca, aussi drôle que savant. Le spectacle réside autant dans les ruines que dans le paysage qu'elles surplombent. Nous rentrons à la nuit tombée. Il faut se souvenir qu'ici c'est l'hiver. Le soleil se couche vers 17h30.
Je ne résiste pas à courir après des alpagas pour envoyer leurs frimousses à mon petit-fils. Comme lamas très contents, ainsi nous au sec.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 27 août 2024 à 07:34 ::Voyage
Cuzco est notre cinquième étape et non des moindres. Nous avons loué pour la semaine un studio avec une vue imprenable sur la ville. Entièrement vitrée, la maison offre un panorama incroyable, car nous sommes tout en haut, même très haut, puisque Sacsayhuamán est juste derrière nous, légèrement au-dessus, ce que nous ressentirons fortement lorsqu'il s'agira de visiter cet impressionnant site inca, situé à 3700 mètres d'altitude. Les murs en zigzag de la forteresse (planche 56 des aventures de Tintin), également centre religieux dédié au Soleil et à d'autres dieux, sont constitués de pierres gigantesques dont on peut s'interroger sur comment elles sont arrivées là. Les blocs de calcaire, qui pèsent entre 120 et 200 tonnes chacun, sont assemblés sans lien entre eux. Le lieu est immense, hallucinant. Nous y montons en fin de journée pour profiter de l'absence de touristes, mais tout au long du voyage nous serons surpris de nous retrouver en tout petit comité.
L'inconvénient, c'est que nous avons à grimper chaque fois que nous descendons au centre-ville, vers la Plaza de Armas, où trône la cathédrale. Heureusement le quartier San Blas n'est pas très loin de notre résidence. Le coin est charmant avec ses ruelles pavées de galets, découpées en leur centre par un profond caniveau, bordées de vieux murs de pierre incas.
Deuxième inconvénient auquel nous pensions échapper, le soroche, le mal des montagnes qui me terrassait déjà sur le lac Titikaka. Cuzco est à 3400 mètres. Difficulté de respirer, grosse fatigue.
Le matin nous descendons prendre un exquis petit déjeuner végétarien chez Qura avant de courir les magasins pour répondre aux désirs de la famille qui a pris ses quartiers d'été à L'île Tudy, Finistère sud, rituel d'autant plus justifié cette année que ma fille Elsa accouchera à Quimper le jour de notre retour. Merveilleuse nouvelle, la bambinette est née coiffée. En attendant, la perte d'appétit nous entraîne à sauter le dîner. Nous nous régalons le midi chez Greenpoint ou Pachapapa à San Blas. Le soir un empanadas ou rien du tout. Il faut dire que les nuits très très fraîches ne nous poussent pas à sortir lorsqu'elle est tombée. Par contre le jour, au soleil, on peut se promener en bras de chemise. Les maisons sont mal ou pas chauffées du tout, très mal isolées. L'air glacial passe entre les vitres coulissantes.
Je m'intéresse toujours aux petits détails qui peuvent en dire long sur les coutumes des peuples dont nous découvrons le pays. Par exemple, les douches sont dite "pluie", sans flexible, ce qui n'est vraiment pas pratique. La vétusté des canalisations interdit de jeter du papier dans les toilettes comme dans beaucoup de pays pauvres, mais on est loin de l'hygiène des douchettes des pays arabes ou de la casserole de ceux du sud-est asiatique. Comme ce détail peut surprendre sous ma plume, je précise qu'à la maison j'ai installé le système Boku, dit toilettes japonaises à la française. En voyage ces détails sont effectivement déterminants, un peu comme la tolérance à d'autres cuisines que la nôtre. Nous avons choisi de nous poser une semaine à Cuzco pour prendre le temps de visiter la Vallée Sacrée et l'une des sept merveilles du monde, Machu Picchu.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 26 août 2024 à 00:21 ::Musique
Ce que j'écris avec quelques jours de décalage sera publié seulement à notre retour après un voyage de cinq semaines au Pérou. L'Uros Samaraña Uta Lodge nous semble d'un luxe inouï en regard des endroits où nous avons jusqu'ici séjourner. Comme partout ici, les autochtones vivent essentiellement du tourisme. Ce somptueux Airbnb du lac Titikaka est construit sur une des îles flottantes constituées de totora.
Les bateaux ressemblent à des dragons vikings et les sculptures animalières sont également réalisées avec ces roseaux légers agglomérés. Nous ne parlons que très peu espagnol, mais les applications du smartphone me permettent de traduire instantanément, sans contresens. De toute manière ici les Amérindiens communiquent en langue aymara. Plus au nord ce sera le quechua.
Leur gentillesse est exemplaire. Nous sommes reçus comme des princes, Clemente et Gina nous apportent des truites grillées qu'ils élèvent derrière la maison ou du poulet aplati avec de la quinoa, des patates et du riz. Heureusement que nous avions prévu de nous y reposer car le soroche, le mal des montagnes, m'a mis totalement k.o. J'ai droit à tous les symptômes, sauf le mal de tête. Nous sommes tout de même à près de 4000 mètres de haut ! Il est possible que mon absence de thyroïde ait accentué la fatigue. Il faudra que j'interroge l'endocrinologue. Je tiens à peine debout, le souffle très court, le ventre en compote et des vertiges qui me font avoir des hallucinations nocturnes m'empêchant de dormir. Et j'ai perdu l'appétit, ce qui chez moi est un signe alarmant ! C'est bien, au moins je maigris. D'ici la fin du voyage j'aurai perdu cinq kilos. Nous profitons de ce lieu enchanteur en regardant s'ébattre les poules d'eau et les canards andins au bec bleu.
Sensation étrange de marcher sur les îles flottantes, comme si le sol s'enfonçait sous nos pas.
Après deux jours sur le lac nous regagnons la terre ferme pour repartir en bus demain de Puno vers Cuzco, « la perle du Pérou ».
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 23 août 2024 à 07:41 ::Voyage
Nous avons beau avoir tout réservé, rien ne se passe en effet comme prévu. Le très confortable bus de la compagnie Cruz del Sur a pris plus de deux heures pour réparer une roue crevée au milieu de nulle part. La nuit était tombée, nous étions condamnés à ne pas quitter nos sièges et nous ignorions tout de la panne. Arrivé tardivement à Puno, je me suis rendu compte qu'il m'était très difficile de respirer. Le mal de hauteurs ! À 3812 mètres le lac Titikaka est le plus haut du monde, du moins parmi les navigables. Heureusement la Casa Panq'arani est très agréable. Des fleurs, des oiseaux, des chats et des hôtes très gentils. Nous ne voulions pas tout réserver à l'avance, mais les meilleurs endroits sont très tôt pris d'assaut et certains sites, comme le Machu Picchu, sont contingentés. Nous avons rencontré des touristes qui avaient fait le voyage pour rien, refoulés à l'entrée. Nous avions compulsé le Lonely Planet et le Guide du routard, étudié maints sites Internet, récolté les conseils de précédents voyageurs ou d'amis péruviens, nous y prenant plusieurs mois en amont. C'était prudent, car ayant laissé en suspens les trajets en bus, il ne restait plus que deux places quatre jours avant la traversée. Nous avons eu chaud. Façon de parler...
La bonne idée avait été d'acheter des pulls en baby alpaga à Arequipa, car ici il fait très froid lorsqu'on n'est pas au soleil. La nuit, le thermomètre descend en dessous de zéro et les chambres ne sont pas chauffées. De plus, les fenêtres ne sont pas jointives et l'air glacial passe entre. Les Péruviens vivent en anorak à l'intérieur de leur maison. Notre panoplie comporte donc bonnets, gants, écharpes, chauffrettes. J'en ai trouvé des électriques qui se rechargent en USB. Autres gadgets acquis avant de partir, des AirTags permettant de localiser nos valises. Ce genre de gadget peut être utile à condition de n'y avoir recours qu'en cas de problème, sinon cela rajoute simplement de l'angoisse pour rien.
En sortant ce matin nous avons croisé un enterrement. J'ai raté la photo de l'impressionnante procession, mais j'ai enregistré les musiciens qui l'accompagnaient. Guitare, basse, accordéon, avec la sono sur roulettes pour qu'on les entende jusqu'aux premiers marcheurs.
Ce n'est pas tout ça, le taxi vient nous chercher pour nous emmener au port où nous devons embarquer pour les îles flottantes Uros.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 22 août 2024 à 00:50 ::Voyage
C'est l'hiver au Pérou. Il faisait bon à Lima, mais nous avons trouvé le ciel bleu à Arequipa, bien que les nuits y soient frisquettes. C'est un des points qui m'inquiétaient un peu avant de partir. Le soleil nous ayant cruellement manqué à Paris cette année, quelle drôle d'idée d'aller passer ces semaines de juillet-août dans l'hémisphère sud où les saisons comme les gens marchent la tête en bas. L'attraction de l'exotisme comme celle dite terrestre eurent raison de nos inquiétudes. Certes le siphon des toilettes tourne dans le sens contraire de chez nous, mais les différences de hauteur sont ici plus importantes que la latitude. Lima est au bord de l'Océan Pacifique, mais Arequipa est déjà à 2300 mètres de haut et nous allons dépasser les 4000 mètres avec l'appréhension du mal des montagnes qu'ici chacun/e redoute. Nous nous sommes entraînés à mâcher des feuilles de coca pour atténuer les effets hypothétiques désagréables que certain/e/s subissent, mais c'est franchement dégueulasse, enfin pas tant que ça, juste un peu amer ; le problème est que chiquer en laisse plein les dents. De l'autre côté de la frontière on appelle même cela le sourire bolivien ! Donc plutôt que mastiquer ses feuilles sèches qui finissent en boule sous les joues, nous avons acheté en pharmacie un mélange de coca, guarana et gingembre. On verra plus tard que cela n'eut que peu d'effet, ou, sinon, dans quel état aurions-nous subi le soroche sans n'avoir rien essayé ? Lors d'un trek au Népal il y a trente ans, le sherpa nous avait expliqué que ce mal des montagnes peut arriver à n'importe qui, même après des années, et même à lui ! J'espérais passer au travers, par une foi qui frise le mysticisme, mais cette composante de mon caractère obsessionnel n'a pas toujours été à la hauteur de mes espérances.
Dans le jardin de l'Hostal Casona Solar, je réussis à filmer un joli colibri, excité comme une puce, qui butine la corole des fleurs en faisant du surplace devant les chambres en sillar de cette ancienne maison coloniale du XVIIIe siècle. Au son j'avais d'abord cru que c'était un gros insecte.
La visite la plus extraordinaire fut celle du Monestario de Santa Catalina, une petite ville en soi avec ses rues rouges dans lesquelles donnaient les cellules des recluses. Ses 20000 mètres carrés occupent tout un pâté de maisons entouré de hauts murs. Dans ce monastère fondé en 1580 par la riche veuve doña María de Guzmán, les jeunes novices, placées par leurs riches familles, toutes à leurs prières, ne devaient prononcer aucun mot. Quatre ans plus tard, à raison de cent pièces d'or par an, elles pouvaient prononcer leurs vœux ou sinon déshonorer leur famille. Notez qu'elles s'y enfermaient tout de même avec une ou plusieurs domestiques ! Les meilleures cellules possédaient une cuisine, un four à pain et je suppose que le petit coin reculé servait de toilettes. On n'imagine jamais à quel point les gens et leurs espaces de vie devaient puer à cette époque-là... Promenade superbe, à la découverte des peintures réalisées par les nonnes, des cloîtres, du réfectoire commun, du clocher, de la chambre mortuaire (salle dite De Profondis), de la chapelle et du petit labyrinthe qui les dessert.
L'autre attraction touristique est le Museo Santuarios Andinos où est exposée la "momie" de Juanita, une jeune inca découverte gelée au sommet du Mont Nevado Ampato en 1995. La glace conserva son corps quasiment intact depuis le XVe siècle. Lors de notre visite, Juanita étant stockée au congélateur à cause de la chaleur saisonnière, est exposée une réplique fidèle à l'originale. Nombreux objets trouvés dans sa tombe permettent à notre guide de détailler la longue préparation et les conditions des sacrifices humains dont étaient souvent victimes de jeunes enfants, préparés au supplice depuis leur naissance, en offrande à leurs dieux.
Ma petite sœur m'avait prévenu, ce que je savais déjà: tout ne se passe jamais comme prévu lors d'un voyage comme le nôtre. Nous en avions déjà fait les frais avec un retard de cinq heures de la compagnie low-cost chilienne Sky, mais le guano d'un urubu nous contraria vivement. Comment ce petit vautour a-t-il réussi à nous repeindre en vert tous les deux en même temps, c'est un mystère. Je n'avais jamais été recouvert de ma vie d'autant de merde. Heureusement c'est parti à l'eau et, après un nettoyage ardu mais réussi, nous en fûmes pour une bonne rigolade. À propos de fumée, en cinq semaines je n'ai croisé absolument personne avec une cigarette au bec, excepté ma compagne dont personne ne semblait remarquer cet appendice incongru.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 21 août 2024 à 07:28 ::Voyage
Nous étions évidemment sur les traces de Tintin et Milou, périple qui nous mènerait jusqu'au Temple du Soleil à Machupicchu. Mais pour le moment, c'était plutôt L'oreille cassée qui était évoqué dans le plus beau musée de Lima, le Museo Larco. Fondée en 1926 par l'archéologue et collectionneur Rafael Larco Hoyle, cette collection privée d'art préhispanique est à tomber à la renverse. En marge des galeries présentant les plus belles pièces, on peut visiter, ce qui est rare dans un musée, ses réserves, soit plus de 50 000 objets.
Les cultures cupisnique, chimú, chancay, nazca et inca y sont représentées. Les vases, bijoux, instruments de musique, textiles sont remarquablement éclairés, offrant un spectacle incroyable d'art précolombien. Certaines pièces montrent que les indigènes n'attendirent pas les Espagnols pour vivre de manière saignante, les civilisations se succédant parfois dans une extrême violence. Car il n'y eut pas que des sacrifices humains pour plaire aux dieux, mais surtout des guerres meurtrières frisant régulièrement le génocide. Je ne vais pas me lancer ici dans une histoire du Pérou, mais il est important de comprendre que, pour que Francisco Pizzaro en prenne le contrôle avec seulement 168 hommes, il fallait que l'empire inca soit déjà affaibli par des guerres civiles qui les opposaient aux autres peuples andins, et également des épidémies ravageuses. Avide de voler l'or et tout ce qu'ils pourront rapporter en Espagne, les conquistadors trahiront leurs engagements, s'entredéchireront, en faisant régner la terreur. Si l'on compare avec le reste du monde, à ces époques-là particulièrement, jusqu'à notre propre territoire qu'on appelle la France, nous n'avons pourtant pas de leçon à donner en ce qui concerne la barbarie humaine !
Ces tiares, bijoux de nez, boucles d'oreille et parures chimús en argent ne devaient pas être faciles à porter ! Elles datent de l'époque impériale (1300-1532 après J.C.).
Pareil pour cette magnifique tiare et le reste des bijoux en or massif... Le site du Museo Larco offre de nombreux détails, photos et explications sur les différentes cultures exposées.
Le jardin, qui abrite cette demeure du XVIIIe siècle, ancienne résidence d'un vice-roi, offre un cadre paisible et particulièrement agréable, avant de rejoindre le bâtiment exposant une belle collection d'objets érotiques des périodes préhispaniques.
La veille nous avions visité le MALI (Museo de Arte de Lima) qui présente des œuvres depuis l'époque précolombienne jusqu'à nos jours. Le contorsionniste cupisnique, étonnant vase datant de 3000 ans avant J.C., est le symbole du MALI.
Au rez-de-chaussée je me balance sur des fauteuils-toupies contemporains dont il m'a été impossible de trouver l'astucieux auteur.
Après la visite du MAC, petit musée d'art contemporain proche de notre hôtel, du Monestario de San Francisco et de ses catacombes, un bon pisco sour au Bar Piselli me remet en jambes. Lorsque cela ne suffit pas, j'utilise le Theragun qui est désormais de tous mes voyages. Il m'évite les courbatures et fait disparaître la moindre douleur musculaire !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 20 août 2024 à 00:00 ::Voyage
La première image forte fut celle du Pacifique. Je ne l'avais vu que deux fois, depuis la côte ouest des États Unis en 1968 et en 2000. À Lima il fait souvent gris. La capitale péruvienne n'a pas la réputation d'une ville particulièrement excitante, peut-être à cause de ses embouteillages et de la pollution qu'ils provoquent. C'est une idée idiote, car il n'est pas d'endroit où notre curiosité ne peut s'exercer. En choisissant le quartier de Barranco, nous y avons vécu d'agréables promenades loin du tumulte limanien...
Même si le jour de notre arrivée nous sommes tombés sur la commémoration de l'anniversaire des 150 ans du quartier... Devant la tribune officielle, où les discours hagiographiques étaient diffusés par des haut-parleurs surpuissants, défilaient les écoles, les associations culturelles et sportives, les pompiers, les employés de la ville, tous et toutes dans leurs uniformes de travail. C'était la fête, et nous en prîmes notre part !
Ce sont pourtant les ceviche de la Canta Rana, il y en a dix-sept au menu, qui nous mirent le pied "à les trier". J'ai, par exemple adoré celui aux coquilles saint-jacques noires. Car, entre les guides et les conseils d'amis, il faut toujours faire son chemin à la machette. On pourra d'ailleurs s'en resservir d'ici quelques semaines, dans la selva, la forêt amazonienne, pour avancer au milieu des lianes et des arbres aux écorces piquantes ou empoisonnées.
Le riz aux calamars à l'encre de seiche était tout aussi renversant, mais j'aurais pu m'abstenir de le commander en plus ce jour-là tant les portions sont gigantesques. À Lima les plats pour une personne pourraient en nourrir quatre affamées ! Un autre jour, les tripes servies avec du boudin noir haché menu, m'ont fait élire Isolina comme un autre de nos restaurants préférés, parmi ceux abordables du quartier. J'aurais bien essayé certaines grandes tables, le Pérou étant un pays où la gastronomie est luxuriante, mais ils ne sont pas dans nos moyens. De toute manière nous repasserons par Lima à la fin de notre périple, sachant également que chaque région a sa cuisine propre. À notre halte prochaine je pourrais goûter le steak d'alpaga (c'est du lama, l'équivalent pour nous du mouton en terme d'élevage) ou le cuy entier aplati (cochon-dinde, prononcé couille).
L'alpaga fournit aussi une des laines les plus douces au monde, surtout le baby alpaga, la vigogne (petit lama sauvage) atteignant des sommes astronomiques. Nous craquons pour des vêtements aussi chauds que soyeux qui nous seront bien utiles prochainement sur les hauts plateaux. C'est un des beaux souvenirs à rapporter du Pérou. Mais il n'y a pas que la bouffe et le shopping !
S'il n'y avait qu'un lieu à visiter à Lima ce serait indubitablement le musée Larco. Mais ça, c'est une autre histoire que je vous conterai demain.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 19 août 2024 à 08:01 ::Voyage
Remettre le compteur à zéro est une constante de ma vie, peut-être une obsession, certainement un choix. C'est se demander si l'on est sur la bonne route ou s'il serait temps d'emprunter le chemin des écoliers. Cela vaut pour mon travail, mais aussi pour les grandes décisions, car on ne peut jamais revenir en arrière. Aucun regret n'était envisageable, et la responsabilité remplace ainsi toute culpabilité. Je souhaite donc conserver mes meilleurs souvenirs tant que je suis à même d'en avoir ! Lorsqu'en 1993 je suis revenu du siège de Sarajevo j'ai fait la liste de tout ce que je n'avais pas encore réalisé et dont j'avais rêvé. Cela m'a poussé à quelques bêtises, mais aussi à jouir de certains rêves d'enfant, ou d'homme, tout simplement. La forêt amazonienne fait partie de ces récits d'aventures qui alimentèrent mes jeunes années de découverte. Après le Journal de Tintin mes parents m'avaient abonné à la revue Tout l'univers. Avec les romans de Jules Verne il est probable que Le temple du soleil a décidé de ce que j'allais devenir. Je n'ai pas choisi la carrière d'explorateur, mais la création cinématographique et musicale m'a permis d'arpenter des espaces vierges où l'on pouvait vivre l'inimaginable. Au Laos j'avais adoré la forêt primaire et sur le disque Carnage j'avais déjà envisagé La fièvre verte. C'est la lune pour un petit parisien. Alors, lorsque Christiane a évoqué le Pérou comme destination pour les grandes vacances mon sang n'a fait qu'un tour, un tour d'un monde inconnu, sauvage, dépaysant. J'ai toujours été attiré par les pays dont je ne parle pas la langue. Mon espagnol et si rudimentaire que j'avais néanmoins évité jusqu'ici l'Amérique du Sud. Tant pis, tant mieux, je me lance, d'autant que nous croiserons probablement des Péruviens dans la langue nous est totalement étrangère. Le 12 juillet nous nous sommes donc envolés pour Lima, ce qui avait aussi le mérite de quitter Paris et ses jeux du stade.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 12 juillet 2024 à 01:17 ::Voyage
Le retour de mes articles est programmé pour le 19 août, lorsque nous serons rentrés de notre incroyable périple. C'est une question de santé de ne plus penser à ce que je publierai demain, ce qui ne m'empêche pas de prendre des notes et des photos qui alimenteront plus tard mon récit de voyage. J'emporte aussi le petit Nagra, car je ne voudrais pas manquer la symphonie de la nature. Cela m'était arrivé en 2008 à Nong Khiaw, au Laos. Je ne souhaite pas rater pareille merveille une seconde fois ! Nous nous envolons tranquilles, sachant que la maison et les chats sont en de bonnes mains, arrosage du jardin et câlins félins à la clef. Nous aurons probablement froid dans les hauteurs et chaud dans la forêt profonde, ce qui complique un peu l'organisation de la valise pour qu'elle reste légère. Je suis ennuyé de ne pas avoir appris l'espagnol, n'ayant inlassablement répété que les premières leçons. Je fais abstraction du bilan carbone que nous taisons humblement, mais mes rêves de jeunesse réclamaient cette entorse. Demain il pourrait être trop tard. Voilà quatorze ans que je n'avais fait un si grand voyage. J'enverrai probablement quelques images sur FaceBook ou Instagram, histoire de dire qu'on est toujours vivants. À bientôt...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 5 juillet 2024 à 03:56 ::Voyage
Lorsque je prends des photos je vais souvent au plus vite pour ne pas perdre l'intention initiale. Sans prendre le temps de chausser mes lunettes, je cadre à peu près en espérant que ça colle. Il est toujours possible de recadrer, même si mes meilleures images ne l'ont pas justifié. Et puis l'écran de mon smartphone est riquiqui comme sur tous ces trucs de poche qui ont supplanté les appareils photo chez les amateurs. C'est un peu comme lorsque j'improvise, j'enregistre, mais je ne connaîtrai objectivement le résultat qu'à la lecture.
Hier après-midi je me promenais donc dans le Jardin des Plantes près de la gare de Nantes lorsqu'Eliott a voulu voir la mare aux grenouilles. Comme celles-ci semblaient cachées, nous nous sommes penchés sur les nénuphars qui venaient d'éclore. Juste avant de nous diriger vers Dépodépo, le jardin créé par l'illustrateur Claude Ponti, où Eliott rêvait d'aller se cacher dans les pots de fleurs géants, j'ai cherché à photographier une fleur plein pot sans me rendre compte qu'une grenouille était dans le champ. Ce sont les amies à qui je l'ai fait suivre qui l'ont instantanément remarquée. En fait, s'il l'on faisait bien attention on en découvrait d'autres camouflées parmi les feuilles en forme de cœur. Comme elles étaient trop loin pour qu'on les embrasse (on ne sait jamais), Eliott tenta de leur cracher dessus, sans succès. Elles ne bougèrent pas d'un cil. Nous les avons laissées à leur bain de soleil pour admirer L'homme de bois de Fabrice Hyber, un géant d'où coule de l'eau par tous les orifices (tous, on vous dit, même si les guides en évitent soigneusement le détail) et qui devrait se végétaliser ainsi d'ici septembre grâce aux mousses et fougères que l'humidité favorise. Il fait partie du Voyage à Nantes, des installations contemporaines et des expositions comme celle de Pierrick Sorin qui sont présentées jusqu'au 8 septembre et que l'on peut rencontrer en suivant une ligne verte peinte sur les trottoirs de la ville. Certaines deviendront pérennes.
Nous sommes rentrés à Indre où Will Guthrie présentait le travail de ses élèves batteurs et joueurs de gamelan dans un jardin près du port. Il était temps que je regagne mes pénates pour préparer le grand départ.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 4 juillet 2024 à 05:04 ::Pratique
Après 5600 articles en 20 ans il est compréhensible que je ne me souvienne plus de tous. De temps en temps je suis tenté d'en écrire un que j'ai déjà publié. Avec le même titre, le même point de vue, le même enthousiasme aussi. Mon cerveau ressemble à un disque dur saturé. Il faut jeter des informations pour en enregistrer de nouvelles. La mémoire et l'oubli. Pas de quoi s'affoler si, l'âge avançant, on perd le nom des gens, le titre des films, le souvenir des visages, l'endroit où j'ai posé mes lunettes... C'est ce qui m'est arrivé ce matin. J'ai tapé "Un tabac" après l'avoir pris en photo. Elle est plus jolie que celle du 17 juillet de l'année dernière, mais j'avais déjà tout dit.
UN TABAC
Les plants exposés au sud font un tabac. Ses fleurs ont pourtant l'air fané au soleil, mais elles s'épanouissent aussitôt que l'ombre du soir envahit le jardin. D'ornement, leurs feuilles ne se fument pas, enfin c'est ce qu'on dit. Je suis obligé de le croire puisque je n'ai jamais fumé, de tabac. Ma mère corrigeait mes devoirs le Disque Bleu Filtre au bec, la fumée me remontant dans les narines. Comme ce ne fut jamais un interdit, écœuré par des années d'inhalation passive, je ne m'y suis jamais mis, contrairement à la plupart de mes camarades de lycée. J'achetais pourtant des Winston ou des Marlboro, espérant m'en servir pour draguer, mais j'étais si timide que le paquet me durait trois mois, pour un résultat catastrophique. Plus tard je mélangeai les brins de Camel à mes joints. Je n'ai jamais véritablement aimé le goût. Seuls les effets m'intéressaient. Expérimentalement ! Je les roulais avec une machine, m'imaginant probablement ainsi encore en amateur, même après quarante ans de cette pratique. J'ai arrêté il y a une dizaine d'années. Cela ne m'apportait plus qu'une fatigue au réveil. L'odeur du tabac des cigarillos auxquels ma mère était passée m'obligeait à me doucher et changer de vêtements lorsque je rentrais chez moi tant son appartement empestait, même lorsque je n'y restais que dix minutes. À sa mort, quand nous avons vendu son appartement, les livres étaient recouverts d'une poussière brune d'un centimètre d'épaisseur. C'est donc la première fois que le tabac me fait un effet positif. À la tombée du soir je reste en pâmoison devant ses fleurs blanches et roses en pensant qu'un jour mes rêves les plus chers se réaliseront. Soupir ! Cyriaque et Alexandre m'ont donné des quantités de semis dispersés dans autant de pots, beaucoup de fleurs, mais aussi des tomates, céleris, choux, etc. Le lendemain matin les tabacs étaient toujours ouverts. Pendant mon voyage au Maroc qui a duré quinze jours, les bambous avaient poussé de deux mètres en hauteur. Je tente de réguler cette petite jungle. Posséder un jardin redonne un sens aux saisons, aux variations climatiques, à la lutte pour la vie, à notre animalité dénaturée...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 3 juillet 2024 à 07:29 ::Humeurs & opinions
Après le premier épisode consacré à La Maison Fournaise, celui-ci évoque le canotage sportif en exposant une périssoire, deux skiffs, un canoë et deux paires d'aviron. Le sujet proposé par la DRAC rime évidemment avec les prochains Jeux Olympiques. J'avoue avoir eu un peu de mal à trouver le ton musical jusqu'à ce que me vienne l'idée du bois, du bois dont sont faits les avirons ! Comme dans le premier épisode, j'ai utilisé le piano pour des parties plus convenues, mais c'est le marimba qui m'a donné la solution. C'est un xylophone grave aux larges lames de padouk ou de palissandre avec des résonateurs en métal. L'aspect répétitif des séquences musicales évoque évidemment les rameurs et ma manière d'agencer les timbres a quelque chose d'aquatique. J'ai juste ajouté quelques coups d'avirons au début, un train à vapeur avec sa sirène et le bruit des pages. Je n'ai aucune idée du prochain épisode, mais chaque partition sonore est très excitante à réaliser.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 2 juillet 2024 à 00:00 ::Cuisine
Toujours friand de découvertes, qu'elles soient scientifiques ou culturelles, l'apparition d'un fruit inconnu à Paris Store (Belleville) éclaire ma journée d'une suave lumière. L'étiquette indique salak palm ou fruit du serpent. La drupe, d'environ six centimètres de long, ressemble à du canard laqué, mais ses écailles dures rappellent surtout la peau d'un serpent ou d'un tatou. Avant d'avoir trouvé tout ce qui le concerne sur Internet, je l'entaille sur la longueur et suce la chair entourant le noyau. J'hésite entre la pomme, la fraise et l'ananas, avec le petit côté acide du fruit de la passion. Passion, pomme, serpent, ça sonne un peu biblique, mais c'est très bon tout de même ! Je vais rechercher l'écorce dans la poubelle lorsque j'apprends la qualité de ses infusions. Il paraît qu'il ne faut rien jeter, mais j'ignore quoi faire avec les noyaux. Ces fruits d'un palmier qui poussent surtout à Java et Sumatra sont cultivés en Thaïlande, mais ils diffèrent de ceux d'Indonésie, par le goût et la forme. Je suis toujours étonné de découvrir de nouveaux légumes, de nouveaux fruits, de nouvelles racines, alors que je n'ai jamais aucune surprise avec la chair d'un nouvel animal, que ce soit un mammifère, un oiseau ou un poisson. Évidemment ils viennent de loin, pas génial pour le bilan carbone, mais les tomates ou les pommes de terre n'étaient pas non plus d'origine européenne, et nombreuses plantes asiatiques ont récemment trouvé ici des sols propices. Bon d'accord, pour les palmiers, ce n'est pas gagné, mais qui sait avec le réchauffement climatique ?!
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 1 juillet 2024 à 12:38 ::Humeurs & opinions
À tou/te/s les ami/e/s qui sont catastrophé/e/s par les résultats du premier tour des élections législatives, je réponds que la résistance sera à la taille de l'agression. Face au dézingage du public (santé, éducation, culture, information, etc.), si le RN devient majoritaire, nous nous organiserons. Pour celles et ceux qui voient la Bête se réveiller, je leur rappellerai que les résistants n'étaient pas nombreux à s'y affronter. Certes, les ravages risquent d'être considérables auprès de certaines populations ou secteurs professionnels, mais cela n'aura qu'un temps. La vie n'est pas faite que de bonnes nouvelles, mais elles succèdent toujours aux mauvaises. La réciproque est vraie aussi hélas. L'histoire est faite de fosses et de crêtes. Je suis plus inquiet par l'état de la planète que par la politique des nazes qui risquent d'arriver au pouvoir si nous n'arrivons pas à mobiliser le maximum de citoyens. Évidemment les choses sont plus complexes qu'exposées par ces quelques mots. Ici aujourd'hui les fachos sont plus dangereux que les stals ! Quel est l'intérêt des banques ? De quoi le Capital se contentera-t-il le mieux ? Quelle union est possible quand les élections ressemblent surtout au marché de l'emploi ? La problème n'est-il pas constitutionnel et sociétal ? Quelle démocratie cautionnons-nous ? Jusqu'où porte notre altruisme ? Quelles sont les limites de nos frontières, de nos frontières mentales car ce sont elles qui brident notre analyse ? La boule de cristal reste opaque. Tout est possible, le pire comme le meilleur, mais ne baissons jamais les bras face à l'imbécilité criminelle et suicidaire que génèrent le profit et la manipulation de masse.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 1 juillet 2024 à 00:12 ::Musique
Il fut un temps, peut-être même à l'origine, où le free jazz était une musique festive. Cette référence à l'origine est d'autant plus juste que François Tusques fonda le premier groupe de free jazz en France en 1965 avec Bernard Vitet, Michel Portal, François Jeanneau, Beb Guérin et Charles Saudrais. Innovateur invétéré, en 1971 avec son Intercommunal Free Dance Music Orchestra, Tusques inventa aussi la world music, du moins en France. Après avoir publié deux albums solo du pianiste intitulé Dazibao il y a deux ans, le label Souffle Continu réédite deux disques particulièrement jouissifs, L'inter communal (1978, mais enregistré à partir de 76) et Le musichien (1983, mais enregistré en 81-82). C'était encore l'époque où en Amérique du Sud, en Afrique, en Bretagne ou aux États Unis on rêvait d'émancipation. Alors se fabriquaient des musiques fondamentalement utopiques, joyeuses à vivre, libres de danser. Le free n'était pas encore tombé aux mains de musiciens radicaux interdisant les rythmes répétitifs et les mélodies tonales. Et s'ils étaient déjà à l'œuvre, la résistance était forte, défendue par des acteurs légitimes. Cela n'empêchait pas pour autant ceux-ci de s'affranchir des "bons" usages.
Dans L'inter communal le groupe est formé du chanteur catalan Carlos Andreu, du trompettiste occitan Michel Marre, du tromboniste togolais Adolf Winkler, du saxophoniste guinéen Jo Maka, du percussionniste gabonais Sam Ateba, du bassiste breton Tanguy Le Doré, des sonneurs Jean Louis Le Vallégant et Philippe Le Strat aux bombardes, de Jean Mereu à la trompette, etc. Quant à Tusques, je crois me souvenir que Bernard Vitet, qui joue merveilleusement de la trompette dans Le Musichien, me racontait qu'il descendait d'un roi fainéant, donc un Mérovingien ! J'ignore si c'est vrai, mais l'anecdote est amusante. Dans ce deuxième disque on retrouve Andreu, Ramadolf (Winkler), Ateba, Le Vallégant, Le Strat, Le Doré, le percussionniste Kilikus, présents dans le précédent, mais le contrebassiste est Jean-Jacques Avenel, Sylvain Kassap est au ténor, Yebga Likoba ou Danièle Dumas au soprano. La musique bretonne gagne du terrain ! Avec Tusques c'était la première fois qu'elle se mêlait au jazz.
Lequel préférer ? Les deux font la paire. On en redemande forcément quand le bras du pick-up se lève ou que le CD se tait. Il fait beau. Il y a du soleil. C'est l'été. Je fais semblant que tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais, de toute façon, quel que soit le sens du vent, il faut toujours danser, chanter, se révolter, ne jamais baisser les bras, ensemble. C'est le sens de toute la musique de François Tusques.
→ Intercommunal Free Dance Music Orchestra, L'inter communal, Label Souffle Continu, LP 25€ / CD 12€ / numérique 7,90€
→ Intercommunal Free Dance Music Orchestra, Le musichien, Label Souffle Continu, LP 25€ / CD 12€ / numérique 7,90€
En écoutant cet époustouflant disque de l'amérindienne Cree canadienne [origine contestée depuis 2023, argh !], je fais le lien direct avec le passionnant livre de Philippe Robert et Bruno Meillier, Folk et renouveau, une balade anglo-saxonne [...] (Le mot et le reste, Formes). Lorsque Illuminations est sorti en 1969 je ne connaissais que le poème God Is Alive, Magic Is Afoot de Leonard Cohen mis en musique par Buffy Sainte-Marie entendu par hasard au Pop-Club de José Artur. J'avais été marqué par l'originalité du traitement électroacoustique pour une chanson folk. C'est l'époque où je recherchais tout ce qui sonnait résolument moderne dans la pop comme les Silver Apples, White Noise, les manipulations de Frank Zappa pour Uncle Meat, Electronic Sound de George Harrison, mais aussi Pink Floyd, Soft Machine, Vanilla Fudge, etc.
Surtout connue pour l'hymne à la paix Universal Soldier et son hit Until It's Time for You to Go repris entre autres par Elvis Presley, Buffy Sainte-Marie a ensuite totalement abandonné cette voie, expulsant même cet incroyable album expérimental de son catalogue. À l'exception d'une guitare électrique sur un morceau et d'une section rythmique sur trois des derniers, tous les sons du disque, soit la voix et la guitare sèche de Buffy, sont trafiqués par un synthétiseur Buchla. Illuminations fut de plus le premier disque à sortir en quadriphonie ! Si la voix des premières chansons rappelle Joan Baez la suite ressemble plutôt à Grace Slick, la chanteuse du Jefferson Airplane, mais dans tous les cas elles se seraient envolées vers les plus hautes sphères, là où le psychédélisme vous fait complètement chavirer... D'où ces Illuminations tripantes qui donnent son titre à l'album, le sixième de cette artiste engagée, transformé par son producteur Maynard Solomon, les arrangements de l'allumé Peter Schickele et du musicien folk-jazz Mark Roth. Fortement conseillé pour léviter dans des paysages minimalistes dignes de la meilleure science-fiction !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 12 juin 2024 à 00:19 ::Musique
En 1993, tandis qu'il enregistrait avec nous l'album de chansons pour enfants Crasse-Tignasse, Michel Musseau m'avait parlé de son admiration pour le disque de Jean-Claude Vannier orchestrant les chansons de Georges Brassens. Ses mélodies n'étant pas ce qui me semblait le plus remarquable chez le poète, j'avais quelques doutes, mais Musseau avait tant insisté que j'avais fini par le croire, d'autant que j'avais toujours été un fan du travail de Vannier, pas seulement pour Gainsbourg et leur Melody Nelson, mais aussi pour Brigitte Fontaine, Claude Nougaro et bien d'autres. L'année suivante, avec Bernard Vitet nous étions d'ailleurs allés lui faire écouter les maquettes de Carton pour avoir son avis sur nos chansons peu ordinaires. Vannier avait, paraît-il, beaucoup apprécié, mais il nous avait plutôt démoralisé sur le potentiel commercial de notre démarche ! Nous ne nous étions pas démontés et avions continué notre aventure dont la suite ne lui donna pas vraiment tort, bien que nous n'eûmes jamais à regretter ce dont notre imagination avait accouché. [Mis à part les créations des sept dernières années où j'ai été particulièrement productif], les nombreuses chansons écrites avec Bernard Vitet sont avec les instantanés du Drame et nos pièces orchestrales ce dont je suis le plus fier.
En me promenant dans les allées virtuelles [j'avais découvert une réédition] de L'orchestre de Jean-Claude Vannier interprète les musiques de Georges Brassens. Que soit loué le camarade Michel Musseau dont j'ai toujours adoré l'humour critique et la précision musicale ! L'album commandé en 1974 par le patron de Philips pour commémorer les vingt ans d'activité de Georges Brassens, est à la hauteur de nos espérances. Certainement l'une des œuvres les plus réussies de Jean-Claude Vannier, elle respire la liberté inventive de l'autodidacte et l'intelligence de l'arrangeur tout en mettant en valeur les compositions de Brassens que j'ai longtemps cru monotones. Utilisant quantité d'instruments rares, flexatones, piano-jouets, clavier de cloches, mais aussi fanfare d'inspiration catalane, clavecin, limonaire, percussion ou cordes à la Carl Stalling, il fait preuve d'une créativité exceptionnelle et d'un humour décapant reléguant la variété instrumentale aux pires ringardises et les fantaisies de Pascal Comelade à de timides tentatives. On regrette seulement qu'aucun musicien de cet orchestre impossible ne soit cité sur la pochette, d'autant que s'y succèdent d'étonnants solistes. Je ressens le même enthousiasme qu'à la découverte des versions orchestrales de Let My Children Hear Music de Charlie Mingus arrangées par Sy Johnson, Alan Raph et le maître en personne. On se délectera donc de ces versions épatantes de Chanson pour l'Auvergnat, Les Sabots d'Hélène, Les Amoureux des bancs publics, Stances à un cambrioleur, Le 22 septembre, La Mauvaise réputation, Les Copains d'abord, Je me suis fait tout petit, Supplique pour être enterré à la plage de Sète, Jeanne, Les Amours d'antan, Bonhomme.
Article du 30 juillet 2012 (liens hypertexte réactualisés)
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 11 juin 2024 à 00:23 ::Expositions
Propriété d'un collectionneur japonais, la scène traumatique réalisée par le "sculpteur" Edward Kienholz n'avait pas été exposée depuis quarante ans. Le Musée Louisiana, près de Copenhague, [présentait] Five Car Stud, occasion inespérée de découvrir une œuvre clef du début des années 70, si critique qu'elle fut interdite dans les institutions culturelles américaines et qu'elle encouragea l'artiste à s'installer à Berlin et en Idaho.
J'ai repris ci-dessus l'image [précédemment] publiée, [à l'origine] le 16 juillet 2012, tant la suite des plans rappelle un découpage cinématographique. Je résumai : Un groupe de blancs lynchant un noir éclairés par les phares de cinq voitures, le castrant devant un jeune garçon et une femme restés à l'écart. Le public traînant ses chaussures dans le sable fait figure de témoin passif devant la scène abominable. J'en fais des cauchemars la nuit suivante. Comme pour Lucchino Visconti dans ses films, chez Kienholz le moindre détail est à sa place, même si la réalité est toujours tordue par le geste de l'artiste. Les masques des tortionnaires et la croix dorée autour du cou, une canette de bière écrasée, des photos de femme nue sur le pare-soleil, la tronçonneuse à l'arrière du pick-up, l'autoradio qui joue un blues nègre en sourdine, les plaques minéralogiques avec "fraternité" ou "America, love it or leave it", la bannière étoilée... Comme le corps démembré de la victime, son ventre est un réservoir d'essence dans lequel flottent les lettres mélangées du mot NIGGER... Une interview d'une heure est projetée à l'entrée de l'installation ; Kienholz a accepté à condition que le journaliste pose pour figurer l'un des personnages ; la discussion court pendant que l'artiste moule le corps du modèle.
Fan d'Edward Kienholz depuis sa rétrospective au CNAC rue Berryer en octobre 1970, je suis à l'affût de catalogues de son œuvre. Celui de Five Car Stud (1969-1972) en creuse l'analyse tout en évoquant le reste de son travail, même si les petites photos de Back Seat Dodge '38, The State Hospital, The Illegal Operation, The Wait, Roxys, The Caddy Court, The Ozymandias Parade, The Hoerengracht, etc. sont en noir et blanc. Les documents et les textes en anglais sont passionnants. Je ne manque jamais une visite à Amsterdam sans revoir The Beanery au Stedelijk Museum [...]. Les rétrospectives sont rares. Il faut aller au Musée Ludwig de Cologne pour admirer Night of Nights ou The Portable War Memorial...
En 1981, Edward Kienholz déclara que toutes les œuvres postérieures à 1972 étaient cosignées avec sa compagne Nancy Reddin Kienholz, démarche encore rare parmi les artistes mâles profitant souvent d'un apport discret et pourtant déterminant de leur conjointe, collaboration restée secrète dans l'Histoire de l'Art quand ce ne fut pas pure usurpation à une époque encore récente où les femmes ne pouvaient être acceptées autrement que dans leur rôle de mère !
À partir de 1994, après la mort d'Edward Kienholz qui fut enterré dans une automobile Packard de 1940 conduite par sa femme jusqu'à la tombe, Nancy Reddin Kienholz continua à signer seule ses nouvelles œuvres jusqu'à sa propre disparition en 2019.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 10 juin 2024 à 05:00 ::Voyage
Retour sur un voyage au Danemark. Quatrième article qui me permet d'un peu reposer mes yeux attaqués par les graminées. Cela gratte horriblement. Je pensais être débarrassé de ce fléau qui m'affligeait adolescent. Je me souviens d'un voyage en Suède où, sur l'île d'Öland, la seule chose qui me calmait était de m'immerger totalement dans la Baltique les yeux ouverts. Ce n'est pas loin. On peut voir la Suède depuis Copenhague. Et puis le Levofree fait enfin de l'effet. Quant à l'Innovair qui a calmé ma toux monstrueuse, je me demande s'il n'assèche pas mes sinus. Conclusion, j'ai le nez totalement bouché la nuit, ce qui m'empêche de dormir, et m'épuise. Vivement que je sorte de cette spirale infernale ! Retour au 17 juillet 2012, en attendant le grand départ cet été...
Après un délicieux et revigorant déjeuner végétarien au Morgenstedet nous avons réenfourché nos vélos pour un tour et demi-tour du lac de Christiania [...]. Nous avons pu ainsi admirer la liberté de construction dont jouissent les habitants. Cela tient du bricolage, du système D et d'une imagination débridée. D'anciens bâtiments de l'Armée sont restaurés, on trouve beaucoup de maisons en bois contrairement à la ville de Copenhague, d'autres font des expériences avec du verre, de la résine ou de la terre herbeuse.
Il n'y a que dans Pusher Street que les photos sont interdites. Pourtant les étalages sont attrayants avec leurs petites étiquettes aux noms évocateurs de paradis pas si lointains, mais pour le coup artificiels. Ailleurs je me fais discret lorsque j'appuie sur le bouton. Le vent souffle dans les arbres. Le silence est une des caractéristiques de Copenhague. Hormis quelques rares grands axes, pendant toute la semaine on se serait cru un dimanche ! Même pas l'ombre d'un policier dans toute la ville au bout de huit jours, sauf une sortie nocturne "à l'américaine" avec phares bleus et sirènes de quatre voitures se suivant à fond la caisse et demi-tour penaud à peine deux minutes plus tard, style on existe, cette alerte ressemblant plutôt à la parade de Buffalo Bill ! Une ville et des gens très cool, qu'on vous dit... Cela ne signifie pas qu'il ne se passe rien. Le fait-divers local met en scène un jeune afghan à peine naturalisé, retrouvé un matin dévoré par les tigres du zoo sans que l'on sache s'il s'agit d'un suicide, d'un accident ou d'un règlement de comptes. Bon début pour un polar nordique !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 15 mai 2024 à 00:02 ::Musique
Pour l'excellent site It's Psychedelic Baby Magazine du slovène Klemen Breznikar, je reviens sur la genèse de l'enregistrement de Tunnel sous la Manche (Under The Channel) d'Un Drame Musical Instantané en 1983. Hélène Sage fait de même pour Frissons dans la cochlée. Ces deux pièces figurent sur le disque culte In Fractured Silence où l'on peut également écouter Sema et Nurse With Wound. Il manque le témoignage de Steven Stapleton qui est à l'initiative de ce projet collectif, mais il a rédigé l'insert, en anglais et français, glissé dans le vinyle original publié par United Dairies et sa réédition par Souffle Continu Records. Tout ce qui touche à Nurse With Wound est fondamental grâce à la célèbre Nurse With Wound List, véritable Bible de l'Underground où l'on trouve mon premier disque, Défense de de Birgé Gorgé Shiroc enregistré en 1975. Il y a deux ans j'avais déjà répondu à une très longue interview pour It's Psychedelic Baby Magazine. Mes deux contributions sont en anglais, mais ce sont des témoignages conséquents sur mon travail et surtout celui du trio que nous formions avec Francis Gorgé et Bernard Vitet. Ils sont en outre généreusement illustrés par de nombreuses photographies. Je livre ci-dessous la version française de mon texte sur le Drame et sa contribution à In Fractured Silence.
En 1981, après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République et la nomination de Jack Lang au ministère de la Culture, le budget de la culture représentait 1% du budget de la France, ce qui est énorme comparé à ce qui se pratique aujourd’hui. J’avais reçu un coup de téléphone de la Direction de la Musique me demandant si Un Drame Musical Instantané avait un projet artistique, car il y avait trop d’argent à attribuer ! Dans la nuit nous avons monté une association et proposé le grand orchestre du Drame que nous venions de créer. La subvention nous permit de faire vivre cet orchestre de quinze musiciens pendant six ans. Cette époque marqua aussi les années d’or de Radio France, initiées par Alain Durel et Louis Dandrel. C’est ainsi que, pour France Musique, Didier Alluard et Monique Veaute nous proposèrent de réaliser deux émissions de création de plus de deux heures où nous étions totalement libres. La radio nationale nous donnait accès à ses archives et nous adjoignait deux assistants formidables, Bernard Treton et Christine Bessely, ainsi que qu’un ingénieur du son pour mixer tout cela, Alain Nedelec, et une bruiteuse, Dominique Auber, même si je me chargeais de la plupart.
USA le complot, la première création d’Un Drame Musical Instantané, fut diffusée le 17 juin 1983. La bande-annonce que nous avions composée disait : « L’histoire des USA ressemble à un western. Les colons sont venus sans rien. Ils ont dû prendre. D’abord les terres indiennes, et le jazz des esclaves africains, et les matières premières du tiers monde. L’Amérique est devenue forte. Elle a le sens des affaires. Ce qu’on a volé, il a fallu le vendre. Les Américains ont le sens de l’hospitalité : ils sont partout chez eux. Génocide, ségrégation, chasse aux sorcières, impérialisme… Des États Unis d’Amérique retentit sur tout le globe une étrange musique qui fait semblant d’être sourde à ce qui se passe ailleurs où c’est une autre histoire… U.S.A., le complot. Une émission réalisée par Un Drame Musical Instantané. Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet, Francis Gorgé. Vendredi 17 juin de 22h30 à 1h du matin. »
L’émission était essentiellement constituée de documents sonores et musicaux prééxistants : Mothers of Invention God Bless America. Musique des Indiens Navajos. Batteries d'ordonnance du Corps Expéditionnaire de Rochambeau. John Ford et Samuel Fuller. Chant Peyotl des Sioux Yankton. Revendications des tribus indiennes. John Philip Sousa Galant 7th. Buffalo Bill. Témoignages de Jean et Geneviève Birgé. Le jugement des flèches, musique de Victor Young. Chant de femmes du Burundi. Aretha Franklin Mary Don't You Weep. Steve Reich It's Gonna Rain. The Last Poets New York New York. Colette Magny Oink Oink. Ruben and The Jets Almost Grown. News On The March. Jimi Hendrix Star Spangled Banner. Charles Ives chante They Are There. Rocker par Charlie Parker en soutien au Parti Communiste Américain. Thelonious Monk et Miles Davis Bag's Groove. Albert Ayler Spirits Rejoyce. Cathy Berberian Stripsody par Marie-Thérèse Foy. Le Journal de Wall Street sur la culture française. Bertolt Brecht devant la Commission des Activités Anti-Américaines. Johnny Guitar, Vera Cruz, Un roi à New York, Tex Avery, Underworld USA. Humphrey Bogart, James Cagney. Johnny Hallyday La bagarre. Serge Gainsbourg Comic Strip. Michel Jonasz Big Boss. Karen Cherryl La marche des machos. Adriano Celentano 24000 baisers. Nina Hagen. Los Bravos Black is Black. Pyramis. YMO. Ryo Kawasaki and The Golden Dragon. Miles Davis Solea. Harry Partch chante The Letter. Spike Jones Hawaïan War Chant. Terry Riley et John Cale Church of Anthrax. Laurie Anderson From The Air. Charles Ives Variations on America… À cette époque la fin des émissions était marquée par La Marseillaise dans l’orchestration de Berlioz, c'était de circonstance en l'occurrence ! La nuit, les émissions s’arrêtaient.
La peur du vide, seconde création d’Un Drame Musical Instantané, fut diffusée le 1er juillet 1983. Même équipe, mais cette fois le Drame s’immisçait dans la programmation avec quatre pièces originales composées spécialement : La peur du vide, Légitime Défense, Le directeur paiera pour ses crimes et Tunnel sous la Manche. Le style choisi était un thriller. En dehors des pièces enregistrées dans le studio de France Musique par nous trois, les deux heures trente-trois minutes comprenaient Arnold Schönberg Die eiserne Brigade, Edgar Varèse Ionisation, Camille Saint-Saëns improvise au piano Samson et Dalila, Hector Berlioz La damnation de Faust, Pandemonium, Sérénade, Charles Trenet Joue-moi de l'électrophone, les Frères Jacques Monsieur William, Claude Nougaro À bout de souffle, Georgius Monsieur Bebert, Marianne Oswald Anna la bonne, Bernard Vitet La guêpe, le rêve de Robert Desnos, Légitime Défense, Guillaume Apollinaire, Michel Poniatowski, Jean-Paul Sartre. Une femme est une femme, Masculin Féminin, Tristana, Le testament du Dr Mabuse, Dial M for Murder, L'éclipse, Le parfum de la dame en noir, Underworld USA, Pick Up on South Street, Shock Corridor, Naked Kiss, Le trou, Le testament d'Orphée. Un drame musical instantané M'enfin, Le malheur, inédit de notre grand orchestre ! En fin d'émission nous avions choisi la version de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli de La Marseillaise. Le silence s’installait sur les ondes jusqu’au petit matin.
Le line-up complet d’Un Drame Musical Instantané était :
Jean-Jacques Birgé - synthétiseur PPG Wave 2.2, piano, trombone, trompette, trompette à anche, flûte, guimbarde, percussion
Bernard Vitet - trompette, violon, percussion, piano, trompette à anche, double bombarde
Francis Gorgé - guitare électrique, guitare basse, synthétiseur analogique, flûte, percussion, piano
Lorsque Steven Stapleton nous réclama une pièce pour le disque collectif In Fractured Silence, nous étions si contents de ce que nous avions enregistré pour cette création radiophonique que nous lui proposâmes Tunnel sous la Manche (Under The Channel). D’une part je laisse à Steven le soin de raconter comment il nous avait choisis, et d’autre part je ne pense pas que le morceau s’appelait ainsi à l’origine, mais j’ai oublié. Tout cela est très loin. C’était il y a quarante ans. Notre mauvais esprit nous fit renommer ce titre, probablement pour nous moquer des préjugés des Anglais, appelés de notre côté « l’ennemi héréditaire », envers les Français. Avec le même humour Francis dessina une carte où l’Angleterre n’était plus une île, et nous avons imaginé des villes nouvelles comme Garlic, New Wave, Drame, Port-Franc, Moutonville... Je me souvenais d’une vieille une du Times, "Tempête sur la Manche, continent isolé". In Fractured Silence fut publié en 1984, mais les quatre pièces figurent en bonus du CD Rideau !, publié par le label autrichien KlangGalerie en 2017, mais aujourd’hui déjà épuisé. La version de Tunnel sous la Manche y est d’ailleurs un peu plus longue, puisqu’elle dure 14 minutes au lieu des 12 minutes enregistrées sur United Dairies. J’avais probablement coupé quelque chose pour respecter la durée de la face.
Pour commenter Tunnel sous la Manche (Under The Channel), je suis obligé de le réécouter. Je me souviens seulement que chaque fois que nous jouions à Radio France nous en profitions pour demander le piano Bösendorfer Imperial qui possède neuf touches de plus dans les graves et coûte la somme rondelette de 200 000€, des percussions tels la grosse caisse symphonique, le tam tam symphonique, des cloches plaques, et des bruiteurs comme la machine à vent. J’avais également apporté un enregistrement de la bande-son du fabuleux film de Jacques Becker, Le trou, qui conte le récit d’une évasion de la prison de La Santé à Paris. À mes débuts la vidéo n’existait pas. Il n’y avait pas encore la VHS. Pour garder un souvenir des films j’enregistrais le son des films dans les salles de cinéma ou à la télévision avec un magnétophone à cassettes portable.
La pièce commence avec Bernard Vitet au piano tandis que je joue sur mon PPG Wave 2.2, un synthétiseur numérique allemand, fonctionnant sur des tables d’ondes, qui n’était pas encore à la norme Midi. Le Midi arrivera pour moi avec l’avènement du DX7 de Yamaha. Par la suite je n’ai jamais retrouvé la transparence sonore du PPG avec aucun autre instrument. Je l’ai toujours, même si je ne m’en sers vraiment pas souvent. Je joue en même temps de la flûte, fidèle à mon côté Shiva ou Kali. Francis est évidemment à la guitare électrique. Nous jouons d’abord selon le principe des blocs entrecoupés de silences. Je remarque la grande complicité entre nous, une manière d’être soi et ensemble. C’est ce qui m’a toujours fasciné avec Francis, capable de rattraper les pires balles que je lui lançais. Quant à Bernard, il nous avait appris le silence. C’est amusant de constater qu’il ne joue ici jamais de trompette, alors que c’est évidemment son instrument de prédilection. Je lance la bande du Trou qui commence par des coups de marteau sur un pieu pour creuser le tunnel tandis que je frappe mon clavier. Les dialogues du film collent à une sorte d’auto-description du Drame : « - Vous savez que ce n’est pas possible – Mais si justement c’est ce qui va nous sauver, c’est le bruit ! ». Je change de registre, passant de pseudos cuivres à des grandes orgues. Francis prend une flûte et moi ma trompette de poche, ce qui n’est pas notre habitude, ni à lui, ni à moi. Coup de gong de Francis et cloches plaques. Bernard était fan de Thelonious Monk et Anton Webern. Je prends un son de vibraphone. Je pense qu’un des acteurs dit « Vas-y Jo ! », mais j’entends « Vas-y, joue ! ». Les percussions et le piano se mélangent au bruits des prisonniers qui creusent. Nous suivons l’action en articulant le jeu. Francis attrape un bottleneck. Je laisse courir la bande. Bernard passe à son tour aux percussions. Nous respirons. Retour du piano, de la guitare et du PPG. Francis double avec un synthétiseur analogique. C’est terminé.
Depuis le début de notre rencontre à tous les trois, lorsque je nous écoute je suis surpris par la liberté que nous nous octroyons et par la maîtrise du temps et des structures, à tel point que nous refuserons le terme galvaudé d’improvisation pour celui de composition instantanée. L’improvisation c’est réduire au maximum le temps entre la conception et l’interprétation. À la même époque nous composons essentiellement pour notre grand orchestre. J’avais tenté d’appliquer les règles du trio à l’ensemble, mais cela ne fonctionnait pas. J’étais catastrophé par le nombre de poncifs que l’improvisation collective générait. Nous avons donc écrit de plus en plus à partir de là, histoire d’expérimenter de nouvelles choses. Lorsque nous nous retrouvions en trio ou en petit comité, avec Hélène Sage ou Gérard Siracusa par exemple, nous laissions faire l’inspiration du moment, mais de plus en plus nous avions une trame narrative ou des rôles à assumer comme lorsque nous accompagnions des films muets.
En lisant les notes de Steven Stapleton sur la réédition du Souffle Continu j’ai découvert les circonstances de tout cela que j’avais totalement oubliées. Nous avons renoué tous les deux et Steven vient de me demander un remix d’une de ses compositions pour un coffret de Nurse With Wound à paraître en 2024. De mon côté j’ai recommencé à enregistrer et jouer avec Francis et nous avons ressuscité Un Drame Musical Instantané que j’avais dissous en 2008, cinq ans avant la mort de Bernard qui avait déjà arrêté la scène en 2000. Le CD Plumes et poils enregistré avec l’écrivain Dominique Meens est sorti en 2022, et Francis et moi préparons un nouvel album autour de Philip K. Dick pour 2024.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 14 mai 2024 à 03:45 ::Perso
Kangoo, c'est fini ! Du moins pour moi. Après 14 ans de bons et loyaux services, je donne ma voiture à ma fille qui en a plus besoin que moi et je n'en rachète pas. Lorsque j'aurai besoin d'une automobile j'en louerai une, mais cela n'avait plus de sens d'en garder une à Paris, surtout qu'elle fonctionne au diésel. Le concessionnaire me l'avait vendue comme une voiture bio, les décalcomanies d'origine en attestent. Si l'on compare ce que coûtent l'achat, l'assurance, l'entretien, les contrôles techniques, le carburant et les contraventions avec le luxe de prendre quelques VTC en plus du vélo électrique et des transports en commun, il n'y a photo que celle que je prends là, à Nantes, avant de m'en séparer. Dès que j'ai obtenu mon permis de conduire en juillet 1971 j'ai roulé et j'aimais cela. Ce n'est plus le cas. Ma mère avait acheté une Daf automatique dont elle ne se servait pas. Elle avait repris des leçons de conduite, mais elle était si myope que cela la terrorisait de se mettre au volant. J'en ai donc bénéficié dès le premier jour. J'ai longtemps eu une 4L, puis mon père me donna sa vieille Simca Chrysler avant que j'acquière une Espace qui m'a duré vingt-cinq ans. À la fin, l'hiver, comme il n'y avait plus de chauffage, on se mettait une couverture sur les genoux comme du temps des premières automobiles. J'ai fini par acheter une Kangoo pour transporter les lapins de Nabaz'mob, trois cantines leur servant de clapiers. Et puis c'était bien pour les longs séjours dans les résidences secondaires de mes compagnes. Je n'ai jamais eu de maison de campagne, je n'aurai plus d'auto.
Pourtant "ça c'est de la bagnole !" La Kangoo ne servait plus qu'à déménager les copains qui me l'empruntaient régulièrement. Dans le quartier, mes voisins ont abandonné la leur les uns après les autres. Je conserve le garage qui permettra à mes hôtes de se garer sans problème lors de leurs visites. Je redeviens un piéton, période lointaine puisqu'à quatorze ans j'avais eu en cadeau une mobylette grise avec laquelle j'allais au lycée. Avant cela, je courais. J'ai toujours couru pour aller à l'école et en revenir. Je ne suis jamais arrivé en retard à un cours et je n'ai jamais séché, du moins jusqu'en mai 68. Je me demande donc ce que je vais devenir...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 10 mai 2024 à 01:33 ::Voyage
Je ne suis pas à Copenhague, mais près de Nantes. Après avoir traversé la Loire, qui coule en bas de la maison, grâce au bac qui s'appelle Lola, nous grimpons dans les bois. Lola, celle qui dit v'le l'bateau, v'la l'samedi, v'la des matelots... J'ai terminé l'excellent numéro spécial Jacques Demy édité par Les Cahiers du Cinéma sous la direction de Thierry Jousse, j'y reviendrai certainement... J'admire les fleurs des champs qui sont de toutes les couleurs. Mais pour l'instant, je republie cet article du 16 juillet 2012 qui fait suite à deux autres publiés récemment. La mémoire se travaille comme les autres temps. Il s'agit aussi de réactualiser les liens hypertexte que seuls ce blog original et son miroir sur Mediapart autorisent.
La nuit tombe sur Nørrebrogade comme une toile peinte derrière un décor de carton-pâte. Nous sortons d'un étonnant spectacle de la troupe We Go. Le titre de sa nouvelle création est explicite : Music From Movement. La musique découle directement des gestes des danseurs qui s'y collent tandis que les musiciens bougent comme des fous. La fusion diabolique apporte un humour ravageur aux mondes du concert rock et du ballet qui en prennent pour leur grade. Les rythmes mécaniques et les facéties acrobatiques rappellent un peu la première période de Frank Zappa. L'excitation et le plaisir des interprètes sont communicatifs.
La compagnie We Go, fondée à Copenhague en 2004 par le compositeur Niels Bjerg et la chorégraphe Kirstine Kyhl Andersen, est composée d'une dizaine de protagonistes d'un peu partout en Europe. Une aubaine pour les organisateurs de spectacles désirant renouveler leur programmation ! La photographie des haricots sauteurs est d'Anna van Kooij. J'évite de prendre des photos si cela risque de gêner les acteurs ou les spectateurs. Sur scène ils sont sept en justaucorps rouge avec autant de guitares, plus percussion et petits instruments électroniques portables.
Nous passons toute la journée du lendemain à Louisiana, magnifique musée d'art moderne et contemporain situé à trente minutes au nord de Copenhague. Dans un théâtre de verdure, plusieurs bâtiments à l'architecture astucieuse abritent une collection d'œuvres remarquablement choisies. On entre, on sort, on s'y perd et s'y retrouve. Le panorama offre une vue imprenable sur la mer baltique et la Suède. Les plus grands sculpteurs sont exposés au milieu de la nature, entourés d'oiseaux. Pink Caviar présente les acquisitions 2009-2011, mais c'est Five Car Stud qui me fait la plus grosse impression. Je suis un fan d'Edward Kienholz depuis 1970, mais cette œuvre déterminante est légèrement postérieure à la rétrospective du CNAC rue Berryer qui me marqua alors si fort. Cet artiste dont il est difficile de voir les œuvres et même de trouver des livres qui lui sont consacrés est pourtant une clef pour comprendre les années 60. J'écrirai probablement bientôt un article sur cette installation montrant un groupe de blancs lynchant un noir éclairés par les phares de cinq voitures, le castrant devant un jeune garçon et une femme restés à l'écart. Le public traînant ses chaussures dans le sable fait figure de témoin passif devant la scène abominable. J'en fais des cauchemars la nuit suivante.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 30 avril 2024 à 00:45 ::Voyage
2e article sur Copenhague, d'abord parce que c'est une ville modèle pour les cyclistes (alors que mon vélo est en attente de pièces pour réparation), ensuite parce que nous avons besoin d'utopies telles Christiania (et que je prépare de nouveaux voyages, sans oublier d'inventer sans cesse de nouvelles utopies)...
Formidable initiative et beau cadeau de Claus qui [avait] acheté [ce 11 juillet 2012] un vieux vélo pour les amis. Nous visitons Copenhague de la plus agréable manière. On raconte que c'est la ville du monde la mieux adaptée à la bicyclette. Il y en a partout. Les quartiers sont étonnamment silencieux. Peu d'automobiles. Les avenues sont larges, bordées de hauts immeubles anciens. Il existe quantité de deux, trois ou quatre roues à pédales. Nombreux sont équipés d'une petite poussette pour transporter deux enfants, les courses ou une contrebasse ! Pendant le festival de jazz, des concerts fleurissent comme s'il en pleuvait, dehors, dedans. Nous sommes délicatement arrosés par leurs gouttes ici et là.
"Christiania (Fristaden Christiania) est un quartier de Copenhague au Danemark, autoproclamé « ville libre de Christiania », fonctionnant comme une communauté intentionnelle autogérée, fondée en septembre 1971 sur le terrain de la caserne de Bådmandsstræde par un groupe de squatters, de chômeurs et de hippies. Le quartier est une rare expérience historique libertaire toujours en activité en Europe du Nord..." (intéressant article sur Wikipédia et évidemment sur le site officiel de la communauté). La population est très mélangée, habitants et touristes, jeunes bobos et vieux hippies, énergumènes laissés libres de faire ce qu'il leur plaît, vendeurs de hasch et d'herbe étalant leurs produits comme des épiciers... C'est encore plus cool qu'aux Pays-Bas et la qualité est la même, attention danger, c'est très fort ! L'atmosphère est détendue, mais la situation est paradoxale. Ceux qui ont voulu vivre en marge se sont retrouvés un des principaux centres touristiques du pays, les rixes ne sont pas rares entre dealers sur Pusher Street, les touristes mitraillent de leurs yeux les habitations soigneusement rénovées et entretenues, le commerce y semble prépondérant. Est-il possible de créer un nouveau monde sans y projeter l'ancien et recommencer les mêmes absurdités ? Seul le virtuel telle l'expression artistique échappe à cette fatalité, car ces mondes libertaires s'inscrivent toujours comme des îlots de résistance au milieu d'une galaxie humaine autrement plus puissante dans ses us et coutumes. Un monde plus juste ne peut exister en marge, c'est le monde lui-même qu'il faudrait pouvoir changer pour transformer les relations entre les hommes et les femmes. Il n'empêche que l'expérience de Christiania est passionnante et nous promener parmi les collectifs autogérés, les maisons inventives, les sourires partagés, est un plaisir renouvelé. À la sortie on peut lire : "Vous entrez dans la Communauté Européenne" !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 25 avril 2024 à 00:17 ::Voyage
Copenhague 1972. [C'était quarante ans avant cet article datant du 10 juillet 2012, donc il y a déjà 52 ans.] Pour rejoindre Michaëla dont la grand-mère habitait Öland j'avais pris le train jusqu'ici et embarqué pour Malmö. La construction du pont de l'Øresund reliant les deux pays est récente. Le seul pont de la traversée était celui du navire sur lequel j'avais partagé un joint corsé avec des hippies qui m'avaient invité à dormir chez eux. Chez eux, de l'autre côté du pont, là où les fantômes vinrent à ma rencontre. Mélangerais-je ici le pont de Murnau et le bac de Dreyer ? Quoi qu'il en soit et qu'il en fut je passai le dernier à la douane. Les deux préposés avaient probablement remarqué mon abondante chevelure tombant sur ma tunique bleue et verte, et mon air hagard. La valise ouverte, ils flashèrent sur ma collection de flûtes que je rangeais dans le même tiroir de mon bureau que mes sachets d'encens indien. Reniflant les parfums de l'Orient ils eurent un soupçon. Et si j'y cachais quelque produit prohibé ?! Comme ils ne voyaient rien en y glissant un œil, germa sous leurs casquettes une idée de génie. Je ne parlais pas un mot de suédois (si ce n'est "jag älskar dig"), mais je suivais parfaitement leur association d'idées. Imaginez-moi, seul, complètement défoncé, dans cet immense hangar à minuit passé, regardant deux douaniers en uniformes souffler dans mes flûtes pour s'assurer que je n'y avais rien planqué. Ce duo improvisé et surréaliste fait partie de mes grands souvenirs musicaux. Relâché une demi-heure plus tard faute de preuves, je ne retrouvai pas les passagers qui m'avaient offert joint et hospitalité, mais qui avaient filé fissa. Dehors pas un chat. Malmö ressemblait à une ville fantôme. Du Delvaux. Je résolus de dormir sur les marches de la gare de chemin de fer. Le matin je fus réveillé tôt par des mouettes qui m'inspectaient sauvagement en volant tout près de moi.
Quarante ans après, j'aperçois la Suède du hublot.
Le nouveau métro nous amène à Nørrenport où Birgitte nous attend pour nous accompagner chez elle et Claus. Je suis très heureux de retrouver Birgitte Lyregaard que je n'ai pas vue depuis le concert de notre trio El Strøm. Ce même jour, Sacha Gattino, le troisième larron, est sur la route de Rennes où il emménage.
Nous nous reposons enfin dans la tour de la copropriété où nos amis ont élu domicile. La grande maison de briques rouges a plus d'un siècle. Les escaliers étroits forment parfois labyrinthe lorsqu'il faut rejoindre les toilettes à mi-étage, et la salle de douche, collective à l'immeuble, est quatre étages plus bas. Les formes épurées et blanches de l'appartement cèdent alors la place à des couloirs gris et mystérieux où nous craignons de croiser les fantômes évoqués plus haut...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 24 avril 2024 à 00:10 ::Expositions
Je ne vois vraiment pas ce que je pourrais dire de Constantin Brâncuși qui n'ait été mieux écrit par d'autres. Si, peut-être... Qu'il est indispensable d'aller voir des expositions, comme on lit des livres, qu'on regarde des films, qu'on écoute de la musique ou que l'on va se promener le nez au vent. C'est le premier conseil que je livrai à mes étudiants en cinéma de l'Idhec lorsque je pris la direction des études de la première année en 1979 ! Et l'exposition Brâncuși au Centre Pompidou mérite qu'on y aille parce que ses sculptures sont incroyablement modernes, dans leur sobriété d'une profondeur bouleversante. Dans le passé j'ai visité plusieurs fois son atelier remonté par Renzo Piano dans une bâtisse devant Beaubourg. Or il n'y avait jamais personne. Aujourd'hui il y a foule au sixième étage et il est nécessaire de réserver son créneau horaire. Une des salles de son atelier y est exposée. Devrais-je dire reproduite ou, mieux, réinstallée, car à la fin de sa vie l'artiste avait cessé de sculpter pour ne plus fabriquer que des mises en espace de ses œuvres et de ses outils. S'il vendait une pièce il la remplaçait par un moulage en plâtre ou il réagençait l'ensemble.
Il est magnifique d'admirer ses Oiseaux dans l'espace (1927-1934) devant le paysage merveilleux de la capitale. Les vues sur Paris sont parmi les plus belles du monde. Il n'y a que le troisième étage de la Tour Eiffel qui rivalise à mes yeux ! La fermeture annoncée du Centre pour rénovation de 2025 à 2030 donne le vertige.
La scénographie de Pascal Rodriguez, en lien avec la commissaire Ariane Coulondre, offre ici et là des points de vue avec des trouées me rappelant les avant-plans de Max Ophüls par exemple. La comparaison peut sembler osée, mais j'aime découvrir des perspectives dans les expositions. J'ai besoin de ces lignes de fuite pour ne pas me sentir étouffé, d'autant que j'en ressors toujours lessivé, comme si l'observation intense des œuvres d'art avait aspiré toute mon énergie. Mes yeux me brûlent. J'ai mal au dos. J'aimerais juste m'allonger devant une toile...
Brâncuși inspirera tous les sculpteurs du XXe siècle, qu'ils aillent vers ce dépouillement extrême des formes ou qu'ils s'y opposent. Il pose le socle comme faisant partie explicite de chaque œuvre. Il place même sa Léda en bronze poli sur un disque en maillechort qui tourne sur lui-même, offrant des formes changeantes selon les angles de vue. Si le volume est forcément souligné, il manque fondamentalement le toucher aux sculptures exposées dans les musées. On comprend facilement que c'est impossible, mais on peut néanmoins le regretter, car l'expérience ne peut être complète sans cela. La découverte d'une sculpture ne serait-elle pas formidable pour les aveugles ?
Brâncuși ne voulait pas abîmer la beauté puissante de ses portraits en leur adjoignant des oreilles ou en les perçant de trous pour les yeux !
L'artiste n'est pas seulement inspiré par l'Asie ou les arts primitifs lorsqu'il sculpte sa Danaïde. On peut y déceler l'influence de la mode des années 20...
En admirant les phoques deux idiots évoquaient l'homosexualité cachée de Brâncuși. Ils faisaient simplement la même erreur que nous fîmes avec Bernard Mollerat en appelant notre film La nuit du phoque. Dans l'expression "pédé comme un foc", il s'agit de la voile triangulaire à l'avant d'un bateau qui prend le vent par derrière. Cela n'empêcha pas Brâncuși d'avoir des compagnes. La vie intime des artistes en dit parfois long lorsqu'il s'agit d'analyser leur œuvre... Ses visages aux formes pures, le Torse de jeune homme, le phallus dressé intitulé Princesse X, qui fit scandale et fut refusé au Salon des Indépendants de 1920, sont-ils vraiment ambigus ?
Ce ne sont que quelques réflexions à brûle-pourpoint. J'aurais pu raconter qu'à 28 ans il traversa l'Europe à pied de sa Roumanie natale jusqu'à Paris, évoquer son bref passage chez Rodin en 1907, son atelier impasse Ronsin à Montparnasse, son procès gagné contre les États Unis qui voulaient taxer ses œuvres comme si c'était des objets industriels, sa technique de la taille directe et du poli, son goût pour le blanc immaculé, ses photographies et ses films où en fait il pose au milieu de son univers, son désir de produire finalement des sculptures monumentales comme La colonne sans fin en fonte mesurant vingt-neuf mètres de haut, son legs à l'État français à condition que son atelier soit reconstitué, mais on peut lire tout cela partout.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 23 avril 2024 à 00:03 ::Voyage
D'abord la vue. Chaque fois que j'arrive dans un nouvel endroit je scrute l'horizon, même s'il est bouché. Ici, Saint-Étienne, sur le chemin vers le sud, l'atelier d'Ella et Pitr. Le cadre éjecte les collines à droite. C'est la campagne. Je cherche un détail qui m'attire, que je n'aurais pu voir d'ailleurs. Adverbe, d'ailleurs est de circonstance. De la fenêtre l'à-pique vertical donnant sur un étroit jardin est déjà dans l'ombre en cette fin de journée. La nuit aurais-je été séduit par les éclairages racoleurs du nouveau théâtre ? Rejetant les immeubles sans style je fais donc le point sur des balcons en fer forgé, vestige d'une autre époque. La géographie évoque l'histoire.
Une trouée entre deux immeubles, une façade un peu ampoulée, un œil de bœuf au fronton d'un édifice, on s'approche... Ancien ou moderne, qu'importe, y chercher du caractère. Celui de la ville se précise. Au premier plan des ateliers désaffectés ; derrière nous, invisible puisqu'en contrechamp, l'ex école des beaux arts abandonnée au vandalisme est un furoncle absurde, laissé en friche. Les municipalités ne savent pas sauter sur les occasions pour recycler les grands espaces dont ont besoin les artistes pour travailler. Les caves sont idéales pour les répétitions d'orchestre, les échangeurs d'autoroute feraient aussi bien l'affaire, et les vieilles usines siéraient aux troupes de théâtre et aux plasticiens. Les volumes se délabrent avant que les décisions soient prises.
Fer forgé. Nous sommes dans l'ancienne capitale des armes et cycles. Manufrance a tenu un siècle jusqu'en 1985. En 2010 sa renaissance accouche d'une nouvelle édition du célèbre catalogue, mais comme nombreuses villes de province l'âge d'or est passé. Automatisation, délocalisations, concurrence. Que signifient les volets clos ? Que se passe-t-il derrière les rideaux de voile ? Le charme discret de la bourgeoisie est un euphémisme. L'esprit mal tourné, on pense à Chabrol.
Panoramique vers le bas. En réalité un simple recadrage tranchant avec les vieilles pierres. Présence humaine. Deux jeunes types reviennent du sport. C'est dimanche. Un magasin de fringues branché, une banque : classique ! Les volets métalliques sont-ils une conséquence des vacances ou de la mutation ? Saint-Étienne se revendique capitale du design. Ça bouge. Il y a des affiches d'Ella et Pitr un peu partout. Un énorme poisson rouge orne la caserne des pompiers. [...]
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 18 avril 2024 à 00:02 ::Humeurs & opinions
Regarder le film de Pauline Horowitz, Récit de l'enfer d'Auschwitz - "Maus" d'Art Spiegelman (actuellement sur Arte.tv), a suscité plusieurs réactions de ma part. La première fut d'ouvrir l'iBook blanc rangé sur une étagère et de constater avec soulagement que je pourrai toujours regarder mes centaines de CD-Roms collectés à la fin du siècle dernier dont celui consacré à ce chef d'œuvre, roman graphique qui permit à la bande dessinée de passer à l'âge adulte, seule bédé à avoir reçu le Prix Pulitzer, la seule que je réussis à faire lire à ma mère. L'émulateur d'OS9 fonctionne parfaitement sur mon vieil ordi portable. Depuis 1987 j'acquiers scrupuleusement tout ce que Art Spiegelman publie. La seconde fut l'irrésistible besoin de rappeler comment j'appris l'histoire du génocide lorsque j'eus cinq ans et les conséquences psychiques que cette révélation eut sur moi, découvertes qui ne cessent d'éclairer mes choix de vie jusqu'à aujourd'hui. Que j'ai longtemps préféré le bain à la douche en est une amusante : il ne pourrait pas en sortir du gaz au lieu de l'eau. D'autres sont plus dramatiques ou complexes. Pendant la projection de La zone d'intérêt je ne pouvais m'empêcher de penser que mon grand-père était de l'autre côté du mur. Le sentiment d'injustice m'a longtemps empêché de grandir. Je n'avais que cinq ans, c'était la guerre d'indépendance en Algérie et je ne pourrais plus faire autrement que de me situer toujours du côté des opprimés. À onze ans je pris par exemple ma carte de Citoyen du Monde et, malgré les événements de mai auxquels je participais, je devins plutôt Peace & Love ! Je me retrouverai ainsi à faire des films en Algérie et en Afrique du Sud en 1993 et à Sarajevo pendant le siège, expérience dont j'eus du mal à me remettre. J'ai eu envie de raconter cela à la lumière du massacre à l'œuvre en Palestine. Je me sens moins seul qu'il y a quelques années et c'est avec soulagement que j'écoute les cinéastes Eyal Sivan et Simone Bitton ou mes ami/e/s les plus proches. Or ce texte je l'ai déjà écrit. Une petite recherche sur mon blog m'a permis de le retrouver. Il date du 14 juillet 2006. J'aurais pu l'écrire aujourd'hui. Se taire m'apparaît criminel. Qu'il est difficile d'être un homme !
Autodestruction
J'ai commencé par demander pourquoi je n'avais pas de grand-père. Il avait été déporté à Auschwitz et gazé à Buchenwald. Mon père avait sauté du train qui l'emportait en Allemagne. J'ai essayé de comprendre pourquoi les Juifs avaient toujours été persécutés. Mes parents me répondaient que les gens étaient jaloux de notre réussite. Nous étions des marchands, des banquiers, des artistes, des savants, nous avions su lire avant tous, survivant à tous les pogromes, traversant les siècles sans jamais être du côté du manche. Nous avions préféré fuir l'horreur et l'intolérance en nous battant avec la seule ressource de notre intelligence. Voilà comment naît le complexe de supériorité. Je n'avais pas d'autre choix que de me retrouver premier de la classe, presque une tradition, quoi qu'il m'en coûtasse. Nous n'étions pas très sportifs, la compétition ne pouvait s'exprimer que sous l'angle de l'esprit. Aucune icône, mais des exemples, Christ, Marx, Freud, Einstein, Schönberg, où que je me tourne l'écho de leur voix résonnait en moi. Séduisante paranoïa ! Une réponse à l'angoisse du "pourquoi moi ?". Mes parents avaient beau affirmer que ma circoncision n'était qu'hygiénique, comme les Américains et les Africains, je n'aurais pas supporté d'avoir un fils qui ne le soit pas, qui ne me ressemble pas. Où l'histoire va-t-elle se nicher ? Habillé, rien ne se voit. Pourquoi moi ? Ma non-violence, "Peace and Love", ma "citoyenneté du monde" découlèrent logiquement de cette conscience inculquée par des siècles de questions sans réponses.
La fierté d'appartenir à ce peuple géographiquement informe, à cette communauté que nous ne fréquentions pourtant pas plus que la famille, allait se transformer en la plus grande honte, celle de ressembler à tous les hommes, de partager enfin les mêmes valeurs que le reste de l'humanité : intolérance, colonialisme, et la brutalité la plus vulgaire. Comment est-il possible qu'un peuple dont une partie a vécu l'holocauste sombre dans la barbarie et le crime organisé ? Quelles sont ses motivations profondes ? Je reste interdit devant tant de stupidité et d'horreur. Ma culture n'en finit pas de mourir. Je ne pourrai jamais transmettre à ma fille ce qui m'avait rendu si fier d'être un être humain. Élevé dans la laïcité, sans religion, voire dans un anticléricalisme œcuménique, ayant plus tard mûri dans l'athéisme, je n'ai jamais tant revendiqué mes origines juives que depuis la guerre des six jours et tout ce que la paranoïa israélienne suscita d'exactions. Comment vivre dans un pays où l'état et la religion ne sont pas séparés ? Qu'il était agréable d'être français ! Les Juifs israéliens sont tous responsables, toute la diaspora porte une lourde responsabilité dans ce qu'il adviendra du Moyen Orient.
Certains diront qu'ils ne savaient pas. Qu'ils ne savaient pas comment vivaient les Palestiniens, qu'ils ignoraient tout des sévices, des brimades quotidiennes et des privations que ce peuple endure depuis des décennies. Mais tout aura été dit. Les pays arabes ne veulent pas d'eux, sinon le problème serait réglé depuis longtemps. Septembre noir fut l'œuvre des Jordaniens, il est important de se souvenir. Les Arabes parlent des Palestiniens comme j'ai toujours entendu évoquer les Juifs. Ils ont contre eux les mêmes griefs. Ce sont les Juifs arabes. Nous partageons l'antisémitisme avec eux. Au lieu de se solidariser, le gouvernement israélien n'a eu de cesse de les persécuter, au nom du terrorisme. Mais comment appelait-on les résistants qui luttaient contre l'occupation allemande, me rappela un jour l'ancien ministre des Affaires Extérieures, Claude Cheysson ? Des terroristes ! Avoir trente ans aujourd'hui en Palestine, c'est n'avoir jamais connu autre chose que l'occupation. Sartre, dans On a raison de se révolter, rappelait que le terrorisme n'était que le fruit du désespoir. Comment a-t-on pu cautionner ces persécutions quotidiennes ? Comment les Juifs peuvent-ils accepter de reproduire ce qu'ils ont subi. Israël n'est pas Auschwitz, mais jusqu'où ses dirigeants sont-ils prêts à aller ? La paranoïa a toujours créé les pires actes de barbarie. Les Serbes disaient qu'on voulait les exterminer. Voyez les Tutsis et les Hutus. Anéantissons les autres avant qu'ils ne nous tuent, frappons les premiers, le schéma est toujours le même. On apprend souvent que le violeur d'enfants a lui-même été abusé lorsqu'il était petit. Les Juifs ont même reconstruit chez eux le mur du ghetto de Varsovie, le mur de la honte.
Il faut que du monde entier s'élèvent les voix de ceux qu'on ne pourra pas taxer d'antisémitisme pour dénoncer les actes absurdes et suicidaires d'Israël. Il faut que la diaspora, en particulier celle qui alimente l'économie désastreuse de ce pays, comprenne qu'il n'y a pas d'issue dans les armes, que si elle devenait finale, la réponse détruirait le pays d'abord, toute une culture ensuite. Il ne suffit pas aux États Uniens de continuer leur politique impérialiste, ils sont les plus grands complices de l'horreur qui se perpétue en Israël comme en Irak, en Afghanistan et dans bien d'autres pays. Quelle sont les motivations des uns et des autres ? Est-ce la peur de la démographie inégale entre Arabes et Juifs qui, dans une supposée démocratie, donnerait le pouvoir aux Palestiniens ? Est-ce la nécessité des USA d'avoir le maximum de bases au Moyen Orient ? Est-ce une manière de faire indirectement la guerre à l'Iran ? Qui cédera un bout de territoire, légalement reconnu en 1948 (mais rejeté par la Ligue Arabe, il faudra revenir sur la responsabilité des uns et des autres) pour créer enfin un état palestinien ? Qui donc a intérêt à ce que la guerre continue éternellement ? Quel rapport avec le prix du baril de pétrole ? À qui profite le crime ? Certainement à aucun des peuples qui vivent sur une terre qu'ils ont le culot de considérer comme sainte. Il faut que s'élèvent les voix de la morale, de tous côtés. L'ONU s'est partout montrée impuissante. Les enjeux économiques ne concernent pas les populations locales. Les manipulations dont ils sont les victimes les détruit. Réveillez-vous, camarades, ne vous laissez pas entraîner dans cette troisième guerre mondiale commencée il y a soixante ans. N'acceptons pas l'horreur ni l'arrogance des puissants ! Il n'y a pas de fatalité. Nous sommes tous responsables.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 4 avril 2024 à 00:00 ::Cinéma & DVD
L'excellente comédie Et si on vivait tous ensemble ? est victime d'un titre réducteur et d'une bande-annonce attendue alors que le film de Stéphane Robelin est original, drôle, critique, bien filmé, d'une très grande finesse, superbement dialogué et interprété par une bande de joyeux seniors qui nous donnent une belle leçon de vie, dans le film comme dans leur profession. Jane Fonda, Geraldine Chaplin, Claude Rich, Guy Bedos, Pierre Richard s'en donnent à cœur joie même dans les moments les plus graves (dvd Studio 37).
J'évite donc la bande-annonce et vous renvoie à un petit sujet sur le tournage. En France, si elles ne sont pas signées par une célébrité, les comédies sont peu acclamées par la critique, remportent rarement la palme, alors qu'elles sont aussi nécessaires que le reste, si ce n'est plus en ces temps de crise et de morosité, et les vacances ne changeront rien à l'affaire. Le cinquième film de Robelin a reçu un accueil enthousiaste du public en province, probablement des vieux qui ont forcément identifié leur préoccupation majeure, comment bien vieillir et passer au mieux nos dernières années, alors qu'à Paris il est passé quasiment inaperçu. Je n'avais pas autant entendu rire mes amis depuis la projection des Beaux gosses de Ryad Sattouf qui, loin d'être une grosse daube, a la même qualité d'étude de mœurs, là sur des adolescents pubères, ici sur des seniors en fin de vie. J'ignore quel regard les jeunes peuvent avoir sur ce film, mais je suis certain que, passé 50 ans, il est absolument salutaire, et comme l'âge n'a rien à voir avec la date de naissance, je le recommanderai donc à tous et à toutes !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 13 mars 2024 à 00:51 ::Perso
Chacun cherche son chat. Django a choisi le lit du second étage, Oulala le fauteuil du rez-de chaussée. Comme Milkidou occupe (plus ou moins légalement) la cave, il ne reste que le premier étage de libre pour la jeune Lola, deux ans. Les deux "miens" en ont six de plus. C'était le 8 mars l'anniversaire d'Oulala, ça se fête, et je crois me souvenir que Django est du 26 juillet de la même année. Je suis très fier de leur stoïcisme à l'arrivée de la petite chatte qui n'avait encore jamais rencontré d'autres félins, vivant jusque là en appartement. Elle crache un peu, gronde parfois, mais pour l'instant tout le monde se regarde en chats de faïence. Lola en profite pour jouer Madame Récamiaou sur le clavier de mon ARP 2600 sous l'œil effaré de Léon Larive. La vie est à nous ! Il y a forcément un temps d'adaptation. On se fait sursauter au détour d'un chambranle. Et puis il y a le jardin qui révèle ses parfums de printemps précoce, ses bruissements sous la brise, son labyrinthe de branches. La veille des présentations j'avais préparé Django et Oulala en disposant une troisième assiette de croquettes. Il fallait voir leur air ahuri. Je leur ai donc annoncé l'arrivée d'une petite sœur à grand renfort de caresses et de gourmandises. Lola est maline, elle a illico squatté la couette de la chambre, dessus, dessous, cache-cache et câlins. Je vais de l'une à l'autre comme une boule de billard, rebondissant sur les bandes. Heureusement leurs siestes me laissent le temps de faire autre chose de mes journées.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 11 janvier 2024 à 07:44 ::Musique
[...] L'album solo de Bernard Vitet, Mehr Licht !, épuisé depuis plus de [40] ans, est publié en ligne dans une version augmentée. Cerise sur le gâteau, les sept morceaux sont en écoute et téléchargeables gratuitement sur drame.org. L'entretien qui suit avait été publié le 6 décembre 2007 sous le titre Un clou ne chasse pas l'autre alors que Bernard Vitet espérait que la réédition de ce nouvel objet verrait bientôt le jour. Il reprend la totalité du vinyle original augmenté de trois inédits. Dans l'attente, nous [avions] choisi d'un commun accord de le mettre en ligne dans une version mp3.
JJB : Pour "réussir" il ne faut plus bouger quand ça marche. Quel ennui ! C'est trop triste. Si tu avais continué à jouer comme lorsque tu avais du succès, tu n'aurais jamais cessé d'en vivre. Bernard Vitet : Oui, mais cela ne correspond pas à ma façon de vivre.
- Si chaque fois que tu fais un disque, tu te promènes et tu fais quelque chose de différent, le public qui t'a aimé la première fois est dérouté, il se méfie des suivants.
- Tu as des exemples dans la tête ?
- Et bien, toi ! Tu as enregistré ton premier disque solo sans y jouer de trompette.
- Je me plaçais seulement du point de vue de l'intérêt que cela avait pour moi. Il n'y avait plus de mystère à percer à la trompette. Il n'y avait plus qu'à se donner du mal pour progresser voire évoluer. J'avais envie de terrains inconnus. C'est aussi positif de faire l'explorateur que de viser l'excellence.
- Tu cherches un moyen de produire la réédition de Mehr Licht ! avec des inédits d'avant et d'après, mais personne ne sait combien tu en vendras, parce que l'avenir du marché est totalement flou.
- Jamais personne ne l'a su.
- Si, nous, nous savons que nous vendons peu ! Nous avons toujours eu du mal à atteindre notre cible. Sauf qu'aujourd'hui, le marché est devenu flou. Personne ne sait ce qu'il faut faire. Tout le monde est paumé. L'industrialisation de la culture a déséquilibré le système. La dématérialisation des supports ne se fait pas aussi vite que les majors le souhaiteraient tout en la craignant. L'abandon des stocks est une idée plaisante pour un commercial. Mais, après un certain engouement, le public pourrait ne pas suivre et revenir vers des objets, de vrais objets.
- J'ai l'impression que c'est irréversible.
- Pourtant les citadins reviennent à la bicyclette. L'industrie discographique est condamnée dans ses formes actuelle et ancienne. De même que les gens s'éloignent et se rapprochent, je pense que le commerce de proximité va revivre. L'artisanat a de beaux jours devant lui, à condition d'être patient ! C'est la réplique logique à la virtualité, à la mondialisation, à toute cette désincarnation de la relation qui procède selon les mêmes schémas de profit que la dématérialisation. Alors, des artistes comme toi se disent qu'ils pourraient au moins se faire plaisir en réalisant quelque chose, un objet, qu'ils fabriqueraient, composeraient exactement comme ils le souhaitent.
- J'ai proposé à Michel Potage de s'exposer sur le disque. J'étais fou de ses momies. Des bandelettes de terre, de sable, de poussière entouraient des personnages qui n'étaient ni morts ni vivants. Il avait gratté les murs de la maison de sa grand-mère où il vivait, en faisant apparaître toutes les couches, il avait repeint des œuvres par-dessus et étendu une couche de résine.
- D'ajouter trois inédits dont un de ton grand-père a modifié les perspectives de Mehr Licht ! Tu commences avec Le silence éternel des espaces infinis m'effraie où tu joues du bugle. (P.S.: Bernard Vitet a, depuis cet entretien, réorganisé les pièces dans un autre ordre)
- J'ai toujours préféré le bugle. On ne pouvait pas gagner sa vie sans jouer de la trompette, dans le bal comme dans le classique. Professionnellement, on est trompettiste. J'aurais aimé être un bugleux. Yves Montand me demandait parfois de prendre mon " beuguel' ", j'étais obligé de lui répéter : " ce n'est pas un clairon... En anglais, cela porte un nom allemand, c'est fluegelhorn".
- Dans la seconde pièce, tu lis une lettre en jouant du piano. Le bugle, ta voix et tes harmonies dessinent un portrait de toi. Ce sont les constantes de ton histoire. Ils forment une bonne introduction aux quatre morceaux suivants qui sont les originaux de 1979 de Mehr Licht !. Tu y joues de la trompette à anche, du dragon, du violon, et les titres semblent sortis de chez Edgar Poe.
- Et Goethe !
- Oui comment traduire Mehr Licht ! pour que l'on ne comprenne pas l'inverse ? "Plus de lumière !"
- En prononçant le s de Plus. Ce sont ses dernières paroles sur son lit de mort. On n'a jamais su s'il voulait fuir l'obscurité de sa chambre ou s'il s'agissait d'une remarque philosophique.
- Après la lettre où l'on entend très bien ton pigeon Youdi Youpi, L'ange du bizarre commence dans ton escalier, rue Charles Weiss, et Le diable dans le beffroi noie ton violon dans une réverbération naturelle.
- Cela se passait en 1979 dans les locaux en construction de l'Ircam, béton nu, avant que cela ne devienne une chambre sourde. Un jeune chercheur américain m'avait enregistré sur un ordinateur. J'ai mixé le violon avec un enregistrement de l'ambiance que j'avais réalisé peu de temps avant à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le fief des intégristes, à l'occasion de la Fête de Marie, le 15 août, en présence de Monseigneur Léfèvre. Le curé qui m'a donné l'autorisation d'enregistrer dans l'église a inspecté le contenu de la valise du Nagra. Il craignait un attentat. Il m'a invité à boire un verre au café du coin, remplacé aujourd'hui par un Crédit Lyonnais, comme d'habitude. Il était habillé comme un maquereau marseillais des années 30, crâne rasé, costume blanc, chaussures à plateaux blancs, il avait une énorme pierre en pendentif qu'il affirmait lui avoir été donnée par un moine tibétain. Ça a commencé par : "Moi, j'étais aumônier de la Légion..."
- D'où sort La Machine de Marly ?
- Daniel Deshayes a enregistré à Marly le long de la voie ferrée. On entend passer la machine ferroviaire. La Machine de Marly était aussi un immense moulin à aube du XVIIe siècle qui servait à alimenter Versailles en eau. Il était situé sur la Seine entre Marly et Bougival. L'eau remontait la colline jusqu'au château. Je joue avec un merle.
- Tu commences en 1999, passant à 1987 jusqu'en 79 et tout à coup patatras, 1948, tu passes un disque de ton grand-père...
- Mon grand-père avait un copain dénommé Seigneur, rencontré dans les tranchées de la Guerre de 14, qui avait trouvé un emploi de concierge à l'école Pigier, du côté de la Chaussée d'Antin. C'était au début de l'enseignement des langues par enregistrement sur disque de cire. Il l'a laissé squatter un studio. C'est très important pour moi parce qu'il est venu déjeuner chez nous le jour même avec le disque à la main. La fuite du temps m'intéresse. Ce disque est très réussi pour moi, parce qu'il crée des paradoxes temporels. Les choses sont finies, mais on y revient. Le disque se termine sur l'enregistrement le plus ancien. Un clou ne chasse pas l'autre.
Article du 17 janvier 2012
Bernard est décédé le 3 juillet 2013.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 1 décembre 2023 à 15:27 ::Multimedia
Le photographe Elliott Erwitt vient de nous quitter. Je republie un extrait de l'article du 11 juillet 2012 que j'avais envoyé d'Arles alors que j'assumais le rôle de directeur musical des Soirées des Rencontres. Ici au Théâtre Antique la percussionniste Linda Edsjö l'accompagne tandis qu'Antonin Trí Hoang à la clarinette et moi-même à la flûte, aux guimbardes et à la trompette venons leur prêter main forte. Sur le lien vous pouvez assister à sa présentation en deux parties vidéographiées. Grande tristesse face à la disparition de cet homme extraordinaire.
ARTE Creative met en ligne les Soirées des Rencontres de la Photographie qui se sont déroulées au Théâtre Antique d'Arles la semaine dernière, du 3 au 7 juillet 2012, sous la voûte étoilée. Commençons par Elliott Erwitt accompagné par la percussionniste Linda Edsjö. Pour quelques passages Antonin-Tri Hoang à la clarinette et moi-même à la flûte, aux guimbardes et à la trompette, les rejoignons. Arte a découpé la prestation d'Erwitt en deux parties.
Directeur musical, j'ai choisi les musiciens et musiciennes qui sont intervenus en direct, y participant parfois, composé une petite pièce symphonique pour le Prix Pictet, enregistré mon doigt sur une vitre pour l'animation que Grégory Pignot a réalisé du jingle des Rencontres d'après l'affiche de Michel Bouvet, illustré musicalement quelques autres sujets.
Les réalisations sont de Coïncidence (Olivier Koechlin, François Girard, Valéry Faidherbe).
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 31 juillet 2023 à 00:03 ::Perso
C'est l'été. Je n'ai que ça à faire. Pas vraiment, mais les sorties sont plus rares ces derniers temps. Il pleut. Les amis partent en vacances. Le silence envahit la rue, si ce n'est quelques solos de batterie qui arrosent régulièrement les vitres. Je suis dans l'expectative. Et puis chez moi ça miaule et ça décibêle. Comme des moutons électriques. Peut-être ferai-je bientôt comme tout le monde, du moins ceux qui prennent la poudre d'escampette, mais j'ai peut-être un nouveau Pique-nique au labo à enregistrer la semaine prochaine. Alors, lorsque je ne m'occupe pas des prochaines sorties discographiques, un CD avec une vingtaine d'invités et un vinyle de rock déglingué avec le groupe Poudingue, lorsque je n'aménage pas la maison ou ne m'occupe pas des plantes du jardin qui me narguent à concourir à qui poussera le plus vite, sans compter écrire, toujours écrire, des mots, de la musique, des images, cela m'a semblé une idée amusante de me laisser pousser la barbe. J'y ai souvent pensé, parfois commencé, et puis je m'étais dégonflé. Cela ne prend pourtant pas de temps, au contraire on en gagne même un petit peu le matin. Cette tâche quotidienne, répétitive, particulièrement rasante me semble enfin plus légère. Comme beaucoup de barbus, je tripote de temps en temps cette bande Velcro en poils noirs et blancs. C'est doux. Je joue. Comme lorsqu'enfant je me déguisais, ce que mon père appelait la chienlit. Paradoxalement je continue à me raser les joues, peut-être pour affirmer le geste qui n'a rien de négligé. En fait je reproduis explicitement la barbe que j'avais eue à vingt ans.
Fraîchement sorti de l'Idhec, j'étais allé demander du boulot à l'un des patrons de Gaumont. Il m'avait répondu que j'avais l'air d'avoir quinze ans et que personne ne me prendrait au sérieux. Cela lui rappelait ses débuts où il s'était laissé pousser la barbe pour faire plus vieux. Je suivis son conseil et me retrouvai à travailler sur des films de René Clément ou Jean Rollin ! J'attachais mes cheveux en catogan, ce que personne ne faisait encore. Ma passion pour Frank Zappa, dont j'écoute justement en ce moment le triple Funky Nothingness exhumé de 1970, y était aussi pour quelque chose. Sept ans plus tard, en 1981, je coupai mes cheveux, rasai ma barbe, cette fois pour me rajeunir ! En me regardant dans le miroir de la salle de bain, je sautai littéralement de joie. Je m'étais reconnu. Mes cheveux courts s'étaient étonnamment mis à friser, mais cela n'a pas duré. J'ai depuis laissé tranquille mon système pileux. De son côté il a pris ses aises en me gratifiant d'une petite tonsure. Entre temps, sur les conseils de mon ami Bernard, j'avais tout de même tenté de me teindre, mais j'ai vite abandonné, préférant assumer la nouvelle mue. En cherchant une photo des années 70, je me suis aperçu que je réalisais déjà des selfies. Les cheveux longs et la barbe sont aussi devenus à la mode. Je l'ai toujours fuie, mais à écouter ma musique ou regarder mes films je me demande si je ne devrais pas parfois essayer de m'en rapprocher ? J'en suis très probablement incapable, préférant l'inédit, les chemins de traverse et l'indépendance. Je fais donc une exception, c'est la barbe !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 27 juillet 2023 à 05:08 ::Perso
Des amis, des amies m'ont parfois reproché d'aller trop vite dans mes relations amoureuses, comme si mon enthousiasme faisait peur et empêchait certaines relations de s'établir. J'ai toujours répondu que si c'était la bonne personne pourquoi perdre du temps en simagrées, et en cas de fausse route autant s'en apercevoir le plus tôt possible ! Si je me réfère à mes amours passées, cette promptitude m'a toujours réussi et je reste persuadé que celles que j'ai effarouchées n'étaient pas faites pour moi. Les ruptures ont procédé de la même vitesse, bien que j'en fusse rarement l'initiateur. Cette symétrie se retrouve dans le divorce qui est à la hauteur du mariage, à savoir que plus on y met d'importance, plus le divorce sera douloureux. En voyant les sommes colossales dépensées par les jeunes couples qui se marient je me dis souvent qu'ils n'auront pas fini d'en rembourser les frais avant de se séparer ! Mes deux divorces avec des femmes que j'ai beaucoup aimées se sont passés à l'amiable. Nous avions habité ensemble dès le premier jour et avons profité de notre complicité de très nombreuses années. Mes liaisons plus courtes, bien qu'assez longues, n'ont pas été différentes. Lorsque je repense à ce que nous avons vécu je n'en conserve que de bons souvenirs. À quoi bon ressasser nos erreurs ? J'ai été heureux avec toutes (enfin, sauf une, il était probablement nécessaire de se tromper au moins une fois, mais cela avait duré tout de même deux ans !) et, grâce leur soit rendue, j'ai l'impression d'avoir été chaque fois un homme meilleur. C'est dire qu'à mon âge canonique j'espère m'approcher de la notion de Mensch, rare trace de ma culture ancestrale.
J'avais d'abord titré "I know where I'm going", comme le film de Michael Powell que j'adore, et pour cause, il y a des évidences, trop rares, raison de plus pour ne pas les laisser passer. Si je peux parfaitement identifier mon désir, suis-je pour autant capable de sentir la réciprocité, indispensable pour faire ensemble un bout de chemin, sans ne jamais s'ennuyer, dans une confiance mutuelle absolue, et une acceptation totale de l'autre ? Je me suis parfois leurré, mais fus rembarré suffisamment tôt pour que cela n'ait aucune gravité. Lorsque le regard de l'autre fait miroir, jaillit l'élan le plus fou. La raison s'efface alors, remplacée par une certitude qui me rappelle l'improvisation musicale. Comme on se surprend soi-même, on acceptera les mystères qui meuvent l'être aimé en se fiant à son intuition, surtout si elle a fait ses preuves. Cela n'empêche pas la plus grande fébrilité, car à l'instant de la rencontre on n'est encore rien, portant pourtant l'énorme bagage du déficit des années antérieures. Est-on alors capable de s'en débarrasser pour renaître comme au premier jour ? Peut-on avoir l'innocence de croire que tout est encore possible, à chaque moment de l'existence ? Lorsque la magie opère, il ne faut surtout pas s'endormir et entretenir la flamme, légère, brûlante, merveilleuse.
P.S.: oui, c'est l'été, on peut jouer, je me laisse pousser la barbe ; et dans une seconde il va pleuvoir des hallebardes, c'est bon pour le jardin. Quant à mon petit article, n'y cherchez pas de sous-entendus, j'ai tenu ces propos de tous temps, ce qui ne m'empêche pas de rêver, même s'il faut toujours prendre en compte le temps entre la foudre et le tonnerre, il y a un fichu délai entre l'image et le son...
J'ajouterai que mes amitiés furent toujours aussi évidentes, tant dans la rencontre que dans d'éventuelles ruptures.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 26 juillet 2023 à 18:43 ::Voyage
Rien n'est plus aveuglant que le gypse blanc sous un soleil brûlant. Tout est blanc, trop blanc, troublant. Nos yeux se plissent pour laisser passer le minimum de lumière par leurs fentes, tout en admirant l'extraordinaire paysage de dunes des White Sands, un désert de sable fin où rien ne pousse. La terre, chauffée à blanc, brille de tous ses feux. Nous ne voyons plus aucun yucca, aucun agave, aucun cactus, même s'il paraît qu'il en pousse parfois. La plupart des animaux sauvages ne s'y risquent à sortir qu'à la nuit. J'imagine pourtant Vil Coyote courser Bip Bip en éclaboussant de gypse l'air qui vibre de chaleur. Nous gambadons allègrement. Les grains glissent sous nos pas comme si nous étions pris dans le flot d’un sablier. Pas loin s'étendent les terrains militaires où sont testés les armes atomiques. Un parfum de fin du monde flotte sur cet endroit surexposé. Presque toutes mes diapos se révèleront blanches, transparentes, avec nos corps d'extraterrestres irradiés comme si nous nous évaporions.
(extrait de mon roman USA 1968 deux enfants / sur la photo ma sœur Agnès et moi, 13 et 15 ans cet été-là)
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 26 juillet 2023 à 00:00 ::Cinéma & DVD
Comme j'avais beaucoup aimé La maison Von Kummerveldt et que nous avions évoqué les rares séries mettant en scène la psychanalyse, Michael Lemesre me suggère de regarder la série turque Bir Başkadır (traduit "C'est différent") que j'avais d'ailleurs récupérée sous le nom de Ethos. Le sujet s'appuie sur les différences entre ville et campagne, et surtout les conservateurs religieux et les laïcs révoltés par le voile. Si le point de vue politique n'est qu'effleuré, la lutte des classes un peu escamotée par une bonne conscience bourgeoise, il n'en demeure pas moins que Bir Başkadır renvoie tous les personnages au contradictions que révèle la psychanalyse et les rend tous particulièrement attachants. En montrant les faiblesses de chacun/e, le réalisateur Berkun Oya déchiffre les traumatismes individuels et les névroses familiales qui les poussent à leur mal de vivre. Le scénario montre également que la "guérison" peut passer par des voies diverses et que la psychanalyse n'est que l'une d'entre elles, du moins dans sa pratique. Énorme succès en Turquie, cette excellente série, servie par une remarquable direction d'acteurs et un regard acéré sur le paysage qui laisse une marque indélébile sur les individus, mérite d'être découverte, d'autant que ce n'est pas la seule réussite de son auteur.
Trois ans plus tôt, Berkun Oya avait signé Masum (traduit "Innocent"), une série policière aussi captivante, qui m'avait également échappé. Là aussi les trajectoires des personnages se trouvent étonnamment imbriquées, un peu à la manière d'un récit choral ; la folie les guette et les femmes y tiennent des rôles très forts dans un pays où le patriarcat s'exprime avec violence. La puissance de l'environnement social, mais également géographique, y est génialement rendue. Les questions posées par les uns laissent souvent sans voix celles et ceux à qui elles s'adressent, comme si le passé tu empêchait d'avancer. Bien qu'il n'y soit jamais fait référence, je ne peux m'empêcher de penser au génocide arménien dont le tabou marque forcément l'histoire du pays. Le mensonge, prétendument érigé par protection des êtres aimés, devient une arme à double tranchant. Comme dans l'autre mini-série (chacune se compose de huit épisodes), la rédemption, thème récurrent dans le cinéma turc, n'intervient qu'en faisant sortir les cadavres des placards. Les mots qui précèdent s'appliquent aux deux séries. Ajoutez la corruption pour la seconde...
Ces mini-séries sont diffusées sur Netflix comme nombreuses séries turques, deuxième producteur mondial après les États-Unis.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 25 juillet 2023 à 00:07 ::Musique
Il a fallu que j'attende le troisième morceau de l'album Plastic Bamboo du groupe Asynchrone pour que mes craintes disparaissent. Les deux premiers sonnaient comme de l'électro pop japonaise synthétique et désincarnée. N'ayant jamais été un fan de la musique de Ryūichi Sakamoto, trop hygiénique à mon goût, et le disque constituant des adaptations de onze de ses pièces, je pouvais craindre le pire. Heureusement, malgré un riff plus chinois que japonais, le saxophone free de Hugues Mayot et la flûte distordue de Delphine Joussein commencèrent à prendre la tangente sur Neue Tanz, comme le piano jazz de Manuel Peskine sur Thatness and Thereness dont les chœurs me rappellent irrésistiblement le groupe Supersonic. Et plus ça va, plus le propos de pervertir l'objet de leurs désirs, en particulier ceux du synthésiste Frédéric Soulard et du violoncelliste Clément Petit à l'origine du projet, colle à ce mélange de dance et de jazz. Le rythme est tenu par les synthés et la batterie de Vincent Taeger, son marimba se mêlant aux sons électroacoustiques très "plastic bamboo". On finit par avoir envie de se trémousser avant que les voix répètent inlassablement Once in a Lifetime à la manière du Sun Ra Arkestra et que Mayot s'envole sur les ailes de Pharoah Sanders. Pour Ubi il plane ainsi au-dessus de l'arpégiateur, très belle évocation romantique des années 70. Plus le chaos prend le dessus, mieux je m'y retrouve dans ce mélange des genres où l'électronique et l'acoustique participent à cette épopée épique qui entraîna Sakamoto à composer de mémorables musiques pour le cinéma. Finalement l'ambient prend les couleurs de notre temps et le kraut jazz décape le dance floor.
→ Asynchrone, Plastic Bamboo, CD No Format!, sortie le 29 septembre 2023 (concert le 27 au 104)
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 24 juillet 2023 à 00:01 ::Cinéma & DVD
Suite à mon article sur des séries télé récentes, Michael Lemesre m'a suggéré de regarder La maison Von Kummerveldt, six très courts épisodes réalisés par le cinéaste et producteur allemand Mark Lorei. Je n'ai pas été déçu par ce pamphlet anti-patriarcal tout à fait d'actualité même si l'action se passe à l’avant-veille de la Première Guerre Mondiale, pendant le Second Reich. La défaite française de Sedan qui a marqué la fin de Napoléon III est plusieurs fois évoquée, mais l'orgueil et le conservatisme allemands sont explicitement visés par l'héroïne qui ne pense qu'à faire publier son roman sur la vie d'une prolétaire au service d'aristocrates. Ce culte absurde de la rigueur militaire se poursuivra jusqu'au nazisme. Dans cette satire féroce et provocatrice j'ai évidemment reconnu l'influence de Luis Buñuel, de L'âge d'or au Journal d'une femme de chambre, via Sade, Marx et une drôlerie quasi surréaliste ! La musique du groupe de rock Gurr remet les pendules à l'heure quand apparaît l'intertitre "où comment Louise a guéri de l'hystérie en criant jusqu'à faire exploser son corset à la gueule de la patrie...". Les comédiens sont très bien et la réalisation à la hauteur du scénario corrosif de la jeune Cécil Joyce Röski qui dresse le portrait d'une jeune femme en quête d'émancipation.
La bande-annonce est en V.O., mais sur Arte.tv la série est évidemment sous-titrée, et en accès libre !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 21 juillet 2023 à 06:55 ::Musique
Mon nouveau synthé russe se joue à deux mains, mais je dois tenir mon smartphone pour prendre la photo. Si je veux profiter des glissés du gyroscope et phénomènes de gravité en l'inclinant et le secouant, il vaut même mieux que je m'en saisisse carrément, mais pour l'instant j'apprends à m'en servir. Comme les quatre autres instruments fabriqués par Soma que je possède déjà, mon nouveau jouet n'obéit pas du tout aux principes habituellement développés sur les appareils fabriqués au Japon, aux États Unis ou ailleurs. Ce synthétiseur numérique polyphonique et microtonal ayant relativement peu de boutons, il faut apprendre les combinaisons de touches et l'ordre des commandes pour en jouer aisément. Lorsqu'on commence à les assimiler, Terra devient un instrument extrêmement intuitif permettant d'improviser à la volée. Il n'y a pas de menu, pas d'écran. Les commandes sont tactiles, particulièrement agréables à manipuler, sortes de contacteurs semi-sphériques très doux, recouverts d'une fine couche de laque, réagissant à la largeur de surface du touché, donc à la pression des doigts et à la vélocité. La synthèse est un mélange complexe de modulation de fréquence, d'additive, de soustractive, de modèles physiques et je ne sais quoi. L'objet est plus profond qu'il n'en a l'air et je me demande si je saurai un jour utiliser toutes ses ressources. Il y a une partie Midi, 13 modes d'arpégiateur, 8 formes de LFO, 96 presets de timbres programmables, filtres et enveloppes, réverbération et délai, des transpositeurs sophistiqués, un stockage possible sur USB, il est stéréo et je deviens maboul si j'essaie de tout comprendre trop rapidement, car les commandes obéissent différemment en fonction des 32 algorithmes.
Je pensais l'utiliser mercredi dernier pour le nouveau Pique-nique au labo avec Bruno Ducret et Olivia Scemama, mais nous avons dû reporter la rencontre à août suite à une annulation de dernière minute du train de Bruno. Ce genre de mésaventure semble de plus en plus courante à la SNCF. Est-ce la dilatation des rails sous la chaleur grandissante ou une mauvaise organisation (l'une influant sur l'autre) je l'ignore, mais le train cet été n'est pas plus fiable que l'avion ? Quant aux travaux de la RATP, probablement en prévision des Jeux Olympiques, ils obligent à faire parfois le soir de longs trajets à pied. Heureusement j'ai mon vélo et pour l'instant je reste à Paris. J'en profite pour fourbir mes armes sur mon tronc d'arbre, en l'occurrence apprivoiser le Terra de manière à ce que mon approche soit la plus personnelle possible.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 20 juillet 2023 à 00:05 ::Cinéma & DVD
Ce ne peut être la grève des scénaristes à Hollywood, mais depuis quelque temps j'ai l'impression que les séries tirent en longueur. Mini-séries ou saisons à tire-larigot, le nombre d'épisodes requis réclame-t-il les redites au fil des épisodes ? Si j'en ai laissé pas mal en route, certaines m'ont poussé à binger tard dans la nuit ! Les gouttes de Dieu est la plus récente à m'avoir captivé. Comme je déteste déflorer les films, j'évoquerai simplement le monde du vin remarquablement restitué. Suspense, rapports psychologiques, direction d'acteurs, tout est soigné, et une plongée pédagogique qui m'a donné envie d'ouvrir une bonne bouteille en plein milieu de la projection ! Cette mini-série américano-franco-japonaise en huit épisodes a été créée par Quoc Dang Tran, adaptée d'un manga culte de Tadashi Agi et Shu Okimoto. Les deux protagonistes sont remarquablement interprétés par Tomohisa Yamashita et la Française Fleur Geffrier, alors que c'était deux japonais dans la bédé. Gustave Kervern y est très bien comme le reste de la distribution. J'aime bien découvrir un monde que je connais mal et je suis certain de mieux apprécier mes prochains verres. Toute ma cave risque de passer au peigne fin ! Au delà de cette passionnante plongée œnologique, le sujet se prête à une réflexion sur l'éducation et l'apprentissage, et surtout sur la filiation et l'héritage. Comme on peut l'imaginer pour toutes les familles, ce n'est jamais simple...
Lors de ma dernière revue des séries, j'en étais resté au premier épisode de Rabbit Hole avec Kiefer Sutherland. La série, compliquée et pleine de coups de théâtre, tient la route, même si parfois je m'y perds. J'ai retrouvé le souffle de 24 heures chrono dans ce complot à tiroirs sur les chapeaux de roue. À suivre. Keri Russell, que j'avais découverte dans l'excellent The Americans, tient à bout de bras The Diplomat, dans ce thriller politique où elle incarne l'ambassadrice américaine en Grande-Bretagne lors d'une crise internationale. À suivre.
Le scénariste Steven Knight, à qui l'on doit le formidable Peaky Blinders, mais aussi Dirty Pretty Things de Stephen Frears et Eastern Promises de David Cronenberg, a écrit SAS Rogue Heroes sur les exploits héroïques du British Army Special Air Service (SAS) pendant la Guerre du Désert au cours de la Seconde Guerre Mondiale, qui n'était pas encore régiment, mais une équipée de têtes brulées. Dans le genre, c'est très réussi.
La mini-série de science-fiction Abysses mérite qu'on aille jusqu'au bout, car le dernier épisode propose une résolution meilleure que ce à quoi on pourrait s'attendre. Dans les thrillers et les films à enquête la fin est rarement à la hauteur de l'énigme. Ce conte dystopique où la mer se rebelle face à la pollution et au réchauffement climatique est hélas prophétique. Il est dommage que les petites histoires intimes entre les protagonistes soient totalement ratées, inutiles, comme souvent dans les films catastrophe, car le reste se tient remarquablement bien, avec un très bon casting international où figurent Cécile de France, Leonie Benesch, Barbara Sukowa, Joshua Odjick, Takuya Kimura, etc.
J'ai été déçu par la dystopique Silo qui sent le déjà vu et répète les mêmes scènes à foison, la population cantonnée dans un bunker en sous-sol de 144 étages par une élite dont on ne connaît pas les intentions. Pas terminé I'm a virgo de Boots Riley dont j'avais adoré le long métrage Sorry To Bother You et dont le pitch est savoureux, mais ça n'avance pas après plusieurs épisodes... Sinon j'ai essayé The Resort, American Born Chinese, Funny Woman, George and Tammy, Elvira, Minx, The Big Door Prize, etc. sans tenir la distance, et préférant regarder des longs métrages moins chronophages...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 19 juillet 2023 à 01:01 ::Musique
Les poèmes de Steve Dalachinsky (1946-2019) mis en musique par Scott Fields, compositeur de Chicago, sonnent à mes oreilles comme des prétextes à une musique délicieuse qui flotte au fil du septet. La mezzo-soprano Barbara Schachtner me rappelle à la fois une cantatrice zappienne et certaines voix de Bang On A Can. Elle figure plus un instrument porté par les mots qu'une conteuse, s'intégrant merveilleusement à l'ensemble formé par Scott Fields à la guitare électrique, la clarinettiste Annette Maye, le tubiste Melvyn Poore, le flûtiste Norbert Rodenkirchen, l'accordéoniste Florian Stadler et Eva Pöpplein qui assure les interludes électroacoustiques à l'ordinateur. La musique de Fields est très différente de celle que Dalachinsky choisissait lorsqu'il disait ses poèmes accompagné par des musiciens, montrant que leur épatante musicalité se prête à d'autres traitements. La prosodie très rythmique de Dalachinsky pousse les musiciens à faire des pointes, et j'ai parfois l'impression qu'un orchestre de jazz actuel s'essaie à la musique viennoise. Les évocations sonores du field recording replacent l'ensemble dans sa contemporanéité, nous entraînant dans un courant aérien ou aquatique, comme si les mots flottaient tels des cocottes en papier dans un caniveau. Le retour à l'enfance ?
Sur la vidéo il faut sauter à la trentième minute pour entendre les mélodies du disque interprétées par l'Ensemble.
→ Scott Fields Ensemble plays the songs of Steve Dalachinsky, CD Ayler Records, sortie officielle le 20 août 2023, dist.Orkhêstra, mais il devrait être accessible sur Bandcamp dès le 4 août.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 18 juillet 2023 à 00:02 ::Humeurs & opinions
Mon texte est un peu confus, il est tard, je ne sais pas par quel bout le prendre, mais à l'issue de la projection du dessin animé japonais Suzume m'est apparue une hypothèse sur le cours de la vie. Il était évident qu'à chaque instant de l'existence on peut choisir son chemin, comme s'il y avait au moins la possibilité entre deux. En vieillissant nous comprenons tous et toutes qu'à chaque étape l'on peut être une personne meilleure ou sombrer dans ses pires travers. Les rencontres, amicales, amoureuses ou professionnelles, sont déterminantes. Elles sont souvent fatales dans le bon ou le mauvais sens. À chacun/e d'en tirer les leçons qui nous permettront d'affronter l'avenir. Or ce soir-là, peut-être grâce à la poésie magique de ce film japonais et parce que je suis en quête d'un nouvel horizon, j'ai perçu que certaines rencontres incarnent explicitement des possibles, qui se résolvent ou pas. Si ce sentiment est partagé, le miracle peut avoir lieu et un nouveau chapitre voit le jour, peu importe sa durée dans le temps. Rien n'est éternel, mais la réciprocité est nécessaire. Si elle apparaît comme une évidence à l'un ou l'une des protagonistes, elle n'est pas forcément partagée, et la porte d'entrée s'ouvrira ailleurs un autre jour avec un ou une autre. Deux mondes parallèles se croisent-ils à l'infini ? Ce n'est pas l'absence de partage, mais plutôt sa visibilité dont il est question, car son invisibilité empêche l'histoire de se construire. On rate ainsi certaines occasions, sachant que d'autres situations permettront de réaliser son désir. Ce n'est donc pas l'incompatibilité qui fait obstacle, mais la cécité. Et celle ou celui qui entrevoit les perspectives avec espoir ne pourra ouvrir les yeux de l'aveugle, quelle qu'en soit l'origine. Cela revient probablement au même. Il est possible à certains ou certaines de percevoir ces vies possibles, quitte à ce qu'elles s'évanouissent faute de synchronicité, voire qu'elles semblent pouvoir se dérouler dans des univers parallèles, même si ces mondes resteront fantasmatiques, alors que d'autres se conjugueront au singulier. Le croisement n'attendrait heureusement pas l'infini ! Cette illusion est merveilleuse. Il existerait donc des voyants et des non-voyants, sachant que le temps est un facteur déterminant. Or il n'y aura jamais une seule histoire, la fusion est impossible, ou plus exactement en cas d'accord majeur l'histoire se déclinera différemment selon chaque interprétation. Les plus sensibles subiront sagement ou brutalement les occasions manquées, mais ils savent que le miracle est à leur portée à condition de ne jamais baisser les bras et de continuer à agiter leurs antennes.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 17 juillet 2023 à 00:07 ::Pratique
Les plants exposés au sud font un tabac. Ses fleurs ont pourtant l'air fané au soleil, mais elles s'épanouissent aussitôt que l'ombre du soir envahit le jardin. D'ornement, leurs feuilles ne se fument pas, enfin c'est ce qu'on dit. Je suis obligé de le croire puisque je n'ai jamais fumé, de tabac. Ma mère corrigeait mes devoirs le Disque Bleu Filtre au bec, la fumée me remontant dans les narines. Comme ce ne fut jamais un interdit, écœuré par des années d'inhalation passive, je ne m'y suis jamais mis, contrairement à la plupart de mes camarades de lycée. J'achetais pourtant des Winston ou des Marlboro, espérant m'en servir pour draguer, mais j'étais si timide que le paquet me durait trois mois, pour un résultat catastrophique. Plus tard je mélangeai les brins de Camel à mes joints. Je n'ai jamais véritablement aimé le goût. Seuls les effets m'intéressaient. Expérimentalement ! Je les roulais avec une machine, m'imaginant probablement ainsi encore en amateur, même après quarante ans de cette pratique. J'ai arrêté il y a une dizaine d'années. Cela ne m'apportait plus qu'une fatigue au réveil. L'odeur du tabac des cigarillos auxquels ma mère était passée m'obligeait à me doucher et changer de vêtements lorsque je rentrais chez moi tant son appartement empestait, même lorsque je n'y restais que dix minutes. À sa mort, quand nous avons vendu son appartement, les livres étaient recouverts d'une poussière brune d'un centimètre d'épaisseur. C'est donc la première fois que le tabac me fait un effet positif. À la tombée du soir je reste en pâmoison devant ses fleurs blanches et roses en pensant qu'un jour mes rêves les plus chers se réaliseront. Soupir ! Cyriaque et Alexandre m'ont donné des quantités de semis dispersés dans autant de pots, beaucoup de fleurs, mais aussi des tomates, céleris, choux, etc. Le lendemain matin les tabacs étaient toujours ouverts. Pendant mon voyage au Maroc qui a duré quinze jours, les bambous avaient poussé de deux mètres en hauteur. Je tente de réguler cette petite jungle. Posséder un jardin redonne un sens aux saisons, aux variations climatiques, à la lutte pour la vie, à notre animalité dénaturée...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 14 juillet 2023 à 03:17 ::Musique
Voilà, le jour de gloire est... arrivé. Lorsque la session est une partie de rigolade, la musique profite de notre complicité. Je n'avais jamais rencontré Emmanuelle Legros ni Matthieu Donarier, mais j'avais chroniqué leur disque à l'une comme à l'autre, Forêts du trio Tatanka composé par la trompettiste et Le bestiaire du saxophoniste. La première a choisi le second comme le veut le protocole de ces Pique-nique au labo dont le volume 3 sortira en CD à la rentrée. Mardi dernier marquait la première rencontre à figurer sur le volume 4 lorsqu'il sera complet. Et ce sera un fabuleux début !...
Matthieu est venu avec son ténor, Emmanuelle avec trompette et bugle, mais tous les deux sont allés piocher d'autres instruments dans ma caverne d'Ali Baba. Emmanuelle s'est emparée d'une trompe africaine et de petites percussions comme Matthieu qui a adopté mon petit piano Michelsonne. De mon côté j'avais comme d'habitude mes claviers et d'autres machines électroniques, les trompettes à anche, flûtes, guimbardes, l'inanga, le violon et deux instruments à archet achetés à Bangkok, un saw duang et un saw u. Le résultat m'apparaît très lyrique et merveilleusement équilibré. Je leur avais fait choisir entre le jeu de Brian Eno et Peter Schmidt ou celui de Dixit, ils ont préféré s'inspirer des phrases plutôt que des dessins : Vers l'insignifiant / La chose la plus importante est la chose qu'on oublie le plus facilement / Slow preparation, fast execution / Toujours les premiers pas / Trois couleurs inacceptables / Continuez comme ça / Une partie seulement, pas tout / Dans l'obscurité ou une très grande salle, silencieusement.
À midi j'avais préparé du poulpe mariné accompagné d'une ratatouille et de riz, avec les incontournables glaces et sorbets avant le café. La cuisine, comme la musique, permet de faire connaissance, de partager notre plaisir, de digresser et élucubrer à loisir. Pour la photo Matthieu a proposé que nous nous allongions par terre (Par terre est le titre de l'album) dans la cuisine, Emmanuelle et moi avons suggéré de camoufler nos double-mentons, la contre-plongée donnant l'impression d'en avoir même à celles ou ceux qui n'en ont pas ! Je suis grimpé sur l'escabeau et clic clac c'est dans la boîte. J'ai choisi une photo de Matthieu pour la pochette et récupéré celle du studio vide faite par Emmanuelle, là où nous avions abandonné nos instruments, le temps de prendre le café au jardin.
→ Birgé Donarier Legros, Par terre, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org et Bandcamp
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 13 juillet 2023 à 00:02 ::Voyage
J'enregistre des ambiances que j'intégrerai peut-être dans quelques œuvres musicales. Je prends des photos. La fenêtre grise est le reflet d'une terrasse de café en bas dans la rue. La climatisation et la parabole sont des classiques. Les publicités avec des images de femmes occidentalisées tranchent avec la réalité voilée. Le Maroc fait sans cesse le grand écart. Richesse de la classe dirigeante et pauvreté de la population, la médina figée dans ses coutumes et la ville nouvelle dans son attirance pour la société de consommation, les femmes voilées et les hommes libres d'aller où ils veulent, etc.
J'ai anticipé le départ de Tétouan pour Tanger qui est un peu moins religieuse, donc moins sujette à fermeture pendant l'Aïd, mais c'est très relatif. La piscine de l'hôtel nous sauve, mon petit-fils y passant ses journées avec ses brassards. Coquin, il est ravi que le maître-nageur soit parti passer les fêtes avec sa famille, lui permettant ainsi de nager dans le grand bain habituellement interdit aux enfants...
Toute l'équipe avait profité d'une fin de journée pour aller nous baigner sur la plage de M'diq avant de rejoindre Tanger. Cela me fait beaucoup de bien de vivre dans des pays dont je ne parle pas la langue. Comme je n'ai aucun mal à adopter les coutumes locales le changement de repères est salutaire. Je n'étais pas parti à l'étranger depuis le confinement qui avait annulé notre voyage au Japon. Et puis j'évite de prendre l'avion autant que possible, et même la voiture, privilégiant le train, le vélo et la marche à pied !
Voilà, j'ai regagné mes pénates où je pense passer le reste de l'été. Il risque de faire très chaud dans le sud et j'ai pas mal de travaux à boucler. Le CD Pique-nique au labo 3est parti en fabrication, il ne reste plus qu'à finaliser la pochette et le master du vinyle La preuve du groupe Poudingue, la réédition du vinyle In Fractured Silence (1982) est programmée également pour septembre, j'attends également plusieurs compilations et des livres auxquels j'ai participé, sans compter les nouveaux projets auxquels j'ai donné mon accord dont probablement quelques créations live ! Mais Par terre, enregistré mardi avec la trompettiste Emmanuelle Legros et le saxophoniste Matthieu Donarier, est déjà en ligne (on en parle demain, mais les impatients peuvent dores et déjà en profiter), et j'en enregistre un autre la semaine prochaine avec le violoncelliste Bruno Ducret et la bassiste Olivia Scemama... Entre le 20 juillet et le 4 septembre, par contre, c'est mystère et boule de gomme,ce qui ne m'empêche pas de rêver.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 12 juillet 2023 à 00:21 ::Voyage
Eliott collectionne des souvenirs à coller dans son carnet de voyage. Je passe mes journées avec lui pendant que ses parents travaillent à leur nouveau spectacle, invités par l'Institut français. Au Maroc il n'est pas simple de trouver de quoi intéresser un gamin de cinq ans. Il marche heureusement de bon cœur et nous arpentons la médina de long en large... Le second jour le réceptionniste de l'hôtel m'indique une aire de jeu qui lui permettra de faire des cabrioles sur un trampoline. Sinon nous lisons des livres et il construit un requin ou un poulpe avec le Lego Creator.
Eliott apprend quelques mots d'arabe comme bonjour, merci, pardon, au revoir. Il apprécie moins que de vieilles dames ou des vieux messieurs veulent l'embrasser comme du bon pain. Ce n'est évidemment pas une coutume qu'il connaît. Ils ou elles l'attrapent pratiquement de force. C'est perturbant.
Sa maman lui a donné une pièce d'un dirham avec laquelle il joue en la lançant en l'air ou en faisant des tours de magie. S'il est sensible aux odeurs il ne saura pas les intégrer graphiquement à son récit. Nous trouvons le souk des tanneurs par hasard, caché derrière une porte cochère. Je lui aurais bien acheté une paire de babouches comme pour moi, mais il n'en veut à aucun prix. De temps en temps, à Chefchaouen ou Tanger, nous trouverons heureusement un endroit pour nous arrêter et boire un thé à la menthe.
Mais à Tétouan l'Aïd laisse les Marocains chez eux. L'Aïd al-Adha (عيد الأضحى « la fête du sacrifice ») ou Aīd al-Kabīr (العيد الكبير « la grande fête »), grand aïd, est célébré le dixième jour de Dhou al Hijja, dernier mois du calendrier musulman, en commémoration du sacrifice d'Abraham, et coïncide avec le pèlerinage à La Mecque (cinquième pilier de l'islam). La tradition est de sacrifier un mouton lors de cette fête et de partager le repas avec la famille ou bien des personnes importantes.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 11 juillet 2023 à 00:08 ::Voyage
Je suis réveillé à 6h30 du matin par des trompes et des tambours. Foule déterminée. On se serait crus dans un film de Costa-Gavras. Ce sont les premiers admirateurs du roi qui arrivent à la grande mosquée située en bas, probablement guidé par une sorte de préfet local en uniforme beige. Il n'y a que des hommes. La fenêtre de ma chambre en angle offre une vision panoramique sur la rue étroite qui mène à l'Institut Français, voisin du bâtiment religieux. Depuis quelques jours une cohorte d'ouvriers s'affaire à faire briller tout ce qui longe le parcours du monarque. Ils repeignent le moindre réverbère, les tuiles de la mosquée, les murs, les bandes blanches de la route. Les arbres sont taillés au carré comme si Edward aux mains d'argent avait été engagé parmi la foule des artisans. Des camions livrent même de nouvelles cuvettes de toilette. La ville se transforme en décor d'opérette, du moins le long du trajet qu'empruntera Mohammed VI.
Le roi possède des palais à Casablanca, Fès, Marrakech, Meknès, Agadir, Ifrane, Oujda, Rabat et Tétouan, ainsi que le château de Betz dans l'Oise. La richesse de la famille royale tranche avec la pauvreté de la population. Les notables de la ville sont en djellaba blanche. Il y a tant d'uniformes différents pour effectuer le service d'ordre que je ne peux reconnaître ceux qui sont de la police, de la gendarmerie, de l'armée ou je ne sais quoi. Les plus patibulaires portent costume cravate et chemise blanche. Il semble que ce soit les services secrets ou les gradés de la police. L'un d'eux est monté sur le toit en face de l'hôtel et intime l'ordre aux badauds penchés aux fenêtres de rentrer chez eux...
La garde royale à cheval patiente en rang dans la rue adjacente. Eliott est très intrigué par les chevaux qui ne peuvent se retenir de déféquer. Au fur et à mesure des palefreniers ou hommes de ménage tout de blanc vêtus ramassent le crottin avec des petites pelles et des grands sacs en osier qu'ils vident ensuite directement dans les poubelles municipales. La voiture blindée du roi a des angles droits là où ceux du cortège sont arrondis. Toute la ville est aux couleurs rouge et vert du drapeau marocain. Des guirlandes lumineuses entourent les palmiers. Sur la place proche du palais royal la sono tonitruante diffuse une excellente musique arabe. Ce n'est pas un hasard si le roi fête l'Aïd à Tétouan, geste probablement d'apaisement, dans cette ville très pieuse, après ses positions contre l'islamisme intégriste. Le Maroc bénéficie de largesses de l'Europe en échange d'une frontière barbelée qui empêche les migrants de franchir le détroit de Gibraltar et débarquer sur les plages espagnoles. Les jours qui suivent tout sera fermé. Nous avons fait des provisions d'eau minérale et j'ai stocké quelques pâtisseries orientales pour le goûter !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 10 juillet 2023 à 00:25 ::Voyage
Cinq millions six cent mille ou sept millions de moutons sont égorgés à 11 heures le jour dit de l'Aïd. À ce stade on ne les compte plus, surtout pour s'endormir à l'heure de la sieste. C'est probablement un par famille. À l'entrée de Tétouan le marché aux moutons et aux chèvres crée un embouteillage. Chacun choisit la bête qui lui fera un ou deux mois.
Certains viennent chercher leur mouton en carriole, d'autres le tirent avec une ficelle. Il faut bien être quatre pour faire grimper un mouton vivant dans le coffre d'une petite voiture. Ça bêle. Nina nous envoie des extraits hilarants de la série animée anglaise Shaun The Sheep. Mieux vaut en rire, mais cette boucherie forcément interroge nos propres pratiques carnassières.
Pendant l'Aïd Tetouan est une ville morte. Elle ressemble à la période du confinement. Pas un restaurant, pas une épicerie d'ouvertes. Les rues sont désertes. Nous nous replions sur les restaurants d'hôtels où nous sommes souvent seuls dans la salle, sauf au délicieux Riad Blanco situé dans la médina. Il faudra que je trouve la recette de la soupe de melon. Il faut toquer à une porte un peu anonyme qui s'ouvre sur un décor typique.
La terrasse d'une pharmacie traditionnelle offre un panoramique sur la médina. Il y a toujours autant d'antennes paraboliques, un peu de linge qui sèche, mais personne alentour. Les rabatteurs précisent toujours que leurs conseils de guide sont gratuits. Il touche évidemment une commission sur les achats que vous faites là où ils vous emmènent. Comme les touristes sont rares à Tétouan, il y a très peu de hustlers, le genre collant qui ne vous lâchent pas, en comparaison avec Marrakech, par exemple, qui est devenue infréquentable. Par contre, dans certains quartiers, on croise un mendiant la main tendue tous les vingt mètres, beaucoup de femmes, de personnes âgées et quelques estropiés. J'enregistre le muezzin qui au loin appelle à la prière.
Je craignais que mon petit-fils soit choqué par l'odeur du sang dans les ruelles rincées, par les têtes et les pattes qui y sont brûlées pour récupérer les cornes, etc. Au contraire il me demande de voir les carcasses de moutons accrochées chez le boucher et regrette de ne pas assister à la découpe ! Par contre le bruit du tambour l'agresse terriblement et nous sommes obligés de filer rapidement. C'est en nous perdant dans le labyrinthe de la médina que nous sommes tombés sur une place minuscule où jouent les Gnaouas avec leurs karkabats (qraqeb). Ils dansent.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 8 juillet 2023 à 16:11 ::Voyage
Des dates ayant été annulées au dernier moment pour les Spatistes nous descendons ou montons tous ensemble dans le Rif, descendre parce que Chefchaouen est à un peu plus d'une heure de Tetouan vers le sud, monter parce que nous grimpons dans la montagne. Cette fois nous sommes superbement logés au riad Dar Dalia tenu par Rémy. Contrairement aux hôtels impersonnels, situés dans les parties nouvelles des villes, que nous tentons d'éviter autant que possible, les riads sont des maisons traditionnelles avec un patio ou un jardin intérieur entouré par les chambres. La fontaine centrale émet une douce musique camouflant les bruits de la medina. Nous prenons le petit-déjeuner sur la terrasse avec une vue sur la vallée et les collines qui nous surplombent. Comme nous sommes un peu saturés par la cuisine locale très répétitive, Nina décide d'y faire à dîner, en l'occurrence une salade et un riz réparateur !
Elsa me photographie en contre-plongée dans les escaliers qui mènent à une autre terrasse où le linge sèche au-dessus de deux grosses tortues qui passionnent les enfants. Pendant le séjour je porte essentiellement un pantalon de pêcheur thaïlandais et des chemises hawaïennes à manches courtes. Mon pantalon en lin made in China a craqué dès le premier jour et à Tanger, pour la fin du voyage, je choisirai un short avec plein de poches acheté à Bangkok il y a belle lurette.
Le lendemain matin de notre arrivée nous grimpons jusqu'à deux mosquées perchées tout en haut. Il fait très chaud sous le soleil. Heureusement je suis affublé de l'un de mes célèbres chapeaux à large visière et protection de la nuque. Je suis étonné qu'aucun couturier n'ait encore copié ces couvre-chefs que portent les pêcheurs cambodgiens du Tonlé-Sap. J'ai également pensé à emporter deux éventails, accessoire indispensable par grosse chaleur, comme mon sac de rando avec poche à eau et des sandales amphibies. Tout en haut il y a un petit café où nous nous désaltérons avec un thé à la menthe. Phildar nous épate autant que les paysans que nous croisons en marchant avec une bouteille d'eau posée debout sur sa tête. Un chien que nous ne connaissions pas nous accompagne pendant toute la grimpette, nous indiquant le chemin.
Chefchaouen est connue pour sa médina peinte entièrement en bleus. Je l'écris au pluriel, car même si sa couleur est unique, le temps, le soleil et la fantaisie des autochtones ont joué de ses variations. Comme partout si l'on évite l'heure de pointe et l'axe principal, les touristes sont rares dans le magnifique labyrinthe, même dans la Kasbah, forteresse ocre située en son centre, que je visite avec Nicolas.
Dans un bazar encombré de vielles choses sur plusieurs étages j'achète des babouches qui remplaceront mes charentaises Rivalin quimpéroises totalement élimées. Nous sommes tentés par les longues trompes en cuivre au son grave et rauque, mais leur taille les rend impossibles à emporter avec nous dans l'avion. Nous sommes déjà très chargés avec les cinq spats, une quinzaine de valises et sacs nécessitant de faire viser le carnet ATA de l'ensemble à l'entrée et à la sortie de chaque pays. Au vu de ce nombre mes camarades s'attendaient à ce qu'au moins une valise soit perdue par Air France et cela n'a pas manqué. Au retour en avion je suis amusé par ma lecture du roman de John Waters, Sale menteuse, dont les premiers chapitres content l'aventure d'un couple spécialisé dans le vol de bagages sur les tapis roulants des aéroports ! La suite semble aussi savoureuse, je dévore.
Nous faisons quelques kilomètres, trois quarts d'heure en taxi collectif, pour rejoindre les gorges d'Akchour où nous pourrons nous baigner dans les nombreuses cascades. L'hôtel Ermitage où nous résidons est extrêmement luxueux. Le prix est lié à sa situation, des chalets en bois individuels au milieu d'un jardin luxuriant, mais les prestations ne sont pas à la hauteur de sa publicité. Comme j'y reste deux jours seul avec mon petit-fils, nous profitons des bassins pour nous baigner avec les tortues d'eau qui nagent autour de nous...
Depuis la terrasse du restaurant de l'Ermitage on aperçoit au fond notre chalet "suédois" ! Après quelques mésaventures organisationnelles l'ambiance post-coloniale de cette résidence nous fait d'autant plus penser au dernier film d'Albert Serra, Pacifiction. L'hôtel a privatisé une portion de la rivière qui dégringole de la montagne. À l'aube j'enregistre les chants des oiseaux. Le soir Eliott est fasciné par un énorme crapaud en bas de notre escalier. Comme partout pendant notre périple c'est dans les bouis-bouis les plus roots que la cuisine est la moins pire. Les tajines y sont copieux et les poulets grillés au feu de bois.
Heureusement que nous montons au Pont de Dieu avec ses parents et les amis Spatistes, car je me vois mal crapahuter seul, avec mon petit-fils qui a cinq ans, sur les ponts de branchages en m'agrippant aux parois rocheuses. Par moments nous avons tout de même de l'eau jusqu'à la ceinture. Eliott est ravi quand passent au-dessus de nous une trentaine de singes magots. Cela change des cigognes. Le thé à la menthe ponctue agréablement toutes nos journées.
Sur le retour vers Tetouan j'admire partout les oliviers. Plus haut, partout dans la montagne, s'étalent les champs de cannabis. La région vit de cette culture, tolérée même si elle est interdite. On peut fumer localement du kif sans risque, mais pas question d'en rapporter. À cette époque les plants sont encore bas. Ils seront cueillis à la fin de l'été. Les routes, bien goudronnées, n'ont rien à voir avec leur état lorsque nous y conduisions dans les années 60 et 70. Je me souviens du jour où mon père avait fait voler la voiture de location sur un pont cassé comme dans un film avec Jean-Paul Belmondo ! Nous n'avions pas le choix. La route ne permettait pas de revenir en arrière. Il avait fait descendre tout le monde, y compris les bagages, et avait pris son élan. Ma mère et ma sœur qui ne s'étaient pas assez poussées avaient été recouvertes de boue à l'atterrissage ! Mon admiration paternelle était à son comble.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 6 juillet 2023 à 00:01 ::Voyage
Autant commencer par une photo de Tétouan, au nord du Maroc où nous avons passé le plus de temps. Très peu touristique, extrêmement religieuse, cette ville à l'architecture influencée par le sud de l'Espagne, possède par ailleurs une médina magnifique nous plongeant dans un espace-temps à rebours de notre quotidien. Nous nous sommes longuement perdus avec délectation dans le labyrinthe des ruelles aux murs blancs et aux portes sculptées ou ouvragées. À comparer avec mes voyages marocains précédents qui remontent aux années 70 et 90, j'y ai constaté une pauvreté considérable (on rencontre un mendiant tous les vingt mètres), une plongée dans la religion expansive (la plupart des femmes sont voilées) et une gentillesse légendaire. La différence de régime entre les hommes et les femmes y est considérable, les uns libres d'aller comme ils le souhaitent, les autres contraintes à l'anonymat dans les espaces publics. J'ignore l'effet produit sur les autochtones, mais ces visages et corps camouflés m'apparurent particulièrement érotiques, comme tout ce qui est caché, mais immanquablement suggéré. Je continue de considérer toutes les religions particulièrement perverses, propres à opprimer les classes sociales les plus défavorisées et les femmes particulièrement, quelle que soit leur origine.
J'étais parti pour m'occuper de mon petit-fils qui a cinq ans et dont les parents travaillaient là-bas pendant ces deux semaines. Le soir il les retrouvait, sauf pendant deux séjours, dans les gorges d'Akchour et à Tanger, choisis pour échapper à la fête de l'Aïd où absolument tout est fermé. Tétouan était donc le lieu de résidence du Spat' sonore, invité par l'Institut Français. Nicolas Chedmail, Linda Edsjö, Elsa Birgé, Nina Daigremont et Philippe Bord y travaillaient leur prochaine création intitulée Näcken, collaboration des Spat' et du duo Söta Sälta. Je leur laisse le soin de raconter leurs aventures épiques qui commencèrent avec la perte d'une des valises de matériel par Air France. Leurs représentations durent être ainsi reportées d'une semaine, le temps de retrouver la valise et qu'elle soit acheminée jusqu'à Tetouan, les nombreuses surprises dont ils furent victimes n'incombant pratiquement jamais aux Marocains !
La nuit est particulièrement magique dans la médina, lorsque les ruelles sont vides et que l'on se retrouve souvent au fond d'inquiétantes impasses. La grande différence avec le passé est le recours au GPS qui permet de retrouver son chemin. C'est pourtant en plein jour que je suis tombé par hasard sur le souk des teinturiers. L'odeur suffocante habituelle était légère, les cuves probablement en attente des peaux des sept millions de moutons et chèvres qui seront sacrifiés la semaine suivante pour l'Aïd...
Pour des raisons religieuses les mannequins n'ont pas de visage ou même pas de têtes du tout. Au détour d'une ruelle je suis saisi par ceux de petits garçons affublés de chemisettes et T-shirts imprimés. Pour l'essentiel, tout ce qui est typique du Maroc est situé dans la médina, et tout ce qui est moderne est vendu dans la nouvelle ville. Cela signifie qu'on y trouve pas mal d'importations chinoises, comme dans le reste du monde. Il y a évidemment beaucoup d'imitations dans ce qui plaît aux jeunes. Les prix ne sont pas les mêmes. La différence de statut économique de la population fait le grand écart entre les quelques riches, voire les ultra-riches liés au régime royal, et la masse des pauvres.
Comme je l'ai écrit dans un précédent article la déception fut d'ordre gastronomique. Je connaissais l'excellence de la cuisine marocaine, mais le nord semble y échapper brutalement. L'offre est extrêmement réduite. Ce sont essentiellement des tajines rudimentaires, un bout de viande sur lit de pommes de terre avec deux ou trois morceaux de courgettes et de carottes. Le couscous du vendredi ajoute simplement de la semoule, mais sans bouillon contrairement à son cousin algérien auquel nous sommes habitués. Les épices sont rares. On nous sert quelques olives pimentées en guise d'apéritif, mais la fantaisie se résume à quelques poissons grillés, friture ou espadon, des calamars frits ou à la plancha, et parfois des brochettes. Nous nous rabattons sur les pâtisseries orientales et surtout sur le thé à la menthe...
Rentré à Paris, je me rattraperai en cuisinant un porc au caramel et des escargots aux courgettes et aux oignons avec un bouillon dashi. La photo ci-dessus est une plongée du Reducto où nous dînons de temps en temps, mais seul le Riad Blanco redonnera le sourire à nos estomacs. Pendant l'Aïd seuls les hôtels nous épargneront de mourir de faim. J'emprunte à Phildar le panoramique qu'il y fit avec Linda jouant un troll suédois derrière une colonne.
Nina m'évite de faire un selfie sur la terrasse du Reducto où le vent du soir nous requinque après la chaleur de la journée. La médina s'étend sur la pente derrière et autour de moi, mais les commerces sont en bas de la colline. Ils sont en général regroupés par corporations. C'est pratique pour les comparaisons, à condition de localiser ce qu'on cherche ! Nous aurons peu l'occasion de faire des emplettes. Je me suis rapporté seulement deux paires de babouches qui remplaceront les chaussons élimés achetés à Quimper il y a quelques années.
Après notre arrivée à Tanger qui nous permit de nous rafraîchir dans la piscine de l'Hôtel Chellah et l'immersion dans la foule de Tétouan accaparée par les préparatifs de l'Aïd et la visite du Roi Mohammed VI, nous allons descendre dans le Rif pour quelques jours de vraies vacances, que ce soit dans la bleue Chefchaouen ou dans les cascades d'Akchour, car franchement rien ne vaut la nature, même lorsqu'elle est domestiquée, ce qui est hélas le cas sur presque tout le globe.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 5 juillet 2023 à 00:28 ::Perso
Dans la matinée j'étais allé chercher cinq cartons de vin pour regarnir la cave. Pierre insiste pour commander des primeurs de 2022, une année exceptionnelle pour l'ensemble du pays, comme il n'y en eut pas depuis trente ans. Le soir Étienne Mineur a eu la gentillesse de mettre en forme la pochette du prochain CD, le volume 3 de Pique-nique au labo, imaginée et réalisée par mc gayffier. Au côté champêtre du pique-nique du double précédent, Marie-Christine a préféré mettre l'accent sur le labo en privilégiant la radioactivité. Entre temps j'ai plus ou moins finalisé cinq annonces nudge pour le Transilien, plaçant les voix dans des décors adéquats, course d'avirons, heure de la récré, voyage intersidéral, chute dans les escaliers... Cela explique que, bien qu'ayant sélectionné les photos du voyage au Maroc, je n'ai pas eu le temps d'aller plus loin... En image, le détroit de Gibraltar...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 4 juillet 2023 à 00:16 ::Voyage
Rentré dimanche du Maroc, je n'ai pas encore eu le temps de reprendre le rythme du blog. Il m'a fallu passer deux heures à ramasser les feuilles mortes du jardin. Les bambous avaient poussé de près de deux mètres en hauteur et les tomates avaient besoin d'être tuteurées. Ajoutez cinq machines à laver, le courrier et tutti quanti, puis nous avons passé la journée d'hier à inventer des messages nudge avec l'équipe de choc de la SNCF. J'ai enregistré la voix des quatre filles et la mienne dans une ambiance aussi créative qu'enjouée. Reste à bruiter et mixer tout cela en fin de semaine.
Hier soir j'ai récupéré les légumes de l'Amap, ce qui va faire du bien après quinze jours tristounets côté gastronomique. Le nord du Maroc n'a rien à voir avec le reste du pays. C'est tajine à tous les repas (quelques patates, deux bouts de courgettes et de carottes qui se battent en duel, et un morceau de viande), éventuellement des calamars, une tranche d'espadon, un poulet grillé, peu d'épices, et du pain... Parfois c'est bon tout de même, parfois pas du tout, certains restaurateurs camouflant l'absence de fraîcheur avec du gros sel et du piment. Le couscous du vendredi c'est le tajine avec de la semoule et sans bouillon. En apéro, il y a toujours des olives. Le plus compliqué fut la semaine de l'Aïd où tous les restaurants étaient fermés. Ville morte façon confinement. Nous nous repliions sur les hôtels et fûmes momentanément sauvés par le Riad Blanco à Tetouan. Je reviendrai sur notre équipée sauvage dans quelques jours, le temps de trier mes photos. J'ai également capté quelques belles ambiances sonores à l'aube et au milieu de la nuit. Le plus excitant et le plus agréable fut le séjour à Chefchaouen et Akchour, ce qui équilibra certaines absences surréalistes que nous pouvions assimiler à Pacifiction. J'ai marché, j'ai beaucoup marché, avec le petit qui en fit tout autant, une partie de plaisir. Je garde le reste pour les jours qui suivent... Ce fut un très beau voyage (dans ce pays très pauvre aux mains de quelques très riches) et un grand plaisir de rentrer au bercail.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 3 juillet 2023 à 00:01 ::Musique
À mes débuts, lorsque j'appris qu'Ennio Morricone avait improvisé librement, en particulier avec le Gruppo Di Improvvisazione Nuova Consonanza, cela m'avait laissé soupçonner une certaine légitimité dans ce que j'essayais d'élaborer. Je verrai plus tard le film A Quiet Place in the Country d'Elio Petri pour lequel en 1968 il avait "composé" la musique, interprétée par les membres du groupe, soit Franco Evangelisti (piano), Mario Bertoncini (percussion), Egisto Macchi (percussion), John Heineman (trombone, violoncelle), Walter Branchi (basse) et lui-même (trompette) sous la direction de Bruno Nicolai, avec la chanteuse Edda Dell’Orso et le batteur Vincenzo Restuccia. Or je découvre aujourd'hui une nouvelle musique de film composée par Morricone avec le Gruppo Di Improvvisazione Nuova Consonanza dirigé par Nicolai, la musique du film Gli Occhi Freddi Della Paura (Les Yeux froids de la peur), un autre giallo réalisé cette fois par Enzo G. Castellari, trois ans plus tard en 1971. Je n'ai pas vu le film, mais la musique est étonnante, d'une liberté que peuvent lui reconnaître tous les improvisateurs d'aujourd'hui. L'influence qu'il eut sur John Zorn saute par exemple aux oreilles. Nous sommes à l'époque des premiers groupes d'improvisation libre en Europe comme Musica Elettronica Viva aussi en Italie, le New Phonic Art et le Portal Unit en France, le Spontaneous Music Ensemble et AMM en Angleterre, les musiciens allemands autour du label FMP, les Hollandais de l'Instant Composers Pool... Or la musique de Morricone ne ressemble à aucun des courants issus du free jazz ou de la musique contemporaine. En adoptant tous les possibles il s'affranchit d'un quelconque genre, et ceux qui s'en rapprochent le plus sont probablement les jeunes musiciens actuels, souvent sortis du Conservatoire tout en ayant pris la tangente. Cette aptitude à l'invention instantanée, jumelée à son travail d'orchestrateur dans la chanson italienne, donnera à Morricone la liberté d'imaginer des alliages inédits pour les nombreuses musiques de films à venir...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 16 juin 2023 à 00:30 ::Humeurs & opinions
Les chats, forcément casaniers, seront en de bonnes mains, tandis que je m'envole au Maroc faire le grand-père de garde pendant que les Spatistes sont ont en résidence à Tétouan. Lors de mon séjour je prendrai des notes et des photos qui alimenteront de futurs articles. Mais dès mon retour, je plancherai en équipe sur un jingle ferroviaire. Puis le 11 juillet est programmé l'enregistrement d'un nouvel album de la série Pique-nique au labo avec Emmanuelle Legros et Matthieu Donarier, le troisième depuis fin mai. Un quatrième le 19 juillet avec Olivia Scemama et Bruno Ducret, encore un autre le 4 septembre avec Hélène Duret et Rafaëlle Rinaudo, mais d'ici là c'est l'inconnu... Cela me laisse le temps de rêver ! Le volume 3 (les 2 premiers étaient réunis sous la forme d'un double CD) de ces rencontres est prévu avant la fin de l'année, de même que d'autres productions discographiques, vinyliques et numériques. mc gayffier a commencé à plancher sur la pochette, radioactive en référence au labo de Marie Curie. Pour l'instant ce sont les aventures marocaines dans le Rif qui m'accapareront... Reprise du blog le 3 juillet, date anniversaire à plus d'un titre...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 14 juin 2023 à 00:04 ::Musique
Deux albums coup sur coup. Avant-hier Raves avec Fanny Meteier et Olivier Lété. Aujourd'hui nouveau trio avec Violaine Lochu et Tatiana Paris. Il était temps. Juste à temps. Attends ! Vendredi j'annoncerai le dernier article de la saison avant de m'envoler. Reprise des cours le 3 juillet avec un jingle pour le Transilien. J'y reviendrai. Une des cinq pièces de ce Moite clôt le volume 2 de Pique-nique au labo. 11 pièces chacune extraite d'un des 11 albums de la série parus depuis le double CD du premier volume. mcgayffier, qui en avait végétalisé la pochette, planche sur le graphisme du petit nouveau. Le volume 3 est déjà sur les rails, vu et entendu ce qui se profile cet été et à la rentrée. Le 11 juillet j'enregistrerai le troisième album depuis fin mai, avec la trompettiste Emmanuelle Legros et le saxophoniste Matthieu Donarier. En attendant, puisqu'on a le temps, avec au minimum quelques jours de vacances, vous pouvez profiter de ce nouvel album enregistré avec la guitariste Tatiana Paris et la performeuse Violaine Lochu, qui ici chante et dit des textes de Monique Wittig (Les guérillères), Christophe Tarkos (L'argent) et Sylvie Kandé (La quête infinie de l'autre rive). C'est dire que ça décoiffe.
Les deux filles qui ne se connaissaient pas et avec qui je n'avais jamais joué se sont trouvées des affinités avec l'Afrique et leur amour pour cette littérature de combat. Nous avons beau nous être amusé/e/s comme des fou/folles, il y avait de la rage dans l'air pendant les enregistrements. Violaine passe du murmure au cri à en faire sortir l'aiguille du vu-mètre. Tatiana gratte, tape, frotte, ponctue, souligne, avec toujours plus d'inventivité. Je suis aux anges. Les cartes de Brian Eno et Peter Schmidt nous imposent les thèmes de nos improvisations. Nous avons commencé par tirer Give The Game Away (Donnez le change). Cela nous a plutôt bien réussi et nous avons suivi le mouvement. Rock. Slam. Légumes. Sucreries. En plus du clavier qui reste mon instrument principal, selon les pièces je lui ai associé les quatre machines russes de Soma, le Tenori-on japonais et le frein (contrebasse électrique à tension variable conçue et fabriquée par Bernard Vitet, comme les trompettes à anche). Tatiana, qui avait toujours eu envie de jouer du damaru, a délaissé la guitare sur la dernière pièce pour m'emprunter cette petite percussion à deux peaux ainsi que le mégaphone. Les morceaux sont très différents les uns des autres. Conclusion, plus d'une heure épatante qui me met en joie ! Fleur bleue, j'ai photographié le pavot du jardin pour illustrer cette musique chaleureuse...
→ Birgé Lochu Paris, Moite, GRRR en écoute et téléchargement gratuits sur Drame.org, également sur Bandcamp
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 13 juin 2023 à 14:31 ::Musique
Je ne sais pas si Connection, le cinquième du trio Ceramic Dog, est leur meilleur comme l'annonce leur service de communication, mais c'est certainement le plus rock, le plus punk, le plus en colère. Les paroles sont du guitariste Marc Ribot, la musique se compose à trois avec le bassiste Shahzad Ismaily et le batteur Ches Smith. Et ça dépote sèvère, les doigts dans la prise ! Le bagage free des trois compères est aussi important que leur pied dans la pop. L'éclectisme est un gage d'ouverture. Ribot, 68 ans, installé à New-York, a joué avec John Zorn, Tom Waits, Marianne Faithfull, Alain Bashung, Elvis Costello, The Lounge Lizards, Robert Plant & Alison Krauss, Caetano Veloso, Tricky, Madeleine Peyroux et beaucoup d'autres. Ses deux acolytes sont plus jeunes, mais le rock n'a pas d'âge, lorsque les musiciens ont autant d'énergie à revendre. Ismaily, d'origine pakistanaise, a également un pédigrée varié, Laurie Anderson et Lou Reed, Tom Waits, Zorn, Shelley Hirsch, David Krakauer, etc. Plus dans le milieu jazz, rien d'étonnant à retrouver Smith avec Mr. Bungle, Trevor Dunn, Fred Frith, Tim Berne ou Dave Holland. C'est un peu nul, mais je cite ceux ou celles que je connais ! Et Ceramic Dog est sans conteste un de mes groupes rock préférés. On ne risque pas de s'endormir. S'appuyant sur la puissante rythmique, la guitare électrique s'envole, larsène, distord, attaque. Elle rappelle les guitar heroes de la côte ouest des États-Unis, même si la rage est atlantique. Sur Swan et Heart Attack, le sax de James Brandon Lewis a des accents colemaniens. Rien de plus envoûtant et entraînant que le mariage du rock et du free jazz. Anthony Coleman scande un pastiche destroy de That's Entertainment à l'orgue Farfisa. Il y a d'autres invités (la chanteuse Syd Straw, Greg Lewis spécialiste de l'orgue Hammond, Oscar Noriega à la clarinette, le violoncelliste Peter Sachon), mais la guitare broie tout sur son passage, comme si elle était le témoin d'une sale histoire que l'activiste Marc Ribot vomit en chroniques acerbes. Le disque se clôt sur Crumbia, grosse fête latino qui efface les idées noires de rigueur.
→ Ceramic Dog, Connection, CD Yellow Bird, dist. L'Autre Distribution, sortie le 23 juin 2023
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 2 juin 2023 à 06:58 ::Musique
Après Emmanuelle Parrenin, Souffle Continu Records réédite le premier vinyle de la harpiste celtique Kristen Noguès. J'écris "après", mais c'est trois ans avant La maison rose de Parrenin, en 1976, que paraît Marc'h Gouez. Avec Tri Yann, Malicorne, Mélusine et quelques autres les deux musiciennes incarnent un renouveau de la musique folk en France. Kristen Noguès donne de nouvelles couleurs à la harpe celtique, de quoi raviver la contrastée blanche hermine. Alan Stivell avait ouvert la voie, mais Kristen montre une fragilité poétique bouleversante, ce qui ne l'empêche pas de vivre sa vie et d'aimer rire à gorge déployée. C'est pourtant l'apanage des gwerzioù d'être des chansons tristes.
Des pas sur le gravier, on pousse la porte, dans la chaumière le concert est déjà commencé. La harpiste, qui n'a que 23 ans, chante en s'accompagnant à la petite harpe. Elle a composé les sept pièces où viennent la visiter avec la plus grande délicatesse Gérard Delahaye et Melaine Favennec (violon, flûte), Jean Denis (flûte), Bernard Pichard (basson), Fanch Tassiniek (violoncelle), Christian Desbordes (piano, violon), Gildas Beauvir et Pierre Datry (guitare, piano), Bertrand Floc'h (guitare, psaltérion), André Marzuk (zarb). Ici coule une rivière. À cette époque le FLB (Front de Libération de la Bretagne) est encore très actif, multipliant les attentats. Chanter, et parler, en breton est une revendication, un acte de résistance. Un an plus tard sera créée la première école Diwan. En France, c'est dans les régions où la langue locale se parle encore que les cultures sont riches et fortes, et la musique plus particulièrement. On peut le constater ainsi en Bretagne, en Corse, au Pays basque et encore un tout petit peu en Occitanie. Lorsqu'elle avait six ans ma fille qui passait beaucoup de temps au bord de l'océan m'avait demandé : "C'est en France, la Bretagne ?". Bonne question. Kristen Noguès nous y fait voyager certainement.
Il y a déjà 16 ans j'écrivais cet "hommage bouleversant à la petite souris" :
Ce sont des rendez-vous manqués, faute de temps, pas le temps passé, mais l'avenir qui bute, quand le cœur arrête de battre. Rencontrée grâce à Lors Jouin, j'avais immédiatement adhéré à la fantaisie de Kristen Noguès, une comédie dramatique où le petit clown prend l'air grave aussitôt le rideau levé. Kristen était d'abord une compositrice, inventive, en perpétuelle recherche d'autre chose. Sa harpe celtique a des accents contemporains qui s'écartent de la tradition tout en l'assumant. C'est son histoire, celle de sa famille et de son pays, la Bretagne, sac et ressac. Poussés par une mutuelle curiosité nous avions envisagé une collaboration que la maladie balaya beaucoup trop tôt. Heureusement d'autres eurent la chance de partager sa musique. Nombreux sont rassemblés sur Logodenning, le magnifique double album publié en 2008 et réédité par Innacor : Annie Ebrel, Joël Allouche, Etienne Callac, Jean-René Dalerci, François Daniel, Paolo Fresu, Peter Gritz, Jean-François Jenny-Clarke, Ivan Lantos, Nguyên Lê, Erik Marchand, Jacky Molard, Patrick Molard, Mauro Negri, Bruno Nevez, Rüdiger Oppermann, Jacques Pellen, Ronan Pellen, Jean-Luc Roumier, John Surman, Jean-Michel Veillon, Karim Ziad... Le texte du livret rédigé par l'écrivain Gérard Alle rend parfaitement la tendresse de ses compositions, la fragilité de la "petite souris", ses interrogations, son esprit aventurier, son humour aussi et ses angoisses... Avec Bernard Vitet nous avions désiré le son de la harpe celtique pour l'un de nos projets, mais nous avions rencontré une voix, une pensée, une histoire, une autre. Si elle était bretonne par tous les pores de sa peau, Kristen Noguès ne s'embarrassait d'aucun préjugé, prête à toutes les rencontres, musique contemporaine, jazz, musiques improvisées, etc. Tout au long des cinq chapitres (Finis Terrae, Les Autres, Astract, Improviser et le trio, La longueur des jours) qui structurent le double album, ses cordes vibrent en sympathie. Elle n'est jamais aussi présente que lorsqu'elle chante à son tour et elle me touche plus particulièrement quand la musique perd ses repères pour jouer seulement sur l'écoute mutuelle comme avec le saxophoniste John Surman. Son compagnon, le guitariste Jacques Pellen, a sélectionné les morceaux dont les trois quarts étaient inédits. Le violoniste et polyinstrumentiste Jacky Molard a assuré la réalisation de l'ensemble. L'épais livret de 48 pages est rempli de photographies et de l'amour que ses amis lui prodiguaient. Logodenning est un chant d'amour qu'ils lui renvoient au-delà des étoiles.
→ Kristen Noguès, Marc'h Gouez, LP Souffle Continu avec un beau livret de 8 pages, sortie le 2 juin 2023
→ Kristen Noguès, Logodenning 1952-2007, 2CD Innacor, dist. L'autre distribution, 16,95€
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 22 mai 2023 à 01:03 ::Musique
Le pavé se lit comme une bande dessinée ou un roman-photo. C'est à la fois une anthologie particulière du photographe Guy Le Querrec, la vie recomposée du musicien Michel Portal et l'évocation d'une époque par le producteur de disques Jean Rochard.
Il manque le son, alors je commence par Châteauvallon 72 quand le groupe ne s'appelait encore que Unit, réunissant le trompettiste Bernard Vitet, les contrebassistes Beb Guérin et Léon Francioli, le percussionniste Pierre Favre, la chanteuse Tamia et Portal évidemment. Un disque mythique, fondateur. J'enchaîne avec Alors ! de 1970 avec John Surman, Barre Phillips, Stu Martin et Jean-Pierre Drouet, Splendid Yzlment l'année suivante avec Howard Johnson, Jouk Minor, Runo Erickson, Gérard Marais, Barre et Favre, le New Phonic Art 73 avec Vinko Globokar, Carlos Roqué Alsina et Drouet, Châteauvallon 76 avec Beb, Léon et Bernard Lubat, l'incontournable ¡ Dejarme Solo ! enregistré en 1980 en re-recording à toutes les clarinettes jusqu'à la contrebasse, aux saxophones du sopranino au ténor, à la ténora et sa botte secrète, le bandonéon. Portal a toujours eu peur du studio, de figer les choses une fois pour toutes... Cette année-là j'ai décroché, même si je lui prêtais toujours une oreille. En écoutant notre album Rideau ! dédié à Beb qui venait désespérément de se pendre, un drame pour Bernard qui le considérait comme son frère, Michel nous expliqua avoir renoncé à l'improvisation libre pour une musique plus commerciale, toutes proportions gardées : le jazz et la musique de film. Cela nous avait attristés encore un peu plus. Le classique, dont il était un interprète fabuleux à la clarinette, en particulier sur Mozart, l'angoissait tout autant. L'angoisse lui colle à la peau de manière quasi pathologique. Jusque là il avait eu besoin de s'adjoindre des provocateurs pour le bousculer. C'était fantastique. Chaque concert était radicalement différent. Je n'avais connu cela qu'avec les disques de Zappa, surprise sur surprise, un saut dans l'inconnu. Michel Portal avait été pour moi un des grands libérateurs de mon travail, la caution que l'on pouvait jouer autrement. En 1975, venu essayer sa clarinette branchée sur mon ARP 2600, il avait craqué sur l'abandon du contrôle, mais m'avait encouragé à poursuivre ma voie. Ce n'était pas rien pour un jeune homme de 22 ans. Je l'avais rencontré grâce à Bernard Lubat que j'avais engagé pour arranger des chansons sur le disque du PCF consacré à l'Année de la femme. Enfermé avec Portal dans un placard, j'avais bénéficié d'une super leçon en assistant aux consignes qu'il distillait à ses musiciens, l'un après l'autre, Joseph Dejean, Daniel Humair, Lubat... Et reconduit chez lui parce qu'il avait une jambe dans le plâtre !
C'est que les photos de Le Querrec et les sons de Portal sont forcément pour moi des petites madeleines. Quant au texte de Rochard il dresse le portrait de l'époque, entourant le tableau comme un encadreur magnifie le sujet.
Le Querrec saisit l'instant décisif en digne héritier des plus grands. J'aimerais bien insérer quelques jeux de mots pour saluer son esprit gouailleur, mais les souvenirs m'engloutissent, comme le Cours du Temps que j'avais initié pour le Journal des Allumés du Jazz. Celui avec Portal m'avait laissé sur ma faim. Rochard le protégeait, craignant les questions qui fâchent. C'est que Portal est compliqué. Son anxiété le rend parfois blessant. Il faut fermer les yeux, écouter la musique, les rouvrir sur les images qui sont autant d'hommages sans les dommages. Je suis toujours surpris par les portraits hagiographiques. Actuellement seuls les antisémites et les harceleurs sexuels y échappent. Faut-il vraiment publier la légende parce qu'elle est plus belle que la réalité ? Mes héros ne sont hélas pas toujours sympathiques. Dans La règle du jeu Jean Renoir clamait que "sur cette terre il y a une chose effroyable, c'est que tout le monde a ses raisons". Évidemment je voyais Michel au travers du filtre de celui qu'il appelait toujours Babar, Bernard Vitet se glissant dans le rôle de l'Oncle Paul. À leurs débuts ils avaient joué ensemble les requins de studio ou participé au Free Jazz de François Tusques, autre disque fondateur. Donc après les années où Portal avait représenté pour moi un père de l'invention, il y eut le jazz. Arrivederci le Chouartse, Turbulence et les disques chez Label Bleu m'avaient terriblement déçu. La renaissance chez Universal, plusieurs disques produits par Rochard, avec Tony Hymas, Sonny Thompson, Michael Bland, Vernon Reid, Jef Lee Johnson, offrit des moments fabuleux grâce à l'incroyable section rythmique, compagnons de Prince connus sous le nom de NPG (New Power Generation), surtout le premier et le troisième ; épais livrets déjà remplis de photos de GLQ. La suite est plus conventionnelle, même si la critique l'encense comme elle en a l'habitude pour avoir raté le coche auparavant.
Chez les jeunes aujourd'hui, on a abandonné le fantasme afro-américain, du moins pour les plus inventifs. Le mythe du swing s'est heureusement évaporé. Ils ont leur propre histoire à assumer. Au siècle dernier, Portal avait bénéficié de son statut de virtuose classique, permettant aux coincés d'avaler la pilule de l'improvisation ; il incarnait une sorte de garant que nous ne faisions pas n'importe quoi aux yeux des gardiens du temple dont Boulez faisait partie, à regarder cette musique fondamentalement libre et contemporaine avec le plus grand mépris. Le contrôle là encore. Or la plupart des jeunes improvisateurs sortent désormais du Conservatoire ! La ségrégation s'est dissipée, même à l'Ircam... Portal rassure, il devient le vecteur de l'histoire de nos musiques. C'est pourtant ce que nous cherchions à éviter. Ni dieu ni maître. Or le monde semblait réclamer cette assurance. Portal portait l'étendard d'une alternative, un truc où l'on rit, même si ses rires étaient un peu forcés, un truc où l'on pleure, même si l'on ne veut surtout pas sombrer dans le cynisme, un truc où l'on pense, même si les fausses routes nous étranglent parfois, un truc, plutôt plusieurs, parce qu'il a pris le risque d'aller partout voir s'il y était. "Quand on est artiste il faut faire tous les genres" aimait rappeler Bourvil au milieu de la chanson Les Crayons.
Sur les photos on remarquera l'absence de musiciennes. Seule la contrebassiste Hélène Labarrière apparaît à New York et au Capbreton. Ainsi qu'un flou artistique sur la danseuse Carolyn Carlson. Cela aussi a changé. Heureusement. Car il faut bien dire que les jazzmen étaient souvent misogynes, c'est-à-dire qu'ils prétendaient aimer les femmes, mais les confinaient à leur rôle de muses dans le meilleur des cas. L'homosexualité latente suait des loges, mais le sujet était soigneusement évité ou travesti en plaisanteries de régiment. Dans cette constellation masculine on remarquera la photographe Marie-Paule Nègre que j'ai rencontrée à Arles, station capitale dans l'histoire de Le Querrec avec les musiciens. C'est aussi à Arles que j'appelai Jean Rochard à la rescousse lorsque j'étais chargé de la direction musicale des Soirées au Théâtre Antique. Marie-Paule est pour beaucoup dans le succès arlésien de Guy, comme ailleurs Edwige, ou Sergine Laloux. Portal est plus secret, comme s'il avait étouffé sa vie privée sous un oreiller, invisible sous un amas de papiers. C'est peut-être ce qui manque à ce Fur et à mesures, l'autre, pas le musicien, l'homme, simplement. Il est étonnamment visible chez Le Querrec, pas chez Portal. D'où les grimaces, le masque...
Prises entre 1964 et 2011, les photos noir et blanc de Guy Le Querrec accompagnent cette traversée extraordinaire de 47 ans ; Portal en a 87 et se produit toujours, retrouvant lors de certains concerts la magie inaugurale. Les images rendent incroyablement vivante cette époque désormais passée, dans ses décors, grâce à tous les musiciens qui ont croisé cette route et que l'on reconnaît ou découvre en tournant les pages comme un flip-book au ralenti. Le Querrec nous renvoie aux miroirs, multipliant les angles. Tout à ses propres réflexions, Rochard témoigne, digresse, mais rappelle surtout le hors-champ dont la musique n'est qu'un reflet parmi d'autres. La précision de ses nombreux textes ponctuant les chapitres et le regard incisif de Le Querrec évitent l'indigestion que pourraient produire les 300 photos de Portal ! 400 pages, ça se digère doucement. C'est un livre qui profite. Il y a de quoi manger. Boire aussi, que ce soit de l'eau, du vin ou de la limonade, il y en a pour tous les goûts ! La poésie s'insinue dans les images et les mots. La musique est ailleurs. J'accompagne ma lecture par les disques qui se succèdent sur la platine. Le mélange fonctionne ainsi merveilleusement. Le trio mène la danse.
→ Guy Le Querrec, Michel Portal au fur et à mesures, texte de Jean Rochard, préface de Bernard Perrine, plus de 2 kilos, couverture cartonnée, 230 x 300 mm, Éditions de Juillet, 49€
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 11 avril 2023 à 00:07 ::Multimedia
À propos de ma chronique d'hier lundi sur Thomas Demand en une de Mediapart, mc.gayffier a ajouté sur Instagram, avec son habituelle répartie, "la maison est en carton, les escaliers sont en papier", extrait de la comptine Pirouette Cacahuète. Comme une idée en produit souvent une autre, telle la concaténation du Marabout, je me suis souvenu de mon article du 31 juillet 2010 intitulé Laissez parler les p'tits papiers en hommage à la chanson de Régine que lui a écrite Gainsbourg.
Les collègues de Marie-Laure lui [avaient] offert un magnifique livre pour son départ du collège où elle enseignait [jusqu'alors]. Dès qu'elle me l'a montré j'ai su que c'était le cadeau idéal pour [ma nièce] Estelle dont [c'était] l'anniversaire. Papercraft est un recueil d'objets design et d'œuvres d'art réalisés en papier, rivalisant tous d'invention et renouvelant l'émerveillement à chaque page. Aux 258 pages s'ajoute un DVD avec une partie Rom et nombreuses animations. L'édition anglaise étant essentiellement constituée d'illustrations, les non-anglophones seront peu pénalisés [...].
C'est le genre d'ouvrage que l'on peut ouvrir à n'importe quelle page pour s'entendre s'esclaffer comme si l'on assistait à un feu d'artifices. Je le feuillette pour citer les artistes ou designers que je préfère, mais c'est si varié que la sélection est absurde. La double page ci-dessus montre les performances d'Akatre à Mains d'Œuvres, mais je suis tout autant fasciné par les dentelles de Bovey Lee, les livres taillés dans la masse de Brian Dettmer, les mises en scène de Thomas Allen, les films d'Apt & Asylum, les théâtres de Swoon, les fumées d'Adam Klein Hall, le mobilier de Tokujin Yoshioka, l'univers rose et blanc de Kerstin Zu Pan, les costumes de Polly Verity, etc. [...].
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 23 mars 2023 à 00:20 ::Musique
En indiquant de ne jamais coller aux images je ne rejoue pas le combat que mène Moïse contre Aaron dans le sublime opéra de Schönberg filmé par Straub et Huillet, mais j'évoque la question du synchronisme dans un film.
Si les sons valident souvent les gestes de l'utilisateur dans une interface multimédia [aujourd'hui on dirait "dans un jeu vidéo"], au cinéma il est jouissif de jouer des effets psychoacoustiques que permettent avances et retards des évènements sonores en regard de l'image (et non de l'action, car l'action est composée des deux !). Précéder de quelques images (un dixième de seconde, par exemple) l'action visible est logique si l'on considère l'inégalité de vitesse des deux composantes. De 340 mètres pour le son (dans l'air) à 299 792 458 mètres par seconde pour la lumière, le rapport est de 1 million pour 1. Même à un mètre de l'écran la différence me semble perceptible ! La raison scientifique n'est pas la seule motivation aux glissements du plaisir de ne pas être synchrone. Suggérer par le son ce que l'on va voir, installer une ambiance avant d'éclairer la scène, faire trébucher les personnages, rompre un équilibre qui n'existe pas et n'existera jamais, jouer la complémentarité sans rechercher une vérité imaginaire, est l'apanage de la discipline. Entendre par là mon indiscipline constitutionnelle à mon statut d'auteur. Le montage cinématographique a toujours joué de ces miracles. Adepte du synchronisme accidentel explicité par Cocteau dès La belle et la bête et le ballet du Jeune homme et la mort, je suis aux anges lorsque vient le moment de placer les éléments sur la timeline, le cours du temps, où chaque vingt-quatrième ou vingt-cinquième de seconde compte. Car cette différence la plus minuscule soit-elle transforme le sens ou l'émotion d'une version à une autre.
Lorsque Bernard interpréta Moïse et que je jouai le rôle d'Aaron en sous-titre français sonore dans une évocation radiophonique de Patrick Roudier, nous nous gardâmes bien de coller aux voix des chanteurs pour que le texte reste perceptible malgré notre französischerSprechgesang en surcharge et pas seulement musicale ! Schönberg a dû se retourner dans sa tombe, mais j'emporterai ce souvenir palpitant [voire tragi-comique] dans la mienne...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 14 mars 2023 à 00:01 ::Cinéma & DVD
Nuits blanches a la brutalité du rêve : rien n'est plus cruel que le réveil. En 1957 Lucchino Visconti abandonne le néoréalisme qui a fait son style et son succès pour un néoromantisme où le réalisme poétique sert l'intemporalité du conte. À l'époque la critique ne lui pardonnera pas. La beauté des images en noir et blanc colle avec les contradictions intérieures des protagonistes ; le flou du brouillard qui les grise, réalisé avec des tulles immenses au lieu d'effets de fumée, la neige qui tombe sur un coup de baguette magique font ressortir les sentiments puissants qui nous enchaînent et nous entraînent. Visconti porte le théâtre essentiel à l'écran par une maîtrise absolue de l'art cinématographique. Il construit à Cinecitta le décor de Livourne, la petite Venise, pour que l'intrigue soit non seulement de toujours, mais aussi de nulle part. Dans l'un des bonus qui accompagne la superbe copie remasterisée (Ed. Carlotta), le chef costumier Piero Tosi évoque le réalisateur avec une élégance et une maîtrise dont on devine la complicité avec le maître. Le film est une leçon de vie et une leçon de cinéma. La solitude des personnages montre à quel point il est difficile de partager le même rêve. Marcello Mastroianni en garçon pudique hors de son temps, Maria Schell en jeune fille à peine sortie des jupons de sa grand-mère, Jean Marais en beau ténébreux étonnamment froid et absent, Clara Calamai la prostituée dont la tendresse et l'injustice font partie du métier, vivent dans des mondes parallèles.
En revoyant le film, j'ai pensé au tragique Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, et puis j'ai eu très envie de revoir Les quatre nuits d'un rêveur, autre adaptation du même roman de Dostoïevski par Robert Bresson en 1971. Plus récemment James Gray rendit explicitement hommage au romancier russe et au réalisateur italien en filmant Two Lovers. La version de Bresson est, comme chez Visconti, en porte-à-faux par rapport à ses précédents films, plus terre à terre dans cet impossible qui le caractérise. Ses effets de modernité sont encore plus caricaturaux que le rock 'n roll de Nuits blanches, mais ils en retirent une éternité blessante qui nous renvoie encore à notre solitude tout en étant plus que jamais de notre temps. Sa direction clinique renforce l'aspect obsessionnel. Les quatre nuits d'un rêveur est, je crois, bloqué [en France] par des problèmes de droits, mais il serait passionnant de le comparer aux Nuits blanches comme le fit Criterion en publiant ensemble Les bas fonds porté à l'écran par Jean Renoir et Akira Kurosawa d'après un roman cette fois de Maxime Gorki...
Au cinéma, le pouvoir de l'imagination confère aux films un ailleurs qui nous est proche et que nous ne pouvons partager avec personne. Un célèbre carton dans Nosferatu de Murnau effleure cet inconscient qui se raccroche au réel en s'appuyant subrepticement sur le phénomène d'identification, reconnaissance de ce que nous avons déjà vécu, fut-ce dans un rêve : "De l'autre côté du pont, les fantômes vinrent à sa rencontre."
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 6 mars 2023 à 07:44 ::Musique
Le hasard fait bien les choses. Lynda Michelsonne me demande de contribuer au livre qu'elle écrit sur les instruments construits par son père, les célèbres pianos-jouets utilisés par Comelade, Tiersen, Musseau, Les Blérots de Ravel et bien d'autres. Cherchant en vain des photos d'époque je me résigne à poser avec le retardateur, après avoir griffonné quelques notes [ce 9 juillet 2010].
Enfant, j'accumulais les objets cassés pour en faire des sculptures. Devenu musicien, je ne jetais aucune chose sans d'abord l'avoir fait sonner. On me parle souvent de ma collection d'instruments, mais c'est une boîte à outils, ma palette de timbres. Je ne me souviens plus comment j'ai acquis mes deux pianos Michelsonne, probablement des cadeaux d'amis qui n'en avaient aucun usage. Le son du plus grand vaut tous les glockenspiels d'orchestre. Ses fines tiges tubulaires sont justes et cristallines. Il évoque l'enfance, l'enfance de l'art, l'âme d'enfant de l'adulte et de l'interprète. On l'entend sur Le réveil, au début de la seconde face de Défense de de Birgé Gorgé Shiroc, mon premier disque, devenu culte grâce à la Nurse With Wound List. Enregistré en 1975 sur le label GRRR, il fut réédité par le label israélien Mio Records en 2003 sous la forme d'un double cd+dvd [puis par le label espagnol Fauni Gena (Wah Wah) en 2013 en vinyle+dvd]. Hélas, il y a trente ans, comme j'initiais de très jeunes enfants à la musique, ils tapèrent dessus jusqu'à en briser trois notes au milieu du clavier. Aussi, récemment, quand je voulus l'utiliser pour la musique d'un film surLa chanson d'amour de Giorgio di Chirico avec le violoncelliste Vincent Segal, je me rabattis sur ses clones virtuels, plusieurs Michelsonne remarquablement échantillonnés par UltimateSoundBank. Rythmique ou mélodique, il possède une puissance et une poésie irremplaçables. J'aimerais beaucoup en retrouver un en bon état pour pouvoir en jouer à nouveau sur scène.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 3 mars 2023 à 05:59 ::Musique
Pour les avoir plusieurs fois évoqués dans cette colonne, je savais que le compositeur Luc Ferrari avait réalisé des films entre 1965 et 1967, mais je ne les avais jamais vus jusqu'à très récemment. Celui sur Edgar Varèse m'intriguait particulièrement et il aura fallu quarante ans pour qu'enfin les cinq grandes répétitions soient éditées [...] sous la forme de 2 DVD. En réalité les portraits de Varèse, Scherchen, Stockhausen, Messiaen et Cecil Taylor sont cosignés par le réalisateur Gérard Patris sur une initiative de son beau-père, Pierre Schaeffer, qui dirigeait alors le Service de Recherche de l'(O)RTF. Ferrari manque de peu la répétition avec Varèse lui-même qui a la mauvaise idée de mourir quelques jours avant l'enregistrement, mais il réussit de peu celui de Scherchen qui va s'éteindre deux mois après. Ces témoignages, aussi urgents que lorsque Guitry a l'idée en 1914 de filmer à l'œuvre Monet, Rodin, Renoir ou Saint-Saëns pour Ceux de chez nous, forment œuvre de salubrité publique. L'intelligence du regard porté sur ces artistes fondamentaux du XXe siècle fait entendre l'acte créateur dans ce qu'il a de plus intime et de plus authentique. Ce double DVD fait partie des rares objets qui devraient être obligatoires dans les écoles. Chaque film obéit à sa logique propre, réfléchissant les compositeurs et leurs interprètes au travail.
En l'absence d'Edgar Varèse, nous assistons à la répétition de Déserts dirigée par le grand Bruno Maderna et à celle de Ionisation par Constantin Simonovic, augmentés de l'Hommage rendu par Xenakis, Schaeffer, Boulez, Messiaen, Scherchen, Jolivet, Duchamp et les exégètes Fernand Ouelette et Pierre Charbonnier.
Le chef d'orchestre autodidacte Hermann Scherchen a commencé en dirigeant le Pierrot Lunaire de Schönberg. Il a créé quantité d'œuvres de Berg, Webern, Hindemith, Richard Strauss, Dallapiccola, Roussel, Dessau, Stockhausen, Nono, Xenakis, Henze et Déserts qui fit scandale en 1958, mais c'est avec L'art de la fugue de Bach que nous suivons ici ses indications. Son épouse, la mathématicienne roumaine Pia Andronescu, raconte en français à leurs cinq enfants qui fut leur père récemment disparu, un être généreux au-delà de la musique.
Toujours en français, Karlheinz Stockhausen commente son travail et dirige son œuvre emblématique Momente qui révolutionne toute la musique contemporaine en organisant une sorte de cut-up inouï où se mêlent mélodies, onomatopées, applaudissements, lettres d'amour à sa femme ou Le Cantique des Cantiques. Martina Arroyo y est exceptionnelle avec l'orchestre et les chœurs du West Deutscher Rundfunk.
En Et Exspecto Resurrectionem Mortuorum d'Olivier Messiaen je reconnais ce qui inspira à Bernard la musique de ma chanson Les oiseaux attendent toujours le Messie qui clot notre CD Carton ! Enregistrée la veille de la création dans la Cathédrale de Chartres sous la direction de Serge Baudo, l'œuvre permet au compositeur d'en donner les clefs, véritable discours de la méthode, analyse des timbres, précision de l'interprétation.
Le plus provocant reste le pianiste Cecil Taylor [...] dont le free jazz reflète les positions politiques radicales. Taylor resitue sa musique dans le contexte historique de sa communauté afro-américaine, il exprime ce qu'aucune analyse musicale ne peut offrir, le pourquoi des choses, l'urgence de la révolte. Même si Messiaen fait exception en évoquant pieusement son Dieu, c'est en fait le lot de chacun des compositeurs choisis par Luc Ferrari, d'immenses provocateurs !
Il nous offre cinq leçons de musique qui l'ont certainement influencé, car il fut lui-même un très grand symphoniste (Histoire du plaisir et de la désolation) à côté de ses activités électroniques et radiophoniques. Minuscule bémol eu égard à l'importance des films, mais on eut aimé plus de soin dans l'édition du livret qui recèle nombre de coquilles jusqu'aux étiquettes des DVD qui ont été inversées. Absolument indispensable si l'on s'intéresse à la musique quelles que soient ses compétences en la matière !
Voilà 22 ans que j'habite à proximité du métro Mairie des Lilas et qu'il est question du prolongement de la ligne 11 qui desservira Romainville, Montreuil, Noisy-le-Sec, Rosny-sous-Bois... En attendant, la ligne est fermée pour travaux et essais des nouvelles rames MP14, les soirs à partir de 22h du mardi au jeudi inclus jusqu'au 28 septembre 2023, et totalement entre les stations Belleville et Mairie des Lilas du vendredi 24 mars au dimanche 2 avril 2023. Le métro devrait être enfin opérationnel au printemps 2024.
Le 13 juillet 2010 j'écrivais :
Station Jourdain j'ai pensé aux parents seuls avec poussette lorsqu'il n'y a ni ascenseur ni escalator. Qu'est-ce qu'on attend pour soulager le fardeau des vieux, des handicapés, des mômes, des porteurs de valises et des râleurs ? Le train s'est arrêté au milieu du tunnel. Le conducteur pensait-il à un miracle lorsqu'il a prononcé Marie des Lilas comme si c'était une gloire ? Au terminus, je me suis ému d'une petite blonde, une canette de bière à la main, retenant ses larmes face à son punk à crête qui ne cédait pas au chantage affectif. Elle a fini par lui emboîter le pas. Combien de temps faut-il pour apprendre à ne pas se faire soi-même du mal quand on est contrarié ?
Un Africain en salopette bleue balayait consciencieusement en bas des marches. En haut, les habitants avaient ouvert leurs portes pour laisser le vent s'engouffrer. Parfois, le rideau de fer à moitié baissé ne laissait entrevoir que leurs jambes. Au premier étage des Arabes regardaient la télé au milieu des lits superposés. J'avais totalement échappé au Mondial. Moi qui suis toujours en colère sans n'être plus énervé, j'arborais mon regard attendri des soirs d'été lorsque l'on est amoureux. On dit bonsoir à des inconnus, on leur sourit. Combien de temps faut-il pour apprendre que la bienveillance est inutile si nos interlocuteurs ne sont pas réceptifs ? On donne à qui peut prendre. On parle à qui veut l'entendre. La moindre insistance braque celles ou ceux que les miroirs désespèrent. On a beau leur dire qu'on est comme eux, leur porte est cadenassée. Un chauffard dévale la rue à fond la caisse, toutes vitres fermées. J'ai d'abord cru que c'était pour faire de l'air. Plutôt une illusion de puissance.
Nous essayons de vivre ensemble, mais le passé dicte nos pas avec la brutalité des inconscients multipliés. On fait payer à ses proches le déficit des années antérieures. Et cela ne date pas d'hier ! Jusqu'à combien de générations faut-il remonter pour comprendre ce qui nous torture ? Si nous étions capables de marcher autrement qu'à reculons vers le futur, atteindrions-nous la sagesse ? Impossible, tel le bonheur on peut y tendre ou y prétendre, ce ne peut être un but, tout juste un vecteur. La paix intérieure permet de relever la tête et de se battre contre les démons, les siens, ceux des autres, l'humanité tout entière. Le concept de B.A., la bonne action des scouts, n'est pas si débile, pas que l'on s'y adonne mécaniquement pour se donner bonne conscience, mais parce qu'elle oblige à s'interroger sur notre vie pétrie de conventions et d'habitudes.
Écrire, toujours écrire. Chaque jour, tous les jours. [C'était le 10 juillet 2010.] S'il n'y avait qu'ici, mais là aussi. [Aujourd'hui.] Jouer avec les mots ou les sons échappe aux lassantes habitudes. Mon amour pour l'écriture finit par se savoir. En vérité, j'improvise. Ma main ne m'obéit même pas. Elle revnerse les lettres. Sommes-nous tous dyslexiques ? Les idées tricotent. Les bulles de savon éclatent en frôlant la portée. Les clefs perdues, je rentre par la fenêtre. L'assurance se nourrit de la commande. Courte, elle se construit phrase après phrase. Conséquente, l'intro - trois parties - conclusion mène le bal. Ça sonne aux abonnés absents. Le regard perdu sur la ligne bleue des Vosges. Oiseaux devant, oiseaux derrière, peu d'automobiles, autant d'avions, insecte, un autre, encore... Dix lignes pour hier soir, quatre ou cinq feuillets pour très vite, le nouveau projet pour la semaine prochaine, les comptes, les chèques, signer ou faire signer ? Je passe d'un clavier à un autre. Le merle est revenu. À l'instant ! C'est la fête. Je me demandais.
Si Vincent Segal ne m'avait pas raconté qu'il adorait Fra Angelico, lui aurais-je proposé d'enregistré le playback du Couronnement de la Vierge ? Sur la basse recopiée trois fois, il ajouta la seconde voix. Je n'aurais plus qu'à poser un instrument à vent sur la corde à linge de ses violoncelles. À la recherche de trompettes célestes, j'ai ressuscité le bugle de Bernard Vitet cryogénisé il y a plus de vingt ans dans le S1000 [cassé depuis, je l'ai fait tomber]. Différents timbres. Mes mains font ce qu'elles peuvent. Je ne pense qu'au sens, à l'émotion que la scène me procure. Enregistré dix prises successives, pratiqué des élisions chirurgicales jusqu'à ne garder que l'essentiel. Sonia y entend de la bienveillance. C'est ma manière de traiter avec le sacré. Idem avec La Vierge aux rochers de Vinci. J'ai demandé à Elsa de la jouer comme Edith Scob dans La voie lactée de Buñuel, comme si elle chantonnait en faisant la vaisselle. "Ne te rase pas mon fils, la barbe te va si bien !". Elle est tendre avec les bambins, bienveillante. Un coup de vent, un ru, je noie sa voix dans l'écho de la grotte (et non pas...). Je n'ai pas pu m'en empêcher. Comme l'illustration de l'article !
Traiter avec l'histoire de la peinture, c'est se coltiner un paquet de bondieuseries. Sans foi, on s'invente sa loi. Pour y arriver, je me glisse souvent dans la peau de l'artiste, je pense à son salaire, au délai qu'il lui fallut respecter, au refus de ses commanditaires, au scandale que sa plume ou son pinceau provoquèrent... À condition de pouvoir jouer sur les deux tableaux, auteur ou sujet, le système d'identification fonctionne aussi bien en musique qu'au cinéma ou au théâtre. Je prends l'accent de mes modèles pour voyager dans le temps.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 24 février 2023 à 00:01 ::Révélations (coll.)
Le miracle se reproduit chaque fois en la présence de Vincent. Tout coule de source, le son du violoncelle prend trente secondes à régler, aucune répétition n'est nécessaire, nous nous comprenons à demi-mot voire sans paroles, lorsque je suis au clavier je le sens lorgner sur mes mains pour être certain de rattraper les balles impossibles qu'il m'arrive de lui lancer ! Nous enchaînons la musique de cinq films avec une efficacité déconcertante. Vincent Segal passe d'un style à l'autre comme qui rigole et nous ne nous en privons pas (photo : Sonia). L'atmosphère détendue permet de nous concentrer tant sur les effets de sens que sur la musique proprement dite. La première prise est la bonne. Mis en confiance par son goût de la surprise et son agilité de funambule, je m'autorise d'imprévisibles expérimentations, je me découvre des talents que j'ignorais. Je crois n'avoir connu cette complicité de jeu qu'avec Francis Gorgé du temps d'Un Drame Musical Instantané. Sur le Chirico je joue d'un ballon de baudruche en modulant les notes avec ma caisse de résonance buccale et ma guimbarde prend des intonations que je ne lui connaissais pas. Vincent pense que, n'ayant aucun complexe pour jouer quelque musique que ce soit, nous nous affranchissons de tous les préjugés musicaux dans la plus grande liberté. Il sait tout jouer, je crois ne rien savoir, ce qui revient au même lorsqu'il faut se jeter à l'eau. Dimanche après-midi nous improvisons sans effort, du pur plaisir !
Lyrique et dramatique pour le début du Lorrain, Vénitien et irradiant pour la fin, il imite le oud sur le Ingres mieux que je ne l'aurais fait avec la cythare inanga. Nous accumulons les petites formes nerveuses pour le Chirico qui n'est pas encore tourné, après avoir lu le découpage réalisé par Pierre Oscar Lévy, plus une dernière séquence dans un seul souffle pour la remontée de la montgolfière. Si j'utilise également le piano-jouet Michelsonne et la pomme-carillon pour donner l'aspect ludique et enfantin à La chanson d'amour, je suis assez fou pour agripper le violon, encouragé par mon camarade ! Comme j'évoque mes difficultés à trouver les trompettes célestes du Fra Angelico, Vincent me propose un sublime continuum à deux violoncelles qui me permettra de poser un cromorne ou un autre instrument à vent lorsque Le couronnement de la vierge aura été filmé. Pour terminer la journée, il enregistre quelques nuages inspirés par Zao Wou-Ki, le seul peintre vivant de la collection, bien que nous ne connaissions pas encore le tableau choisi.
Nous avons continué ainsi depuis cet article du 5 juillet 2010. Déjà douze ans et toujours la même complicité...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 15 février 2023 à 00:21 ::Cinéma & DVD
278. Chaque documentaire porte un numéro. Chaque commentaire peut en cacher un autre. 280. Chaque son est à sa place. Les documentaires numérotés sont quasiment muets. Le peu de musique, superbe. 185. Les cinq hommes sont alignés derrière la table. Ils prennent des notes. Le Secrétaire, chargé de les rappeler au règlement, ne supporte pas qu'on l'interrompe lorsqu'il projette les documents. 293. Une lumière s'allume. Une autre s'éteint. Les commentaires suggèrent que les associations d'idées recèlent le secret de l'énigme. 147. Le film de Ferdinand Khittl (1924-1976) commence lorsque s'achève la seconde partie. Le premier plan est un cadre noir avec un montage radiophonique coupé cut. 242. Je l'avais oublié. La route parallèle, qui date de dix ans plus tôt, nous fut projetée un matin de 1972 dans la grande salle de la Cinémathèque Française au Trocadéro. J'avais 19 ans. Depuis, je n'ai eu de cesse de rechercher cet OVNI, un film qui ne ressemble absolument à aucun autre. Chercher les similitudes et les antagonismes. C'est pareil. Le raisonnement par l'absurde représente probablement la seule réponse possible à l'énigme de l'existence. Il n'y a même pas de question. Comparons les faits. 253. Les cinq encyclopédistes de circonstance jouent leur vie. Ce n'est pas la première équipe à se plier à l'exercice. Ce ne sera hélas pas la dernière. Saurons-nous à notre tour nous identifier à leur quête ? Un kaléidoscope d'illusions. Sur 308 documents, nous n'en verrons que 16. Le texte des documents forme toujours dialectique avec l'image. Nombreux sont en couleurs, mais la salle de projection est en noir et blanc. Le puzzle est inextricable, les dés sont pipés. 205. Changement de repère. Ce casse-pipe kafkaïen tient de la science-fiction et du "thriller philosophique".
Francis Lecomte [alors directeur des éditions DVD Choses vues qui importait] le label autrichien Filmmuseum dont c'est le 47e numéro [trouvable chez Potemkine], me confirme que les véritables films expérimentaux n'ont pas fait le deuil de la narration. D'autre part, le cinéma rétinien, farci de conventions, a toujours bénéficié d'un circuit parallèle lui permettant de survivre aux assauts du temps tandis que les circuits commerciaux ne pardonnent jamais aux films extra-ordinaires. S'ils font un bide à leur sortie, ils peuvent disparaître corps et âme dans les plis du temps. Il faut un fou, l'ayant-droit parfois d'un des protagonistes, un amateur éclairé (à la lampe de poche), pour exhumer les chefs d'œuvre inédits du 7e Art. La route parallèle est de ceux-là. Un diamant noir dans une salle obscure.
La version française a été supervisée à l'époque par Khittl lui-même, paraît-il encore meilleure que la version originale allemande sous-titrée en anglais. Elles sont toutes deux présentes sur le DVD, ainsi que 3 passionnants courts métrages documentaires du réalisateur, Auf geht’s (1955, 11′), Eine Stadt feiert Geburtstag (1958, 15′), Das magische Band (1959, 21′ inventives sur l'enregistrement magnétique) et deux entretiens où apparaît le réalisateur (un des signataires du Manifeste d’Oberhausen en 1962, l’acte de naissance du Nouveau Cinéma allemand), plus le découpage et le dossier de presse sur la partie Rom. Aux côtés des images, des sons, des mots, il y a des chiffres, toujours des chiffres, à commencer par "un" comme dans "un film". Il en faut bien pour espérer résoudre la comédie humaine, ici une équation très brechtienne. Reproduit dans le livret, le texte remarquable de Robert Benayoun publié en avril 1968 dans Positif m'évite de décortiquer l'objet. Avril 68, on comprend que le film soit passé inaperçu ! En 98, je lui avais dédié l'œuvre Machiavel. À l'issue de cette nouvelle projection, je comprends que je lui dois aussi ce blog.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 10 février 2023 à 02:14 ::Humeurs & opinions
Dans le film de 1936 de Robert Siodmak, "Le chemin de Rio", dont on entend des bribes dans le premier disque d'Un Drame Musical Instantané, "Trop d'adrénaline nuit", enregistré en 1977, Marcel Dalio fait ses "compliments !" à Jules Berry qui lui répond "Vous me décorez...". Dialogue cynique de part et d'autre puisqu'il s'agit, si je me souviens, de traite des blanches !
J'entends que les artistes apprécient les compliments, or ce n'est pas la question. La plupart vivent dans le doute et font mine d'être forts pour arriver à continuer, avec le besoin d'être rassurés. Un de mes amis clame haut et fort qu'il est génial avant d'éclater d'un rire rabelaisien. Si un admirateur lui déclare qu'il est génial, mon camarade risque tout bonnement la larme à l'œil. Hypersensible camouflé en frimeur, il préfère rigoler que pleurer. Le compliment est un terme trop flou pour que l'on sache s'il est feint ou réel. Les artistes n'ont pas besoin de félicitations pour travailler, car elles arrivent en fin de parcours lorsque tout est terminé. Par contre les encouragements sont indispensables à la bonne marche des affaires. Si l'encours est délicat, la félicité n'existe pas pour l'artiste dont l'insatisfaction perpétuelle est garante de sa créativité.
Article du 6 juillet 2010
Photo : Pierre Oscar Lévy
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 9 février 2023 à 00:10 ::Musique
J'ai créé les deux œuvres graphiques qui ornent le "nouvel" album d'Un drame musical instantané il y a 53 ans. Or je ne me souvenais pas que "une image peut en cacher une autre". C'était le titre d'une fantastique exposition du Grand Palais dont Jean-Hubert Martin avait été le commissaire et pour lequel j'aurai la chance de composer plus tard la partition sonore de Carambolages dans ce lieu prestigieux. Le personnage du macaron du disque est moins gore que l'alien cronenbergien de la pochette, mais c'est toujours amusant de chercher s'il n'y a pas d'autres figures cachées comme sur mon album préféré des Rolling Stones, Their Satanic Majesties Request, où apparaissent les quatre Beatles si l'on cherche bien. Il s'agit pourtant encore d'une illusion, car notre disque, extrait de sa pochette, montrera qu'une œuvre de la même taille que celle du recto est collée sur la face vierge du mono-face, le rond de l'enveloppe blanche figurant un iris. Sur l'autre face où sont gravées les 19 minutes de Très toxique j'ai simplement écrit à la main et au crayon gras de montage Un DMI et le titre. Les notes du verso sont plus longues. Donc tout cela m'a pris quatre jours pendant lequels j'ai fait attention qu'aucune des 85 pochettes numérotées et signées ne soient identiques.
Django, ne sachant pas lire, ne s'est pas laissé impressionner par la mise en garde, si j'en juge par sa petite langue rose. Il a trouvé fort à son goût cet enregistrement du 21 décembre 1976. Je venais d'avoir 24 ans, Francis Gorgé allait les atteindre et Bernard Vitet n'en alignait encore que 42. J'avais récemment emménagé au 7 rue de l'Espérance, avec pignon sur rue, Place de la Butte aux Cailles. Pour rejoindre le studio, il fallait ouvrir une très lourde trappe au milieu de la cuisine. Un escalier descendait dans la double pièce qui nous servait essentiellement de salon. J'y avais posé mes disques et mes instruments. Dans sa partie la plus cosy s'étalaient par terre deux grands matelas. Francis et Bernard s'y affalaient alors que j'occupais l'autre bord. Comme nous faisions beaucoup de bruit, nous fermions les soupiraux avec des portes magnétiques que Bernard avait confectionnées. Il y faisait frais l'été et chaud l'hiver, même si l'humidité avait tendance à créer du salpêtre sur certains murs. Bernard eut l'idée de prendre pour titres des poisons. Pour trouver le nom du groupe, nous nous y mîmes tous, y compris le plasticien Bruno Schnebelin (futur Ilotopie) qui fut des premiers concerts, à l'issue d'un couscous que nous venions de partager dans le restaurant berbère situé sur le trottoir d'en face, de l'autre côté de la rue Buot où s'ouvrait la fenêtre de la cuisine. Mon loyer était bridé par la loi de 1948, dit en surface corrigée, donc extrêmement bas, malgré la présence fort utile d'un garage attenant. Il y avait une échelle de meunier pour monter à la chambre du premier étage. Les toilettes et la salle de bain donnaient directement sur la cuisine où nous discutions autour de la grande table. Lors de nos réunions quotidiennes où nous refaisions le monde il m'arrivait de prendre mon bain pendant que les deux autres servaient le thé à côté. D'où l'exergue du grand article qu'Alain-René Hardy et Jazz magazine nous avaient consacré (12) : "le quotidien, stade ultime de la jouissance comme dans un bain très chaud", et Bernard avait fait barrer très à la main et remplacer par trop.
Francis et moi jouions ensemble depuis six ans, depuis notre premier concert au Lycée Claude Bernard, et nous avions déjà enregistré l'album culte Défende de. À l'été 76 javais fait la connaissance de Bernard lors d'un festival de soutien à la clinique anti-psychiatrique de La Borde ; avec une quinzaine d'autres musiciens réunis par Jac Berrocal, dont Pierre Bastien et Daunik Lazro, nous participions tous deux au concert du groupe Opération Rhino. Nous ne nous sommes plus quittés, happés par nos discussions sur Webern, Varèse ou Monk. En septembre, chargé par Claude Tiébaut et Noël Burch d'animer le stand de la cellule cinéma du Parti Communiste à la Fête de l'Huma, j'avais invité mes deux camarades. La sauce avait pris. Le succès remporté et l'empathie réciproque avaient donné naissance au Drame. Le 21 décembre, Très toxique et Laudanum figurent donc notre première rencontre souterraine en trio ! Jouée sans aucune indication préalable. Trop d'adrénaline nuit, notre premier disque, sera enregistré trois semaines plus tard. Nous nous découvrions. J'ai rassemblé tous les Poisons sur un album d'une durée de 24 heures qui s'étale jusqu'en juillet 1977. Après trois ans d'improvisations d'une liberté absolue, nous avons commencé à composer, à composer collectivement.
→ Un drame musical instantané, Très toxique, LP mono-face GRRR, édition limitée à 85 exemplaires numérotés et signés, pochette entièrement réalisée à la main par mes soins, magasin Dizonord à Paris (mais on le trouve aussi au Souffle Continu) / dist. The Pusher Distribution, 15€
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 28 décembre 2022 à 07:41 ::Cinéma & DVD
Depuis cet article du du 19 avril 2010, Yórgos Lánthimos a réalisé Alps (Άλπεις), The Lobster, Mise à mort du cerf sacré (The Killing of a Sacred Deer), La Favorite (The Favourite), et Poor Things sortira en 2023. Depuis Un chien andalou en 1929, Luis Buñuel a réalisé jusqu'en 1977 plus d'une trentaine de films qui m'ont considérablement marqué, tant cinématographiquement que dans divers aspects de mon travail ; il est mort le 29 juillet 1983 à Mexico.
Canine de Yórgos Lánthimos est un film éprouvant, mais c'est un vrai film (DVD mk2). Les cadres qui coupent la tête des personnages et le rythme inexorable du montage montrent comment le cinéaste grec se sert de ses outils de torture avec l'intelligence du dément. Canine (Kynodontas) rappelle évidemment Michael Haneke par le regard acéré qu'il porte sur notre société et les déviances brutales qu'elle occurre et Theo Angelopoulos pour le temps qu'il prend à installer des situations hermétiques qui déroutent les spectateurs. La folie qui habite la famille bourgeoise du film rappelle certains faits divers récents qu'il est toujours difficile d'assimiler tant ils paraissent extrêmes. Les murs des villas huppées, des pavillons de banlieue et des caves de HLM cachent pourtant bien des histoires terribles qui défient notre entendement. La mort en ce jardin.
La mort en ce jardin est le titre d'un film de Luis Buñuel de 1956 (ed. Montparnasse). Un autre enfermement ! Si ce film mexicain en couleurs tourné en français avec Georges Marchal (précédemment dans Cela s'appelle l'aurore), Simone Signoret (qui ne pensait qu'à retrouver Montand au lieu de travailler), Michel Piccoli (dont c'était la première collaboration avec Don Luis) et Charles Vanel (déjà rompu aux climats chauds du Salaire de la peur), n'est pas le meilleur Buñuel, il n'en recèle pas moins tous les ingrédients qui constituent son style génial en nous entraînant dans une aventure que Charles Tesson qualifie justement, dans un des bonus, de hustonienne.
Il est fascinant de noter la somme de concordances de La mort en ce jardin avec les autres films de Buñuel, tant dans les thèmes (la religion, le sexe, l'argent, qui sont les trois sujets d'intérêt principaux des êtres humains !) que dans les détails anecdotiques (les fourmis gloutonnes, l'œil crevé, la carte postale de Paris, la révolte sanglante, la prostituée très popote, etc.). Les péripéties dans la jungle cèdent la place à l'évolution des personnages face aux nouvelles conditions de vie qui leur sont imposées. En pleine forêt vierge, le surréalisme vient toquer à la porte lorsque s'animent les Champs Élysées et que leur son ralentit aussitôt comme un rêve impossible. La jungle en robe du soir rappelle l'enfermement de L'ange exterminateur, même si la fin laisse ici espérer une échappatoire. Le tournage fut si éprouvant que le réalisateur rechigna toujours à l'évoquer. Il appela à la rescousse son ami Raymond Queneau pour se sortir d'un scénario qui lui donnait tant de fil à retordre qu'il écrivait son adaptation au jour le jour. Lorsque je vis le film pour la première fois il y a [cinquante] ans, je fus happé par les couleurs et les sons de la forêt. Elle signifia désormais pour moi ce que j'avais aimé des courses au trésor, la surprise à chaque pas, le mystère, le dépaysement, l'obligation de changer ses habitudes, la mise en jeu de ses valeurs morales, leur vérification ou leur inanité, encore et toujours, l'impossibilité du réel.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 13 décembre 2022 à 00:22 ::Pratique
Il fait froid. Tout le monde le sait par ici. Je brûle quelques bûches dans l'âtre. Trois accents circonflexes dans une phrase indépendante. Étonnant pour un diacritique exprimant une suppression. Sur un autre plan on en rajoute tout en haut. Les couvreurs vont insérer de la laine de verre entre les tuiles et le placo. Le toit aussi est circonflexe. J'y grimpe rarement, mais c'est toujours magnifique et surprenant de regarder le quartier sous un nouvel angle. Le 14 juillet nous nous asseyons sur les tuiles faîtières lorsque tombe la nuit. Sur le toit on trouve souvent des coquilles de noix ou des os que les corneilles ont lâché pour les briser et s'en repaître. Il fait froid. C'est rassurant en cette saison.
J'avais une autre idée en commençant cet article, mais je l'ai perdue en route. Peut-être pensais-je évoquer les films que j'ai regardés calfeutré ? Desquels me souviendrai-je ? She said de Maria Schrader est de facture plus classique que ses précédents, façon enquête journalistique d'inquisition à l'américaine, mais le sujet est d'actualité, l'affaire Weinstein ayant généré toute la vague MeToo & Co; il y aura un avant et un après. Les Nuits de Mashhad (Holy Spider), excellent thriller sur le machisme, aurait-il pu être réalisé si Ali Abbasi avait été iranien au lieu de danois d'origine iranienne ? La nuit du 12 de Dominik Moll est un bon polar français qui annonce la couleur en intro, énigme non résolue, c'est triste. Amsterdam est un film loufoque de David O. Russell avec des comédiens qui ont dû bien s'amuser, j'aime bien les films loufoques, mais ce n'est pas du niveau des Rois du désert ou de Happiness Therapy du même réalisateur. Armaggedon Time de James Gray est très fin, comme d'habitude. Ce n'est pas le cas de As Bestas de Rodrigo Sorogoyen, insupportable, trop de violence imbécile et de racisme ordinaire même si c'est le sujet. Ce ne sont pas des critiques, juste un pense-bête. J'ai trouvé intéressant Moonage Daydream sur David Bowie, bonne utilisation du 5.1. Par contre Tár de Tood Field est caricatural de l'autorité abusive d'une cheffe d'orchestre. J'en ai vu beaucoup d'autres. Trop. J'en oublie beaucoup. Circonflexe et circonspect. Il faisait trop froid pour que je grimpe plus haut photographier les deux pentes !
C'était peut-être une autre idée. Je ne me souviens plus de rien. Semaine rock déglingué. Essais techniques avec ma nouvelle pédale d'effets Eventide, la H90. Week-end grand-père de garde. Musique de film à enregistrer aujourd'hui mardi. L'emploi du temps pourrait ressembler à une période de fêtes dès demain. Sauf qu'en fin de journée je découvre, un, qu'Eliott ou son père m'ont refilé leur crève, deux, que la chaudière est tombée en panne ! J'ai beau anticiper, préparer, rêver, rien ne se passe jamais comme prévu. Cela fait partie du jeu. Trouver des solutions à des problèmes qui n'en sont pas. Qui n'en sont plus. Forcément. L'un après l'autre. Ou bien tous en même temps. La liste des choses à faire est un puits sans fond. C'est vivre, et rêver.
Et me voilà à rajouter un nouvel addendum au moment de publier. Le dépanneur est resté de 21h30 à minuit. Conscience professionnelle. Cela remonte la moral de rencontrer des personnes qui aiment se sentir utiles, comme dans la chanson écrite par Roda-Gil que j'ai fait écouter à Stéphane cet après-midi-même...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 13 septembre 2022 à 12:11 ::Cinéma & DVD
C'est une très triste nouvelle.
Jean-Luc Godard est mort.
Il avait 91 ans.
J'ai compilé tous les articles que j'ai écrits sur le plus grand cinéaste qui était encore vivant jusqu'ici. C'est sans compter le nombre de fois où je m'y suis référé dans d'autres.
J'avais été très fier d'avoir été pris en photo à ses côtés en 1976 par G.Mandery pour la revue Le Photographe.
JEAN-LUC GODARD SOUMET LE MUSÉE À LA QUESTION
25 mai 2006
La mise en scène de l'exposition du Centre Pompidou est une véritable désacralisation de l'espace muséal. Godard réussit ici comme ailleurs à interroger le dispositif en cassant les habitudes du visiteur. On s'attendait à voir un chantier, quelque chose de honteux, la représentation de l'échec des relations entre le cinéaste et Beaubourg. On découvre Voyage(s) en utopie, sous-titré JLG, 1946-2006 - À la recherche du théorème perdu, avec une certaine inquiétude, celle d'être déçu tant la presse s'est faite l'écho du supposé ratage. Pas de communication, quelques lignes dans les journaux, toujours pour dire la même chose : Godard n'a pu s'entendre avec le commissaire d'exposition, Dominique Païni, et a décidé de terminer seul. J'ai cherché vainement les crédits de l'exposition, pas de trace de la scénographe, Nathalie Crinière, ni d'aucun membre de l'équipe. On a pensé que J-L G était vraiment un chieur, toujours aussi caractériel. On connaissait ses hésitations, ses changements de cap, son mauvais caractère, son droit à l'erreur... On y est allé tout de même, histoire de voir, par soi-même. Il est écrit que "le Centre Pompidou a décidé de ne pas réaliser le projet d'exposition intitulé Collage(s) de France, archéologie du cinéma d'après JLG en raison des difficultés artistiques qu'il présentait (les mentions "techniques et financières" ont été barrées ; par qui ? Il y a des feutres sous la pancarte) et de le remplacer par un autre programme intitulé Voyage(s) en utopie ". Plus gros est affiché : Ce qui peut être montré ne peut être dit. On va tout de même essayer, même si l'exercice est inutile, puisqu'il faut mieux y aller voir.
Reprenons.
C'est la première fois depuis très longtemps que je me sens bien dans un musée. Rien de compassé, rien de trop (en)cadré, rien de sacré. Les musées sont le dernier même si le seul endroit où admirer des œuvres. On y est physiquement bousculé, il y a souvent une sensation d'écœurement devant l'accumulation, l'effort à déployer pour se concentrer y est considérable. À moins de fréquenter des collectionneurs, on n'a pas trop le choix, sauf à avoir la chance d'y errer après la fermeture et d'y croiser Belphégor. Voilà, c'est ça, c'est la sensation que le chantier de l'installation Godard procure, un sentiment de déjà vu, de déjà vécu ailleurs que dans le simulacre muséal, une familiarité avec le quotidien, une proximité permettant de se l'approprier, de parler à la première personne du singulier, l'utopie de pouvoir encore s'interroger sur le monde et sur notre relation à l'audiovisuel, et bien au-delà, sur la culture en général et sur la place de chacun dans le système social. Comment gérer son indiscipline ? On découvrira avec ravissement que l'installation est le miroir déformant de nos références intimes. Semblable aux Histoire(s) du cinéma qui sortent ces jours-ci en DVD.
Il y a deux axes principaux : le premier, c'est la mise en espace, comme un appartement en travaux, murs éventrés, palissades, grillages, mais aussi des pièces réduites au strict minimum ; pas une chambre, un lit ; pas une cuisine, un évier ; pas un bureau, une table ou un fauteuil ; pas un balcon, des plantes vertes rassemblées dans un coin, encore que de l'autre côté de la baie vitrée sont dressées cinq tentes de SDF. Ce ne sont pas des figurants, c'est déjà notre histoire. La désinvolture qui semble de mise nous met à l'aise, nous nous promenons comme si nous visitions un appartement que nous transformerons plus tard à notre guise. Nous piétinons les éléments du décor et nous laissons prendre. Des livres sont cloués au pilori un peu partout dans le décor, un pieu dans le cœur, comme le supplice de la croix. Croix de Malte ou de Lorraine... Les clous font mal, les meubles sont vissés grossièrement, les lettres collées ne peuvent être volées. On peut voir les maquettes successives de l'exposition qui n'a pas eu lieu, on rêve. Il n' y a pas de cartel explicatif, seulement des mots, des bribes de phrase que l'on foule. Nous sommes libres de penser, de réfléchir, d'interpréter.
Dans une des trois salles, sur de beaux et grands écrans plats, sont diffusés simultanément plusieurs films. Pas ceux du cinéaste. Pas seulement. La cacophonie ressemble aux Histoire(s) du cinéma, que je conseille de regarder et d'écouter en vaquant à ses occupations ménagères. Se laisser envahir. Pour que la magie prenne corps. On se laisse happé par une séquence et le tour est joué. Ça vous parle directement, miracle de l'identification, sympathie de la citation que l'on a fait sienne. Si l'accumulation est le propre des musées, surtout le Centre Pompidou habitué aux overdoses, apprécions l'une des rares fois où elle fonctionne. En voilà de l'information, sauf qu'ici les rapprochements font sens, produisant une sublime poésie, construite avec les ressources du montage cinématographique et les échos qui résonnent en chacun et chacune d'entre nous. En clair, ça fait sens et ça produit une très forte émotion. C'est notre histoire(s). Magie d'un poète (au même titre qu'un Cocteau, un Guitry ou un Freud), que les Godardiens pourront toujours tenter de copier, l'exercice risque de rester stérile. Il ne suffit pas de foutre le souk, de provoquer, de faire des collages ou de jouer avec les mots, il faut une vision. Le génie de Godard, c'est ce qui est montré, peu importe ce qui est dit. L'important ce n'est pas le message, c'est le regard. Celui de chacun, exhortation à penser par soi-même.
Oui, Godard a gagné ce nouveau pari comme il avait dans le passé réussi son passage à la télévision, ou ses mises en pages, ou ses disques, parce qu'il continue à s'interroger sur les outils, sur les circonstances, sur l'histoire, et qu'il nous propose un angle inédit, auquel on aurait pu penser. Godard réussit donc sa sortie dans l'espace. La machine est en route, pour qu'à notre tour nous fassions le voyage.
On peut toujours rêver !
P.S. : le Centre Pompidou édite un livre de Documents, accompagné d'un DVD avec la Lettre à Freddy Buache, Meeting Woody Allen, On s'est tous défilé et une vingtaine de spots de pub réalisés pour M+F Girbaud. Sa présentation graphique est un peu aride, mais le contenu est évidemment passionnant.
JEAN-LUC GODARD ET ANNE-MARIE MIÉVILLE, COURTS
16 juin 2006
Les courts-métrages de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville que ECM a réunis, accompagnés d'un petit livre broché de 120 pages, rappellent les Histoire(s) du cinéma dont la sortie est sans cesse repoussée. ECM en avait édité un gros coffret de 5 CD audio. Montage commenté de citations multiples, diffusion simultanée et systématique d'un extrait de film avec le son d'un autre, utilisation du catalogue musical du producteur allemand Manfred Eicher, ces quatre courts appartiennent tous à la dernière période : The Old Place (1999) et Liberté et Patrie (2002), tous deux cosignés avec Anne-Marie Miéville, Je vous salue, Sarajevo (1993) et De l'origine du XXIe siècle (2000). Comment Godard négocie-t-il l'emprunt de ces milliers d'extraits protégés par le droit d'auteur ? Il est à parier que cette question n'est pas étrangère à l'ajournement des Histoire(s) en DVD. Godard cite, certes, mais avec ces emprunts il produit une œuvre nouvelle, totalement originale, à la manière de John Cage en musique. De toute façon, sa filmographie n'est qu'un tissu de citations, littéraires lorsqu'elles ne sont pas cinématographiques. Il n'y a pas de génération spontanée, Godard assume le fait que nous inventons tous et tout d'après notre histoire, la culture. Le travail du créateur consiste à faire des rapprochements, à énoncer des critiques, à produire de la dialectique avec tous ces éléments.
Avec le livre Documents (scénarios, lettres, manifestes, manuscrits...), édité par le Centre Pompidou à l'occasion de l'exposition en cours (voir billet du 25 mai), est offert un DVD avec d'autres courts-métrages : Lettre à Freddy Buache (1982), Meeting Woody Allen (1986) et le travail de commande pour les couturiers Marithé et François Girbaud (1987-1990).
La double signature Godard-Miéville, double signature dont nous avons parlé dans le billet du 8 juin, reste énigmatique. Quel est le rôle de chacun ? Comment cela se négocie-t-il ? Quelle est la différence entre un film de l'un ou de l'une et une œuvre à quatre mains ? Il n'est pas simple de s'y retrouver. Godard et Miéville aiment nous perdre, et nous faire travailler à notre tour... Vers où que l'on se tourne, on n'échappera à aucune question. L'œuvre de Godard, jamais finie ni définie, est une quête philosophique, un objet infini qui pousse dans l'inconscient et le cosmos. De l'infiniment grand de la pensée à l'infiniment petit de l'humanité.
LES HISTOIRE(S) DU CINÉMA AUX OUBLIETTES
16 juillet 2006
Nous souhaiterions vous informer des derniers changements concernant votre commande. Nous avons le regret de vous informer que la parution de l'article suivant a été annulée : Jean-Luc Godard (Réalisateur) "Histoire (s) du cinéma - Coffret 4 DVD". Bien que nous pensions pouvoir vous envoyer ces articles, nous avons depuis appris qu'il ne serait pas édité. Nous en sommes sincèrement désolés. Cet article a donc été retiré de votre commande. Le compte associé à votre carte de paiement ne sera pas debité. En effet, la transaction n'a lieu qu'au moment du départ d'un colis.
Dans le dernier numéro du journal des Allumés, j'annonçai la sortie imminente d'une œuvre majeure de JLG : On attend toujours avec impatience cette ?uvre audio-visuelle unique, indis-pensable, duelle et unique, L'Histoire(s) du cinéma (...) dont la sortie est sans cesse repoussée, probablement pour une question de droits tant le maître du sampling y accumule les citations cinématographiques. Oui, en voilà de l'information, du monumental, du poétique freudien, de l'image et du son, de la musique (catalogue ECM) et des voix? Chacun y fait son chemin, alpagué par une citation intimement reconnue et qui vous emporte très loin. Chacun y construit sa propre histoire, la sienne et celle du cinéma. C'est un film interactif, plus justement, participatif. Devant ce flux incessant et multicouches (Godard accumule au même instant des images d'archives, son quotidien, des photos, les voix d'antan et la sienne, la musique, les bruits, tout cela mixé et superposé) à vous de trier, d'extraire, d'y plonger ! Un conseil : laissez le poste allumé et vaquez à vos occupations sans vous en soucier. En fond, mais à un volume sonore décent. Passant à proximité, vous aurez la surprise de vous faire happer par tel ou tel passage. Là tout chavire, ça vous parle, à vous seul, indentification due au jeu des citations, nouvelle façon de voir et d'entendre. Le génie de J-LG retrouvé. Et vous, au milieu, le héros de cette saga, l'unique sujet. (JJB, ADJ n°16) Ici même le 16 juin, après plusieurs annonces de report, je commentai : Comment Godard négocie-t-il l'emprunt de ces milliers d'extraits protégés par le droit d'auteur ? Il est à parier que cette question n'est pas étrangère à l'ajournement des Histoire(s) en DVD. Godard cite, certes, mais avec ces emprunts il produit une œuvre nouvelle, totalement originale, à la manière de John Cage en musique. De toute façon, sa filmographie n'est qu'un tissu de citations, littéraires lorsqu'elles ne sont pas cinématographiques. Il n'y a pas de génération spontanée, Godard assume le fait que nous inventons tous et tout d'après notre histoire, la culture. Le travail du créateur consiste à faire des rapprochements, à énoncer des critiques, à produire de la dialectique avec tous ces éléments.
Existaient déjà l'édition papier Gallimard et la version audio en CD remixée pour ECM, mais il manquait fondamentalement l'original filmique. Grosse déception, Amazon avertit que ce chef d'œuvre absolu ne sera pas édité. Il ne me reste plus qu'à recopier l'enregistrement VHS réalisé sur Canal+ il y a une dizaine d'années, grâce à mon graveur DVD de salon, simple comme bonjour, Bonjour Cinéma !
Photo de Guy Mandery parue dans Le Photographe en 1976 : à droite, de trois quart dos avec catogan, on reconnaîtra le jeune collaborateur de Jean-André Fieschi, ayant mission de récupérer une paluche (caméra prototype Aäton qu'on tenait au bout des doigts) rapportée de Grenoble par JLG. Entre nous, le chef opérateur Dominique Chapuis. De dos, en costume blanc, je crois me souvenir qu'il s'agissait de Jean Rouch. Je fus nommé représentant de Aäton à Paris, mais je perdis l'affaire au bout de deux jours, après une mémorable soirée chez les frères Blanchet avec Jean-Pierre Beauviala, où Rouch se montra à mes jeunes yeux tel un grotesque mondain se gargarisant d'histoires que je considérai du plus mauvais goût, soit simplement sexistes et racistes. Le second degré avait dû m'échapper, mais Rouch était extrêmement différent sur le terrain et à Paris, et chaque fois que nous nous rencontrâmes je ne pus m'empêcher de me retrouver en profond désaccord avec lui, comme, par exemple, sur la diffusion des archives Albert Kahn qu'il aurait préféré voir projeter muettes et non montées, quitte à ce que cela ne touche qu'une poignée d'aficionados élitistes. Ceci n'enlève rien à la beauté de ses films (revoir Chronique d'un été coréalisé avec Edgard Morin, et le passionnant coffret incluant, entre autres, Les maîtres fous).
HISTOIRE(S) DU CINÉMA, ÉDITION JAPONAISE
14 septembre 2006
J'avoue, j'ai craqué ! Désespéré par une édition française de plus en plus improbable, j'ai commandé le chef d'œuvre en 8 parties et 5 DVD de Jean-Luc Godard sur Amazon.co.jp, ici au premier plan. Comme je ne lis pas le japonais, à côté des films évidemment en français, je peux difficilement profiter de l'admirable système de référencement numérique de cette édition. Cela me permet tout de même de me repérer un peu dans ce foisonnement d'informations, textes, images, films, musiques... Les deux autres éditions, discographique et littéraire, forment un excellent complément, puisque la première, bande son remixée spécialement pour le coffret de 5 CD paru en 1999 chez ECM, livre l'intégralité des textes, et que la seconde, publiée un an auparavant par Gallimard en 4 volumes, offre de magnifiques illustrations en couleurs.
Il ne me reste plus qu'à faire ce que j'ai toujours préconisé, diffuser en boucle cette encyclopédie unique et boulimique sans y faire vraiment attention, en me laissant imprégner par les mots, les images et les sons. Dans cette auberge espagnole chacun peut ainsi retrouver ses émotions passées jusqu'à se sentir personnellement visé. À cet égard, l'exposition au Centre Pompidou fut la sobre continuation de cette démarche. Une sensation d'intimité éternelle, universelle, me gagne ainsi doucement, comme lorsque j'écoute la Radiophonie de Lacan... Révélation de l'inconscient, impression d'avoir toujours su ce qui est raconté et montré, et pourtant comme si c'était la première fois, comme si enfin le monde nous était révélé dans sa complexité et sa simplicité...
Les huit parties sont titrées Toutes les histoire(s), Une histoire seule, Seul le cinéma, Fatale beauté, La monnaie de l'absolu, Une vague nouvelle, Le contrôle de l'univers, Les signes parmi nous. Histoire(s) du cinéma n'est pas seulement le chef d'œuvre de Jean-Luc Godard, film(s) dans le film, c'est probablement la meilleure œuvre critique qui n'est jamais été produite sur le sujet ; raconter ce qu'est ou fut le cinématographe en laissant à chacune et chacun le privilège de son interprétation en fait le film le plus emblématique de toute son histoire.
LE FILM DES FILMS
8 avril 2007
Les Histoire(s) du cinéma paraissent enfin. Le feuilleton se clôt sur une ouverture, la parution en France du coffret de 4 dvd tant attendus (Gaumont, sous-titres anglais). J'ai écrit trois précédents billets sur la saga godardienne : d'abord le 6 juin au moment où les courts métrages avec Anne-Marie Miéville sont sortis chez ECM, puis le 19 juillet lorsque je me suis découragé et enfin le 14 septembre quand j'ai craqué pour l'édition japonaise. Voilà c'est là ! Ces Histoires contredisent-elles Eisentein puisqu'elles représentent une somme plus qu'un produit ? Le film des films. Intelligence et poésie. Le piège et la critique. Identification et distanciation. Lyrique autant qu'épique. Les ultimes soubresauts d'une cinéphilie née avec les Lumière et qui n'en finit pas de s'éteindre avec le nouveau siècle.
Cette version française n'abrite pas l'admirable index obsessionnel des japonais, mais si l'on ne lit pas cette langue cela ne sert hélas pas à grand chose. Dommage que Gaumont ni JLG ne l'aient reproduit, chaque document y est indexé et accessible instantanément, une sorte d'hypertexte à la manière d'Internet, pour chaque citation, musique, texte, film... Ils ont par contre ajouté trois suppléments. D'abord 2 x 50 ans de cinéma français, 50 minutes où Godard, avec la complicité de Miéville, fait péniblement la leçon à Michel Piccoli, mais où il montre aussi comment la consommation immédiate de produits culturels ne fait pas le poids devant l'histoire. Les images sont parfois remplacés par un carton, NO COPY RIGHT, révélant probablement le compromis ayant permis que les Histoires voient le jour. Il faudra que je vérifie si l'édition française de son chef d'œuvre a été également expurgé de certaines séquences pour cette déraison. Je n'ai encore regardé que les suppléments qui sont plutôt des compléments.
Deux conférences de presse cannoises, la première de 1988 intitulée La télévision, la bouche pleine, la seconde de 1997, Raconte des histoires, mon grand, complètent le tableau de manière éclatante.
Ce Qu'il ne Fallait pas Démontrer
8 février 2010
Catastrophé, je tente de m'accrocher désespérément au film qu'Alain Fleischer a le toupet de signer, aussi vain que vide, mais on finira par en avoir l'habitude. Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard est une monstrueuse arnaque où les protagonistes semblent sortis d'une maison de retraite pour vieux réalisateurs atteints d'Alzheimer. Godard ou Straub sont à côté de leurs pompes, rabâchant de vieux poncifs quand leur ennui de se retrouver dans cette galère n'éclate pas à l'écran. Tout est d'une paresse extrême, sorte de captation complaisante qui laisse craindre le pire opportunisme sous prétexte d'enseignement aux étudiants du Fresnoy. Comme le coffret édité par les éditions Montparnasse propose également une série d'entretiens intitulée Ensemble et séparés, sept rendez-vous avec Jean-Luc Godard, je compte sur ces bonus occupant trois des quatre DVD pour faire remonter le niveau de l'échange. C'est au mieux un portrait en creux. Godard n'a jamais été à l'aise dans le tête-à-tête. Quoi qu'on en dise, ses rencontres avec Fritz Lang (Le dinosaure et le bébé) ou Marguerite Duras (Océaniques) sont plus émouvants que passionnants. Il n'est pas à la hauteur de ses brillantissimes conférences de presse ni surtout de l'œuvre immense qu'il laissera, résumant à lui seul tout ce que fut le cinématographe depuis son invention. Dépouillés de la prétention usurpatrice d'en faire un film, la plupart des entretiens ajoutés plongent Godard dans une obscurité qui en dit long sur son implication dans cette affaire. Ses réponses sur Israël et les Juifs qui ont fait couler beaucoup d'encre sont d'ailleurs assez fumeuses et ne peuvent convaincre aucun anti-sioniste, a fortiori ses détracteurs. Son esprit de contradiction a perdu son mordant, il esquive le plus souvent au lieu de faire front. Il est toujours meilleur dans la colère, lorsqu'il prêche le faux pour connaître le vrai, comme face à Jean-Michel Frodon. André S. Labarthe dans le "film" rame en pure perte pour le sortir de l'ornière. Si Dominique Païni monologue en toute fatuité, l'universitaire Jean-Claude Conesa renvoie la filmographie de Godard à ses balbutiements en l'autopsiant. Nicole Brenez a l'intelligence de proposer des images rares, mais trop courtes, sur lesquelles elle interroge humblement "Jean-Luc". Jean Douchet et Jean Narboni, insistant avec la plus grande tendresse, arrivent finalement à le faire parler en évoquant quelques anecdotes. Aucun interlocuteur n'étant à la hauteur, tant de choses ayant été dites sur lui et son œuvre, le cinéaste est renvoyé dans les cordes au lieu d'occuper le ring. Quelle posture emprunter lorsque l'on a déjà été réduit à s'auto-parodier ? En 9h30 les amateurs n'apprendront pourtant pas grand chose et pour une leçon de cinéma on repassera. Mieux vaut voir ou revoir n'importe quel film de Jean-Luc Godard et, si vous êtes courageux, l'incontournable Histoire(s) du cinéma, un monument, le film des films.
JEAN-LUC GODARD MARCHE SUR LES MAINS
14 mars 2010
Plongé dans la biographie de Jean-Luc Godard, pavé de 935 pages qu'Antoine de Baecque vient de publier chez Grasset & Fasquelle, je suis mal parti pour bloguer ce week-end. Une partie du voile se lève sur un des grands mystères du XXème siècle. Pour avoir fréquenté nombre de ses proches, je m'étais fait ma petite idée, mais l'enquête fouille les détails de sa vie et livre nombre de clefs pour comprendre l'empêcheur de tourner en rond. À l'époque où "Jean-Luc" nous avait rapporté une Paluche Aäton de Grenoble, Jean-André m'avait photocopié des lettres et quelques pages annotées dont l'encre thermique s'efface avec le temps. Sur la photo je suis à droite avec la barbe et le catogan. S. s'était plainte qu'il l'obligeait à laver ses cheveux de petite brunette même lorsqu'elle sortait de chez le coiffeur ; cette très belle jeune femme tarifée m'avait aussi raconté comment JLG lui avait confié qu'il lui plaisait de "faire quelque chose de connu avec une inconnue". Son droit à l'erreur m'a servi de modèle. Ni plus ni moins de chance de se tromper, mais une liberté de pensée et d'agir que je tente de perpétuer à chaque révolution, quotidienne, elliptique, impossible. Comme John Cage, Godard a influencé son époque bien au-delà de sa sphère professionnelle. Qu'il fascine ou irrite, il ne peut laisser indifférent. Avec Cocteau et Lacan, sa voix est celle des plus grands conteurs. Ses mots font image, ses images font sens, ses sens sont musique, sa musique fait mouche. Poète timide et brutal analyste, il s'est affranchi de ses contradictions en résumant à lui seul l'histoire du cinématographe. Le kleptomane est devenu le maître du cut-up, précurseur du mashup, agrégateur de citations, un "monsieur plus" de la question sans réponse. Je retourne m'allonger sur le divan, même si cette position me brise la nuque. Sa biographie est une mise en abîme où l'inconscient fait des miracles.
UNE FEMME EST UNE FEMME
7 novembre 2018
En 1961 Jean-Luc Godard enregistre un disque 33 tours pour promouvoir son nouveau film, Une femme est une femme, une comédie musicale pétillante. C'est un mixage de la bande-son avec les dialogues et la musique de Michel Legrand, plus les commentaires toujours aussi subtils du cinéaste, ce qui en fait le principal intérêt, et l'ensemble, sorte de création radiophonique, se tient remarquablement bien, presqu'un manifeste du cinéma de Godard de l'époque. De 1960 à 1968, Legrand compose justement ses meilleures partitions, entre sa collaboration avec Jacques Demy et L'affaire Thomas Crown.
J'avais eu la bonne idée de faire une copie de l'un des cent exemplaires que possédait Jean-André Fieschi. Dans son édition DVD le label de référence Criterion livre ce petit bijou, mais sa copie du disque est vraiment pourrie : le disque est rayé, bourré de scratches, faisant sauter certains bouts de phrases de Godard, et le son est nasillard. C'est étonnant pour une édition aussi luxueuse, mais j'imagine qu'ils n'avaient pas trouvé mieux. Ainsi aujourd'hui je vous livre cet enchantement auquel participaient Anna Karina, Jean-Claude Brialy et Jean-Paul Belmondo... J'en ai profité pour nettoyer le fichier et améliorer le son. Durée : 34'05.
LE LIVRE D'IMAGE DE JEAN-LUC GODARD
5 décembre 2018
Tout est saturé. Du sens à l'image. À ne pas croire. Le vieux maître fait comme tout le monde. Il sort les bribes de leur contexte. Sauf que, contrairement aux journalistes, ses mensonges disent la vérité. Sel des poètes. Le jeu en main. Cinq doigts pour comment c'est. Le pouce préhenseur et l'encéphalogramme hautement développé. L'homme. Sanguinaire. Seul le fou. Et les enfants. Mais la Terre ? Nœud. Passe. Taire. Première musique : Scott Walker. The Drift. La dérive. Comme toutes ses Histoire(s). Du cinéma. Chacune est une entrée vers notre subconscient. Il suffit de reconnaître. Pour s'y reconnaître. Autant de fils d'Ariane à dérouler. O temps ! Ses fils. Nicole Brenez l'archéologue. Pas étonnant d'y retrouver Perconte. Après le feu. La liste est longue. Ils seront tous sauvés. Les espérances. Tout est saturé. Question de droits. C'est autre chose. La couleur. Vive. Le cinéma. Vif. Le silence. Coupez. Action. Moteur. Il doit y avoir une révolution. Godard termine par Le plaisir. Le masque. Tout est dit.
"Te souviens-tu encore comment nous entraînions autrefois notre pensée ? Le plus souvent nous partions d’un rêve… Nous nous demandions comment dans l’obscurité totale Peuvent surgir en nous des couleurs d’une telle intensité D’une voix douce et faible Disant de grandes choses D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses Image et parole On dirait un mauvais rêve écrit dans une nuit d’orage Sous les yeux de l’Occident Les paradis perdus La guerre est là…"
Le livre d'image a reçu une Palme d'or spéciale au Festival de Cannes 2018.
84 minutes qui changent de tout ce qu'on peut voir et entendre.
C'est de la dynamite (vieille pub pour le chocolat suisse) !
Resté chez lui, à Rolle en Suisse, le cinéaste avait donné sa conférence de presse en répondant aux questions sur FaceTime.
DANS L'IMMÉDIAT, JEAN-LUC GODARD
18 avril 2019
Les entretiens dépendent souvent de la qualité des interviewers. Il est certain qu'Olivia Gesbert a une sensibilité, une intelligence ou un aplomb qui faisaient défaut à la plupart des interlocuteurs des Morceaux de conversation avec Jean-Luc Godard "réalisés" par Alain Fleischer et qui duraient 9h30. Pour l'émission La Grande Table elle est allée rencontrer Godard chez lui à Rolle en Suisse. France Culture le diffuse en deux parties de 27 et 39 minutes, Je suis un archéologue du cinéma et Godard ouvre le Livre d'image. À 88 ans le cinéaste semble ainsi plus vif qu'il y a quelques années, peut-être parce que c'est une jeune femme. À la lecture de sa biographie par Antoine de Baecque on sait qu'il n'y est pas insensible. Et Godard ne mâche pas ses mots, que ce soit sur ce que sont devenues les écoles de cinéma (les 3/4 des étudiants sont des jean-foutre), la notion d'auteur avec ses droits et ses devoirs (À l’époque, l’auteur était le scénariste, c’est-à-dire le fabriquant de texte. A Bout de souffle, je n’en suis pas l’auteur pour la loi. C’est Truffaut parce que j’avais repris un ancien scénario. A un moment, je lui ai demandé de me le redonner, et il ne pouvait pas : c’est inaliénable en France. Pour Le Livre d’image, il y a beaucoup d’auteurs qui sont réunis par un ami), sur sa Palme d'Or "spéciale" à Cannes qu'il considère avec mépris comme un prix de consolation, sur la langue et le langage, sur la politique, sur ses rêves, sur l'âge, etc.
Sur sa tombe il imagine qu'on pourrait écrire "Au contraire", sur celle d'Anne-Marie Miéville, sa compagne, "J'ai des doutes". Pour le titre de cet article j'aurais pu le singer en écrivant L'hymne aux média pour l'immédiat, c'est du moins ce que j'entends, une médiathèque de Babylone qui recracherait son contenu (j'arrête avec les jeux de mots ?) en musique, en vers et contre tout.
Lors de sa dernière conférence de presse à Cannes, transmise par Skype, il disait : "Aujourd’hui lors d’une conférence de presse, les trois-quarts des gens ont le courage de vivre leur vie, mais ils n’ont pas le courage de l’imaginer. J’ai de la peine à vivre ma vie mais j’ai le courage de l’imaginer".
Après "150 films en comptant les petits", Jean-Luc Godard a monté Le livre d'image que j'ai chroniqué dans cette colonne en décembre dernier, sorte d'épilogue à ses Histoire(s) du cinéma, de mon point de vue son chef d'œuvre, dont je possède les versions japonaise et française en DVD (la version japonaise en 5 DVD au lieu de 4 offre une nomenclature thématique interactive, encore faut-il savoir lire le japonais ! Il me semble qu'elle est plus complète, due à des questions de droits), la bande-son remixée pour le label ECM en 5 CD, et l'édition papier chez Gallimard/Gaumont. Ce n'est nullement du fétichisme, mais une manière d'appréhender une œuvre unique sous des angles différents.
Depuis hier Arte.tv diffuse gratuitement Le livre d'image et ce jusqu'au 22 juin, avec un passage TV le 24 avril, mais il ne sortira pas au cinéma. Godard préfère le montrer dans les musées et les théâtres dans son format audio original, un 7.1 plus polysémique qu'immersif ! En attendant, il faut absolument voir et entendre la réduction phonique de cette œuvre fondamentale toutes affaires cessantes. Il est difficile de l'évoquer pour elle-même, parce qu'elle suscite en chacun/e de nous un vertige, des interrogations, ouvrant des portes vers un après qui biologiquement se profile.
JEAN-LUC GODARD AURA 90 ANS LE 3 DÉCEMBRE
19 novembre 2020
Longtemps je n'ai pu copier que les bandes-son des films que j'aimais. La vidéo domestique n'existait pas. Avec mon magnétophone à cassette audio portable j'enregistrais les films dans les salles de cinéma, la sonorité de chacune colorant la captation. En de rares occasions j'ai piraté la télévision, mais toujours sans image tant que la VHS ne fut pas commercialisée.
Je possède encore les cassettes audio du Tombeau hindou de Fritz Lang, La mort en ce jardin et Tristana de Luis Buñuel, Les enfants du paradis et Drôle de drame de Marcel Carné, Le chemin de Rio de Robert Siodmak (qui figure dans Trop d'adrénaline nuit, le premier 33 tours d'Un Drame Musical Instantané), La nuit américaine de François Truffaut, Johnny Guitar de Nicholas Ray en VF, Boudu sauvé des eaux, La règle du jeu, La grande illusion et Le carosse d'or de Jean Renoir, Le sang d'un poète, La belle et la bête, Orphée et Le testament d'Orphée de Jean Cocteau, les cinéastes de notre temps sur La première vague, Samuel Fuller, Lang et Godard, Le rebelle de King Vidor, Adieu Philippine de Jacques Rozier, Trafic de Jacques Tati, Les amants crucifiés de Mizoguchi Kenji et last but not least Masculin Féminin, Deux ou trois choses que je sais d'elle, La chinoise, Pierrot le fou, Numéro deux, et France tour détour deux enfants de Jean-Luc Godard.
Je composais alors des partitions sonores pour le cinéma qui intégrait voix, bruitages et musique, pensant à l'ensemble comme une partition musicale. Suivant Edgard Varèse, John Cage ainsi que Michel Fano et Aimé Agnel qui furent mes professeurs à l'Idhec, écouter ces cassettes me forma à penser toute organisation de sons comme musique. C'est dire qu'écouter les rééditions de Godard publiées par ECM me comble de joie. J'avais déjà l'imposant coffret de 5 CD Histoire(s) du cinéma (dont je possède également le texte édité par Gallimard et les DVD en versions française et japonaise) et les 4 courts métrages réalisés avec Anne-Marie Miéville. Je découvre la bande-son complète de Nouvelle vague qui tient sur 2 CD... J'ai écrit sur l'un et l'autre, comme sur Le livre d'image, son dernier chef d'œuvre.
Jean-Luc Godard est un grand romantique, ses partitions sont passionnelles. Même si l'on n'a jamais vu les films, leur transposition radiophonique a le pouvoir évocateur de la poésie. On n'y comprend rien, sauf l'essentiel. Les rimes sont sonores, l'usage des musiques fondamentalement dramatique. Comme toujours, chacun, chacune, y reconnaîtra l'extrait d'un roman, le dialogue d'un film, la musique d'un autre, nous renvoyant à notre mémoire parcellaire avec la profondeur de l'inconscient. Chaque fois s'ouvre une porte, qui n'est qu'à soi, dans l'œuvre du maître.
Les citations lui ont souvent donné du fil à retordre question droits d'auteur. En lui ouvrant son catalogue discographique, ECM lui a facilité les choses. On retrouve ainsi l'accordéon de Dino Saluzzi, les voix de Patti Smith ou Meredith Monk, la musique de Paul Hindemith, Arnold Schönberg, Heinz Holliger... François Musy a remixé numériquement la bande-son pour le disque. Et puis il y a les voix, comme me susurra un soir à l'oreille Jean-Pierre Léaud avec un ton de conspirateur, ici Alain Delon, Domiziana Giordano, Roland Amstutz, Laurence Cote, Jacques Dacqmine... Même si je préfère de loin Histoire(s) du cinéma, chef d'œuvre parmi les chefs d'œuvre, se laisser porter par la narration de Nouvelle Vague c'est passer 88 minutes dans les nuages, brouillard d'un rêve, retour au seul réel qui vaille le coup, la poésie.
Le livret du CD est rédigé par Claire Bartoli, auteur et comédienne non-voyante. Dans Le Regard intérieur, elle livre une interprétation analytique qui lui laisse "un petit goût subversif d'invisible et d'éternel".
PLUS OH ! COMMANDÉ PAR FRANCE GALL À JEAN-LUC GODARD
5 janvier 2021
Je connaissais quelques publicités réalisées par Jean-Luc Godard comme l'aftershave Schick, les cigarettes La Parisienne, les jeans Marithé & François Girbaud, mais j'ignorais que France Gall lui avait commandé un clip à la mort de son compagnon, Michel Berger. Pour son nouvel album la chanteuse avait repris Plus haut composé pour elle en 1980. Après un long entretien à Rolle le 28 mars 1996, le cinéaste choisit la forme sur laquelle il travaillait alors, ses Histoire(s) du cinéma, pour raconter la métamorphose de l'art, de la beauté et de l'amour que permet le cinématographe. Je suis incapable de reconnaître tous les emprunts, mais on y voit des tableaux de Manet, Vinci et Goya, des photos de Marlene Dietrich et Charlie Chaplin, des extraits de They Live by Night de Nicholas Ray, Blanche-Neige de Walt Disney, La Belle et la Bête de Jean Cocteau... Et France Gall, son œil, sa bouche... La chanson sonne prémonitoire avec une coloration orphique que Godard souligne explicitement.
Le clip sera diffusé une seule fois le 20 avril 1996 sur M6, car il sera interdit d’antenne, Godard ne s’étant pas acquitté de tous les droits d'auteur. C'est le même problème qui a retardé de dix ans la sortie du coffret DVD des Histoire(s) du cinéma en France. Heureusement j'avais acheté le coffret japonais dont la particularité est d'offrir des entrées thématiques, mais comme ce répertoire est en japonais je n'ai jamais pu en profiter. La version française, acquise par la suite, me semble avoir été expurgée de quelques extraits. Ces emprunts sont probablement aussi la raison pour laquelle Le livre d'image, son chef d'œuvre le plus récent, n'est jamais sorti dans les salles de cinéma, mais uniquement ponctuellement dans des espaces culturels. L'emprunt, qu'il soit littéraire, pictural, cinématographique, voire musical, est la base de l'écriture de Jean-Luc Godard. la plupart des phrases que nous aimons citer de ses films proviennent en général des livres qu'il a lus. Comme la plupart sont dans le domaine public, cela ne posait pas le problème que généreront les extraits de films protégés becs et ongles par les producteurs. L'accord avec le label allemand ECM lui permit de piocher comme il voulait dans son catalogue sonore, mais il n'a pas pu bénéficier des mêmes dérogations avec d'autres firmes discographiques et encore moins avec l'industrie cinématographique. Faire du neuf avec du vieux est pourtant une voie passionnante, qu'elle soit écologique, analytique ou poétique. D'une part il n'y a pas de génération spontanée, d'autre part la citation devient création dès lors qu'elle produit un sens nouveau ou une émotion inédite, mais le droit va rarement dans ce sens !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 1 août 2022 à 07:40 ::Musique
Le violoniste Clément Janinet et son projet O.U.R.S. (Ornette Under The Repetitive Skies) tient ses promesses, entre musique répétitive reichienne et free jazz colemanien. Quatre ans après le premier album, avec les mêmes comparses, soit le saxophoniste Hugues Mayot, le contrebassiste Joachim Florent et le batteur Emmanuel Scarpa, il joue les derviches du swing. Le ténor fait irrésistiblement penser à Gato Barbieri quand il n'est pas au piano. Le violoniste se fait discret, mandolinant parfois et préférant surtout miser sur le timbre du groupe. Tous participent à la percussion, le batteur devenant un temps vibraphoniste, Arnaud Laprêt leur prêtant patte forte sur Purple Blues. On se croyait perché en haut de montagnes reposantes, on se retrouve danser dans des plaines vallonnées. Les crins croisent l'anche pour un jazz très seventies, revival digéré, entraînant, euphorique, revendicatif. Le Liberation Music Orchestra a fait des petits. Ils ont grandi. Sur le sixième et dernier morceau de l'album, ils sont rejoints par le chanteur camerounais Ze Jam Afane qui a composé cet Odibi, histoire de reprendre calmement son souffle, le temps de laisser revenir les fantômes.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 29 juillet 2022 à 11:45 ::Musique
Trois disques, parmi d'autres évoqués plus tard, ont retenu mon attention en cette période charnière entre juillet et août. Le premier est le nouveau CD de Patkop chez Alpha. La violoniste virtuose d'origine moldave Patricia Kopatchinskaja en duo avec le pianiste finlandais Joonas Ahonen présente un de ses récitals dont elle a le secret, mêlant classique et contemporain autour d'un sujet, d'une ambiance, d'un propos. Le compositeur George Antheil et sa première sonate se retrouvent entourés par Morton Feldman, Beethoven (sonate pour violon et piano n°7) et John Cage sans que l'on soit surpris par leur association. Cela coule de source.
Puisqu'il est question de ce compositeur américain hors normes, enfant terrible auteur du Ballet mécanique filmé par Dudley Murphy et Fernand Léger, mais aussi (!), et ce avec la belle actrice-scénariste-productrice sexy Hedy Lamarr (Extase, film sulfureux pour l'époque), du premier brevet d'un système de codage des transmissions dit étalement de spectre par saut de fréquence, proposé alors pour le radioguidage des torpilles américaines durant la Seconde Guerre mondiale, et utilisé actuellement pour le positionnement par satellites (GPS, etc.), les liaisons chiffrées militaires ou dans certaines techniques Wi-Fi, je conseille donc aussi l'acquisition du CD Fighting The Waves où sa musique est interprétée par l'Ensemble Modern. La phrase est longue, mais ces deux-là ont eu une vie incroyable.
Le quadruple CD du groupe TOC formé par le pianiste électrique Jérémie Ternoy, le guitariste électrique Ivan Cruz et le batteur Peter Orins est égal aux précédents albums du trio. Chacun des quatre concerts suit à peu près le même schéma, l'ambiance bruitiste délicate se transformant en tempête de plus en plus rythmée jusqu'à l'extinction. On est pourtant chaque fois saisi par la montée progressive des boucles erratiques, glissements progressifs du plaisir allant de l'électroacoustique vers le rock pour s'épanouir en free jazz. Si leur musique à courant continu semble à l'opposé de mes montages alternatifs, je m'y retrouve étonnamment sans jamais aucune lassitude, conduit par la transe de l'électricité.
Sur le même label, le duo de la jeune saxophoniste Sakina Abdou et du guitariste aguerri Raymond Boni dressent un pont entre les générations et la manière d'aborder l'improvisation free avec délicatesse et intelligence. Musique de chambre hexagonale où les notes rebondissent d'un mur à l'autre, où le parquet grince quand Abdou souffle dans ses flûtes et où les anches volent dans les cordes. Comme je l'écrivais plus haut, ça coule des sources.
→ Patricia Kopatchinskaja & Joonas Ahonen, Le monde selon George Antheil, CD Alpha
→ Ensemble Modern, dir. HK Gruber, Fighting The Waves (Music of George Antheil), CD BMG paru en 1996
→ TOC, Did It Again, 4 CD Circum-Disc, sortie septembre 2022
→ Abdou Boni, Sources, CD Circum-Disc, dist. Allumés du Jazz / Atypeek, sortie septembre 2022
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 27 juillet 2022 à 11:48 ::Expositions
Comme j'étais en Bretagne j'en profitai pour faire un saut à Landerneau où le Fonds pour la culture Hélène & Édouard Leclerc expose Ernest Pignon Ernest jusqu'au 15 janvier 2023. On avait pique-niqué le long de l'Élorn près du pont habité de Rohan. Aucune cabine téléphonique dans la ville pour expliquer aux enfants comment on faisait avant les portables. Je ne me souviens plus si c'était ces miséreux ou Rimbaud sur un mur qui la première fois me fit découvrir une affiche de l'artiste, mais c'était à la fin des années 70 lorsque je travaillais avec Michel Séméniako et Marie-Jésus Diaz pour UniCité. Ernest Pignon Ernest reste pour moi la référence la plus ancienne du street art en France, l'art urbain, même s'il a collé un peu partout sur la planète. Son œuvre est intimement liée à son engagement politique. À l'époque j'étais compagnon du route du PCF, même si je n'adhérais pas au révisionnisme proto-stalinien ni au Programme Commun. Lorsqu'on dit que E.P.E. fait des œuvres en situation, il préfère répondre qu'il fait œuvre des situations. À l'instar des Jean-Luc Godard il aime retourner les phrases comme une chaussette pour s'approprier l'espace public où il colle...
Le conservateur Jean de Loisy a sélectionné trois cents œuvres, dessins, photographies, installations, montrant son engagement critique et la virtuosité de ses traits. E.P.E. commence par des pochoirs, passe aux dessins à la pierre noire et aux sérigraphies qu'il place toujours dans des lieux en rapport avec le sujet. L'ombre portée de l'homme foudroyé par l'éclair nucléaire de Hiroshima ne le quittera jamais. Ses Pasolini portant sa propre dépouille sont symptomatiques de la souffrance subie par les plus fragiles, de l'injustice que la société impose à ceux qui ruent dans les brancards en refusant de se taire. Il colle donc Pasolini assassiné à Rome, Matera, Naples, dans des lieux qui riment avec la vie et la mort du cinéaste-poète...
Chaque salle porte un titre. Ecce Homo, Soulèvements, Naples (Anabases et catabases), Derrière la vitre, Dans l'atelier, Pasolini (Si je reviens), Le poète fait son pays, Mystiques, Droit au cœur, Victor Segalen. Les esquisses montrent le travail minutieux de l'artiste, ses recherches du moindre détail, pour qu'il exprime ce que visent les poètes. Il en fait leurs portraits. Artaud. Desnos. Genet. Maïakovski. Neruda. Mahmoud Darwich. Jacques Stephen Alexis. Des anonymes. Il installe les grandes mystiques qui ont laissé des écrits, Marie Madeleine, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Thérèse d'Avila, Marie de l'Incarnation, Louise du Néant, Madame Guyon. Le corps est sanctifié. Le visage creusé. Il marche sur les traces de Leonardo da Vinci, déterrant les cadavres, mais de manière métaphorique. Il exhume les victimes, morts vivants d'une société inique qui les dépouille. À Calais, Soweto, Ostie...
E.P.E. lutte contre l'oubli. Je reconnais Maurice Audin, jeune mathématicien communiste assassiné en Algérie par les militaires français. Sa femme, qui a passé sa vie à se battre pour que la vérité sur sa mort éclate, habitait à deux pas et le parc du Château de l'étang où je marche quotidiennement a été rebaptisé Parc Josette-et-Maurice-Audin. Je pense souvent à lui, comme aux autres figures dessinées par Ernest Pignon Ernest. Nous partageons ces images pieuses, fondamentalement laïques et révolutionnaires.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 15 juillet 2022 à 00:10 ::Perso
L'habitude m'est restée de considérer l'année en suivant le calendrier scolaire. Celle qui s'évapore avec la canicule fut particulièrement chargée. Y en eut-il de différentes. Je ne sais pas. La mémoire fait ses choix. Septembre a toujours indiqué la reprise alors que le Jour de l'An marquait une simple pause sans signification. En juillet dernier je faisais donc mon tour de France des copains, avant mon opération de la thyroïde, et j'entamai une relation joyeuse qui vient de prendre fin avec les beaux jours. Tout s'est bien terminé et je peux penser à autre chose, ou plutôt envisager de laisser sereinement les évènements décider de mon avenir. Le virus ayant finalement réussi à me rattraper, je prends du repos sur une plage bretonne. La publication d'archives (un CD, deux cassettes, un vinyle 17 cm) et de nouveautés (un CD, un vinyle 30 cm et deux autres albums en ligne) m'a bien occupé, tandis que je renouvelais mon instrumentarium avec des machines électroniques très amusantes. Après une énième collaboration vidéographique avec le merveilleux collectif 4mn34, je viens de terminer l'application Sommeil de Marmotte commencée avant le premier confinement. Une autre partie de plaisir, l'appli, pas la gestion de la crise sanitaire qui a eu raison du spectacle lié à l'album Perspectives du XXIIe siècle ! Le film qui en découle sortira tout de même un de ces jours en DVD, et j'apprends à l'instant qu'il sera projeté en avant-première au Quai Branly le 24 septembre prochain. Je vous le disais. Septembre est un mois clé, signe de reprise, ou pas, cela dépend des années...
J'ignore encore si j'irai à Venise écouter la musique composée avec Jean-Brice Godet et Nicholas Christenson pour The Theatre of Apparitions de Roger Ballen dans la pavillon sud-africain de la Biennale. J'ai besoin de souffler un peu. Écrire quotidiennement, alternant chroniques militantes, introspection impudique et considérations généralistes, exige une discipline qu'il est bon de laisser de côté de temps en temps. Amateur de surprises, je laisse la porte ouverte. Par cette chaleur il est bon de faire des courants d'air...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 13 juillet 2022 à 01:59 ::Musique
J'ignore à quoi ressemble Seven Poems on Water de Julien Pontvianne et son sextet Abhara, plongé entre la monotonie de Michael Mantler et les évocations célestes de Portishead, sorte de méditation new age aux timbres inédits. Le précédent album s'inspirait du transcendantaliste Thoreau. Ces sept nouveaux poèmes tournent autour de l'eau. Qu'ils soient de Raquel Ilon de, W.G. Sebald, Alessandro Baricco, William Carlos Williams, Priyal Prana, Emily Dickinson ou Nazim Hikmet, tous traduits en anglais, importe moins que l'atmosphère légère qu'ils dégagent, comme un brouillard matinal flottant au-dessus d'un étang. Isabel Sörling murmure à la limite de susurrer pour ne pas réveiller la forêt. L'orchestration est intemporelle : Julien Pontvianne au saxophone, Francesco Diodati à la guitare, Alexandre Herer aux claviers, Adèle Viret au violoncelle et Matteo Bortone à la contrebasse en forment le limon. Tout au long de cette délicate aquarelle, on entend pousser les plantes et se réveiller les insectes. L'évaporation. Tendresse absolue. Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Eternité. C’est la mer allée avec le soleil.
→ Julien Pontvianne / Abhra, Seven poems on water, CD / LP Onze Heures Onze, dist. Absilone, et sur Bandcamp, sortie le 30 septembre 2022
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 12 juillet 2022 à 03:56 ::Perso
Mes mouvements insomniaques sont probablement dus à un mauvais dosage du Lévothyrox. Je redescends la posologie à l'alternance 100mg/75mg qui me réussissait mieux. Cela prendra quelques jours avant de constater les effets. Recommencer à jouir d'une vie saine. 6 heures du matin, promenade quotidienne en marche afghane en traversant le Parc Josette-et-Maurice-Audin désert qui semble resté ouvert la nuit (en fait, quatre jours plus tard, la grille était cadenassée, ouverture après 8h, je contourne). 6h30, sauna. 7h, petit déjeuner. En général la publication de mon blog s'effectue après minuit ou bien au réveil. Vers 10h ma journée pourrait être terminée, mais le téléphone sonne, la liste des choses à faire revient au devant de la scène. Là, par exemple. Et puis c'est terminé.
Je suis en vacances. Je suis en vacances comme je suis au régime de la retraite. Chez moi cela ne signifie rien. Ma vie de travailleur acharné est une si longue présence, voire plusieurs dans ce mille-feuilles quantique qui m'obsède. Est-ce que je travaille sans cesse ou jamais ? Je ne m'arrête qu'en présence d'un tiers, ou d'une tierce. Un temps et deux mi, ça fait entier dans un monde à part. À part quoi ? C'est souvent en ne pensant plus à rien que les idées viennent. Ou au contraire, en inscrivant correctement les termes de l'équation. Alors le résultat vous saute aux yeux, il vous prend à la gorge, c'est bon. Mais combien peuvent l'entendre ? Je marche. Porté par un vecteur qui tend vers l'infini. C'est passionnant. L'infini. Ensemble. Je n'ai pas cessé de penser au dernier vers d'Apollinaire dans son poème 1904 que Poulenc mit en musique. Partager est le secret d'une vie saine. Cela ne se commande pas. Tombé des nues, je serai pris encore une fois. Ciel, moi mari ! J'aime tant les surprises, alors cette fois je laisse le temps faire son travail.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 11 juillet 2022 à 04:08 ::Musique
Ma bibliothèque musicale comprend des centaines d'ouvrages plus ou moins indispensables, d'autres parfaitement anecdotiques. Dans le salon résident ceux qui traitent d'un compositeur ou d'un genre particulier. Certains artistes qui ont compté à une époque particulière de ma vie accumulent les références, tels Charles Ives, Edgard Varèse, Arnold Schönberg, Gustav Mahler, Erik Satie, Francis Poulenc, Glenn Gould, Frank Zappa, Robert Wyatt, les Beatles, etc. Des collections comme celles du Mot et le Reste, nombreux dictionnaires, des livrets d'opéra, des biographies, des livres d'images se voient de loin sur les étagères. Comment me passer des entretiens de Varèse avec Charbonnier, des livres de Cage, des souvenirs d'Yvette Guilbert ou Denise Duval, du Style et l'Idée, des recueils de Daniel Caux ou Carles-Comolli, Philippe Langlois, Philippe Robert ou Jean-Noël von der Weid, Alex Ross ou David Toop, des photographies de Guy le Querrec ou Guy Vivien, de la BD Underground ? J'ai déplacé dans le studio les ouvrages plus techniques, partitions de jazz et de tango, classiques et contemporaines, traités d'orchestration de Koechlin, l'incontournable Acoustique et Musique de Leipp, ceux consacrés à des instruments, etc. Dans les archives on trouvera les revues comme L'Art Vivant, Musique en Jeu, Jazz Ensuite, Le Journal des Allumés, Muziq, etc. J'y puise régulièrement des informations, des pistes, petits cailloux semés au fil de mes découvertes. Étienne Brunet m'en signale un qui me manquait et m'intéresserait forcément, Qu'est-ce que la musique ? de David Byrne. Si le fondateur des Talking Heads prend parfois exemple sur son travail, il embrasse un éventail extrêmement large de sujets qui tournent autour de la musique, d'une manière à la fois encyclopédique et tout à fait personnelle. Je me sens aussitôt beaucoup d'affinités avec ce point de vue documenté qui aborde aussi bien les techniques d'enregistrement et de diffusion, l'économie des différents supports, compare le studio et la scène en livrant ses recettes explorées au fil de sa carrière, sans prendre parti pour aucune manière, mais réfléchissant sans cesse au pour et au contre. Ces 450 pages partent dans tous les sens, mais c'est parfaitement structuré. Tout amateur de musique devrait y trouver son compte, a fortiori les musiciens qui s'interrogent souvent sans connaître tous les rouages d'un métier protéiforme.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 6 juillet 2022 à 00:01 ::Perso
Le chirurgien spécialiste de la main m'a répondu que j'avais évité les infiltrations, et a fortiori l'opération, en utilisant le pistolet masseur ! L'objet ne me quitte plus. À la moindre crampe, courbature, douleur physique, je fais marcher le marteau piqueur. Le résultat est instantané.
Ayant recommencé à découper et traiter plus de six cents fichiers son, j'ai compris pourquoi c'était le pouce gauche qui à son tour me faisait mal. Dans le studio, actuellement, à la main droite j'utilise une souris, mais ayant acquis un automatisme des gestes je force en torsion sur une articulation de l'autre main. Tous les trente fichiers je fais une pause pour ne pas devenir toqué ni me crisper, épargnant toute la chaîne qui va des poignets jusqu'aux cervicales. Je récupère petit à petit des jours sous l'emprise du virus, mais je suis encore très fatigué et tousser m'irrite péniblement la gorge. J'y vais doucement, changeant souvent de position, y compris en allant m'allonger de temps en temps, parce que je dors en confetti.
Nous complétons l'application sur tablette Un sommeil de marmotte dédiée à l'apnée du sommeil chez les enfants, entreprise il y a quatre ans et interrompue par la crise sanitaire. Je craignais que les jeunes comédiennes aient changé de voix, mais les tests sont rassurants. Lorsque j'aurai traité tous les fichiers américains je serai en vacances. Je passerai une dizaine de jours en Bretagne. Après je ne sais pas. Je suis invité à Köln (Cologne), dans le Massif Central, dans la garrigue nîmoise... Mais la vie réserve tant de surprises...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 5 juillet 2022 à 00:04 ::Humeurs & opinions
Dès lors qu'une remarque ou une critique est émise par un/e proche dont la bienveillance est absolue, comment ne pas la prendre en toute tendresse ? On peut ne pas être d'accord, voire se rebeller, mais si les faits sont indubitables il faut bien accepter que celles et ceux qui nous aiment ont le devoir de nous prévenir lorsqu'ils/elles pensent que nous prenons la mauvaise voie. Si l'on se braque, tout dialogue est impossible. N'est-ce pas le rôle de nos ami/e/s de nous éviter certains écueils en nous tendant la main ? Cette réflexion peut sembler évidente, mais j'ai été plusieurs fois confronté à un refus total de se reconnaître imparfait/e. Tout le monde se souvient de la tirade finale du film de Billy Wilder, nobody's perfect ! Cette constatation provient essentiellement de certaines expériences de ma vie conjugale, mais je connais tant d'hommes qui n'y échappent pas. S'agit-il d'une culpabilité refoulée ? En tout cas une sacrée régression lorsque la réponse avance une équivalence réciproque sur le mode de çui qui dit c'est çui qui y est. C'est pourtant en reconnaissant mes erreurs que j'ai pu grandir, en tout cas un petit peu, mais chaque fois un peu mieux. Il ne s'agit pas de faire des reproches, ce qui reviendrait à produire de la culpabilité, mais d'éviter de reproduire une erreur, ce qui convoque la responsabilité. La première est tournée vers le passé, la seconde vers l'avenir. C'est avant tout une question de confiance. Celles et ceux qui ont ce pouvoir sur moi n'en jouissent d'aucune manière, leur seule motivation est que j'aille mieux. Je n'imagine pas leur démarche autrement que totalement désintéressée, induite par leur bienveillance, même si leur propre imperfection peut les entraîner à des interprétations erronées ! Et cela, je peux leur sussurer sans qu'ils/elles le prennent mal, puisque cet aveu n'est motivé que par la plus grande bienveillance.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 4 juillet 2022 à 01:09 ::Perso
Petit moment de faiblesse dans une vie bien remplie. Je dois tant de bonheur à celles et ceux qui m'ont accompagné. À la musique aussi. Ma tristesse passagère a laissé le virus s'infiltrer dans mon bel équilibre. À son tour la fatigue physique a affaibli mes défenses psychologiques. Drôle de manière de terminer une histoire en tablant sur les gestes barrières. Le verdict était tombé : positif. J'erre d'étage en étage, m'arrêtant régulièrement au premier pour une sieste rarement réussie. Pas cette habitude. Selon les heures de l'insomnie, me coucher sur le dos semblait plus efficace que la position fœtale, mais la toux m'étouffe et des lames de rasoir labourent ma gorge. Ne pouvant rien avaler, j'ai déjà perdu cinq kilos. Il faut voir le bon côté des choses.
L'allegro de la première symphonie de Charles Ives ne fait plus son effet. Le ré mineur m'embarquait dans le sens du courant, mais je ne suis plus le même homme. C'est la résistance au mouvement qui rend malade. M'agrippant au clavier du piano, j'ai ressassé la même litanie. J'aurais pu faire tourner la seconde de Mahler. Résurrection porte bien son nom. Là encore ce n'est plus ça. Je tente le dernier Kendrick Lamar. Se livrer impudiquement fait vibrer les cœurs qui ne savent plus à qui s'adresser ou ruent dans leurs brancards. Trop sont anesthésiés. Nous vivons dans un monde soporifique.
Les questions existentielles sont reléguées à un égocentrisme que les croyants pensent éviter en consultant des professionnels tarifés. Comme s'il n'existait qu'une seule voie et ses variations, alors qu'on n'est pas plus mal portant sur les autres continents. À chacun/e sa solution. Pourquoi vouloir rendre la démarche incontournable ? Je me cabre. On peut avoir des convictions sans être un homme de foi. Ce sont les questions qui me meuvent, pas les réponses.
Ma détermination est souvent interprétée comme une précipitation. Pourtant rien ne se serait jamais concrétisé si j'avais respecté le planning des sentiments que la plupart s'imposent. Me jeter à l'eau m'a permis de court-circuiter ma timidité originelle. Ne croyez pas que ce soit simple. Combien de fois ai-je pris mon élan avant de sauter ? Combien de fois ai-je pris un râteau ? Mais combien de fois ai-je vécu de longues périodes de bonheur, très longues parfois !
La création m'offrait de devenir extraverti. L'inconscient ignore les contraires. Cette phrase lacanienne m'a permis de comprendre que tout est dans la syntaxe, mais que les nœuds sont les substantifs. En art comme au quotidien, l'interprétation est la clef du mystère. On ne peut pas remplacer un mot par un autre. Les résumés trahissent la pensée, mais j'aime tellement les ellipses que le montage cinématographique a apporté. À chaque cut, dans Présence de la mort, une histoire de fin du monde écrite en 1922, Ramuz proclame "c'est supprimé". Et Godard, qui s'est tant inspiré de cet autre Vaudois, de rappeler que ce qui est important c'est ce qu'on enlève, pas ce qu'on garde. Ce qu'il y a entre les plans. Dans ma propre histoire, qu'est-ce que je n'ai pas dit, suggérant, évitant, occultant ? La vie est énigmatique. C'est merveilleux. Reste à tourner la page, tomber le masque et vivre la cassure comme de l'histoire ancienne. Pour se faire, il faudra retrouver mes forces. Bien que multitâches, on ne peut pas se battre sur plusieurs fronts à la fois.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 30 juin 2022 à 00:38 ::Perso
Cette soirée du 13 janvier 2010 aura été une soirée mémorable, car c'est probablement la dernière à laquelle mon camarade Bernard Vitet s'est rendu avant de tomber malade. Elle revêt aussi une certaine importance pour le pianiste Benoît Delbecq qui avait émis depuis longtemps le souhait de passer une soirée avec notre ami, exceptionnel compositeur et trompettiste. Bernard s'est éteint le 3 juillet 2013 après deux ans et demi qui lui furent très pénibles.
Bernard Vitet se promène toujours avec de drôles de briquets qu'il achète à une Chinoise de son quartier. Il ne craint pas qu'un convive les embarque par inattention. Ce sont souvent des chalumeaux qui permettent d'orienter la flamme horizontalement. L'engin qu'il tient à la main pendant qu'il discute avec Benoît Delbecq est particulièrement pervers. Si l'on actionne la gâchette on reçoit une décharge électrique terriblement puissante. Le choc semble aussi fort que lorsque l'on touche du 220 volts. Pour allumer ses cigarettes, qu'il enchaîne les unes sur les autres malgré ses poumons fragiles, il doit agir sur le chien. L'atmosphère est enfumée. Fut un temps où nous travaillions quotidiennement ensemble avec Francis Gorgé. L'odeur de ses blondes court-circuitaient celle des Bastos de Bernard, mais à la fin de la journée le studio était envahi d'un nuage de poison. Je devais aérer pendant des heures après leur départ et j'avais fini par installer un avaleur de fumée faisant également office d'ionisateur. Aujourd'hui le moindre mégot empuantit l'espace clos et je dois vider les cendriers au fur et à mesure pour ne pas me sentir oppressé. Nous ne sommes plus habitués. L'atmosphère du salon est moins confinée, mais Françoise fait des courants d'air à nous faire attraper la crève.
Après le dîner, Benoît nous fait écouter son nouvel album en quartet avec le trompettiste norvégien Arve Henriksen, le batteur Lars Juul et son vieux complice Steve Argüelles trafiquant les sons aux commandes du logiciel Usine et de son filtre Sherman. Ce Way Below the Surface des Poolplayers est coolissime, nous attirant vers les grands fonds où la pesanteur est un vague souvenir. Je me sens plus proche de la musique de Benoît quand il prépare son piano que lorsqu'il en joue "nature". Le Bösendorfer du studio de La Mise en Circuit sonne alors comme un orchestre. J'apprécie toujours son élégance et le raffinement de son jeu tout en nuances, plus varié et évidemment mieux mis en valeur sur son nouvel album solo, The Civitella Project, également produit chez Songlines.
Nous réécoutons aussi Machiavel sur lequel nous jouons tous les trois. Le disque d'Un Drame Musical Instantané a été enregistré en 1998. Déjà douze ans [24 aujourd'hui] ! Benoît figure au sampleur et au synthé sur le premier morceau Night Knight avec Bernard à la trompette, Steve à la batterie et Philippe Deschepper à la guitare. Je produis les nappes de cordes et introduis pour la première fois du Theremin dans un morceau. Il joue aussi sur L'aiguille creuse, toujours avec Bernard, mais cette fois je me sers d'un processeur vocal et DJ Nem scratche remarquablement ses platines. Le disque a beau rassembler des pièces que nous avons composées Bernard, Francis et moi de 1980 à 1982, des remix d'Agnès Desnos, Étienne Auger, Luigee Trademarq et Steve, un faux vieux morceau avec le trombone Yves Robert, le puzzling de 3/3 par 1/2 où nous avions découpé trois disques noirs du Drame en trois morceaux égaux comme les parts d'une tarte, puis recollé trois tiers différents ensemble sur la platine du tourne-disques, et mon préféré, Crimes parfaits, avec la radiophonie de centaines d'échantillons que l'on appellerait aujourd'hui "plunderphonics", l'album, très électro, est étonnamment homogène. Antoine Schmitt a réalisé l'adaptation pour Mac et PC de la partie CD-Rom de Machiavel qui ne tournait plus sur les nouvelles machines et qui [est] téléchargeable gratuitement sur le site Internet qui lui [est] dédié.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 6 juin 2022 à 07:34 ::Musique
Le rock, c'est quoi ? De l'énergie pure, des instruments électriques, la puissance des kilowatts, une musique de groupe, des références mythiques ou mythifiées, la défonce, le sexe et pas mal d'autres références qui me reviennent au fur et à mesure que j'écoute le concert du trio Marteau Rouge avec le guitariste japonais Haino Keiji au Festival Jazz à Luz. Ce 13 juillet 2009 méritait bien un feu d'artifice. J'ai attendu le moment où je pourrais pousser les enceintes pour écouter le CD qui vient de sortir sur Fou Records, la label de Jean-Marc Foussat qui joue ici du Synthi VCS3 et des jouets, plus électroacoustique qu'électronique, jusqu'à sonner les cloches pour calmer les passions le temps de quelques notes. À gauche le guitariste de Marteau Rouge, Jean-François Pauvros, penché sur son engin, archetant, griffant, frappant. À droite, Hanno Keiji, comme lui paroxystique jusqu'au risque de se casser les cordes, métal ou vocales, parce que tous les trois poussent parfois les leurs dans l'extase que produit le trop plein de distorsions et de larsens. Le batteur Makoto Sato, un autre natif du soleil levant, structure les improvisations en martelant ses fûts, grave. La musique de Marteau Rouge ressemble à l'évocation d'un temps révolu, quand nous étions gamins à la fin des années 60, cherchant à reproduire en son les émotions lysergiques qui nous faisaient voir le monde au travers d'une lunette kaléidoscopique. Dans La pensée sauvage Claude Lévi-Strauss parlait de cet "instrument qui contient des bribes et des morceaux, au moyen desquels se réalisent des arrangements structuraux". Les éclats s'agrègent en tableau de lave. Devant tant d'énergie, on peut aussi bien se laisser aller à la méditation comme trembler ivre sur la piste de danse. Ce maximalisme finit par basculer et ressembler au minimalisme en vogue. Aujourd'hui on parlerait de noise ou de drone. En tout cas, c'est le genre de musique sportive qui vous met la tête à l'envers.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 19 mai 2022 à 06:23 ::Musique
Le disque Shandar des Nuits à la Fondation Maeght a toujours été un de mes préférés d'Albert Ayler. Or paraît l'intégrale des deux concerts des 25 et 27 juillet 1970 en 5 vinyles ou 4 CD issue des archives de l'INA. L'Institut National de l'Audiovisuel recèle des milliers de trésors qu'il conserve jalousement et ne laisse hélas sortir que contre des sommes exorbitantes. C'est dire l'excitation de me saouler d'authentique free jazz, sans pause, juste le temps d'enchaîner les galettes sur la platine. Accompagné de sa compagne Mary Parks au soprano et chantant, du bassiste Steve Tintweiss, du batteur Allen Blairman et, pour le second concert encore plus extraordinaire, du pianiste Call Cobbs qui avait raté son avion, Albert Ayler livre une de ses dernières prestations, puisqu'il sera retrouvé noyé quatre mois plus tard dans l'Hudson River...
Ce coffret sorti chez Elemental Music est aussi indispensable que tous les disques du saxophoniste, y compris le luxueux coffre au trésor évoqué plus bas. Les improvisations, instrumentales (titrées ici Revelations et numérotées de 1 à 6) et vocales (Ayler et Parks me faisant penser à ce que Bernard Lubat développera plus tard), sont tout à fait surprenants. Le nouveau mixage privilégie le son d'ensemble. Le livret de 100 pages rassemble les témoignages de sa fille Desiree Ayler-Fellows, de l'historien Ben Young, des coproducteurs du coffret Zev Feldman et Jeff Federer, de Pascal Rozat de l'Ina, de Tintweiss et Blairman, de ceux qui l'ont écouté live (Sonny Rollins, Archie Shepp, Carlos Santana, Reggie Workman, Patty Waters, Annette Peacock) et ceux qui ont rêvé sur ses disques (Carla Bley, David Murray, John Zorn, Bill Laswell, Joe Lovano, Marc Ribot, Thurston Moore, James Brandon Lewis, Zoh Amba). J'ai raté de peu ces deux concerts, arrivant début août à Saint-Paul-de-Vence où j'assistai aux concerts de Sun Ra, Terry Riley et La Monte Young. Mais plutôt que d'en rajouter, je choisis de reproduire ci-dessous les différents articles que j'ai consacrés à Ayler depuis 2006.
MY NAME IS ALBERT AYLER
Article du 9 novembre 2006
My Name is Albert Ayler. C’est ainsi que le saxophoniste ténor le plus original de toute l’histoire du jazz se présente un soir à Sunny Murray et Gary Peacock. La nuit dernière, j’ai pu télécharger sur dimeadozen le passionnant portrait réalisé par le suédois Kasper Collin. Soixante dix neuf minutes d’entretiens, d’extraits vidéo, de photos de famille et les rares images muettes existantes d’Ayler. Sa voix est heureusement très présente grâce à des interviews réalisées entre 1963 et 1970. Son père Edward, son frère le trompettiste Don Ayler, le batteur Sunny Murray, le violoniste Michael Sampson, Bernard Stollman fondant le label ESP avec Spiritual Unity, ses ami(e)s, Mary Parks (Mary Maria) refusant d’apparaître à l’image pour conserver sa part de mystère, témoignent de la personnalité élégante et réservée du compositeur. On le voit jouer du ténor, chanter New Grass, mais il resterait à rénover la copie invisible des Nuits de la Fondation Maeght sorties seulement en CD, pour moi le plus extraordinaire témoignage du génie d’Albert Ayler. [...]
Le blues, son passage dans l’armée, sa culture, son inventivité, sa mystique égyptienne ont suscité une musique étonnante qui ne ressemble qu’à elle-même. Pourtant, les temps ont été difficiles, les musiciens pouvant rester quatre ou cinq jours sans rien manger. Coltrane envoya un peu d’argent lorsqu’Albert lui écrivit désespéré. Je suis touché de l’entendre se référer à Charles Ives, obligé de faire un autre travail pour continuer à écrire sa musique. La chanteuse Mary Maria, sa compagne d’alors, raconte qu’il pensait que sa mort pourrait représenter une solution pour sauver sa famille de la misère… Mais on ne sait rien. [Tintweiss en dit un peu plus dans le livret du coffret Revelations]. Le 5 novembre 1970, Albert Ayler quitte l’appartement de Mary Parks. Son corps sera retrouvé le 25 novembre, flottant dans l’East River. Il avait 34 ans.
LE SABRE ET LE GOUPILLON
Article du 9 mai 2010, contribution à un ouvrage collectif publié par Le Mot et le Reste.
Albert Ayler fait voler en éclats le sabre et le goupillon. Héritier de Charles Ives, le père de la musique contemporaine américaine qui marqua autant John Cage et John Adams que Frank Zappa et John Zorn, il intègre les fanfares à son jeu hirsute et révolté. Emprunt de spiritualité, il chante des hymnes à la vie plus profanes que fondamentalement religieux. Il y a mille manières d’assumer son passé lorsque l’on désire rompre avec lui. Recyclant ses expériences de l’église et de l’armée, Ayler sait apprivoiser le savoir et la sauvagerie. Les paradoxes qui animent sa puissance de feu pourraient ainsi le faire assimiler à un Luis Buñuel du saxophone ténor. En musique, rien ni personne ne lui ressemble, parce que nous sommes en face d’un art brut qui se joue de toutes les influences, séculaires ou tout bonnement quotidiennes. Il met l’urgence au programme de chacune de ses œuvres.
Le compositeur prêche avec tout son corps comme un convulsionnaire. La musique populaire noire est présente dans toutes ses phrases et son album de 1968, New Grass, dont la finalité discographique est explicite dès son Message from Albert, est une des clefs de son œuvre. Pourtant peu apprécié de la critique, ce dernier album insiste sur le rhythm and blues de la Great Black Music. Ce ne sera pas son dernier enregistrement… Albert Ayler continue de se produire et les préservateurs de mémoire immortalisent ses prestations uniques et irreproductibles.
1970 marque l’arrivée en France de l’Arkestra de Sun Ra, du piano de Cecil Taylor comme des « minimalistes » Steve Reich et La Monte Young. Ils sont tous programmés à la Fondation Maeght à Saint Paul de Vence grâce à Daniel Caux et se retrouveront sur le label Shandar de Chantal Darcy. Les 25 et 27 juillet, Ayler y explose. Les Nuits sont magiques. Quatre mois plus tard jour pour jour, on le repêche dans l’East River à New York. Entre temps ont disparu Alan Wilson du groupe Canned Heat, Jimi Hendrix et Janis Joplin ("suicides" auxquels Jean Saavedra ajoute ceux de Mark Rothko et Paul Celan la même année). C’est une hécatombe.
La Galerie Shandar n’existe plus. Le stock des disques périt noyé à la cave de la rue Mazarine [P.S.: dans la très bonne émission d'Alexandre Bazin du 12 mars 2023 sur France Musique, Autour du Label Shandar, Chantal Darcy dément cette histoire d'inondation]. Les mécènes tels Aimé and Marguerite Maeght se font rares. Les producteurs Bob Thiele et Daniel Caux ont rejoint la sainte famille des fantômes d’Albert pour un message universel où la musique est apte à soigner tous les maux de l’univers. La vérité est en marche. On pourrait faire des plans sur la comète pour imaginer ce que serait devenue la musique de cette nouvelle génération, admiratrice du soleil, en quête de toujours plus de liberté, mais les codas, biologiquement inéluctables, nous rappellent que la vie est courte, qu’il faut savoir vivre chaque jour comme si c’était le dernier, que le chant nous emporte. Albert Ayler touche à ce qu’il y a de plus précieux en l’homme, un sursaut de bon sens contre toutes les conventions, une transposition poétique du réel, la critique d’un monde qu’il faut changer, une suite de notes dont l’intégrité n’existe que dans l’instant, un cri dans la nuit des temps.
LE TRÉSOR D'ALBERT AYLER
Article du 15 avril 2011
Sept ans, l'âge de raison. C'est le temps qu'il m'aura fallu pour craquer. Depuis des mois, l'énorme coffret me faisait de l'œil dans la vitrine du Souffle Continu, le magasin de disques indépendant où l'on trouve tout ce qui sort de l'ordinaire. Le prix m'arrêtait, 90 euros. Pourtant, cela valait le coup : 9 CD d'enregistrements rares et inédits, un luxueux livret de 208 pages relié et illustré avec des textes d'Amiri Baraka, Val Wilmer, Marc Chaloin, Ben Young, Daniel Caux, etc., des facsimilés de programmes et de notes manuscrites, des photos, un dixième CD bonus du temps de son service militaire et même une fleur fanée ! Holy Ghost ressemble à une boîte de biscuits noire dans laquelle on aurait glissé des trésors de l'enfance. L'enfance de l'art. L'art brut. Le brut du décoffré. La magie absolue. L'essentiel.
La bande de carton beige qui entoure l'objet annonce la couleur : "Coltrane était le père. Pharoah Sanders le fils. J'étais le Saint-Esprit."Albert Ayler est au free jazz ce que Jimi Hendrix est au rock, une apparition fulgurante, inimitable, l'énergie à l'état pur, la musique américaine, le lyrisme tordant le cou à la mélodie jusqu'à nous rendre ivres... La mort du saxophone ténor, retrouvé noyé dans l'East River en novembre 1970 à l'âge de 34 ans, restera une énigme.
[...] Si vous ne connaissez pas Albert Ayler, mieux vaut commencer par la réédition CD des Nuits de la Fondation Maeght. Mais si vous croyez avoir tout entendu, alors faites-vous plaisir, parce que l'objet sera forcément un jour épuisé, et alors vous regretterez amèrement de ne pas vous être saigné (je n'ai pas dit "signé", car je n'entends pour ma part dans ce sacrement que son aspect profane, les arcanes de l'inconscient tenant lieu de grâce). [On le trouve encore d'occasion à un prix "raisonnable"]
P.S. : aux côtés d'Ayler, par ordre d'apparition, Herbert Katz, Teuvo Suojärvi, Heikki Annala, Martti Äijänen, Cecil Taylor, Jimmy Lyons, Sunny Murray, Gary Peacock, Don Cherry, Burton Greene, Frank Smith, Steve Tintweiss, Rashied Ali, Donald Ayler, Michel Samson, Mutawef Shaheed, Ronald Shannon Jackson, Frank Wright, Beaver Harris, Bill Folwell, Milford Graves, Richard Davis, Pharoah Sanders, Chris Capers, Dave Burrell, Sirone, Roger Blank, Call Cobbs, Bernard Purdie, Mary Parks, Vivian Bostic, Sam Rivers, Richard Johnson, Ibrahim Wahen, Muhammad Ali, Allen Blairman. Les deux derniers CD sont consacrés à des interviews d'Albert Ayler avec Birger Jørgensen, Kiyoshi Koyama et Daniel Caux qui s'entretient également avec Don Cherry. [...]
ALBERT AYLER ENCADRÉ
Article du 16 juillet 2014
[...] Rencontres d'Arles. Surprise de découvrir de grands tirages d'Elliott Landy où je reconnais Ornette Coleman, Bob Dylan, Janis Joplin, Jim Morrison, Eric Clapton, Country Joe... Landy, photographe officiel du festival mythique, dédicace son livre Woodstock Vision, The Spirit of a Generation. Sur le mur s'affichent quantité de photographies prises essentiellement au Fillmore East de New York avec une pellicule infra-rouge, mais ce sont les deux grands portraits d'Albert Ayler, l'un au ténor, l'autre à la harpe (!) qui attirent mon attention à côté des nombreux clichés de Jimi Hendrix.
Les trentenaires me posent quantité de questions sur cette époque où nous pensions réinventer le monde, à coups de "Peace & Love" et d'une révolution qui fut essentiellement de mœurs. Si même le Nouvel Observateur titrait sur la société des loisirs la réaction fut plus puissante que nos espérances, violente, inique, cynique et destructrice. La libération sexuelle ne nous rendit pas plus heureux, mais elle facilitait les rapports. Notre romantisme juvénile permit à nombre d'entre nous de jouir toute notre vie d'une effervescence utopiste salutaire, mélange de résistance critique et de quotidien sybarite. Nous nous battions le plus souvent avec des fleurs. Celles et ceux qui ne désarmèrent jamais continuent de chevaucher la queue de la comète qui nous montrait le ciel avec les yeux de l'innocence. Nous n'en étions pas moins lucides, fuyant le formatage des ciboulots qui brise toute tentative d'indépendance et de solidarité.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 3 mai 2022 à 02:57 ::Pratique
Lorsque je pense à un incendie c'est le film de Denis Villeneuve d'après Wajdi Mouawad qui me vient d'abord à l'esprit. Incendies est sorti l'année d'après les deux incendies évoqués dans cette colonne et repris aujourd'hui ci-dessous. De son côté, Mouawad avait réalisé Littoral en 2004, un film tout aussi fort. Avec son roman Anima qui m'avait laissé k.o., ce sont ses trois œuvres sur lesquelles je peux revenir facilement, la majorité s'étant jouée au théâtre. D'autres incendies m'ont marqué particulièrement. Celui du Reichstag aida Hitler à arriver au pouvoir en Allemagne en accusant les communistes, comme jadis celui de Rome permit de persécuter les Chrétiens. Celui de ma tante Ginette, où elle perdit la vie, détruisit toutes les archives de ma famille paternelle. Celui de Notre-Dame me rappela mon enregistrement, un premier mercredi du mois à midi, depuis sa haute tour avant qu'elle ne soit grillagée, des sirènes de Paris, ville à laquelle je suis attaché comme faisant partie de moi-même. Un autre jour, je mis accidentellement le feu à la maison en tulle dans laquelle nous jouions avec Francis et Bernard lors d'un concert d'Un drame musical instantané ; j'eus les deux mains brûlées au second degré pour avoir étouffé le nylon sans autre ustensile ; un mois de convalescence ! Les brûlures sont si douloureuses que, depuis, j'appris à contrôler la douleur. Les seules flammes que je regarde encore avec fascination sont celles de l'âtre. On peut les entendre, ralenties, dans la pièce du Drame, Les gueules cassées, qui avait été reprise dans le CD K.I.M. Miyage du label Tigersushi. J'aurais pu ajouter Farenheit 451. Tout feu tout flammes, je me reconnais bien dragon, à renaître éternellement de mes cendres....
Quand ta case brûle, rien ne sert de battre le tam-tam
En photographiant un rescapé de l'incendie qui a ravagé l'appartement de Jonathan à New York, un titre me vient immédiatement à l'esprit. Il faisait partie de Sic Tui (Sept Improvisations Courtes sur Thèmes fixes pour Un Instrument), enregistré entre le 24 décembre 1974 et le 13 octobre 1975. Quand ta case brûle, rien ne sert de battre le tam-tam, pour flûte seule, date donc du 1er mars 1975. Les autres pièces, pour orgue à bouche, piano, percussion, sons électroniques, saxophone alto et synthétiseur s'intitulaient respectivement À l'usage des jeunes générations / Jusqu'à penser devoir t'effacer (critique) / Par l'insurrection armée, s'il le faut ; par le terrorisme si c'est nécessaire / Jusqu'à l'effacement (autocritique) / Merde, dit-il, je viens de marcher sur le visage de Dieu ! / De le traquer avec des gobelets, de le traquer avec soin. Une huitième pièce, Hic Tui, devait réunir l'ensemble des instruments, mais je crois ne l'avoir jamais enregistrée.
J'ai toujours adoré trouver des titres, pour mon propre usage ou pour les camarades, et le blog m'offre le plaisir de m'y adonner quotidiennement. Selon les jours, il illustre ou apporte un contrepoint à l'image ou au texte qu'il introduit. Ces trois éléments forment une dialectique dont je ne peux d'ailleurs me passer pour aucun de mes actes, recherchant systématiquement l'antithèse ou le complément avant de tirer le moindre début de conclusion.
Un court-circuit aurait donc mis le feu à ce qui tenait lieu d'appartement à Jonathan dans l'East Village, deux petites pièces où s'amoncellent les livres sur le cinéma et les notes de recherche. Le soir, par un astucieux système de poulies, notre ami faisait descendre son lit au-dessus de son bureau, à quelques centimètres de l'écran de l'ordinateur. Les pompiers ont tout jeté par la fenêtre. Jonathan dut réordonner chaque page après les avoir fait sécher, car on oublie que l'extinction par noyade est souvent plus ravageuse que l'incendie lui-même, du moins s'il est circonscrit. Une société spécialisée a même pu récupérer le contenu de son disque dur après un vol plané de six étages. L'ami américain a trouvé refuge chez des amis de Brooklyn [...] (article du 18 juillet 2009).
Le petit chaperon rouge renaît de ses flammes
Après le terrible incendie qui avait ravagé leur stock, les archives et les machines, Æncrages & Co [rééditait] l'Anthologie du projet MW, soit cinq volumes, fruits d'une collaboration de plus de dix ans entre Robert Wyatt, sa compagne Alfreda Benge et le peintre Jean-Michel Marchetti. Les 240 pages sont accompagnées d'un CD original 8 titres composé de six reprises par Pascal Comelade dont une avec Wyatt, de Heaps of Sheep par Ryk Van Den Bosch & Co auquel participe la famille Marchetti et d'un entretien en français avec Wyatt. Contrairement aux ouvrages originaux, seule la couverture est ici imprimée en typographie, mais le prix du livre (21,90€ avec le port) n'est pas non plus le même, d'autant que l'incendie les a rendus introuvables. Épuisé depuis cet article du 12 avril 2009, l'ouvrage est hélas beaucoup plus cher aujourd'hui.
La traduction française des 80 chansons par Marchetti qui a réalisé toutes les illustrations excepté trois autoportraits de chacun des trois protagonistes permet de pénétrer dans le monde verbal du musicien anglais dès lors que l'on ne maîtrise pas parfaitement la langue de Shakespeare et ses déclinaisons pataphysicennes. Les images troubles et griffonnées du peintre réfléchissent les textes ivres d'un auteur fragile, écorché vif. Les mots se cognent les uns contre les autres. On ne s'attend pas à tant de chaos sur les mélodies angéliques qui planent comme des évidences. Je regrette parfois que la traduction n'adopte pas la scansion initiale pour que je puisse chanter en karaoké simili peub. Histoire que paroles et musique fassent la paix et révèlent leur secret accord. Mais l'énigme reste entière. Comme une étoile mystérieuse.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 28 avril 2022 à 00:46 ::Musique
Une nuit, sous le chapiteau du Festival d'Amougies qui nous servait de tente, j'ai eu le sentiment que mes goûts allaient changer de couleur. Avec sa trompinette Don Cherry sculptait les rythmes d'Ed Blackwell. Mu, first part et second part, à l'origine chez Byg réédité en CD sur le label Charly, remplit tout l'espace sonore, l'espace du rêve. Inutile de convoquer un dispositif important pour que les arbres se mettent à marcher, les immeubles à s'envoler. La musique de Don Cherry, emprunte de traditions et de modernité, dessine des courbes complexes que l'on suit avec une facilité déconcertante, comme si l'on pouvait voir les méandres de la pensée et se laisser voguer sur le flux. Plus tard j'achèterai une trompette de poche comme la sienne, pas comme celle que Bernard (Vitet) lui vendit, incrustée de fausses pierres précieuses, ayant appartenu à Josephine Baker, non, mais une trompette de poche tout de même, dont je continue à jouer de temps en temps. Don Cherry est à la trompette ce qu'Albert Ayler est au sax, un incendiaire, entendre par là un pompier volontaire, fasciné par le feu et l'eau.
Je regarde rarement les concerts filmés dans le noir, sur grand écran. Un téléviseur ou un ordinateur raccordé à la chaîne hi-fi me permet de continuer à travailler, en suivant l'image d'un œil distrait. Je suis justement tombé par hasard sur un concert au Studio 104 filmé en avril 1971 par Marc Pavaux et présenté par André Francis du temps de l'ORTF. Don Cherry s'est transformé en poly-instrumentiste, chantant, psalmodiant, jouant du piano, de la flûte, de la conque et évidemment de la trompette dans laquelle il souffle en gonflant les joues comme deux pommes trop rondes. Il est accompagné par le Sud-Africain Johnny Dyani à la contrebasse, aux percussions et qui chante aussi, et par le Turc Okay Temiz à la batterie et aux percussions. Pour cette suite Sound on Vision, Don Cherry s'inspire d'une Afrique multicolore, claquement des langues et grands espaces, incantations rituelles et ouverture vers le nouveau monde où est né le jazzman. Si tout ce qu'il touche est de l'or, le sorcier transforme le cuivre et l'acier en métal précieux. Je ne me lasserai jamais des intermèdes oniriques qu'il me procure. Loin de la syntaxe mélodique de mon acolyte du Drame, il incarne ce vers quoi j'aimerais tendre lorsque je souffle dans le moindre instrument, une énergie brute, faite de silences et de tensions, la rugosité des villes associée au sable et au vent, un je ne sais quoi qui me fait chercher mes mots [...].
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 17 mars 2022 à 04:00 ::Voyage
Il était temps. Temps de prendre des vacances. Je lève le pied jusqu'au 28 mars, prévoyant de ne rien publier pendant cette plongée dans la brousse. Mes notes me serviront plus tard, avec les images que j'enregistrerai. J'emporte aussi un magnétophone, on ne sait jamais. En notre absence, les chats tiendront la réception pour nos visiteurs parisiens. La livraison du CD Plumes et poils, une autre histoire naturelle, attendra mon retour. Ce matin, le merle s'est levé de bonne heure, il est quatre heures et des brouettes.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 15 mars 2022 à 04:50 ::Perso
On peut faire dire ce que l'on veut à une photographie. Son sens glisse entre les doigts comme une sirène que l'on saisirait par la queue. Se laisser porter par la rêverie et l'on invente des dizaines d'histoires. La quantité des interprétations possibles d'une œuvre lui confère sa valeur. Ainsi la Joconde en offre autant qu'il existe de visiteurs attentifs.
Sur la plage, l'homme semble regarder la fille aux seins nus à la dérobée sous une drôle de coiffe confectionnée à partir d'un sac en plastique. La grosse montre qu'il a gardée au poignet indique son souci de la précision. Rien n'a pu être laissé au hasard, ni l'anonymat de la fille dont on ne voit pas la figure, ni la ligne sur laquelle évoluent tous les personnages présents à l'écran, tournant le dos à la mer comme trop occupés par ce qui se passe du côté des dunes. Mais de cela, on ne saura jamais rien. Le geste qui pourrait être celui de la pudeur enserre le corps féminin dénudé dans l'étau triangulaire formé par le biceps, le poing et le regard en coin du Tartuffe. La masse de chair du colosse contraste avec la silhouette frêle de la jeune femme. En appuyant sur le bouton de son appareil, le photographe saisit le geste d'un autre voyeur.
Pure invention de ma part. C'est se faire du cinéma. Si l'horizon dramatise la situation en rendant toute fuite vers le large impossible, la réalité est tout autre, invisible à qui n'en fut pas le témoin. Elle n'en est pas moins cocasse. Nulle tentative de suicide par asphyxie, la scène, sur le second cliché, reste d'autant plus énigmatique que le corps près des vagues est bizarrement penché, comme tombant en arrière. Déséquilibre inexplicable sans la présence du vent. Les bourrasques laissent deviner la résistance offerte par un cerf-volant acrobatique sur la plage désertée. Comme je m'étais moi-même recouvert la tête de mon T-shirt pour éviter les réflexions du soleil en imitant les appareils à plaque d'antan avec le Lumix sans viseur, Serge s'était fabriqué une astucieuse cabine téléphonique de fortune pour entendre son interlocutrice malgré le bruit assourdissant qui soufflait tout autour de nous. Le reste est un mélange d'affabulation et d'observation, une interprétation parmi d'autres.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 9 mars 2022 à 02:11 ::Cinéma & DVD
Articles du 23, 25 juillet 2009 et 17 mai 2008
GUIDE CINÉMATOGRAPHIQUE DU PERVERS
" Le problème n'est pas que notre désir soit ou non satisfait. Le problème est de savoir quel est notre désir. Il n'y a rien de spontané ni de naturel dans les désirs humains. Nos désirs sont artificiels. On doit nous apprendre à désirer. Le cinéma est l'art ultime de la perversion. Il ne vous donne pas ce que vous désirez, il vous dit comment désirer. " Ainsi commence The Pervert's Guide to Cinema (maladroitement traduit Le guide du cinéma du perverti), un film de la réalisatrice Sophie Fiennes présenté par Slavoj Žižek. Le philosophe et psychanalyste, marxiste et lacanien, se met en scène dans les décors des films qui alimentent son propos : Possessed, Matrix, Les oiseaux, Psychose, Vertigo, Duck Soup, L'exorciste, Alien, Le dictateur, Les lumières de la ville, Mulholland Drive, Blue Velvet, Lost Highway, Dead of Night, La conversation, Solaris, Eyes Wide Shut, La leçon de piano, Dogville, Le magicien d'Oz, Frankenstein, Star Wars, autant d'extraits commentés avec la véhémence qui le caractérise, humour et brutalité, pour un feu d'artifice de révélations sur l'inconscient de l'humanité ! Contrairement aux citations qui en général affaiblissent les films qui les hébergent, ici les séquences livrent leur secret, sous un éclairage nouveau et inattendu.
Le moi, le surmoi et le ça cohabitent chacun sur un des niveaux de la maison de Norman Bates... La réalisation du désir s'appelle cauchemar... Ainsi le cinéma nous aiderait à comprendre la réalité à laquelle nous ne sommes pas prêts à nous confronter. Plus réelles que notre réalité, Žižek propose de regarder les fictions cinématographiques... Pendant 2h30, il nous tient en éveil sous un tourbillon analytique vertigineux, absolument indispensable à tout cinéphile, on vous aura prévenu. En complément, voir le film d'Astra Taylor, Žižek!, qui accompagne le philosophe pendant sa tournée de conférences à travers le monde.
Le premier DVD est multizones avec sous-titres français, le second (Žižek!) en zone 1, sous-titres anglais.
JEU DE L'ÉTÉ AVEC ZLAVOJ ŽIŽEK
Saurez-vous reconnaître ces quatre films qu'évoque Slavoj Žižek dans The Pervert's Guide to Cinema ?
Cadeaux-surprise pour les premières bonnes réponses si vous laissez vos coordonnées en commentaires. Elles ne seront évidemment pas publiées puisque je peux en prendre connaissance avant d'en autoriser la mise en ligne, et cette fois j'éviterai même soigneusement de les mettre en ligne pour que vous puissiez être nombreux à répondre. Les résultats n'afficheront que le nom des gagnants et la nature de leurs lots. Indices sur le blog !
ŽIŽEK DÉFEND BADIOU DEVANT LE TRIBUNAL DU PEUPLE
Après le préambule accusateur d'un olibrius paranoïaque depuis le fond de la salle connue dans le passé comme Cinémathèque de la rue d'Ulm, le titre sarcastique de la conférence du philosophe slovène invité par Alain Badiou à l'E.N.S. justifie bien son nom par la navette qui se fera d'un discours de l'un sur l'autre : "Alain Badiou devant le Tribunal du peuple". Ce lieu historique sied également à Slavoj Žižek (prononcer Slavoï Jijek) qui étaie souvent ses propos avec des blockbusters du cinéma holywoodien... Le rouge est mis.
Tandis que le discours quasi universitaire du Français est fluide et s'appuie sur des rapports de cause à effet ou d'effet à cause, nécessité des contingences et contingence des nécessités, celui du Yougoslave a tout du méridional hystérique à la recherche du point de rupture. Žižek fait son cinéma, c'est-à-dire qu'il pratique l'ellipse, l'art du montage, en interrompant ses phrases pour sauter à pieds joints de marche en marche. Sa pensée va vite, mais elle emprunte les mots de tous les jours. Alors on galope derrière lui qui nous fait face.
Dans sa longue introduction, Badiou évoque leurs différences et leurs points de rencontre, de Richard Wagner aux philosophes du début du XXe siècle. Hegel est sur leurs lèvres. Badiou fait rouler les mots dans sa bouche. Žižek ne mâchera pas les siens. Mais tous deux fustigent modernité et post-modernité qui ne sont que répétition et restauration de vieux schèmes. À l'Algérie et Mai 68 de l'un répondent le stalinisme et le titisme de l'autre, voilà pour leurs sources biographiques... De l'importance de nommer ses ennemis, et d'en avoir... Que veulent ceux qui ne veulent ni la terreur ni la vertu ? La corruption ! Le courage est de n'avoir pas peur de ce que l'on redoute...
À son tour, Žižek réveille le communisme pour démasquer le capitalisme global à visage humain que l'on a coutume d'appeler socialisme. Annuler l'opposition radicale de l'ennemi ne marche pas. On ne peut pas négocier. L'époque n'a rien de post-idéologique, c'est une idée des démocrates qui sont allés jusqu'à légitimer la torture... Lacan disait que l'angoisse est le seul affect qui ne trompe pas. À la terreur et à l'angoisse, Badiou répond par le courage et la justice à laquelle Žižek substitue l'enthousiasme. Se moquant du Dalaï Lama qui spiritualise l'hédonisme forcément avec succès, il est capable de traits d'humour sur les sujets les plus graves comme "l'antisémitisme sioniste" dont la "S.H.I.T. list" rappelle les méthodes des Nazis. Sa plaidoirie zappe à tout bout de champ. Le 1 devient le 0 inscrit dans le multiple. Trop de pistes passionnantes. Je prends des notes décousues, parce que demain je me souviendrai d'autres bribes. Je n'aurai plus qu'à me plonger dans ses livres [...].
La conversation dévie rapidement vers le machisme et l'homophobie dans les milieux musiciens et dans la société actuelle. À table, je fais face à Caroline et Sophie. Les deux filles se trouvent peu représentatives des nouvelles générations où l'on se marie à 18 ans et où la bisexualité n'est pas très courante [cet article du 19 juillet 2009 a été écrit avant le retour du polyamour chez les jeunes, et sa republication n'a pas de lien direct avec le conflit actuel en Ukraine, l'image renvoie à une époque où nous avions la naïveté de croire que la guerre du Vietnam était une des dernières]. Curieuses de savoir comment la mienne vivait la chose, elle me posent une foule de questions auxquelles j'essaie de répondre sans ne jamais porter aucun jugement.
Les relations sexuelles semblaient plus faciles, même si cela ne changeait pas grand chose aux rapports amoureux. Nous faisions parfois l'amour comme on dit bonjour, sans que cela implique quoi que ce soit d'autre qu'un moment agréable. La syphilis incarnait le passé, le Sida allait marquer notre avenir. Entre les deux, la pilule, le stérilet ou le diaphragme avaient donné aux femmes une liberté dont les hommes partageaient la jouissance. Ce présent n'excluait pas d'attraper des saloperies, mais elles n'étaient pas mortelles. J'en ai tant collectionnées que j'aurais pu écrire tout un poème avec des rimes en "oque". Nous nous racontions nos fredaines, incartades hors du couple, ce qui nous rendait évidemment très malheureux. La liberté sexuelle ne nous empêcha certainement pas de souffrir, mais elle donnait un parfum de légèreté à nos échanges. On n'en faisait simplement pas une histoire.
Ne pas confondre avec l'insatisfaction chronique qui peut pousser un individu à multiplier les rencontres. Même si nous étions très expérimentaux, nous cherchions l'âme sœur. Bernard Vitet m'avait raconté qu'une des Clodettes qui venait de passer la nuit avec Jimi Hendrix était réapparue le matin en clamant "I've been experienced !" Comme tous les jeunes gens depuis que l'on ne se marie plus par intérêt, nous étions tout de même à la recherche de l'amour. Nous pensions déjà posséder la jouissance, ignorant ce que la maturité nous apporterait plus tard. Au début du film de Denys Arcand, Le déclin de l'empire américain, un des personnages, professeur d'histoire, associe l'exigence amoureuse aux sociétés décadentes où les individus privilégient leurs propres intérêts à ceux du groupe et de son équilibre. Dans Žižek!, film passionnant d'Astra Taylor sur Slavoj Žižek, le philosophe slovène avance l'amour comme réponse à l'erreur du monde. Si la création est un accident dans l'histoire du cosmos, il choisit d'assumer le déséquilibre en invoquant l'amour, sans tomber dans l'écueil de l'amour universel qui le dégoûte, mais en l'associant à la notion du mal : "Love is Evil". L'amour, le manque à soi, il y aurait tant à développer...
Idem pour la bisexualité. C'était une découverte. Nombre de copains avaient été convertis par Bernard Mollerat qui revendiquait haut et fort son homosexualité sans tous ses atours caricaturaux. La plupart d'entre eux finirent par faire des choix, revenant à une hétérosexualité plus facile à vivre socialement ou affirmant leur refus d'une prétendue normalité. Peu continuèrent à être "bi". Les couples de filles étaient souvent plus stables que les garçons entre eux, le modèle dominant restant évidemment représenté par les hétéros. J'esquisse ici vaguement une réponse, mais il faudrait se pencher plus sérieusement sur le sujet pour ne pas dire trop de bêtises... Nous avions beaucoup d'imagination, et celles et ceux qui surent en préserver quelques traces lui substituèrent la fantaisie. Car, dans ce domaine comme dans tout ce qui nous anime et nous garde vivants, rien n'est jamais gagné, le cœur devant se reconquérir chaque jour comme si c'était le premier.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 3 mars 2022 à 01:43 ::Voyage
Au détour de la donation Dubuffet au Musée des Arts Décoratifs, je tombe nez à nez avec le 96. Le métro n'était donc pas seul à passer Porte des Lilas dans les années 50 ! En remontant à la surface, le poinçonneur immortalisé par Gainsbourg aurait pu rencontrer le peintre, du moins les jours où le jaja pouvait partager le zinc avec l'eau minérale grande source. À la même époque, René Clair tourne Porte des Lilas avec Pierre Brasseur, Georges Brassens dans le rôle de L'Artiste, Henri Vidal, Dany Carrel, Raymond Bussières. On peut y voir les fortifications qui encerclaient Paris avant que le Périphérique ne les remplace. C'était le paradis des mômes et des mauvais garçons.
Lorsque j'étais enfant, il n'y avait pas de portillon automatique dans le métro, mais un employé de la RATP qui faisait un petit trou rond dans chaque ticket. Ceux de l'autobus étaient tout allongés, pliés en accordéon. Le receveur les glissait dans une boîte à manivelle attachée à sa ceinture qui faisait krrrr krrrr pour les oblitérer. Lorsqu'il pensait que tout le monde était monté il tirait sur une poignée de bois accrochée en l'air à une chaîne qui faisait dling ! Comme la plate-forme arrière était en plein vent et n'était fermée que par une autre chaîne gainée de cuir nous montions et sautions souvent en marche pendant que le préposé avait le dos tourné. Comme c'était l'unique accès, on pouvait descendre sans avoir besoin de traverser tout le couloir. J'adorais l'impression d'être sur un balcon sur roues. Que l'on supporte de voyager debout et c'était vraiment la meilleure place de l'autobus.
"En 1967, Jean Dubuffet offre au Musée des Arts décoratifs une partie de sa collection personnelle composée avant tout d’œuvres graphiques, ainsi que de 21 tableaux et 7 sculptures réalisées entre 1942 et 1967. Cette exceptionnelle donation d’artiste vivant à un musée qui n’était, à priori, pas destiné à accueillir des peintures, est le fait d’une amitié entre Jean Dubuffet et le directeur du musée des Arts décoratifs d’alors, François Mathey." Boulevard Montparnasse est une encre de Chine sur papier de mars 1961 (50x67cm). En relisant mon article du 11 juillet 2009, je constate que le 96 exécute toujours le même trajet. En sous-sol, la station Porte des Lilas accueille les tournages de film sur un quai dédié que les passagers peuvent seulement apercevoir lorsque le train entre en gare.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 1 mars 2022 à 06:07 ::Perso
Après avoir été le jardin de mon enfance, le Palais-Royal est devenu mon ministère. Je ne l'exerce plus guère, mais je ne désespère pas de déclencher la manne providentielle pour monter quelque nouveau projet qui ne se ferait pas sans elle [les équipes qui s'y sont succédées m'ont fait rapidement abandonner cette idée au profit d'une indépendance salvatrice]. Le drapeau flotte sur la marmite tandis que je tourne le dos aux appartements de Colette et Cocteau, aux boîtes à musique Anna Joliet (100 euros la programmable, mais 500 pour les douze sons, c'est trop cher !) et à la rue Vivienne où nous habitions dans un ancien hôtel de chasse de Richelieu [c'était un meublé sous les toits, un bout d'appartement]. Le quartier a bien changé depuis les XVIIe et XXe siècles ! J'allais à la maternelle dans cette même rue... Deux jours avant que le nouveau ministre adorateur de monarchies [Frédéric Mitterrand] n'annonce sa nomination, Antoine et moi l'av[i]ons croisé rue Saint-Honoré en train de faire du lèche-vitrine devant un antiquaire, un barreau de chaise au bec et l'air étonnamment guilleret. Ne pensant qu'à la proximité de notre clapier au Musée des Arts décos, nous avons raté le scoop, ce qui nous fait une belle patte de lapin. C'était probablement son dernier jour de liberté. Pour en revenir aux mammifères à poils que nous gardons [voir notre opéra Nabaz'mob pour 100 lapins connectés alors exposé dans une aile du Louvre], les roses trémières et les roucoulements de pigeons faisaient obstacle à dresser un pont entre l'enfance de l'art et les colonnes du temple, ou l'inverse, soit l'art de l'enfance et le temple des colonnes. Si vous trouvez ce billet ésotérique, mettez-le sur le conte du jeu de mots et de la rêverie bucolique que m'inspire souvent la traversée du jardin, une délicate régression.
Cet article du 10 juillet 2009 me replonge dans une enfance d'un autre siècle. En vieillissant on creuse la terre et, avec un peu de recul, se révèlent des couches géologiques dont on peut admirer la coupe transversale. Le nez collé à la vitre ne permet que de pâles réflexions. Il y a quelque chose de schizophrénique à essayer de se souvenir. En avançant on accumule de nouveaux sédiments, comme aujourd'hui où je rentre à Saint-Louis pour avaler 100mCi d'iode 131 à 3700 MBq. "L'iode 131 est un des isotopes de l'iode, émetteur β- et γ. Il est obtenu par fission d'uranium 235 ou par bombardement neutronique de tellure stable. La période de l'iode 131 est de 8,06 jours. Il décroît en xenon 131 stable par émission de rayonnement gamma de 364 keV (82%), 637 keV (6,8%) et 284 keV (5,4%) ainsi que de rayonnement β-d'énergie maximale 606 keV, absorbé à 90% sur 0,8 mm de tissu biologique." Je n'émettrai hélas aucune lumière particulière permettant de faire des photos originales de l'artiste. Par contre, depuis l'annonce de mon cancer thyroïdien je prends l'ensemble des opérations de manière expérimentale, atténuant ainsi autant que possible les répercussions psychologiques ! J'ignore si je pourrai publier de nouveaux articles depuis ma chambre plombée, ou s'il me faudra attendre, jeudi prochain, de sortir de mon isolement.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 28 février 2022 à 06:26 ::Humeurs & opinions
En éclairant la scène d'une lumière insoupçonnée, l'envers du décor découvre des angles magiques qui retournent nos convictions. Le contrechamp interroge la réalité comme si elle n'était qu'un théâtre où se joue une pièce dont nous ignorons si nous en sommes les auteurs ou les acteurs. Les fils qui pendent des cintres sont autant de leurres auxquels nous sommes prêts à mordre au moindre signal. Pas un bruit, pas un mouvement. Par un petit trou dans le rideau rouge, on aperçoit les spectateurs, mais le moindre courant d'air pourrait révéler notre présence. Sur les coursives, les cellules abritent des travailleurs de l'ombre. Sous les corbeilles, pour peu que l'on s'y penche, on devine le silence des galeries. Les lustres sont ceux du soleil, ils réfléchissent un océan de gaz vital, une perspective d'avenir qui plonge dans la nuit des temps. Leur nombre érige la surprise en système. Il donne le vertige pour nous éloigner des bords. La photographie tendrait à prouver qu'il ne s'agit pas d'un rêve, mais d'une élucubration.
J'ai choisi de republier cet article du 13 juillet 2009 en écho à celui de samedi dernier sur le conflit en Ukraine. Comprenne qui pourra, ou qui voudra !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 25 février 2022 à 07:01 ::Pratique
Notre vie semble réglée sur du papier à musique, mais les portées sont autrement plus complexes, sans compter le paquet de bémols à la clef. Cycle menstruel ou éternel recommencement de l'Histoire, persistance des comportements névrotiques ou saisons, mouvement des planètes ou rénovation du vivant, rien n'y échappe. Si tout ce qui vit sur la Terre suit des lois cycliques, la répétition n'en est pas moins improbable, car aucun des cycles ne possède la même fréquence. Considérons cette superposition d'ondes comme un sandwich tunisien, un mille feuilles où chaque couche a son propre rythme. Pour qu'existe une révolution complète il serait nécessaire qu'elles se retrouvent ensemble à un nœud de vibration commun à toutes, cas de figure plus qu'incertain dès lors que l'on embrasse un système relativement large. De même, la synchronisation de plusieurs creux ou bosses produit des crêtes induisant des phases de dépression ou d'excitation. La représentation de la vie peut ainsi ressembler à un spectre, comme celui de la lumière ou du son, dont les couches harmoniques dessinent le timbre.
La première image, celle du spectre sonore, a été réalisée en 1999 par Aphex Twin avec le célèbre logiciel Metasynth d'Eric Wenger. On peut entendre le résultat sur le single Windowlicker. Remarquons que Wenger est également l'auteur de l'application Bryce : lorsque ce ne sont pas les cycles, nous avons affaire aux fractales, ce qui, dans notre exposé, revient à peu près au même, et rebelote.
La seconde est mon test d'audition que je subis avec curiosité hier matin au Centre Médical de la Bourse. Bilan : largement supérieur à la moyenne de mon âge. Comme c'est dit élégamment ! Avec une perte de l'oreille gauche autour des 4 kHz. Et rebelote, vous disais-je.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 24 février 2022 à 04:41 ::Cinéma & DVD
Enfant, mes parents me parlaient souvent de Roland Toutain, un ami acteur et cascadeur qui rêvait plaies et bosses. Il faisait de la voltige, se promenant sur l'aile de son avion à hélices et se balançait dessous au trapèze. Ses 97 fractures et une jambe amputée ne l'empêchaient pas, après un déjeuner bien arrosé, de grimper au premier étage d'un immeuble par la gouttière pour aller faire une bise à une petite secrétaire, la pantalon sur le bras. Son rêve était de passer sous l'Arc de Triomphe avec son avion, descendre les Champs-Elysées, faire le tour de la Place de la Concorde, remonter la rue Royale jusqu'à la Madeleine, y pénétrer brutalement, les colonnes lui coupant les ailes, et descendre enfin de la carlingue devant l'autel, nu avec une grande cape. Un jour que mon père est coincé par un chauffard dans un embouteillage et que le ton s'envenime, Roland Toutain qui est assis à côté de lui sort la tête par le toit ouvrant et crie à l'agressif médusé : "Hé va donc, espèce de raclure de pelle à merde !" Après cela, il ne reste plus grand chose. L'insulte fait toujours son petit effet et laisse sans voix ses victimes. Mon père a toujours fait découper des toits ouvrants à toutes ses voitures.
Plus tard, je découvris son visage grâce à La règle du jeu de Jean Renoir où le comédien joue le rôle d'André Jurieux, l'aviateur par qui le drame arrive pour ne pas avoir compris ce que sont les classes sociales. On le retrouve au manche dans Rouletabille aviateur, un film rare de Etienne Székely qui fait suite aux deux chefs d'œuvre sonores de Marcel L'Herbier, Le mystère de la chambre jaune et Le parfum de la dame en noir. Ce troisième épisode des aventures du journaliste-détective Joseph Rouletabille n'a d'intérêt que pour les acrobaties de Toutain et les décors naturels filmés à Budapest en 1932. Les deux autres méritent sans hésiter l'acquisition du DVD de la Trilogie Rouletabille publiée par les Documents Cinématographiques à qui l'on doit déjà les trois volumes de Jean Painlevé et ceux de Georges Rouquier dont l'inénarrable Lourdes et ses miracles[épuisé depuis cet article du 7 juillet 2009]. L'adaptation des romans de Gaston Leroux par L'Herbier datant de 1930 et 31 rend ridicule celle de Podalydès.
Les décors hallucinants au style "art nouveau" et le jeu des acteurs tirant sur l'expressionnisme confèrent aux deux films de L'Herbier un parfum de mystère que seule la fougue enjouée de Toutain réussit à contrebalancer. S'il initia Jean Marais à la cascade, on comprend l'influence qu'il eut sur le jeune Jean-Paul Belmondo, toupet, naturel, humour et cabrioles. Le film vaut aussi pour un travail sonore épatant, rare à l'avènement du parlant. Le génial cinéaste, auteur de L'inhumaine et surtout de L'argent, n'était pas encore rentré dans le rang.
Je me souviens avoir croisé ce vieux monsieur au regard sévère derrière ses grosses lunettes dans les bureaux de l'Idhec, avenue des Champs-Elysées, au début de mes études de cinéma. Il n'était alors pour moi que le fondateur de l'école qui allait faire de moi ce que je suis devenu. Je ne parle pas par antiphrases, mais c'est une longue histoire que seul le feuilleton quotidien peut conter, révélant ses énigmes et sautant par les fenêtres tant que j'en suis encore capable.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 22 février 2022 à 02:32 ::Cinéma & DVD
À la mort de Jean-André Fieschi en 2009, j'avais écrit 3 articles, les 3, 4 et 17 juillet. Il avait été notre professeur d'histoire du cinéma et d'analyse de films à l'IDHEC pendant trois ans, puis j'étais devenu son assistant pendant les quatre années suivantes. Avec mon père et le compositeur-trompettiste Bernard Vitet, il fut l'un des trois initiateurs qui marquèrent ma vie.
JEAN-ANDRÉ FIESCHI, LE PASSEUR A REJOINT LE STYX
Je suis abasourdi. Il y a une heure, dans le taxi qui nous ramenait vers l'est, je discutais de la vie avec ma fille Elsa dont nous venions de fêter l'anniversaire de 24 ans. Beaucoup de tendresse, la responsabilité du passage d'un homme mûr à une jeune adulte, la part des choses... Le recul nécessaire pour comprendre qui l'on est en se retournant sur nos passés nous permet d'envisager l'avenir comme une suite d'aventures extraordinaires. Oui, beaucoup de tendresse pour celles et ceux qui nous ont formés, même si les maladresses constituent souvent collection. Ne sachant pas par quel bout le prendre, je ne réaliserai l'annonce qu'après avoir dormi un peu. Le message de Jean-Patrick Lebel et Christiane Lack anticipe l'orage qui s'annonce et me foudroie : "Cher Jean-Jacques, pardon pour la brutalité de cette très triste nouvelle. Jean-André Fieschi, qui était au Brésil avec Émile Breton, Michel Marie et d'autres, est mort brusquement hier au moment de son intervention dans un colloque sur Jean Rouch. Nous sommes dans l'affliction et t'embrassons fort."
J'aurais pu titrer tout aussi bien "La mort d'un maître" et il fut le mien. Jean-André était mon troisième père, après mon géniteur dont le regard posé sur moi ne me quitte pas et Frank Zappa qui initia mon récit. Il est terrible de penser que Bernard Vitet [décédé en 2013] dont la santé m'inquiète depuis plusieurs mois est le dernier survivant de cette bande des quatre. J'ai rencontré Jean-André lorsque j'avais 18 ans, jeune étudiant en première année de l'Idhec. Responsable de l'analyse de films, il nous initia au cinématographe dans ce qu'il a de plus beau, de plus intelligent, de plus magique surtout. J'évoquai longuement les merveilleuses années passées en sa compagnie dans mon billet intitulé "Remember My Forgotten Man". Je le prenais pour un génie, un génie suicidaire encombré par tant de mémoire et d'intuition, par ses trésors cachés acquis souvent dans des circonstances mystérieuses, ses silences qui nous auraient fait perdre patience si notre dette n'était inextinguible. Le cinéaste et critique était un passeur. Tous ceux et celles qu'il forma en gardent un souvenir indescriptible. En exergue de ses Nouveaux Mystères de New York il avait inscrit cette phrase de [Freud qu'il attribuait à] Paracelse : "Je vous apporte la peste, moi je ne crains rien, je l'ai déjà." Sa reconnaissance publique n'a jamais été à la hauteur de son enseignement, car la plupart de ce qu'il nous transmettait passait par l'oral et par les documents qu'il sortait comme des lapins ou des colombes de son chapeau-claque. Il avait connu les plus grands et savait leur rendre hommage. J'eus la chance de partager plus d'une tranche du gâteau pendant mes années de formation. L'entendre au sens où Jean Renoir les préférait à toute tranche de vie.
Comme je ne sais pas où trouver une photo de lui dans mes archives, je fais une capture écran de son rôle en Professeur Heckell dans Alphaville, derrière, à droite d'Eddy Constantine, Jean-Louis Comolli et Laszlo Szabo. Et j'appelle Elsa parce que, s'il m'arrive de donner des leçons, des conférences ou des conseils, c'est pour que ne s'éteigne jamais sa lumière. Les pierres précieuses dont il me fit cadeau et qui me brûlent les doigts m'aident à vivre depuis, sans discontinuité. JAF avait 67 ans. Je pense à ses trois enfants en entendant la voix de la mienne et je trouve enfin mes larmes.
Tu as rejoint la cohorte des fantômes qui ont peuplé ta vie. Mourir au Brésil, c'est bien un tour à ta façon. Si tu pouvais partager cet ultime rebondissement tu en rigolerais bien.
FILMOGRAPHIE DE JEAN-ANDRÉ FIESCHI
L'héritage intellectuel de JAF fut si considérable que sa mort génère en moi un sentiment d'usurpation. Je n'y étais pas préparé. Cherchant à honorer ce que j'appelais ma "dette inextinguible" je plonge dans mes archives et compile une biographie curieusement absente du Web. Je retrouve des projets, des lettres, des articles, des entretiens, des films, des images dont cette photo que j'ai prise dans les années 70... Une biographie au carbone qu'il avait rédigée au début de notre collaboration sur Les nouveaux mystères de New York (1976-1981) nous donne de précieuses informations, quand j'aimerais reproduire certains de ses écrits, toujours remarquables.
Jean-André Fieschi
(5 mai 1942, Ajaccio, Corsica - 1er juillet 2009, São Paulo, Brésil)
1949 : Vision de Bambi au Rio Opéra.
1961 : Les Cahiers du Cinéma, époque Rohmer.
1963 : Réalisation, à Barcelone, de Cuixart, pour la Galerie Metras.
64/68 : Cahiers du Cinéma, époque Rivette. Secrétariat de rédaction de la revue, articles, entretiens, rencontres (Renoir, Bunuel, Sternberg, Rossellini, Pagnol, Visconti, Straub).
1966 : En plus des CdC, chronique hebdomadaire au Nouvel-Observateur.
Réalisation de L'accompagnement, écrit en collaboration avec Claude Ollier et Maurice Roche, et traversé par les mêmes + Edith Scob, Marcelin Pleynet, André Téchiné. Montage : Jean Eustache. Partition sonore : Michel Fano. Le film était dédié à Julio Cortazar, Prime du CNC (60 000F), ventes aux USA, Canada (ligne illisible dûe à la pliure)
65/68 : Fonde et dirige avec Noël Burch, l'IFC (Institut de Formation Cinématographique), atelier un peu utopique où furent chargés de cours, de recherches ou de travaux pratiques W.Borowczyk, Marguerite Duras, Michel Fano, Jean-Luc Godard, Pierre Guyotat, Marcel Hanoun, André Hodeir, Robert Lapoujade, Christian Metz, Claude Ollier, Alain Resnais, Jean Ricardou, Jacques Rivette, Jean Rouch, Alain Robbe-Grillet, rien que du beau monde.
66/68 : Réalisation, dans la série (défunte) de Janine Bazin et André S.Labarthe "Cinéastes de notre temps" de :
Pasolini l'Enragé (1h40)...
Domaine italien 2 : Bertolucci (on pouvait avoir des excuses à ce moment-là), De Bosio, Bellochio ?
La Première Vague (Delluc, Dulac, Epstein, Young Mr L'Herbier), travail de recherche de montage, de teintage, et d'archivage de ce qui pouvait encore être archivé.(coréal: Noël Burch)
M.L'Herbier : une re-vision, réévaluation de l'œuvre muette de M.L'H.
Également, participation aux émissions sur Bunuel et Sternberg.
68/69 : Chronique régulière à "La Quinzaine Littéraire".
69/70 : Chargé de cours à Paris I (Histoire du cinéma).
Co-auteur, avec Claude Ollier, de textes radiophoniques, La Fugue et Cinématographe, dans le cadre de l'A.C.R. (Atelier de Création Radiophonique).
70/71 : Pratique intensive du cinéma d'intervention directe (film réalisés pour les municipalités d'Argenteuil, Bobigny, Sartrouville, pour la Confédération Génbérale du Travail, pour le Théâtre des Amadiers à Nanterre, etc.
L'histoire vivante, sur la mémoire du mouvement ouvrier, starring Jacques Duclos, vainqueur d'un cendrier de cristal (rose) au Fesrtival de Leipzig de l'année suivante. (coréal: Bernard Eisenschitz)
71/73 : Enseignement à l'IDHEC (Histoire du cinéma, travail sur le montage, direction de tournages).
Pratique de la vidéo d'animation, dans les entreprises de la Seine St Denis.
Participe à la rédaction d'une encyclopédie monumentale du Cinéma, dirigée par Richard Roud, en cours de publication à Londres et New York simultanément.
Textes sur Bunuel, Epstein, Hitchcock, Murnau, Rivette, Rouch, Sennett, Straub, Tati, Vertov.
73/75 : Directeur de production à Unicité (films, vidéos, disques, journaux muraux, etc.). Étude sur des terrains très diversifiés (entreprises, quartiers, municipalités, régions, etc.) des différents supports audiovisuels et de leus spécificités. Enquêtes, voyages.
Auteur d'émissions de télévision, dans la série (défunte) de Monique Assouline "Grand Écran" : Le film noir américain et Jean Renoir (Réal: Charles Bitsch), L'enfant et ses images (R: Pierre Beuchot). Également : Il était une fois la Comédie musicale (R: Raoul Sangla).
Parallèlement, découverte, expérimentation et pratique intensive de la Paluche, écriture de scénarii (pour Bernard Stora, Eduardo de Gregorio), interventions dans les pages "spectacles" du "Monde", réalisation d'une émission (FM) sur la musique traditionnelle corse, ainsi qu'un disque sur le même sujet.
1976 : Paluche encore, naissance d'un projet tout à fait spécial, double travail concernant le projet lui-même et les moyens de le faire aboutir.
Complétons imparfaitement avec la filmographie publiée lors de sa rétrospective à la Galerie du Jeu de Paume en 1999 :
Permanencia del Barroco (1963)
Théâtre (1980), coréal. Jean-Pierre Mabille, avec Françoise Lebrun, Dominique Labourier, Jean-François Stévenin, Maurice Garrel, Jean-Claude Dreyfus, Jacques Lassalle
Bande Eustache (Jean qui pleure, Jean qui rit) (1982)
L'horreur de la lumière (1982, vidéo-paluche), 25', image-montage : JAF, avec Georges Didi Huberman
Les Monts Oural (1982, 5'), image-montage : JAF, avec Pascale Murtin et François Hiffler (Grand Magasin)
Les Dogons et Chamber Music (1983)
Baby Sitter (1984, 13') avec Anouk Grinberg
Un enfant au sommeil agité (1985, vidéo-paluche/UMT, 13') avec Grand Magasin
Le tueur assis (1985, 60'), scénario-dialogues JAF et Jean Echenoz d'après Patrick Manchette, avec Jean-Pierre Léaud, Roland Amstutz, Caroline Chaniolleau, Jean Dautremay, Michel Delahaye, David Gabison, Yann Collette, Hugues Massignat, Catherine Laulhère
Lettre à une jeune comédienne (40 ans d'Avignon : les acteurs) (1987, 26') avec Maria Casarès, Alain Cuny, Ludmila Mikaël, Gérard Desarthe, Maurice Bénichou
L'idée perdue (1988, 21'), texte Jean Paulhan, avec Anouk Grinberg
Portrait imaginaire d'Alain Cuny (1988, 120') - 1re partie Le savon noir, 2e partie La jeune fille Violaine, image Jacques Bouquin et JAF, montage JAF, avec Alain Cuny, Anouk Grinberg
Chloé, bonne à Rome (1988, 5') avec Grand Magasin
Tommaso Landolfi (1986, 27'), image Luc Pagès et JAF, montage JAF, avec Olimpia Carlisi, Idolina Landolfi
Joë Bousquet (1990, 27'), id., avec Hélène Alexandridis et la voix du Poisson d'or
Pasolini l'enragé (1966-1993, 65'), image Georges Lendi, avec Pier Paolo Pasolini, Franco Citti, Sergio Citti, Ninetto Davoli (photo ci-dessus)
Ramentevoir (1993, installation, Centre Pompidou, "Manifestes")
Que faire ? (bis) (1994, 59'), image/son/montage JAF, entretiens Jacques de Bonis, musique Jean Wiener, avec Jean Burles, Yves Clot
Ninetto le messager (1995, 28'), image Maurice Perrimond, montage Danielle Anezin, avec Ninetto Davoli
Le Talisman (1996, 4')
L'illusion (1997, 60') autour de L'illusion comique de Pierre Corneille montée par Jean-Marie Villégier, image JAF, montage Danielle Anezin
CinéMuse (1997, 13') avec Christine Hoffet
Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) (1998, 73'), image JAF et Gilberto Azevedo, Montage Danielle Anezin, avec Damouré Zika, Tallou Mouzourane, Hamidou Godye... et Jean Rouch
Le Commencement des lions (1998, 4') avec Martha Fieschi
Kaydia (Nouvelles impressions d'Afrique) (1998)
Le jeu des voyages (1987-2004, 20 heures!)
La fabrique du "Conte d'été" (2005, 90'), coréal. Françoise Etchegaray
LE TRAVAIL DU DEUIL
On est comme à la campagne. Le cimetière de Charonne jouxte l'église Saint-Germain-de-Charonne qui servit de décor à la scène finale des Tontons flingueurs. C'est dire si la cérémonie commençait bien. Les vieux amis ressemblaient à des boulistes ayant raté l'heure de la sieste. Sous un soleil brûlant aux effluves presque corses, les oraisons prononcées en hommage à Jean-André Fieschi en dressèrent un portrait fabuleux et varié, certains avec énormément d'émotion, d'autres plein d'humour, les plus proches se laissant aller à quelques piques pleines de tendresse. Ainsi sa compagne Françoise Risterucci, Émile Breton, Christiane Lack, Jean-Patrick Lebel, Michel Vinaver et d'autres se succèdent au micro, mais ce sont certainement les témoignages de ses enfants, Marthe et Simon, qui sont les plus poignants et les plus fidèles. J'espérais retrouver certains visages, j'en découvre d'autres, je n'en avais oublié aucun. Une chanson corse et la trompette de Miles Davis accompagnent les derniers adieux. En guise de faire-part, la famille a mis à disposition des cartes postales figurant Jean-André à différentes époques de sa vie. Il a toujours adoré les images. J'en choisis une où l'on voit bien qu'il pouvait ne pas être toujours commode !
Lorsque ce fut mon tour je bégayai quelques mots à la mémoire de mon ami : Cher Jean-André, je n'aurais jamais imaginé me retrouver dans ces circonstances. Nous avons arpenté ensemble maints cimetières en lieux de promenade et de mémoire, de Venise sur l'île San Michele où nous étions venus porter des fleurs à la demande d'un ami sur la tombe de Stravinsky aux côtés duquel reposait Diaghilev jusqu'au Père Lachaise où tu voulais me montrer celle de Pierre Zucca. Un après-midi comme celui-ci, tu m'avais amené ici-même et tu m'avais indiqué celle de l'infâme Brasilach qui n'était pourtant pas ta tasse de thé bien qu'il ait écrit une célèbre histoire du cinéma. Ce cimetière de Charonne, nous devrions le rebaptiser cimetière de Charon en hommage à tes qualités de passeur. Je parlais de toi en t'appelant "mon Maître", car lorsque j'étais jeune homme, tu m'appris la moitié de ce que je sais et me donna la méthode pour acquérir le reste. Je disais aussi que ma dette était inextinguible et ton dernier coup de théâtre ne me facilite pas la tâche. Tu tenais toi-même ce pouvoir initiatique de Claude Ollier. Aussi, pour que ta flamme ne s'éteigne jamais, il nous reste à continuer à transmettre ce que tu nous a légué, une appréhension aussi magique que matérialiste de notre monde. On ne réveille pas un somnambule qui marche au bord du toit. Dors bien et continue à nous faire rêver.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 21 février 2022 à 07:44 ::Perso
De mon père j'ai hérité la première charade dont je me souvienne : " mon premier est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon second est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon troisième est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs (à cet endroit mon père ne faisait qu'accélerer son débit de paroles jusqu'à le rendre à la limite du compréhensible par un effet de vitesse et d'emballement), mon quatrième est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon cinquième est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon dernier est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, (là mon père marquait une pause et concluait à bout de souffle et soulagé) et mon tout est une boisson rafraîchissante !? ". Pour l'anecdote, je suis né rue des Martyrs, ou plus précisément dans une impasse qui y prend sa source, Cité Malesherbes.
En dévalant le macadam comme un fou depuis la Porte des Lilas jusqu'à la Bastille, je vois mon ombre qui s'allonge devant moi comme si elle me précédait dans le temps. Elle arriverait plus vite que moi à mon rendez-vous si je n'entamais un virage déterminant Place Voltaire. Avant de reprendre le dessus, je saisis d'une main mon appareil dans le panier du Vélib et j'épingle l'arrogante qui me montre la route. Il ne me reste plus qu'à savourer la solution de ma charade, citron pressé, breuvage tout indiqué par cette température.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 17 décembre 2021 à 02:10 ::Musique
Vers la fin des années 60 on parlait beaucoup des prêtres-ouvriers et Colette Magny chantait Camarade curé. Pour Le charme discret de la bourgeoisie Buñuel inventa un évêque-jardinier. J'ai l'impression que Jacques Thollot fut toute sa vie un compositeur-poète, depuis l'enfant batteur qui jouait en culottes courtes avec les grands du jazz à l'immortel inventeur de formes qui me ravit chaque fois que je réécoute un de ses enregistrements. Le label Souffle Continu ressort (en vinyle et en CD) son deuxième album Watch Devil Go publié en 1975 par Jef Gilson sur Palm. J'ai beau le connaître pour posséder le vinyle original, je suis encore une fois surpris par son inspiration lyrique. Thollot qui, en plus de la batterie, joue du piano et du synthétiseur, est remarquablement accompagné par François Jeanneau très aylerien au sax ténor, mais aussi à la flûte et au synthé qu'il a développés au sein du groupe de rock Triangle, ainsi que son acolyte Jean-François Jenny-Clark à la contrebasse, habitué aux acrobaties contemporaines. Les seize courtes pièces forment un éventail chatoyant dont les couleurs sont rehaussées par la chanteuse afro-américaine Charline Scott sur le morceau éponyme ou par un quatuor à cordes, composé de membres de l'Orchestre de Paris devant déchiffrer les petits bouts de partitions gribouillés, sur Entre jazz et lombok. L'époque était particulièrement imaginative. Le free jazz se mariait au sérialisme, l'électronique envahissait la pop, offrant aux plus audacieux des champs inexplorés. Après le précédent Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer, ce disque est un must absolu. Il démontre que l'on n'est jamais obligé de s'enfermer dans un genre, mais qu'en laissant la porte ouverte à ses rêves les plus intimes, il est possible d'accoucher d'œuvres phares qui embrassent le monde et l'éclairent sous un angle insoupçonné jusqu'alors. Alors qu'aujourd'hui des cathos intégristes font interdire des concerts dans les églises, j'ai forcément une Sympathy for the devil !
Il y a sept ans, lors de la mort de Jacques Thollot, j'invitai Fantazio et Antonin-Tri Hoang à me rejoindre sur la scène de la Java pour lui rendre hommage sur un texte de Henri Michaux qu'il aimait particulièrement. C'est encore une nouvelle occasion de republier l'entretien fleuve que Raymond Vurluz et moi avions réalisé fin 2002 avec lui pour le Cours du Temps du n°7 du Journal des Allumés du Jazz. Il figure également dans le magnifique double CD d'inédits Thollot In Extenso paru chez nato en 2017.
Héros du free jazz malgré lui, batteur chantant, compositeur la tête
dans les étoiles, Jacques Thollot joue sur tous les temps, les marques
et les démarques. Le dessinateur Siné disait de lui qu’il était le
"poète des drums". Éclipses et résurgences s’enlacent, s’embrassent et
s’embrouillent dans le parcours unique d’un musicien sans pareil. Il
projette les mille éclats d’un chant en quête d’infini, une musique
impressionniste qui cherche à voir, sentir, rêver, comprendre.
Rencontre avec Raymond Vurluz et Jean-Jacques Birgé.
Transcription de Nicolas Oppenot.
Raymond Vurluz – Comment choisis-tu de jouer de la batterie ?
Je faisais une sorte de bande dessinée sur des papiers comme des
rouleaux à chiottes, mais c’était pour imprimer des comptes. Ça allait
dans des machines. Je faisais des immenses histoires, des cirques
interminables. Et dans les cirques, il y avait la fosse d’orchestre qui
était en hauteur. Il y a toujours eu un rapport avec le rouge. Il y a
beaucoup de rouge au cirque. C’était entre le cirque et les Indiens. Je
dessinais beaucoup d’indiens avec des tambours et les fameux boum boum
boum ! Tous ces trucs, ça fascinait. Ce qui m’a carrément illuminé,
c’est les reflets à Tours où j’ai de la famille, par une lucarne de
chez ma cousine couturière Alice, un 14 juillet. Les pompiers
défilaient, avec les tambours au premier plan. Ça m’a achevé, si je peux
dire… J’étais déjà dans un domaine où il y avait tout le temps une
rythmique ou quelque chose de rythmique. J’ai suivi ce qui me plaisait
le mieux et ça a abouti au premier tam-tam, avec des palmiers rouges sur
fond jaune et un ou deux trucs verts, des couleurs qui vont pas du tout
ensemble, et au pochoir, déjà. J’avais sept ans. C’était une époque où
les gens s’invitaient encore beaucoup. À chaque fois qu’il y avait une
soirée à Vaucresson, les gens dansaient et c’était l’occasion, comme la
musique était un peu plus forte que d’habitude, de m’éclater à jouer
derrière les disques.
Jean-Jacques Birgé – Tu passes directement du tam-tam à la batterie ?
Grâce au Père Noël, un ou deux ans après. J’ai vu une photo dans
Marie-Claire où j’ai l’air assez rayonnant avec une cymbale entre les
mains, près d’un sapin de Noël. Alors j’imagine que ça a dévié comme ça
de la peau au métal. Mais bon, ça reste une attirance pour les peaux.
Juste une cymbale, la batterie ça a été un peu plus tard. Vaucresson,
petit pavillon, rue près de la gare, beaucoup de passants, beaucoup de
bruits de percussions sortant de ma fenêtre toujours ouverte. Un jour,
quelqu’un a sonné en proposant une batterie à vendre, parce qu’il a
entendu. Un prix dérisoire, un instrument assez exécrable, mais pour moi
super. Je dis exécrable, c’est même pas vrai, parce que c’était une
grosse-caisse très haute avec des vraies peaux. Je n’en connaissais pas
la valeur, je l’ai larguée dès que j’ai pu pour une plus sophistiquée,
plus brillante.
Ma première batterie, on me l’a amenée comme qui dirait sur un plateau
et maintenant que j’en parle, ça a dû influencer ou conditionner mon
comportement pour ce qui est de vendre mon travail, ce qui est pour moi
une sorte d’aberration. Moins maintenant, on parle de cette époque. Je
trouve qu’avec le temps, la vie c’est à vie, le contrat avec quelque art
que ce soit. Après Cugat, j’ai entendu les premiers enregistrements de
jazz en 78T, pourtant je ne suis pas si croulant ! Vaucresson a
aussi beaucoup compté. C’est une ville que j’aime beaucoup, qui se
transforme, mais bon… Moi aussi, ça tombe bien ! Mais c’est pas les
mêmes résultats.
JJB – Avec ta batterie, tu joues tout seul, à ce moment-là.
La première fois, c’est avec mon frère et quelques-uns uns de ses amis
de son lycée de Saint-Cloud. Le trip orchestre de lycée, salle des
fêtes, premier concert, Nouvelle-Orléans. Petit coup de pouce
médiatique, on a créé un petit déplacement de photographes puisqu’on a
joué à l’enterrement de Sidney Bechet à Garches, alors qu’on avait fait
la demande et qu’ils nous l’avaient interdit. Ça s’est su alors on a
remis le coup un jour après. On a fait le mur et on a été jouer sur sa
tombe. Sidney, c’est Garches qui est à trois kilomètres de Vaucresson.
J’étais relativement bien encadré par le hasard.
JJB – Que se passe-t-il après le groupe avec les potes de ton frère ?
Quelques répétitions, dont les premières avec un orchestre
Nouvelle-Orléans. J’étais encore môme. Les premières répétitions à
Paris, à bouger mon matériel. Faut connaître, faut être prévenu, avec la
batterie… Je me rappellerai toute ma vie de l’erreur de dialectique
chez le trompettiste qui habitait rue de la Fontaine aux Rois, pas très
loin de République. Il tenait à l’époque un bazar, un marchand de
couleurs qu’ils appelaient une droguerie. Alors comme on m’avait déjà
fait des plans, on m’avait fait peur avec des fausses seringues, j’y
voyais une fumerie d’opium – en plus c’était dans la cave les
répétitions. J’y suis allé avec la peur et j’en suis sorti ravi. C’était
effectivement une droguerie. Pas comme je l’entendais, quoi !
RV – Tu connaissais déjà le be-bop ?
Justement, c’est incroyable, c’est presque une chronologie de
dictionnaire musical. À la fin des six mois, j’ai entendu le middle
jazz. J’entends par entendre que je comprenais de quoi c’était composé.
Le be-bop, je l’ai adoré très vite aussi parce que c’était moderne. Je
crois que dans les premières choses be-bop que j’ai jouées, il y a un
morceau de Cannonball Adderley, à trois temps, déjà (je suis très
ternaire). L’orchestre avait changé de physionomie. Il y avait toujours
mon frère, mais il y avait la fille des chapeaux Orcelles, Catherine
Orcelles, qui jouait du piano. Jean-François Jenny-Clark, déjà, à seize
ans. C’est incroyable. J’ai des photos du premier gig, un concours au
Salon de l’Enfance et on a joué ce morceau quasi be-bop. C’était le pied
!
RV – Y avait-il des musiciens professionnels à Vaucresson ?
Oui, Gérard Dave Pochonet, chez qui j’ai écouté les premiers 78T de jazz
qui sortaient. C’était assez exceptionnel : Sarah Vaughan, avec
des instrumentistes super. Vaucresson est dans une sorte de creux et il y
a un plateau qui a toute sa dose de mystère. Je me rappelle qu’il
voyait des Américains dans les arbres. Ça me donnait aussi un autre
aperçu du jazz. Vraiment, il les voyait en train de plier leurs
parachutes, avec moultes détails.
RV – Te souviens-tu de ton premier engagement professionnel ?
Oh ! Je n’avais jamais pensé à ça. Je me suis retrouvé dans une
grande école vers la montagne Ste Geneviève, Polytechnique. C’était le
premier contact avec beaucoup de gens, vraiment super… Le vrai gig, dans
le sens plein (parce qu’un endroit approprié au jazz), c’est au Club St
Germain.
RV – – Il y a une interview de toi à la télévision. Tu es petit. Tu
cites même Max Roach. Ça se passe au Club St Germain. On voit à tes
côtés Mac Kack, Bernard Vitet. Il y a aussi Bud Powell avec Kenny
Clarke…
J’ai d’excellents souvenirs musicaux, mais moins de rapports humains.
J’étais tellement content de jouer là que je m’en foutais. Mac Kack me
traitait un peu bizarrement. Ça faisait rire qui voulait bien avoir ses
grâces. Vu qu’il vivait avec la patronne du club, chaque fois qu’il me
présentait il se foutait de ma gueule pour peut-être combler certains
manques dans sa spécialité, une image gai luron de mec, " Qui n’a pas
une histoire avec Mac Kack ? ", soit qu’il pisse sur un flic en
discutant avec lui, toutes sortes de trucs comme ça… C’était pas
vraiment méchant, c’était rien, mais bon, ça me faisait un peu de peine,
quand même. Il y avait tellement d’autres satisfactions… Bernard Vitet,
est un des premiers musiciens avec qui j’ai joué professionnellement.
On apprend des choses fondamentales avec des musiciens comme ça. Une des
premières remarques judicieuses sur mon jeu, c’est lui qui l’a faite.
On jouait à l’époque Night in Tunisia tous les dimanches. Il y a un
break en syncope et moi je le faisais sur le temps : Kalin KIN
dingueDIN dingueDIN DIN ! ! En fait ça faisait TA PON. Babar m’a
fait remarquer ça et c’était une vraie découverte, parce que j’étais mal
à l’aise dans ce passage mais je ne savais pas pourquoi. Je
n’anticipais pas le break. C’était super de me le dire parce que je ne
pense pas avoir refait la même connerie. Je les ai entendues maintes et
maintes fois, par contre !
JJB – Comment s’est faite la rencontre avec Kenny Clarke ?
Il s’est proposé… J’allais seul jouer dans les bœufs avec mon père qui
m’emmenait, c’était avant mon premier gig, presque. Kenny passait
souvent au Club St Germain. Un jour que j’y jouais, il est allé voir mon
père. Par chance, parce que j’étais un timide redoutable. Kenny lui a
dit que ce serait bien que j’aie quelques notions de base, parce que je
n’en avais pas. C’était tout en autodidacte derrière les disques. Très
bien d’ailleurs de jouer derrière les disques ! La moindre faute de
tempo, ça casse la baraque ! Les pierres se décèlent, les termites
voraces apparaissent et les éléments attendent qu’on leur ouvre la
porte. Rendez-vous a été pris pour que je vienne prendre des cours avec
Kenny au Blue Note, rue d’Artois. C’était l’endroit de Paris où il n’y
avait que des Américains, des gens assez extraordinaires. Parmi eux j’ai
rencontré Bud Powell, il m’a énormément impressionné.
JJB – Que t’a appris Kenny Clarke ?
Tout ce que je ne savais pas et il a confirmé certaines choses que je
vivais. Le lycée s’est terminé de façon lamentable. J’y allais les mains
dans les poches. Je n’avais même pas un crayon, pas de cahier, rien.
Une des choses que m’a dite Kenny, c’est de vivre la musique. Je me
rappelle qu’il m’a surtout appris à jouer de la caisse claire. Il y a
des choses plus tard que j’ai regretté de ne pas lui avoir demandées. Je
ne sais pas s’il a des fils, mais je sentais quelque chose d’un peu
extra dans ses motivations de me filer des cours. Au bout de six mois,
Kenny m’a pris comme remplaçant au sein du Blue Note. Il travaillait
beaucoup, avec Francis Boland, des choses plus ou moins intéressantes,
en Europe, aux US… Alors il travaillait à l’extérieur et moi je jouais.
C’était en parallèle aux cours qu’il me donnait. Je pouvais les mettre
sur le tapis le soir même. C’était vraiment dingue !
RV – C’était perturbant la fréquentation des clubs, pour un enfant ?
J’ai vite eu un abord des choses du sexe très direct. Je me suis
retrouvé à Juan-les-Pins à accompagner des strip-teases. C’étaient quand
même des petits gigs en passant. Je me rappelle que je devais jouer des
mailloches pendant des scènes de matelas, qui me dépassaient un peu. Je
voyais des bonnes femmes se gouinasser, des trucs avec les cris, les
machins. Ça restait très mystérieux, mais je trouvais que les mailloches
allaient bien avec la lumière rouge, l'ambiance feutrée. Un soir, tout
l’orchestre de Count Basie est venu faire le bœuf. Ça a annihilé les
effets un peu bizarres de mon approche des choses de l’amour. À Paris,
j’allais me balader pendant une pause sur les Champs Elysées et quelques
fois je me faisais ramener par des flics au Blue Note qui venaient
demander si c’est vrai que j’étais musicien ! Comme j’étais plutôt
mignon petit garçon, ils s’inquiétaient parce que je me faisais souvent
accoster par des gens qui me demandaient " c’est combien ? ". Et
moi je ne sentais pas ça. J’ai commencé à apprendre quelques injures à
cette époque, pour être tranquille.
JJB – Tu as été confronté à l’alcool, à la drogue, du fait de vivre dans ce monde d’adultes…
Je suis tout de suite tombé dans des chiottes aux portes ouvertes où les
gens se shootaient gaiement, voir plus d’ailleurs, des scènes
incroyables. La boisson pour moi, c’était une sorte de tragédie vécue en
la personne de Bud Powell… Il ne parlait presque pas, je ne parlais pas
anglais, mais je comprenais et je pouvais baragouiner… Je le voyais
tout le temps supplier, pleurer auprès du patron, Ben, pour avoir une
mousse, un truc, un machin, et moi je ne me rendais pas vraiment compte
des ravages de ces substances, sinon que Bud quelques fois s’endormait
au piano. Il était comme ça, on ne savait pas si c’était une extase
intérieure ou un mal-être ou les deux… Je voyais ce musicien
extraordinaire, avec un sourire de contentement parce que j’avais fait
un truc peut-être joli ou quoi. De Bud, c’est magique ! Je ne
comprenais pas bien ce que venait foutre le patron qui lui interdisait
de boire. Il allait boire ailleurs… Il y avait aussi un hôtel un peu
mythique. C’était pas le Chelsea Hôtel, mais c’était en face du
Caméléon, rue St André des Arts et tous les musiciens étaient logés là,
tous ceux qui venaient à Paris par Marcel Romano. J’y ai croisé des gens
comme Thelonious Monk, plein de gens incroyables et j’ai vu aussi des
drames. Il y avait un bassiste américain, Oscar Petitford. Moi je venais
le matin aux nouvelles parce que Romano qui faisait venir des
Américains s’était intéressé aussi à une éventuelle façon de faire du
pognon avec moi, avec l’âge et la musique que je faisais. J’ai vu
presque mourir des gens en rapport direct avec la boisson. Ce bassiste,
ça me frappait parce qu’à l’heure où tout le monde prend son
petit-déjeuner, il avait un bol mais c’était du cognac, à raz bord. Il
lui fallait ça pour simplement sortir du lit, sans doute. Ça ne m’a pas
profondément choqué puisque j’ai été confronté à des passages difficiles
aussi. Et du coup, la fumée… Les gens fumaient dans les portes
cochères, en se planquant, avec presque une paranoïa cultivée.
Contrairement à ce que je croyais, ils ne devenaient ni meilleurs ni
marrants. C’était de la merde. Je me suis aperçu après que ce n’est pas
évident de trouver des bonnes choses ! C’était plutôt tristesse,
planque, paranoïa, alors qu’après, j’ai eu l’occasion de fumer ces
substances tout à fait naturelles pour le moins. Quand je suis allé en
Afrique, j’ai découvert le bangui à Bangui. On demandait aux garçons
d’ascenseur un petit pétard et ils revenaient dans la seconde avec un
sac en plastique rempli d’herbe, une des choses pour moi les meilleures
au monde. Contrairement à l’idée que j’avais eue sur la fumée parisienne
et paranoïaque, là j’ai découvert une explosion de rires, de bien-être…
Il faut dire que c’était dans le contexte, au soleil… Le premier joint
ça a été waou… J’en ai loupé un avion parce que j’étais écroulé de rire
devant des fourmis sur la table de l’aéroport ! Les fous rires
c’est rien, ça me coinçait partout. Les fourmis, je ne sais pas ce
qu’elles faisaient mais c’était tout un scénario abracadabrant et bon,
il est vrai que c’est un des seuls produits qu’il m’arrive de consommer
si je veux bien mettre l’alcool du côté des accidents.
RV – Cette époque est aussi marquée par l’ambiance générale de la guerre d’Algérie ?
La guerre d’Algérie, il y avait plein de personnes qui étaient contre.
C’était normal. J’ai vu mon frère y partir, quelques amis qui ne sont
pas revenus, mais la véritable approche politique, la prise de position,
ça a été un peu plus tard, juste avant l’indépendance où là je devenais
presque actif dans mes convictions d’indépendance. Par le jazz, j’ai
été amené à rencontrer Siné, qui à l’époque était menacé physiquement,
et je me rappelle de choses assez folles. J’allais manifester, avec mes
peu de moyens… Il était question que Salan débarque en avion avec les
parachutes. Des soirs avec une tension pas possible, on ne savait pas si
c’était du lard ou du cochon, tout le monde était mobilisé. Je jouais
au Chat Qui Pêche, et là-bas il y avait une bouche d’aération, juste
au-dessus de la batterie, qui donnait sur le trottoir. J’ai eu les
jetons de voir une bombe valdinguer par ce truc-là. Il y en a qui
bougent, que ça touche de près ou de loin et il y en a qui restent
indifférents, qui s’occupent de leur propre devenir, comme s’ils étaient
seuls au monde, au fond. Je n’ai eu que très rarement de discussions
politiques ou d’opinion avec des musiciens français, hormis François
Tusques. Les premières choses que j’ai faites avec lui, c’est à Nantes.
Là-bas je voyais des choses que je ne voyais pas à Paris, des réunions
après des concerts où il était question justement des problèmes soulevés
par les confettis de l’empire, comme disait je ne sais plus qui. Je
trouve intéressantes ces discussions dans un milieu qui a priori n’a pas
grand-chose à voir, sinon que c’est un moyen d’expression qui peut être
communicatif, c’est une responsabilité, même pas… Une conscience.
RV – Te souviens-tu du premier contact avec le free jazz ?
Ça n’a pas été un coup de massue. Comme on avance dans la vie et qu’on
suit ses instincts et son début d’éthique, ce sont des personnes qui
pensent un peu les mêmes choses qui se rencontrent. Les rencontres,
elles se font aussi comme ça, pas seulement parce qu’on entend quelqu’un
qui joue bien… Parmi les quelques disques auxquels j’ai participé, je
tiens assez à celui qu’on a fait à Rome avec Steve Lacy, “Moon”. Steve
croit qu’il n’y a que dans cette séance que je joue comme ça, je sais
qu’il aimait bien. Faut dire que Rome c’est inspirant. Après ça j’ai
fait des expériences, des chansonnettes, il m’a dit " quand tu finiras
de faire de la merde ", d’une façon pas indélicate. Je tentais quelque
chose, c’était pas du tout évident et son jugement ne m’a pas été du
tout inutile. On ne fait pas de la chansonnette comme ça… Faut être né
sans le reste pour en faire… Disons que ce qu’on appelle le free jazz,
pour moi c’est un peu comme en peinture, une reconnaissance d’un bagage
énorme de choses de qualité, dans un style donné. Des choses tellement
énormes à réunir pour qu’un individu maintenant fasse, dans ce style,
quelque chose d’extrêmement intéressant. Dans mon abord du free jazz, il
n’y a pas seulement les Eldridge Cleaver, les Black Panthers… Ben il y a
tout ce qu’il y a, de Charlie Parker aux plus récents, des choses
tellement magnifiques que je me vois mal repasser dans leurs sillons et
amener quelque chose d’encore mieux que ce qui a été fait, dans cette
esthétique-là. À l’époque, c’était effectivement free, un truc de
liberté, repousser les barrières qui d’habitude sont plutôt salutaires
pour les expressions. Je ne ressens pas le free jazz comme un mouvement
définitif. Je trouve qu’il est très bien, sa durée, tout ça…
RV – Le passage avec Eric Dolphy, c’est un moment important pour toi …
Je me rappelle surtout de Donald Byrd parce qu’il m’a appris une chose
essentielle à la batterie. Je trouve ça super d’ailleurs, parce qu’il me
voyait vraiment souffrir à jouer des tempos extrêmement rapides. Parce
que le " chabada " je le jouais en entier… Tin ti gui ding ti gui ding
ti gui ding… Ce qui est pratiquement impossible à faire si c’est sur un
tempo des plus rapides. En plein concert il voit que j’ai vraiment du
mal à tenir, alors il prend une baguette et tchac, il fait comme ça,
comme un petit secret : " regarde ! ". Il laisse rebondir la
baguette sur la cymbale… De cette seconde-là, je joue exactement pareil
les tempos hyper rapides, c’est-à-dire que je ne marque pas le dernier,
je marque sur la main gauche… Je donne bien le coup pour en faire
trois ! C’est un détail qu’on aurait pu m’apprendre dans des
milieux plus avisés que la trompette, mais enfin… C’est fou les progrès
que j’ai faits juste en laissant rebondir la baguette ! Donald
Byrd, un type adorable. Au début, en rigolant, il me disait " mais ça va
venir " parce que je voulais garder le tempo et il me montrait son
petit doigt et je comprenais pas trop. J’ai vite compris qu’il voulait
parler de " il faut en avoir pour garder le tempo ". Du jour au
lendemain, avec les défilés qu’il y avait, il a vu qu’il n’y avait aucun
problème, j’avais un tempo correct.
JJB – Dolphy ne t’aurait-il pas influencé sur ta manière d’écrire ?
Dolphy a été un des rares, à part des gens plus techniques de l’époque, à jouer des écarts qu’on trouvait surtout dans la musique de douze sons… Dès que je l’ai entendu jouer, j’ai été frappé par cette voie très personnelle, ces intervalles de quarte augmentée, de
septième, sans arrêt, des trucs… Et cependant des phrases extrêmement
belles et tout à fait dans les accords. Il confirmait cette idée que
j’ai aussi de la mélodie qui peut très bien sortir des écarts ou des
choses qu’on disait faux. Comme quand, môme, j’ai fait un bref passage
aux Beaux-Arts, on interdisait de mettre du bleu et du vert à côté, ou
du rouge et du jaune à côté. C’est les plus beaux trucs de la peinture.
RV – Comment as-tu rencontré Don Cherry ?
Parmi les lions. Pas les mi-lions mais les lions bien entiers. Je crois
me rappeler que c’est une histoire de cravate aussi. C’est une époque où
j’achetais mes cravates aux Puces, avec d’autres trucs marrants qu’on
trouvait là-bas et qu’on trouvait pas ailleurs. Toute sa vie il m’a
parlé de la première fois où il m’a vu avec une cravate qu’il trouvait
insensée. Ça me semble absolument naturel parce que j’ai vu après qu’on
avait beaucoup de similitude dans ce qu’on aimait, pictural ou
esthétique. C’est fou ça. Il manque encore plus qu’il n’a apporté. C’est
vraiment un cas… Don ça me fait vraiment autre chose, même une photo…
RV – Est-ce qu’à Heidelberg, avec tous ces gens, tu avais l’idée de
démarrer quelque chose qui te serait plus personnel, un orchestre par
exemple ?
Je faisais des rêves d’orchestration, hors batterie. C’est encore Don
qui m’a conseillé de faire ma musique. C’est lui qui m’a dirigé.
JJB – Quand tu joues, pas très longtemps après, Our Meanings and our Feelings, dans quel cas de figure es-tu ?
Comme un passager. J’ai gardé mes bagages. C’était le plaisir de faire quelque chose avec Portal.
RV – Tu fais un disque aussi avec Sonny Sharrock, en trio, un disque free…
Pour ma part, sans inspiration véritable. Pour Sonny Sharrock, je suis
revenu de Munich en avion, juste pour une séance l’après-midi, et il se
trouve qu’à Münich, il y avait une spécialité, à l’époque, qui
s’appelait le LSD. J’ai fait ce disque, paraît-il, dans ces conditions.
Je l’avais rencontré avec Herbie Mann. Moi j’étais avec Joachim et Eje
Thelin. C’était puissant. Il se trouve que c’est un des soirs dont je me
rappelle encore, un des soirs magiques où on joue le mieux qu’on n’a
jamais joué et se demande si on rejouera jamais aussi bien un jour.
RV – Il y avait aussi des choses très expérimentales, par exemple ce duo avec Eddy Gaumont qui s’appelait…
… Intra Musique. Enfin, oui c’était pas le duo qui s’appelait comme ça,
c’était carrément un mouvement. On voulait devancer les critiques pour
donner un nom au mouvement. Il n’y a eu qu’un seul concert d’intra
Musique, à la Faculté de Droit. C’était dans la continuité de l’idée que
j’avais de la composition, de la forme, un certain classicisme. Eddy
Gaumont aurait sûrement été le musicien du siècle. L’ambiance de
l’époque et la façon de mener sa propre vie ont fait qu’il s’est
supprimé. La pureté enfantine et la conscience d’un adulte. Ça n’a pas
du tout marché. Le peu de tentatives qu’il a expérimentées, ça a été
très mal reçu et il faut dire que lui-même était devenu très vite
agressif. Pour pas en recevoir plein la gueule, il dégainait avant.
C’est le cas de le dire, parce que pour une mauvaise parole, un jour en
Belgique, il a sorti son rasoir qu’il avait tout le temps sur lui et il a
balafré un musicien belge qui avait de belge une manie encore assez
récente d’avoir des colonies…
C’était le début et même la continuité du début, parce que dans La Girafe,
il y a des motifs qui dataient de dix ans avant, que j’avais trouvés
sur des bandes à moitié cramées. C’était hors temps, cette musique-là
que je faisais parallèlement à toutes les expériences… Parce qu’il m’est
arrivé de jouer free pour le cacheton, ce qui semble assez
extraordinaire ! D’autres faisaient des séances d’enregistrement
avec des chanteurs yéyé et moi j’avais le free jazz.
RV –Sur cette décennie-là, il y a quatre disques qui sortent, quand même : La Girafe, Watch Devil Go, Résurgence et Cinq Hops.
François Jeanneau vole dans ce disque. C’est fou. La chanteuse Elise
Ross disait : " je donnerais toute ma vie pour pouvoir faire ce que
vient de faire François ! ". Après La Girafe, c’est un creux de vague, Watch Devil Go.
Il est question du diable, quelques rechutes assez longues dans le
temps, des rechutes psychologiques, suivies de tas de choses contraires à
la réalisation de la musique. Pour y arriver, je n’ai pas fait de surf.
Parce que ça allait plutôt vers le grand large, que vers la côte
ensoleillée ! Watch Devil Go, peut-être le coup de pied au fond de la piscine pour remonter à temps et pouvoir respirer.
RV –Il y a ce concert assez extravagant à Nîmes où Weather Report
supprime sa première partie, tu te retrouves le lendemain en première
partie de Stan Getz. Stan Getz ne vient pas et tu deviens LE gros succès
du festival de Nîmes 1979.
Le son était très bon et c’est peut-être une des seules fois où j’ai pu
entendre complètement ce qui se passait sur scène et en quelque sorte le
maîtriser aussi.
RV – As-tu pensé que ce que tu cherchais à faire était difficile à atteindre avec les musiciens choisis ?
C’est comme les systèmes solaires, je suis sûr qu’il y en a d’autres,
d’autres bons musiciens que nos chers défunts. Je crois qu’au point de
vue feeling, ça intéressait justement les pianistes… Une technique
d’écriture pas très conventionnelle, des doigtés qui sont adaptés au
rythme.
JJB – Tu as vraiment eu l’impression d’avoir arrêté de jouer dans les années 80…
Je ne pouvais pas supporter de ne travailler que pour les oiseaux, bien qu’on s’entende très bien...
JJB – Il y a eu le disque de Berrocal.
C’était super. J’aimais bien ne pas être leader, ne pas avoir cette
responsabilité. Parfois même, certaines personnes me disaient (et ça ne
me faisait pas très plaisir) que je jouais mieux avec d’autres groupes
qu’avec le mien, ce qui doit arriver immanquablement. Et puis il y a eu Winter’s Tale
que j’ai ressenti comme un coup de main… Ça n’était pas évident. J’aime
bien ce disque pour diverses raisons, dont la reprise de contact.
JJB – Qui en fait amène à Tenga Niña.
Il me redonne envie de jouer, je recrois un peu en ce que je fais et
pourquoi je le fais. Ça a marqué, parce que s’il n’y avait pas Tenga Niña, je ne serais pas là maintenant, je n’aurais pas cherché, quoi.
Je ne sais plus ce qu’on raconte là… C’est comme du présent… On va
bientôt se croiser, justement : " Hello ! Comment tu vas
toi ? ". Je crois qu’à un moment de sa vie, on se croise.
PORTRAITS-SOUVENIRS
René Thomas
Je lui en ai tellement fait voir… J'ai par exemple brûlé une armoire
d'hôtel dans sa baignoire, juste avant qu'il ne rentre dans sa chambre.
Il a toujours eu besoin de certaines choses, René ; la même journée
j'avais demandé à deux mecs sur le port de Palerme de faire comme si
c'était des flics et d'aller se saisir de l'individu à grosses lunettes
qui sortait de l'hôtel. Et les mecs y sont allés, en faisant semblant
d'être de la police alors René a commencé à se rouler par terre… Je le
croyais assez sérieux, les premiers jours où je l'ai connu chez Popol à
Bruxelles. Il avait un air, comme ça, un peu extraordinaire, d'un autre
monde. Je jouais avec René, avec beaucoup de plaisir. Au bar de chez
Popol, d'un seul coup, il s'écroule par terre, comme si on avait
débranché l'électricité, vraiment, une chute formidable. En fait, il y
avait une fille qui était assise en amazone sur un siège de bar et de là
où il était tombé, il voyait absolument tous les dessous de la fille…
En fait, il a fait exprès de tomber pour mater la fille, comme ça. Des
milliers de choses avec René Thomas… L'ambiance à 6 heures du soir dans
une semi-brume belge où il jouait "Theme for Freddy ", comme ça, sans
que l'on ait répété. J'avais les larmes aux yeux.
Karl Berger
C'est énorme. On a partagé le plaisir de faire des tournées avec Don
Cherry et c'est un des orchestres où je me suis le plus éclaté de ma
vie. C'est aussi, pour moi, une vie, Karl : Heidelberg, qui reste à
ce jour la ville où j'ai vécu de façon la plus en symbiose avec tout ce
que je pouvais espérer de la vie. Et Dieu sait si j'en attendais !
C'est fou ! De Heidelberg, je prenais des avions, juste pour
ramener des petites Allemandes à Vaucresson, pour les voir d'un peu plus
près pendant trois quatre jours ! Incroyable ! Et pour Karl,
c'était la terreur, ça criait toutes les nuits dans sa maison, les
gémissements… Oh j'ai refait le coup à Rome avec Steve Lacy. À la fin,
je me suis fait virer de chez eux.
Aldo Romano
Des coups justes, un feeling très développé. Je crois que je n'ai jamais
entendu Aldo ne pas bien jouer. Je n'étais peut-être pas là où il
fallait ?!
Jean-François Jenny-Clark
Oh, La Corse ! Le souvenir de ces premières autres formes de gig
qui consistait à jouer pour gagner un peu de pognon et passer des
vacances. On jouait des saisons en Corse, dans des clubs genre
Méditerranée. Ce sont des moments presque aussi sublimes que les autres.
On était très proches avec JF, on se faisait trois kilomètres de plage
pour aller bouffer une glace à Calvi. Et puis des séances photo, lui me
poussant dans une poussette de bébé, sur une fenêtre d'une maison
délabrée à Calvi. Tout ça, ce sont des noms qui en premier me font
réagir avec bonheur. Tellement à dire…
Joachim Kühn
Le meilleur n'a pas été fixé sur disque et je le regrette parce qu'il y a
eu des moments de live qui auraient mérité d'être fixés mille fois plus
que certains disques qui justement étaient un peu prisonniers du free
jazz, ce qui peut sembler paradoxal. Joachim avait envie de jouer des
choses formelles. Ça sortait dès qu'il le pouvait… Une marche ou quelque
chose pris avec dérision, une dérision pudique pour ne pas trahir le
free jazz. On se retrouvait à simuler des choses formelles d'une façon
un peu dérisoire.
Pharoah Sanders
Une frustration. N'avoir joué qu'une répétition, à Berlin, et un concert
avec lui. Tellement saisi d'entendre ce que j'aimais écouter sur
disque, des choses directes, différentes. Moi je pensais qu'il ferait le
disque (Eternal Rhythm) aussi, donc je n'étais pas si triste et puis
après, ça m'a fait vraiment chier qu'il n'y soit pas. Sentiment d'une
belle intelligence.
Barney Wilen
Ça m'évoque tellement de choses, Barney. Je crois que c'est le musicien
avec qui j'ai joué le plus longtemps et nos voies se rejoignaient,
peut-être même sur des malentendus, ce qui peut soutenir quelque chose,
parfois. C'était pas le cas pour tout, mais disons peut-être dans une
différence de façon de vivre. Je vais merder, c'est trop… Un de ces
soirs, après les sets, j'ai vu Barney prendre la forme de l'escalier qui
descendait au Requin Chagrin, comme un Tex Avery, avec le cou, les
marches… Il était tellement raide qu'on l'a porté jusqu'au premier
étage, sur le lit, avec toujours la forme de l'escalier. Et voilà :
"Barney, bonne nuit, à demain."
Bernard Vitet
Mes débuts dans le jazz, le Club St Germain, les professionnels. Sa
femme était jalouse parce qu'il y avait des cheveux blonds dans son
peigne. Il me logeait très souvent chez lui, quand je ne pouvais pas
rentrer en banlieue par le train et ça faisait des histoires pas
possibles, parce que j'avais des cheveux blonds et un peu longs. Ça
n'était pas les cheveux d'une belle scandinave, ça n'était que
moi ! Une certaine sécurité, aussi, c'est un des premiers un peu
complice dans le monde du jazz adulte. Il me parlait plus que les autres
et m'a même donné quelques conseils. Il me rappelle mes débuts. Je ne
sais pas si c'est gentil ou pas gentil, mais comme je n'ai pas de notion
du temps… Elle se fabrique, la mémoire. Elle s'auto-gère.
François Tusques
Son côté déjà un peu politisé ! C'est un peu aussi un des éléments
de l'image que je me fais des premières rencontres avec François,
d'entendre des musiciens parler politique, carrément. Qui plus est, avec
des opinions particulières, qui correspondaient un peu aux miennes qui
n'étaient pas néanmoins écrites en lettres de feu. Ce n'est pas sous le
nom d'une idée qu'une musique va se faire, mais elle en tient forcément
compte, elle en fait forcément partie.
Beb Guérin
Beb, c'est déjà cette assise musicale. C'est le bassiste avec qui j'ai
pu oublier la notion du tempo, parce que très physiologique. Je pense
aussi à l'amitié. J'ai des petites lumières… Par exemple, un jour je
suis convoqué au Palais de Justice de Paris, j'avais un peu… Chambre 11,
enfin correctionnelle, mais pour des faits tout à fait honorables, et
Beb s'est tout de suite proposé de m'accompagner là à 8h du matin, tu
vois, enfin des choses pour nous presque indécentes. Tout ça avec le
naturel, le senti, sans que je lui demande rien. Un sens de l'amitié,
comme s'il y avait un don pour certaines choses.
Bernard Lubat
Je ne me rappelle plus quand je l'ai vu la première fois, comme si je le
connaissais un peu d'avant, en fait. J'étais assez admiratif envers
Lubat, parce j'étais presque complètement autodidacte et je trouvais ça
incroyable de pouvoir lire les partitions de batterie. Je savais que
Bernard faisait des séances, il pouvait faire ça et il le faisait… Il
gagnait du pognon d'une façon plutôt agréable, parce que c'est quand
même l'instrument… Enfin, je sais pas, c'est pas si pénible que ça,
quoi. Et je pense à Orgeval. C'est un endroit où j'ai vu Lubat hors
contexte. C'est tout bonus. Je dirais même parfois que le contexte
pourrait cacher des choses, qu'il ne révèle pas forcément tout, disons…
Je ne le connais pas si bien comme batteur, Bernard, c'est fou !
Évidemment parce que… j'ai le souvenir qu'on a joué une fois en trio et
ça s'est produit qu'une seule fois dans notre vie, où il jouait du piano
avec Beb à la contrebasse. On a souvent joué dans les mêmes endroits,
sans forcément s'entendre. Parfois on vient juste pour le jour où on
joue… Je ne l'ai pas assez entendu, Lubat, je regrette.
Jacques Pelzer
Il a plus ou moins participé au fait que j'aille en Afrique. Je l'en remercie.
Jean-Luc Ponty
Je me rappelle d'un concert, à la Locomotive. Il se voulait assez
Coltranien et moi ça avait suffi à me brancher sur une façon de jouer…
J'aimais tellement Elvin Jones. Je me rappelle aussi d'une valse de Jef
Gilson à une époque où il y avait Jean-Luc, qui s'appelait " Java for
Raspail ". Un morceau que je trouve très bien. Écrit par Gilson et qui
allait fort bien à Jean-Luc.
Michel Potage
Au début où je l'ai connu, il faisait partie de la grande déconnade.
C'était un peu faire la foire… Pas qu'un peu, même. Après j'ai eu
l'occasion de voir ce qu'il faisait, à part la foire. J'ai ressenti une
écriture originale… C'est pas une question de droit d'exister, non
c'est pas la permission : "est-ce que je peux exister ? Ô
beautés universelles !". L'alcool le rend con, comme tous… Je suis le
premier à être bien placé pour le savoir… J'aime bien ce que fait
Potage.
Gato Barbieri
J'ai bien connu sa femme, adorable, mais j'ai peu eu l'occasion de
parler avec lui… À chaque fois qu'on a joué c'était une super
impression, un son original. Je regrette… Non, je ne regrette rien, mais
j'aurais bien aimé le connaître un peu plus.
Joseph Dejean
J'espère qu'on se rappelle de lui à la hauteur de ce qu'il a pu donner
avant de disparaître. Le souvenir d'un sentiment de conviction d'une
direction existante, de quelque chose de vrai. C'était épatant. C'est
carrément une autre approche de la guitare et pas des moindres.
Kent Carter
Un sens de la musique extraordinaire. Il faisait partie du New York
Total Music Company de Don Cherry. On a fait beaucoup de pays ensemble…
C'est complètement fou tout ce qu'il y a comme musique et esthétique
dans sa tête. Je ne sais pas si la contrebasse est assez large pour
exprimer tout ça. Il faisait des batteries avec tout ce qui lui tombait
sous la main. Il y avait peut-être deux cents objets. Pendant des jours,
il était là, il jouait… Je n'ai jamais vu ça de ma vie. Je crois qu'à
n'importe quel moment de la journée, on pouvait rentrer, disparaître,
revenir, et la qualité était toujours là, comme un acquis, comme
respirer. C'est extraordinaire.
Peter Brötzmann
J'ai joué avec lui et j'ai fait ce que j'ai pu au début pour qu'il
puisse venir en France. Personne n'en voulait. Je ne sais pas si ça veut
dire quelque chose : intègre… Mais pendant les années où je l'ai
entendu, il ne changeait pas de direction, donc il progressait… Quoique
on peut progresser sur plusieurs parallèles, mais enfin, une seule
direction, ça risque de concentrer le rapport à exprimer… Et lycée de
Versailles !
Tony Hymas
On a eu des moments de communion, des moments extrêmes… Quelqu'un d'une
grande richesse musicale… On a peut-être d'autres choses à partager que
des premières fois.
Sam Rivers
Tout un feeling, une façon d'être, de bouger, d'être proche des
fondations, des origines de la musique qu'on pratique. Là, on parle du
niveau d'une créativité en rapport avec le jazz. J'aime la compagnie de
personnes de couleur et de chaleur… Je n'aime pas trop le jazz trop
blanc, par exemple, puisqu'on est amené à parler des contrastes, qui
existent surtout sur le papier photo, d'ailleurs !
Marie Thollot
Ma Papuce
Ma Vouvoute
Mon Yéyan
Et mon Tilala
Discographie sélective
Indispensables : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer et Watch Devil Go, Souffle Continu
Rééditions CD incontournables : Don Cherry Eternal rhythm, MPS 15204ST, POCJ-2520 Cinq Hops, Orkhêstra
Scandaleusement non réédité : Barney Wilen Zodiac, Vogue Clvlx
Disponibles également aux ADJ :
Jacques Thollot Tenga Niña, nato - 777 701
Jac Berrocal La nuit est au courant, in situ - IS040
et paru depuis, en 2017 (Jacques Thollot est décédé le 2 octobre 2014), Thollot In Extenso, double CD nato 5484
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 6 décembre 2021 à 06:15 ::Pratique
Depuis cet article du 26 juillet 2009, comme beaucoup j'ai des problèmes à suivre les messages qui arrivent sur toutes sortes d'applications, telles Messenger, Messages, WhatsApp, Signal, LinkedIn, Twitter, Instagram, etc. puisque je suis inscrit ici et là en plus des douze adresses mail (sic) et de ma boîte aux lettres postale homologuée pour recevoir des petits paquets physiques. Sans parler de ce qui va mourir dans les indésirables ou filtrés en amont par mes différents fournisseurs d'accès ! Quant au téléphone fixe, il est squatté par des camelots ignorant que je me suis inscrit à l'inutile BlocTel. J'ai donc fini par livrer mon numéro de portable que je réservais à mes intimes, mais comme si je ne l'emporte pas dans ma poche lorsque je suis à la maison, je rate la plupart des appels, alors que j'ai semé des fixes un peu partout...
Envoyer des mails n'est plus une méthode fiable pour correspondre. Spams ou afflux considérable de courrier risquent de faire passer à la trappe des messages importants.
Avant l'ère informatique, écrire une lettre à la main ou dactylographiée impliquait une démarche signifiante, d'autant qu'elle nécessitait de s'appliquer lisiblement, de rédiger une enveloppe, d'y coller un timbre et de passer à la poste. Il suffit aujourd'hui de taper quelques mots et d'appuyer sur un bouton. La gratuité profite à la frénésie. Quand je pense qu'à l'avènement des mails certains ont prétendu que cela allait tuer l'écrit !
La quantité délirante de spams publicitaires et autres imbécilités absorbe des messages importants sans que l'on comprenne pourquoi le filtre a dirigé tel ou tel dans la poubelle qu'il sera bien imprudent de vider sans en vérifier le contenu.
Ces derniers temps, au lieu de me plaindre des centaines de spams envahissant mon dossier d'indésirables, je me suis systématiquement désinscrit, réduisant leur nombre au moins par dix. Il faut d'ailleurs que je pense à coller une étiquette "Pas de publicité" sur ma boîte aux lettres pour la soulager elle aussi. (fait depuis cet article du 26 juillet 2009)
Envoyer un SMS, décrocher son téléphone ou se fendre d'une missive postale est aujourd'hui beaucoup plus prudent si l'on veut être certain de toucher son correspondant.
Lorsque je désire que mon courrier ressorte du lot distribué par le facteur, je colle un timbre de collection plutôt qu'une banale Marianne, personnalisant l'enveloppe en fonction du destinataire. Ma petite collection de timbres en vigueur (ils le sont tous hormis ceux édités par le Gouvernement de Vichy) rassemble trois Tex Avery (le loup, Droopy et la pin-up), un Auguste, la baie d'Halong, un mammouth, Henner et Garouste... Les augmentations régulières m'obligent néanmoins à compléter le tarif par des Marianne à centimes [Françoise m'écrit que cela n'existe plus].
Lorsque je veux être certain d'être lu, je choisis également une carte postale qui marquera le coup parmi une seconde collection, toujours d'images. Par exemple, L'origine du monde de Courbet génère immanquablement une réponse !
Quant à Internet, les réseaux sociaux, comme le mal fichu et odieux FaceBook, s'avèrent plus fiables que le mail traditionnel. [...] Pour ne pas être submergé par le nombre et préserver une qualité de la relation, j'ai pris l'habitude de n'accepter que les personnes que je connais ou dont les informations m'en donnent envie. J'envoie sinon un mail intitulé "Qui êtes-vous ?" en copiant-collant le message : "Avant d'accepter une demande d'amis, je pose cette question à tous ceux et à toutes celles que je ne connais pas, quand ma mémoire fait défaut ou que les informations de FaceBook ne me permettent pas de l'apprendre."
L'autre méthode consiste à posséder un nombre dément d'adresses mail dédiées chacune à une activité, mais si l'on se connecte avec son smartphone cela peut s'avérer fastidieux. On choisira.
Le Blog peut aussi être considéré comme une manière de communiquer sans être obligé de radoter. Je l'espère. Il y a mille façons d'écrire, de parler, d'échanger, de voir et d'entendre, mais il n'y en a qu'une pour vivre véritablement, il faut sortir, marcher, étreindre pour ressentir ce qui ne peut s'écrire.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 1 novembre 2021 à 05:36 ::Musique
C'est à la fois émouvant et épatant de s'apercevoir que le passé est toujours le produit de l'avenir. La mémoire faire revivre les morts qu'on n'a jamais connus. Je l'avais senti lors de la construction de mon arbre généalogique, mais il en va de même pour toute l'humanité. On peut aussi s'interroger sur la véracité de ce qui nous est transmis comme le fait Shlomo Sand dans Crépuscule de l'Histoire lorsqu'on comprend qu'elle est contée par ceux qui tiennent les rênes du pouvoir qui, de plus, ne relate que ses hauts faits. Comme le montre également Raoul Peck dans son dernier film, Exterminate All The Brutes, l'histoire des Noirs aux États Unis est encore très occultée.
Il aura donc fallu quarante ans pour que le film sur le Harlem Cultural Festival auquel 300 000 spectateurs ont assisté à Harlem en 1969, le même été que Woodstock, sorte d'une cave où les rushes avaient été oubliés. Grâce au producteur Ahmir "Questlove" Thompson (batteur du formidable groupe de rap The Roots et producteur de Common, Erykah Badu, Bilal, D'Angelo ou Al Green) a réalisé un documentaire de deux heures, Summer of Soul (...Or, When the Revolution Could Not Be Televised), sur l'évènement à partir des cinquante heures tournées à l'époque par Hal Tulchin et d'interviews récentes. Devant une foule immense, du 13 juin au 24 août, pendant six dimanches, se produisent des artistes "black" (c'est l'année où le terme supplante celui de "negro" dans la presse américaine) de gospel, blues et jazz. Le film ne suit pas la programmation chronologique, mais il me semble présenter la musique en trois parties : d'abord le gospel, puis le blues pour se radicaliser politiquement avec le jazz. Mais partout s'exprime la fierté d'être noir dans une Amérique raciste où le pasteur Martin Luther King a été assassiné l'année précédente. Le New York City Police Department étant quasi absent, ce sont d'ailleurs les membres du Black Panther Party, en uniforme comme en civil, qui assurèrent avec succès le service d'ordre dans le Mount Morris Park (aujourd’hui Marcus Garvey Park). La pauvreté de la communauté est largement évoquée (le festival était totalement gratuit, sponsorisé par le café Maxwell !) et l'on sent que tous se fichent pas mal de l'atterrissage sur la Lune de Neil Armstrong le 20 juillet, voire qu'ils sont scandalisés de son coût en regard des urgences sociales gravissimes.
Si Jesse Jackson, Marcus Garvey Jr ou le maire de New York de l'époque, John Lindsay, prennent la parole, il est évidemment passionnant de voir et entendre Stevie Wonder s'accompagner à la batterie ou au piano électrique (il a 18 ans), Nina Simone en grande prêtresse révolutionnaire, Sly and The Family Stone, Mahalia Jackson, B.B. King, les Chamber Brothers, The Staple Singers, The 5th Dimension, David Ruffin, Gladys Knight and the Pips, Ray Barretto, Hugh Masekela, Sonny Sharrock, Abbey Lincoln et Max Roach...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 1 septembre 2021 à 07:09 ::Perso
Je me suis donc octroyé l'équivalent d'un arrêt maladie jusqu'à fin septembre, histoire de bien vivre ma convalescence. Cela me laisse le temps de laisser venir les idées sans rien forcer. J'ai une telle soif de changement, de ce côté-là je tiens le bon bout ! Tous les dix, vingt ou vingt-cinq ans je sens le besoin irrépressible de faire ma mue, inventer quelque chose de totalement inédit. L'étincelle peut surgir à n'importe quel moment. Je me souviens de la fois où j'ai mis la main sur la poignée de la porte de la cuisine de l'Ile Tudy en venant du jardin. Flash. C'est ainsi qu'étaient nés Urgent Meeting et Opération Blow Up qui renaîtront plus tard sous la forme des sessions d'improvisation rassemblées sous le titre Pique-nique au labo. Je ne sais pas pourquoi ces maigres réflexions m'ont été dictées par l'article du 30 septembre 2008 que je reproduis ci-dessous...
Après une journée à passer des coups de fil sur trois lignes en même temps, régler des détails de régie pour le spectacle de samedi et découvrir que mes problèmes de mail venaient une fois de plus de mon fournisseur d'accès Online, je ne trouvais rien à raconter de passionnant. En désespoir de cause, j'ouvre un tiroir dans lequel j'ai rangé des babioles lors de mon emménagement, des trucs qui ne servent à rien mais dont je n'arriverai probablement jamais à me défaire. Les souvenirs portent bien leur nom. Ils font remonter à la surface des histoires oubliées, des pans entiers de nos vies, anecdotes tragiques ou amusantes, petits cadeaux attendrissants, rencontres sans suite... Côte à côte, je tombe sur des reproductions des premiers dollars américains rapportés de mon premier voyage en 1965 et des paquets de cigarettes bosniaques vides, fabriqués avec des pages de livre, des emballages de savonnettes et de bas de femme recyclés. Le contraste me saute aux yeux. La misère et l'opulence. Un nouveau monde et la fin d'un autre.
Les assignats ont gardé le parfum sucré du faux parchemin, 4 dollars "espagnols" de 1778 de Caroline du Nord, trois de Rhode Island portant le numéro 2298 avec le taux des intérêts, 8 de la Baie du Massachusetts, le tout échangeable contre des pièces d'or ou d'argent... Dans la même boutique, j'avais acheté des facsimilés de la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 et de la Constitution de 1787. Leur texture me faisait rêver, comme la carte de l'île au trésor du Capitaine Flint. Le texte ouvrait des perspectives qui se refermeraient trois ans plus tard.
Les paquets de clopes raplaplas, fabriqués avec des papiers de récupération, sont moins glamour. Il n'y avait plus grand chose à manger, mais les Sarajéviens continuaient à fumer. Allez savoir de quoi étaient faites leurs cigarettes ! Ça esquintait moins les bronches que les obus des monstres ne vous arrachaient la tête. C'est tout ce que j'avais réussi à rapporter, un billet de 5000 dinars sans valeur, un timbre-poste sans utilité puisqu'aucune lettre ne pouvait sortir de la ville assiégée et deux paires de privglovke (orthographe approximative), soit les dernières chaussettes à semelles d'une vitrine vide qui n'aurait plus de raison d'être le lendemain matin. J'ai aimé vivre avec ces gens qui n'avaient rien, partageaient tout.
Je jette tout cela en vrac sur le scanner. Le blason des États Unis s'est bien terni. À défaut d'être craints, ils ont réussi à se faire haïr par le reste de la planète. La fin d'un nouveau monde. La boucle est bouclée. Les dollars d'aujourd'hui n'auront bientôt pas plus de valeur que ces bouts de papier jaunis. Souvenirs. On gardera les meilleurs. Sans tabac, les emballages de fortune ne signifieront plus rien à celle qui les découvrira un jour dans ce capharnaüm. Heureusement, j'ai conservé trois paquets pleins, plus explicites, évidemment infumables. L'ont-ils jamais été ? Une autre fois, je vous raconterai ce qu'il y a de chimères entassées dans ce tiroir du bas.
Plus le temps avance, plus le tri devient nécessaire. Les souvenirs n'ont pas tous la même valeur. L'accumulation est étouffante. Je dois me replonger dans les archives sonores exhumées pour mon disque et que j'avais laissées de côté ces derniers jours. Là, je me laisse aller...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 25 août 2021 à 00:01 ::Cinéma & DVD
Lorsqu'un film me donne envie de voir ou revoir tous ceux de son auteur c'est parti pour quelques réflexions et un festival dédié que je projetai sur le grand mur blanc retrouvé après mon tour de France. Dennis Hopper a évidemment marqué ma jeunesse lorsqu'en 1969 je découvris Easy Rider, icône d'une génération de hippies biberonnés aux Byrds, Steppenwolf et Jimi Hendrix. Je me souviens l'avoir cité avec Solo de Jean-Pierre Mocky lors de l'entretien du concours de l'Idhec qui me valut d'y entrer en fanfare. J'appris plus tard sa passion pour l'art contemporain que collectionnait Dennis Hopper, mais je n'avais jamais vu le pol-art Backtrack a.k.a. Catchfire où il se sert de sa propre collection comme décors, le film contant l'aventure d'une artiste conceptuelle, témoin d'un meurtre, pourchassée à la fois par la pègre et la police. Les bonus du Blu-Ray reviennent sur la place de l'art dans la vie du réalisateur qui avait acheté très tôt des œuvres de Jean-Michel Basquiat, Keith Haring, Rauschenberg, George Herms ou Georgia O'Keeffe, et ici Ed Ruscha, les découpes de Laddie John Dill, les néons dans le sable de Chuck Arnoldi et surtout les tableaux textuels lumineux de Jenny Holzer attribués au personnage de Jodie Foster. De plus, la maison dans laquelle elle vit est la première construite par Frank Gehry et commandée à l'origine par Hopper, qui filme aussi sa propre salle de cinéma à Taos ! Plus qu'un film policier, Backtrack, director's cut enrichie de 16 minutes du film commercialisé à sa sortie, est une introspection de l'artiste et une histoire romantique entre deux êtres que tout semble opposer. En passant, je suis ravi d'entendre Hopper raconter que Bruce Conner est son cinéaste préféré. J'ai souvent affirmé que si je ne gardais qu'un seul film, ce serait A Movie (12 minutes à découvrir en cliquant sur le titre) ! C'était probablement avant la sortie des Histoire(s) du cinéma de Godard.
La distribution des acteurs est tout aussi étonnante puisqu'y figurent, outre Hopper et Foster dans les rôles principaux, Joe Pesci, Dean Stockwell, Vincent Price, John Turturro, Fred Ward, et en apparitions Bob Dylan, Catherine Keener, Charlie Sheen et Alex Cox ! Image d'Ed Lachmann, musique de Michel Colombier. Malgré les difficultés de production rencontrées et le côté bancal de l'intrigue, Hopper réussit à faire swinguer l'ensemble, même lorsqu'il s'accroche à son sax ténor, perdu, désespéré. Emballé par le ton personnel du film où Hopper traite donc à la légère les ressorts de la poursuite pour privilégier le syndrome de Stockholm et la fragilité du héros, en projetant une transposition de sa propre vie, j'ai aussitôt programmé The Last Picture Show et Colors vus il y a trop longtemps...
→ Dennis Hopper, Backtrack a.k.a. Catchfire, DVD (2 versions) / Blu-Ray (montage Director's Cut en exclusivité sur l'édition Blu-ray) Carlotta, 20€
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 30 juillet 2021 à 11:08 ::Musique
BBB, la tentation était trop forte. Barthélémi (Uriel), Birgé (Jean-Jacques), Breschand (Hélène). J'ai composé la pochette avant même d'avoir mixé l'album. Faisant souvent référence à la forme du disque pour les images des pochettes de mes albums virtuels, une pleine lune était tout indiquée pour dessiner un O commun à notre titre, Only Once. Rien qu'une fois. Donc B.O. comme bande originale. Ma musique va bien chercher ses racines dans le cinématographe, et les camarades choisis pour partager ces agapes y participent tout autant. Au temps qu'il faut pour enregistrer cette fois 57 minutes d'instantanés avec la harpiste et le percussionniste. Lors de ces rencontres on ne recommence jamais deux fois le même tour. La face cachée n'a rien à voir avec la face audible. C'est autre chose. L'inconscient qui nous pousse à agir sans qu'on sache comment nos mains, nos pieds, nos voix se meuvent en questions-réponses face à celles des autres improvisateurs. 220 volts face. Le courant passe. Hélène Breschand avait apporté sa harpe électrique, nettement plus légère à transporter, y adjoignant quelques pédales d'effets qui alternativement transforme sa voix. Du neuf, du jamais joué, jamais entendu, c'est chaque fois la gageure de ces séances. Uriel Barthélémi avait ajouté un synthétiseur à son set de batterie. Je jouai de mes claviers électroniques et autres machines diaboliques tel cet électro-aimant qui fait vibrer mes guimbardes sans que je les attaque, le Lyra-8 russe dont les commandes sont aussi particulières que les sons tordus qu'elles produisent, le Tenori-on japonais qui fait de la lumière ou la shahi baaja indienne que je branche sur la H9Max d'Eventide quand je n'y glisse pas mon nouveau kazoo amplifié. Comme souvent j'alterne avec des instruments acoustiques tels la trompette à anche, les flûtes, la cithare inanga ou l'erhu.
Only Once est donc le 88e album offert en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org. Encore une journée de franche rigolade qui ne nous empêcha pas d'inventer sérieusement ces huit pièces collectives, motivées par le désir de nous rencontrer. Je ne connaissais pas Uriel, ne l'ayant entendu qu'une seule fois en public, et je n'avais jamais joué avec Hélène que je connais depuis longtemps et que j'avais programmée au Théâtre antique avec le photographe Hiroshi Sugimoto lorsque j'assumais le rôle de directeur musical des Soirées des Rencontres d'Arles. Comme d'habitude, je découvre seulement au mixage ce que nous avons joué, léger rééquilibrage des voies, mais très peu d'intervention de ma part, les musiciens contrôlant en direct leur place dans l'édifice. Il y a bien quelque chose de lunaire dans ces pièces où l'enfance est sans cesse convoquée. Mon ami Pierrot, drôle de fantôme circonflexe, joue à la vie, à la mort, ressuscitant, s'insurgeant, faisant mine de se reposer pour se réveiller à chaque nouvelle proposition. Hélène avait apporté du chocolat, on s'en doutera à l'écoute. Je ne me souviens plus de ce que j'avais cuisiné, mais les plaisirs du palais sont indispensables à une bonne entente, la résultante passant par l'ouïe, isolés que nous étions sous les casques.
Enregistré le 22 juin 2021, l'album fut mixé le 23 juillet, mon tour de France des amis m'ayant éloigné du 24 juin au 22 juillet. Je reste en vacances du blog pendant encore quelques semaines. Je m'y replongerai régulièrement, à raison de 5 jours sur 7, seulement après ma résurrection début septembre.
→ Birgé Breschand Barthélémi, Only Once, GRRR 3108, en écoute et téléchargement gratuits
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 29 juillet 2021 à 00:40 ::Musique
La sortie du nouveau CD de Michael Mantler est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle pour celles et ceux qui, comme moi, apprécient grandement le compositeur autrichien. Dans la lignée de Update, sorti en 2015, Coda est une merveille orchestrale adaptée de précédentes pièces, or Mantler annonce qu'il n'en composera plus de nouvelles. Il estime avoir tout dit, et ce dernier album porte un titre explicite. Comme il avait revisité son célèbre disque du Jazz Composer's Orchestra enregistré en 1968 avec Cecil Taylor, Don Cherry, Roswell Rudd, Pharoah Sanders, Larry Coryell, Gato Barbieri (sans oublier Steve Lacy, Howard Johnson, Carla Bley, Kent Carter, Charlie Haden, Reggie Workman, Alan Silva, Beaver Harris, Andrew Cyrille et une vingtaine d'autres - qui dit mieux ?) en le reprenant avec un orchestre de chambre dont les solistes sont cette fois lui-même à la trompette, Harry Sokal, Bjarne Roupé, Wolfgang Puschnig, David Helbock, il propose en Coda son best of d'anciennes compositions en remplaçant les parties chantées par des solistes et en les arrangeant pour un orchestre plus important (4 bois, 4 cuivres, 16 cordes + Roupé, Helbock et Maximilian Kanzler, sous la baguette de Christoph Cech). Longue phrase pour une musique monotone dont le lyrisme m'emporte chaque fois sans que j'en comprenne les raisons. La musique de Mantler m'exalte, m'enveloppe, m'électrise, me renverse.
C'est probablement l'impression que me donnent les musiques que je préfère, de Gustav Mahler à Richard Strauss (4 derniers Lieder, Métamorphoses), de Charles Ives à Steve Reich (Different Trains), de Robert Wyatt à Scott Walker, etc. Je suis incapable d'analyser le processus à l'œuvre. Si le ré mineur est chez moi une évidence, ce n'est pas la seule tonalité à m'enthousiasmer. Comme lorsque joue le Kronos Quartet, il s'agit probablement de l'énergie que je peux reconnaître chez John Coltrane, Albert Ayler, Roland Kirk, Miles Davis, Jimi Hendrix, Arthur Lee, White Noise, Astor Piazzola, Spike Jones, Edith Piaf, Léo Ferré, Alain Bashung ou Camille... J'arrête là, parce que je devrais citer la moitié de mon imposante discothèque. Ce sont les noms qui me viennent à l'esprit ce matin, alors que je tape ces lignes devant l'âtre. Fin juillet. Il n'y a vraiment plus de saisons. Nous avons bien détraqué le climat et aucune canicule aoûtienne ne semble pourtant prévisible pour les jours à venir. Les pieds de tomates copieusement arrosés sont plus hauts que moi, mais l'absence de soleil ne favorise pas l'arrivée de leurs fruits. Cette digression me fait penser au piédestal sur lequel je place Michael Mantler dont les fruits se retrouvent rarement sur les platines.
Pour Coda, le compositeur rentré depuis longtemps de New York à Vienne, a donc arrangé ses pièces qu'il considère les plus réussies : Thirteen (13 and 3/4), Cerco un paese innocente (à l'origine paroles de Giuseppe Ungaretti par Mona Larsen), Alien (à l'origine duo avec Don Preston aux synthés), Folly Seeing All This (à l'origine paroles de Samuel Beckett par Jack Bruce), For Two (à l'origine duo piano-guitare) et Hide And Seek (à l'origine paroles de Paul Auster par Robert Wyatt et Susi Hyldgaard). Le label ECM, qui, après Watt, a produit tous ses derniers albums, lui a donné les moyens de l'ensemble dont il rêvait, et il est vrai que c'est probablement l'un de ses meilleurs, même si les voix de Wyatt, Bruce ou Marianne Faithfull me manquent. Coda a été enregistré en septembre 2019 au Studio Porgy & Bess à Vienne (Autriche) et mixé aux Studios La Buissonne.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 28 juillet 2021 à 11:07 ::Cinéma & DVD
Je suis catastrophé par l'annonce de la mort de Jean-François Stévenin à l'âge de 77 ans. Des frissons de tristesse me parcourent. J'avais eu la chance de le rencontrer lorsqu'il travaillait au théâtre avec Michel Vinaver. J'étais un fan absolu de ses films que je rapprochais de ceux de Cassavetes et c'était un comédien exceptionnel, rayonnant. De temps en temps je croisais cet homme chaleureux devant le Lycée Voltaire lorsqu'il venait chercher ses enfants à moto...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 27 juillet 2021 à 07:24 ::Voyage
Depuis que je suis rentré j'ai la tête à l'envers. Ce mois d'absence a généré plus de présence que ceux qui ont précédé. À croire qu'une soucoupe volante s'est posée sur le lac du Merle dans le Sidobre et que des extraterrestres m'ont reconnu parmi les leurs en entendant l'oiseau chanter. J'ai conduit jusque dans le Tarn où j'ai retrouvé mon cousin Olivier, pas vu depuis des décennies...
La question au touriste est chaque fois la même : souhaites-tu visiter tel vestige architectural ou te plonger dans la nature ? J'en ai vu de toutes les couleurs, des châteaux en France et en Espagne, des villages médiévaux et des églises mythiques, mais rien ne vaut pour moi de respirer l'air du large en pleine forêt, là où les elfes trouvèrent refuge. Sur les pentes les rochers me rappellent les décors fantastiques de Hayao Miyazaki...
Olivier et Maryse m'ont emmené acheter de l'ail rose du Tarn dont j'ai besoin pour concocter le noir. Il était encore frais, les tresses n'étaient pas sèches. Dès mon retour j'en ai mis à cuire au fond du jardin. Douze jours pleins à 80°. Des bonbons...
Toulouse est à une heure de Castres. Petite distance en regard des kilomètres parcourus depuis mon départ le 25 juin. Aux yeux et aux oreilles d'Hélène, la principale attraction est la Halle de la Machine conçue par François Delarozière, ancien de Royal de Luxe. Des démonstrateurs déclenchent les dizaines d'instruments de musique abracadabrants qu'elle abrite, orgues à feu et autres instruments mécaniques sortis de l'atelier de Gepetto. Dehors avance le Minotaure et tourne le Manège carré...
Le lendemain nous faisons le tour du lac Montbel, entre l'Aude et l'Ariège. Quinze kilomètres en cinq heures entrecoupés de baignades à poil dans une eau argileuse turquoise. Le rêve. On se croirait à Hawaï...
Dernière étape de mon périple, Brivezac où m'attend Francis. Nous évoquons notre adolescence, premier concert de rock au Lycée Claude Bernard à Paris il y a 50 ans, Un drame musical instantané, Bernard... La Dordogne déborde tant et si bien qu'elle transforme ses abords en mangrove. Le courant est trop fort pour qu'on s'y baigne. Direction piscine. La Corrèze offre un nouveau paysage magnifique. En dehors de la présence d'une tique sur ma jambe, c'est le paradis, d'autant qu'il y a beaucoup moins de moustiques qu'à Toulouse ! J'aurai bien marché pendant ces quatre semaines et rencontré tant d'amis et d'amies adorables...
À Bagnolet les pieds de tomates ont atteint deux mètres, mais les premiers fruits sortent seulement maintenant. Les chats ne me font pas la tête, mais la fête. Ils n'ont jamais été aussi câlins. Je dégage probablement des ondes bénéfiques, car les réactions des uns, des unes et des autres sont particulièrement chaleureuses, certaines surprenantes. C'est souvent ainsi, le rayonnement attire et je n'en suis pas avare depuis mon retour. La magie opère. C'était une question de patience. J'avais tenté de l'apprivoiser. C'est le bonheur.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 26 juillet 2021 à 18:13 ::Voyage
Voilà, je suis rentré de mon périple autour de la France. J'y ai traversé la Grand Canyon, la forêt vierge et la steppe. Ai-je encore besoin de prendre l'avion ? Je me souvenais de l'incroyable diversité des paysages, mais au volant ou à pied je redécouvre les merveilles de la nature. Les amis rencontrés véhiculent leur propre exotisme et une gentillesse qui m'a chaque fois touché...
Face aux grands espaces je fus également hébergé dans de merveilleux édifices construits par l'homme où vivent certains de mes camarades de jeu, exilés loin de la capitale qu'ils ont déserté depuis que nous nous sommes rencontrés jadis. Fred m'a refait visiter le château avec son jardin conçu par Le Nôtre, la plus grande palmeraie du pays, la bambousaie (il m'explique que seule celle d'Anduze a le droit à l'appellation "bambouseraie"), leur plage et la cascade sur la Vis. Une vie de rêve comme chacune de mes dix étapes...
Le soir je croisai de temps en temps des sorciers ou des sorcières m'initiant à des mystères que je n'avais jusqu'ici que soupçonnés. La terre révélait son étonnant magnétisme...
Les images me rappelaient des films dont le souvenir-même se perdait sous les rayons du soleil ou les étoiles. Entre la Normandie et le Japon, Dumont et Kurosawa...
Nous sommes descendus dans le Cirque de Navacelles. Les chenilles des pyrales du buis s'accrochaient à nos cheveux et nos vêtements. La fraîcheur de la rivière nous attendait en bas...
Les Cévennes sont véritablement époustouflantes. Ailleurs ce furent les gorges qui criaient mon nom afin que je m'y enfonce. Je ne savais pas encore qu'une surprise m'attendrait à mon retour, même si je l'avais tant espérée. Il faut toujours se fier à son intuition et ne pas craindre de sauter du haut de la falaise...
J'ai continué à descendre vers le sud. Les touristes étaient moins nombreux que je ne pouvais le craindre. D'ailleurs je n'ai jamais rencontré d'embouteillages estivaux, au pire une autoroute un jour de semaine. Le plus souvent j'empruntai des départementales, un peu angoissantes lorsque, sinueuses, elles ne possédent qu'une seule voie. Sans compter le GPS qui me perdit une fois encore, incapable qu'est l'application à gérer une adresse un peu longue et complexe...
À Collioure, Marie m'emmena jusqu'à Port-Vendre et Argelès (photo tout en haut) dont je me rappelais grâce à Henry, condisciple de l'Idhec dont j'appréciais la rigueur. Je passai la frontière pour faire quelques emplettes gastronomiques avant de remonter vers Toulouse...
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 11 juillet 2021 à 13:43 ::Voyage
Repos chez Pascale où j'en profite pour lire un peu et même faire la sieste ! J'avais commencé ces petites pauses régénératrices à Paris. Il aura fallu toutes ces années pour que je m'y mette. J'arpente toutes les pièces de la maison où je vis seul depuis une semaine à la recherche d'un cadre. Comme j'évite ceux qui sont vides, je m'y colle manière hollandaise... J'ai acquis un pied et une petite télécommande qui me rendent de précieux services...
Mon amie m'emmène me promener dans la garrigue avec le chien Jonibi. Si ce n'est pas trop loin, le chat Bleudouk suit l'équipée sauvage. Pascale sillonne souvent ces paysages merveilleux à cheval, mais le plus jeune fait des écarts trop vicieux pour qu'un novice s'y risque...
Pour une fois que j'y pense, j'enregistre les oiseaux, les poules, les insectes et les hennissements avec mon petit Nagra... Élise qui est en résidence au Diable Vauvert, Anne et Luc qui habitent Montpellier passent nous voir, alors qu'Elsa's family s'est envolée pour Nantes... Pascale imagine un projet de résidences avec, entre autres, construction d'un salon de musique et d'enregistrement...
Lorsque la chaleur devient harassante, je tourne en rond dans la piscine. Pourtant rien ne vaut la plage de L'Espiguette avec le sel qui colle à la peau en séchant... Nous nous repaissons d'huîtres, palourdes et télines aux Saintes-Marie-de-la-Mer où je n'étais jamais allé...
Fallait-il vraiment brûler un cierge à la Vierge noire pour que mes souhaits soient exaucés ? J'en doute, car je sais bien que tout arrive à son heure...
Je me vois plutôt partir dans les vaps que traverser le long couloir blanc. Cette volée de marches m'attire vers vous. Élévation ! On en reparlera en août, date butoir qui m'empêche de faire des projets. Aucune inquiétude à se faire pour autant. Walter devrait rééditer l'album Carnage pour la première fois en CD, avec un mix inédit en bonus où nous jouons avec un orchestre symphonique...
Je me prépare à de nouvelles aventures. Prochaines étapes, si rien ne chamboule mes plans, ce qui est déjà le cas : Saint-Laurent-le-Minier, Collioure, Toulouse, Brivezac...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 2 juillet 2021 à 10:54 ::Voyage
Ma sortie du mur me rappelle certaines images du Testament d'Orphée. Résurrection ou anticipation ? Nous avions besoin de nous détendre après l'épreuve de la piste noire. Passe-muraille me sied tout de même mieux que cascadeur...
La visite du Palais Idéal du Facteur Cheval est à l'origine de notre périple dans la Drôme et dans l'Ardèche couplée avec un concert auquel Nicolas participe ce soir à Valence. Beaucoup de photos de cette construction incroyable, mais on en trouve tant dans les guides. Nous y sommes allés suffisamment tôt pour profiter des histoires qu'il sculpta, inspiré par les cartes postales ornées de timbres qu'il apportait à ses concitoyens. 33 ans de travail sous les quolibets ou les encouragements, parallèlement à une tournée de 44 kilomètres en chemins escarpés pour apporter le courrier, le facteur, sec comme un coup de trique, devait être une force de la nature.
En fin de journée nous avons admiré l'Ardèche depuis la Drôme, et le lendemain la traversée du Rhône de Tain-l'Hermitage à Tournon offrit au plus jeune d'entre nous quelques tours de manège.
La baignade à Pont d'Arc, sous l'arche, avait un goût de vacances d'un autre siècle, peut-être parce que les hordes de touristes ne sont pas encore arrivées. Longeant les gorges de l'Ardèche nous surplombions des paysages de western. Pourquoi pensai-je alors à Anthony Mann plutôt qu'à Ford, Sturges ou Hawks ?
L'Airbnb à Saint Montan, avec ses escaliers à la Escher, semblait aussi médiéval que le reste du village reconstruit avec fidélité, tant dans l'architecture que dans les méthodes employées par les 10000 bénévoles qui se sont succédés pendant une quarantaine d'années. Nous étions seuls pour la montée au château qui offre un panorama superbe sur la région.
Les rues de galets sont aux sandales ce que le chemin diabolique avait été pour la Kangoo, toutes proportions gardées, car autrement moins dangereuses. Dans la Drôme les murs de galets des maisons avaient forcément inspiré le Facteur Cheval... Les autres villages médiévaux nous semblaient fades en comparaison de Saint Montan.
Dehors dedans. Nous nous sommes enfoncés dans les profondeurs de la Terre. 80 mètres, 250 marches. La Grotte de la Madeleine est magnifique. Que sommes-nous en regard de ces concrétions de 30 millions d'années ?
Détente dans l'Ardèche où j'apprécie le port de mes vieilles sandales qui ont arpenté tant de chemins, de la Roumanie au Laos. Je passais les gués comme qui rigole sans me blesser les pieds ni être surpris par les serpents d'eau. Ici ce sont simplement les galets, toujours les galets, que je foule jusqu'au courant qui m'entraîne vers de nouvelles aventures...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 1 juillet 2021 à 09:32 ::Voyage
La photo ne donne rien. J'avais arrêté de trembler et c'était le dernier virage en bas de la côte infernale. Avant de m'arrêter au bord du champ de luzerne j'avais eu les mains crispées sur le volant. Dix minutes qui durent une vie. La voiture sautait dans tous les sens, avec le précipice à tribord. En piquant en avant j'ai éclaté le pare-choc, mais heureusement l'airbag ne s'est pas déclenché. Je n'y avais même pas pensé. Au début nous riions des branches de ronces qui zébraient les flancs de la Kangoo. Ne suivez jamais Waze aveuglément ! L'application nous avait indiqué un chemin de terre. Je n'étais pas très chaud, mais nous devions atteindre un village médiéval, alors pourquoi pas ? La route était si étroite que nous avions juste la largeur de la voiture. Impossible de faire demi-tour où que ce soit. Les herbes étaient de plus en plus hautes sur le talus au milieu du chemin. Ayant déjà conduit sur des cailloux, des creux et des bosses, je savais l'auto haute sur pattes. Nous n'avions d'autre choix que d'avancer, mais les ronces étaient de plus en plus denses. Au bout d'une vingtaine de minutes de cette épreuve, un panneau indiqua que nous nous engagions dans une voie privée, interdite aux étrangers., mais rien ne précisait que la route était impraticable. De gros cailloux avaient remplacé la terre. Nos rires ont commencé à se figer et la peur avait remplacé la rigolade. Derrière, L. s'affolait parce que des sauterelles et des araignées avaient pénétré l'habitacle. La pente devenait de plus en plus abrupte. En voyant le précipice et le tournant en épingle à cheveux N. a fait descendre tout le monde et j'ai continué seul sur la piste noire. Vraiment pas le choix ! C'était cela ou continuer à pied, mais jusqu'où, pour sortir la Kangoo en hélicoptère. Ce n'est pas une blague. Je ne riais plus du tout. Chaque tournant marquait une nouvelle épreuve, et chacun était plus angoissant que le précédent. Je me souvenais du Salaire de la peur et roulais en seconde, sauf lorsque je devais faire une manœuvre pour amorcer un virage. Marche arrière en espérant ne pas glisser dans le fossé. Les pentes atteignirent 40 degrés, une folie. Je pensais à mon père qui, un été au Maroc, avait sauté un pont avec la voiture de location comme dans les films avec Belmondo. Il savait donc voler. Et je glissais de plus belle sur la piste noire. La voiture ressemblait à un shaker entre les mains de Tom Cruise dans Cocktail. Je serrai les fesses quand la partie gauche du chemin fut à soixante centimètres de celle de droite. Lorsque je me repasse le film dans ma tête, je me demande comment j'ai réussi à passer. Les autres aussi. Ils me suivaient inquiets, rassurés de ne pas voir la voiture retournée en bas de chaque virage. Lorsque je suis arrivé en bas, j'ai respiré profondément et j'ai sifflé le plus fort possible vers le haut de la montagne pour leur dire que tout allait bien. J'ai tenté d'envoyer des SMS, mais il n'y avait pas le moindre réseau. Ils ont fini par m'entendre. J'ai déjà eu peur en voiture, mais je n'ai jamais vécu un cross pareil. Même un 4x4 ne serait pas passé là. D'ailleurs personne n'avait probablement emprunté ce passage depuis des années. Cela ressemblait au lit d'un torrent. E. nous a donné de l'arnica, histoire de négocier le stress. On avait tous tremblé comme des feuilles. On rigolait à nouveau. J'ai regardé le châssis qui semble intact. Le pare-choc est convexe d'un côté, concave de l'autre, et je me fiche des rayures de la carrosserie. Mais désormais je ne suivrai plus Waze aveuglément et n'emprunterai plus de chemin de terre sans y avoir réfléchi sérieusement. J'avoue que dans des moments pareils je fonce comme un buffle avec un sang froid exemplaire, ce qui est complètement idiot. Quand faut y aller, faut y aller. Je devais être dans un état second, faisant corps avec le bolide transformé en attraction de foire.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 25 juin 2021 à 00:13 ::Perso
Pause estivale. Je suspends la publication de mes articles pendant un mois. Question de santé. Le confinement ne m'a pas permis de le faire comme chaque année ! Lever le pied, lever le coude, lever un lièvre, lever le camp. Je m'arrête là, pour celles et ceux qui y ont (mal) pensé. Je reprendrai vers la fin du mois de juillet. Il est possible aussi que j'apparaisse exceptionnellement si le cœur m'en dit. Mais mendier n'est pas dans mes habitudes. Au programme Saint-Étienne, la Drôme, l'Ardèche, Nîmes, Toulouse, le pays basque, Brive, c'est de l'à peu près, rien de certain. Je me laisserai porter par mes roues. La fatigue de conduire. Mes devoirs aoûtiens m'empêcheront probablement d'être aussi assidu et tout devrait redevenir normal, si publier quotidiennement depuis 16 ans ressemble un tant soit peu à la normalité, début septembre.
Entre temps j'aurai mixé la dernière séance enregistrée mardi dernier avec la harpiste-vocaliste Hélène Breschand et le batteur-électronicien Uriel Barthélémi. L'album s'intitulera Only Once avec la lune en couverture. La photo ci-dessus a été prise par Hélène à l'occasion de cette vingt-cinquième rencontre dont une des pièces figurera probablement sur le prochain disque, Keep Lab au Kino, suite et anagramme de Pique-nique au labo, à paraître début 2022. Comme chaque fois, la journée fut splendide, drôle et fructueuse. Le déjeuner était composé de saumon aux épices et flocons d'érable, potée de légumes et pâtes à la quinoa. Nous nous sommes installés le matin et avons œuvré tout l'après-midi.
À celles et ceux qui seront parti/e/s avant que je revienne, je souhaite de bonnes vacances. Prenez-en si vous le pouvez, la rentrée sera rude pour la plupart !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 24 juin 2021 à 00:04 ::Perso
Auto-portrait JJB extrait du film
Avant-dernier article avant l'autoroute !
De 1975 à 1979, je collaborai presque quotidiennement avec Jean-André Fieschi qui avait été responsable de l'analyse de films pendant mes trois ans d'études à l'Idhec (l'Institut des Hautes Études Cinématographiques devenu depuis la Femis). Je devins son assistant, en particulier pour Les Nouveaux Mystères de New York dont je tournai d'ailleurs quelques scènes et participai au montage avec Brigitte Dornès. Le film, magnifique, entièrement réalisé à la paluche, est réputé comme perdu, effacé par le temps.
La paluche était une caméra construite par Aäton, préfigurant les petites caméras que l'on tient aujourd'hui au bout des doigts, mais à l'époque des débuts de la vidéo portable, c'était révolutionnaire. Je me souviens que Jean-André était obligé de mettre le lourd magnétoscope (en quart de pouce) dans un sac à dos pour pouvoir tourner dans la rue. Cette caméra-stylo ressemblant à un gros microphone était l'instrument dont il avait rêvé, il l'avait payé à Jean-Pierre Beauviala en jetant un sac de pièces d'or sur son bureau de Grenoble.
Jean-André adorait les coups de théâtre. Cela lui portait parfois préjudice comme le jour où sa compagne d'alors, la philosophe et écrivaine C. le fit interner pour l'avoir menacée avec un coupe-papier sorti de son fourreau, comme dans un film de Feuillade. Arrivé au moment où deux malabars en blouses blanches venaient le chercher, je passai la nuit à ameuter ses amis pour le sortir de là, mais JAF s'en tira très bien tout seul. Quelques années plus tard, il me raconta l'épisode de la dague dont je n'avais pas été témoin, ajoutant que "c'était la preuve qu'elle n'aimait pas l'opéra". Ce n'était pas toujours facile de vivre avec lui, mais j'étais le protégé de la famille et partageais leur vie pendant quatre ans de bonheur où mon "maître" m'apprit le cinéma (suite de mes études), la littérature (je commençai à lire), la musique (me faisant connaître les musiques classique et contemporaine, l'opéra, le jazz et le free, etc.) et surtout la méthode qui me permettrait d'avancer seul dans la vie et dans mes métiers. De C., j'appris ce qu'était la psychanalyse. Grâce à eux, je rencontrai un nombre impressionnant de sommités et de célébrités. À leur séparation, C. coupa tous les ponts, m'accusant d'avoir fourni à son compagnon les champignons hallucinogènes qui brisèrent leur couple. Comme s'ils avaient besoin de cela ! JAF était un forcené, capable d'abattre un travail phénoménal en une seule nuit comme de rester muet pendant des jours.
J'avais le privilège de partager tous ces instants et je me suis demandé longtemps ce qu'il trouvait dans ce petit jeune homme de dix ans son cadet. Je faisais. Comme un passage à l'acte. Malgré mon jeune âge, je produisais, sans répit, et je me produisais, avec enthousiasme et en toute indépendance. La musique le permettait mieux que le cinéma. Question de budget. La vidéo domestique n'existait pas encore. Il y passa lorsque les petites caméras apparurent sur le marché et devint enfin réalisateur, après avoir travaillé comme journaliste aux Cahiers du Cinéma, au Monde, au Nouvel Obs, etc. Il avait également été chargé de la production à Unicité, la boîte audiovisuelle du Parti Communiste. Il me mit là aussi le pied à l'étrier en me commandant des musiques et des partitions sonores pour des audiovisuels de Michel Séméniako, Claude Thiébaut, Noël Burch, Marie-Jésus Diaz, Daniel Verdier, etc. Mon premier travail de "collaboration" (mi-anar mi Trotsk, je n'étais que "compagnon de route") sera le disque 33 tours 1975, l'Année de la femme réalisé par Charles Bitsch. Pour les arrangements j'avais engagé Bernard Lubat qui me fit ensuite rencontrer Michel Portal, mais ça c'est une autre histoire. J'avais déjà produit Défense de et fondé GRRR. Jean-André avait réalisé plusieurs Cinéastes de notre Temps sur la Première Nouvelle Vague (avec Burch), le jeune cinéma italien et le meilleur film jamais tourné sur Pasolini, Pasolini l'enragé... On l'aperçoit dans Alphaville dans le rôle du Professor Heckell (Comolli était Jeckell).
Ma dette envers Fieschi est inextinguible. Initié lui-même par l'écrivain Claude Ollier, il me transmit à son tour tout ce qui lui était possible. D'autres avaient probablement précédé, d'autres suivront. C'était un passeur. Pourtant il était incapable de parler à plusieurs personnes à la fois. Amateur du secret, il avait besoin d'une complicité exclusive. En vieillissant, il semblait avoir limité ses attitudes suicidaires : plus d'une fois il détruisit, la veille d'une présentation, ce qu'il avait patiemment et majestueusement élaboré. J'étais le pare-feu, dévoué au point de traverser Paris au milieu de la nuit. Notre collaboration prit fin à Venise qu'il me fit découvrir comme cadeau d'adieu. La grande classe. [Il mourut hélas le 1er juillet 2009 à São Paulo lors d'une conférence sur Jean Rouch. Disparus aussi Brigitte Dornès, Claude Thiébaut, Daniel Verdier, Claude Ollier, Jean-Pierre Beauviala...].
Toute cette histoire pour en arriver là, à ces bribes filmées en 1975 dans mon appartement du 88 rue du Château à Boulogne-Billancourt. Remember My Forgotten Man est un film expérimental tourné à la paluche, sans montage. Des rushes d'aucun projet. Brigitte a sauvé la bande 1/4 de pouce en faisant un report sur VHS avant qu'elle ne s'efface. Je l'ai plus tard transcodé numériquement. D'une durée de 26 minutes, il est en deux parties pour des questions purement techniques liées [à l'époque] à DailyMotion.
Au début, on entend Jean-André, qui m'a exceptionnellement prêté la Paluche pour le week-end. Les amis qui figurent sur Remember My Forgotten Man sont Philippe Labat, mon colocataire d'alors et grand ami, disparu pour avoir sombré dans l'héroïne, Thierry Dehesdin, qui est toujours photographe et avec qui j'ai partagé l'aventure du light-show, Sylvie Sauvion, que j'espère revoir un de ces jours, le chien Zappa, et d'autres dont j'ai oublié le nom ou que je n'ai jamais rencontrés. La partition sonore est celle de l'époque, musiques que nous écoutions à la maison, références de notre éclectisme.
Article du 29 août 2008
La chanson Remember My Forgotten Man interprétée par Joan Blondell est extraite du film Goldiggers of 1933 réalisé par Mervyn LeRoy. À la fin, la chanteuse Etta Moten reprend le flambeau...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 10 juin 2021 à 06:51 ::Cinéma & DVD
La Trilogie de la Jeunesse (3 dvd Carlotta) est un triptyque formé des trois premiers films de Nagisa Ōshima : Une ville d'amour et d'espoir, Contes cruels de la jeunesse et L'enterrement du soleil. De film en film, le cinéaste japonais s'enfonce dans une noirceur extrême. Les jeunes héros s'enferrent dans une lutte désespérée contre la société qui les a engendrés. Tournés en 1959 et 1960, ces films qui ont marqué les débuts de la nouvelle vague japonaise montrent le pays du soleil levant incapable de se relever de la guerre dont le terrible échec restera inavouable jusque très récemment. C'est le combat des traditions ancestrales contre de nouvelles aspirations encore inaccessibles, d'une indépendance revendiquée et de la domination américaine, des générations précédentes qui se sont perdues et de celle qui ne s'est pas encore trouvée, des rêves d'amour et de la cruauté de la misère. Le décor est celui des bidonvilles de l'après-guerre, des sans-travail et sans-logis, avec à l'horizon lointain la vague silhouette d'une nouvelle classe moyenne urbaine. On sera bouleversé par cette critique sociale qui montre les miséreux s'entretuer. La prochaine révolution pourrait être plus brune que rouge. Alerte. Se vendre ou mourir, se vendre et mourir. La critique politique est tout aussi saignante. La même année, le réalisateur tournera Nuit et brouillard au Japon (article ci-dessous) marquant la fin de sa collaboration avec la production Shochiku pour devenir indépendant.
Les bonus sont absolument remarquables : Une histoire du cinéma japonais par Oshima lui-même, des entretiens lumineux avec Donald Richie et Yoichi Umemoto, les carnets d'Oshima pour Contes cruels de la jeunesse...
Carnet 1 : Les voir tirer un pigeon au fusil de chasse ne leur fait rien. OK. Cette fois-ci je leur balancerai une bombe... Carnet 2 : Prendre le sexe comme objet, c'est observer tous les personnages du point de vue du sexe... Rebellion fondée sur une anarchie sexuelle populaire, effondrement de la morale établie, nature marchande du sexe... Histoires de parents qui font payer leur sort à leurs enfants... Carnet 3 : Drame de la conscience de soi. En est-ce bien un ? Rencontre, blessure, séparation, réconciliation. Sinon, tout se passe contre leur volonté, puis conformément à leur volonté, dépravation progressive. Monde où il faut vendre et se vendre... Leur ennemi, le système lui-même, ceux qui l'incarnent... Carnet 4 : Subjectivité de la caméra, rapports de position entre personnes, composition, panoramiques multiples, couleurs sombres de peinture à l'huile, mouvements juste avant que ça coule, les personnages disparaissent en traversant l'avant-plan, utilisation percutante du son, y penser si modification du scénario, mouvements des gros plans, filmer les choses longuement, la lumière minutieusement, plans dont les personnages débordent, au moment où très gros plan dézoomer, ne jamais faire entrer le moindre morceau de ciel... Croire ou ne pas croire en la solidarité... Les distorsions de la société c'est que les hommes se vendent et s'achètent, c'est ça qui les oblige à commettre de tels actes... Les hommes sont les seuls à conférer de la valeur à ce qui n'en a pas, alors il faut les respecter, alors il ne faut pas mourir... C'est l'histoire de jeunes gens qui ne peuvent laisser éclater leur colère que sous une forme distordue... À travers la tragédie de cette distorsion qui réduit cette belle jeunesse qui devrait être la leur à une défaite cruelle je veux exprimer ma colère contre la situation dans laquelle est prise la jeunesse contemporaine. No comment !
La bande-annonce de ce second volet de la Trilogie la résume parfaitement : Abruti ! Ce n'est pas une façon de se comporter... ŌSHIMA FRAPPE FORT... Je dis ça pour votre bien. Vous devriez rompre avant qu'il ne soit trop tard... C'est parce que tu étais lâche que tu as échoué... Tu es certaine de leur fidélité ?... Dis pas n'importe quoi ! Nous, on ne se laissera pas déshonorer comme vous. DISPARAISSEZ, BANDE DE LÂCHES ! ON CHOISIT LA JEUNESSE ASSOIFFÉE DE SANG ! C'est vrai, on a consacré notre jeunesse à essayer de changer la société. Mais il est impossible de casser ce mur. DEUX GÉNÉRATIONS S'AFFRONTENT. DE VIOLENTS DÉSIRS. UN FILM SANGLANT !
Article du 25 juillet 2008
NUIT ET BROUILLARD AU JAPON Article du 24 août 2008
Le désespoir des militants les pousse au règlement de comptes. Chacun s'accuse ou se tait. Nagisa Ōshima fait des aller et retours de 1960 à 1952, de la guerre de Corée au Traité de sécurité avec les États-Unis. Une scène, un plan. Et une prise ! Oshima ne filme qu'au moment où il sent que ses acteurs sont prêts et post-synchronise si des problèmes se présentent. Il garde parfois les hésitations. Les coupes de montage sont là pour se voir, autrement c'est le plan séquence. Les flous lui permettent de focaliser ailleurs l'attention du spectateur, le point insiste sur ce qu'il veut souligner. Les couleurs lugubres du cinémascope plongent les étudiants dans une boue intellectuelle où les doutes côtoient les dogmes. Nuit et brouillard au Japon (dvd Carlotta) est un grand film politique préfigurant La Chinoise de Godard des années plus tard. Il oppose le mariage de deux militants à ceux qui n'ont pas désarmé et s'obstinent à chercher une vérité inaccessible, devenue inutile. Les trotskystes s'opposent évidemment ici aux révisionnistes staliniens. Tourné en 1960 comme La Trilogie de la Jeunesse, le film, aussi sombre que les trois autres, ne laisse aucune échappatoire à ses protagonistes. Le cinéaste dresse le portrait d'une jeunesse bourgeoise, révoltée et incapable de surmonter ses contradictions. Le renoncement et l'obstination sont sur le même plan. Fatal.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 8 juin 2021 à 06:20 ::Musique
La biographie de ma fille Elsa s'ouvre par des mots qui m'ont surpris la première fois que je les ai lus : "Née dans une famille de musiciens...". Comme ce n'est pas mon cas, il m'a fallu un temps pour me rendre compte que sa mère et moi l'avions bercée dans les mélodies et les bruits du monde. On dit souvent que les chiens ne font pas des chats. J'espère aussi que les chats ne font pas des chiens, mais ça c'est une autre histoire ! Avec Bernard Vitet, nous avons écrit une douzaine de chansons pour Elsa qu'elle a enregistrées lorsqu'elle avait 6 ans, 9 ans et 11 ans. Vingt ans après ¡ Vivan las utopias !, Jean Rochard lui a demandé de participer aux Chroniques de résistance de Tony Hymas et récemment elle enregistrait Petite fleur avec Ursus Minor sur nato, son excellent label. Elsa a beaucoup plus joué avec sa maman, Michèle Buirette, en particulier dans le spectacle Comment ça va sur la Terre ?. Si elle a hérité de son talent mélodique, je retrouve quelques traces de mes facéties bruitistes dans les spectacles de Söta Sälta qu'elle joue ces jours-ci au Théâtre Dunois avec Linda Edsjö, Comme c'est étrange ! et J'ai tué l'amour, ou avec le Spat' sonore également au Dunois en juin. Ce n'est pas seulement le père qui vous encourage à réserver les dernières places disponibles, mais l'amateur d'émotions fortes et d'évènements extra-ordinaires...
Récemment j'ai été tout aussi ému par deux disques où une fille a convoqué son père, et où père et fils se sont retrouvés sur les mêmes références. La pianiste et chanteuse Macha Gharibian a réuni son père Dan, guitariste et chanteur co-fondateur du célèbre groupe Bratsch, l'accordéoniste Aret Derderyan, le joueur de kamantcha Gérard Carcian et Artyom Minasyan aux doudouk, clarinette, shevi, zurnz, pekou, pour des Papiers d'Arménie qui diffusent un délicieux parfum. Si la musique arménienne distille souvent une grande tristesse, plainte renforcée par le génocide dont ce peuple a été victime au début du XXe siècle, Guenats Pashas célèbre la vie et la joie d'être ensemble. En 1994 j'avais assuré la direction artistique du CD Haut-Karabagh, musiques du front enregistré sur place, dans les tranchées, par Richard Hayon. L'atmosphère y était terrible, bouleversante. Heureusement il n'y a pas que les larmes dans ce nouvel album, et même si les évènements récents ont de quoi révolter les Arméniens, on y chante, on y danse. C'est un disque chaleureux, lyrique et entraînant.
Dans un genre radicalement différent, le guitariste Richard Pinhas a produit ses Sources en se joignant à son fils Duncan, aux synthétiseurs analogiques et à la guitare, pour un rock alternatif dont le courant rappelle les envolées psychédéliques du meilleur Heldon. Les sons électroniques de Duncan Pinhas peignent des paysages sonores au dessus desquels s'envolent la guitare de son père. Sur Puissances infectées et Le Gritche la batterie d'Arthur Narcy renforce le son années 70 de leurs vertigineux rituels aux accents pinkfloydiens des débuts. Les oscillateurs encouragent aussi les drones planants que l'on retrouve sur les morceaux plus calmes, connotés des mêmes années. Là encore, la complicité favorise la transmission.
Ce ne sont évidemment pas les seuls exemples de familles d'artistes où la musique exprime tendresse filiale et parentale, mais ce sont ceux qui tournent sur ma platine cette semaine. Ces chroniques m'ont été dictées par un article de 2008 où je réalisais que ma fille était l'avenir de mes gènes, mais que le mien obéissait à des forces qui m'étaient propres, considération en marge de l'amour que nous pouvions ressentir les uns pour les autres... Cela n'empêche pas Elsa de faire régulièrement des apparitions dans mon travail, le plus récent étant sa participation à l'album de mon Centenaire avec une chanson écrite en collaboration avec sa maman...
UN PÈRE ET MANQUE Article du 10 juillet 2008
Ma fille a repris le train et ça me rend triste. Ce n'est pas facile d'être père, ou mère, lorsque les enfants grandissent. Ils volent de leurs propres ailes, même si l'on est toujours là pour les coups durs. On a fait notre travail. Il leur reste à inventer leur vie. On met toute la sienne à savoir qui on est et pas de qui on naît. Les parents sont des fardeaux dont il est crucial de se défaire. Cela n'empêche pas les sentiments tendres. On reviendra vers eux, plus tard, si ce n'est pas trop. Après l'enfance fusionnelle, vient l'adolescence rebelle, puis la confiance en soi rapproche les générations, et il reste encore l'épreuve parentale. Mais le cycle n'est pas terminé. Il faut apprendre à vieillir. Savoir profiter de chaque instant de son âge, lâcher sans renier, persister sans ridicule, recommencer sans cesse. Il faut encore et encore réapprendre l'indépendance.
→ Papiers d'Arménie, Guenats Pashas, CD Meredith Records, dist. Socadisc
→ Richard & Duncan Pinhas, Sources (extrait sur Bandcamp), LP/CD Bam Balam, dist. Clear Spot et La Face cachée, exclusivité "DISQUAIRE DAY" 12 juin 2021
→ Söta Sälta, Comme c'est étrange !, CD Cie Sillidill/Victor Mélodie (Grand Prix de l'Académie Charles Cros), spectacle jeune public (à partir de 5 ans) au Théâtre Dunois, du 7 au 18 juin 2021 (voir les horaires)
→ Söta Sälta, J'ai tué l'amour, spectacle au Théâtre Dunois, 11 juin à 19h uniquement
→ Spat' sonore, Des madeleines dans la galaxie, spectacle tout public (à partir de 5 ans) au Théâtre Dunois, samedi 19 juin à 19h - dimanche 20 juin à 11h et 16h
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 3 juin 2021 à 05:46 ::Cinéma & DVD
Histoire de sortir un peu de la musique, je reproduis un article de 2008 en me disant que mes lecteurs/trices d'aujourd'hui ne sont pas forcément ceux/celles d'hier. À l'époque je publiais 7 jours sur 7. Depuis dix ans je m'abstiens le week-end. Cela me fait des vacances. Ainsi je sélectionne de temps en temps parmi les anciens en réactualisant les liens et les vidéos. Internet a considérablement changé, rarement en bien. Hier FB m'a retoqué un commentaire où je remerciais tous les participant/e/s à mes rencontres musicales en prétextant : "Votre commentaire va à l’encontre de nos Standards de la communauté en matière de spam. Personne d’autre ne peut voir votre commentaire. Nous avons mis en place ces standards pour empêcher des infractions telles que la publicité mensongère, les fraudes et les atteintes à la sécurité." C'est vraiment étrange. Ces remerciements seraient-ils mensongers ou suis-je un dangereux terroriste à promouvoir le plaisir de jouer ensemble ? Évidemment il y eut des périodes plus terribles dans notre Histoire. Pendant la Guerre d'Algérie, la censure faisait rage. Très peu de films l'abordent, ne serait-ce qu'en suggestions discrètes. Les parapluies de Cherbourg, Adieu Philippine, Muriel, Le petit soldat... Demy, Rozier, Resnais, Godard, de jeunes réalisateurs tous associés à la Nouvelle Vague. L'indépendance de l'Algérie a été proclamée le 5 juillet 1962, La bataille d'Alger tourné quatre ans plus tard.
Article du 19 juillet 2008
Sur Wikipédia la fiche de La bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo est suffisamment claire pour que je n'ajoute rien. Le double DVD publié par Studio Canal intègre les passionnants entretiens réalisés par Jonas Rosales avec le réalisateur, ainsi que Jean Martin qui joue le rôle du Colonel Mathieu, l'historien Benjamin Stora et, pour finir, Yacef Saadi, l'un des chefs historiques du FLN interprétant son propre rôle, producteur du film et auteur du livre qui l'a inspiré.
Si le film sur l'insurrection armée de 1957 et sa répression date de 1966, il ne sera réellement visible en France qu'en 2004. Comme chez Eisenstein, on a l'impression d'assister à un documentaire exceptionnel auquel le sublime noir et blanc donne une étonnante impression de vérité. Tourné à la fois avec de gros moyens, caméra à l'épaule, avec des acteurs non professionnels, cet épisode historique est réalisé sans aucun manichéisme, même si le propos est objectivement anti-colonialiste. Retour de bâton, les Américains s'en sont inspirés pour analyser les guérillas urbaines, en particulier pour comprendre leurs difficultés pendant la guerre en Irak. La musique de cette coproduction italo-algérienne, signée par Ennio Morricone (c'est sa période la plus prolifique) et Pontecorvo lui-même, dicte le rythme des scènes et joue d'effets dialectiques confondants. Acquisition vivement conseillée.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 2 juin 2021 à 00:14 ::Expositions
Ces temps derniers, je chronique beaucoup de musique, celles des autres, la mienne aussi. Trois albums en mai, la reprise est plus qu'excitante, stimulante. S'il en était aussi de mon cœur, serait-ce indécent ? La chance m'a toujours souri. J'ignore les regrets et les reproches, ne préférant conserver en mémoire que les meilleurs souvenirs. Le passé n'a que peu d'intérêt en regard de l'avenir. Pas question de piétiner, je vectorise. Ces derniers mois j'ai appris à apprécier le présent. C'est plus ambigu lorsque je joue avec mes camarades. Le travail du somnambule est dangereux. Je risque à tout moment de trébucher au bord du toit. C'est seulement à la réécoute que le plaisir s'épanouit, exactement comme n'importe quel auditeur. Par contre, rencontrer les amis est ce qui me motive le plus. On rit, on mange, on boit, on partage, on s'engueule parfois, avec la bienveillance de l'amitié.
Hier matin j'ai terminé le mixage d'une pièce de 13 minutes commandée par Romina Shama pour le Musée Transitoire dont la seconde édition se tiendra à Genève du 10 juin au 10 juillet. Romina avait enregistré un texte qu'elle lisait, mais cela se sentait. Elle avait aussi tenté de l'improviser, mais seule on se parle à soi-même et cela s'entend aussi. Alors je lui ai proposé d'oublier ce qu'elle avait écrit et de simplement me le raconter. La magie a opéré. De courtes respirations ponctuaient ses phrases qu'elle prononçait parfois hésitante de sa voix voilée, distillant une sensualité sans rapport avec le texte lui-même, sorte de discours de la méthode pour cette commissaire d'exposition. Comme elle l'avait intitulé L'opéra cassé je lui ai proposé de déstructurer le texte avec des algorithmes bègue ou renversé, mais j'ai tout étouffé dans un maximalisme qui me réussit souvent très bien. C'était devenu L'oreille cassée avec trois Doliprane. Le flow des enchaînements se perdait. Je devais retrouver celui de sa pensée. J'avais pourtant allégé la composition avec des parties instrumentales. L'orgue de cristal, les cloches de verre et une structure Baschet rappelaient les serres où seront présentées les œuvres plastiques. Cela ne suffisait pas. À chaque nouvelle version je dégraissais le mixage. Jusqu'à retrouver l'os.
Discutant de mon travail avec Amandine Casadamont qui tient le rôle de commissaire sonore, je lui expliquai que ces modifications ne me contrariaient pas tant qu'elles étaient justifiées par le propos. Je privilégie toujours le id à l'ego. Dans Le Journal d'un inconnu, Jean Cocteau met en exergue du chapitre D'une histoire féline : "Ne pas être admiré. être cru." Le sujet m'importe peu, c'est l'objet qui nous guide. Sans objet le sujet n'a aucun intérêt. Il pérore. À quoi bon ? Pour que l'œuvre s'épanouisse, la syntaxe exige que le verbe s'immisce entre les deux. C'est cela aussi le montage.
Romina et Amandine m'encourageant avec la plus grande bienveillance, j'ai réussi à transformer l'essai. Les fruits trop mûrs sont tombés. Comme tout le monde y trouvait son "conte", j'ai éteint le studio et j'en ai profité pour envoyer ma newsletter de juin, assemblé le nouveau tabouret de piano, accroché le tableau de Sun Sun Yip intitulé La première pierre au mur du salon (est-ce un rôti ou un cerveau ?... que les végétariens nous pardonnent !), répondu à quelques amis et à 18h30 je suis finalement allé boire un coup. Voilà exactement douze heures que j'étais debout ! Un verre d'eau fraîche. Ce n'est pas une plaisanterie, à peine une provocation, du moins lorsque je dis que j'aime l'eau autant que l'alcool. Là-dessus Christophe Charpenel m'envoie une magnifique série de photos qu'il a prises ici pendant la séance avec Lionel Martin le 11 mai. J'ai laissé mes index faire le reste. En somnambule, là aussi, encore une fois, mais assis. Je sais de quoi je parle. Lorsque j'étais petit, il m'arrivait de courir la nuit autour de la table les yeux fermés. Sans rien casser.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 28 mai 2021 à 00:09 ::Musique
Bernard Vitet nous a quittés le 3 juillet 2013. Mercredi dernier il aurait eu 87 ans. Quand j'écris qu'il nous a quittés, ce n'est pas tout à fait vrai. Pour Francis, Hélène et moi, c'est une présence quasi quotidienne. Connaissant les habitudes nécrophages de la presse, je m'attendais à ce que son décès lui apporte une gloire méritée. Si la soirée de commémoration à la Java reçut plus de 400 personnes venues écouter les 31 musiciens qui lui rendaient hommage en musique, son humilité le suivit jusque dans l'au-delà. Au-delà de la conscience, s'entend, puisque Bernard n'était pas croyant, revendiquant être un homme de convictions, et non de foi. Tous les trois, avec Francis Gorgé avec qui je jouais depuis mon premier concert au Lycée Claude Bernard, avions fondé le groupe Un Drame Musical Instantané en 1976. La dernière fois que je me suis trouvé sur scène avec lui, c'était en 2000, dans le cadre du projet Machiavel, en quartet avec Philippe Deschepper (avec qui j'enregistrais hier, accompagnés par François Corneloup) et DJ Nem, et quatre ans plus tard nous signions notre dernière composition commune, après plusieurs centaines pendant trente-deux ans. Ensuite, mon ami me promettait toujours de me donner de la musique à rentrer dans la machine, mais il n'en fit jamais rien. Il avait toujours écrit crayon-papier-gomme et n'a jamais tenu une souris ! Son talent de mélodiste et d'harmoniste était incroyable. J'appris énormément sous sa dictée, même si nous nous chamaillions lorsqu'il s'évertuait obstinément à vouloir faire rentrer quatre noires dans un 3/4 ! J'avais beau lui expliquer que la machine ne se trompe jamais et que errare humanum est, il était têtu comme une mule.
L'expression ne lui aurait pas plu, il aurait avancé que les mules ne sont pas plus têtues que les cochons mangent salement, et si quelqu'un avait le malheur de revendiquer que nous ne sommes pas des moutons, il s'énervait en demandant ce que le quidam avait contre les moutons ! Il ramassait aussi les pigeons blessés dans la rue, quitte à arriver en retard à un enregistrement auquel nous avions convié une dizaine de musiciens. Régulièrement, j'ai envie de l'appeler au téléphone pour lui demander son avis sur un projet en cours ou sur l'absurdité du monde. Il avait un sens de la contradiction extrêmement développé, manière habile de faire avancer les idées. Aujourd'hui, je suis contraint, non de m'interroger sur ce qu'il aurait dit, mais d'utiliser sa méthode paradoxale pour analyser si je suis dans la bonne direction ou si je dois me tourner dans un autre sens, parfois moins évident. Je livre ici un article sur son premier disque, vingt ans avant que nous nous rencontrions lors d'un concert de soutien à la clinique antipsychiatrique de La Borde.
Article du 25 mai 2008
Encore un miracle du temps qui passe ! Bernard nous avait bien raconté que son premier disque s'intitulait Surprise-Partie D, un des premiers 33 tours vendus en supermarché (Monoprix), dans les années 50. Il avait été produit par Isaïe Diesenhaus, un type qui enregistrait du classique à la va-vite. Bernard Vitet, ayant eu beaucoup de mal pour se faire payer, avait dû user d'un stratagème plutôt rock'n roll. Pas du même style, la musique alterne mambos, boléros, calypsos, fox-trots et slow dans une optique jazz-latino. C'est donc sur eBay et CDandLP que je décroche la timbale, deux exemplaires du disque mythique sous des pochettes différentes (nette préférence pour celle signée J.Paciarz), ce qui montre à Bernard, qui n'en possédait aucun, que l'arnaque s'est répétée ! Il s'attendait aussi à ce que ce soit très ringard, mais le résultat est plus que digne dans son genre easy listening.
Bernard, qui avait alors dans les vingt et un ans, n'y joue pas de la trompette, mais du trombone à pistons, "un instrument pourri, complètement déchargé". Il est accompagné du Belge Sadi Lallemand au vibraphone, marimba et bongos (il avait dirigé l'orchestre de Jacques Hélian lorsque celui-ci était tombé gravement malade), de Bib Monville au sax ténor (beau-frère de James Moody avec qui Bernard jouait également), de Bob Aubert à la guitare, de Pierre Franzini au piano, probablement de Pierre Sim à la contrebasse, mais il ne se souvient plus du batteur, à moins que ce ne soit Baptiste "Mac Kak" Reilles (une sorte de prince des gitans complètement allumé qui ne s'entendait pourtant pas très bien avec Sadi). Ensuite, mon camarade joua essentiellement avec des vedettes de variétés, comme Yves Montand, Serge Gainsbourg, Barbara, Jean-Claude Pascal, Isabelle Aubret, Jacqueline Danno, Brigitte Bardot et avec des jazzmen comme Kansas Fields, Guy Lafitte, Jean-Claude Fohrenbach, Jacky Knudde, Bibi Rovère, Charles Saudrais, Léo Chauliac, Hubert Rostain, Alix Combelle, Ivan Julien, Christian Chevallier... Le free jazz, suivi de nos 32 années de collaboration quasi quotidienne au sein du Drame, sont venus plus tard.
Le vinyle de la Guilde Européenne du Disque porte le numéro SP53. La face 1 présente Oye Mambo (mambo signé Trianda), Dansero (boléro d'Haymann), Crazy Rythm (mambo-guaracha de Meyer), Pielcanella (de Capo, annoncé sur le macaron, mais semble-t-il non enregistré !?), Temptation (boléro de Brown), Starling Rye (calypso de S.Sid), Toi qui disais (fox de Suesse). Sur la face 2 se succèdent Le loup, la biche et le chevalier (calypso d'Henri Salvador), I got you under my skin (boléro de Cole Porter), Dimanche (fox de Bib Monville), Jokin' the blues (fox de Vitet) et Isabel Day (slow de Bob Aubert), mais cette fois encore il y a un titre de plus que le nombre de plages.
Au dos de la pochette jaune et orange, on peut lire les Conseils pour l'emploi des disques microsillon : "Les disques microsillon sont moulés en résine vinylique, donc pratiquement inusables. Ne les utilisez qu'avec un pick-up léger à saphir-microsillon. Vérifiez fréquemment l'état de votre saphir et changez-le toutes les 100 faces au plus. Pour conserver vos disques en bon état de propreté, essuyez-les avec soin dans le sens des sillons, à l'aide d'une chamoisine antistatique."
Pour ne pas rester trop ésotérique, retrouvez le disque ici-même !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 20 mai 2021 à 00:04 ::Perso
L'article date d'il y a déjà 13 ans. Elsa était alors contorsionniste sur trapèze. Probablement une manière de se démarquer de ses deux parents musiciens. Au Cabaret Sauvage elle était la cerise sur le gâteau du Vrai-Faux Mariage de La Caravane Passe. Avec le temps, elle est devenue chanteuse. En fait, elle chantait depuis toute petite. Lorsqu'elle avait 9 ans, Bernard Vitet et moi lui avions écrit tout un album qui n'est jamais sorti. À cet âge la notoriété est pernicieuse. À 11 ans elle avait enregistré Vivan las Utopias ! avec Un Drame Musical Instantané pour l'album Buenaventura Durruti chez nato. Juste une chanson.
Elle a donc cofondé le groupe Odeia avec Lucien Alfonso, Karsten Hochapfel et Pierre-Yves Lejeune (leur version d'Alifib est encensée par Robert Wyatt), tourné le spectacle Comment ça va sur la Terre ? près de 200 fois avec sa mère, Michèle Buirette, et la percussionniste Linda Edsjö, interprété Micaela dans Carmen de Bizet adapté par l'Orchestra di piazza Vittorio, incarné le premier rôle chanté du Dernier Livre de la Jungle avec l'Orchestre Philharmonique et le Chœur de Radio France, chanté les Chroniques de Résistance dirigées par Tony Hymas avec Frédéric Pierrot, Nathalie Richard, Desdemona, François Corneloup et le trio Journal Intime, enregistré Petite fleur avec Ursus Minor et Parenthèses pour Tim Le net, et plus récemment elle a participé au Spat'Sonore pour Des Madeleines dans la Galaxie, et a monté avec Linda le duo Söta Sälta pour les spectacles Comme c'est étrange, dont le CD vient de recevoir le Grand Prix de l'Académie Charles Cros, et J'ai tué l'amour, ces trois derniers se retrouvant fin juin au Théâtre Dunois (réservez, il reste encore quelques places).
SAGES PASSAGES Article du 20 juillet 2008
Très jeune, j'aidais mon père à corriger l'annuaire Qui représente qui ? pendant la période des vacances. Comme son bureau était sis 1 rue Turbigo, nous nous promenions souvent dans les Halles Baltard et il m'emmenait déjeuner au Pied de cochon.
Lorsque j'avais 14 ans, il me trouva des boulots d'assistant chez Tadié Cinéma dont les studios étaient rue des Peupliers à Boulogne-Billancourt, à quelques numéros d'où nous habitions. J'ai ainsi passé une semaine à souder des câbles XLR, me dégoûtant définitivement de ce genre d'activité et du bricolage en général. Plus tard, j'assumai le rôle de second assistant sur My Old man, un moyen métrage américain inspiré d'Hemingway. Je faisais le traducteur, tenais le clap et m'occupais de toutes les basses besognes. Le film se déroulait sur les champs de course d'Auteuil et Maison-Laffite... Lorsque j'obtins mon permis de conduire, j'accompagnai Philippe Arthuys pour une tournée où il présentait un mur d'écrans pour Renault. À Nantes, je me retrouvai au volant d'une Alpine, je crois ne pas avoir dépassé la seconde vitesse !
À ma sortie de l'Idhec, Papa voulait absolument m'aider dans mes recherches de travail. Il avait connu nombreux producteurs, réalisateurs et comédiens, mais je déclinai toutes ses offres, craignant que ses contacts datent beaucoup trop, et donc qu'il soit pris pour un ringard, et moi avec...
À son tour, ma fille Elsa Birgé n'a jamais voulu que je l'aide en quoi que ce soit dans ses démarches professionnelles. Elle ne veut devoir sa "réussite" qu'à elle-même. Cela ne nous empêche, ni sa mère ni moi, chacun de notre côté, de rêver réaliser quelque chose avec elle. [... Sur son site elle vient] de créer deux nouvelles pages de photos prises par Gérard Harten et de coller une nouvelle vidéo où elle évoque son travail. J'ai bien rigolé en l'entendant raconter : "Mes parents ne savaient pas trop quoi faire de moi. Ils se sont dits on va lui faire faire du sport, donc ils m'ont casé à l'École du cirque..." Ou à la fin lorsqu'elle rit en revendiquant "du caractère et pas qu'un peu !"
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 19 mai 2021 à 00:58 ::Musique
En pages de garde de leur récente bande dessinée Underground, Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog ont imité la célèbre Nurse with Wound List en intégrant de nombreux musiciens et musiciennes qui n'ont pas de chapitre dédié. Nous avons l'immense privilège de ne pas y figurer cette fois, puisqu'ils ont attribué six pages à Un Drame Musical Instantané et à moi-même, seuls Français y figurant avec Brigitte Fontaine, Colette Magny, Boris Vian et Eliane Radigue !
Au gré de mon œil scrutateur se promenant sur cette double page comme un drone militaire ou de mon index parcourant les lignes comme le chariot d'une vieille machine à écrire, j'identifie quelques amis et certaines de mes connaissances dont certaines ont bigrement (birgement) compté pour moi : Noël Akchoté, Dick Annegarn, Robert Ashley, Albert Ayler, Pierre Bastien, Lex Baxter, Francis Bebey, Jackie Berroyer, Françoiz Breut, Cabaret Voltaire, Mami Chan, Chapi Chapo, Coil, Pascal Comelade, Ivor Cutler, Déficit des Années Antérieures, Delia Derbyshire, The Deviants, Bernard Dimey, Eric Dolphy, Jean-Claude Eloy, Jad Fair, Fantazio, David Fenech, Fille Qui Mousse, The Fugs, Funkadelic, Diamanda Galas, Jon Gibson, John Hassel, Jean-Luc Le Ténia, The Legendary Pink Dots, Jean-Marie Massou, Master Musicians of Jajouka, Merzbow, Robert Mitchum, Phill Niblock, Annette Peacock, Emmanuelle Parrenin, Hermeto Pascoal, Jean-François Pauvros, Pearls Before Swine, Pere Ubu, Bud Powell, Red Noise, Renaldo & The Loaf, Quentin Rollet, Frederic Rzewski, Erik Satie, Conrad Schnitzler, Sema, Semool, Sun O))), T-Rex, Sister Rosetta Tharpe, Richard Teitelbaum, Asmus Tietchens, Tiny Tim, John Trap, The Troggs, Violent Femmes, Randy Weston, Link Wray, The Young Gods, Tom Zé, Zoviet France... Mais combien d'autres artistes de l'Underground dans cette liste restent mystérieux à mes yeux ! C'est dans la marge de la marge que sont enfouis les trésors.
Nous retrouver en si bonne compagnie nous honore et nous comble de joie. J'en profite donc pour reproduire ci-dessous un article du 21 juillet 2008 que j'avais écrit à propos de la liste originale...
Évoquée à la sortie de la réédition de l'album Défense de signé Birgé Gorgé Shiroc, la Nurse with Wound List intrigue nombre des amateurs de musique expérimentale. En 1979, le groupe anglais Nurse With Wound publie la liste des disques qui les ont influencés, jointe à leur premier disque, Chance Meeting on a Dissecting Table of a Sewing Machine and an Umbrella, et augmentée avec le suivant, To the Quiet Men from a Tiny Girl. Au fil des ans, la liste établie par Steve Stapleton, John Fothergill, et Heman Pathak devient la Bible des amateurs de musique expérimentale. Ainsi le vinyle Défense de, [alors] épuisé depuis sa sortie en 1975, acquiert le statut de disque culte et s'arrache à prix d'or sur le marché de l'occasion. Il sera réédité en 2004 par le label israélien Mio Records sous la forme d'un cd (30 minutes de bonus tracks) et d'un dvd (6 heures inédites du trio + mon premier film, La nuit du phoque, sous-titré en anglais, japonais, hébreu, français !). [Et en 2013 le label barcelonais Wah Wah / Fauni Gena represse le vinyle accompagné du DVD de Mio.] Thurston Moore (Sonic Youth) tannera Philippe Robert jusqu'à ce que celui-ci lui cède son exemplaire original. À sa sortie de scène à l'Olympia, la première question qu'il pose aux journalistes présents sera : "Est-ce que Un Drame Musical Instantané ça existe toujours ?" ! Thurston ira jusqu'à enregistrer un étonnant remix des 33 tours du Drame intitulé 7/11, toujours inédit [Thurston me propose de le sortir en 45 tours avec un duo sur l'autre face, et ce serait déjà fait sans le confinement]. Le Drame fut fondé en 1976, deux ans après Défense de, avec Francis Gorgé et moi-même, plus le trompettiste Bernard Vitet. Trent Reznor (Nine Inch Nails) et bien d'autres musiciens atypiques n'ignorent rien de la liste.
En 1984, le label United Dairies de Steve Stapleton éditera In Fractured Silence, une compilation où figurent des inédits du Drame (Tunnel sous la Manche / Under the Channel, 12'), d'Hélène Sage, Sema et NWW.
Quant à la liste, elle existe sous différentes formes, divers amateurs l'ayant étayée, illustrée (pochettes des disques) ou annotée (Défense de y est signalé comme une influence majeure de NWW). Encore aujourd'hui nombreux collectionneurs tentent de réunir l'ensemble de la liste magique.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 11 mai 2021 à 00:56 ::Voyage
J'ignorais le vertige
Lorsqu'arriva l'enfant.
La terreur me fige...
Un jeune adolescent
Me rendra le courage
De rentrer à la nage
Pour jouer sur tous les temps
Comme si j'avais dix ans.
Mesures.
Lake Powell, an 2000. Le saut fait dix mètres. Si j'avais eu 15 ans, j'aurais plongé sans trop hésiter. Une fille de cet âge-là saute dans le vide. Un gamin de 11 ans, ni une ni deux, hop là ! Je me renseigne. On me répond qu'il faut surtout garder les bras bien serrés le long du corps. J'attends 20 minutes. Les mômes passent et repassent. Elsa commence à avoir faim. J'ai peur. Ce n'est que de l'appréhension. Je me jette à l'eau, ramassant mes bras avant de toucher la surface. 300 mètres de profondeur. Aucun risque. Je me détends lorsque mes pieds s'enfoncent. Les abysses me rassurent. Je veux recommencer pour être certain de n'avoir pas rêvé. Avec le temps, on ne sait plus ce que l'on sait encore faire. Le savoir s'accumule en désordre. Je sauterai une 3ème fois pour ouvrir les yeux que j'ai gardés fermés. Mais rien n'y fait. La peur me renvoie à ma nuit intérieure, aux rêves de saut, lorsque je croyais savoir voler.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 4 mai 2021 à 00:00 ::Cinéma & DVD
En visite à Nantes, comment ne pas penser à Lola, Une chambre en ville et à Jacquot ? La dernière fois que j'ai traversé le Passage Pommeraye, je jouais au Pannonica avec Antonin-Tri Hoang et Vincent Segal, bientôt neuf ans. J'ai toujours été plus Maxence que Lola, ma chambre n'est pas en ville, mais elle donne sur un jardin suspendu au dessus de la Loire. Je suis toujours aussi ému par la scène d'intro du film de Jacques Demy de 1982 (je n'ai pas trouvé l'extrait avec «Police, milice, flicaille, racaille !...» et le magnifique passage du noir et blanc à la couleur). Plus je le regarde, plus j'aime la musique de Michel Colombier et ce film est même devenu mon préféré de Demy...
Article du 9 juillet 2008
[Depuis cet article], l'édition dvd de l'intégrale Jacques Demy sur laquelle travaillait amoureusement la famille Varda-Demy rue Daguerre [est sortie]. Offrez-vous le double cd d'Une chambre en ville que Michel Colombier mit en musique. Si Les parapluies de Cherbourg, Les demoiselles de Rochefort et Peau d'âne sont adulés par tous les admirateurs de Demy et de "comédies" musicales, Une chambre en ville rencontra un succès critique, mais fut un échec populaire incompréhensible. Télérama s'en émut [et bien d'autres depuis], mais rien n'y fit. Certaines sorties tombent à un mauvais moment, d'autres profitent à un film surestimé. Les succès d'Amélie Poulain ou des Chtis correspondent à une époque de grisaille où le public avait besoin de se changer les idées et d'oublier les tracas de la vie.
Le film de Demy est le plus explicitement politique de son œuvre. Le disque met en valeur ses dialogues comme toujours exceptionnels. Si la musique de Michel Colombier ne possède pas la richesse mélodique de Michel Legrand (par ailleurs plus aussi en verve pour Trois places pour le 26 ni sur le catastrophique Parking, mais quelle idée aussi de laisser chanter Francis Huster !), elle fonctionne dramatiquement à travers la suite de ses récitatifs. Au début du film, la charge des CRS contre les ouvriers des chantiers navals nantais est un morceau d'anthologie.
Dominique Sanda nue sous son manteau de fourrure, la violence de Michel Piccoli en marchand de télés impuissant au collier de barbe rouquin, la prestation extraordinaire de Danielle Darrieux en aristocrate déchue veuve de colonel, les ouvriers métallurgistes joués par Richard Berry et Jean-François Stévenin illuminent ce joyau méconnu ou mésestimé. Les images de Jean Penzer, les décors de Bernard Evein, les costumes de Rosalie Varda participent à la magie de l'œuvre. Le générique des voix est comme souvent absent du livret : Danielle Darrieux qui se double toujours elle-même dans les passages chantés (Mme Langlois), Fabienne Guyon (Violette), Florence Davis (Edith), Liliane Davis (Mme Pelletier), Marie-France Roussel (Mme Sforza), Jacques Revaux (François), Jean-Louis Rolland (Ménager), Georges Blaness (Edmond), Aldo Franck (Dambiel), Michel Colombier (arroseur), Jacques Demy (un ouvrier)...
L'INA permet de découvrir quelques extraits, des moments du tournage, l'enregistrement de la musique, grâce à un reportage passionnant de Gérard Follin et Dominique Rabourdin [qu'en reste-t-il aujourd'hui ?] et à un court sujet de ''Cinéma Cinémas".
En me rendant sur le site de Michel Colombier, j'apprends que le compositeur s'éprit très jeune de jazz et d'improvisation. Si on le connaît pour avoir cosigné la musique de la Messe pour le temps présent avec Pierre Henry pour les ballets de Maurice Béjart, il écrivit énormément avec Serge Gainsbourg et collabora avec Charles Aznavour, Jean-Luc Ponty, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Stéphane Grappelli. Il fut le directeur musical de Petula Clark (Wings est considéré comme la première symphonie pop) et travailla avec des artistes aussi variés que les Beach Boys, Supertramp, Quincy Jones, Roberta Flack, Barbra Streisand, Herbie Hancock, Earth Wind and Fire, Joni Mitchell, Jaco Pastorius, David Sanborn, Branford Marsalis, Bobby McFerrin, Prince, AIR, Mirwais, Madonna et le Quatuor Kronos.
Attention, ce double cd, commandé sur Screenarchives, est un tirage limité à 1200 copies édité par Kritzerland.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 30 avril 2021 à 00:10 ::Perso
Personne ne monte, personne ne descend, on ne voit pas le bout de la ligne, mais je frappe tout de même. Entrez ! Très bien, et maintenant, qu'est-ce que je fais ? C'est une question d'équilibre. On ne part plus ? Demi-tour. Pas (de) photo. Au pas. Comment faire autrement ? Sur un rail ou les traverses, mais pas sur le ballast, en aucun cas. Comment faire ailleurs ? Le chemin. Où, quand, comment ? C'est trop. Top. Top. Et le chat, c'est une colle ? (article du 12 août 2007)
Rien n'est jamais joué. Combien de fois l'ai-je écrit dans mes billets ? Avec en exergue la phrase de Cocteau qui sous-titre ma carte de visite, "le matin ne pas se raser les antennes", ou bien celle de Stravinsky citée par J.C., "trouver une place fraîche sur l'oreiller", que je pratique stricto sensu... Les moments où l'on ne sait pas où l'on va sont plus sûrs que les lignes toutes tracées, mais moins excitantes que les amorces. [Quel pistolet !]
Il en va de même avec les amis et les amours. On marche ensemble un bout de chemin, main dans la main, mais il arrive parfois que les choix divergent. Il peut être sage de se séparer sans pour autant renier le trajet parcouru, les paysages découverts ensemble, les émotions un temps partagées. À terme, l'immuabilité des habitudes exige la fuite. Il arrive aussi que deux parallèles se rencontrent à l'infini ; naît un nouvel ami, insoupçonné la veille. C'est ce que, décidément, les rails m'inspirent. Des routes parallèles. [...]
Chaque année je perds un(e) ami(e). C'est le drame. Je le vis mal. J'aurais tout tenté. Sans succès. Je suis triste, mais je me fais une raison. On n'a aucune influence sur qui que ce soit. Chacun reprend ses billes. Nous ne sommes plus les mêmes. Ou au contraire, la peur de la nouveauté nous empêche de bifurquer. L'un des deux doit prendre la tangente. Pas le choix. Question de vie ou de mort parfois. Mais les souvenirs restent, les meilleurs, à condition qu'il n'y ait pas eu crime. Le reste sombre dans l'oubli, à tort ou à raison. L'inconscient fait ses choix, son petit marché de dupe.
Chaque année je gagne un(e) ami(e). L'équilibre est maintenu. "Une de perdue, dix de retrouvées", me serinait ma maman. C'est faux, même si c'était gentil de l'exprimer ainsi. L'équation donne du "un pour un". Le compte ne dépasse jamais les doigts de la main. Certain(e)s sont loin, mais ils ou elles ne cessent d'exister. J'imagine leur regard posé sur moi. Ils me dictent ma conduite. Je les aime, je crois qu'ils m'aiment. On verra. J'en cherche de nouveaux. Je ne m'endors pas. Les alliances sont mon essence. (article du 8 juillet 2008)
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 9 avril 2021 à 00:12 ::Cinéma & DVD
Le réel est toujours plus surprenant que les conventions de la fiction. On le savait, mais cela fait du bien de le vérifier lorsqu'un film intelligent et sensible sort du lot des imbécillités que le cinéma commercial ou pas nous sert à tous bouts de champ. Rarement des portraits d'hommes auront été aussi convaincants et honnêtes, dans leur trouble ambigu, leur fragilité assumée. On parle de cinéma féministe lorsqu'il sait rendre aux femmes leur pouvoir, mais ici il est encore plus jouissif de voir des hommes aux prises avec leurs doutes et leur incapacité à gérer le quotidien comme savent et doivent le faire depuis toujours leurs compagnes. L'héroïne n'est pourtant pas mieux lotie, écartelée entre deux mères, la génitrice faisant son entrée quand disparaît l'adoptrice, entre deux hommes, l'un apparaissant lorsque l'autre s'en va, entre deux vies, condamnée à quitter un passé fantasmé pour un avenir incertain. Les personnages ne réfléchissent pas ce à quoi l'on s'attend, mais leurs choix sont autrement plus vrais que les scies rabâchées.
Nerveux et précis, fourmillant de rebondissements inattendus, d'ellipses astucieuses, Then she found me nous épate par la justesse de son propos. À force de répéter sans cesse les mêmes formules, le cinématographe nous a peu habitués à tant de lucidité. Si le film n'a rien d'un documentaire, il prend bien les conventions de la fiction à rebrousse-poil pour se rapprocher du réel, et le miracle vient de ce que l'on s'y reconnaît ou du moins que l'on comprend enfin comment ça marche, de la relation amoureuse, de la pulsion sexuelle ou du désir d'enfant d'une femme qui aura bientôt quarante ans.
User des ressorts du genre sans en conserver les réflexes risque de faire passer cette comédie dramatique produite, réalisée et interprétée par la comédienne Helen Hunt, remarquablement entourée par Bette Midler, Colin Firth et Matthew Broderick, au-dessus des têtes d'une presse engluée dans un machisme inconscient et incapable de se remettre en question. Détail amusant, on y aperçoit à la fin Salman Rushdie dans le rôle d'un gynécologue ! Et puis, tant pis, comme d'habitude je ne raconte rien pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, vous devrez me croire sur parole. Then she found me, dont le titre français est un mauvais jeu de mots, Mère sur prise, [est sorti] le 2 juillet 2008 sur les écrans français.
Le titre n'est certainement pas simple à traduire : là où l'anglais sonne sec et nerveux avec ses mots monosyllabiques, le français (Une histoire de famille !), qui possède d'autres subtilités, est balourd. D'autant que la clef est dans le Then, le passage, l'enchaînement des plans et des séquences, le montage, la surprise.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 7 décembre 2020 à 00:28 ::Musique
RÉSURRECTION DE SCOTT WALKER Article du 14 octobre 2007
Scott Walker est-il en phase avec son époque ou appartient-il à cette catégorie d'artistes qu'on dit en avance sur son temps parce que le monde autour traîne paresseusement les pieds ? La vitesse et le temps dépendent toujours du système de repères choisi. On les dits relatifs, depuis qu'un violoniste a posé que l'énergie est égale au produit de la masse par la vitesse au carré. La masse s'abat sur la caisse en bois de plus d'un mètre d'arête comme les poings cognent le quartier de viande de toute leur énergie sans oublier le temps qui file. Chaque son, millimétré, frappe le corps et l'imagination parce qu'ils répondent au propos d'un artiste qui a refusé de vendre son âme au diable. Les violons partagent leurs âmes avec les sons électroniques et les effets électroacoustiques du laboratoire. Leur concepteur est un être hypersensible et critique qui n'a pas voulu jouer le rôle de pop-star qu'on lui offrait du temps des Walker Brothers. The Sun Ain't Gonna Shine Anymore. Aucun d'eux ne s'appelait Walker, aucun n'était frère. L'argent n'était pas son moteur. Comme Zappa rêvait de composer pour orchestre symphonique et gagnait sa vie avec des chansons pour teen-agers en rébellion, Noel Scott Engel (son vrai nom) passa des succès sucrés de boys band des années 60 aux adaptations amères de Jacques Brel pour aboutir aux diamants noirs Tilt et The Drift que j'évoquais il y a quelques jours.
30th Century Man, le film de Stephen Kijak retrace la vie étonannte de cet intellectuel américain, amateur d'Ingmar Bergman dont il chanta Le septième sceau, qui émigra dans le Swinging London pour fuir la guerre du Vietnam et parce qu'il était fan des comédiens Margaret Rutherford et Terry-Thomas. Il resta un passionné de cinéma dont on retrouve maintes citations dans son œuvre de Dreyer à Godard en passant par Bresson, Jancso, Pasolini, Visconti, Fassbinder, mais aussi de littérature, Kafka, Camus, Beckett, comme de politique. Ce ne sont pas des alibis. Les chansons de Scott Walker sont traversées d'images et d'émotions fortes, de réflexions sur le monde, de poésie sombre et binaire. Ne cherchez pas le groove ni le swing, nous dit-il. C'est un compositeur européen, inspiré par les classiques et les modernes, par leurs orchestrations inventives et majestueuses. Si sa voix est unique, ses timbres orchestraux le sont aussi. Regardez-le enregistrer The Drift, couché à plat ventre sous le cube géant.
Cette biographie de deux heures (DVD Verve) est produite par David Bowie qui s'est toujours réclamé de Scott Walker. Y témoignent également Radiohead, Jarvis Cocker (Pulp), Brian Eno, Damon Albarn (Blur, Gorillaz), Neil Hannon (The Divine Comedy), Marc Almond, Alison Goldfrapp, Sting, Dot Allison, Simon Raymonde (Cocteau Twins), Richard Hawley, Rob Ellis, Johnny Marr (The Smiths/Modest Mouse), Gavin Friday, Lulu, Peter Olliff, Angela Morley, Ute Lemper, Ed Bicknell, Evan Parker, Hector Zazou, Mo Foster, Phil Sheppard, Pete Walsh... Les extraits sont magnifiques, l'aventure étonnante, la musique envoûtante. Les séances d'enregistrement de la musique de Pola X de Leos Carax convoquent je ne sais combien de guitaristes et de batteurs dans un immense entrepôt. Électrique. Comment, crooner baryton de variétés adolescent, devient-on cet artiste réfléchi de 63 ans construisant un monde inouï qu'il faudra encore au moins dix ans au public pour apprécier ? Ses propos rappellent ceux d'un autre outsider écœuré par les réactions du public, le pianiste Glenn Gould. Quelles souffrances dut-il endurer ? Quel silence l'habita longtemps ? Quel avenir nous prépare-t-il ? Vous le saurez peut-être lors d'un prochain épisode...
PERLE DE CULTURE Article du 21 février 2007
(...) Deux cd de Scott Walker (ex-Walker Brothers), Tilt (1997) et The Drift (2006), sombres paysages cinématographiques de rocker intello. Superbe. La diction me rappelle Jack Bruce chez Michael Mantler. L'orchestration est hyper-moderne, industrielle et animale, minimale et symphonique. J'adore tout ce que fait Mantler, la monotonie apparente, l'inexorabilité, le timbre des voix (Bruce, Wyatt, Faithfull...). Écouter Scott Walker me donne cette impression léthargique d'énergie contenue, son chant rappelle Elvis dans un opéra contemporain. Quelques petites extravagances soniques me font préférer The Drift, une merveille, ça finira par se savoir. Les sons métalliques font grincer les neurones, les grosses caisses cognent à la porte, les bruitages narratifs n'enlèvent rien à l'abstraction... Les références se nomment Pasolini ou Brecht, les évocations de Mussolini ou Milosevic rappellent la noirceur de Triste Lilas de Vigroux, atmosphères de fin du monde, l'enfer comme si vous y étiez...
SCOTT WALKER : ORPHÉE OU CERBÈRE ? Article du 9 octobre 2007
Il y a quelques temps, Benoît Hické relatait, sur le blog de Poptronics, la sortie du dernier cd de Scott Walker et d'un dvd qui lui est consacré. J'avais évoqué ici-même deux albums absolument sublimes de cet ex-Walker Brothers (The Sun Ain't Gonna Shine Anymore) passé par l'adaptation de Brel en anglais pour arriver aux aussi brillants que lugubres Tilt (1995) et surtout The Drift (2006), recueils de chansons innommables tant par sa manière de chanter et la gravité de ses textes que par l'invention instrumentale.
Le fourreau sombre, à peine lisible, granuleuse surface lunaire de pierre volcanique, donne le ton. L'intérieur du digipack en papier recyclé fait renaître le toucher de façon presque maladive, comme caresser de la laine de verre. And Who Shall Go To The Ball ? And What Shall Go To The Ball ? est une pièce purement instrumentale composée pour un étrange ballet (la Candoco Dance Company comprend des danseurs handicapés) de Rafael Bonachela qui, lors de ses précédentes créations, a travaillé avec Kylie Minogue. Quelques sons électroacoustiques, le London Sinfonietta, des plaques de métal : la partition oscille entre un minimalisme ardent et une marche bancale qui n'avance que par à-coups. L'œuvre ne dure pas plus de 25 minutes, mais l'énergie qu'elle requiert suffit à vous donner envie de le remettre encore une fois sur la platine. Avec ce gros point d'interrogation, Scott Walker affirme sa démarche de compositeur résolument contemporain déjà présente sous sa voix de baryton atonal dans son chef d'œuvre précédent. The Drift n'est pourtant pas à mettre en toutes les mains, car il risque de faire flipper pas mal de monde, comme jadis Captain Beefheart avec Trout Mask Replica. C'est trop lugubre, trop visionnaire, trop personnel pour que cela plaise aujourd'hui. On préférera généralement oublier la brutalité de l'époque dans une insipidité festive et une ivresse de surface. Il faudra probablement attendre pas mal d'années pour que son travail soit apprécié à sa juste valeur. Le trouble qu'il procure me rappelle aussi Pier Paolo Pasolini ou Joel Peter Witkin.
BISH BOSCH DE SCOTT WALKER Article du 7 décembre 2012
Les albums qui sortent de l'ordinaire sont si rares qu'il est impossible d'échapper à ceux de Scott Walker. Je n'ai ressenti un tel choc qu'avec Captain Beefheart, Robert Wyatt, Björk, des voix comme celle de Jack Bruce chez Michael Mantler, ou sur notre continent Colette Magny, Brigitte Fontaine, Camille, Claire Diterzi, pour ne pas citer les éternels, tel Jacques Brel que Walker adapta scrupuleusement en anglais. De préférence chanteurs ayant dessiné leur univers musical en faisant fi de ce qui se fait ou pas. Si ses paysages sonores évoquent d'étranges scènes de film, la voix de Scott Walker, sorte de ténor déjanté ou de crooner emphatique, en dérange plus d'un/e. Il faudra parfois du temps pour s'habituer à cette manière de clamer sa rage ou sa douleur. Bish Bosch, son tout nouvel album, ne produit peut-être pas la même surprise qu'en leur temps Tilt et surtout The Drift, mais sa singularité, sa rigueur et son invention bousculent tout autant.
Bish Bosch signifie que le travail est terminé, il se réfère à la peinture torturée de Jérôme Bosch pleine de petites scènes cruelles et provocantes, et à l'argot de "putain". Ce mélange de sources réfléchit bien la démarche poétique de son auteur, maniant sans prérogatives le trivial et le sublime, le passé et le futur, le bien et le mal. Nous voyageons sur la même galère de la Grèce Antique à la Roumanie de Ceaușescu, de Hawaï aux Alpes, nous heurtant à des concepts de biologie moléculaire ou respirant de sulfureuses puanteurs fécales. Lorsque le mythe croise le quotidien on ne peut s'empêcher de penser à Pasolini, d'autant que Scott Walker ne se prive pas de citations bibliques et de références psychanalytiques. Ses textes nous bringuebalent sur des montagnes russes où il est pratiquement impossible de s'accrocher au garde-fou tant il se plait à changer brusquement de décors ou à convoquer d'historiques monstres au détour d'un vers.
Comme on le voyait dans le film 30th Century Man, il a beau inventer des sons inouïs avec toutes sortes d'objets ou d'instruments comme le Tubax, nouveau modèle de saxophone contrebasse, profonds ou aériens, tranchants ou veloutés, jamais la musique ne saurait produire le malaise que sa diction peut susciter. D'autant que cette fois il ne se prive pas de jouer de silences le laissant souvent a capella. Scott Walker est un minimaliste explosif. Les évènements se succèdent sans précipitation, mais avec une détermination effrayante. Le suspense est colossal. Chaque fois jusqu'à l'effondrement du majestueux et laborieux château de cartes. Si l'orchestre à cordes est utilisé pour des effets de vertige ou si les percussions martèlent l'espace comme dans le film Pola X de Leos Carax, les guitares électriques et les claviers numériques n'ont pas toujours l'efficacité dramatique de ses illustrations circonlocutoires, entendre que la poésie n'est jamais ici explicite, afin de générer des effets différents à chaque nouvelle écoute. Les envolées explicitement rock participent-elles au cut-up burroughsien des références ou sont-elles une tentative d'amadouer les oreilles rétives ?
Le graphisme de la pochette de Bish Bosch est aussi so(m)bre que les précédents. Il annonce la couleur ! De par son incontestable originalité, ses ambiances noires dont l'auteur se force pourtant à exclure tout cynisme, sa poésie hermétique truffée de connotations encyclopédiques, sa monotonie vocale aux intentions dramaturgiques, cet album ne plaira pas à tout le monde. Mais il comblera celles et ceux qui aiment les textures ciselées, les boutades incisives, les transpositions sonores inspirées par le sens des mots, la musique passionnée, et celles-ci comme ceux-là remettront encore et encore ce disque sur la platine pour s'en approcher chaque fois un peu plus, pour en varier les angles, pour en révéler les détails. Une œuvre !
SCOTT WALKER + SUNN 0))) = SOUSED Article du 26 septembre 2014
Scott Walker est un des rares artistes dont j'attends les albums avec la fébrilité qui m'animait adolescent. Plus de Zappa ni de Beefheart pour nous surprendre, la plupart des rockers tapent le carton en maison de retraite, les jazzmen ont troqué le mordant des années free pour un consensus bien comme il faut, on s'inquiète pour la santé des derniers chanteurs à texte, les politiques à court terme des majors ne permettent plus de révéler aucun courant véritablement nouveau... Côté élitaire la plupart des compositeurs contemporains ne livrent que des clones bien policés ou de pâles reproductions des chefs d'œuvre passés. Le public se repaît d'un énième revival, manne providentielle du coffre au trésor de l'humanité. Heureusement de nouveaux musiciens s'interrogent et par ci par là se réveillent des talents inattendus, malgré le silence bruyant des médias. L'envie d'être étonné est si forte que l'on en arrive à ne plus rien écouter que le bruit de la ville ou de la nature. Alors lorsque l'on apprend que Scott Walker sort un album avec le groupe de drone métal Sunn 0))) on plonge direct sur l'ovni qui fera grincer les oreilles formatées par les radios privées, les compressions du mp3, le flux ininterrompu des baladeurs et les sacro-saintes habitudes.
Cinq pièces, cinquante minutes, Soused (qui sortira le 21 octobre sur 4AD) n'est pas aussi surprenant que le furent Tilt et The Drift en 1997 et 2006, renaissance expérimentale d'un chanteur de pop anglais passé par Brel et qui réussit à fondre un alliage métallique composé de crooning monotone, de magma électro-symphonique et d'enclumes rythmiques sur des textes intellos. Si en 2012 Bisch Bosch était électronique, les guitares de Sunn 0))) électrisent ce nouvel opus. Coups de fouet de Brando, cargo de Herod 2014, vrombissements de Bull, mécanique ferroviaire de Fetish, cliquetis régressifs de Lullaby, la plongée dans le rock est vivifiante. Les guitares des Américains Greg Anderson et Stephen O'Maley (tous deux également au Moog) et du Hollandais Tos Nieuwenhuizen (du groupe Beaver) soutiennent et ponctuent le chant de Walker venu avec l'orchestrateur Mark Warman et du producteur Peter Walsh qui étaient déjà de ses précédents voyages.
Stephen O'Malley a signé la pochette avec le photographe Gast Bouschet. Le superbe extrait vidéo illustre d'ailleurs parfaitement le métal fondu de la rencontre. Les deux entités sont peut-être trop évidemment compatibles. Ni le chanteur au romantisme exacerbé ni les guitaristes de doomdark n'entraînent les autres sur des terrains par eux inexplorés. La dialectique présente dans The Drift, chef d'œuvre absolu de Scott Walker, est noyée dans l'entente cordiale. Même si je plane à cent mètres sous terre, finalement en manque d'imprévu, je me tourne vers des collaborations de Walker moins évidentes avec Ute Lemper (Punishing Kiss et Lullaby By-By-By) et Leos Carax (B.O. du film Pola X) ou plus anciennes avec James Bond (Only MySelf To Blame pour le film The World is Not Enough), Nick Cave (cover de I Threw It All Away de Bob Dylan pour le film To Have and to Hold), Goran Bregovic (Man From Reno), toutes aussi remarquables.
SUR LE MONDE DIPLO Article du 2 Juillet 2015
Mon article d'aujourd'hui est délocalisé. Vous le trouverez sur Le Monde Diplomatique de juillet en page 26. Voilà plus de 20 ans que j'y suis abonné. À une époque faste je contribuais aux Amis du Diplo. Mediapart fait un travail d'investigation formidable, son Club ouvre des perspectives inattendues, mais le mensuel en papier est la seule revue avec Courrier International qui prenne le recul avec l'information, voire s'en affranchisse, pour tenter d'analyser les enjeux planétaires. Si vous voulez savoir où cela chauffera demain, dans deux ou dans dix ans, toutes les explications sont là. De mon côté je me suis cantonné aux pages culturelles, histoire de faire connaître Scott Walker, un artiste majeur, une voix unique, à celles et ceux qui l'ignorent encore...
P.S.: l'article est accessible en ligne !
Le jour de la mort de Scott Walker le 25 mars 2019 je découvre que mon article y est lu à haute-voix par le comédien Arnaud Romain.
LE SOMBRE ORCHESTRE DE SCOTT WALKER
Article du 19 juillet 2017
J'avais laissé tomber le film de Brady Corbet après un quart d'heure. La partition pour orchestre de Scott Walker m'incite à y revenir. Sombre, brutale, tendue comme un arc, la musique met les nerfs en pelote. Des blocs de cordes assassins tombent des cintres comme un pendu au bout d'une corde, le couperet de la guillotine ou un peloton d'exécution. Mortel. C'est du gros lourd. Plus sommaire que ce que le chanteur écrit dans ses derniers albums expérimentaux, sa musique de film répond aux lois du genre, rappelant par endroits certains scores de Bernard Herrmann. La musique de film ne fait pas souvent dans la dentelle, elle doit rester complémentaire de l'image et de l'action, ne pas occuper tout l'espace. Le corps est éviscéré, le squelette à peine dépouillé de sa peau. Les cuivres accentuent la pomposité de ce film ambitieux...
Inspiré par une nouvelle de Jean-Paul Sartre, The Childhood of a Leader (L'enfance d'un chef) fut tourné sous deux versions, anglaise et française. Je n'arrive pas à m'intéresser au sort de l'enfant, encore moins au rapport de causalités qui ferait de son éducation par des parents autoritaires un futur dictateur. La transposition de la honte générée par le Traité de Versailles qui se conclut là en 1919 à celle que tente de lui infliger un monde d'adultes déconnecté tient d'un symbolisme balourd. La psychologie du film provient d'un comportementalisme réducteur, loin de la complexité analytique susceptible de révéler les mécanismes de la pensée du petit paranoïaque. Il va me falloir du temps pour réécouter le disque de Scott Walker en oubliant le maniérisme prétentieux qui avait séduit la Mostra de Venise en 2015...
LE CHEVAL GAGNANT DE SCOTT WALKER Article du 26 mars 2019
Dans un documentaire de la BBC de 1995 Scott Walker évoque un film anglais de 1949 qui l'a considérablement marqué enfant, The Rocking Horse Winner d'Anthony Pelissier d'après une nouvelle de D.H. Lawrence. Scott Walker, qui s'est éteint hier, a toujours exprimé l'influence du cinématographe sur ses œuvres. Comme j'avais écouté toute la journée ses disques j'ai pensé regarder ce "joyau méconnu", or s'y décèle probablement la clef du mystère qui entoure le chanteur. Je déteste gâcher le plaisir de la découverte ("spoiler" comme disent les Anglophones, et cela n'a rien à voir avec "se poiler", d'autant que la mort de Walker m'affecte particulièrement), mais les voix qui émanent de la maison susurrent une possibilité de trouver l'argent nécessaire à la famille dans le besoin quitte à en payer le prix fort. Le succès s'avère menaçant ! Lorsqu'on connaît l'histoire de ce génie on est forcément troublé par la possible analogie avec son abandon précoce de la scène en pleine gloire et les distances entretenues avec le business.
L'inspiration d'un artiste a quelque chose de mystérieux, presque mystique, irraisonnable même au plus matérialiste. Le succès va de paire. Scott Walker avait toute sa vie eu la chance du petit garçon du film de Pelissier et cela lui faisait peur. J'ai trouvé sur le Net une copie de ce film rare sous-titrée en espagnol. C'est déjà ça. Hier matin j'avais découvert l'article de juillet 2015 que j'avais écrit sur Scott Walker pour Le Monde Diplomatique lu à haute-voix par le comédien Arnaud Romain ! Cette histoire mystérieuse où se mêlent la chance, l'inspiration, l'inquiétude pécuniaire des parents, la confiance, le jeu, la générosité et l'amour filial a d'étranges résonances avec ma propre histoire, pas seulement la mienne, mais celle de nombreux artistes...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 25 novembre 2020 à 00:04 ::Cinéma & DVD
Article du 22 juillet 2007
This Film Is Not Yet Rated est un formidable documentaire d'investigation de Kirby Dick sur la MPAA (Motion Pictures Association of America), l'organisation qui classe les films selon 5 catégories, du G de "pour tous" aux R "Restricted" et NC-17 "Interdit aux moins de 18 ans". Cela nous rappelle quelque chose, sauf que l'identité des membres de la commission est secrète, que la classification est bigrement ésotérique et tendancieuse, que le classement affecte toute la culture américaine qui, première industrie du pays, s'exporte mondialement ! Le film est haletant, cousin de ceux de Michael Moore lorsque le réalisateur engage deux détectives privées pour démasquer qui se cache derrière la commission et qui la dirige dans l'ombre. On apprend que les films d'Hollywood et les indépendants ne sont pas traités équitablement, que les scènes homos (masculines et féminines) sont pénalisées, que la violence extrême passe mieux que le sexe, que les studios d'Hollywood bénéficient de passe-droits, et que le secret laisse les mains totalement libres aux censeurs. Astucieuse, l'équipe de Kirby Dick révèle finalement leur identité...
Les témoignages sont captivants : les réalisateurs John Waters (A Dirty Shame), Kevin Smith (Clerks), Matt Stone (South Park), Kimberly Peirce (Boys Don't Cry), Atom Egoyan (Where the Truth Lies), Darren Aronofsky (Requiem for a Dream), Mary Harron (American Psycho), la comédienne Maria Bello (The Cooler), le distributeur Bingham Ray (co-foundateur de October Films et président de United Artists), des avocats, d'anciens censeurs et l'horrible Jack Valenti qui dirigea la MPAA pendant 38 ans avant de disparaître il y a quelques mois (en 2007). C'est drôle, captivant et révoltant, évidemment !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 20 novembre 2020 à 00:13 ::Musique
Article du 30 juillet 2007
Lorsque j'étais petit, j'écoutais chaque dimanche Francis Blanche démasquer les plagieurs dans son émission Marions-les. Les auditeurs appelaient pour débusquer les chansons originales des copies. Aujourd'hui, le site vinylmaniaque.com donne une liste de chansons "à marier" et un forum d'Audiofanzine.com traque d'étranges coïncidences.
Il y a deux jours, Franck Vigroux me montrait le blog samples.fr qui recense les plagiats musicaux, compare des morceaux à la mode avec d'anciennes versions et, surtout, recherche les morceaux d'où sont issus les samples de nos tubes du jour. Daft Punk ou Justice, par exemple, s'en trouvent démasqués. Ce sont carrément des passages entiers qui sont pompés. Mais boostés avec quel talent, ah, les beaux compresseurs à lampes ! Cela me rappelle un musicien "électronique" très en vue qui jouait de ses machines sans qu'elles soient branchées pendant que ses sbires jouaient les parties en fond de scène ou qu'une bande défilait en playback. Ces commerçants ont fait du vol un art de l'esbroufe, mais est-il possible de les appeler des musiciens ? Quand on pense que ça fait la couve de Télérama...
Il ne faut pas confondre plagiat et démarquage. Il n'y a pas de génération spontanée. Chaque créateur s'inspire, consciemment ou in consciemment, des œuvres qui l'ont précédé. Patrimoine et culture sont le terreau des créations les plus révolutionnaires. Mais la copie ou l'utilisation d'un passage pour produire les mêmes effets que l'original s'apparente à un délit.
En termes légaux, un plagieur s'en sortira pourtant sans problème s'il peut prouver que l'œuvre dont il s'est "inspiré" est elle-même issue d'un précédent morceau. La loi favorise donc les nids ! Un plagiat non dénoncé ouvrirait la porte à tous les abus ? Mais attention tout de même, le sampleur n'est pas sans reproche : si copier Gainsbourg n'est ainsi souvent pas trop risqué, le sampler (le terme "échantillonner" n'est pas passé dans les mœurs des pays colonisés) est une autre paire de manches, car l'enregistrement appartient à l'éditeur qui est alors beaucoup mieux protégé par la législation sur le droit d'auteurs que le compositeur mort depuis des décennies. En d'autres termes, même lorsque la musique est passée dans le domaine public, l'enregistrement est souvent encore protégé.
S'il y a des coïncidences troublantes, il y a aussi des récidivistes dont le métier est de voler, parce qu'ensuite ils seront mieux équipés pour vendre le fruit de leur larcin que les auteurs réels n'auront été capables de défendre leurs œuvres. Drôle d'histoire, l'histoire de l'art !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 12 novembre 2020 à 00:00 ::Humeurs & opinions
Depuis cet article du 27 juillet 2007, les propriétaires de certaines plateformes se sont érigés en censeurs et des lecteurs en délateurs. C'est le lot du bénévolat participatif anonyme. La brutalité des échanges virtuels n'a rien à voir avec la nécessité de composer dans la vie réelle en général.
Quant à la haine, elle se retranche derrière la liberté d'expression. Je chantais alors "Moins on en parle mieux on se porte." comme ma mère le répétait lorsqu'un journal pointait l'antisémitisme en gros titre de sa une. Les médias aux ordres qui dénoncent les crimes de désaxés en les attribuant à une quelconque idéologie savent très bien qu'ils créent des vocations morbides. Et ces leurres cachent les vrais problèmes, jamais abordés au Journal de 20 heures. Les faits, amplifiés ou édulcorés, remplacent l'analyse et la réflexion. Chaque fois que l'État interdit abusivement, il fabrique ce qu'il est censé combattre. Parfois sous contrôle, d'autres fois cela lui échappe simplement. Bête et méchant. Nocif, certainement...
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Hier [26 juillet 2007] j'ai dû effacer un paquet de propos racistes sur YouTube en commentaires de mon film Le sniper et j'ai techniquement interdit à leurs auteurs de continuer de se répandre. Internet favorise les échanges, mais certaines limites s'imposent. Libre à chaque rédacteur de jouer son rôle de modérateur en excluant la haine de son site.
Les commentaires qui y sont commis, souvent sous couvert d'anonymat, sont aussi de la responsabilité légale de celui qui les gère. Il est parfaitement attaquable en justice même si les phrases litigieuses ont été supprimées très vite. Cela explique que les commentaires de certains blogs nécessitent de passer par l'acceptation d'un modérateur avant de pouvoir être publiés.
N'empêche que cette haine est un douloureux retour à la réalité, même et surtout si elle est niée et bafouée. En 1991, je chantais Der Hass ist der Armen Lohn sur le disque Kind Lieder d'Un Drame Musical Instantané, une chanson que j'écrivis en partie en allemand avec en tête Un survivant de Varsovie, une des dernières œuvres d'Arnold Schönberg :
Der Rassenhass. Je weniger davon dir Rede ist, um so besser fühlt man sich. La haine raciale Profitverschleierung' La haineLe profit.
Der Hass ist der Armen Lohn Je weniger davon dir Rede ist, um so besser fühlt man sich. Denn diejenigen, die ihn einimpfen, wollen seinen Pelz, Sein Robbenfell oder seine Schlangenhaut: Elefanten Sterne! Profit, Je mehr davon die Rede ist, um so besser wird man sich fühlen.
La haine est le salaire des pauvres. Moins on en parle mieux on se porte. Targui, Palestiniens, Le profit, source des maux, Vous arrache la peau.
Was gibt es gerechteres als man selbst, der sich vermengt? Völker in der Mehrzahl der Arten Geben wir Cäsar das wenige, das ihm gebührt. Für jeden einzelnen ist es viel, Für alle zusammen ist es alles.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 2 octobre 2020 à 05:14 ::Cinéma & DVD
Article du 21 juillet 2007
Présenté comme un film d'horreur, Les innocents de Jack Clayton est plutôt une adaptation fantastique d'un drame psychanalytique où la sexualité hystérique du personnage de la gouvernante joué par Deborah Kerr est habilement suggérée dans un noir et blanc onirique, animé de courants d'air rappelant La chute de la Maison Usher de Jean Epstein. L'ambiguïté des fantasmes féminins d'Henry James dans Le tour d'écrou, dont c'est l'adaptation cinématographique, est magnifiquement transposée par Clayton dans ce film étrange de 1962.
Ma première approche d'une adaptation du roman qu'Henry James écrivit en 1898 fut l'opéra de chambre de Benjamin Britten. Le compositeur en dirigea la création en 1954 à la Fenice de Venise, avec, dans le rôle chanté du jeune Miles, David Hemmings, futur acteur du Blow Up d'Antonioni. Dans le film, l'interprétation des deux enfants, Flora et Miles, par Pamela Franklin et Martin Stephens, est d'ailleurs suffocante. Leur maturité flanque plus de frissons que les hallucinations de Miss Giddens. Le film à la trouble sexualité respire la souffrance jusqu'à sentir le soufre.
Les passionnants bonus du dvd (Opening) fournissent des pistes indispensables à la compréhension des enjeux du film, et la version historique de l'opéra, une des plus belles œuvres de Britten, existe en cd (London).
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 11 septembre 2020 à 05:53 ::Cinéma & DVD
Article du 8 avril 2007
Les Histoire(s) du cinéma paraissent enfin. Le feuilleton se clôt sur une ouverture, la parution en France du coffret de 4 dvd tant attendus (Gaumont, sous-titres anglais). J'ai écrit trois précédents billets sur la saga godardienne : d'abord le 6 juin au moment où les courts métrages avec Anne-Marie Miéville sont sortis chez ECM, puis le 19 juillet lorsque je me suis découragé et enfin le 14 septembre quand j'ai craqué pour l'édition japonaise. Voilà c'est là ! Ces Histoires contredisent-elles Eisentein puisqu'elles représentent une somme plus qu'un produit ? Le film des films. Intelligence et poésie. Le piège et la critique. Identification et distanciation. Lyrique autant qu'épique. Les ultimes soubresauts d'une cinéphilie née avec les Lumière et qui n'en finit pas de s'éteindre avec le nouveau siècle.
Cette version française n'abrite pas l'admirable index obsessionnel des japonais, mais si l'on ne lit pas cette langue cela ne sert hélas pas à grand chose. Dommage que Gaumont ni JLG ne l'aient reproduit, chaque document y est indexé et accessible instantanément, une sorte d'hypertexte à la manière d'Internet, pour chaque citation, musique, texte, film... Ils ont par contre ajouté trois suppléments. D'abord 2 x 50 ans de cinéma français, 50 minutes où Godard, avec la complicité de Miéville, fait péniblement la leçon à Michel Piccoli, mais où il montre aussi comment la consommation immédiate de produits culturels ne fait pas le poids devant l'histoire. Les images sont parfois remplacés par un carton, NO COPY RIGHT, révélant probablement le compromis ayant permis que les Histoires voient le jour. Il faudra que je vérifie si l'édition française de son chef d'œuvre a été également expurgé de certaines séquences pour cette déraison. Je n'ai encore regardé que les suppléments qui sont plutôt des compléments.
Deux conférences de presse cannoises, la première de 1988 intitulée La télévision, la bouche pleine, la seconde de 1997, Raconte des histoires, mon grand, complètent le tableau de manière éclatante.
LES HISTOIRE(S) DU CINÉMA AUX OUBLIETTES
Article du 19 juillet 2006
Nous souhaiterions vous informer des derniers changements concernant votre commande. Nous avons le regret de vous informer que la parution de l'article suivant a été annulée : Jean-Luc Godard (Réalisateur) "Histoire (s) du cinéma - Coffret 4 DVD". Bien que nous pensions pouvoir vous envoyer ces articles, nous avons depuis appris qu'il ne serait pas édité. Nous en sommes sincèrement désolés. Cet article a donc été retiré de votre commande. Le compte associé à votre carte de paiement ne sera pas debité. En effet, la transaction n'a lieu qu'au moment du départ d'un colis.
Dans le dernier numéro du journal des Allumés, j'annonçai la sortie imminente d'une œuvre majeure de JLG : On attend toujours avec impatience cette œuvre audio-visuelle unique, indispensable, duelle et unique, L'Histoire(s) du cinéma (...) dont la sortie est sans cesse repoussée, probablement pour une question de droits tant le maître du sampling y accumule les citations cinématographiques. Oui, en voilà de l'information, du monumental, du poétique freudien, de l'image et du son, de la musique (catalogue ECM) et des voix? Chacun y fait son chemin, alpagué par une citation intimement reconnue et qui vous emporte très loin. Chacun y construit sa propre histoire, la sienne et celle du cinéma. C'est un film interactif, plus justement, participatif. Devant ce flux incessant et multicouches (Godard accumule au même instant des images d'archives, son quotidien, des photos, les voix d'antan et la sienne, la musique, les bruits, tout cela mixé et superposé) à vous de trier, d'extraire, d'y plonger ! Un conseil : laissez le poste allumé et vaquez à vos occupations sans vous en soucier. En fond, mais à un volume sonore décent. Passant à proximité, vous aurez la surprise de vous faire happer par tel ou tel passage. Là tout chavire, ça vous parle, à vous seul, identification due au jeu des citations, nouvelle façon de voir et d'entendre. Le génie de J-LG retrouvé. Et vous, au milieu, le héros de cette saga, l'unique sujet. (JJB, ADJ n°16) Ici même le 16 juin, après plusieurs annonces de report, je commentai : Comment Godard négocie-t-il l'emprunt de ces milliers d'extraits protégés par le droit d'auteur ? Il est à parier que cette question n'est pas étrangère à l'ajournement des Histoire(s) en DVD. Godard cite, certes, mais avec ces emprunts il produit une œuvre nouvelle, totalement originale, à la manière de John Cage en musique. De toute façon, sa filmographie n'est qu'un tissu de citations, littéraires lorsqu'elles ne sont pas cinématographiques. Il n'y a pas de génération spontanée, Godard assume le fait que nous inventons tous et tout d'après notre histoire, la culture. Le travail du créateur consiste à faire des rapprochements, à énoncer des critiques, à produire de la dialectique avec tous ces éléments.
Existaient déjà l'édition papier Gallimard et la version audio en CD remixée pour ECM, mais il manquait fondamentalement l'original filmique. Grosse déception, Amazon avertit que ce chef d'œuvre absolu ne sera pas édité. Il ne me reste plus qu'à recopier l'enregistrement VHS réalisé sur Canal+ il y a une dizaine d'années, grâce à mon graveur DVD de salon, simple comme bonjour, Bonjour Cinéma !
[Photo de Guy Mandery parue dans Le Photographe en 1976 : à droite, de trois quart dos avec catogan, on reconnaîtra le jeune collaborateur de Jean-André Fieschi, ayant mission de récupérer une paluche (caméra prototype Aäton qu'on tenait au bout des doigts) rapportée de Grenoble par JLG. Entre nous, le chef opérateur Dominique Chapuis. De dos, en costume blanc, je crois me souvenir qu'il s'agissait de Jean Rouch. Je fus nommé représentant de Aäton à Paris, mais je perdis l'affaire au bout de deux jours, après une mémorable soirée chez les frères Blanchet avec Jean-Pierre Beauviala, où Rouch se montra à mes jeunes yeux tel un grotesque mondain se gargarisant d'histoires que je considérai du plus mauvais goût, soit simplement sexistes et racistes. Le second degré avait dû m'échapper, mais Rouch était extrêmement différent sur le terrain et à Paris, et chaque fois que nous nous rencontrâmes je ne pus m'empêcher de me retrouver en profond désaccord avec lui, comme, par exemple, sur la diffusion des archives Albert Kahn qu'il aurait préféré voir projeter muettes et non montées, quitte à ce que cela ne touche qu'une poignée d'aficionados élitistes. Ceci n'enlève rien à la beauté de ses films (revoir Chronique d'un été coréalisé avec Edgard Morin, et le passionnant coffret incluant, entre autres, Les maîtres fous).]
HISTOIRE(S) DU CINÉMA, ÉDITION JAPONAISE
Article du 14 septembre 2006
J'avoue, j'ai craqué ! Désespéré par une édition française de plus en plus improbable, j'ai commandé le chef d'œuvre en 8 parties et 5 DVD de Jean-Luc Godard sur Amazon.co.jp, ici au premier plan. Comme je ne lis pas le japonais, à côté des films évidemment en français, je peux difficilement profiter de l'admirable système de référencement numérique de cette édition. Cela me permet tout de même de me repérer un peu dans ce foisonnement d'informations, textes, images, films, musiques... Les deux autres éditions, discographique et littéraire, forment un excellent complément, puisque la première, bande son remixée spécialement pour le coffret de 5 CD paru en 1999 chez ECM, livre l'intégralité des textes, et que la seconde, publiée un an auparavant par Gallimard en 4 volumes, offre de magnifiques illustrations en couleurs.
Il ne me reste plus qu'à faire ce que j'ai toujours préconisé, diffuser en boucle cette encyclopédie unique et boulimique sans y faire vraiment attention, en me laissant imprégner par les mots, les images et les sons. Dans cette auberge espagnole chacun peut ainsi retrouver ses émotions passées jusqu'à se sentir personnellement visé. À cet égard, l'exposition au Centre Pompidou fut la sobre continuation de cette démarche. Une sensation d'intimité éternelle, universelle, me gagne ainsi doucement, comme lorsque j'écoute la Radiophonie de Lacan... Révélation de l'inconscient, impression d'avoir toujours su ce qui est raconté et montré, et pourtant comme si c'était la première fois, comme si enfin le monde nous était révélé dans sa complexité et sa simplicité...
Les huit parties sont titrées Toutes les histoire(s), Une histoire seule, Seul le cinéma, Fatale beauté, La monnaie de l'absolu, Une vague nouvelle, Le contrôle de l'univers, Les signes parmi nous. Histoire(s) du cinéma n'est pas seulement le chef d'œuvre de Jean-Luc Godard, film(s) dans le film, c'est probablement la meilleure œuvre critique qui n'ait jamais été produite sur le sujet ; raconter ce qu'est ou fut le cinématographe en laissant à chacune et chacun le privilège de son interprétation en fait le film le plus emblématique de toute son histoire.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 4 août 2020 à 07:01 ::Perso
Article du 15 février 2007
La photo de Brassaï fait remonter d'étranges souvenirs. Pendant trois ans, une fois par semaine, j'ai pris le métro de la Porte de Saint-Cloud à la Bourse pour faire régler mon appareil dentaire passage des Victoires. J'achetais des petits fascicules de bande dessinée dans la station pour lire pendant le voyage. Dedans, il y avait de la publicité pour les lunettes à rayons X qui permettaient de voir à travers les vêtements. J'étais abonné à Tout l'Univers depuis que je ne recevais plus Tintin. C'étaient les années 60.
J'avais commencé tôt à voyager seul. Ma grand-mère venait me chercher à l'arrêt d'autobus devant l'Hôpital des Enfants Malades. Je n'avais que cinq ans et nous venions de déménager de la rue Vivienne à la rue Léon Morane dans le XVième. J'adorais rester dehors sur la plate-forme arrière avec le contrôleur qui faisait cricric en passant les petits tickets étroits dans la boîte qu'il portait sur le ventre à la ceinture et en tournant sa manivelle. J'entends encore le diling de la chaîne qu'il tirait pour signaler le départ au conducteur. Nous adorions monter ou descendre en marche même si c'était interdit.
À la même époque, mes parents ont confié ma sœur et moi aux passagers du compartiment pour que nous n'oublions pas de descendre du train à Grenoble. Agnès avait trois ans et je m'en occupais avec le plus grand sérieux. J'ai continué jusqu'à ce que nous ayons dix-huit et quinze ans. Mon tempérament inquiet est le fruit de cette responsabilité.
Lorsque j'eus onze ans, mes parents m'envoyèrent à Greenways School, dans le Wiltshire, pour apprendre l'anglais. J'y ai tenu mon premier Journal. Il commence le vendredi 24 juillet 1964. This morning, at a quarter to 9, I went by coach to Beauvais. At a quarter past ten, I took the plane. At eleven o'clock, I took the coach. At a quarter to 2, I arrived at London. A lady was waiting for me. This afternoon, I took the train to Salisbury ; Mrs Clarke's son brought me to Greenways. I unpacked my clothes and put them in the drawer. And I had dinner at 10 to 10. Then I went to sleep in my bed. Good night! C'est précis. Mes grands-parents avaient coutume de nous offrir une montre à nos six ans, à condition que nous sachions lire l'heure. Je remontais la montre à aiguilles chaque soir avant d'aller me coucher. Mon diary est illustré avec des cartes postales, des papiers de bonbons anglais, photos de mes copains (c'était un collège international), tickets, plumes de perdrix... Le 6 août, je suis resté médusé par les cris hystériques des fans des Beatles pendant la projection d'A Hard Day's Night dans une salle de Salisbury. Il y avait toujours deux films par séance. Quelques jours plus tard, perché sur la branche d'un grand arbre du parc, j'ai réussi à embrasser Valérie, qui venait de Suisse. C'était la première fois que je tombais amoureux. Nous avons visité Stonehenge et la fabrique de chocolats Fry à Somerdale. J'en ai gardé un souvenir terrible du travail à la chaîne.
Les feuilles volantes se perdent. J'ai continué à écrire dans des petits cahiers. Pas loin de quatre-vingt. En regardant la photo de Brassaï, je repense au poinçonneur des Lilas, maintenant que j'habite à côté.
Le titre de l'article est extrait d'une chanson écrite pour Elsa lorsqu'elle avait neuf ans...
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 3 août 2020 à 06:59 ::Multimedia
Articles des 10 février 2007, 8 octobre 2006, 16 novembre 2010, 13 septembre 2011
LES ARCHIVES DE L'À-PLAT
J'ai évoqué ici la Bibliothèque disparue de Babylone et les risques encourus aujourd'hui. Nous connaissions ubu.com. Sur son nouveau blog, Pierre Wendling nous révèle l'existence d'une nouvelle mine, Internet Archive. Le site Internet Archive est une organisation à but non lucratif, fondée en 1996, qui s'est fixée de réunir des documents numérisables dont les droits sont échus et de les offrir en libre service aux chercheurs, historiens, étudiants et à quiconque souhaite les utiliser (sous licence Creative Commons). Les collections proposent des textes, des documents sonores et cinématographiques, des logiciels libres, des sites web. Pour les films, une grande variété de qualité technique est proposée depuis du 64k mpeg4 jusqu'à du mpeg2 gravable en dvd, en streaming ou en téléchargement. Au milieu de dizaines de milliers de documents, on trouve de véritables chefs d'œuvre.
À l'instant où je tape ces lignes, j'écoute un concert historique de Steve Reich, le 7 novembre 1970 à Berkeley, d'une qualité exceptionnelle. Se succèdent Four Organs, My Name Is, Piano Phase et Phase Patterns. Si j'ai assisté aux représentations parisiennes qui suivirent, j'ignorais totalement l'existence de My Name Is qui est dans le style de Come Out. Steve Reich a interrogé le public qui faisait la queue pour le concert en leur demandant : "What is your name ?" et en a monté des bouts présentés lors du concert-même !
Les longs métrages vont de célèbres films muets à des excentricités tels Reefer Madness, Carnival of Souls, Sex Madness en passant par des films dont la question des droits me paraît plus ambigüe (La nuit des morts-vivants, Rashomon, Dementia 13, etc.). Une section intitulée Cinemocracy présente les films de propagande commandés par le Gouvernement américain, au début des années 40, à John Ford, John Huston, Frank Capra et William Wyler !
Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer un extrait de My Name Is, même si l'œuvre n'a pas l'envergure des autres pièces du concert, aussi époustouflantes à écouter qu'à leur création il y a près de quarante ans. Le concert complet, c'est là.
Depuis cet article de 2007, la Toile offre de nombreuses interprétations de cette pièce...
CROWN HEIGHTS & REICH
C'était vraiment trop bête, un concert avec danseurs se tenait de l'autre côté de la rue pour le 70ième anniversaire de Steve Reich, mais nous n'avions pas pu obtenir de places. Sold out !
Alors j'ai eu l'idée de nous y faufiler à l'entr'acte qui se terminait comme nous passions devant ! Il y a toujours des spectateurs qui s'en vont. Ainsi nous avons pu assister à la seconde partie, magnifique comme toujours avec Reich. La chorégraphie d'Akram Khan accompagnait les Variations pour vibraphones, pianos et cordes, un moment magique qui remontait le niveau de la soirée. Nous avons raté Rosas dansé par Anne Teresa de Keersmaeker sur Fase, un montage de pièces des débuts de Reich, mais la présence du London Sinfonietta sur la pièce de 2005 m'hypnotisa comme chaque fois avec le seul véritable génie de l'école minimaliste. La première fois, c'était au début des années 70, Four Organs et Phase Patterns. Je me souviens que nous étions assis à côté d'Aragon et de ses minets. Sur scène, les musiciens étaient Reich, Philip Glass, Jon Gibson... Plus tard, un concert avenue de Wagram, deux musiciens jouaient chacun une mélodie, mais on pouvait en percevoir quatre par le croisement des harmoniques... La création en France de l'un de mes préférés, Different Trains, par le Kronos Quartet, reste un des moments les plus émouvants de ma douloureuse carrière de spectateur. J'écoute inlassablement le cd. Nous étions ensuite allés dîner chez Bofinger avec leur premier violon, David Harrington, mais le courant n'est pas passé. Nous avions probablement eu les yeux plus gros que le ventre. Je parle de musique, pas seulement de gastronomie.
Mais ce soir, la lune était pleine au-dessus de Brooklyn...
STEVE REICH SE RÉPÈTE
Tout nouvel album de Steve Reich provoque une attente dans l'espoir d'ajouter un chef d'œuvre à la liste des disques dont on ne se lasse jamais malgré l'usure du temps. Chacun a ses préférences, mais Different Trains, dont l'enregistrement de voix parlées fournit la trame mélodique au quatuor à cordes, me semble ne pouvoir qu'entraîner tous les suffrages quand It's Gonna Rain ravira les amateurs d'expérimentations corrosives ; la vidéo de Three Tales conviendra mieux aux fans d'opéra multimédia et Drumming, Desert Music ou Music for 18 musicians restent de grands classiques... Quoi qu'il en soit, tout son catalogue produit la même excitation, le même vertige enthousiaste, même si le compositeur new-yorkais répète éternellement la formule des canons en unissons qu'il a découverte dès 1965 avec ses pièces pour bande magnétique. J'ai eu la chance de les entendre à la fin des années 60 et d'assister à la création française de Four Organs et Phase Patterns ; depuis, je n'ai cessé de m'intéresser à son travail de physicien du son, capable de faire entendre quatre mélodies enchevêtrées à partir de deux monodies par le seul pouvoir des harmoniques. S'inspirant grandement du gamelan, Steve Reich a su s'affranchir du sérialisme en revenant à une écriture tonale inventive qui laisse loin derrière lui les autres tenants de ce que les Américains appellent le minimalisme et que nous avions l'habitude d'appeler en Europe la musique répétitive.
Hélas, depuis 1995 je n'ai pas ressenti l'émotion que me procurent ses anciennes pièces. Double Sextet interprété par eight blackbird et qui lui vaut le Prix Pulitzer ni 2x5 par Bang on a Can ne m'emballent outre mesure. Steve Reich est tenté d'introduire des instruments populaires à son instrumentation, mais il n'en tire pas la substantifique moelle. Comme l'échantillonneur de City Life ne rendait pas la dimension de la ville, les guitares électriques, la basse et la batterie de 2x5 n'arrivent à produire l'électricité du rock. Le sextuor classique d'eight blackbird composé d'une flûte, une clarinette, un violon, un violoncelle, un vibraphone et un piano, génère des effets plus originaux avec d'intéressantes cassures de rythme. Comme pour Different Trains, Reich a recours à l'artifice du playback, chaque ensemble dialoguant avec lui-même pour permettre au compositeur de jouer de ses effets de déphasage dont il a le secret, mais il avoue préférer pour l'avenir des versions où tous les instrumentistes seront en direct, portant à douze et dix les effectifs.
Ces bémols ne m'empêchent pas de remettre sur la platine l'album publié encore cette fois sur Nonesuch pour constater que la deuxième écoute de Double Sextet me transporte sur un petit nuage...
WTC 9/11 (2010) WORLD TO COME
J'ai commandé WTC 9/11, le nouvel album de Steve Reich, par intérêt parce que c'est le seul répétitif qui m'ait toujours emballé, par fétichisme parce que je les possède presque tous, par goût parce que j'adore les interprétations du Kronos Quartet dont il ne m'en manque pratiquement aucun, par tolérance parce que les commémorations du 11 septembre 2001 occultent impérialistiquement le 11 septembre 1973 quand les avions américains prêtaient main forte à Pinochet pour dézinguer Salvador Allende, par mélomanie parce qu'une copie mp3 comme celle que je vous offre ci-dessus ne vaut pas la qualité d'un CD et pour bien d'autres aussi bonnes que mauvaises raisons.
J'ai copié-collé la pochette censurée qui risquait de blesser des étatsuniens que les images de leur télé ne gênent pas lorsqu'il s'agit de montrer les ravages de leur armée et de leur politique un peu partout sur la planète, et la définitive qui me fait m'interroger sur ce que cache cet écran de fumée.
J'ai écouté les nouvelles compositions un peu déçu, parce que le système de "mélodie du discours", qu'avait également utilisé avec talent René Lussier pour Le trésor de la langue, n'a jamais été aussi poignant que sur Different Trains, chef d'œuvre inégalé de Reich. Il consiste à orchestrer la mélodie de voix parlées préalablement enregistrées, ici aiguilleurs du ciel, pompiers, voisins de New York, etc. Déçu aussi parce que le Mallet Quartet et les Dance Patterns, qui complètent le court album, sont deux œuvrettes n'apportant pas grand chose à l'édifice. Déçu parce que j'attends chaque fois un miracle et le propre des miracles est de se produire quand on ne les attend pas.
On lira partout dans la presse que WTC 9/11 est une des œuvres majeures de Steve Reich parce que tout ce qui touche à l'énigme du 11 septembre donne des frissons, parce que la plupart des journalistes découvrent ce compositeur avec quarante ans de retard, parce que c'est politiquement correct à l'image de la pochette définitive du CD. L'album se laisse écouter, mais les quelques dissonances ne suffisent pas à Steve Reich pour se renouveler et l'on préférera cent fois Different Trains ou les premières pièces plus expérimentales comme It's Gonna Rain ou Come Out qui dégagent une rage romantique d'une puissance insoupçonnable.
J'avais totalement oublié les films que j'ai tournés autour du monde sans idée préconçue ni finalité. La Bosnie, l'Algérie ou l'Afrique du Sud, qui avaient donné Chaque jour pour Sarajevo dont Le sniper ainsi que Idir et Johnny Clegg a capella, avaient occulté ce que j'avais filmé au Japon, au Vietnam, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge, aux USA, au Liban, en Égypte et dans le Maghreb, aux Antilles, en Europe évidemment et en France dans certains coins où la nature existe encore. Qu'ils soient en 16mm, Vidéo8, Hi-8 ou numérique, tous mes rushes avaient pourtant été numérisés, mais je ne me souviens pas de grand chose. Heureusement j'avais vraiment besoin des plans du Bamboo Train filant sur les rails près de Battambang. Encore fallait-il les retrouver parmi les dizaines de disques durs. J'ai eu de la chance. À côté d'eux reposaient des plans de montagne qui nous serviront peut-être bientôt et ceux de la mangrove. J'ai tout envoyé à Sonia Cruchon qui a déjà réalisé cinq des films de la série et qui joue le rôle de coordinatrice pour la docu-fiction qui les réunira. J'en ai d'ailleurs presque terminé les intertitres. J'appelle ma camarade pour lui suggérer les plans à monter sur la pièce Renaissance. Sonia me répond qu'elle a choisi les mêmes et que le montage vole déjà vers ma boîte aux lettres virtuelle. Les sons collent incroyablement aux images, à moins que ce soit le contraire, ce qui serait plus plausible à y "regarder" de plus près. Réaliser des clips resserre l'interprétation, beaucoup plus ouverte lorsqu'on écoute le disque en se laissant porter par sa propre imagination. Mais, d'un autre point de vue, "documenté" comme aurait dit Jean Vigo, cela fabrique un nouvel éclairage sur ce que j'ai composé...
Cette dixième vidéo occupe la place 4 sur mon CD Perspectives du XXIIe siècle, mais la troisième dans le film qui durera probablement trois quarts d'heure. Les images poussent à modifier quelque peu l'ordre des "chapitres". Un vent de liberté souffle sur Renaissance qui est une pièce chargée, exubérante. J'ai accumulé des archives de différents points du globe (au Niger, en Norvège, en Anatolie, en Estonie, au Pays basque !) et de différentes époques (de 1938 à 1952). J'y ai mis mon grain de sel, ou plutôt mon grain de sable, en ajoutant mes guimbardes et un orgue à bouche pour le rythme, des ambiances naturalistes, et Antonin-Tri Hoang a mis la touche finale grâce à sa clarinette basse à coups de slaps et mélodisant alors que Nicolas Chedmail trillait au cor. Sur ces archives du Fonds Constantin Brăiloiu, j'ai souvent recherché le rubato qui obéit chaque fois à une logique ancestrale. De toute manière je déteste la musique carrée, tirée au cordeau. Quel que soit le style il faut que ça swingue ! Avec les ambiances et le soin apporté aux réverbérations je replace les musiciens dans le contexte du quotidien. Et que ça vive ! Ce n'est pas la seule raison si j'ai dédié ces Perspectives à C.F. Ramuz, l'auteur de Présence de la mort...
Jean-Jacques BIRGÉ
RENAISSANCE
Film réalisé par Jean-Jacques BIRGÉ
monté par Sonia CRUCHON
Jean-Jacques Birgé : guimbardes, khen, field recording
Nicolas Chedmail : cor
Antonin-Tri Hoang : clarinette basse
Sources :
Peuls (territoire du Niger). Duo de flûtes dans un mortier, 1949
Norvégiens. Danse (halling). Guimbarde. Setesda, 1938
Turcs (Anatolie centrale). Musique à programme : histoire de la brebis noire. Flûte sans bec (kaval), 1938
Estoniens. Danse. Guimbarde, 1938-1939
Basques (Pays basque français). Cris de montagnards. Voix de femmes, 1952
#4 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Commande : https://www.meg.ch/fr/boutique/disque-0
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 28 juillet 2020 à 03:01 ::Musique
Si l'album Dancing in Your Head du nouvel Orchestre National de Jazz ne m'a pas accroché, trop conventionnel à mon goût, Rituels, le second, qui paraît en même temps, me donne envie de le réécouter dès le lendemain. Le premier, orchestré par Fred Pallem, est un hommage à Ornette Coleman, mais son agrandissement pour orchestre de cuivres, instruments électriques et batterie ne rend pas la liberté d'imagination du modèle, malgré la présence du saxophoniste Tim Berne sur trois des neuf pièces. C'est d'autant plus flagrant qu'Ornette composa Skies of America pour orchestre symphonique, donnant une idée d'une direction plausible de sa musique pour grand ensemble.
Par contre, Rituels, dirigé tout autant par son nouveau directeur artistique, Frédéric Maurin, échappe à la classification des genres en partageant la composition avec des invité/e/s. Ainsi Sylvaine Hélary, Leïla Martial, Grégoire Le Touvet, Ellinoa et Maurin composent une œuvre "collective" pour chœur et treize instrumentistes dont un quatuor à cordes, à laquelle le concept de rituel est censé garantir la cohésion. En réalité les œuvres sont très variées, ce qui a tout pour me plaire ! J'y vois même quelque cousinage avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané des années 80. À noter que l'orchestre à géométrie vraiment variable compte autant de femmes que d'hommes parmi les musiciens et les compositeurs. Sylvaine Hélary compose Le Monde Fleur rappelant un peu Carla Bley par le mélange d'influences, jazz, rock progressif et impressionnisme. Frédéric Maurin coupe en deux son Rituel, à la fois théâtral et plus contemporain avec une Leïla Martial aux masques changeants. Grégoire Letouvet prolonge cette démarche avec La métamorphose, plus choral et opératique. Écrit et composé par Leïla Martial, il arrange Femme Délit aux paroles rythmées par les allitérations de la chanteuse.
Tous les textes du double album sont librement adaptés de folklores de différents continents issus du recueil Les techniciens du sacré de l'Américain Jerome Rothenberg. Les voix d'Ellinoa, Linda Oláh, Romain Dayez les portent et les transportent également. Les parties jazz sont les plus banales ; s'en démarquer offre d'innombrables entrées et portes de sortie aux compositeurs. Je me suis surpris à penser à la distance qui les sépare d'Ecuatorial d'Edgard Varèse, inspiré par le Popol Vuh, pour chœur d'hommes et ensemble. Avec Loon je reconnais la sensibilité de Sylvaine Hélary, sa palette de timbres ciselée nous entraînant vers un pays imaginaire coloré par le violon alto de Guillaume Roy et le marimba de Stéphan Caracci. Même impression d'un ailleurs avec Naissance(s) de la nuit d'Ellinoa réfléchissant celle du chasseur sous la voute étoilée. Frédéric Maurin clôt le projet avec Aiôn, les canons vocaux, le piano de Bruno Ruder, la batterie de Raphaël Koerner soulignant une ultime fois le mélange des genres, mixité garante d'un avenir.
Je me pose les mêmes questions sur l'adaptation de pièces composées par Jean-Rémy Guédon qui a confié les clefs de La Boutique (ex-Archimusic) aux huit membres du collectif pour prendre la direction de l'Alliance Française des Comores, tandis que la direction artistique de l'album Twins était confiée au trompettiste Fabrice Martinez. La voix soliste, très présente chez l'indépendant Guédon, est remplacée par l'accordéon de Vincent Peirani ; or le timbre de l'orchestre me semble y perdre son originalité aux essences boisées. C'est joli, mais trop poli à mes oreilles. Ça coule de source alors que je préfère les poids de sons qui remontent à contre courant. Il n'empêche que l'écoute du CD est agréable, les musiciens/ciennes, tous et toutes excellents, distillant la chaleur enveloppante de l'été.
→ Orchestre National de Jazz, Rituels, double CD ONJ, dist. L'autre distribution, à paraître le 21 août 2020
→ Collectif La Boutique, Fabrice Martinez, Vincent Peirani, Twins, CD La Boutique, dist. L'autre distribution, à paraître le 21 août 2020
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 24 juillet 2020 à 07:56 ::Musique
Après l'épreuve sonore de TOC chroniqué mardi, j'ai misé sur le zen du saxophone soprano d'Alexandra Grimal pour faire redescendre la tension. Question détente, c'était peut-être une fausse bonne idée. Si les silences et les volutes ornithologiques calment le jeu, ces jolis oiseaux se posent obligatoirement sur le fil tendu par l'improvisatrice.
Face aux neuf plages désertes aux espaces soigneusement entretenus succèdent, sur un deuxième disque, des improvisations vocales transformées par l'électronicien Benjamin Lévy. Les textes de Graines, Souffles et Milieu sec sont empruntés au jardinier Gilles Clément (dont mon camarade Raymond Sarti avait scénographié le Jardin Planétaire il y a déjà 20 ans). Alexandra a écrit elle-même ceux de Steppes, Arbres et Friche. Tous restent minimalistes, ne déparant pas d'avec Pépiements, Fougères, Oiseaux ou Pollen. Le jardin zen est là cette fois. Les titres des deux galettes sont d'ailleurs doublés par des idéogrammes qui me sont hermétiques, peut-être parce que leurs reproductions minuscules sur la pochette blanche ne coïncident pas avec les trous de mes nouvelles lunettes sténopéïques ! En tout cas mon rythme cardiaque redescend à une pulsation compatible avec mon désir de pause estivale ou de veille nocturne.
Entre l'exubérance de TOC et la sobriété d'Alexandra Grimal, où me situe-je ? J'ai remixé la pièce Hibakusha de mes Perspectives du XXIIe siècle avec quelques sons sous-marins et la réverbération d'un tunnel inondé de 120 mètres de long à Utrecht pour coller aux images réalisées par Sonia Cruchon, ambiance délicate aux débordements psychologiques incontrôlables. J'ai sorti ma nouvelle acquisition instrumentale, une shahi baaja, branchée sur la pédale H9 MAX d'Eventide, pour me la jouer Hendrix à Monterey. C'est nettement plus agressif avec sept larsens à la clef. Et puis j'ai placé sur la platine les 2 nouveaux CD de l'ONJ, celui du Collectif La Boutique, mais c'est pour la semaine prochaine...
→ Alexandra Grimal, The Monkey In The Abstract Garden, CD OVNI, à paraître début septembre 2020
Notez que Benjamin Lévy compte mettre en ligne les fichiers en HD Surround et en Binaural sur son futur site !
P.S. en avant propos daté du 16 août : Sonia Cruchon a totalement refait le film de L'Indésir, partant sur une tout autre piste, plus proche du propos initial et du roman de C.F. Ramuz, Présence de la mort. La première version a été effacée et n'est donc plus accessible, mais j'ai conservé le billet que je lui avais consacré...
Cette neuvième vidéo accompagnant la sortie de mon nouveau CD, Perspectives du XXIIe siècle, fut aussi compliquée à concevoir que la pièce musicale qu'elle accompagne. L'Indésir est le second morceau de l'album. Après le témoignage des survivants entendus dans Éternelle, la séquence relate comment nous en sommes arrivés là, succession de conflits et de catastrophes naturelles. Comme on y était toujours allés comme un seul homme, la fleur au fusil, j'ai commencé par empiler une marche souabe, une danse des Gilles de Binche, une batterie de tambours nigérienne accompagnant une exhibition de lutte des Haoussas, l'attaque d'un troupeau touareg, la déclamation d'un thème de guerre éthiopienne et des danses d'épées basques pour rendre le terrible tumulte ivesien exprimant la violence des humains entre eux. Ajoutant à la confusion, j'ai enregistré ma trompette à anche dans le grave, la trompette de Nicolas Chedmail entamant une mélodie mahlerienne, un piano préparé et des tunnels menaçants joués au clavier. Cette première partie glisse vers des bombardements et des saccages qu'annoncent des sirènes d'alerte. Le clavier se fait plus lyrique, soutenu par des voix. Tandis que ma flûte stridente s'affole, l'incendie se transforme en tremblement de terre. La rythmique et la trompette renforcent le chaos tandis que sonnent les cloches de Notre-Dame de Paris que j'avais enregistrées dans les années 80. Un petit éboulement. Une fenêtre qui grince. Le silence. L'Indésir raconte une période alors révolue, gâchis que ne veulent surtout pas reproduire les survivants de 2152. Il était évidemment dangereux de commencer le disque par deux pièces agressives, mais il fallait justifier des choix qui seraient faits à l'avenir. La suite sera beaucoup plus calme et plus tendre.
J'ai envoyé quantité d'images à Sonia Cruchon pour qu'elle puisse réaliser le film en les montant, les superposant, travaillant les contrastes et les teintes. 14-18 est un film d'archives en 16mm que j'avais monté en 1973 pour le spectacle Brrr, qu'il fait froid ce soir, j'ai grand regret de n'avoir pas pris double manteau (d'après un poème de Charles de Gaulle!), mais qui ne s'est jamais joué malgré un an de travail acharné. En fait nous ne l'avons représenté qu'une seule fois devant Sylvia Monfort ! J'ai donc projeté la bobine sur le mur d'Emmanuelle "Alice" Devos dont le projecteur fonctionne encore pour le numériser. La courroie de mon propre Eiki, prêté à Didier, semble difficile à remplacer ! Plus simplement, façon de parler si l'on ne tient pas compte de l'escalade, j'ai filmé le Stromboli en 2016. Les photographies proviennent de mes voyages aux quatre coins du monde (Roumanie, Pyrénées, Bretagne, Italie, Cambodge), comme mes survivants et comme les personnes capturées par les opérateurs Lumière envoyés par Albert Kahn sur toute la planète ou lors de l'Exposition Universelle dans les années 20 à Paris. Fragments d’une révolution, Chine 1926-28 et Le banquier, le maréchal et le missionnaire – Regards des années 20 sur l’outre-mer font partie de la dizaine de films de la Collection réalisés par la regrettée Jocelyne Leclercq et montés par Robert Weiss, dont j'ai composé la musique de 1985 à 2006. Pour terminer, Sonia a dégotté une pluie de sable et une petite cascade dont la positivité tranche avec mon propos initial, tout à fait bienvenue après la destruction dystopique de notre environnement. Elle a également choisi de mêler dès le début les images du volcan et les manœuvres militaires.
[Film effacé]
Jean-Jacques BIRGÉ
L'INDÉSIR
Film réalisé par Sonia CRUCHON
Jean-Jacques Birgé : field recording, clavier, trompette à anche, flûte
Nicolas Chedmail : trompette
Sources musicales :
Allemands. Marche. Flûtes et tambours. Souabe, 1930
Wallons (Belgique). Danse des Gilles de Binche. Tambours, grelots, 1950
Haoussas (territoire du Niger). Batterie de tambours accompagnant une exhibition de lutte à Tahoua, 1948
Touaregs (région de Tahoua). Musique à programme : attaque d’un troupeau. Flûte de roseau, 1948
Éthiopiens (Kemant et Amharas). Déclamation du thème de guerre amhara. Voix d’homme, 1950
Basques (Pays basque français). Danses d’épées. Flûtes et tambours, 1952
Sources des images : 14-18 (1973), Stromboli (2016) et photographies (2015-2020) par Jean-Jacques Birgé
Tendres pensées à la réalisatrice Jocelyne Leclercq et grand merci à son monteur Robert Weiss pour les films de la Collection Albert Kahn
Vidéos de stock : Openfootage – Beachfront B-Roll
#2 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Commande : https://www.meg.ch/fr/boutique/disque-0
J'ai écrit que c'est la 9ème vidéo du projet qui réunira plus tard toutes les séquences, car Sonia a finalisé deux autres vidéos qui ne seront présentes que dans le moyen métrage, mais ne seront pas mises en ligne indépendamment comme les six précédentes. Il s'agit de Hibakusha et Au loup.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 22 juillet 2020 à 01:09 ::Musique
Le trio TOC c'est pas du toc. J'ai commencé fort mon retour dans le son après trois semaines de sevrage. Jérémie Ternoy aux Fender Rhodes, Moog et piano, Ivann Cruz aux guitares et Peter Orins à la batterie se revendiquent du jazz-core. En 2008 leurs initiales fondent le trio dans les hauts fourneaux de la musique improvisée. Préconfinés, ce sixième album les renvoie en studio en septembre 2019, histoire de tordre encore un peu plus le cou à leur exubérance compulsive. Comme j'étais tout seul à la maison, j'ai diffusé le disque au maximum du volume que je pouvais tolérer. J'imagine que plus bas Indoor m'aurait moins plu. C'est de l'énergie à l'état pur, de la noise composée dans l'instant comme ils la jouent en concert, mais cette fois triturée avec les ressources du studio. Elle se différencie du rock par l'affirmation forte des individualités, même si le trio fait bloc. Ça bouge et ça fait bouger, si ce n'est avec son corps, du moins dans la tête...
Un peu maso, j'ai enchaîné avec Closed For Safety Reason enregistré deux mois plus tard, le 11 novembre 2019 à la Malterie de Lille, le trio ayant invité le saxophoniste américain Dave Rempis au ténor et à l'alto, et, sur le dernier morceau, la ténor Sakina Abdou. Ce deuxième album, qui sort en même temps, sonne plus free jazz par la présence des saxophones, mais ceux-ci finissent par se débarrasser de leurs tics après une nécessaire mise en confiance. Comme on est toujours dans la tempête, je me demande sérieusement ce que revêt cette rage sonore. Révolte contre la société ? Affirmation d'une mâle attitude ? Ivresse des derviches ? Commémoration de l'Armistice ? Besoin d'occuper tout l'espace sonore en évitant toute incursion de l'extérieur ? Si les improvisations évoluent lentement dans la durée, elles n'en sont pas moins structurées avec une bonne écoute les uns des autres.
→ TOC, Indoor, CD/LP/mp3/FLAC/Bandcamp Circum-Disc, à paraître en septembre 2020
→ TOC & Dave Rempis, Closed For Safety Reason, CD/LP/mp3/FLAC/Bandcamp Circum-Disc, à paraître en septembre 2020
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 21 juillet 2020 à 07:50 ::Voyage
Retour sur les chapeaux de roues avant de mettre le pied à l'étrier. J'aime autant revenir que partir, mais trois petites semaines bretonnes donnent beaucoup de travail lorsqu'on s'y remet. Je ressens encore les courbatures dans les cuisses et les mollets d'avoir escaladé la Pointe du Raz presque jusqu'au bout du bout. Finis Terrae. Epstein. Mon chouchou lyrosophe. La dernière fois que je m'étais adonné à ce sport, j'avais une quarantaine d'années et le grand écart me rappelle durement à la réalité. Comme lorsque je me vois aujourd'hui en photo. Ce n'est évidemment pas l'image que j'ai de moi-même. Je perçois ma nouvelle fragilité et je constate que j'ai basculé dans le troisième âge, malgré mon hyperactivité. J'ai donc eu un peu peur de crapahuter seul sur les rochers acérés le long des à-pic. Même chose lorsque je nage. Plus jeune, j'avais l'impression qu'en prenant mon temps j'atteindrais les îles Glénan sans me fatiguer, alors qu'après quelques brasses musclées je me retrouve terriblement essoufflé. Mon père m'aurait conseillé de "numéroter ses abattis". Ça se gère, mais nécessite de nouveaux repères. J'ai donc fait le papou, sans os dans le nez, avec mon petit-fils Eliott, et j'ai pris mon temps. Voilà la solution. Prendre son temps, c'est prendre le pouls du monde, et trouver sa vitesse de croisière. Il faut que je m'habitue à cette gymnastique qui consiste à revoir les bases avec de nouvelles habitudes. Les écarts sont toujours aussi indispensables, mais le grand, plus question. Il faut que je marche puisque c'est comme ça que "ça" marche. Je reprends donc doucement mon rythme quotidien, ici et ailleurs. Sur les pointes et les touches...
Je vais déjà suivre la promo de mon disque Perspectives du XXIIe siècle tout en travaillant sur le prochain, un double CD avec plus d'une trentaine d'improvisateurs/trices ! À côté de ces cabrioles, j'ai quelques commandes de design sonore aussi excitantes que les projets de performances "live" ainsi que deux autres aventures discographiques. Mais c'est l'été à Paris et je compte d'abord en profiter, alors je me reposerai parfois sur les archives du blog, quinze ans en arrière, que je m'évertuerai de réactualiser, bien entendu... Le soir, il fait frais, c'est délicieux.
Article de Jean-Pierre Simard dans L'Autre Quotidien (6/07/2020) L'Ethnographie revisitée en Perspective du XXIIE par J-J Birgé
Invité à revisiter les archives du Musée d’Ethnographie de Genève pour faire œuvre contemporaine, J-J Birgé est le cinquième artiste à s’y coller et créer sa suite de pièces musicales évoquant l’art radiophonique et s’inspirant de la tradition des poèmes symphoniques. Épatant résultat qu’on décrypte pour vous.
Sorti en juin dernier, on revient sur que Le Monde décrit sous la plume de Patrick Labesse comme : “un album accaparant, de ceux qu'on ne peut écouter ni en faisant autre chose ni par tranches. Parce qu'à travers ce voyage fait de combinaisons de sons, de musiques, de voix, de langues et d'images, Jean-Jacques Birgé (composition, phonographie, claviers, instruments à vent, percussions) conte une histoire. Une multitude de protagonistes en déroulent le fil avec lui. Ses amis musiciens (dont le violoniste Jean-François Vrod, les souffleurs Nicolas Chedmail et Antonin Trí Hoang), mais également des flûtistes du Niger, des percussionnistes de Thaïlande et du Cameroun, des voix de Géorgie, du Pays basque, des Asturies, de Grèce ou de Bretagne… des porteurs de savoir anonymes. Birgé est allé les chercher dans les Archives internationales de musique populaire (AIMP) du Musée d'ethnographie de Genève (MEG). Il est réanime et met en scène avec doigté des pans de la mémoire du monde. Bravo au MEG qui ne laisse pas dormir ses archives et les ouvre régulièrement à des compositeurs contemporains.”
Commande du Musée d’ethnographie de Genève (MEG), Jean-Jacques Birgé a composé une œuvre d’après les Archives internationales de musique populaire (AIMP) du MEG. Perspectives du XXIIe siècle intègre 31 pièces enregistrées entre 1930 et 1952 et réunies par Constantin Brăiloiu (1893-1958), fondateur des AIMP et référence majeure dans le domaine des musiques traditionnelles.
Perspectives du XXIIe siècle est écrite sur la base d’un scénario d’anticipation où les survivants de la catastrophe de 2152 vivent sur les ruines du MEG. Ils décident de se reconstruire à partir des archives découvertes sur place. L’œuvre mêle des instruments acoustiques dont certains appartiennent aux collections du MEG, des instruments virtuels, des ambiances et des archives sonores.
Écho troublant d’actualité, Perspectives du XXIIe siècle est une fiction sonore suivant le parcours d’humains qui doivent se réinventer. En ces temps d’interrogations sur l’avenir de la planète et de l’humanité, Jean-Jacques Birgé a souhaité dédicacer cette œuvre à C.F. Ramuz et Vercors.
Les passionnés de radio, comme moi, y trouveront un feuilleton à suivre, avec lequel vibrer au fil des morceaux. Un nouveau morceau de poésie sonore pour rappeler que si le monde semble immobile, il est agité de courants souterrains appelant sans cesse à sa réinvention et son évolution. Débranchez la télé, rallumez la stéréo, ici le monde vous parle d’avant comme d’après- mais surtout de maintenant - et en polyphonies souvent. Plus qu’une bonne surprise, une vision- et une bonne ! “Il n’y pas d’alternative, il fallait qu’on procède autrement …”
Jean-Jacques Birgé - Perspectives du XXIIe siècle - Word & Sound
Article anglophone de Dolf Mulder (NL) sur Vital Weekly (juillet 2020)
JEAN-JACQUES BIRGÉ – PERSPECTIVES FOR THE 22ND CENTURY (CD by MEG-AIMP/Word and Sound)
A new album of veteran Jean-Jacques Birgé, best known for his pioneering work with French unit Un Drame Musical Instantané. This ensemble stopped activity near the end of the 90s, but Birgé didn’t, as a look on his website makes clear. He keeps surprising with engaging projects, like ‘The 100th Anniversary (1952-2052)’ that was released in 2018. For his latest work, he was commissioned by the Ethnographic Museum of Geneva (MEG). To introduce this work first some background information. This museum keeps The Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP), founded by Romanian Constantin Brăiloiu in 1944. Over the years the museum expanded her collection of ethnomusicological sound documents that would grow over the years. Several years ago the MEG started a series of recordings “devoted to contemporary creations composed based on its sound archives”, by inviting artists to shed new light on these old recordings. This new album of Jean-Jacques Birgé is the fifth title in this series. Let’s have a closer look at his work. Along what procedures did he proceed? Birgé, who never worked before with recordings of traditional music, first selected recordings from the archive “corresponding to my narrative synopsis. I then placed them on the timeline of each piece. After adding the ambient sounds, mainly field recordings, I recorded my instrumental parts and worked on some effects, before inviting the musicians to my studio to fill in the structure.” So at the start, there was a fictional narrative: survivors of a global disaster in 2152, discover the archives. For the survivors, these recordings function as a frozen memory of the past. They start to play with these tapes using musical instruments that were also untouched by the disaster. So the music comes to us from an imagined future, circling recording that predates our present days by decades. He selected 31 sections from archives with recordings from very different countries and cultures all recorded between 1930 and 1952. Musicians involved are Jean-François Vrod (violin), Antonin Trí Hoang (bass clarinet, alto sax), Nicolas Chedmail (cor), Sylvain Lemêtre (percussion), Elsa Birgé (vocals) and Jean-Jacques Birgé (keyboards, field recording, flute, percussion, etc.). Besides Birgé invited 18 persons for their voices and vocals. He is a master in intriguingly combining very different ingredients making the whole far more than the sum of its parts. His constructions make you feel dwelling inside a giant memory-world, floating on a constant stream of flashes of sound and music of very different origin, time and place. Intertwined with another following some hidden logic that makes sense. Let’s take for example the piece ‘Meg 2152’ which is a gorgeous piece, using old Swiss recording of ‘Cor des Alpes’ and vocal music. Using respectfully the sensitivity of the old recordings, he discloses new possibilities from and with this material. Birgé’s daughter and Vrod sing two very different lines, Lemêtre provides percussive underlining and Nicolas Chedmail on French horn concentrates on melody. Birgé adds field recordings, crystal organ and some other additions. Due to the integrative force and vision of Birgé, these different ingredients constitute something new. And that counts for every track on this wonderful release.
––– Address: https://www.meg.ch/fr/recherche-collections/perspectives-du-xxiie-siecle
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 26 juin 2020 à 02:42 ::Musique
S'il feint À tort et au travers, Jean-François Pauvros a raison, il colle à la plaque. Son disque tourne rond, même s'il est décentré. En s'associant au claviériste Antonin Rayon et au batteur Mark Kerr, il accroche le power trio aux Portes de la perception ! Quant à la basse, il a sa voix de mêlé-cass, cantor arrosé à l'eau de vie peut-être, en tout cas un truc fort qui file la pêche. Le rock n'est pas mort, il bouge encore. Comme dirait Carco dans Jésus-la Caille, beaucoup d’mêlée, pas beaucoup d’casse. Un caramel, c'est carré mou, mais ça colle aux dents. Le public saute sur place. Il marche sur l'eau. Il décolle. J'avais beau être tout petit, je me souviens du perroquet du poète chez lui d'où l'on voyait couler la scène. Sous les ponts de Rimbaud et d'Apollinaire. De la guerre. L'oiseau était en boucle. Ça tanguait dans le pays sage. Cette galette est pleine de surprises, comme si chacun avait la fève à tour de roll. Trois petits rois illuminés qui auraient attrapé la fièvre du samedi soir. Avec eux on ne s'ennuie pas. Grand échalas courbé sur sa guitare, Don Pauvros donne du manche à coups d'effets. À une époque, on aurait appelé free-rock cette ébriété, pour clamer la liberté et son fantôme, ou pour endiguer la transe sans en faire des tonnes. La mer du Nord à marée basse chausse les potes de ces lieux. Des chats, des chauds, c'est sûr. Pas une once de symbolisme, mais une vision abstraite de l'histoire du rock...
→ Jean-François Pauvros avec Antonin Rayon et Mark Kerr, À tort et au travers, CD nato, dist. L'autre distribution, sortie le 17 Juillet 2020
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 25 juin 2020 à 01:32 ::Cinéma & DVD
Articles du 13 janvier et 8 juin 2007, 19 décembre 2014, 12 janvier 2018
LA VÉRITÉ NUE
La vérité nue (Where the Truth Lies) est le onzième long-métrage d'Atom Egoyan, un polar sulfureux de la trempe du Grand sommeil (The Big Sleep), le chef d'œuvre d'Howard Hawks avec Bogart et Bacall. Il partage avec ce modèle du film noir son ambiance confuse où les tabous sexuels encombrent les personnages. La complexité de l'intrigue réfléchit les désirs refoulés et les mensonges que l'on se fait à soi-même avant de contaminer les autres. Le réalisateur a toujours aimé provoquer ses spectateurs en les entraînant sur les pentes glissantes du voyeurisme et de la perversion. On nage dans un cloaque luxueux, le monde de la télévision, dans ses minableries de stars vite déchues et de rêves de midinettes abusées. Comme dans le formidable L.A. Confidential de Curtis Hanson, les décors des années 50 produisent un effet intemporel, évitant toute nostalgie. Le titre anglais joue sur les mots : où la vérité gît ; où la vérité ment. La nudité importe peu. Seul le trouble intéresse Egoyan. Faux-semblants criminels qui torturent des personnages remarquablement interprétés par Kevin Bacon et Colin Firth. La fille jouée par Alison Lohman manque de cette ambiguïté. Le réalisateur connaît mieux ses démons intérieurs. Il en joue avec maestria. Pas étonnant que son film préféré soit Sandra de Lucchino Visconti, dont le titre original est Vaghe stelle dell'orsa (vagues étoiles de la grande ourse), une histoire entre un frère et une sœur comme ici entre deux amis.
Je comprends mal la critique française qui a démoli le film à sa sortie en salles (TF1 Vidéo). Certes ce n'est pas le plus expérimental des films de son auteur, mais Atom Egoyan réussit son examen hollywoodien sans en faire un exercice de style ni y perdre son âme. Un peu trop hollywoodien tout de même lorsqu'il noie le tout dans un sirop musical qui se voudrait dramatique et référentiel, mais qui plombe l'ambiance comme hélas presque toutes les productions américaines. S'il portait autant de soin à la partition sonore comme au reste, Atom Egoyan pourrait réaliser une nouvelle œuvre exceptionnelle, cette fois avec le budget dont rêve tout cinéaste. Qu'il bénéficie de gros moyens comme ici ou qu'il filme Beyrouth avec une petite caméra dv, il imagine des coups tordus, fait glisser le documenteur vers la friction et s'amuse à confondre vérités et mensonges, apanage du cinéma, ce dont sont faits les rêves.
En attendant avec impatience le coffret de plusieurs films qu'Atom doit agrémenter de nombreux boni...
L'ESSENTIEL (D') EGOYAN
Presque tous les longs-métrages du cinéaste canadien anglophone d'origine arménienne Atom Egoyan sont présents dans le coffret dvd édité par TF1 sous le titre L'essentiel d'Egoyan : huit films auxquels, si l'on souhaite être complet, il faudrait ajouter Felicia's Journey et Where the Truth Lies, ainsi que les courts-métrages et les réalisations pour la télévision. Peu de bonus, quelques commentaires audio non sous-titrés, le coffret manque cruellement d'informations, même techniques, recentrant tout sur les films en une rétrospective passionnante.
Il y a des cinéastes qui font corps avec leurs œuvres : par exemple Pasolini, Herzog, Cronenberg, Lynch... D'autres, comme Stroheim ou Buñuel, choisissent des scénarios fantasmatiques qui tranchent avec leur réel. Atom Egoyan est de ceux-là. Apparemment détaché de ces turpitudes, il met en scène des situations scabreuses et parfois franchement glauques. Ses personnages refusent l'état des choses et se font du cinéma, traversant le miroir des apparences grâce à de subtils tours de passe-passe où des écrans, le plus souvent cathodiques, figurent les collures d'un montage plus intriqué que parallèle. Le son d'une scène projetée ponctue ainsi l'action des acteurs censés la regarder. Ça tuile et ça frotte. Les glissements de rôles relèvent de la psychanalyse sans qu'il soit besoin d'en donner laborieusement les clefs. Les fausses pistes sont en fait de faux-semblants. Atom Egoyan bat les cartes et les redistribue en bravant les tabous de la famille. Dès son premier film, Next of Kin, par de subtils cadrages et une maîtrise explosée du montage, il tord le cou de la grammaire cinématographique. Ses allers et retours pleins de malice tranchent avec des situations dramatiques essentielles qui mettent en abîme la vie que l'on se pourrait se choisir. Dans les premiers films, le fils adopte une nouvelle famille qui a perdu le sien (Next of Kin), le fils protège la mère de sa mère disparue contre un père autoritaire (Family Viewing), passée au crible d'un scénario la sœur devient le frère (Speaking Parts), autant de greffes réussies ou rejetées. Un atome (du grec ατομος, atomos, « que l'on ne peut diviser ») est la plus petite partie d'un corps simple pouvant se combiner chimiquement avec une autre. S'il faut toute une vie pour savoir qui nous sommes, Atom Egoyan traque l'identité de soi dans le regard des autres. L'ego ne suffit pas, il cherche un prénom qui anticiperait le nom. Pirouette, cacahouète. Avec The Adjuster, le cinéaste réaffirme sa compassion pour les vies qui s'éteignent, éparpillant les cendres pour fertiliser de nouveaux territoires plutôt que raviver le feu. Il montre les limites du personnage dans The Sweet Hereafter (De beaux lendemains), l'exorcisme passant entre les mains d'une jeune fille qui réinvente le mythe pour soigner la douleur de tout un village. Exotica est le feu d'artifice de la première période d'Atom Egoyan, le bouquet final avant que la nuit reprenne ses droits. Suivront des films plus conformes à la loi (du cinéma, fut-il grand public ou home movie), axés sur une quête plus communautaire qu'identitaire : Calendar, Ararat, Citadel... Le flux musical noie les coupes aiguisées et le rythme très personnel par un sirop de plus en plus envahissant. Il n'est hélas pas le seul. Sa fidélité envers ses comédiens (Arsinee Khanjian, David Hemblen, Gabrielle Rose, Maury Chaykin...) contribue à tisser le fil d'Ariane qui court le long de son œuvre. La vérité nue (Where the Truth Lies) entame-t-il une nouvelle période ou bien Atom Egoyan va-t-il dresser des ponts entre ses recherches formelles les plus audacieuses et son souci de plaire au plus grand nombre ? Comment atteindre la paix intérieure lorsque l'on a choisi le labyrinthe du palais des glaces comme décor virtuel à ses interrogations fondamentales ? Tournage en septembre.
ATOM EGOYAN, CAPTIF DE LA CRITIQUE
Après l'avoir encensé, la presse se déchaîne contre le cinéaste canadien Atom Egoyan sans que j'en comprenne les raisons. Reprocherait-on à l'indépendant d'avoir été récupéré par Hollywood ? La critique tant intello que populaire s'extasie pourtant devant les daubes on ne peut plus conventionnelles de Clint Eastwood ou Steven Spielberg. Après une huitaine de films quasi cultes (Next of Kin, Family Viewing, Speaking Parts, The Adjuster, Exotica, The Sweet Hereafter/De beaux lendemains, Felicia's Journey), Ararat avait marqué une charnière plus classique, défaut de presque tous les films revenant sur les origines arméniennes de leurs auteurs, avant qu'Atom Egoyan tourne des œuvres s'ouvrant au grand public. Where the Truth Lies/La Vérité nue, Adoration, Chloé, Devil's Knot ont subi un lynchage médiatique systématique, d'autant que les journalistes ont la fâcheuse tendance à se copier les uns les autres.
Pourtant on retrouve dans chacun les obsessions et fantasmes du réalisateur, des histoires glauques de famille qui ne ressemblent pas à l'homme charmant qui les réalise. Il nous renvoie ainsi à nos propres zones d'ombre que nous espérons maîtriser pour ne jamais céder au passage à l'acte. Le cinéma s'autorise la catastrophe dans ses projections identificatrices tandis que le réel est supposé respecter le cadre, moral et partagé. Les ressorts psychologiques ambigus, les jeux de miroir et les chausse-trapes qu'il cultive gênent forcément les consciences. Le seul élément qui me froisse dans tous ses films est la musique hollywoodienne illustrative qui les banalise alors que son absence ou un traitement sonore distancié renforceraient le style personnel de leur auteur ; mais cela personne ne l'évoque, vu que cette redondance balourde est justement le point commun, voire la signature, de tout le cinéma américain mainstream et de ses clones européens. Where the Truth Lies/La Vérité nue est un excellent polar sulfureux où l'on retrouve le voyeurisme et la perversion avec une critique féroce du monde de la télévision. Adoration joue encore sur le mensonge. Autre piège, Chloe est un remake de Nathalie d'Anne Fontaine, pour une fois plus réussi que l'original, grâce à quantité de petits détails du scénario de cette œuvre de commande. Alors c'est peut-être là que va se nicher le quiproquo : Egoyan "cède" à la commande, fuite en avant de tous les artistes qui connaissent le prix de l'attente ou de l'absence. Il met encore en scène nombreux opéras sans prendre de pause. Egoyan s'accapare pourtant chaque fois le sujet en cherchant le bon angle, d'où il regarde le monde de faux-semblants qui nous anime, celui du quotidien que les us et coutumes nous imposent et, pire, celui du cinéma par excellence. Devil's Knot, sur le thème de l'enlèvement d'enfants, peut être regardé comme le coup d'essai de son suivant et dernier long métrage, Captives, plus massacré que jamais par la presse qui le compare bêtement à Prisoners de Denis Villeneuve. Mais cette fois aucun pathos ne vient encombrer le film. L'action est plus clinique que jamais, sans les alibis psychologiques qui justifieraient les actes les plus odieux. L'injustice est flagrante. Le film sort en France le 5 janvier 2015.
Contrairement à ce qui a été écrit, Captives n'a rien à voir non plus avec l'affaire Natascha Kampusch. Le thriller joue des strates du temps sans s'alourdir d'effets appuyés pour signifier les flashbacks ou forwards. Ces aller et retours nous perdent certes, mais on n'est pas dans un film français où tout est expliqué dès les premières images. Atom Egoyan nous évite les scènes pénibles dont le cinéma est aujourd'hui friand. S'il les suggère il n'en donne pas le moindre détail, pas la moindre piste que celle sur laquelle chaque spectateur glissera selon son niveau de conscience ou guidé par son inconscient. La machine perverse est parfaitement huilée, s'appuyant sur une technologie que le hacker de base saurait hélas faire fonctionner. Les justifications psychologiques évacuées, cela peut déplaire aux critiques lourdingues voulant trouver explication à tout. Une œuvre est pourtant déterminée par les questions qu'elle suscite. Dans ce paysage froid et enneigé seule la culpabilité a droit de cité, même si ceux qui la portent n'y sont pour rien. N'avez-vous jamais laissé votre enfant seul deux minutes sur la banquette arrière ? Encore une fois, si l'on pouvait regarder Captives sans le sirop symphonique qui le dilue je suis certain que son originalité sauterait au visage. Comme dans d'autres films d'Egoyan les écrans sont des fenêtres vers un ailleurs dont nous sommes incapables de voir qu'il est notre présent. Captives nous fait fondamentalement réfléchir aux mouchards que nous avons innocemment installés chez nous, à notre incapacité de comprendre le crime, à l'amour que nous portons aux êtres proches, à notre complicité avec ce que l'on nous sert comme immuable... De quoi déranger plus d'un critique qui ne peut comprendre que le dogme. Atom Egoyan, même dans ses films hollywoodiens, reste un hors-la-loi.
PERSISTANCE D'UNE GRAMMAIRE DU CINÉMA ET IMPLICATION DES RÊVES
Lors de notre dernière rencontre, Atom Egoyan s'étonnait que le cinématographe obéisse toujours aux mêmes lois depuis ses débuts alors que la musique, par exemple, avait considérablement évolué pendant la même période. J'avançais que les outils du cinéma n'ont pas changé : la scène passe par le même objectif frontal, le montage qui produit des ellipses à chaque coupe fait avancer l'histoire, etc. Pour qu'un médium se transforme, il faut de nouveaux outils. Ainsi les impressionnistes partirent peindre sur nature à l'invention des tubes en plomb qu'ils pouvaient glisser dans leurs poches. L'ajout du son avait pourtant bouleversé le cinéma, mais, depuis, ni la couleur, ni l'agrandissement des formats, ni la multiplication des pistes sonores, pas même le passage à la vidéo ou au numérique, n'ont révolutionné le septième art. Cela explique pourquoi Atom, lorsqu'il ne met pas en scène des opéras, réalise de plus en plus souvent des installations artistiques où l'espace lui offre de nouveaux modes d'approche.
Le réalisateur canadien trouve aussi que les séquences oniriques sont toujours filmées de la même manière, et, au delà de cela, que le découpage cinématographique est calqué sur celui des rêves, avec d'abord un plan d'ensemble, puis des plans rapprochés, etc. Le matin qui a suivi notre échange j'ai tenté de me souvenir des miens, or, autant qu'il m'en souvienne, j'ai l'impression de toujours prendre une histoire en marche, comme si le film était déjà commencé. J'imagine donc que ce sont soit nos rêves qui impriment leurs formes à notre art, soit que nous rêvons en nous inspirant de notre quotidien. Et chacun, chacune, de produire une œuvre qui lui ressemble ! Contrairement aux assertions de certains critiques qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, depuis ses débuts celle d'Atom Egoyan a la continuité magique des autoportraits, fussent-ils bien différents de l'homme délicieux et attentif qu'il incarne dans le réel...
Photo : Steenbeckett, installation d'Atom Egoyan
COMMENT CHOISISSEZ-VOUS LE TITRE DE VOS ŒUVRES ?
Réponse d'Atom Egoyan à La Question dans le n°16 du Journal des Allumés du Jazz (juillet 2006) :
« Mes titres préférés sont graphiques, avec un sens de l'action décrite presque trop évident, laissant ensuite le champ libre à l'imagination pour une multitude d'autres significations. Dans cet esprit, mes meilleurs titres sont Family Viewing, Exotica et Ararat.
En anglais, family viewing est la présentation, en privé, du corps du défunt à la famille lors d'obsèques. Il suggère également un programme télé qui convienne à toute la famille. Enfin, il signifie, tout simplement, le regard porté sur une famille. Exotica est extérieur à notre monde immédiat. Dans le film, ce qu'il y a de plus exotique, c'est la relation qu'entretiennent les personnages avec leur propre histoire.
Quant à Ararat, il est évidemment lié à une foule de significations, à la fois mythologiques et géographiques. »
P.S.: Atom Egoyan mène parallèlement une carrière de metteur-en-scène d'opéras qui s'est développée ces dernières années...
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 14 juin 2020 à 00:02 ::Musique
Je retrouve unarticle du 26 octobre 2006sur Ornette Coleman tandis que je découvre le concert du groupe Novembre intitulé Ornette / Apparitions filmé en 2016 à La Dynamo de Pantin pendant le festival Banlieues Bleues par Stéphane Jourdain. Antonin-Tri Hoang (sax alto, clarinette), Romain Clerc-Renaud (piano, claviers), Thibaut Cellier (contrebasse) et Elie Duris (batterie) avaient invité Louis Laurain (trompette), Pierre Borel (sax alto), Yann Joussein (batterie), Geoffroy Gesser (sax ténor) et Isabel Sörling (chant) à se joindre à leur quartet. Jouant moi-même ce soir-là, j'avais vivement regretté de n'avoir pu y assister. Ce n'est pas ce qu'il est coutume d'appeler free jazz qui m'enthousiasme le plus dans cette création en hommage à Ornette Coleman, mais les passages que l'imagination rend innommables, ou plus exactement la liberté de prendre la tangente. Comme chez le compositeur américain, c'est l'adjectif libre qui "conte", le jazz obéissant alors à une culture précise, essentiellement afro-américaine, dont quelques composantes ont été adoptées ici et là sur la planète pour qu'il devienne un concept abstrait, une attitude plus qu'un style particulier...Le film est visible ici gratuitement jusqu'au 17 juin !
En passant devant la Downtown Music Gallery à New York, je ne m'attendais pas à trouver le film que Shirley Clarke (1919-1997) réalisa sur Ornette Coleman (1930-2015). Le montage de ce qui s'avérera être le dernier film de Shirley Clarke s'acheva en 1985 après vingt ans de travail. Le son de la copie DVD (synergeticpress) n'est pas parfait, mais on peut y voir et entendre une quantité d'extraits depuis les groupes d'Ornette à l'Orchestre Symphonique de Fort Worth, la ville natale du compositeur texan, jouant son fameux Skies of America. Les témoignages sont émouvants : William Burroughs, Brion Gysin, George Russell. (on se souvient du passage improvisé du philosophe Jacques Derrida venu rejoindre Ornette sur la scène de la Villette en juillet 97 et hué par la foule inculte). Le montage joue d'effets rythmiques, de colorisations, d'annonces sur écran roulant, de reconstitutions historiques avec Demon Marshall and Eugene Tatum jouant les rôles du jeune Ornette... Le film est tendre, vivant.
L'affirmation des titres des albums d'Ornette m'a tout de suite impressionné : Something Else, Tomorrow Is The Question!, The Shape Of Jazz To Come, Change Of The Century, Free Jazz, The Art Of The Improvisers, Crisis, Science Fiction jusqu'au dernier, Sound Grammar, qui continue à développer le concept colemanien de musique harmolodique que je n'ai jamais très bien compris, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, la musique d'Ornette possède quelque chose d'unique, une fougue sèche, un lyrisme sans concession, une urgence durable. Je reste froid devant sa théorie comme je l'étais devant les élucubrations pseudo philosophiques de Sun Ra, mais encore une fois, qu'importe, puisque la musique nous précède et que nous en sommes réduits à lui courir après. Son dernier album est une des plus belles expressions de la vivacité de la musique afro-américaine comme son Skies of America rappelle encore le fondateur de la musique contemporaine américaine, Charles Ives. Ornette joue de l'alto, peut-être le seul à la hauteur de l'oiseau Parker, du violon et de la trompette. Sur Sound Grammar il est accompagné à la batterie par le fiston Denardo qui a grandi depuis le tournage, et deux basssites, Gregory Cohen et Tony Falanga.
Il y a chez Ornette quelque chose qui déborde du jazz, un sens de la composition unique comme chez Ellington, Mingus ou Monk, un appel des îles qui pousse irrésistiblement à danser malgré l'atonalité relative des mélodies et les flottements rythmiques. Si on lui doit le terme free jazz, il est aussi probable que toute cette musique changera définitivement de couleur lorsqu'Ornette rendra les armes.
P.S.: Ornette Coleman mourut à NewYork le 11 juin 2015 à l'âge de 85 ans Le film de Shirley Clarke est sorti en DVD dans la collection Out Loud de Blaq Out le 2 mai 2017
CALQUES DE NOVEMBRE, DÉJÀ ET ENFIN
Article du 15 septembre 2015
Il y a déjà quatre ans le jeune saxophoniste Antonin-Tri Hoang rêvait d'enregistrer avec le quartet Novembre, mais son producteur d'alors lui conseilla de commencer par un duo avec un pianiste, de préférence confirmé ! Ainsi naquit le délicat et subtil Aéroplanes, une petite merveille d'intelligence avec Benoît Delbecq au piano (souvent) préparé. Calques sort enfin, musique d'ensemble réunissant Antonin-Tri Hoang au sax alto, Romain Clerc-Renaud au piano, Thibault Cellier à la contrebasse et Elie Duris à la batterie. Or les débuts discographiques de Novembre sonnent incroyablement matures, voire une sorte de chant du cygne du jazz comme si son histoire était arrivée à son terme. Heureusement, comme sous la plume et les anches d'un Ornette Coleman, le dragon renaît de ses cendres pour donner naissance à une musique nouvelle où la composition musicale organise et cadre les complices improvisations d'un quartet si soudé qu'il frise l'explosion. Le dynamitage des structures passe en effet par un astucieux jeu de miroirs où les images se décomposent en pièces d'un puzzle sans cesse reconstitué. Au gré des jours et des nuits les couches se superposent, se frottent et se fendent pour former une matière quasi indestructible, agglomérat d'une intensité incroyable où les mélodies et les rythmes s'entremêlent et s'assemblent comme les atomes d'une nouvelle molécule à laquelle ils ont donné le nom de Novembre.
→ Novembre, CD Calques, pochette cousue main avec calques de couleur par Lison de Ridder, Label Vibrant LV013 (contact)
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 31 mai 2020 à 06:57 ::Humeurs & opinions
Articles des 27 et 30 juillet 2006
Il n'est pas facile de changer de peau. Parfois les événements nous y aident. Que l'on perde son emploi ou la personne qui partage notre vie par exemple, et nous y sommes forcés. Toute résistance à ces transformations est encore plus dangereuse, jusqu'à s'y perdre, corps et âme. L'animal reste le même, mais il change de peau pour s'adapter à ses nouvelles conditions de vie. Le besoin de ce que l'on a coutume d'appeler "changer" n'est rien d'autre que la nécessité d'accepter ce que nous sommes, pour réduire la souffrance que génère la "difficulté d'être".
Nous ne sommes pas à un paradoxe près. La douleur ne se contrôle pas en la refusant, mais en l'apprivoisant. Le fakir connaît la chanson. Lorsque la douleur se présente, donnons lui des noms, décrivons la avec force détails, elle s'estompera comme par magie. Sur les montagnes russes de la fête foraine, il y a deux sortes de réactions devant la peur, certains hurlent en se penchant dans le sens de la pente et s'amusent, les autres crient tout autant mais se cabrent en arrière et finiront par aller vomir dans un coin sombre. Je rends grâce à Jean-André Fieschi qui, lorsque j'avais vingt ans et souffrant d'un panaris, me donna à lire Le bras cassé d'Henri Michaux. Je réussis à m'endormir. Vingt-cinq ans plus tard, j'en cueillis enfin les fruits en contrôlant la douleur par le seul fait de l'accepter. N'oublions pas que je suis un homme, et les garçons supportent beaucoup moins bien d'avoir mal que les filles. En 1975, je n'avais assimilé de Michaux que l'exergue : "Nous ne sommes pas un siècle à paradis, nous sommes un siècle à savoir". Pas si mal !
Revenons à nos moutons, ceux sur lesquels nous comptons pour sombrer dans les bras de Morphée. Du dieu des rêves à leur maître il n'y a qu'un pas, et la lecture de leur interprétation fut d'une aide précieuse pour comprendre comment ça marche. Comme je me plaignais à une amie philosophe de reprocher toujours les mêmes griefs à mes compagnes et ce malgré leurs différences fondamentales, je compris que le seul point commun était moi. Je ne pouvais donc leur en vouloir que de moi-même. Les conflits se désamorceraient d'eux-mêmes dès lors que j'accepterai l'autre au lieu de tenter vainement de le changer. Car on ne change personne, ni soi ni les autres. Un peu bouddhiste, n'est-ce pas ? Et pourquoi pas ! Les religions partent souvent de bons sentiments et d'analyses brillantes. Les prêtres les pervertissent en voulant les rendre accessibles au peuple et en profitent pour les transformer en armes de contrôle. Toutes les révolutions sont brèves, ou plus justement, les rêves durent peu, mais les conter prend du temps.
Les différents âges de la vie exigent d'adapter notre vision à notre corps. Chaque période a ses bienfaits et ses inconvénients. Réussir sa mue, c'est accepter qui nous sommes, en en précisant les perspectives vectorielles, sans se réfugier dans le passé par crainte du futur. Il faut toute une vie pour apprendre qui nous sommes, à savoir autre que ce que nos parents ont rêvé faire de nous. Et nous nous éteignons enfin dans la paix retrouvée. Entre temps, il aura fallu plusieurs fois changer de peau pour conserver l'équilibre précaire qu’on appelle une vie.
L'ANIMALITÉ DE L'HOMME
Le titre de cet article ne suggère nullement qu'un baiser pourrait transformer cette grenouille en prince charmant. Rien ne me détend plus qu'admirer la nature. La contemplation des animaux me plonge dans un abîme de perplexité et me renvoie à l'animalité de l'homme. Voilà longtemps que j'essaie d'imaginer une vision complexe de l'être humain, quelque théorie qui associerait Freud, Marx et cette troisième composante. Tenter de comprendre l'homme sans évoquer sa nature de mammifère me semble vouer à l'échec. Si le matérialisme historique me semble toujours le meilleur système analytique pour comprendre les grands mouvements de civilisation et si la notion d'inconscient renvoie aux motivations secrètes qui forgent chaque individu dans leur différence, la biologie me séduit par ce que tous les êtres vivants ont de commun, et la génétique fait parfois exploser à notre figure des évidences brutales. Le pourquoi reste toujours aussi énigmatique, mais on commence à effleurer une réalité complexe montrant que nos motivations ne peuvent s'arrêter à un seul système d'analyse. On ne pourra comprendre nos créations, nos crimes et nos suicides en restreignant l'analyse aux phénomènes sociaux (Marx) et à ce qui leur résiste en chaque individu (Freud). S'en contenter, c'est réfléchir comme si l'homme était seul sur Terre. C'est vrai, il agit comme tel. Pourtant, quel vecteur porte donc l'espèce, qui nous rapproche de ce qui nous est le plus étranger, la nature ? De quelles forces sommes-nous les enjeux, voire les véhicules ?
Hier soir, près de la piscine, sur une frite bleue rêvait une rainette arboricole. Les canards ne l'avaient pas encore repérée. Le matin, nous suivions sous l'eau les bancs de girelles, de saupes et d'autres petits poissons très joueurs comme ces minuscules virgules violet électrique. Pas de rapport. C'est dimanche.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 30 mai 2020 à 09:01 ::Pratique
Articles des 9 juillet 2006, 11 novembre 2007, 20 mars 2010, 11 décembre 2012, 5 avril 2013, 13 et 24 mai 2013, 10 février 2014, 2 mai 2016, 21 février 2017, 21 avril 2020
Quitte à publier d'anciens articles, j'ai choisi de les regrouper par thèmes. Aujourd'hui c'est copieux !
APPUYEZ LÀ OÙ ÇA FAIT MAL (2006)
Passé le massage de confort, je n'ai jamais compris comment ça fonctionnait. L'ostéopathie reste assez mystérieuse, en particulier l'ostéopathie crânienne. Les praticiens ont du mal à l'expliquer lorsqu'on leur pose des questions. Bien sûr que c'est efficace, mais pourquoi ? Au pire, on vous sert un discours baba de comptoir où se croisent méridiens et énergie. Pour les patients, il y a les kinés, jugés souvent basiques, et les ostéos qui font craquer ou pas, mais craquer quoi ? Les termes sont souvent impropres, on ne se déplace pas une vertèbre sans se retrouver en chaise roulante. On peut se coincer un nerf, mais la plupart du temps ce sont des micro-entorses, des tensions musculaires qui vous font prendre des positions antalgiques, de quoi ressembler à un bonzaï. Le bruit serait simplement du gaz accumulé entre les articulations. Que les spécialistes m'écrivent, ils ont gagné. Comprendre, nous ne demandons que cela.
Lorsque j'avais 18 ans, je portais ma sono qui pesait 60 kilos par élément de 1,80m. Il m'arrivait de me faire mal en chargeant la voiture en porte-à-faux et ça passait en deux ou trois jours. À 31, à la fin d'une répétition vers 4 heures du matin, je me suis coincé le dos pour la première fois. Les ennuis avaient commencé. J'ai d'abord accumulé les séances de kiné, puis chaque mois je voyais un ostéo crânien, mais ça ne m'empêchait pas de me retrouver par terre, à genoux, avec un grand cri japonais. Mes amis me disaient que j'en avais plein le dos, qu'il fallait que je change de vie. On me traitait d'hypocondriaque, on sous-entendait que c'était psychologique jusqu'à ce que je passe radios et scanner. Bilan des courses : une hernie discale et trois disques écrasés. Il y a dix ans, mon lumbago a fini par me ficher la paix, lorsqu'un médecin-kiné m'indiqua quelques mouvements simples à effectuer au coucher et au réveil. Il m'est encore arrivé de me faire très mal, mais de plus en plus rarement, et je ne manque plus jamais de faire mes exercices sans me mettre en danger. Je vois de temps en temps un ostéo ou un kiné (variation géographique) pour la révision des 10 000, mais j'ai surtout fait l'expérience du massage chinois. Voilà, on y vient.
Le massage chinois n'a rien à voir avec les pratiques occidentales. Madame J., qui opère à domicile, appuie là où ça fait mal. La douleur est insupportable, il arrive que l'on crie, il paraît même que les chinois hurlent tandis que les occidentaux se retiennent en soufflant comme des phoques. Madame J. attendrie la bidoche comme le boucher avec le bifteck. Elle s'y prend à deux mains en glissant sur la peau, enfonçant ses doigts aux nœuds de tension et malaxant jusqu'à ce que ça lâche. Difficile de résister, Madame J. rit tout le temps, d'un rire bienveillant qui rassure. On en ressort complètement lessivé, et le lendemain courbaturé comme si on avait pratiqué le triathlon pour la première fois. Certains camarades, car Madame J. est un secret que l'on se repasse entre musiciens comme si c'était un trésor vivant, se sont retrouvés avec d'énormes bleus. N'y voyez aucun masochisme refoulé, car trois jours après vous gambadez sans plus aucun souvenir de la douleur, ni celle de la séance de torture, ni surtout celle qui vous a fait crier au secours. Et Madame J. de sourire en vous expliquant les "kolok kolok" par un "quand bruit, mal". J'ai essayé de pratiquer cette technique sur moi-même et ma compagne, ça fonctionne plutôt bien : chercher les tensions avec le maximum d'écoute et masser longtemps jusqu'à ce que le muscle lâche. C'est tout simple, rien de mystique, pas besoin d'y croire : la gym pour l'entretien, l'attendrissement pour les coups durs ! Bon, d'accord, n'excluez pas la visite à un spécialiste lorsque votre cas semble sans espoir... C'est un peu comme l'homéopathie qui est une médecine formidable, mais en cas de crise aigue mieux vaut, par exemple, avoir recours tout de même aux antibiotiques. Chacun doit trouver ce qui lui convient. Un de ces jours, je ferai un article sur l'homéopathie, ça nous changera ! Et puis, j'en ferai un autre sur la douleur, comment la maîtriser en l'apprivoisant...
La photo représente différents objets du culte (physique) permettant de détendre le corps : trois différents tapis à picots (réflexothérapie, absolument géniale, au fonctionnement plus proche de l'acuponcture, tous les méridiens passant par la voûte plantaire, et par les oreilles, mais là, c'est raté, vous aurez beau écouter le train arriver en vous penchant sur les rails, ce n'est pas très pratique pour le massage des oreilles), cylindres pour les pieds toujours (très utile en avion), matchi-pouli (là j'ai des doutes, trop d'efforts des bras pour masser le dos), petits ustensiles pour frapper les endroits douloureux (font partie du quotidien asiatique, mais moi, je ne m'y fais pas), araignée pour la tête (un cadeau exquis trouvé chez Nature & Découverte), moquette (pour la gym), Syntol, Huile de massage et Baume du Tigre (ça soigne tout, des courbatures au mal de tête ou de ventre, c'est l'aspirine de l'Asie), etc. Une véritable panoplie SM (euh, Soins Massage) !
MAL AU DOS (2007)
Y a pas photo, je suis encore de traviole ce matin. S'il est une chose qu'il faut éviter, c'est un effort en sortant d'une séance d'ostéopathie. Rien de mieux pour se coincer le dos, de la façon la plus spectaculaire qui soit. Lorsque je me fais mal, ma colonne vertébrale dessine une forme en baïonnette, position antalgique mémorisée par le corps pour éviter de souffrir. C'est à ne pas croire, le tronc ne semble plus en face des jambes ! Si je m'y prends à temps, je peux l'éviter en prenant rapidement deux Di-Antalvic. La crainte d'avoir mal et le rééquilibrage de la pyramide de cubes en os produisent de multiples déplacements depuis le sacrum jusqu'à l'occiput. Si les analgésiques ne suffisent pas, je passe au Bi-Profenid, anti-inflammatoire puissant qu'il faut ingurgiter durant cinq jours. Mais le mieux est de faire ce qu'il faut pour ne pas en arriver là !
Depuis une dizaine d'années, chaque matin en me levant et chaque soir avant d'aller me coucher, quel que soit mon état de fatigue, je fais trois exercices salvateurs qui m'ont été astucieusement soufflés par le bon Docteur Mussy. Depuis, je ne m'écroule plus jamais à quatre pattes avec un grand cri japonais. Lorsque je dois voyager longtemps assis, rester debout pendant des heures ou porter quoi que ce soit de lourd, j'entoure mon ventre d'une gaine élastique qui le soutient. Les chaussures qui épousent la voûte plantaire sont également d'une aide certaine, sehr gut ! Plier les jambes quand on se baisse fait partie des conseils de base. Mon état n'a hélas rien de psychologique (du style "j'en ai plein le dos"), la radio et le scanner ayant montré une jolie hernie discale et trois vertèbres écrasées.
(...) J'ai vu des kinés, puis des ostéos les plus zélés, mais rien n'a valu de me prendre en charge moi-même. Depuis dix ans, je souffre beaucoup moins qu'avant. J'ai appris à gérer mes faiblesses. C'est une consolation. Le corps se déglingue petit à petit, mais plus on vieillit, mieux on apprend à vivre avec, et la vie est plus douce.
SCOTCH 1 - JJB 0 (2010)
Mes lecteurs connaissent mes points faibles. À part le dos, mon petit orteil gauche est mon talon d'Achille. Un coup de vent rasant, et paf, cela suffirait à le froisser. Je lisais tranquillement dans mon lit allongé sur le dos lorsque le chat a sauté comme une puce mais de ton son poids sur mes pieds tournés vers le plafond. Huit kilos et demi se sont abattus sur mes arpions fragiles. J'ai senti le craquement. Arrêt de jeu. Massage à l'arnica, granules et Di-Antalvic tant qu'il en reste. J'ai aussitôt pensé à l'EMDR, technique intéressante de désensibilisation et retraitement de l'information par mouvement des yeux ! Comme je suis embarrassé de demander à Françoise de jouer les hypnotiseuses en faisant osciller un stylo devant mes yeux, je me suis fait offrir un métronome. Pour un musicien, quoi de plus naturel ? Sauf que celui-ci est mécanique, on n'en fait plus beaucoup, et que je ne m'en sers que pour m'autohypnotiser. Ainsi personne n'attrape de crampe. Et mes yeux de suivre l'oscillation du balancier en me concentrant sur la douleur et le choc initial. Auto-suggestion ? Effet placebo ? Technique de libération émotionnelle (EFT) ? La douleur s'estompe miraculeusement et je peux m'endormir. Le lendemain matin, je réitère l'opération métronome, et mes yeux d'aller de droite à gauche et de gauche à droite. J'arrive à poser le pied par terre ! J'ai cru comprendre qu'il s'agit de reprogrammer des réflexes anciens générés par la douleur. Ainsi lorsque je me coince le dos, il se met en position de baïonnette à tel point que les jambes ne sont plus en face du tronc. Impressionnant ! Or il s'agit d'une position antalgique, mon corps se souvenant qu'ainsi je compense la coincette. Hélas cette position génère toute une suite de rééquilibrages catastrophiques, comme une colonne de cubes empilés sur une base tordue. La reprogrammation est censée effacer cette mémoire du corps, me permettant de réagir plus efficacement sur le traumatisme. Vous me suivez ? Après des années de pratique (le choc, suivi de sa prise en main !) j'ai réduit la convalescence de trois semaines à quelques jours, essentiellement en me relaxant au lieu de m'énerver contre la douleur. L'expérimentation de l'EMDR est donc une nouvelle plongée passionnante dans les possibilités du cerveau à la contrôler, qu'elle soit physique ou psychique. Miracle ! Je réussis à enfiler chaussette et chaussure, à pédaler, et en fin de journée je gambade comme si de rien n'était. Cela ne m'est jamais arrivé en 37 ans de casse-pied. Je n'ai même plus d'inquiétude pour le concert de demain où je dois jouer debout et déambulant. Je n'aurai pas vécu de bouts et d'ambulances.
ESCALADE DES DROGUES LÉGALES (2012)
Il arrive parfois que les transitions arrivent à propos. Au moment où le Di-Antalvic, analgésique miracle, est retiré du marché, ce qui représente une catastrophe pour quantité de personnes souffrant du dos ou de diverses douleurs, le massage chinois que je suis héroïquement depuis quelques années prend le relais, et ce sans les effets secondaires redoutés. Si la séance est souvent douloureuse cette pratique a l'immense mérite d'avoir supprimé totalement les lumbagos que je traînais depuis plus de 25 ans. Qui ne m'a jamais vu en baïonnette avec les jambes décalées du tronc ne peut imaginer la souffrance à l'origine de cette position antalgique. Or je n'ai vécu aucune crise depuis trois ans alors qu'elles étaient quasi mensuelles et particulièrement redoutables. Pendant des années j'ai évité de prendre le moindre médicament allopathique, m'en remettant d'abord aux bons soins de kinésithérapeutes, puis de zélés ostéopathes, sans parler de la magie exercée par le magnétiseur ou un rebouteux au fin fond de campagnes quasi médiévales. Leurs pratiques m'ont souvent tiré d'affaire, mais je replongeais irrémédiablement, accompagnant ma chute d'un grand cri japonais. J'avais donc trouvé deux méthodes pour m'éviter de devenir nonagénaire en l'espace de quelques secondes. Au moindre soupçon, heureusement devenu rare, je prenais deux gélules de Di-Antalvic pour ne pas envenimer la situation. Je tuais ainsi dans l'œuf torticolis, sciatalgies et lombalgies. Le massage chinois, supplice inadapté pour certains, était l'autre botte secrète. Il tira d'affaire nombre de mes camarades musiciens, médecins, dentistes, etc.
Mais voilà que le Di-Antalvic et autres Propofan, mélanges d'antalgique et d'opiacé qui avaient su séduire 8 millions de Français, sont interdits depuis octobre 2011, le surdosage pouvant entraîner la mort. C'est le propre de quantité de médicaments entreposés dans votre pharmacie, sauf que le Di-Antalvic coûtait très cher à la Sécurité Sociale, car il était délivré sur ordonnance et remboursé. À moins que le brevet de la petite molécule DXP, arrivé à expiration depuis déjà pas mal de temps, n'était plus aussi rentable avec l'apparition des médicaments génériques ! Chaque nouvelle molécule mise sur le marché assure minimum 20 ans d'exclusivité à son laboratoire. Dis Tonton, pourquoi tu tousses ? La dextropropoxyphène est donc remplacée par le bon vieux paracétamol prescrit seul (c'est l'aspirine qui fait des trous dans l'estomac et ne soulage pas du tout certaines douleurs), par la codéine (inefficace pour 13% des gens qui ne le métabolisent pas) ou par le tramadol (la voilà, la petite dernière). Depuis que les analgésiques existent, ils ont toujours été dangereux en cas de surdose, accidentelle ou suicidaire. L'industrie pharmaceutique se targue chaque fois de retirer tel ou tel du marché à cause des risques prétendument découverts récemment. Les migraineux se souviennent du magique Optalidon ! Les nouveaux seront incriminés dans quelques années, comme les précédents. C'est avant tout une histoire de gros sous contée par de cyniques profiteurs.
Alors qu'en est-il des médicaments de remplacement ? C'est là qu'on se marre. Ils sont plus puissants que le Di-Antalvic qui occasionnait très peu d'effets secondaires. D'après ma pharmacienne l'Ixprim, composé de tramadol et de paracétamol et ne réclamant aucune ordonnance, produit des vertiges et des nausées, tandis que le paracétamol codéine donne des nausées et constipe ! Comme elle me dit que je peux combiner les deux, j'en déduis que je pourrais profiter à la fois de vertiges, nausées et constipations pour désirer être soulagé des conséquences de ma hernie discale et de mes deux disques écrasés... Sympa ! Pas d'autre solution que de tester.
Si le paracétamol codéine n'a servi à rien, j'ai par contre réussi à être complètement défoncé avec l'Ixprim. Deux gélules ont suffi à me rendre ivre, hilare et béat. Le genre de truc totalement déconseillé si l'on doit sortir de chez soi, qui plus est, conduire. Je n'y pense même pas. Mais si un jour j'ai vraiment mal et que j'ai envie de m'envoyer en l'air j'ai une boîte pleine de cette drogue légale qui ne réclame aucun surdosage pour voir des éléphants roses. Quand je pense que la loi interdit le cannabis et laisse en liberté les dealers patentés je me pose des questions sur les lobbys qui les y autorisent.
Toutes ces considérations doivent être prises avec des pincettes, car je ne suis pas médecin, mais un simple usager. Cette phrase me rappelle une des Claudettes revenue d'une nuit avec Jimi Hendrix avec un T-shirt où était écrit "I've been experienced !". J'ai parfois de drôles d'idées, mais cet article a été écrit sans l'aide d'aucun expédient.
ÇA Y EST, JE SUIS PASSÉ À LA PLANCHE À CLOUS (2013)
Comme si ma collection de tapis de réflexologie pour les pieds ou le massage chinois Tuina Anmo de Madame Ji ne suffisaient pas, je suis passé à la planche à clous, ou plus exactement à sa forme moderne et occidentale, le tapis Shakti dont il existe de nombreuses imitations que je n'ai hélas pas testées. Première impression, ce n'est pas pour les douillets. Le moment où l'on s'allonge dessus ou, pire, celui où l'on se relève n'est pas piqué des vers. On me les tirera donc facilement du nez, j'avoue, j'avoue tout. Après quelques minutes une sensation de chaleur vous envahit et on pourrait même s'endormir dessus, nulle contre-indication. La séance fut redoutablement efficace. Impression de détente et soulagement immédiat des douleurs dorsales. Il me semble plus approprié en fin de journée qu'en matinée. Livré dans un sac en coton, le petit tapis peut s'emporter partout avec soi en voyage. Le site de Shakti est plein d'informations en anglais, mais le mode d'emploi basique est en français. La technique est vieille de 7000 ans et l'exercice ravira les adeptes du yoga de plus en plus nombreux. Lancé en 2007, il a obtenu un succès phénoménal en Suède il y a quelques années tel que plus de 10% de ses habitants en possèdent. Il se pourrait bien que la France en plein stress et déconfiture s'y mette bientôt.
LUMBAGO BLUES (2013)
(...) N'ayant pas eu de lumbago depuis plus de trois ans grâce au massage tuin anmo de Madame Ji je me croyais à l'abri. C'était sans compter de coquins mouvements du bassin, les quatre kilos de l'hiver et le jardinage de printemps. Assis sur le divan, j'ai plongé stupidement vers mes lacets sans plier les genoux, et clac, merci Kodak ! L'impressionnante photo montre mon dos en baïonnette : le tronc n'est plus en face des jambes. Si je marche mon corps me semble suspendu en l'air avec mes guiboles comme des rubans de papier flottant au-dessus du sol. J'ai arrêté les anti-inflammatoires qui cette fois ne m'ont fait aucun effet, j'ai vu les praticiens les plus zélés, j'ai tenté l'EMDR en m'auto-hynotisant, je suis resté allongé des jours entiers à regarder des films dans le noir, mais après dix jours tourdepisiens je ne sens aucune amélioration et cela commence à bien faire. Je n'ai pas encore épuisé toutes les ressources des magiciens du corps et je ne m'avoue pas vaincu quant au travail intérieur que je continue à produire sereinement. Si pour l'avoir déjà vécu je ne savais pas qu'un jour je gambaderai comme un chevreuil je serais drôlement inquiet...
L'ORIGINE DU MAL (2013)
Me lisant handicapé par un lumbago persistant, de bonnes âmes m'ont écrit pour me conseiller diverses pratiques de guérison. Soulagé momentanément par les bons soins de la masseuse chinoise, de l'ostéopathe, du réflexologue et de la nouvelle pharmacopée, en l'occurrence de l'Ixprim, savant cocktail de tramadol et de paracétamol, mais néanmoins bloqué en position allongée depuis trois semaines, j'ai eu tout le loisir de lire Healing Back Pain en anglais dans le texte, le best-seller du Docteur John E. Sarno. Le médecin américain y livre son intuition sur l'origine du mal au dos et comment s'en débarrasser définitivement, même affecté comme je le suis par une hernie discale et trois disques écrasés !
L'hypothèse formulée par le médecin américain tient du bon sens, mais son style est celui d'un auteur à succès s'adressant à une large population plutôt inculte en matière psychanalytique. Dès lors que l'on considère que la majorité de nos afflictions proviennent de la somatisation, ou du moins que notre mental a une influence indéniable sur les maladies que nous attrapons, pourquoi ne pourrait-on guérir par ce qui provoqua le mal ? D'où sa suggestion de soigner les TMS (Tension Myositis Syndrome, en français Troubles musculosquelettiques) sans médicaments, ni chirurgie, ni exercice physique, mais par le seul pouvoir du cerveau... Si l'I.R.M. montre une lésion vertébrale, Sarno prétend que ce n'est pas elle qui provoque la douleur. Il est question de manque d'oxygénation des tissus, mais je ne vais pas réécrire ici son bouquin. Le stress et la colère rentrée seraient à l'origine du mal, comme on peut se fabriquer un cancer, un ulcère à l'estomac, de l'asthme, quelque maladie dermatologique, etc., la liste est longue. Pour avoir envisagé moi-même depuis fort longtemps cette théorie et l'avoir testée avec succès, la lecture confirme mon hypothèse. On peut évidemment atténuer la douleur et la faire disparaître en l'apprivoisant, de même on peut très bien guérir de moult maladies par un travail psychologique ou psychanalytique, tout dépend de l'ampleur des dégâts. L'inconscient est hélas plus puissant que la concentration volontariste et la relaxation philosophique, aussi n'est-ce pas toujours facile, particulièrement en période de crise aiguë. Sur tous les terrains il est fondamental de juguler la peur.
Là où Sarno est léger, c'est évidemment dans la guérison miraculeuse qui tient, malgré ses dires, plus d'une sorte de conviction à laquelle je ne peux adhérer, n'ayant pas en son temps acquis la petite croix Vitafor qui guérit tout, peines du corps et peines du cœur, il suffit d'envoyer le bon de commande, ici un petit livre de poche à quelques euros, je ne me suis pas ruiné. Le pouvoir de suggestion des praticiens ayant recours à la méthode du médecin américain est certainement la clef de leurs succès, mais j'ai beau avoir suivi, ou plus justement précédé à la lettre, les conseils avisés prescrits, soit traiter l'affaire par le mépris, je me suis tout de même coincé le dos après trois ans et demi de rémission alors que je pensais être sorti de là ! Cela fait trente ans que ma cinquième lombaire joue le rôle de mon talon d'Achille. Si le ciboulot est souvent à l'origine du mal, s'il est possible de s'en débarrasser par un travail psychique, il n'en reste pas moins que le best-seller qui aurait soigné des milliers de personnes de par le monde tient par son style d'une entreprise commerciale juteuse qui laisse planer le doute sur les intentions philanthropiques de son auteur. Ouvrage de vulgarisation sur le pouvoir de l'inconscient, il n'empêchera pas chacun de morfler et de trouver également l'issue qui lui convient...
LUMBAGO (2014)
Faut-il être idiot pour me coincer le dos une fois de plus ! Rien de nouveau sous le soleil, je me suis abîmé à 18 ans, la hernie discale et les trois disques écrabouillés j'en avais 31, voilà donc trente ans que je suis (ir)régulièrement handicapé. J'en prends chaque fois pour trente ans, mais quelques jours plus tard j'obtiens une remise de peine. Les ostéos ont remplacé les kinés, et depuis quelques années je ne pousse plus jamais de grand cri japonais en m'écroulant par terre, en particulier grâce au vigoureux massage chinois. La gymnastique matin et soir devrait m'empêcher de me mettre en baïonnette, avec les jambes décalées du tronc, position antalgique qui n'amuse que les camarades devant qui je me désape. Mais voilà, il arrive que j'exagère en faisant des folies de mon corps. Si certaines sont trop agréables pour les éviter, d'autres relèvent de la plus grande stupidité. Il faut pour cela un concours de circonstances, fatal, comme de porter un arbre en torsion après avoir scanné trois cents photographies du Drame toute la journée. C'était à prévoir, surtout après une légère prise de poids. Donc voilà, il ne suffit plus que d'enfiler ses chaussettes pour se retrouver avec un lumbago pas piqué des hannetons. Je l'écris comme un pense-bête, mais tout effort prévisible devrait automatiquement m'inciter à me gainer. Dans le cas contraire je n'arrive pas à penser à grand chose d'autre, d'autant que j'ai avalé analgésique et anti-inflammatoire, aussi ressasse-je dans cette colonne le spleen du bonzaï humain qui prend son mal à patience.
LES SOUFFRANCES DES JEUNES VERTÈBRES (2016)
Les copains me disaient que j'en avais plein le dos et me conseillaient de changer de vie. J'avais tout de même fait des radios en 1983 et quelques années plus tard je suis entré dans un tube qui ressemblait à un cercueil relooké 2001, l'odyssée de l'espace. Les machines ont beaucoup changé depuis, et l'aspect claustrophobe de l'IRM a presque disparu. On est allongé sur une table de kiné qui glisse sous un court tunnel ouvert aux deux extrémités. Un casque diffusant une musique sans style protège du bruit des bobines qui vibrent et produisent un rythme binaire de techno lourdingue. Une poire glissée dans la main vous permet d'éventuellement avertir le préposé du moindre désagrément. La séquence m'a semblé durer une dizaine de minutes.
Lorsque j'avais 20 ans je transportais seul mes enceintes amplifiées Yamaha de 1,80m de haut pesant 60 kg chaque lorsque je partais en concert. L'épreuve résidait à les enfiler dans la voiture par le haillon. À cet âge les tours de rein passent en deux ou trois jours. Lorsque j'eus 31 ans , terminant une séance d'enregistrement dans mon sous-sol avec Un Drame Musical Instantané vers 3 heures du matin et désirant débrancher mon synthétiseur PPG j'attrapai les câbles en torsion et me retrouvai à genoux avec un grand cri japonais. À cette époque on allait se faire décoincer chez un kinésithérapeute. Le bon Docteur Thébaut Place de la Concorde expérimentait toutes sortes de techniques comme la magnétothérapie. Plus tard je passai à l'ostéopathie crânienne, puis au massage chinois Tui Na An Mo, voire l'EMDR, et aujourd'hui lorsque je me coince j'oscille entre crac et la rééducation par la méthode Mézières. Récemment j'enchaînai un lumbago suivi de cruralgies dansant d'une jambe sur l'autre. Cette bascule instantanée des douleurs de l'aine droite et gauche justifia que je repasse une IRM, histoire de numéroter mes abattis.
Alors que les images d'il y a 25 ans montraient une hernie discale L5-S1 et trois disques écrabouillés, celle de la semaine dernière révèle que la hernie est rentrée (merci au Docteur Mussi qui me fit faire des exercices autodisciplinés pendant toutes ces années), mais que l'ensemble des disques lombaires sont pincés et en hyposignal sur la séquence sagittale T2 témoin d'une discopathie dégénérative étagée, signifiant que toute ma production discographique lombaire est raplapla. Mon kiné actuel m'annonce que lumbago, sciatiques et cruralgies sont des problèmes de jeunes et que cela passe en vieillissant, la bonne nouvelle ! Quant aux séances Mézières elles m'apprennent à respirer et à retrouver une posture qui devrait m'éviter tous les déboires dont je suis victime depuis 32 ans. J'aurais bien cité le nom de tous les praticiens qui m'ont aidé à vivre pendant tout ce temps-là, sans compter les prescriptions d'analgésiques et d'anti-inflammatoires, mais cela fait beaucoup de monde et je ne suis pas certain qu'ils aient l'envie ou les moyens de récupérer plus de patients qu'ils n'en ont déjà !
Si vous avez réussi à lire ce billet médical et paramédical jusqu'ici, je conseillerai simplement aux plus jeunes, qui se croient donc invincibles, de ne pas soulever de poids en torsion, de plier les genoux, de porter une gaine comme font les motards, d'éviter le métier de contorsionniste, de faire du sport mais sans jamais forcer et de vivre vieux pour apprécier le bien fondé de ces avertissements.
PSOAS, LE MUSCLE DIABOLIQUE (2017)
33. Dites 33. 33 ans depuis le premier grand cri japonais ! 33 ans de lumbago. J'ai vu des médecins, des kinés, des ostéos, des réflexologues, des masseuses, des rebouteux, des sorcières, des acuponcteurs, des ophtalmos, des magnétiseurs, j'ai fait des radios, des IRM, de la gymnastique, du taï-chi, j'ai avalé des antalgiques, des anti-inflammatoires, des relaxants, lu des livres, fumé des pétards, changé de matelas, pris des vacances, tenté l'EMDR, je me suis allongé sur le dos... Avec le temps et mes exercices matin et soir j'ai résorbé la hernie discale, mais tous mes disques lombaires sont écrasés. On me dit pourtant que je ne fais pas le poids. J'ai maigri, me suis recoincé, regrossi, j'ai fait du yoyo, du vélo, de la marche à pied, mangé moins, mais rien n'y fait, devant la peur de la douleur je me mets en baïonnette, les jambes ne sont plus en face du tronc, rien de grave, juste impressionnant... On m'a parlé du "muscle poubelle", le psoas sur lequel viendraient se fixer les toxines à cause de la proximité des reins, mais il paraîtrait que c'est du flan. Ce serait simplement la proximité du colon. Si l'un ou l'autre s'enflamme, il y aurait contagion. Est-ce plus juste ? Je l'ignore. Le psoas part de la hanche, traverse l’abdomen et s’attache profondément sur les cinq vertèbres lombaires. Aïe ! Certains prétendent que le psoas réagit au stress émotionnel et aux peurs. Aux dernières informations, une position assise trop longue le raccourcirait et produirait cambrure et lumbago. Même origine pour le point de côté. Il faut donc l'étirer. Allongé, je laisse tomber ma jambe gauche en attrapant mon genou droit. Jusqu'ici j'avais évité les génuflexions. Je ne suis pas croyant. Peut-être que quelques prières à Cinq-lombaires auraient eu raison de ma récurrence ? Je respire, me redresse doucement, le soleil revient, maudit psoas !
JE NE SUIS PLUS MALADE (2020)
Il n'y a pas que le Covid-19. On meurt aussi d'autres causes, mais faute de tests on impute au virus maints départs précipités. Il y a plein d'autres petits bobos, mais les patients évitent les visites chez le médecin par crainte d'une éventuelle contagion dans la salle d'attente. Les hypocondriaques guérissent étonnamment vite ces temps-ci...
Mes amis le savent. Ma principale faiblesse est mon dos qui me rappelle à lui de temps en temps, au point que je suis obligé de le cajoler sans attendre les crises. Lorsque j'avais 18 ans, portant régulièrement les enceintes de 60 kg de ma sono pour jouer en concert, je me collais un tour de rein qui passait en trois jours. À 31 ans, dans ma cave, à la fin d'une séance d'enregistrement d'Un Drame Musical Instantané, j'ai voulu débrancher un câble en torsion et je me suis retrouvé à genoux avec un grand cri japonais dont je ne me suis jamais relevé complètement ! Depuis, j'ai vu trente-six praticiens (kinés, magnétiseurs, rebouteux, masseurs, ostéopathes, etc.) qui m'ont chaque fois sorti de là, mais je reste fragile. Ces derniers quinze ans je me reposais sur une masseuse chinoise pratiquant le tuin anmo, un ostéopathe virtuose et des gélules d'X-Prim. Bonne nouvelle pour les jeunes qui souffrent de ce genre de mal, je vais beaucoup mieux qu'il y a 36 ans ! Grâce aux exercices quotidiens suggérés par un étonnant médecin il y a belles lurettes, j'ai résorbé mon hernie discale, et grâce à la Sainte Trinité évoquée plus haut les lumbagos sont devenus très rares. Or, en cas de blocage pouvant arriver n'importe quand et n'importe comment, le confinement m'empêche de rencontrer mes deux sauveurs ou de prendre le médicament déconseillé dans l'éventualité où le virus frapperait à ma porte. Et bien voilà plus d'un mois que je me porte comme un charme. Évidemment je continue à pratiquer le sauna chaque matin, infrarouges qui chauffent mon corps à 67° ; je ne me suis jamais coincé après cette séance, toujours avant, ou parce que j'avais été extrêmement imprudent, c'est-à-dire totalement imbécile. Il n'empêche que depuis que je n'ai aucun moyen d'être soulagé en cas de coincette, je n'ai pas eu l'ombre d'une alerte. Bon d'accord, mon asthme s'est réveillé avec le printemps, mais je n'ai (hélas) besoin de personne pour le soigner !
Cela me rappelle une autre histoire. Je vivais dans le même immeuble qu'un ami docteur, qui est toujours mon ami et mon médecin traitant, mais j'ai déménagé. Du jour ou lendemain je n'étais plus malade. Cela m'aurait probablement trop ennuyé de traverser Paris pour le consulter alors que jusque là je n'avais qu'à grimper deux étages, et même en ascenseur, que mon inconscient hypocondriaque préférait m'épargner la moindre contrariété physique. À l'époque je n'étais hélas pas à l'abri de celles de l'âme, mais pour guérir je n'aurai à compter que sur moi, ce à quoi je m'emploierai ardemment.
Comme je partageais cette histoire avec d'autres proches, loin de leurs praticiens chéris, l'une me raconte qu'elle n'a plus mal au ventre, l'autre que sa poitrine ne l'oppresse plus depuis le début du confinement, etc. Ces améliorations considérables ne concernent hélas que notre condition physique, entretenue par la gymnastique et la marche à pied, mais n'empêchent pas les inquiétudes légitimes qui assaillent les uns et les autres sur l'avenir social et politique...
Illustration : ophtalmotrope de Ruette photographié lors de la création de La chambre de Swedenborg au MAMC de Strasbourg pendant l'exposition L'Europe des esprits avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö
En commentaire du billet d'hier 30 juin, la lectrice "Alibi à la une" écrivait :
"Alors ils s'y sont tous et toutes mis..." toutes ??? je voudrais bien LES y voir ! Allez sans rancune (?) c'est partout les grandes absentes même si c'est la moitié de l'humanité. Je sais elles ressassent et ne prennent pas le pouvoir. À qui la faute ?
Je commençai par répondre :
"Toutes" pas plus que "tous", mais c'est vrai, beaucoup moins. Toutes celles qui ont répondu "présente !", celles qui sont là, celles qu'on est allés chercher pour ne pas rester qu'entre hommes : quel ennui une fratrie de mecs, quelle obscénité ! Le jazz est un monde masculin où les femmes sont des emblèmes de publicité ou, au mieux, des égéries alcoolisées.
Heureusement celui de l'improvisation libre, des musiques barjos, est un peu plus ouvert, les filles y font leur place, pas facile. Les plus militantes ont d'abord revendiqué leur homosexualité, les plus ambitieuses rejetaient le féminisme pour être considérées à l'égal des hommes, les plus laborieuses se contentaient d'un strapontin...
Y a-t-il une expression féminine ? Je le crois. Leur sensibilité d'artiste ne s'exprime pas de la même manière. C'est moins tranché, arrondi aux entournures, c'est plus fin, parfois, comme chez les mecs pas trop machos, leur part de féminité s'exprimant plus ou moins librement...
C'est à ce moment-là que je choisis d'en faire le billet de ce matin, sachant bien que ce ne sera qu'une parole d'homme de plus, pas le choix cette fois !
Pour compléter le petit panorama rapide et réducteur, j'ajoute aux lignes précédentes que le monde de la musique classique, et, par extension, contemporaine, est tristement potache et réactionnaire, l'esprit de compétition qui y règne en fait une foire d'empoigne où les femmes n'ont à y gagner qu'une forme de contamination. La question des variétés se pose un peu moins, parce qu'on est en milieu populaire, l'enjeu n'est pas le même dans la chanson, l'arrogance porte un bémol à la boutonnière. On préfère y faire pousser des étoiles, quitte à mépriser là aussi le petit peuple des musiciens qui les accompagne, encore des mecs. Les musiques savantes, élitaires, sont chasse gardée, chasse à cour(re) ! On se plaît à croire qu'il y est question de pouvoir. Mais le pouvoir, c'est "pouvoir" faire, c'est le potentiel à créer, à diriger, à diriger sa vie, et malheureusement trop souvent celle des autres, et celle des femmes certainement.
Vaste sujet, "la moitié de l'humanité" ! Cela méritera qu'on y revienne, souvent ?! Alors autant commencer dès aujourd'hui. La parité me semble une mystification de plus, un truc en plumes inventé par les hommes pour que les femmes qui la ramènent leur ressemblent. Regardez Ségolène Royal sur les pas de Margaret Thatcher et Condolezza Rice, quelle horreur ! Il en est d'autres qui se battent avec plus de jugeotte, mais n'y a-t-il pas d'alternative à prendre le pouvoir en package avec la stupidité des mâles ? Faut-il qu'à leur tour les femmes nous gouvernent avec la même brutalité, carnage destructeur et suicidaire ? Au secours, Lysistrata (texte de la pièce d'Aristophane) ! Adolescent féministe et non-violent, j'avais trouvé géniale cette grève du sexe pour arrêter la guerre. Pourquoi les femmes qui y perdent leurs enfants, leurs frères, leur père et leur époux, ont-elles toujours été solidaires de ces bouchers sanguinaires ? Faut-il aller chercher quelque explication dans la biologie comme le fait le documentaire 1+1, une histoire naturelle du sexe (et dont j'eus la joie de composer la musique) ? Doit-on en passer par la barbarie ? Ou bien est-ce l'absurde qui nous gouverne ?
Ayant grandi dans les années 70 au milieu de femmes revendiquant l'émancipation féminine, la question n'a eu de cesse de me poursuivre. Sur les murs de la cuisine étaient épinglés des petits papiers découpés portant tous les slogans de l'époque, certains même ambigus : "Une femme sans homme, c'est comme un poisson sans bicyclette". J'aimais l'impossible. J'en rêve toujours. Attention à moi si, en discutant, j'accordais mal un adjectif, j'étais immédiatement repris et le e final était accentué avec sa liaison phonétique, appendice qui pour une fois dépassait du mot féminin. J'ai pris ainsi l'habitude d'accorder les fonctions, surtout en haut de l'échelle sociale, Madame la présidente, Madame la directrice, une écrivaine, etc.
Dans le Drame, nous n'avions qu'un tiers de musiciennes, cinq sur quinze, l'atmosphère y était tout de même plus digne, ça changeait des chambrées des autres orchestres. Dans le Journal des Allumés, chaque fois que nous le pouvons nous invitons ces dames au parloir, cette fois la harpiste Hélène Breschand, la compositrice et chef d'orchestre Sylvia Versini, les dessinatrices Chantal Montellier et Laurel (son blog). Nous le savons, c'est peu et ce n'est pas le reflet du monde réel, nous forçons les portes. Un seul des Cours du Temps fut consacré à une femme, la contrebassiste Joëlle Léandre, sa parole y est emblématique. Même si Valérie Crinière réalise le Journal (et pas seulement techniquement !), il n'y a que des hommes au comité de rédaction, et peu de femmes dirigent parmi les 42 labels de l'association. Notre trésorière, Françoise Bastianelli, en charge du label Émouvance, a redressé les comptes de l'assoc lorsque nous étions au plus mal. J'aurais pu écrire "au plus mâle" tant l'unisexicité peut être nauséabonde. Les femmes entre elles ne valent guère mieux, c'est pour cela que Lysistrata n'eut jamais gain de cause. Il faut la mixité, le partage des tâches, oui si c'est ensemble, pas de prérogatives ni de territoires réservés, l'échange est plus juste que le partage.
Je repense toujours aux derniers mots de L'innocente de Lucchino Visconti, son dernier film, quelque chose du genre : ''Pourquoi faut-il que, vous les hommes, vous nous portiez aux nues ou nous traitiez comme moins que rien ? "
AVEC "CHI-RAQ" SPIKE LEE RETROUVE LE TON DE SES DÉBUTS
Depuis que je connais Lysistrata je me suis toujours demandé pourquoi les femmes acceptaient la mort de leurs maris, fils, pères ou frères. Comment peuvent-elles être complices de la violence des hommes ? Quel pouvoir ont-elles oublié qui ne leur permettent pas d'enrayer la folie des brutes machistes qui ne trouvent jamais que la guerre pour (ne pas) régler leurs conflits ou asseoir leur emprise ? Est-ce que la mort est intrinsèquement liée au sexe ? Les explications psychanalytiques ne sont pas de mon ressort, mais Aristophane a su proposer une solution pacifique qui ne semble pas avoir convaincu puisque cela continue de plus belle !
Spike Lee s'empare donc de cette comédie pour dénoncer la violence qui s'exerce entre Afro-Américains. Il y a plus de morts à Chicago liés aux bagarres entre gangs qu'il n'y en eut en Iraq, d'où le surnom du quartier sud, contraction de Chicago et Irak. Comme dans la comédie grecque le réalisateur de Do The Right Thing, Mo Better Blues et Malcolm X emploie un langage direct qui sied à l'argot des rues, les acteurs s'exprimant en vers, rap nerveux de cette comédie musicale où l'on retrouve le ton de ses premiers films. Spike Lee n'évite pas quelques longueurs, mais le sujet est formidable et son adaptation parfaitement à propos.
Chi-Raq est un film militant à la portée populaire. Il devrait être projeté dans les quartiers, là où l'esprit de clan a remplacé la solidarité de classe. Le prêche du pasteur Michael Pfleger interprété par John Cusack est explicite, la misère entretenue par le capitalisme et le chômage poussent ces jeunes à s'entretuer, ce dont profitent les marchands d'armes soutenus par la NRA, la criminelle National Rifle Association. Samuel L. Jackson joue le rôle du chœur commentant les péripéties de cette bande de filles qui décident de faire la grève du sexe tant que leurs mecs utiliseront leurs armes. Elles s'opposent aux gangsters et à la police, à l'armée et à la résistance de leurs sœurs. Dans cette South Side Story Wesley Snipes et le rappeur Nick Cannon sont les chefs des Spartans et des Trojans, Teyonah Parris est Lysistrata, Angela Bassett est Helen et Dave Chapelle fait partie de la bande. La musique nerveuse porte le film, les couleurs éclatent sur l'écran, orange et violet représentant celles des deux gangs. Des vers scandés s'affichent parfois en infographie, plus agit-prop que clip-vidéo. Chi-Raq est à la fois drôle et sérieux, swing et sexy.
Mais est-ce que cela changera grand chose à la violence absurde, criminelle et suicidaire des hommes ? Cette brutalité mortifère reste pour moi un mystère. À moins qu'elle ne s'explique par l'intérêt des pouvoirs en place, et ce depuis des millénaires (Aristophane a écrit sa pièce cinq siècles avant J-C), à exciter les pauvres les uns contre les autres pour mieux les contrôler et les opprimer ? Cette culture de la guerre est-elle inhérente à l'espèce, le fruit d'un calcul cynique ou de l'inconséquence des chefs ? Peace and Love revendique Lysistrata et à sa suite le réalisateur Spike Lee, fatigué de voir sa communauté s'entretuer. C'est ce que je vous souhaite pour cette nouvelle année en cette période qui pue le sang et les larmes, l'exploitation et le profit, la manipulation et l'aveuglement.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 22 mai 2020 à 06:02 ::Humeurs & opinions
Article du 23 juin 2006
Que peut-on écrire dans un blog, journal intime devenu public ? Quelles limites puis-je me fixer dans la catégorie dite Perso ? Certains rédacteurs attendent la mort des protagonistes, d'autres la leur propre. On peut toujours changer les noms, brouiller les pistes, romancer l'affaire, mais quel besoin, quelle impudeur, nous pousse à publier les détails intimes de notre vie et de celles et ceux qui la partagent ? Le "politiquement correct" ne me préoccupe pas, on peut modifier les usages, bouleverser les conventions, c'est même salutaire. L'intérêt d'un texte est lié à l'indépendance de vue de son auteur, sa libre pensée, son style aussi. Les confessions ont d'autant plus de valeur qu'elles abordent des sujets tabous. Ils sont si nombreux. On se croit isolé, promeneur solitaire portant le fardeau de ses fantasmes, de ses handicaps, de secrets honteusement gardés, de vieux mensonges. La psychanalyse ne fait que régler, au mieux, sa propre petite note, mais on ne partage pas.
Lorsqu'il m'arrive de transmettre (n'étant point professeur le mot enseigner ne me convient pas), j'essaie d'aborder tous les aspects de mon sujet, de changer d'angle le plus souvent possible, pratiquant l'art de la digression. Je m'aperçois que les étudiants ne savent rien de ce qui les attend, réalités du monde de l'entreprise, salaires, droits du travail et droits d'auteur, relations avec les clients ou les employeurs, esprit d'équipe, solidarité, gestion quotidienne de son temps, difficultés à se renouveler, etc. Aborder sincèrement l'un des trois grands sujets préoccupant tout un chacun, sexe, mort ou argent, est un pavé dans la mare éclaboussant toute l'assemblée, fut-elle réduite à un seul interlocuteur. Les confessions intimes mettent en confiance, chacun est libre à son tour de se livrer, de se décharger de ce qu'il ou elle a sur le cœur, simplifiant les échanges en évitant les quiproquos et les mascarades, souvent anciennes ! Il y a des professionnels pour cela, thérapeutes indispensables à celles et ceux qui souffrent trop, mais ils ne répondent pas à toutes les questions. Certaines réclament la confrontation. En clair, il est bon de savoir que l'on n'est pas tout seul à vivre ainsi, à penser cela. Connivence des salles d'attente ? La lecture est un réconfort. La conversation peut devenir un soulagement, un révélateur, une étincelle... Si les secrets de famille nous empoisonnent, sortons donc les fantômes du placard. Mais la question de la publication reste entière, crotte de bique !
J'ai souhaité parler de la douleur de mon ami Bernard face à la mort de son chat Abricot mercredi midi, le 21 juin. L'arrivée de l'été est toujours un moment pénible pour celui qui craint la chaleur. Ce n'est pas la première disparition à laquelle il soit confronté. Bernard a perdu tant d'êtres proches. Plus on vieillit plus les amis peuplent les cimetières. L'isolement progressif peut devenir insupportable. Pour d'autres, la mort à l'œuvre rassure, c'est qu'on est toujours là pour l'apprendre. La dernière sera mon tour. Un camarade médecin me rappelait que souffrir, c'est être vivant. Les jeunes s'angoissent parfois, peine perdue, ce n'est pas l'heure. Ne meurt-on que parce qu'on en a marre ? Sauf accident, et la vie est injuste avec ceux qu'elle quitte prématurément, sans cette fatigue, on vivrait éternellement. Il faut prendre le temps. Les jeunes et les vieux traversent toujours n'importe comment, ils se jettent sous les voitures. Les jeunes n'ont pas conscience de la mort et c'est tant mieux, les vieux n'en ont plus rien à faire et c'est tant pis. Temps mieux temps pis, chacun fait son petit ménage dans sa tête, et dans son corps.
Tout a commencé lorsque Bernard avait dix ans, avec la déportation de son frère aîné à l'âge de 18 ans, jeune résistant communiste. C'était l'âge de Ann, son plus jeune fils, que Bernard accompagna de manière exemplaire touts sa dernière année de 1984 lorsqu'il fut atteint d'un cancer du rein. Abricot avait vingt ans, comme Radiguet, l'auteur du Bal du Comte d'Orgel d'où vient le prénom de Ann. Les cycles sous-tendent notre vie, mouvements vibratoires qui se superposent comme les harmoniques d'un instrument de musique. Les drames et les miracles arriveraient aux nœuds de vibration, le fond de la piscine, ou aux crêtes, rendez-vous en haut du pic. Il n'y pas que les femmes qui soient réglées comme du papier à musique.
C'est chaque fois un drame. Je comprends la douleur de mon ami et respecte ses choix même si je ne les partage pas. À ma dernière visite, je n'arrivais pas à regarder Abricot, défiguré, cela me faisait trop mal. Je ne suis pas courageux en face de la maladie, je ne supporte pas les hôpitaux. Bernard est un ardent partisan de l'acharnement thérapeutique. Mais il a aussi des envies de mort, la sienne, celle des autres. Il est en colère. Les animaux qui l'accompagnent le rappellent à l'ordre. La veille, je lui avouai mes doutes sur ses motivations. Il se réveille toujours lorsque la mort se dévoile. C'est le chantre du paradoxe. Depuis trente ans, nos conversations "de bistro" alimentent nos œuvres communes. Évidemment nous transposons le réel, le travestissant des oripeaux de l'art, une chienlit bien portante. Aujourd'hui encore, le travail du deuil fait grandir, mais Bernard est trop malheureux. Nous lui conseillons d'aller voir l'exposition d'Agnès Varda à l'Espace Cartier : le Tombeau de Zgougou (photo du catalogue ci-dessus) ne pourra que lui redonner le calme de la tendresse. Se réconcilier avec soi-même.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 16 mai 2020 à 07:52 ::Expositions
Articles des 8 et 5 juin 2006, plus le 18 juillet 2012
Il est rassurant de constater l'emballement des camarades à qui je montre les reproductions des œuvres d'Edward Kienholz (1927-1994). Depuis l'exposition Les femmes de Kienholz où était présenté In the Infield of Patty Peccavi (ci-dessus), il signe avec sa femme Nancy. Juste reconnaissance du travail de collaboration d'un couple où la femme est restée longtemps dans l'ombre, comme Christo signant dorénavant avec Jeanne-Claude (P.S.: décédée en 2009). La rue Robert Delaunay a été rebaptisée Robert et Sonia Delaunay, comme en son temps celle de Pierre et Marie Curie. À son tour, Nancy Reddin Kienholz signe aujourd'hui des pièces récentes de leurs deux noms, douze ans après la disparition de Ed.
Dans les mises en scène des Kienholz la transposition critique ne néglige pas la précision historique. Je me souviens avoir ouvert un tiroir du bordel de Roxy's et y avoir trouvé une lettre d'une prostituée à sa mère. On pouvait aussi se servir un Coca au distributeur intégré au Portable War Memorial (ci-dessus). Dans l'article suivant (datant de 3 jours plus tôt !), j'ai raconté comment l'exposition de 1970 avait été pour moi fondatrice. J'y reconnais tout ce qui m'a animé pour construire le Drame, le pamphlet social, la dimension théâtrale, la poésie circonlocutoire, la crédibilisation d'un instant impossible...
LE SECRET DERRIÈRE LA PORTE : McMILLEN ET KIENHOLZ
Défonces d'un immeuble en construction, ton sur ton, faux seuils attendant leurs briques, passages secrets qui ne connaîtront ni le jour ni la pénombre, fantasmes de l'enfance, un sac de pièces d'or, de fil en aiguille (le trou de serrure dans El de Buñuel ?) je pense à nos Portes sans murs, créées avec Nicolas Clauss, en opposition à ces murs sans portes, chacun chez soi, crever l'écran, je n'aime pas les portes, je les préfère ouvertes ou les démonte, plein air, grands espaces, association d'idées, je repense à l'œilleton du Mike's Pool Hall de Michael Mc Millen (Naissance d'une capitale artistique 1955-1985, Centre Pompidou, une des rares pièces qui méritent le détour, avec une autre à sa droite, entrebâillement qui laisse apercevoir des dizaines de bottes à condition de se pencher, je ne me souviens plus bien, les secrets s'oublient, un temps), illusion d'optique, miniature où frémissent les boules du billard... Quelques jours après ce billet un peu hermétique, je dois préciser que la salle de billard est bien une maquette qui semble à taille réelle lorsqu'on la regarde par le judas...
Je regrette encore la rétrospective Kienholz en octobre-novembre 1970 au CNAC rue Berryer, rien vu d'aussi magique à part au même endroit celle de Tinguely (mai-juillet 1971, pour moi fondatrice, mais aussi en 1988 à Beaubourg, dans le Cyclop forêt de Milly, et récemment dans son musée à Bâle) et celle de James Turrell à Vienne en Autiche en 1999, dans un genre très différent, lumière, aveuglement, impression rétinienne, rémanence. Pour toutes, envoûtement cinématographique, voyeurisme et projection, vertige de l'espace, attractions foraines. À Beaubourg, de Kienholz, artiste mésestimé, est exposé While Visions of Sugar Plums Danced in their Heads...
Je préfère The State Hospital qui est à Stockholm : au travers des barreaux de la cellule on aperçoit les deux prisonniers allongés, leur tête est un bocal dans lequel nage un poisson rouge. À Amsterdam, je ne manque jamais de faire un saut au Stedelijk Museum pour me faufiler dans The Beanery et en respirer l'odeur, là les crânes sont des horloges. Qu'est-ce qu'on a dans la tête ?
FIVE CAR STUD D'ED KIENHOLZ
Propriété d'un collectionneur japonais, la scène traumatique réalisée par le "sculpteur" Edward Kienholz n'avait pas été exposée depuis quarante ans. Le Musée Louisiana, près de Copenhague, présente Five Car Stud, occasion inespérée de découvrir une œuvre clef du début des années 70, si critique qu'elle fut interdite dans les institutions culturelles américaines et qu'elle encouragea l'artiste à s'installer à Berlin et en Idaho.
La suite des plans rappelle un découpage cinématographique. Je résume. Un groupe de blancs lynchant un noir éclairés par les phares de cinq voitures, le castrant devant un jeune garçon et une femme restés à l'écart. Le public traînant ses chaussures dans le sable fait figure de témoin passif devant la scène abominable. J'en fais des cauchemars la nuit suivante. Comme pour Lucchino Visconti dans ses films, chez Kienholz le moindre détail est à sa place, même si la réalité est toujours tordue par le geste de l'artiste. Les masques des tortionnaires et la croix dorée autour du cou, une canette de bière écrasée, des photos de femme nue sur le pare-soleil, la tronçonneuse à l'arrière du pick-up, l'autoradio qui joue un blues nègre en sourdine, les plaques minéralogiques avec "fraternité" ou "America, love it or leave it", la bannière étoilée... Comme le corps démembré de la victime, son ventre est un réservoir d'essence dans lequel flottent les lettres mélangées du mot NIGGER... Une interview d'une heure est projetée à l'entrée de l'installation ; Kienholz a accepté à condition que le journaliste pose pour figurer l'un des personnages ; la discussion court pendant que l'artiste moule le corps du modèle.
Fan d'Edward Kienholz depuis sa rétrospective au CNAC rue Berryer en octobre 1970, je suis à l'affût de catalogues de son œuvre. Celui de Five Car Stud (1969-1972) en creuse l'analyse tout en évoquant le reste de son travail, même si les petites photos de Back Seat Dodge '38, The State Hospital, The Illegal Operation, The Wait, Roxys, The Caddy Court, The Ozymandias Parade, The Hoerengracht, etc. sont en noir et blanc. Les documents et les textes en anglais sont passionnants. Je ne manque jamais une visite à Amsterdam sans revoir The Beanery au Stedelijk Museum, en restauration jusqu'au 23 septembre. Les rétrospectives sont rares. Il faut aller au Musée Ludwig de Cologne pour admirer Night of Nights ou The Portable War Memorial...
En 1981, Edward Kienholz déclara que toutes les œuvres postérieures à 1972 étaient cosignées avec sa compagne Nancy Reddin Kienholz, démarche encore rare parmi les artistes mâles profitant souvent d'un apport discret et pourtant déterminant de leur conjointe, collaboration restée secrète dans l'Histoire de l'Art quand ce ne fut pas pure usurpation à une époque encore récente où les femmes ne pouvaient être acceptées autrement que dans leur rôle de mère !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 7 mai 2020 à 01:19 ::Musique
Articles des 15 et 23 février 2006, plus le 24 juillet 2017
FREE WILL & TESTAMENT
Émouvant film de Mark Kidel sous-titré The Robert Wyatt Story, produit par BBC4 et diffusé le 17 janvier 2003. Dans les séquences en studio, Robert Wyatt (voix, trompette) est accompagné par Annie Whitehead (trombone, voix et direction), Jennifer Maidman (guitare, voix), Liam Genockey (batterie), Janette Mason (claviers), Dudley Phillips (basse), Larry Stabbins (sax), Harry Beckett (trompette), Paul Weller (slide guitare). Je crois me souvenir que c'est Kidel qui a passé la bande de Varèse avec Mingus à Robert qui me l'a confiée à son tour. Kidel la tenait de Teo Macero. Je souhaiterais maintenant m'en débarrasser, en la passant à qui de droit, à qui de droit de transmettre ce témoignage historique et révolutionnaire.
Free Will & Testament est en 16/9 et dure 68 minutes. Beaucoup d'extraits et de documents historiques (en tournée avec Hendrix, et évidemment Soft Machine, Matching Mole, I'm a believer, Shipbuilding, etc. en plus du studio (Sea Song, Gharbzadegi, September The Ninth, Left On Man, Free Will & Testament). Il semble que ce soit sorti en dvd avec Little Red Robin Hood, un autre film dont j'ai acheté la VHS. Je suis ému de revoir sa maison où j'avais passé quelques jours lors de notre entretien pour Jazz magazine. Je ne sais pas si Alfie et Robert se sont mis à l'ordinateur (P.S.: oui, enfin !). Il continue à envoyer des petits papiers par la poste avec des paquets qui ressemblent plutôt à des collages... (P.S.: toujours !)
La dernière fois, il m'a dit actuellement ne plus jouer que de la trompette, et vouloir improviser avec ses potes. Robert raconte n'avoir jamais beaucoup pratiqué l'improvisation.
Notre long entretien de l'été 1999 publié par Jazz Magazine est en ligne sur http://www.disco-robertwyatt.com/
P.S.: en discutant avec le conservateur de l'exposition Varèse à Bâle quelques mois après ce billet, j'ai cru comprendre que la bande de Varèse était en de bonnes mains ; un article du catalogue de l'expo est entièrement consacré au rapport du compositeur avec le jazz et l'improvisation...
LE MARCHÉ DE ROBERT WYATT
Les photos de musiciens prises autrement qu'en plein travail ou se faisant tirer le portrait donnent l'impression qu'on en saisit les motivations profondes, l'amont et le contexte. La musique, c'est l'avenir. La vraie vie est bien ailleurs. Le décor devient signifiant, les figurants épicent le tableau, l'Angleterre, fleurs artificielles, manche de parapluie, coupe au bol, toute la bière ingurgitée, les grandes bâtisses en briques qui se reflètent dans la vitrine... Pas facile de prendre Alfie en même temps que Robert, mais c'est le début des courses, on vient de quitter la maison. Ensuite, Robert déteste se sentir assisté, alors il la devance en faisant tourner nerveusement ses roues avec ses poings gantés. Louth est une petite ville où l'accès aux handicapés a été réfléchi, c'est ce qui les a motivés pour s'installer ici. Séjour exquis, très tendre. Lots of fun !
Photo prise par Alfreda Benge
Un Certo Discorso.
Je repensais à Robert en écoutant une émission de la radio italienne Radio 3 datée de février 1981 dans laquelle je découvre des enregistrements inédits, travail de laboratoire qui ressemble plutôt à The End of an Ear, plein de guimbardes, de voix à l'envers, d'effets d'accélération : The Opium War, L'albergo degli zoccoli, Heathen have no souls, Holy War (sur l'Internationale !), Revolution without "R", Another Song, Billy's Bounce (Charlie Parker !), Born Again Cretin, et des petits bouts de répétitions... Ça ressemble aussi beaucoup à ce que vont devenir les albums suivants... Vraie découverte ! Un bonbon anglais.
ROBERT WYATT PAR/SUR ODEIA
Alifib ? Vous pouvez imaginer que je l'aime à plus d'un titre. Robert et Alfie, Elsa évidemment, la simplicité de cette magnifique mélodie, cette interprétation toute personnelle de Odeia, les mots de Robert à la vision du clip, mes souvenirs de Soft Machine dont je ne manquais aucun concert, la première sortie de Robert Wyatt sur la scène du Théâtre des Champs Élysées avec Henry Cow après son accident qui le colle sur une chaise roulante, ma visite à Louth pour Jazz Magazine, ses petits mots gribouillés sur des paquets de cigarettes déchirés, sa voix zozotante qui atteint des aigus inimitables, son français quasi impeccable... Alifib figurait dans l'album Rock Bottom sorti en 1974, son come back éclatant, un disque devenu culte depuis. En "touchant le fond", l'ancien batteur converti à la chanson pop nous faisait donner un coup de pied au fond de la piscine pour remonter dans les sphères planantes de la poésie pure, la musique ! Elsa Birgé aurait pu tout aussi bien choisir Shipbuilding ou O Caroline qu'elle adorait enfant. Mais c'est la déclaration d'amour pataphysicienne à Alfreda Benge, sa compagne peintre et poète, qu'elle interprète avec Lucien Alfonso au violon, toujours aussi en verve, le talentueux Karsten Hochapfel à la guitare et Pierre-Yves Le Jeune à la contrebasse qui secoue en même temps une maracas minimaliste très wyattienne.
Dans MW2, un des livres d'artiste cosignés avec Wyatt et publié par Æncrages & Co, Jean-Michel Marchetti traduit les paroles : "Non ni non. Ni no non. Ni ni folie bololie. Alife mon garde-manger... Je ne peux pas te laisser, ni te délaisser. Alife mon garde-manger. Te confisquer ou te regarder, toi Alife mon garde-manger. Non ni non. Ni no non. Ni ni folie bololie. Balaise, le môle. Héliploptère et trou le doigt. Pas un, est-ce un, ben, dis, hein. Bruit et des bruits. Trip trip pip pippy pippy pip pip landerine. Alife mon garde-manger, Alife mon garde-manger." Dans la version initiale, Hugh Hopper avec qui j'eus la chance de jouer une seule fois tient la basse, Robert est au clavier. Celle d'Odeia figurera dans leur second album.
Découvrant le clip filmé à la Manufacture des Oeillets d'Ivry par Ugo Vouaux-Massel, Robert Wyatt, fidèle à lui-même, envoie un petit mot adorable à Elsa : "I am so moved by this . everything about it : a great film for a start . and the variations so interesting ,original but also , exactly understanding the harmonic feel i was after . And then , Elsa ........You : Perfect".
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 16 avril 2020 à 06:05 ::Humeurs & opinions
Vivre libre ou mourir enfermé. Mon premier titre exprimait-il vraiment le contraire ? L'humeur et le caractère de chacun/e impliquent des tournures de pensée qui peuvent sembler étranges aux autres. On ne sait plus où donner de la tête. L'absurde de la situation critique nous déstabilise tous et toutes. Il y a quelque chose d'incompréhensible dans ce que nous vivons, trop d'incohérences. J'ai exprimé ces doutes. Les questions sont plus nombreuses que les réponses. C'est déjà ça !
Je vais probablement me faire haïr et insulter, parce que je pense sincèrement que le confinement tel qu'il nous est imposé est une aberration, dans le meilleur des cas. Mon avis n'est pas très important puisque je n'ai aucun pouvoir, ni même aucune compétence. Je ne suis ni président de la chose publique, ni médecin. Par contre, je ne cesse de m'interroger sur les tenants et aboutissants de la crise et surtout sur sa gestion, comparant les options choisies en France, en Corée du Sud, en Islande, en Suède ou en Allemagne, et cherchant la cohérence des chiffres qui en découlent. Pour tout dire, je suis plus inquiet de la vie qu'on nous prépare que de la mort qui nous guette inéluctablement.
Il n'y a que deux manières de se débarrasser d'un virus, l'attraper en groupe ou vacciner à tours de bras. Le vaccin ne serait pas prêt avant au moins un an, le temps que le Covid-19 s'incrémente d'une unité, rendant l'intervention caduque. Il faudrait qu'entre 60% à 80% de la population soit infectés pour que le virus s'épuise. Le confinement n'aura servi au mieux qu'à désengorger les hôpitaux, situation catastrophique due à la gestion criminelle du système de santé par les gouvernements successifs depuis une quinzaine d'années. En dehors de cela, nous ne faisons que reculer pour mieux sauter. Tout déconfinement mènera forcément à une recrudescence de la pandémie. Le 12 mai ou le 15 juin, peu importe ! À moins de repousser la sortie à la Saint-Glin-Glin, nous sommes condamnés à la même punition (rien de christique, je fais référence à la gestion pitoyable évoquée plus haut, suite au choix que nous avons fait de nos représentants). J'ignore si la seconde vague nous touchera en juillet ou en octobre, mais comment l'éviter ? On pourrait tester la population pour savoir qui fut infecté et peut s''occuper des autres, malades ou négatifs. On pourrait porter plus systématiquement des masques. Mais la loi biologique est incontournable. Par contre, analysons les conséquences de ce confinement à rallonges, pour ne pas dire sans fin.
On pouvait lire hier que l'Allemagne envisage de fermer ses salles de spectacles pour 18 mois. Quelles garanties avons-nous qu'elles rouvrent un jour ? Ici ou ailleurs, combien de temps faudra-t-il pour nous relever, si les forces de création, qu'elles soient artistiques, artisanales ou industrielles sont systématiquement assassinées au profit de seules celles considérées comme nécessaires ? On sait déjà qu'une quantité colossale de petites structures ne survivront pas à cette crise, alors que les grands groupes sauront toujours exploiter la situation, quitte à réajuster leur ligne de produits. Après chaque crise majeure, les grandes entreprises s'épanouissent merveilleusement dans la reconstruction. Déjà certains s'enrichissent grassement grâce à la panique boursière tandis que les petits porteurs qui s'affolent voient leurs économies fondre au soleil d'avril. Que dire de celles et ceux qui avaient tant de mal à boucler les fins de mois qu'ils se trouvèrent contraints d'endosser un gilet jaune ? Et les plus pauvres, quel sort cette société leur réserve ? Ma crainte ne concerne pas seulement le quotidien domestique (manger, se loger, se soigner...), mais le décervelage provoqué par la peur, l'ignorance et la détresse. La délation, l'interprétation abusive des décrets par la police, les discours bidons de Macron sont des indices. Pensez-vous réellement que le virtuel puisse remplacer le vécu ? Sommes-nous ces "animaux dénaturés" qu'évoquait l'écrivain Vercors pour ne plus connaître que nos écrans, sans campagne ni montagnes, sans mer ni rivières, sans vent ni mouvement, sans même square ni parc, sans contact avec nos voisins, sans plus aucun lien qui nous relie avec quoi que ce soit d'autre qu'un cercle familial restreint, absorbant chaque nouvelle ordonnance sans pouvoir nous rebeller.
Les vaccins deviendront-ils obligatoires ? Le traçage des citoyens par smartphone ou puçage est sérieusement envisagé. On a déjà accouché de lois muselant les lanceurs d'alertes. Tout était presque en place...
Le capitalisme était sur le point de s'écrouler selon les lois logiques de l'entropie, livré à de cyniques arrogants, nullement préoccupés des dizaines de milliers de morts par jour que génèrent la famine, la maladie, l'industrie de l'armement, l'exploitation des métaux lourds, la pollution, etc. La liste est trop longue. Le coronavirus est un amateur. Mais il endossera la responsabilité de la gestion inique de la vie sur Terre par quelques nantis, ultra-riches pensant naïvement échapper à la catastrophe en acquérant une résidence en Nouvelle-Zélande (puisque la colonisation d'une autre planète est pour l'instant compromise) avec construction d'un bunker à l'appui. Or ils ne contrôlent pas vraiment les bouleversements que cette "crise sanitaire" est en train d'opérer. Les conséquences sont plus importantes qu'elles peuvent nous paraître. Les choix politiques qui sont faits risquent de battre les cartes du monde comme au lendemain de la Second Guerre Mondiale. Pour y arriver, le confinement, fruit de la menace virale, nous prépare une vie que nous n'aurions jamais acceptée autrement.
Si le ciel est moins pollué, il manque l'essentiel pour sortir par le haut. L'humanité n'a pas que des défauts. Elle a aussi ses qualités. Or la solidarité et le partage ne peuvent se résumer à taper des mains tous les soirs à 20 heures ou arborer quelque insigne sur son écran. Il est impossible de faire confiance à la bande qui nous dirige. Si nous voulons tirer profit de l'épreuve, c'est ensemble. L'atomisation du confinement replie chacun chez soi, dans le chaos de son incompréhension. Déjà la délation s'épanouit et le communautarisme grandit. Nous nous confondons avec nos communications à distance, robotisés en l'absence du contact direct. En annihilant socialement notre corps, le confinement tue nos neurones. Il faut rétablir les synapses qui font si peur à ceux qui nous exploitent. Nous n'avons que le partage pour exister. Ensemble.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 2 avril 2020 à 20:02 ::Cinéma & DVD
Sur le site de Télérama, Anne Berthod écrit : Petit tour du monde virtuel en huit concerts et un improbable tête-à-tête, à voir en charantaises (Sages Comme Des Sauvages Chucho Valdés Oficial Rusan Filiztek Jean-Jacques Birgé Flavia Coelho Macha Gharibian Emel Mathlouthi Benin International Musical Boogie Drugstore)
Le tête à tête improbable, c'est le film que j'ai réalisé en 1993,
"Idir et Johnny Clegg a capella".
Anne Berthod écrit à son propos : "Contrairement à ce que le titre suggère, il ne s’agit pas là d’un concert en duo, mais d’une rencontre par satellite interposé, filmée en 1993 par Jean-Jacques Birgé, entre deux voix de la résistance émergées aux deux extrêmes géographiques de l’Afrique. D’un côté, Idir, le chantre algérien de la culture kabyle, auteur de l’inusable A Vava Inouva ; de l’autre, Johnny Clegg, le zoulou blanc sud-africain, auteur du planétaire Asimbonanga. Entre images en noir et blanc, confessions biographiques et chansons improvisées à la guitare, leur face-à-face surprenant – l’un est un cérébral, un brin austère, l’autre un doux illuminé, qui va nourrir ses poules entre deux bouts de conversation – donne lieu à une échange plus profond qu’on aurait pu s’y attendre : une excellente surprise. on aime beaucoup Un film à revoir sur Dailymotion :..."
J'ajoute que j'ai fini par penser que c'était un film freudien, mais il faut aller jusqu'au bout pour comprendre de quoi il s'agit véritablement.
Il faut aussi imaginer qu'à l'époque Skype et consorts n'existaient pas. La série Vis à Vis était une idée géniale du producteur Patrice Barrat... Et en 1993, filmer en Algérie ou en Afrique du Sud, c'était très chaud. Mais moins que ce qui allait suivre...
A part cela, c'est un super programme concocté par Télérama !
Au terme d'un projet de création, existe presque toujours une désagréable impression post-partum. Comme j'avais validé le mastering de Perspectives du XXIIe siècle, mon nouvel album co-produit avec le Musée d'Ethnographie de Genève (MEG) et les Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP) et que son livret était entre les mains du graphiste, je me sentais vide, démuni, incapable de composer la moindre chose pendant les semaines qui suivraient. Le confinement n'arrange rien. Je rangeai mes archives de presse qui avaient subi deux déménagements et dont je retardais l'échéance depuis vingt ans et envisageai de faire de même avec le rayon bricolage à la cave, un beau fouillis où se mélangent les clous et les vis. Mes articles m'occupaient bien trois heures comme d'habitude, mais j'avais besoin de me remettre à rêver. C'était pareil avec les vacances. Notre voyage au Japon annulé par les circonstances historiques, j'avais perdu de vue la sortie de crise. Cette question fut momentanément résolue vendredi en louant une maison de pêcheur en Bretagne dans le courant du mois de juillet. Au moins on verrait la mer. Le coup de téléphone de Monsieur de Mesmaeker me proposant un travail de commande ne survenant évidemment pas, j'avais même remisé mon gaffophone...
L'idée salvatrice est venue de Sonia Cruchon et Nicolas Le Du à qui j'avais suggéré de réaliser un clip à partir d'une des pièces du nouveau CD. Ils avaient étonnamment réagi comme Madeleine Leclair en découvrant l'œuvre aboutie. Madeleine, qui est à l'origine du projet, imaginait qu'une écoute collective dans un théâtre serait parfaitement adaptée, "ou alors dans le wagon d'un train (en marche), où tous les passagers, qui se connaissent peu au début mais finissent par s'apprivoiser un peu, sont embarqués dans un même voyage." Elle rêvait d'un dôme sonore, comme Hexagram à Montréal, ou la SAT ou simplement le MEG. Allongés sur l'un des divans de leur péniche, Sonia et Nicolas avaient eu la même sensation, le besoin d'être ensemble. Or un disque se prête plutôt à l'écoute individuelle, chez soi, ou à la radio, ce qui revient à peu près au même. Était-ce dicté par le sujet de mon petit opéra qui rappelle terriblement ce que nous sommes en train de vivre ? Mes deux amis me proposèrent illico de réaliser un film qui couvrirait l'ensemble de l'œuvre plutôt que le clip d'une des pièces. Mon cerveau se remit instantanément à bouillonner. De nouvelles Perspectives se dessinaient. Je tiens mon énergie de cette pensée vectorielle qui m'anime sans le moindre effort.
Madeleine est aussitôt emballée par le nouveau projet, ainsi que la directrice d'une cinémathèque possédant quantité de films libres de droits. Nous conservons le même principe : en 2152 des survivants à la catastrophe, vivant sur les ruines du MEG, se reconstruisent à partir des archives qu'ils y découvrent. Si la musique s'appuie sur le Fonds Constantin Brăiloiu, notre long métrage de fiction documentée bénéficiera de l'incroyable iconographie du musée et ses objets collectés dans le monde entier, plus les films de la cinémathèque. Pour l'occasion je réenregistrerai certaines parties de façon à ce qu'elles soient filmées. Mais c'est juste le début, l'étincelle. Nous n'avons plus qu'à nous mettre au travail !
Reste comme toujours la question du financement. Il faudra trouver des coproducteurs et des subsides (c'est un appel voilé !), malgré l'indépendance qui a toujours fait notre force...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 25 décembre 2019 à 00:11 ::Musique
C'est Noël et c'est cadeau ! Duck Soup est le 81e album disponible exclusivement en ligne sur drame.org. Comme tous les autres il est en écoute et téléchargement gratuits. C'est aussi le 5e produit par les Disques GRRR pour l'année 2019. Que cela ne vous empêche pas de commander sur le site les vinyles et CD avec leurs pochettes et livrets fabriqués aux petits oignons, car rien ne remplace l'objet physique !
Le trio se compose cette fois du contrebassiste Nicholas Christenson, du clarinettiste Jean-Brice Godet et de ma pomme au clavier et à divers instruments électroniques et acoustiques. Nicholas joue aussi d'un bébé violoncelle et Jean-Brice de sa panoplie de cassettophones. Il est fortement conseillé de l'écouter sur de bonnes enceintes pour profiter, entre autres, des sons de la basse. Comme je l'ai raconté jeudi dernier, les 12 pièces correspondent à 12 images de l'artiste Roger Ballen choisies par chacun d'entre nous pour devenir le thème de nos compositions instantanées. Elles sont reproduites en face de chaque pièce sur la page dédiée à l'album. Si vous désirez partager l'émotion que j'ai ressentie à la visite de son exposition à la Halle Saint Pierre, vous avez jusqu'au 31 juillet...
J'adore jouer avec des musiciens d'autres générations. Le jeune américain de Minneapolis a 20 ans, Jean-Brice 40. Quant à moi, je ne cache pas mon âge, j'en suis plutôt fier et je souhaite aux plus jeunes d'un jour l'atteindre. Sans aucune nostalgie du passé, je suis curieux de l'avenir. Nous avons les mêmes aspirations, mais souvent des manières différentes d'arriver à nos fins. Nous apprenons les uns des autres. Lorsque nous jouons ensemble, nous retombons en enfance. Je découvre le résultat de notre rencontre seulement au moment du mixage. J'ai l'habitude d'enregistrer "droit", sans correction. C'est à chacun de faire son son et de contrôler son intensité. Néanmoins je rééquilibre les voies, j'ajoute parfois un peu de réverbération sur un instrument, mais c'est tout. Pendant la séance nous utilisons des casques audio pour éviter que tout soit réinjecté dans les micros à condensateur très sensibles. Nous ne perdons pas de temps à écouter les prises, chaque album de ce laboratoire expérimental étant réalisé en une seule journée. Il m'en faut une autre pour mixer et une dernière pour créer la pochette et rédiger les crédits. Je fais valider à mes acolytes le résultat après mastering et hop, je mets en ligne ! Ce soir, si vous arrivez à danser dessus, écrivez-nous, vous avez gagné...
→ Birgé Christenson Godet, Duck Soup, GRRR 3101, exclusivement sur drame.org, en écoute et téléchargement gratuits
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 15 août 2019 à 06:01 ::Musique
J'ai beau aimer certains disques, je ne trouve pas toujours les mots. Dix fois j'ai remis le nouvel album du batteur-claviériste Simon Goubert sur la platine. Des images me venaient. Des souvenirs émus. L'école anglaise. Kate et Michael Westbrook, Lindsay Cooper, John Greaves... Les voix sont très présentes. Chacune a son caractère. Sorties de leur contexte musical les voix bretonnes swinguent d'une manière très originale. Je l'avais constaté avec Lors Jouin. Ici Annie Ebrel sur des paroles de Pierre-Jakez Hélias révèle une poésie rare. L'Américain de Paris, Mike Ladd, est de tous les projets expérimentaux où le flow engagé du slameur est recherché. Et puis il y a les habitués de Magma et Offering où Goubert officiait, Pierre-Michel Sivadier et Stella Vander. Ladd et Sivadier ont écrit de beaux textes, à la vie, à la mort. La musique, délicate et déterminée, toute en nuances, les accompagne. Goubert, qui l'a composée et arrangée pour la plupart, a trouvé l'équilibre. Il a appelé ses copains, le flûtiste Michel Edelin, le saxophoniste Vincent Lê Quang, le clarinettiste Sylvain Kassap, la pianiste Sophia Domancich, l'organiste Emmanuel Bex, la contrebassiste Hélène Labarrière. Rien que du beau monde, dévoué à un projet longuement mûri, rêve devenu réalité. Un joli petit nuage dans un ciel retrouvé.
→ Simon Goubert, Nous verrons..., Seventh/Ex-tensions records, 17,99€, sortie le 6 septembre 2019
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 7 août 2019 à 08:21 ::Perso
À force de regarder des films récents qui me déçoivent il y a des soirs où le cinéma m'écœure. Je retourne alors vers ma cinémathèque qui compte des milliers de films que j'adore et font mon bonheur à chaque plan. La replongée dans les films de Jacques Becker me redonne foi dans le médium. Comme l'indispensable Jean Grémillon je le préfère à Jean Renoir dont Becker fut d'ailleurs l'assistant sur une dizaine de films. Chacun de ses longs métrages est une immersion rigoureuse dans un milieu social différent. Après avoir revu Le trou (1960), épure moderne où le récit d'une évasion est quasi bressonien, et Goupi Mains Rouges (1943), portrait exemplaire du monde paysan d'avant-guerre, la projection de Falbalas (1944) me réservait une surprise. Si jamais aucun film n'a jamais croqué aussi bien l'univers de la mode, c'est au détour d'une séquence aux Tuileries qu'une petite madeleine a surgi dans ma mémoire. Il y a quelques années je m'étais déjà organisé une rétrospective Jacques Becker en regardant à nouveau Dernier atout, Antoine et Antoinette, Rendez-vous de juillet, Édouard et Caroline, Casque d'or, Touchez pas au grisbi, Montparnasse 19, mais cette scène m'avait échappé, ou bien l'avais-je simplement oubliée...
Cet oubli me semble impossible au regard de ce que ce manège a marqué mon enfance. Si Micheline Presle (que je compte admirer prochainement dans le sublime L'amour d'une femme de Grémillon, film féministe de 1953) y retrouve Raymond Rouleau au Jardin des Tuileries, un détail hante depuis toujours mes ébats amoureux, et cela n'a pourtant rien à voir avec son évident symbole sexuel. Je n'avais pas cinq ans au début des années 50 et j'habitais rue Vivienne. Mon jardin quotidien était celui du Palais Royal, mais de temps en temps mes parents traversaient la rue de Rivoli pour m'emmener aux Tuileries faire une petite promenade à dos d'âne ou quelques tours de chevaux de bois. Je remarque pour la première fois là aussi une image fortement symbolique ! Donc, pour bénéficier d'un tour gratuit, il fallait enfiler une baguette de bois dans un anneau de métal suspendu au-dessus des animaux que nous chevauchions. Je n'étais pas très costaud et j'hésitais chaque fois à gagner, car la secousse que produisait la rencontre de la baguette et de l'anneau m'arrachait l'épaule.
Cette sensation de brûlure intense me terrifiait. Devenu adulte, je supportais difficilement de faire l'amour avec des filles qui avaient les oreilles percées, de peur de leur arracher une boucle dans un moment de fougue ! Cette panique de l'enfance me fit interdire à ma fille de se faire percer les oreilles lorsqu'elle était petite. J'ai heureusement résolu cette angoisse avec le temps, mais je préfère tout de même que ma compagne retire ses boucles d'oreilles avant que nous n'entamions un tour de manège.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 31 juillet 2019 à 08:07 ::Voyage
En faisant le tour du centre de Saint-Étienne nous constatons l’incroyable diversité de bâtiments, du plus ancien au plus récent. Par exemple la Gran'Église en grès houiller datant du XIVe siècle ressemble à un bibendum assoupi, le Palais de Justice a un fantasme royal, le futur commissariat à un clapier. La Maison de l'Emploi, dont les trous de la façade confiée à Claude Viallat s’éclairent la nuit comme un vitrail concentrationnaire et le jour ne laissent apparaître que les jambes des salariés, est d’un sublime absurde signé Rudy Ricciotti, ce qui n'a rien d'étonnant. Plutôt que le Musée d’Art Moderne et Contemporain, celui de la Mine nous a impressionnés…
Le Puits Couriot est un parc-musée où nous reviendrons pique-niquer le soir avec les enfants. Dans la journée nous avions visité quelques bâtiments conservés dans leur jus, rappelant le temps de l’essor industriel de la ville. L’histoire avait commencé au XIVe siècle ! Nous aurions pu tout aussi bien choisir le Musée d'Art et d'Industrie avec sa collection de métiers à tisser (Saint-Étienne était la capitale du ruban) et ses célèbres "armes et cycles". La mine renvoie à une souffrance plus cruelle, mise en scène d’un travail terrible où flotte encore l’odeur du charbon, poussière asphyxiante malgré le démantèlement à partir de 1971. La salle des pendus, ou du moins une comme celle-ci, a probablement inspiré Janis Kounellis avec ses meubles suspendus au plafond que nous avions admirés à Venise au début du mois, ou Annette Messager. À côté des uniformes des mineurs qui devaient ramper dans les galeries, des chaînes où ils accrochaient leurs vêtements de ville, se profilent les douches rouillées du Grand Lavabo…
Dans cette partie du plus vieux bassin houiller français les scénographes ont préservé le site de tout élément moderne. Nous plongeons dans le temps, un Germinal du sud. Salles des machines, d’extraction, de l’énergie, des compresseurs, atelier des locomotives, lampisterie… J’avais une lampe de mineur qui appartenait à mon grand-père, mais je ne sais plus où elle est. L’aurais-je perdue dans un déménagement ? Il me reste par contre un bloc de charbon gravé qui provient d’une mine de la Sarre. Nous n’avons pas vu la reconstitution de la galerie souterraine où mène un ascenseur, mais ce décor d’un réel encore récent et pourtant d’une autre époque, que nous arpentons seuls, nous suscite une mine de questions dont les réponses résident dans l’exploitation de l’homme par l’homme et des ressources de notre planète qui s’épuisent, continuant à générer son infini cortège de morts, pas simplement celles des travailleurs d’antan, mais aujourd’hui de ceux et celles qui vivent dans les pays qui possèdent ce qui a remplacé ou remplacera le charbon.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 30 juillet 2019 à 08:53 ::Perso
Le Docteur Ghostine, ayant lu l'article Mon cœur où je déplorais n'avoir pu ouvrir le CD-R avec le film de ma coronarographie, a eu la gentillesse de me renvoyer un nouveau disque qui cette fois dévoile les images de mon opération à l'Hôpital Marie Lannelongue. Il est fascinant de revivre aujourd'hui de l'extérieur ce que j'avais seulement deviné lorsque l'iode se faufilait jusqu'à mon cœur. En admirant cette plongée dans l'organisme je comprends Je est un autre et j'envisage Alien ! C'est Méduse en noir et blanc, images d'une pulsation dont on peut faire varier le contraste grâce au logiciel T2Viewer, .exe exclusivement accessible sur PC. J'ai donc dû me faire aider, mais cette fois cela a marché et j'en ai profité pour faire quelques captures-écran...
En jouant sur la lumière et le contraste j'obtiens d'impressionnants tableaux d'où surgissent de terribles fantômes comme lorsqu'on joue à Ce que sont les nuages. Selon la manière dont j'axe mon regard j'entrevois par exemple un gorille, une murène, un hippopotame ou un vieil homme au col relevé, à moins que je m'oriente vers un chaos cosmique au-dessus d'une planète inconnue. Test de Rorschach, inspiration musicale, encre ou fusain, ce ne sont que des arrêts sur image alors que l'original est en mouvement, autrement plus impressionnant !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 29 juillet 2019 à 09:12 ::Voyage
Il avait beaucoup plu. Pas très loin, des arbres arrachés, un ciel de fin du monde. C'était passé. De notre fenêtre on apercevait les flèches de la cathédrale de Moulins. Au XIXe siècle Viollet-Le-Duc a encore fait des siennes en convainquant l'évêque Pierre Simon de Dreux-Brézé de terminer l'édifice commencé en 1468 ! Notre-Dame de l'Annonciation fait face à La Mal Coiffée, donjon qui deviendra une sinistre prison, en particulier du temps de la Gestapo... C'était passé. Enfin, presque. La Bête rôde toujours. Elle prend facilement la couleur du pouvoir ou de l'occupant.
J'ai donné un coup de zoom. Il y avait un petit rapace sur une cheminée, perché comme le festival où nous nous étions retrouvés avec Sylvain et que l'avis de tempête avait sinistré après la pluie de la veille. Le champ de tentes lui ajoutait une couche woodstockienne rappelant le "no rain, no rain" de l'époque. C'était passé. La gendarmerie avait dressé une souricière sur le chemin étroit en sortie du Domaine de Balaine. Il faudra bien un jour ou deux pour que les vapeurs se dissipent. Je n'ai plus la tête à subir une analyse salivaire et j'ai arrêté ces expériences constructives, mais j'ai eu droit à un flot de questions. Pour une fois que je ne me sentais pas coupable ! C'était passé. Sur la route les vieux édifices étaient constitués de briques rouges et noires...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 26 juillet 2019 à 02:15 ::Musique
Sur la route des vacances je retrouverai Sylvain Lemêtre demain soir samedi à Château Perché entre 23h et 1h du matin. L'an passé j'avais déjà été programmé dans ce festival incroyable avec la platiniste Amandine Casadamont pour un set de trois heures non-stop. Chaque année les organisateurs choisissent un nouveau château entouré d'un somptueux parc de verdure. Se promener au milieu des onze scènes fait penser à une balade dans Blade Runner au Pays des Merveilles. Pendant quatre jours dix mille festivaliers y évoluent maquillés, déguisés, perchés, souriant et dansant.
Cette fois-ci le festival se tient au Château de Balaine à Villeneuve-sur-Allier, le plus vieil arboretum de France (déjà 200 ans), classé Jardin remarquable et Monument historique avec 3500 espèces et variétés de plantes. Presque tous les billets sont partis il y a six mois dès la semaine de mise en vente. Après Déferlante d'insectes et Les toges éphémères du paradis des deux premiers jours le thème de samedi est Et la luciole fut. C'est dire si la programmation électro sera lumineuse.
Parmi les 250 autres artistes, Sylvain et moi sommes humoristiquement signalés dans la catégorie "Je n'aime pas la techno" sous le Dôme Blanc consacré à l'expérimental, à l'ambient et au chill out ! Les organisateurs ne sont pas seulement éco-responsables comme on peut le lire sur leur site web, ils ont aussi un humour très à propos. Mon camarade percussionniste s'éclatera pourtant en fignolant des transes rythmiques tandis que je composerai des strates de matières mélodiques et harmoniques. Il aura le même ensemble de percussions que celui qu'il a utilisé pour l'album Chifoumi que nous avons enregistré avec le saxophoniste Sylvain Rifflet. De mon côté je serai majoritairement au clavier, mais j'emporte aussi mes Lyra-8 russe, Tenori-on japonais, Eventide H3000 et Roli américains, plus quantité d'instruments à vent d'un peu partout.
J'espérais recevoir à temps The Pipe commandée en Russie, mais l'objet est bloqué en douane depuis dix jours sans qu'on m'en avertisse. Il est probable que cet instrument électronique ressemble à une arme de Starship Troopers ou à une pipe destinée à une nouvelle drogue. La musique en est une pour moi en effet... Si je n'avais pas appelé Chronopost (filiale de la Poste et du groupe TAT) de mon chef, il serait reparti à Moscou. Décidément la poste est égale à elle-même !
Le lendemain matin je prendrai la route pour le sud, histoire de dire bonjour aux copains et copines qui ne montent pas si souvent à Paris, et à t(h)erme de se baigner en Méditerranée ! J'espère que d'ici là mon petit orteil aura retrouvé sa mobilité... En notre absence, Eric et Juliette s'occupent d'arroser les chats et câliner le jardin. Nous remonterons assez vite avant notre départ pour la Transylvanie, mais ça c'est une autre histoire ! D'ici là j'aurais récupéré ma Pipe, espérant en jouer en territoire roumain...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 25 juillet 2019 à 02:13 ::Musique
Tandis que je prépare mes prochains voyages vers Château Perché, le sud et la Transylvanie, j'écoute quelques jolis disques qui ne sortiront qu'à la rentrée. Serais-je d'humeur champêtre ? Comme il fait beau je mets leurs pochettes en situation comme j'aime les photographier de temps en temps plutôt que de les reproduire simplement.
Il semble que les quatre Toulousains de Pulcinella aient flashé sur un vieil orgue Elka à boutons d'accordéon au point que tous leurs morceaux aient été construits autour de cet instrument vintage aux possibilités très variées. Ça sautille, Ça s'amuse, Ça fait semblant et Ça marche. Le saxophoniste Ferdinand Doumerc, l'accordéoniste Florian Demonsant, le contrebassiste Jean-Marc Serpin et le batteur Pierre Pollet construisent des univers colorés rappelant les groupes pop inventifs français des années 70...
S'inspirant du Western, le flûtiste Jî Drû propose un jazz moderne très tendre où la voix est prépondérante. Pour ces évocations lyriques il s'est entouré d'Armel Dupas au piano Rhodes, Mathieu Penot à la batterie, Sandra Nkaké aux textures (?) et qui chante comme lui. Rien d'étonnant à ce que le saxophoniste alto Thomas de Pourquery soit invité, car l'on reconnaît le timbre blanc feutré des chansons de Supersonic. Là encore il y a de la pop dans l'air, planante et charmante.
Un orgue vintage pour les uns, le western pour les autres... De plus en plus de disques s'axent autour d'un thème, un prétexte canalisant l'imagination débordante des artistes ou l'offre exubérante des importations planétaires qui voyagent sans bouger de chez elles. Pour son nouvel album, Sylvain Rifflet, déjà influencé par la musique répétitive qu'on appelle aujourd'hui minimaliste, s'inspire de la musique médiévale des Troubadours qu'il marie à ses improvisations jazz. Fidèle au poste, Benjamin Flament rythme sobrement ces modalités tandis que le trompettiste finlandais Verneri Pohjola répond au saxophoniste ténor ou aux clarinettes de Rifflet. Celui-ci a bricolé un système pour contrôler au pied le bourdon, que ce soit à l'harmonium ou à la shruti box, version simplifiée de l'instrument à soufflet. La fiction équestre du compositeur se réfère ainsi à des troubadours des XIIe et XIIe siècles, d'Italie, du Limousin ou du Quercy. Les sabots de sa monture frappent la terre occitane asséchée par le soleil, les voix du passé sont inscrites sur ces chemins ou frisent le long des cours d'eau, mais les paons ne font la roue que si personne ne les regarde...
→ Pulcinella, Ça, cd BMC, dist. Socadisc, sortie le 20 septembre 2019
→ Jî Drû, Western, cd Label Bleu, dist. L'autre distribution, sortie le 18 octobre 2019
→ Sylvain Rifflet, Troubadours, cd sans que le label soit spécifié, sortie le 20 septembre 2019
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 24 juillet 2019 à 08:30 ::Humeurs & opinions
Sous une pochette dessinée par Ramuntcho Matta qui a sorti récemment de son côté un beau disque de chansons intitulé 96, Bruno Letort, qui a renfilé ici la casquette de compositeur, rassemble des œuvres extrêmement différentes de musique de chambre dont la modernité va puiser dans tout ce qui se fait de plus seyant en musique dite contemporaine. Semelles de vent fait la part belle à la chanteuse éthiopienne Eténèsh Wassié accompagnée par le Cube Quartet me rappelant l'entraînant Sniper Allée que j'avais composé en 1994 pour le Quatuor Balanescu. Pour Absence l'Ensemble vocal Tarentule fait pétiller des mots d'Orlando de Rudder dont je perçois la scansion de chiffres dans une mer sans vent. Les quatre mouvements d'E.X.I.L. convoquent un second quatuor à cordes, le Grey Quartet, qu'épaulent quelques bruitages avant que cette mélancolie se référant aux mouvements migratoires des déracinés, où l'on peut reconnaître diverses citations comme celles de Stravinsky ou de l'École de Vienne, ouvrent la voix à J. M. G. Le Clézio dont le texte explicite est traité comme l'avaient réalisé auparavant Hermeteo Pascoal, Frank Zappa, René Lussier, François Sarhan ou Chassol, un archet de contrebasse doublant ici la voix. Un petit ensemble interprète Rabath avant que la flûte de Michel Boizot plane au-dessus des petites interventions électroniques de Bruno Letort. Ces Fables électroniques se poursuivent par un ostinato cardiaque où le compositeur intervient à la guitare électrique dans un crescendo métallique qui se prolonge en un imperturbable rock monodique, suivi d'une pièce où s'affirment le goût de la percussion et d'une dernière celui du rythme. Le compositeur tombe là le masque en mouillant sa chemise. Avec The Cello Stands Vertically, Though... la violoncelliste Sigrid Vandenbogaerde ferme les guillemets de cet revue musicale de la fin du siècle dernier, reflet d'une époque où le mélange des genres fit se craqueler le monde fermé de la musique contemporaine. Ainsi, faute d'en créer de nouvelles, le XXIe siècle fait exploser les étiquettes...
→ Bruno Letort, Cartographie des sens, Musicube, dist. Outhere / naxos, sortie le 13 septembre 2019
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 23 juillet 2019 à 03:11 ::Musique
Ce genre de titre est réversible. J'aurais pu écrire "Liberté des orchestres assumant la tradition". Mais qu'est-ce que la liberté si ce n'est un fantôme ? Et la tradition n'est créative que dans la mesure où elle se renouvelle sans cesse... Pour ces deux disques j'ai d'abord pensé à la Free Music qui prend ses sources au free jazz qui lui-même creuse sa terre dans le blues, les rythmes balkaniques, antillais, etc., avec un sens de la fête qui se vit à nombreux. Que ce soit le Subtropic Arkestra de Goran Kajfeš ou Abraham.Inc qui réunit le clarinettiste David Krakauer, le trombone Fred Wesley et le claviériste Socalled, cela commence chaque fois par une approche pop plutôt gentille et retenue pour glisser progressivement vers des rubati crêpus où chacun met la main à la pâte. Et cela sonne grand.
Bien que le nom du premier fasse référence à l'orchestre mythique de Sun Ra, le trompettiste suédois d'origine croate Goran Kajfeš et ses neuf musiciens scandinaves vont chercher l'inspiration dans une Afrique rêvée, covers de Hailu Mergia & The Walias ou de l'Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, mais aussi chez Bernard Fèvre (Cosmos 2043), US69 (Mustard Family) ou Panda Bear (Animal Collective)... Les tourneries étourdissent, les cuivres se déchaînent, la pop vire au jazz, le jazz à l'exotica, l'exotica au free jazz...
Le second supporte des parties vocales des trois leaders hautes en couleurs et en accents toniques, melting pot dansant où se fondent klezmer, funk, electro et d'autres inspirations que les États Unis ont su s'approprier avec talent. Ils sont accompagnés par toute une bande de joyeux drilles à vent, percussion, cordes électriques ou vocales. Les samples et le rap se sont infiltrés partout, redonnant à ces mécaniques électroniques ou slameuses le swing propre au jazz, rappelant les grands rassemblements discographiques tels Back On The Block de Quincy Jones ou les Attica Blues d'Archie Shepp.
Ces musiciens fuient-ils la morosité cynique de nos sociétés prétendument démocratiques en adoptant des cultures lointaines ou l'encyclopédisme est-il une manière de résister à un protectionnisme absurde qui n'empêchera pas les grandes migrations politiques et climatiques ? Si l'on a heureusement laissé derrière soi la world music qui empilait arbitrairement les virtuosités en perdant les racines de chacun, il est certain que lorsque la culture est au métissage, l'art se moque des frontières.
→ Goran Kajfeš Subtropic Arkestra, The Reason Why Vol.3, Cristal Records, dist. Sony Music Entertainment, sortie le 30 août 2019
→ Abraham.Inc, Together We Stand, Label Bleu, dist. L'autre distribution, sortie le 20 septembre 2019
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 22 juillet 2019 à 07:38 ::Humeurs & opinions
Il y a deux ans jour pour pour jour j'écrivais un article intitulé Honte à la Poste. "La boîte aux lettres est désespérément vide alors que nous attendons du courrier. Lorsque j'étais enfant il y avait deux distributions par jour à Paris. Dans les villages le facteur apportait les nouvelles. Jusqu'à la privatisation des PTT (Postes, Télégraphes et Téléphones), scindés en France Telecom en 1988 et La Poste en 1991, nous avions toujours le même facteur, qui nous connaissait et avec qui nous avions une relation humaine comme l'épicier du coin. Depuis, cela n'a fait que se détériorer. La Poste est devenue une banque, activité plus lucrative que le service public saccagé. À Bagnolet, nous ne recevons du courrier que les mardi, jeudi et vendredi, et pas avant 14h ! Il n'y a plus que des remplaçants qui font ce qu'ils peuvent compte tenu des tournées marathons qui leur sont imposées. Lorsqu'ils prennent leur jour de congé ils ne sont pas remplacés. Certains ne se donnent pas la peine de sonner pour déposer un paquet ou une lettre recommandée et font semblant qu'il n'y a personne. Mais à qui se plaindre ? Depuis le 1er mars 2010 la Poste est devenue une société anonyme à capitaux publics pour affronter la concurrence européenne ! Les transporteurs ne valent guère mieux côté conscience professionnelle. Il ne reste qu'Internet, le téléphone, les SMS qui gardent une relative fiabilité. Ou bien j'embarque tout sur mon vélo si l'expéditeur ou le destinataire sont sur mon trajet ! La Poste française jouissait d'une réputation exceptionnelle, un peu comme la SNCF. C'est partout pareil. Sous prétexte de rendement, le patronat licencie, réduit les services, pousse au bâclage, et du côté des salariés on se désinvestit, on déprime. Au bout du compte on disparaît." Suite à mon article, j'avais eu l'agréable surprise de recevoir "un coup de téléphone de la responsable de la distribution. J'ai bien précisé qu'il ne s'agissait pas d'un problème récent dont le facteur actuel serait responsable, mais que c'est récurrent depuis 5 ou 6 ans. Il n'y a d'après elle aucune raison pour que les lundi, mercredi ou samedi soient des jours sinistrés. Par contre que le courrier n'arrive qu'à 14h s'explique si nous sommes en fin de tournée. Pour que le courrier soit à l'heure, il y a bien un service, mais il est payant ! Pour toute réclamation, la responsable me suggère d'appeler le centre de réclamation au 3631 qui ouvre un dossier laissant une trace...". En deux ans les choses ont hélas bien empiré, et j'en veux pour exemple une nouvelle mésaventure...
Habituellement lorsque j'achète un objet en ligne je le reçois sans problème, qu'il nécessite ou pas une signature, qu'il rentre dans ma boîte aux lettres homologuée ou que le facteur soit obligé de sonner. Si l'objet est trop volumineux ou qu'un préposé flemmard fait semblant que j'étais absent et se contente de déposer un avis de passage sans sonner, je suis parfois obligé de courir à la Poste principale qui est à vingt minutes à pied. Il m'est arrivé d'être remboursé par l'organisme émetteur de la carte de crédit lorsqu'un colis s'était perdu en route ou que l'expéditeur me renvoie gracieusement ma commande sans que j'ai besoin de retourner quoi que ce soit alors qu'elle avait fini par arriver très en retard. Mais cette fois je dois m'asseoir sur les deux paires de chaussures que j'avais commandées à Inner Art World dont le siège est à Montréal...
Commandées le 8 avril, les deux paires de tennis colorées ont été déclarées livrées par la Poste française, or je ne les ai jamais reçues. D'une part le colis était très probablement trop gros pour être déposé dans ma boîte, d'autre part je sais forcément qu'il n'y a pas eu plus de chaussures que de beurre en branches. Celle-ci n'ayant, à ma connaissance, jamais été volée ni fracturée, je soupçonne obligatoirement un remplaçant comme il y en a beaucoup dans cette institution dont les services ne cessent de se détériorer (nous ne sommes plus en 1961, Gilles Grangier, Michel Audiard et Jean Gabin en attestent ci-dessus !). J'ai dû chaque fois attendre longuement au bout du fil avant de pouvoir demander où en était mon affaire. La seule réponse obtenue fut que le colis avait bien été livré. Réponse évidemment inacceptable de ma part ! D'un côté la Poste se défausse, me renvoyant à l'expéditeur seul habilité à faire une réclamation, et de l'autre Inner Art World me demande d'apporter la preuve de l'absence de livraison. En résumé les deux se renvoient la balle et j'en suis pour mes sous et fatigué par cette pantalonnade inextricable ! Donc évitez la Poste autant que possible et évitez également cette enseigne qui n'en a rien à fiche contrairement à d'autres dont le suivi est exemplaire...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 19 juillet 2019 à 00:26 ::Musique
En 1975 mon premier album et seul véritable succès discographique (!), réalisé avec Francis Gorgé sur mon label GRRR (aperçu en fond sous le CD de Théo Girard), portait le titre Défense de. Or avec ses quatre morceaux il formait la phrase "Défense de... crever / la bulle opprimante, / le réveil / pourrait être brutal". Quarante cinq ans plus tard , le contrebassiste Théo Girard sort Bulle, son second album, cette fois en quartet après le trio de 30YearsFrom que j'avais salué ici-même, mais sa bulle est nettement plus joyeuse. Ce n'est pourtant pas un signe des temps ! À croire qu'en période révolutionnaire on aurait besoin de mettre en garde contre un possible retour de la réaction, mais lors des dérives dictatoriales et régressives le ton devrait être aux heureuses utopies...
La franche rythmique du batteur anglais Sebastien Rochford, qu'elle soit martiale ou aérienne, permet aux deux vents solidaires de s'épanouir mélodiquement. Le jeune saxophoniste alto Basile Naudet qui vient se joindre au trio initial et le trompettiste Antoine Berjeaut s'adonnent à un lyrisme que l'on retrouve souvent dans les compositions initiées par des bassistes. Tout ce que j'avais écrit la fois précédente vaut pour ce nouvel opus. L'écriture rigoureuse n'empêche pas les solistes d'improviser et de faire glisser ce jazz dansant vers des paysages de liberté qui se font rares dans le réel, mais hantent heureusement toujours les espérances des créateurs.
→ Théo Girard Quartet, Bulle, Discobole Records, dist. Differ-Ant, sortie le 23 août 2019
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 18 juillet 2019 à 09:31 ::Musique
Baroque Jazz Trio, son nom aurait du me mettre la puce à l'oreille. Encore eut-il fallu que je l'entende, ce nom ! Car en 1970 j'étais plongé dans le rock que je venais de découvrir grâce à Frank Zappa, Captain Beefheart, Pink Floyd et Soft Machine. Un an plus tôt j'avais bien eu la révélation du free jazz au Festival d'Amougies, mais de là à acheter un disque de jazz français il y avait encore loin, du moins quelques mois qui me séparaient du No, no, but it may be du Unit à Châteauvallon. Le Souffle Continu réitère ses œuvres de salut public, soit la réédition de vinyles méconnus ou disparus, en l'occurrence deux vinyles, un 33 tours 30 cm et un 45 tours 17 cm du trio formé par le percussionniste Philippe Combelle, le claveciniste Georges Alexandre (dit Georges Rabol) et le violoncelliste Jean-Charles Capon, et paru initialement sur Saravah, le label de Pierre Barouh.
Dès le premier morceau du 30 centimètres, se fait sentir l'influence de l'Inde que j'avais découverte grâce aux Beatles (j'avais un petit faible pour George Harrison qui s'était mis au sitar et avec qui j'aurai la chance de jouer en 1971) et aux Rolling Stones (leur album, dit "expérimental", Their Satanic Majesties Request est mon préféré). Le rock convient bien à la raideur du clavecin (instrument sans nuances et donc d'une rare franchise, comme par exemple dans le sublime concerto de de Falla) et je connaissais le talent de Capon pour l'avoir entendu sur la Lettre à Monsieur le Chef de gare de Latour-de-Carol de Brigitte Fontaine parue la même année. J'avais croisé Georges Rabol dans le magasin où j'achetais mes synthétiseurs, mais je ne connaissais pas sa musique. Quant à Philippe Combelle, j'avais surtout entendu parler de son père, Alix, par mon camarade Bernard Vitet. Capon et Rabol ont hélas disparu, mais la musique pop inventive du trio leur survit pour notre épatement. Sur la seconde face il n'y a rien d'étonnant à retrouver le flûtiste Michel Roques qui avait déjà enregistré avec Capon. Ce BJT complète d'ailleurs parfaitement les deux vinyles récents déjà publiés par Le Souffle. Au "piano basse batterie", qui ne m'a jamais totalement emballé s'il ne faisait pas partie de ses instigateurs d'outre-atlantique, se substitue un "clavecin violoncelle percussion" qui s'en démarque, proche à la fois de la musique classique française, de la pop anglaise et des musiques traditionnelles extra-européennes. Il y a un petit côté Swinging London qui me plaît sans que je sache l'identifier exactement, mais il est certain que les rythmes binaires échappent à la caricature. Le 45 tours est légèrement plus free, que ce soit sur Orientasie de Capon ou sur le Largo de Haendel à qui ils font subir d'étranges outrages.
En tout cas si vous aimez la pop instrumentale, ces deux vinyles vous raviront. Ils représentent parfaitement cette époque où nous rêvions de construire un monde meilleur, que ce soit de paix et d'amour ou pour la révolution !
→ Baroque Jazz Trio, BJT, LP Le Souffle Continu, 20€
→ Baroque Jazz Trio, Orientasie / Largo, EP Le Souffle Continu, 9€
→ les deux, 26€
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 17 juillet 2019 à 09:54 ::Musique
Johnny Clegg était à peine plus jeune que moi. En 1993 nous avions passé beaucoup de temps ensemble lors du tournage de Idir & Johnny Clegg a capella pour la série Vis à Vis produite par Point du Jour à l'initiative de Patrice Barrat qui avait coréalisé mon film. Johnny Clegg était un homme généreux, plus fragile qu'il ne paraissait. Patrice Barrat aussi... Je republie l'article que j'avais écrit en septembre 2008. À l'époque du tournage il n'y avait ni Skype ni téléphone connecté. La saga Vis à Vis avait été un exploit. Le film se terminait de manière freudienne, les deux chanteurs jouant ensemble à des milliers de kilomètres de distance en hommage à leurs mamans.
IDIR & JOHNNY CLEGG A CAPELLA
Tout avait commencé par une étude de faisabilité. En 1993, Jean-Pierre Mabille me demande d'imaginer deux artistes qui se parleraient chacun aux deux bouts de la planète et qui communiqueraient par satellite en vidéo compressée pendant trois jours. C'est le protocole initié par les auteurs de la série Vis à Vis, Patrice Barrat et Kim Spencer. Se "rencontreront" ainsi un Israélien et un Palestinien, une adolescente des villes et une des champs, un syndicaliste allemand et un français, etc. Après remise de mes conclusions, Jean-Pierre me propose de réaliser l'émission alors que je n'ai plus filmé depuis vingt ans !
Je cherche deux musiciens qui me branchent et soient d'accord pour se prêter au jeu. J'approche du but lorsque Robert Charlebois me parle d'un guitariste qui joue sur son premier disque, un certain Frank Zappa. Je suis aux anges. Nous sommes début 1993, le compositeur mourra quelques mois plus tard ; France 3 refuse car ses responsables ne trouvent pas Zappa assez "commercial". No commercial potential ! Je suis catastrophé. Un ami producteur, ancien violoniste du Drame, Bruno Barré, me suggère le Kabyle Idir, un des initiateurs de la world music, auteur du tube Avava Inouva. Pour lui répondre, nous réussissons à convaincre le Zoulou blanc Johnny Clegg qui vit à Johannesburg, auteur d'un autre tube, Asimbonanga. Je trouve intéressant de faire se confronter deux artistes qui ont choisi la musique comme mode de résistance au pouvoir dominant, et ce aux deux extrémités opposées de l'Afrique.
Idir ne pouvant se rendre en Algérie sans risquer sa vie, j'irai tourner sans lui en Kabylie les petits sujets qu'il compte montrer au Sud-Africain (son village, le forgeron, le printemps berbère de 1980, sa mère à Alger...). Nous réussissons à passer au travers des tracasseries, barrages, interrogatoires, confiscation du matériel, etc., et je rentre à Paris monter les petits sujets avec Corinne Godeau avant de partir à Joburg filmer ceux de Clegg (le township d'Alexandra, son copain Dudu assassiné, la manifestation en hommage à Chris Hani, un dimanche à la maison...). Devant les manifestations racistes (Mandela n'est pas encore au pouvoir), je pète les plombs le premier jour lorsque mon assistant noir se fait ceinturer en franchissant la porte à tourniquet d'un grand hôtel. Plus tard, je saute en l'air lorsque je vois le revolver dans la ceinture du monteur blanc avec qui je continue la préparation, il m'explique qu'il ne s'en sépare jamais, dort avec sous l'oreiller et qu'il n'a jamais vu d'enfant noir jusque l'âge de vingt ans ! C'était cela l'apartheid. Pendant le tournage, le dirigeant de l'ANC Chris Hani sera assassiné.
J'ai beaucoup de mal à équilibrer les personnalités des deux artistes. Idir semble mépriser Clegg qui a l'air de planer complètement. Le premier était ingénieur agronome, le second est un universitaire qui parle et compose en zoulou. Au montage, je fais tout ce que je peux pour rendre son côté sympathique à Idir et son esprit à Clegg. Je pense que le Kabyle ne croit pas totalement à la sincérité du Zoulou blanc qui a été adopté par deux familles. Au moment où nous filmons, ses deux familles d'adoption sont opposées dans la guerre des taxis et les morts se comptent par dizaines. Johnny ne sait plus où il se trouve, si ce n'est dans cette colonie juive anglaise régie par des femmes qui l'ont fait se diriger vers la masculinité noire des guerriers zoulous. Le film tourne progressivement en un échange psychanalytique où les mères des deux musiciens occupent toute la place ! La dernière séquence montre Clegg danser zoulou en hommage à la maman d'Idir dans son salon de Johannesburg devant son poste de télé où le Kabyle, dans son pavillon du Val d'Oise, joue en hommage à la celle du Sud-Africain.
Avec la monteuse, nous réussissons à imposer le dépassement au delà du formatage de 52 minutes, les sous-titres plutôt que le voice over et quelques fantaisies que le sujet et notre regard exigent. Nous fignolons, calant nous-mêmes les sous-titres qui font partie intégrante de la réalisation. Sous-titres français pour Clegg dans la version française, anglais pour Idir dans la version internationale. Quelques mois après, lors de son passage à l'Olympia, Idir aura la gentillesse de me confier que le film relança sa carrière... J'aurais au moins été utile à quelque chose !
Après le succès de Idir et Johnny Clegg a capella, Jean-Pierre Mabille qui travaillait toujours à Point du Jour me demande de partir à Sarajavo pendant le siège. Après les tensions algériennes (je suis un des derniers à pouvoir y tourner à cette époque) et sud-africaines (il y avait déjà des snipers dans les townships), c'est la cerise sur le gâteau pour terminer 1993. Mais ça, c'est une autre histoire.
Nous nous étions revus à Paris, et il y a trois ans j'avais retrouvé un document précieux que j'avais monté d'après mes rushes et qui ne figure pas dans mon film. Johnny Clegg y construit un arc musical en allant couper un des bambous de son jardin à Johannesburg.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 16 juillet 2019 à 08:35 ::Multimedia
J'ai lu d'une traite l'incroyable saga de l'hymne international composé par Pierre Degeyter sur des paroles d'Eugène Pottier. Élise Thiébaut, à qui l'on doit l'indispensable Ceci est mon sang, livre incontournable sur les règles féminines (et masculines !), a demandé au dessinateur Baudoin d'illustrer la chanson en introduction du livre, puis de l'accompagner tout au long de son récit. La bande dessinée actualise la lutte qui ne semble hélas plus finale avant que l'on suive l'enquête aux nombreux rebondissements. Élise rappelle que je l'avais avertie des dangers de diffuser L'Internationale sur FaceBook pour des questions de droits d'auteur avant qu'elle ne tombe récemment dans le domaine public, et que je l'avais mise sur la voie d'une hypothétique descendance du compositeur. Le parcours de l'hymne planétaire du mouvement ouvrier tient de la course d'obstacles et va de scandale en scandale de la Commune de Paris en 1871 à la Sacem en 2018 ! Comme toujours le ton d'Élise Thiébaut est incisif, drôle et son analyse fondamentalement politique avec des incursions féministes de la plus grande justesse. C'est aux digressions que je reconnais un auteur, à la manière de s'échapper sans s'éloigner de son sujet. Ce peut être aussi en le plongeant dans le bain du réel, de son réel à soi, que l'histoire prend sa forme, se moquant de la frontière qui nous sépare de la fantaisie...
→ Élise Thiébaut et Baudoin, Les fantômes de L'Internationale, ed. La ville brûle, 18€, à paraître le 30 août 2019
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 15 juillet 2019 à 09:38 ::Cinéma & DVD
En tête de mon article sur la série Years and Years, coproduite par HBO et BBC One, et diffusée en France par Canal +, j'ai choisi l'image du clone de Marine Le Pen interprétée par Emma Thompson plutôt que le portrait de la famille Lyons, parce que ce mélange d'extrême-droite française, de Brexit et de populisme italien (son parti se nomme 4 étoiles !) m'a plus intéressé que le sempiternel procédé de traverser une époque au travers d'une famille où les minorités sont soigneusement représentées (femme noire, homosexuel/le/s, grand-mère, ado complexe, etc.). Il n'empêche que cette plongée dystopique dans les quinze prochaines années est particulièrement réussie.
Quiconque est conscient de l'état du monde s'intéressera à la collapsologie. Nul ne sait comment la catastrophe annoncée surviendra et il est difficile d'anticiper quel domino entraînera les autres, mais les changements politiques, économiques et technologiques affectant les membres de la famille Lyons s'appuient sur des recherches sérieuses, parfaitement crédibles, même si les allégations sur Trump et Poutine sont caricaturales. La série de 6 épisodes écrite par Russell T Davies (Queer as Folk, The Second Coming, le retour de Doctor Who) est partagée entre une réalité dramatique alarmante et l'humour que génèrent les spéculations sur l'avenir proche. La menace nucléaire qui nous pend au nez depuis 1945, la garantie des dépôts bancaires limitée à 100 000€ en cas de faillite, la chasse aux migrants et leur extermination déjà à l'œuvre en Méditerranée par exemple, l'anti-européanisme des Britanniques, le transhumanisme, les objets connectés, la perte d'efficacité de certains médicaments, etc., presque tout ce qui devrait nous réveiller est intégré au scénario catastrophe. L'analyse économique mettant radicalement en cause le capitalisme et son dérivé moderne, l'ultralibéralisme, est malheureusement absente au profit de ses conséquences. Idem pour certains phénomènes météorologiques plutôt flippants ! Mais le scénariste se réserve probablement des cartouches pour une seconde saison, comme on peut le deviner à la fin du dernier épisode qui clôt la saison tout en lui permettant de continuer...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 12 juillet 2019 à 07:34 ::Humeurs & opinions
Je m'y attendais. Avant-hier, en plaçant un article sur mon voyage à Venise en une, la rédaction de Mediapart m'a attiré quelques commentaires désagréables. Par contre peu de réaction hier à propos de mon billet sur la Biennale... Certains lecteurs m'accusent de prendre l'avion (le train de nuit avait été supprimé, mais une lectrice m'apprend que l'Italie l'a rétabli), de condamner le tourisme de masse alors que j'y participe à ma manière, de préférer le voyage à la lecture sur le sujet, etc. J'ai l'habitude de ce genre d'attitudes d'abonnés qui n'écrivent jamais d'articles, mais répandent systématiquement leur fiel à la façon des trolls. Même si je les comprends parfois, je ne peux prendre pour moi la plupart de leurs critiques, tout simplement parce qu'aucun de mes articles n'existe en soi. Il fait partie d'un corpus beaucoup plus important, plus de 4000 à l'heure actuelle. Les réponses ou les attendus sont à chercher dans l'ensemble, mais ce n'est pas facile d'y faire des recherches (mon blog drame.org a des fonctions sélectives plus fonctionnelles que son miroir sur Mediapart). Je ne peux pas non plus exiger de mes lecteurs ou lectrices occasionnel/le/s de se coltiner 14 ans de billets quotidiens (j'ai commencé en 2005, donc bien avant la fondation de Mediapart). Je comprends donc que je puisse irriter les un/e/s ou les autres s'ils ou elles ne perçoivent qu'un seul angle de vue, mais, je le répète, je ne peux rappeler chaque fois le contexte global ou mes professions de foi qui sont en dénominateur commun.
Écrire un article chaque jour me prend trois heures, or ce n'est pas mon gagne-pain (je paye mon abonnement à Mediapart comme tout le monde), et je dois continuer ou j'aime continuer à exercer parallèlement mes activités artistiques. J'essaie chaque fois d'avoir un point de vue personnel, je n'y arrive pas toujours, et mes articles sont souvent militants, entendre qu'ils évoquent généralement des sujets peu ou pas traités par les professionnels. J'ai par ailleurs écrit dans de nombreuses publications : Le Journal des Allumés du Jazz (dont je fus co-rédac'chef pendant 10 ans), Muziq, Jazz Magazine, Jazz@round, Jazzosphère, Citizen Jazz, Les Nouveaux Dossiers de l'Audiovisuel, La Revue du Cube, L'Autre Quotidien, La Nuit, Les Cahiers de l'Herne, Le Monde Diplomatique... Mais ces textes sont d'une autre nature, le blog m'offrant de parler à la première personne du singulier sans que l'on me corrige en introduisant des erreurs qui n'y étaient pas ! J'apprécie cette liberté, sans la pression des annonceurs ni celle d'une hiérarchie quelconque, quitte à ce que cette pratique reste amateur, terme qui vient du verbe aimer !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 11 juillet 2019 à 04:40 ::Expositions
J'avais toujours évité d'aller à Venise en été. On dit que les canaux y exhalent des puanteurs et le tourisme de masse rend la chaleur encore moins supportable. Mais on ne choisit pas toujours et l'idée était de visiter la Biennale d'Art Contemporain où je n'étais jamais allé, pas plus qu'à la Mostra ou au Carnaval. En bonus nous avons traversé la lagune pour aller nous baigner dans l'Adriatique sur le Lido. La majeure partie de notre semaine fut donc occupée par les expositions et les musées. Entre chaque nous nous sommes perdus dans les ruelles, le long des canaux qui commençaient à peine à sentir mauvais à notre départ de là-bas. Par contre la Biennale nous laisse un goût amer. Grosse déception devant la majorité des œuvres d'une superficialité affligeante. Les motivations des artistes ressemblent plus au besoin de se faire connaître que d'exprimer quelque chose qui leur tient à cœur. J'avais la désagréable impression souvent ressentie au Palais de Tokyo. Un écran de fumée, des technologies nouvelles utilisées depuis des années pour ne rien dire, des choses vues et revues. Si cela avait été l'opération "Portes ouvertes" d'une école d'art j'aurais trouvé cela sympathique, tout au plus. On peut attendre mieux de la jeunesse, qu'elle nous bouscule et rue dans les brancards !
Même les artistes que nous aimons d'habitude y ont accroché des œuvres décevantes. Ici, Christian Marclay empilant des bords cadre de films de guerre avec une bande-son forcément embouteillée. Le Pavillon français, que nous aurions trouvé tout juste honorable en temps normal, sortait un peu du lot grâce au travail plutôt désordonné de Laure Prouvost, entendre qu'elle tire un peu dans tous les sens. C'est déjà ça. Je pensais que j'avais la dent dure avant d'en parler avec des habitués et de lire les compte-rendus à notre retour, les uns et les autres trouvant cette cuvée de la Biennale particulièrement ratée... Heureusement, la sculpture de Liu Wei (photo ci-dessous) à l'Arsenale Gaggiandre me fit penser agréablement à un ramassé du décor du film Les 5000 doigts du Dr T et les tableaux de la Nigérienne Nideka Akunylli Crosby au Pavillon central des Giardini nous remontèrent un peu le moral. J'étais évidemment attiré par les disques en terre glaise (?) du Libanais Tarek Atoui, aussi passionné par les arts plastiques que par les arts sonores...
Cette cuvée 2019 porte le titre May You Live In Interesting Times ! Si l'intérêt pour notre époque est si peu encourageant, est-ce parce qu'elle est particulièrement sinistre, avec des gouvernements réactionnaires se durcissant un peu partout sur la planète, le capitalisme devenant de plus en plus cynique, réduisant la culture à une peau de chagrin et ne favorisant que des arts mercantiles ? Les œuvres apparemment les plus engagées relevaient hélas d'un politiquement correct favorisant la bonne conscience.
Les expositions "off" ou les pavillons nationaux disséminés dans la ville recélaient malgré cela quelques belles surprises comme la Thaïlandaise Kawita Vatanajyankur ou le Cubain Carlos Quintana. Nous avons raté hélas les plus excentrées, parfois situées sur une île, à Murano ou San Clemente, mais nous avons trouvé facilement celles de la Taïwanaise Shu Lea Cheang axée sur le genre ou celle de l'Américaine Joan Jonas plutôt bavarde, son empathie pour les baleines l'entraînant loin de ses œuvres passées. On notera tout de même la présence importante d'artistes féminines, ce qui devrait permettre certaines ouvertures à l'avenir...
Même en une semaine nous étions loin d'être capables de voir tout ce qui était proposé d'art contemporain à Venise. Nous nous sommes rattrapés avec les valeurs sûres : Helen Frankenthaler au Palazzo Grimani, Georg Baselitz à la Gallerie dell’Accademia, Arshile Gorky à la Galerie internationale d’art moderne, Jannis Kounellis à la Fondation Prada (photo ci-dessus). Chacune mériterait un article entier, mais j'ai mon ménage à faire et mes instruments à travailler en vue des prochains concerts ! Nous avons profité d'un joli bonus dans cette marche forcée sous le soleil d'Italie et les ruelles encombrées, car en plus des passionnantes expositions qui y sont présentées, nous avons pu découvrir les palais extraordinaires qui les abritent et sont inaccessibles en temps normal. On devine le faste incroyable de ces demeures du temps du rayonnement de la ville alors que la plupart sont véritablement défraîchis, ce qui leur donne un charme fou évidemment, comme si Versailles était transformé en lofts et en squats, ce qui ne serait pas pour me déplaire, cassant l'image arrogante qu'il véhicule...
Puisque j'en suis à parler des lieux fameux et grandioses, je ne peux m'empêcher de rappeler les incontournables du temps passé, visites dont je ne pourrai jamais me passer à chaque séjour vénitien, car ces tableaux extraordinaires ne voyagent pas. Dès le premier jour nous avons cadré le plafond de la Scuola Grande de San Rocco avec les miroirs laissés sur un des bancs sans aucune sollicitation ni vague indication. Admirer ainsi les détails des peintures du Tintoret, renversées, permet de les découvrir sous un nouvel angle. Je m'étonne qu'aucun artiste contemporain ne se soit, à ma connaissance, emparé du procédé... La visite de la Gallerie dell'Accademia est tout aussi indispensable, surtout depuis que les neuf tableaux de la légende de Sainte Ursule de Vittore Carpaccio ont été rénovés ! Mais on peut aussi y contempler Bosch, Bellini, Giorgione, Mantegna, Tiepolo, Le Titien, Veronese et bien d'autres...
S'il ne fallait choisir qu'une chose à faire à Venise ce serait d'aller me recueillir à la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni pour les Carpaccio dont les cadres représentent pour moi l'ancêtre de la bande dessinée et du cinéma. Les drapés des vêtements, la présence naturaliste des plantes et des animaux, les mouvements et les hors-champs sont autant de merveilles. J'ai raconté ici ma première visite dans les années 70 alors que nous venions d'arriver et que les quais étaient sous la neige. Dans la petite salle qui abrite les exploits de Saint-Georges, Jean-André Fieschi et moi étions seuls avec un couple, "un monsieur qui semblait déjà âgé et une jeune femme. Nous l'avons reconnu, lui, mais nous n'avons pas osé bouger, nous aurions brisé le charme. Nous l'avons regardé s'éloigner, de dos, le long du canal. Tout était magique. Venise sous la neige, les peintures sur les murs, le dragon terrassé, le silence et l'absence, et Michelangelo Antonioni." Sous la chaleur moite de l'été, les Carpaccio nous ont ravis tout autant...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 10 juillet 2019 à 08:30 ::Voyage
Chaque année 37 millions de touristes arpentent Venise, mais seulement 9 millions y passent ne serait-ce qu'une nuit ! Je regrette de n'avoir pris aucune photo de ces hordes qui suivent au pas de course un petit fanion de crainte de se perdre. Mais pendant les premiers jours de notre séjour, écœuré, j'étais incapable de me saisir de mon appareil. L'absurde y rivalise aujourd'hui avec la magie. Comme ces immeubles flottants qui envahissent parfois la lagune au point d'en cacher le soleil, lorsqu'ils ne se crashent pas sur un quai, détruisant tout sur leur passage !
Pour mon septième voyage dans la ville d'Europe qui me fascine le plus, j'avais choisi un logement près de l'Arsenal où la majorité des touristes ne mettent jamais les pieds. La via Garibaldi est ainsi restée la même et le linge continue de sécher dans les petites ruelles de ce quartier populaire. Nous en avons profité pour faire une balade en barque sur des canaux officiellement interdits à la navigation, enceinte encore sous contrôle militaire.
Alain m'avait conseillé de rencontrer un de ses amis vénitiens, artiste polymorphe qui passe allègrement de la sculpture à la musique. Il ne m'avait pas raconté qu'il est pratiquement impossible de vivre de son art à Venise. Ainsi Mauro est gondolier, comme son père, et tous les trois jours il s'en octroie deux pour faire ce qui lui tient le plus à cœur, comme sa fille, branchée multimédia, qui est partie à Milan, centre artistique de l'Italie.
Malgré tout, Venise n'a rien perdu de son charme ni ses calle de leur éclat. Chaque pont enjambé révèle les images d'un passé que l'humidité dévore depuis des siècles. Pendant la Biennale d'Art Contemporain les expositions permettent de visiter des palais fermés en temps normal. J'y reviendrai, et sur la déception qu'engendra chez nous la Biennale officielle, vitrine d'un marché d'une superficialité lamentable, et sur l'incroyable faste d'antan que nous livrent de somptueuses demeures... Le pèlerinage exige aussi de prendre le temps de voir ou revoir San Rocco, San Giorgio dei Schiavoni, les galeries de l'Arsenale et bien d'autres merveilles qui ne peuvent voyager. C'est la première fois que je prenais l'avion pour Venise, une heure trente de vol auquel s'ajoute une heure trente de navigation. Le train de nuit n'existe plus. La navette s'arrête à certaines îles comme Murano qui n'a pas beaucoup d'intérêt à moins de vouloir rapporter quelque verroterie. Nous n'avons hélas pas eu le temps de nous rendre à Burano dont les maisons m'ont inspiré la couleur de la mienne...
Nous avons marché, marché et encore marché. La gastronomie vénitienne marquait des haltes dans notre boulimie d'expositions. Le sommet revient au restaurant Riviera de GP, l'ancien bassiste de Sanseverino. Nous avions opté pour le menu di qua e di là : tartare de saint-jacques avec chips de fromage et fruits, wafer d'araignée de mer avec artichauts, risotto de petits pois et huîtres chaudes de Scandovari, langue de bœuf avec confiture salée de citron, céleri et feuille d'anis, foie de génisse à la camomille et au citron, pigeon avec masse de cacao, ricotta de buffone au chocolat blanc et herbes aromatiques (c'est ce que j'enfourne là enrobée de feuilles de riz), sans compter la ribambelle d'amuse-gueule et de trous vénitiens. La noisette enrobée de foie de pigeon et croûte de cacao fut le clou du repas. Ailleurs nous nous sommes délectés de fruits de mer, de crabes mous frits, de risotti à l'encre de seiche, de pâtes al dente, de tiramisus, et de glaces évidemment tant il faisait une chaleur harassante... Je n'étais jamais allé au Lido et le bain dans l'Adriatique marqua une pause salutaire.
La nuit, Venise, vidée de ses marcheurs blancs, est transformée en décor de cinéma, un décor dans lequel on nous aurait enfermés en nous y oubliant. Il y avait tant à voir que nous y avons passé une semaine et que nous pourrions y rester des années.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 9 juillet 2019 à 10:38 ::Perso
J'espérais exposer mes artères, mais les images de ma coronarographie étaient inaccessibles sur le CD-R que l'Hôpital Marie Lannelongue du Plessis-Robinson m'a remis. J'ai essayé "veinement" de le regarder sur Mac et PC sous différents systèmes, mais je n'y vois que du feu. Il semblerait que seul un médecin peut y avoir accès ?! Je me suis donc résolu à illustrer mon rapport avec un instantané d'une installation de la Biennale de Venise. C'est dommage parce que cette plongée dans l'organisme semblait véritablement passionnante, à la manière du Voyage fantastique de Richard Fleischer ou, plus drôle, de son pastiche Innerspace de Joe Dante ! (P.S.: Depuis le Dr Ghostine a eu la gentillesse de m'envoyer un nouveau CD-R qui m'a permis de voir l'impressionnant film de l'opération, à suivre dans un prochain article donc !)
L'étau qui me serre douloureusement la poitrine après un très gros effort avait justifié cet examen. Le bon Docteur Hoang m'avait trouvé un rendez-vous dans ce centre spécialisé extrêmement réputé. J'avais auparavant tenté l'Hôpital du Nord à Saint-Denis, mais il m'avait été répondu qu'ils affichaient complet jusqu'en novembre et que le planning pour ce mois-là n'était pas encore édité. C'est un petit exemple de l'état de la santé en France, mais rien en comparaison des conditions de travail qui sont imposées au personnel soignant, surtout celles et ceux du bas de l'échelle, les infirmières et infirmiers qui désertent progressivement leur emploi, payé/e/s un salaire de misère. Pour la première hospitalisation de ma vie, l'expérience s'est avérée moins pénible que je ne le craignais, probablement parce que cet établissement n'a pas de service d'urgence et que son petit personnel est particulièrement attentif et dévoué. Le Docteur Ghostine, chirurgien qui m'a "opéré", était également nettement plus cordial que le premier cardiologue que j'avais rencontré et dont j'ai surtout pu admirer la nuque.
J'arrête là le suspense en annonçant que je vais parfaitement bien et que je mourrai probablement en bonne santé. C'est du moins ce que l'analyse de mes coronaires révèle. Il peut y avoir d'autres facteurs à ma douleur thoraxique... L'usage quotidien du sauna (infra-rouge) avait fait considérablement baisser mes taux de glucose et de cholestérol qui sont à des niveaux me permettant quelques exactions charcutières, fromagères ou sucrières quand ma gourmandise m'y entraîne. Le praticien m'a suggéré d'arrêter de fumer, or je ne pratique plus le jointage depuis environ 7 ans, même si j'en fus friand pendant les premières quarante ans de ma vie ! J'ai évité depuis toujours le tabac, écœuré par la fumée des Disques Bleus filtre de ma mère qui me remontaient dans les trous de nez lorsqu'elle corrigeait mes devoirs.
Cette expérience est de bonne augure pour ma descendance, d'autant que le Docteur Libert, brillante homéopathe qui me fit passer l'asthme en trois semaines, m'avait prescrit des analyses de sang poussées montrant que j'avais de bons gènes, propres à défendre mon immunité. J'avale chaque matin du sélénium que l'on trouve dans les noix du Brésil et de la vitamine B3 pour la renforcer là où se présentent quelques petites failles. Des craintes persistaient à cause de mon père qui était cardiaque ; il avait eu des rhumatismes articulaires aigus lorsqu'il avait 13 ans et on lui avait remplacé une valve du cœur par une nouvelle en peau de porc qui n'était pas casher ! Je n'avais pas du tout envie de me retrouver avec une fermeture éclair sur la poitrine.
J'envisage donc la vie avec des yeux neufs. Je regarderai à gauche et à droite en traversant et j'éviterai que l'on me contrarie, ou, du moins, je tenterai de gérer les contrariétés avec l'élégance d'un danseur...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 26 juin 2019 à 07:38 ::Voyage
Les années précédentes j'arrêtais le blog pendant les vacances en montagne où il n'y avait ni Internet ni téléphone, ou bien lors de nos aventures asiatiques, histoire de me couper de la perfusion dont nous sommes presque tous esclaves. Autrement, j'avais l'habitude de continuer à bloguer de tous les points du monde sans faillir un seul jour. Mon voisin Éric m'a judicieusement conseillé de faire une pause d'une semaine pendant mon séjour à Venise, d'autant que j'enchaînerai avec une coronarographie nécessitant une courte hospitalisation. Le cours du temps reprendra donc le 10 juillet si tout va bien côté cœur. Entendre cardiaque, à ne pas confondre avec la Carte du Tendre. D'ici là j'espère découvrir des ruelles et des canaux que je ne connais pas, et pour la première fois arpenter la Biennale d'art contemporain ou me baigner au Lido. Il y a bien longtemps que je n'étais allé dans la ville d'Europe que je préfère. Je l'ai visitée sous la neige ou la pluie, à l'acqua alta, de toutes sortes d'humeurs, des plus euphoriques aux plus mélancoliques, en hiver, au printemps, à l'automne, mais jamais en plein été. Cette pause ne m'empêche pas de prendre des notes et des photographies, et j'emporte évidemment mon petit Nagra !
Comme souvent à cette période, Jonathan s'occupe de Django et Oulala en mon absence et j'ai synthétisé un savant petit planning de l'été pour que les Bagnoletais qui ne partent pas en vacances aient de quoi boire et manger pendant ces deux mois. Les uns et les autres sommes donc de faction pour Baghera et Milkidou, Pipo, Diligence et les deux miens.
À très vite,
Totalement vôtre.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 2 avril 2019 à 00:14 ::Expositions
Enfant j'étais souvent dans la lune. À ma mère qui me demandait ce que je faisais je répondais "Je rêve". J'en ai fait mon métier et mon sacerdoce. Il y a 50 ans, au premier pas de Neil Armstrong sur notre satellite, je vivais encore chez mes parents et je me souviens parfaitement du fantasme qu'avait rejoint cette prouesse. Nous avions été biberonné à Jules Verne et Hergé. À l'Idhec je découvrirai Méliès et Fritz Lang. En 1962 mon oncle Roger m'avait obtenu une dédicace de John Glenn qui doit traîner dans un tiroir. Les plus lourds que l'air m'ont toujours épaté, mais pour voyager dans l'espace nous devrions plus tard nous contenter de psychotropes !
Les avancées technologiques du XXe siècle ont probablement relégué le voyage dans la Lune à une banalité, voire inutilité. Ainsi l'exposition La Lune au Grand Palais, qui tourne autour alors que c'est le contraire, n'a pas su faire renaître l'émotion de mon enfance et de mon adolescence. Les œuvres choisies semblent uniquement reliées par la présence de l'astre en leur sein, comme des rimes graphiques puisqu'il n'en existe aucune, phonétique, avec les quatre lettres qui la composent. Ce petit rassemblement montre les limites des expositions thématiques, sortes d'auberges espagnoles sans queue ni tête. D'un certain point de vue le cylindre à la Cité des Sciences est autrement plus facteur de rêve dans sa simulation d'apesanteur. Cela n'a rien à voir évidemment. Mais qu'est-ce qui est à voir réellement de la Lune ou sur la Lune ? En révéler la face cachée grâce à des œuvres d'art était un pari difficile à gagner. Si "de deux choses lune, l'autre c'est le soleil", comme disait Jacques Prévert, j'étais franchement heureux de retrouver le plus printanier en sortant.
J'ai pensé que cette fois il y avait nettement plus de rêve, et même de réalité, dans la boutique du Grand Palais où les transpositions me touchaient, que ce soit par les livres, les films, les musiques et autres objets dérivés. Je n'ai rien acheté pour autant. J'avais survolé La Lune sans réussir à y alunir, espérant hélas retrouver la sensation que je n'ai jamais perdu au spectacle qu'elle nous offre toutes les nuits, nous renvoyant à notre petitesse et à notre vanité de penser sublimer la nature. C'est pourtant par l'art que parfois nous nous en approchons.
→ Exposition La Lune au Grand Palais, Paris, jusqu'au 22 juillet 2019
Illustration : Yinka Shonibare, Vacation, 2000 (Londres 1962, wax ho landaise imprimée sur coton textile, figures en fibre de verre, casques de verre, The Israel Museum à Jérusalem)
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 26 mars 2019 à 00:19 ::Cinéma & DVD
Dans un documentaire de la BBC de 1995 Scott Walker évoque un film anglais de 1949 qui l'a considérablement marqué enfant, The Rocking Horse Winner d'Anthony Pelissier d'après une nouvelle de D.H. Lawrence. Scott Walker, qui s'est éteint hier, a toujours exprimé l'influence du cinématographe sur ses œuvres. Comme j'avais écouté toute la journée ses disques j'ai pensé regarder ce "joyau méconnu", or s'y décèle probablement la clef du mystère qui entoure le chanteur. Je déteste gâcher le plaisir de la découverte ("spoiler" comme disent les Anglophones, et cela n'a rien à voir avec "se poiler", d'autant que la mort de Walker m'affecte particulièrement), mais les voix qui émanent de la maison susurrent une possibilité de trouver l'argent nécessaire à la famille dans le besoin quitte à en payer le prix fort. Le succès s'avère menaçant ! Lorsqu'on connaît l'histoire de ce génie on est forcément troublé par la possible analogie avec son abandon précoce de la scène en pleine gloire et les distances entretenues avec le business.
L'inspiration d'un artiste a quelque chose de mystérieux, presque mystique, irraisonnable même au plus matérialiste. Le succès va de paire. Scott Walker avait toute sa vie eu la chance du petit garçon du film de Pelissier et cela lui faisait peur. J'ai trouvé sur le Net une copie de ce film rare sous-titrée en espagnol. C'est déjà ça. Hier matin j'avais découvert l'article de juillet 2015 que j'avais écrit sur Scott Walker pour Le Monde Diplomatique lu à haute-voix par le comédien Arnaud Romain ! Cette histoire mystérieuse où se mêlent la chance, l'inspiration, l'inquiétude pécuniaire des parents, la confiance, le jeu, la générosité et l'amour filial a d'étranges résonances avec ma propre histoire, pas seulement la mienne, mais celle de nombreux artistes...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 20 mars 2019 à 00:08 ::Expositions
L'exposition Rouge au Grand Palais, ce n'est pas la prise du Palais d'Hiver par les Gilets Jaunes malgré la proximité des Champs Élysées, mais l'exposition de la R.M.N. tombe à pic en ce printemps de révolte pour que nous nous posions encore et encore les questions qui nous tarabustent sur le renversement des pouvoirs injustes qui abusent de la force pour enrichir aujourd'hui comme hier une oligarchie arrogante prête à toutes les outrances, et sur les dérives que le pouvoir a de tous temps engendrées, sur les œuvres que les mouvements de l'Histoire suscitent, sur nos utopies et le moyen de les rendre belles et réelles. Tout cynisme est donc exclu de ces réflexions !
Les visions des artistes ont le mérite de sublimer le quotidien par une transposition poétique que l'on peut qualifier dans le meilleur des cas de révolutionnaire. C'est ainsi que ceux de la Russie de 1917 l'entendirent en cherchant à participer à la construction d'un nouveau monde qui s'affranchisse de l'ordre bourgeois, tant sur le fond que dans la forme. Les constructivistes abandonnèrent la peinture au profit du design, du graphisme, de l'architecture, du photo-montage ou du cinéma.
Or aujourd'hui comme hier les tentatives de révolutionner les méthodes d'expression, que ce soit par des gestes artistiques ou la manière d'envisager de nouvelles manières de lutter, sont chaque fois abandonnées par les politiques au profit de recettes éculées qui ne fonctionnent plus, sensées être mieux assimilées par les masses laborieuses. L'idée des ronds-points et des Actes de chaque samedi ne vient d'ailleurs d'aucun parti ni syndicat. Culturellement hélas ça ne suit pas. Les goûts de la majorité des journalistes dits de gauche vont vers des produits de grande consommation livrés déjà mâchés par l'industrie étatsunienne, et je ne parle pas de ceux de nos dirigeants plus préoccupés par l'économie et le profit que par le bien-être de leurs concitoyens, à savoir l'éducation sans laquelle la démocratie est un jeu de dupes.
Qu'apprenons-nous de l'Histoire ? Les premiers temps de la Révolution d'Octobre accouchèrent d'un foisonnement de créations artistiques inventives et d'idées généreuses, rapidement contrées par de nouveaux conservateurs, qui en fait n'avaient rien de nouveau puisqu'ils défendaient leur pré carré. Lénine ne s'était aperçu du monstre qu'il avait engendré que sur son lit de mort et Trotsky s'était déjà commis à Krondstadt. Ceux qui rêvaient sincèrement du communisme, idéologie formidable tant qu'elle n'est pas dévoyée, se heurtèrent à la réaction du réalisme socialiste. Le révisionnisme des staliniens tenta même d'effacer les plus ambitieux...
L'exposition Rouge a le mérite de présenter des œuvres des différentes périodes de 1917 à 1953, pour la plupart jamais montrées à Paris. J'aurais aimé comparer avec Paris-Moscou présentée au Centre Pompidou il y a exactement quarante ans, mais j'ai laissé son catalogue et ma mémoire derrière moi. De son Pur rouge de 1921 au Plongeon de 1934 Alexandre Rodtchenko est passé de l'abstraction radicale aux jeunes gens pleins d'allant sportif vantant les mérites du socialisme alors que les purges viennent de commencer. Qu'est-il resté des utopies scénographiques de Vsevolod Meyerhold après sa mort en prison en 1940 ? Est-ce l'histoire des illusions perdues ou ne faut-il jamais baisser les bras pour ne pas renier nos idéaux de jeunesse et mourir à petit feu ?
L'étonnante aventure de l'art est son pouvoir à tout sublimer. Le graphisme rouge et noir a marqué son époque, les photo-montages ont initié de nouvelles expressions, le cinéma documentaire est devenu inventif, les lignes droites ont modelé l'architecture tandis que le réalisme renouait avec les courbes des corps... Des extraits de films de S.M. Eisentein, Dziga Vertov et beaucoup d'autres cinéastes sont projetés ici et là. L'inventeur du Ciné-Œil et du Laboratoire de l'Ouïe avait tourné le premier journal filmé, développant les films entre deux étapes et les projetant au fur et à mesure que le train avançait. Cette participation à la vie quotidienne était un des axes privilégiés des artistes engagés dans la Révolution.
Sur les deux étages du Grand Palais vous rencontrerez Alexandre Deïnika, Vassili Kouptsov, Gustav Klucis, Alexandre Labas, Ivan Leonidov, Vladimir Maïakovski, Ousto Moumine, Alexeï Pakhomlov, Youri Pimenov, Mikhaïl Prekhner, Georgui Roublev, Alexandre Samokhvalov, Vladimir Tatline et bien d'autres artisans de cette grande époque... Comme toujours, la musique est hélas la grande oubliée du panorama de l'art. Sa reconnaissance est chaque fois en retard de plusieurs décennies sur les arts plastiques.
La scénographie de l'exposition était attendue. Elle fonctionne. Même la boutique est aux couleurs de la Révolution bolchévik ! J'en ai profité pour acquérir la nouvelle version des écrits de Vertov récemment parue aux Presses du réel sous le titre Le ciné-oeil de la révolution : Écrits sur le cinéma.
Je n'ai évidemment pas encore eu le temps de lire l'épais catalogue dirigé par Nicolas Liucci-Goutnikov et dont j'ignore la plupart des intervenants si ce n'est Jacques Rancière, mais l'objet mérite que je m'y plonge studieusement après cette visite très riche et passionnante, particulièrement pour moi qui travaille sur deux gros projets, l'un en Roumanie évoquant une utopie ayant tragiquement tourné à la dystopie, l'autre en Suisse inventant une fiction utopique après catastrophe planétaire en s'appuyant sur les merveilles du passé pour se reconstruire et renaître sous un ciel plus clément.
Au delà des œuvres exposées qui auront résisté à tous les volte-face de l'Histoire, Rouge interroge sans répondre, comment une idée aussi belle tourna au cauchemar...
Œuvres photographiées dans le cadre de l'exposition : Table de Rodtchenko pour jeu d'échecs pour le club ouvrier du pavillon de l'URSS à l'Exposition des arts décoratifs et industriels de Paris en 1925 / Reconstitution du dispositif scénique réalisé d'après les plans de Liuobov Popova pour Le cocu magnifique de Crommelynck mis en scène par Meyerhold en 1922 (gouache, bois, métal. Musée d'État du Théâtre Bakhrouchine de Moscou, 1967) / Le secours rouge international de Heinrich Vogeler (huile sur toile, 1924, Musée central d'état d'histoire contemporaine de Russie) et Vue de la première exposition internationale d'artistes allemands à Saratov en 1924-25 par A.V. Leontyev et V.V. Leontyev, Musée national d'art Radichtchev) / Les dix ans de la République Socialiste Soviétique d'Ouzbékistan, graphisme de Rodtchenko et Varvara Stepanova (exemplaire biffé par Rodtchenko, Moscou, Ogiz-Izogiz, 1935, coll. particulière) / Reconstitution par N. Koustov, Théâtre d'État Meyerhold de Moscou, de la maquette de Je veux un enfant ! de S. Tetrakov par El Lissitzky mis en scène de Meyerhold non réalisée en 1928 (bois, tissu, métal, verre organique, Musée d'État du Théâtre Bakhrouchine de Moscou, 1967) / Projets d'illustrations de Rodtchenko pour la première édition du poèmes de Vladimir MaïakovskiÀ propos de ça (Pro èto) (Musée d'État Maïakovski) / Ouvrières de choc, renforcez les équipes de choc, maîtrisez la technique, augmentez le nombre de cadres de spécialistes prolétariens de Valentina Koulaguina (chromolithograhie, Moscou Ogiz-Izogiz, 1931, Bibliothèque nationale russe) / Sur le chantier de construction de nouveaux ateliers d'Alexandre Deïnika (huile sur toile, Moscou, 1926, Galerie nationale Tretiakov) / L'URSS est la brigade de choc du prolétariat mondial de Gustav Klucis (impression typographique sur papier, 1931, Musée national des arts de Lettonie)
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 15 février 2019 à 00:47 ::Le son sur l'image
Rien que du cinéma - 2
Depuis mes balbutiements à l’époque du light-show, j’ai toujours été inspiré par les montages photographiques. Je réalisai les partitions sonores de nombreux audiovisuels didactiques de Michel Séméniako et Marie-Jésus Diaz. C’est un plaisir de devoir produire du sens, de faire passer des intentions claires par la musique et les articulations qu’elle compose avec les images. Récemment, responsable des Soirées des Rencontres Internationales de la Photographie en Arles, grâce à Olivier Koechlin j’ai eu la joie de me confronter à nouveau au montage d’images fixes. En plein air, dans le Théâtre Antique ou devant les anciens entrepôts de la SNCF, Olivier projette des images de douze mètres sur douze montées sur ordinateur avec un logiciel de son invention, iSlide, qui permet de caler très facilement les photos sur la musique et réciproquement. Il s’agit alors de donner une unité à l’ensemble des images fixes que l’auteur a conçues individuellement et qu’il n’a jamais imaginées autrement que muettes. Le récit qui n’a jamais existé que dans l’intention ou l’inconscient de l’artiste doit être structuré, ce hors champ psychique doit apparaître comme un nouveau discours critique, le seul but étant de réussir à produire un spectacle qui fascine ou provoque les spectateurs réunis sous les étoiles. En général, j’essaye de ne pas zapper les séquences musicales pour éviter de souligner encore un peu plus le morcellement de ces montages photographiques souvent découpés en courts chapitres. Musiques préexistantes ou originales, je recherche ou compose des pièces qui se transforment et s’articulent sans coupure. Si je peux tout sonoriser avec une seule pièce, je suis aux anges. Parfois, un silence me permet d’en changer. Je recherche toujours l’unité, l’élément commun à toutes les images. Le reste est affaire de rythme. Si je ne réalise pas moi-même certains des montages, je cherche des illustrateurs sonores ou des compositeurs en adéquation avec les photographes, soit dans leur sensibilité partagée, soit dans la critique qu’ils suggèrent. Il m’arrive de construire un dispositif comme ce quiz où les musiques suggéraient le pays d’origine des estivants en maillots de bain de Paolo Verzone et Allessandro Albert. Parfois, je théâtralise, au sens dramatique du terme mes références restant toujours cinématographiques, tel reportage sur Tchernobyl, une assistante sociale chinoise, les inondations d’Arles ou un abri anti-atomique en Suisse… Parfois, je recherche des effets comiques comme pour les autoportraits de Martin Parr, ou un rythme comme pour la mode en Chine. Je me débrouille pour que puisse toujours s’exercer l’alternance tension-détente, pour surprendre quand cela est possible.
Pour la remise des prix, je suggère toujours un orchestre sur scène pour contrecarrer l’aspect guindé de ces festivités autoglorifiantes. J’arrive à l’imposer deux fois. En 2003, la soirée est chamboulée par le mouvement des intermittents auquel nous participons. Bernard est juste devant moi à la trompette et au piano, Didier Petit singe les simagrées du jury avec humour et violoncelle, Éric Échampard me fait oublier qu’il est batteur mais musicien. Nous improvisons sans aucune conduite pendant plus de trois heures. Après chaque intervention musicale, je n’ai que quelques secondes pour aller m’informer de la suite des événements et transmettre le message à mes trois camarades. Un orchestre d’improvisateurs est l’ensemble rêvé pour ponctuer et accompagner ce genre de festivité, capable de réagir au moindre accident ou changement de programme, redonnant vie à ce qui est compassé… Nous recommençons en juillet 2005, cette fois en trio, avec le clarinettiste basse Denis Colin et le guitariste Philippe Deschepper. Accompagnant la comédienne et chanteuse Élise Caron qui fait office de maîtresse de cérémonie, nous improvisons, même si j’ai préparé le déroulant de la soirée, attribuant une ambiance à chaque présentation des photographies des nominés selon leur caractère, affublé d’un thème la montée des marches et organisé des petits ensembles instrumentaux divers et variés.
Il y a peu, j’adorai imaginer la musique du film 1+1, une histoire naturelle du sexe de Pierre Morize . Comme c’est urgent, comme d’habitude, je choisis de travailler en improvisation, en me concentrant sur le sens du film, sur ce qui doit être compris ou suggéré. Je réunis un quatuor d’improvisateurs chevronnés et nous travaillons à l’écran pendant trois jours. Je regrette de n’avoir pu me mêler de la bande-son elle-même, tant le film est sensible et intelligent. Je livre néanmoins suffisamment de sons isolés pour sonoriser la partie dvd-rom de cette édition. C’est étonnant à quel point il est possible de changer le sens d’un film en y adjoignant telle ou telle musique. Pour Profession, femme de… de Françoise Romand, je considère son personnage, une agricultrice volontaire, secrétaire générale de la Confédération Paysanne, comme le héros positif d’un film soviétique des années 30 et compose une musique symphonique à la Prokofiev, dynamique et colorée. Pour son précédent film, sur l’adoption internationale, Si toi aussi tu m’abandonnes, j’improvise de grandes parties sur l’orgue de Sainte Elizabeth pour montrer la puissance de l’église, imite une vallenato colombienne pour rappeler les origines du personnage principal, détourne un module de notre site somnambules.net avec le violoncelle lyrique de Didier Petit ou retravaille les voix synchrones prises en reportage en les mélangeant à des cris d’hyènes pour la scène du cauchemar. Le moment où l’on trouve le traitement exact qui convient à chaque projet est des plus excitants.
En 1993, je suis retourné à la réalisation avec un épisode de la série Vis à Vis produite par Point du Jour. Il s’agit de faire dialoguer, pendant trois jours et en vidéo compressée, deux artistes à deux bouts de la planète (le premier est kabyle dans une Algérie où monte la tension, le second est un anglais, juif de surcroît, adopté par les zoulous dans une Afrique du Sud dont Mandela n’est pas encore président !), deux artistes qui résistent au pouvoir dominant par la culture et par leur art. Au bout de trois quarts d’heure, Idir et Johnny Clegg a capella glisse vers une sorte de film psychanalytique, où les deux chanteurs parlent de leurs mamans, et tandis que Idir joue de la guitare Clegg se met à danser zoulou au milieu de son salon. Surréaliste ! Je n’ai pas osé demander à Clegg de me fabriquer un arc vocal tel celui qu’il confectionna devant la caméra, après être allé cueillir un bambou au fond de son jardin. Je me serais bien vu jouer de son archet en transformant le son avec ma cavité buccale comme je le fais avec ma collection de guimbardes.
Quelques mois plus tard, je me retrouve à diriger une douzaine de courts-métrages de la série Sarajevo, a street under siege, toujours produits par Point du Jour, cette fois en coproduction avec la BBC et Saga. Mille obus par vingt-quatre heures, le plus grand dénuement, une expérience humaine hors du commun où règne une solidarité totale et absolue. Je me lave en crachant dans mes mains, m’endors en comptant les obus comme si c’était des moutons, une partition sublime qui me fait penser à Ionisation de Varèse, je n’ai jamais aussi bien dormi de ma vie. Le réveil est plus brutal, chaque matin vers cinq heures, je suis soulevé de mon lit par une énorme explosion. Revenu transformé, je n’ai plus peur de la mort, mais je mets un an à m’en remettre. Je filme en langue bosniaque sans comprendre immédiatement les réponses à mes questions. Nous sommes neuf réalisateurs à nous relayer toutes les trois semaines et à filmer la vie d’une rue au quotidien. Tournage le matin, montage l’après-midi dans les locaux de Saga, diffusion le soir par satellite après avoir emprunté Sniper Allée tous feux éteints, le pied au plancher, avec des malades qui nous canardent de chaque côté. Vingt millions de téléspectateurs chaque soir. Je filme un chirurgien à l’œuvre, un accordéoniste qui interprète Grana od bora, une famille qui se préoccupe de leurs animaux de compagnie mieux que d’elle-même, un sketch sur la cuisine de la pénurie, un herboriste au marché de Markala, une séance de cinéma où nous montrons nos films aux gens du quartier… Un de mes films est censuré, interdit d’antenne par la production, parce que j’y parle à la première personne : on voit de belles images esthétisantes des bâtiments grêlés par les éclats d’obus sur fond de ciel bleu tandis qu’on entend ma voix lisant une carte postale à ma compagne et à ma fille. J’y emploie des mots qui ne seront acceptables que deux semaines plus tard au Parlement Européen. Le dernier film que je tourne va faire le tour du monde, il s’agit du Sniper, deux minutes comme les cent vingt autres épisodes de la série. On y entend la voix de celui qui est visé et qui pense à voix haute tandis que l’on voit la cible dans la lunette du fusil du tchetnik. C’est un champ-contrechamp audio-visuel. Imaginez le geste de celui qui hésite entre tirer sur un enfant, sur un chien, une vieille femme, un bidon, pour montrer sa puissance, son pouvoir de vie et de mort, tandis que Feodor Atkine dit le texte que j’ai demandé d’écrire à Ademir Kenović, celui qu’il me racontait chaque soir dans la voiture sur Sniper Allée et que je n’ai jamais écouté. Car pour ma part, je rentrais le ventre en essayant de me prendre pour une feuille de papier à cigarette, imaginant donner moins de prises aux balles qui risquaient d’arriver de chaque côté.
« Je décide toujours avec soin comment, quand et où passer : près des bâtiments ou au milieu de la rue ? Je zigzague ? Je traverse vite ou lentement ? Je fais en sorte qu'on me voit le moins possible des collines qui sont beaucoup trop proches de nous et que personne n'aime plus regarder... Parfois en marchant j'essaie d'imaginer ce que c'est que d'être touché par un sniper... Est-ce qu'on peut sentir la balle vous transpercer le corps ? Est-ce que ça fait mal ou chaud ? Je me demande si je tomberai, si j'entendrai le sifflement de la balle avant qu'elle me touche... Ou après...? Quel bruit font les os en craquant ? Le cycliste qui s'est fait décapité par une mitrailleuse antiaérienne, a-t-il été conscient de quoi que ce soit ? Je continue de croire que je serai "juste" blessé, je ne pense jamais que je serai tué. Je me demande si j'aurai le temps de voir voler une partie de mon corps devant moi après avoir été touché ? Est-ce que ça produit une odeur, un goût ? À quoi pense l'homme qui se cache la tête derrière son journal en traversant là où tirent les snipers ? Je pense : ai-je peur ou suis-je seulement curieux parce que je déteste ignorer les choses qui me concernent ? Et puis je me demande pourquoi certains marchent sans rien comprendre, l'air hagard, pourquoi certains en protègent d'autres et pourquoi d'autres encore courent machinalement ? D'autres enfin essaient de vaincre leur peur en marmonnant des explications stupides... Parfois je pense à ceux qui tirent : comment choisissent-ils leurs victimes, homme ou chien, femme ou enfant, quelqu'un de jeune ou de célèbre, ou peut-être que c'est par la couleur de leurs vêtements ? Est-ce que le tireur est heureux quand il fait mouche ? Je pense souvent au mépris profond des habitants de Sarajevo pour ceux qui disent qu'ils ne savent pas qui et d'où l’on tire et pour tous ceux qui font semblant de les croire. Ils regardent simplement les futurs fascistes, autour d'eux, qui tirent sur leurs enfants...»
Après Alger, Johannesburg et Sarajevo, je refuse de m’envoler pour Belfast, et j’écris le scénario d’un long-métrage inspiré par un roman de Ramuz dont le sujet n’enchante personne, la fin du monde ! Je compose même la musique de L’astre avec Bernard Vitet, comme une préparation au tournage. Hanna Schygulla accepte de jouer le rôle de la récitante, je suis fasciné par certaines voix, Delphine Seyrig, Marlene Dietrich, Lauren Bacall, mais aussi Cocteau, Guitry, Godard, Lacan… Celle d’Hanna Schygulla me fait fondre. Phénomène historique, l’avance sur recettes ne m’est ni accordée ni refusée, deux fois de suite. Je perds courage et retourne à mes moutons, naturel pour un birgé !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 28 janvier 2019 à 00:42 ::Musique
Le mystère Dolphy réside dans le "je ne sais quoi" qui en fait un des plus grands musiciens de jazz alors que sa musique, d'une rare inventivité, respire une humilité exceptionnelle chez les solistes souffleurs. Il est possible qu'Eric Dolphy, comme Miles Davis à la trompette, ait calqué son jeu sur sa manière de parler, la syntaxe de la parole dictant son rythme et ses pauses, sa prosodie et ses éclats. Dans mon panthéon personnel je l'ai toujours associé à Albert Ayler et Rashaan Roland Kirk, peut-être parce qu'on y devine un hiatus entre ce qu'on en attend et ce qu'on y entend, des liens assumés distordus avec d'autres sources que celles du jazz, la fanfare transformée en soul chez Ayler, l'Histoire du jazz chez Kirk, la musique classique ou contemporaine chez Dolphy que beaucoup considèrent par ailleurs comme l'un des passeurs fondamentaux du hard-bop au free... Incroyablement visionnaire, sans aucun mysticisme il efface toute virtuosité apparente. J'aurais bien aimé relire le Dolphy de Guillaume Belhomme (ed. Lenka Lente), mais je me suis énervé en vain en scrutant les tranches des bouquins de ma bibliothèque à m'en user les yeux.
Au moins, mes oreilles sont intactes pour écouter le triple album Musical Prophet: The Expanded New York Studio Sessions (1962-1963) que vient de publier Resonance Records. Il est composé de Iron Man et Conversations, deux disques formidables et relativement méconnus de 1963, produits par Alan Douglas, producteur de l'indispensable Money Jungle du trio Ellington-Mingus-Roach, d'albums de John McLaughlin, The Last Poets, Malcom X, Timothy Leary, et connu pour avoir géré l'héritage discographique post mortem de Jimi Hendrix de 1975 à 1995. S'y ajoutent 85 minutes d'alternate takes inédites, retrouvées récemment chez James Newton, enregistrées alors à New York du 1er et 3 juillet, un an avant la mort de Dolphy pour un diabète non diagnostiqué, à l'âge de 36 ans.
Bernard Vitet, qui avait joué avec lui à Paris, m'avait raconté qu'il mettait cinq sucres dans son café ! À mon ami qui s'était déchiré le bras en traversant une porte vitrée lors d'une querelle de ménage, il expliqua comment jouer de la trompette de la main gauche, ce qui avait transformé Bernard en ambidextre. Dolphy l'avait réconforté en lui disant que la seule chose grave était de mourir. Il s'envola pour Berlin où, quelques jours plus tard, il fut terrassé.
Lors de ces sessions Dolphy, toujours aussi extraordinaire à la flûte, au sax alto ou à la clarinette basse, est accompagné par William "Prince" Lasha (flûte), Huey "Sonny" Simmons (sax alto), Clifford Jordan (sax soprano), Woody Shaw (trompette), Garvin Bushell (basson), Bobby Hutcherson (vibraphone), Richard Davis et Eddie Kahn (contrebasse), J.C. Moses et Charles Moffett (batterie). Pour A Personal Statement enregistré le 2 mars 1964 à Ann Arbor dans le Michigan, ce sont le pianiste Bob James, le bassiste Ron Brooks, le percussionniste Robert Pozar et le contreténor classique David Schwartz qui le secondent. Dans les nombreux duos (Alone Together, Muses For Richard Davis, Black Brown and Beige Come Sunday, Ode To Charlie Parker), mais aussi les grands ensembles (Burning Spear), la basse tient une place prédominante, en pizz en contrepoint de la flûte ou à l'archet dans le registre de la clarinette basse. Love me joué seul à l'alto annonce aussi la modernité du free. Avec Iron Man, Mandrake, Burning Spear (écrits par Dolphy), l'orchestre innove dans un contexte historiquement assumé et un superbe esprit de fête. Ainsi Jitterbug Waltz (de Fats Waller), préfigurant certaines pièces de l'Art Ensemble of Chicago, et le caribéen Music Matador (de Lasha et Simmons) m'ont toujours donné envie de danser, phénomène assez exceptionnel de ma part pour que je le signale !
→ Eric Dolphy, Musical Prophet: The Expanded New York Studio Sessions (1962-1963), 3 CD (existe aussi en vinyle) Resonance Records, 30€
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 4 décembre 2018 à 00:46 ::Musique
Frank Zappa est décédé il y a exactement un quart de siècle aujourd'hui. Cela ne rajeunit personne. Je suis resté le gamin admiratif de la première heure. Je lis le gros dossier que Citizen Jazz lui consacre cette semaine. En 2004 Jazz Magazine m'avait demandé de raconter ma rencontre avec l'idole de mes 15 ans. Je reproduis ici ce témoignage, en pensant à tout ce que je lui dois... Pour l'illustrer j'ai choisi l'affiche originale que j'avais accrochée dans ma chambre et j'ai ajouté quelques liens...
LES M.O.I., L’ÉMOI ET MOI
Juillet 1968, Cincinnati, Ohio. Au retour d’une Battle of the Bands, Jeff me fait écouter We’re only in it for the money. Foudroyé par l’humour et l’invention des Mothers, ma réaction est immédiate : c’est ça que j’aimerais faire si j’étais musicien. San Francisco, un mois plus tard. Au retour d’un concert du Grateful Dead au Fillmore West, où nous étions allés en faisant voler la voiture comme dans Bullit, Peter m’offre Freak Out! et Absolutely Free qu’il trouve trop farfelus. Il joint quelques graines à l’inestimable présent. Je ne possédais alors que le 33 tours de Claude François à l’Olympia et quelques 45 tours des Beatles et des Rolling Stones, je n’avais aucune pratique musicale. Quelques mois plus tard je monte le premier concert de rock au Lycée Claude Bernard à Paris, j’y chante, joue du saxophone et des percussions et diffuse des bandes électroniques que j’ai réalisées à partir d’ondes courtes. Francis Gorgé y joue de la guitare sur le Marshall de Patrick Vian, du groupe Red Noise, le même ampli sur lequel Frank Zappa s’est branché au Festival de Biot-Valbonne. La musique n’a pas grand-chose à voir avec celle de mon idole, mais ce fut l’étincelle de ma vocation musicale. Revenons en arrière. De retour des USA, je passe à Pan, le magasin d’Adrien Nataf, et je lui demande s’il n’a rien dans ce genre-là. Il me vend Stricly Personal de Captain Beefheart. Nouveau choc. En octobre, les Mothers of Invention passent à l’Olympia, public clairsemé, spectacle sarcastique où Jimmy Carl Black joue un vampire assoiffé de sexe. Les disques se suivent, Lumpy Gravy, Ruben & the Jets, Uncle Meat, Hot Rats, pas un album ne ressemble au précédent, c’est ce qui me fascine alors.
Octobre 1969. La France interdit au premier festival pop de se tenir sur son territoire et nous nous retrouvons tous en Belgique, au Festival d’Amougies. Je découvre le seul robinet accessible de la commune pour pouvoir nous débarbouiller chaque matin, pendant les quelques heures sans musique. Enfoui dans mon sac de couchage, avec un petit magnétophone, j’enregistre Frank Zappa, venu seul, faire le bœuf avec Pink Floyd, Caravan, Blossom Toes, Sam Apple Pie, Ainsley Dunbar Retaliation et Archie Shepp ! L’Art Ensemble de Chicago m’ouvre le champ extraordinaire du free jazz. Joseph Jarman, nu, pastiche les guitaristes de rock, mieux que tous les guitar heroes. Zappa arrose de whisky l’harmonica de Beefheart pendant qu’il joue. À leur sortie de scène, j’enjambe la barrière et harponne Zappa, je l’abreuve de questions pendant trois quarts d’heure. Moment fabuleux que je vais reproduire à chacune de ses visites jusqu’au concert du Gaumont Palace. Je tente la pareille avec le Capitaine qui me traverse comme un ectoplasme, mystère.
Août 1970, festival maudit de Biot-Valbonne. Je suis le premier, et peut-être un des seuls à payer mon billet. Je donne un coup de main à l’Open Light qui assure les projections psychédéliques. Personne ne reconnaît Zappa, je lui demande s’il a sa guitare et sa pédale wah-wah. Il lui manque un ampli et un orchestre. Je cherche l’un et les autres. Le concert se fera en quartet avec Jean-Luc Ponty, Albi Cullaz et Aldo Romano! Le festival écourté et annulé, je me retrouve à faire le bœuf avec Eric Clapton dans la villa de Giorgio Gomelsky, l’impressario des Stones, où je rencontre Frank Wright et me retrouve embarqué dans la villa de Pink Floyd ! J’arrivais alors de la Fondation Maeght où venaient de jouer Cecil Taylor, Sun Ra et Albert Ayler. A cette époque, l’invention règne dans tous les arts, pas seulement chez les Mamans !
Décembre 1970. Ma dernière rencontre avec Zappa remonte au Gaumont Palace où il improvise de petits gestes virtuoses de l’index et du majeur pour diriger Ponty. Pendant les années 80 je m’éloigne un peu d’une musique devenue trop typiquement rock à mon goût, mais les pièces pour orchestre me fascinent à nouveau, même si l’interprétation de Boulez est catastrophique. Zappa est tellement furieux qu’il se fait vraiment prier pour venir saluer. On raconte qu’il a réussi à se faire jouer en envisageant l’achat d’une 4X, l’ordinateur développé par l’IRCAM. Il optera pour un synthétiseur Synclavier et, malgré d’intéressants enregistrements dirigés par Kent Nagano, trouvera l’orchestre idéal en l’Ensemble Modern (The Yellow Shark).
Printemps 1993. Je dois réaliser un film de la série Vis à Vis pour France 3 sur deux musiciens qui se parlent par satellite pendant trois jours. Contacté, Robert Charlebois, me suggère de le faire avec un guitariste américain qui joue sur son premier album, un chum qui s’appelle Frank Zappa. Je sais déjà que Zappa est très malade. La chaîne répond que ce n’est pas assez médiatique. Le film se fera entre Idir et Johnny Clegg !
Décembre 1993. Je tourne Chaque jour à Sarajevo pendant le siège. Mille obus par vingt quatre heures ! Je m’endors en comptant les explosions et me laisse bercer par cette partition digne de Ionisation d’Edgard Varèse. Un soir, en rentrant à l’Holiday Inn, j’allume CNN. Sur le générique de fin du Journal, Zappa, barbu, fatigué, dirige l’Ensemble Modern. Je comprends qu’il vient de mourir. Le monde s’écroule autour de moi. Là c’est trop, je parle tout seul, je m’effondre.
J’ai toujours considéré Zappa comme le père de mon récit, du moins pour la musique. Chaque fois que je « découvrais » un nouveau compositeur, je courrais voir s’il appartenait à la liste d’influences que Zappa donne dans son premier album. Ainsi, depuis 1968, j’ai vérifié les noms de Schoenberg, Kirk, Kagel, Mingus, Boulez, Webern, Dolphy, Stockhausen, Cecil Taylor, et mon favori, Charles Ives… Je suis surpris aujourd’hui de ne pas y lire les noms de Conlon Nancarrow, Harry Partch ou Sun Ra. Ma mémoire me fait défaut.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 21 novembre 2018 à 23:21 ::Pratique
Kafka se tordait de rire en lisant Le Château en public, perché sur une chaise. Serai-je aussi stoïque face aux réponses de l'Assistance Free ? Suis-je une nouvelle victime de la gueguerre entre Free et Orange qui a la main sur les travaux de voirie et qui est propriétaire des armoires où sont connectées toutes les lignes ?
Il est 22h. Voilà 12h que je n'ai plus d'Internet ni de téléphone fixe. Je suis en effet passé en dégroupage total cet été. L'assistance Free me répond d'abord qu'il est impossible de réparer l'ADSL car la fibre est activée, ce qui bloque le système de dépannage de l'ADSL ! Sauf que la fibre n'est pas connectée, car un fourreau est écrasé dans le trottoir, empêchant de passer l'aiguille. Et ce depuis juillet. Les techniciens Free se succèdent, chaque fois sans ne pouvoir rien faire. Cela dépend d'Orange qui ne bronche pas, après m'avoir assuré qu'ils allaient s'en occuper dans les trois jours. Sauf que cela fait déjà plusieurs semaines. Un technicien Free suggère de passer la fibre en aérien. Je n'y vois aucun inconvénient. C'est leur problème. Le mien est de rester connecté, avec le meilleur débit si possible !
J'ai insisté auprès de Free en expliquant que je parlais à un humain et non à un robot, et que donc leur réponse kafkaïenne n'était pas recevable. Il semblerait que la remarque ait porté ses fruits. Du moins, on verra demain si Free me rappelle ou m'empêche de travailler en m'isolant médiatiquement, et pour combien de temps ?
FREE SUITE : Free répond qu'ils ne peuvent pas réparer l'ADSL si la fibre est activée. Le problème c'est que la fibre n'arrive pas jusque chez moi ! Donc plus d'Internet, plus de téléphone fixe jusqu'à ce que le duo infernal Free/Orange trouve un moyen de raccorder la fibre. Or cela fait 125 jours que ce problème n'est pas réglé, et le prochain rendez-vous est dans une semaine, où ils constateront une fois de plus que le fourreau est écrasé dans le trottoir... L'HORREUR ! J'ai envoyé à tous hasards une lettre de réclamation en A.R.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 13 septembre 2018 à 08:16 ::Perso
Désireux d'avoir une vie plus saine, j'ai décidé de marcher tous les matins. Ma fille a insisté : "c'est 20 minutes à jeun ou bien 40 minutes en ayant mangé". J'ai choisi "à jeun" ! L'exemple des anciens m'a convaincu qu'il fallait s'y prendre tôt. Ma mère se faisait déposer devant le restaurant tandis que mon père allait garer sa voiture : aujourd'hui elle n'est plus autonome, condamnée à se déplacer difficilement avec un déambulateur. En tournée Bernard restait toujours à l'hôtel pendant que Francis et moi arpentions les villes de long en large : ses dernières années ont été particulièrement douloureuses. De temps en temps je rencontre des dames alertes qui ont dépassé les 90 ans : elles me répondent qu'elles marchent deux heures chaque jour pour garder la forme. Même tard Tonton Giraï rentrait chez lui à pied en chantonnant, ce qui faisait en plus fonctionner sa mémoire. La tête et les jambes, c'est le secret d'une vieillesse indépendante et vigoureuse, et cela se prépare donc longtemps à l'avance.
Je descends souvent vers le parc du Château de l'Étang où je croise une voisine qui fait son jogging. "Bonjour Madame !". "Bonjour Monsieur !". Je ne cours jamais, je marche vite les bras ballants en respiration ventrale et en serrant les fesses quand j'y pense. Comme j'ai inauguré cette discipline début juillet lorsque je me suis retrouvé seul, il n'y avait pas grand monde sur mon passage. De temps en temps je m'arrête discuter avec les employés municipaux qui s'occupent du jardin, mais le plus souvent je file. À la rentrée de septembre, les rues se sont soudainement peuplées. Le parc ouvre ses portes vers 8h05, bien qu'annoncées à 8h30. En remontant je croise les enfants qui partent à l'école, le cycliste barbu qui fonce comme un fou, l'employé municipal qui ramasse les papiers gras, les gens qui ouvrent leurs volets, mais plus nous avançons dans le mois, plus ces évènements se figent dans une répétition troublante. J'ai la pénible impression de faire du sur-place. Cette promenade matinale finit par ressembler vertigineusement au jour de la marmotte dans le film Un jour sans fin (Groundhog Day) de Harold Ramis avec Bill Murray.
Pour lutter contre cette désagréable impression je change systématiquement d'itinéraire, découvrant ainsi des rues que j'ignorais jusqu'ici. Mais le train-train quotidien me rattrape un jour ou l'autre, car les responsabilités et les obligations nous condamnent trop souvent à vivre en boucle. Je guette alors le moindre évènement qui rompt cette monotonie. Pourtant j'enchaîne systématiquement avec 20 minutes du sauna que j'ai fait chauffer pendant ce temps-là. Heureusement le robot musical de Radio Libertaire propose chaque jour un programme aléatoire différent ou bien j'écoute des disques en leur accordant toute mon attention puisque je ne fais rien d'autre. Quoi qu'il en soit, je ferais n'importe quoi pour ne jamais répéter une même situation. J'ai sans cesse besoin d'être surpris, étonné, découvrir de nouveaux horizons, choisir des angles inédits qui éclairent le monde sous un jour nouveau...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 1 août 2018 à 00:13 ::Perso
La maison semble abandonnée, sur le mur décrépit est accrochée l'image d'un rêve, le ciel bleu, le soleil et la mer, les portes sont autant de possibles que d'impossibles, les fenêtres ouvertes sur un lendemain dont on ignore tout encore. Un asile, une île, déserte. Depuis un mois je fais juste semblant en ne publiant rien, mais à quoi rime de tenir un journal si l'on tait ce à quoi l'on tient le plus ? Le pire est que je ne sais rien ni pourquoi. Vacances annulées, tant en juillet qu'en août. J'avais souhaité une remise du compteur à zéro, je suis servi. N'en jetez plus!
Comme je suis volontariste, j'en profite pour "faire la vaisselle". Je passe le Kärcher dans la cour, j'aspire les feuilles mortes du jardin, je fais les carreaux, je resserre des vis qui ont pris du jeu, et puis j'expérimente mon nouveau synthétiseur russe, un Lyra-8 très "noise". J'ai beaucoup de mal à écrire. J'arrive à peine à lire et regarder des films. La vie réserve de drôles de surprises, parfois des plus absurdes. L'argent pervertit trop souvent les meilleures intentions. Une cruelle incertitude me prive de tout. Qui vivra verra... Heureusement Oulala et Django me tiennent compagnie à grand renfort de miaulements intempestifs et les premiers retours de mon Centenaire sont excellents. Les amis m'invitent à dîner, mais je n'arrive pas à sortir "en ville". La foule en rajouterait à ma solitude. Il y a néanmoins et heureusement le concert, dans la nuit du 11 au 12 août au Festival Château Perché, de Harpon, duo avec Amandine Casadamont pour lequel j'ai créé une page web. J'en ai aussi profité pour mettre une douzaine d'albums sur Bandcamp, cela prend du temps, ou plutôt cela occupe. Tôt le matin je passe nourrir la tortue des voisins, une endive, quelques feuilles de chou chinois et une fraise en dessert. J'enchaîne avec un footing à jeun avant de suer un petit coup au sauna. Le bon côté des choses est que je maigris. Je mange essentiellement les légumes de l'AMAP que je vais chercher chaque lundi, une véritable orgie légumière. Je dors peu d'habitude, mais là mon sommeil s'est réduit au strict minimum. Je passe par de longues phases d'abattement, de profonde tristesse, que je gère pourtant mieux que lorsque j'étais plus jeune. Tout cela ne rime à rien. Comme j'ai une soif de vivre inextinguible, tous les espoirs sont permis. On ne se refait pas. Un paradoxe.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 6 juillet 2018 à 13:09 ::Centenaire de JJB
Les neuf indices (123456789) livrés dans cette colonne pouvaient-ils laisser présager de ce qui se tramait. Étienne Mineur s'y entend d'ailleurs en trames, au vu de sa création graphique, 52 pages hautes en couleurs. J'ai mis dix ans à accoucher de ce projet. Dix ans. Chaque pièce de l'album représente d'ailleurs une décennie. Les chiffres !? Avant l'ultime pièce due à Sacha Gattino, mes compositions durent un total 52 minutes, pas une seconde de moins. C'est aussi l'année de naissance. Mon chiffre préféré a toujours été le 7. Ajoutez ou multipliez, vous retomberez toujours sur ce tiercé, 52-7-10. Une martingale. Dans mes cauchemars d'enfant, le 7 épousait le rythme de ma respiration, probablement celle de ma mère ce mercredi de novembre. Non, ce n'était pas le septième mois. Le septième est celui de juillet ! On y est. Un obsessionnel fait dire aux chiffres ce qu'il veut. Libre au compositeur de jongler avec eux comme avec les mots. La musique est de cet ordre. Je l'aurai tordue dans tous les sens.
Dans une lettre datée du 5 novembre 2052, Laure Nbataï écrit : "En 2018 Jean-Jacques Birgé se tourne vers son passé en enregistrant une pièce par décennie, réfléchissant à la fois son parcours et l’époque où il s’inscrit. En hommage à son père féru de science-fiction, il imagine également les décennies à venir, composant trois pièces d’anticipation. Cette évocation vectorielle ressemble à un spectacle d'ombres chinoises dont les apparences se confondent avec le réel. Pour conclure l’album, le compositeur Sacha Gattino s’est fait un devoir d’écrire un Tombeau en hommage à son camarade. Par souci d’authenticité, Jean-Jacques Birgé mêle des archives, dont la plus ancienne date de 1958, à des enregistrements réalisés avec nombreux musiciens et musiciennes parmi ses amis. On retrouve ainsi les chanteuses Elsa Birgé sa fille, Pascale Labbé, Birgitte Lyregaard, son camarade d’Un Drame Musical Instantané Bernard Vitet à la trompette, le trombone Yves Robert, le corniste Nicolas Chedmail, le compositeur Antonin-Tri Hoang à la clarinette basse, les guitaristes Hervé Legeay et Philippe Deschepper, le violoncelliste Didier Petit tandis que Vincent Segal est à la basse, les batteurs Cyril Atef et Éric Échampard, l’accordéoniste Michèle Buirette, la créatrice sonore Amandine Casadamont et Sacha Gattino mélangeant échantillonneur, boîte à musique orgue et sifflement. Pour sa part, tout au long de ces dix décennies formant ce petit opéra, on peut entendre le compositeur au synthétiseur, son instrument de prédilection dont il fut l’un des premiers utilisateurs en France dès 1973, mais aussi au Theremin, au Tenori-on, à la Mascarade Machine, à la trompette, à la flûte, à la cythare inanga et à la guimbarde, son instrument fétiche. Sa voix est également présente, de l’enfance à l’âge adulte, dont trois passages chantés."
→ Commandes anticipées chez le distributeur Orkhêstra, ou auprès du label GRRR
si vous désirez le recevoir avant sa sortie officielle le 7 septembre...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 5 juillet 2018 à 10:48 ::Musique
Coup de théâtre et accumulation de douches froides : mes disques seraient retrouvés et arriveraient ce soir vers 20h par camion spécialement affrété ! Comme ils avaient disparu il y a une semaine au fin fond de la Suède et qu'il était impossible de les localiser, j'ai espéré un moment devenir n°1 chez les Esquimaux...
Avec par ordre d'apparition Étienne Mineur, Michèle Buirette, Elsa Birgé, Nicolas Chedmail, Hervé Legeay, Vincent Segal, Cyril Atef, Bernard Vitet, Didier Petit, Pascale Labbé, Philippe Deschepper, Yves Robert, Éric Échampard, Sacha Gattino, Birgitte Lyregaard, Amandine Casadamont, Antonin-Tri Hoang...
Actualisation : VÉRITABLE CAUCHEMAR Toujours aucune livraison et il est 22 heures !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 5 juillet 2018 à 07:34 ::Musique
J'ai commencé par sentir un léger frémissement. Le vent a fait bouger les feuilles. C'est ce que j'ai cru avant de lire le titre de la pièce, Hanuman Dance. Il y avait donc quelqu'un dans l'arbre. Un langur à face noire ? Ou un truc carrément plus gros ? En réalité ils étaient quatre : Fabrice Charles au trombone, Nicolas Nageotte au baryton, et les deux autres à la batterie et aux percussions, Jacques Di Donato (non, pas à la clarinette !) et Roméo Monteiro qui a également réalisé le mixage des improvisations. La suite est aussi délicate. Ils s'étaient mis d'accord pour ménager les oreilles des auditeurs, proches des pavillons et des cymbales. Pour retrouver le contexte où le public est convié au milieu de l'espace sonore, Christian Maes a enregistré en binaural, donc l'écoute au casque est fortement conseillée pour suivre le cours de l'Anguison, petit ruisseau du Morvan. Sur ses rives fleurissent des bouches colorées, mais de temps en temps éclate une discrète tragédie. Le quartet ne s'en aperçoit sérieusement qu'après coup. Ses membres identifient seulement à l'écoute les étapes de leur promenade qui aura duré trois jours. Ils l'ont d'ailleurs appelée Transhuman/ce. J'ai apprécié d'avoir attendu la crue, lorsqu'en index 8 le flux se moque des petits cailloux et des herbes folles, mais le free reste très zen, se laissant consommer par petites gorgées dans des sazukis. La végétation laisse défiler une toile paysagère qui ne se perçoit qu'en s'allongeant sur l'herbe...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 4 juillet 2018 à 14:22 ::Musique
Tout était calé pour que j'envoie mon nouvel album à sa vingtaine de participants et à la presse mercredi dernier, avant mon départ en vacances. Mais une erreur d'aiguillage a chamboulé mes plans. Encore une fois un transporteur, cette fois l'Allemand Dachser, a été à la hauteur de cette profession sinistrée. Mon chargement est parti au fin fond de la Suède au lieu de Bagnolet. J'ai donc attendu deux, puis trois, puis cinq jours, l'annonce de la livraison étant chaque fois ajournée alors que je faisais le pied de grue à l'attendre. Une semaine plus tard, alors qu'encore une fois je n'ose pas quitter le studio, Squeezer m'apprend que "le transporteur a perdu le stock et qu'il est impossible de le localiser" !!!
------- cela vaut bien trois points d'exclamation -------
Les huit indices (12345678) publiés dans cette colonne attendront donc encore un peu pour que la solution de l'énigme vous soit révélée, même si le titre de cet article représente un nouvel indice.
Vous comprendrez pourquoi je désirais tant l'avoir derrière moi. C'est une page qui se tourne, et non des moindres. La sortie de cet album magnifiquement habillé par le graphiste Étienne Mineur en 52 pages coïncide avec une année clef. Ma fille a eu un petit garçon, les archives de la famille descendues du haut d'une armoire m'ont donné envie de faire pousser mon arbre généalogique, ma curiosité est allée jusqu'à faire séquencer mon génome, et puis cet album commencé il y a dix ans et dont je parle depuis des semaines en termes voilés clôt inévitablement une histoire, une très longue histoire. Après tout cela j'ai besoin d'avoir l'esprit libre pour envisager de nouvelles aventures. Régulièrement, mais heureusement pas trop souvent, je remets ma vie en question, et ce à tous les niveaux, intime, domestique et professionnel. Qu'ai-je maintenant envie de faire ? Quel avenir envisager ? Pas question de m'endormir sur mes acquis.
Cette aventure au goût saumâtre me contrarie, car je pensais prendre la route avec le passé derrière moi. Je crains aussi que le pressage disparu réapparaisse en promo un de ces jours sur Internet ou ailleurs, car mon nouvel album n'a pas été enlevé par des extra-terrestres. Le feuilleton a engendré suffisamment de tensions additionnées à d'autres problèmes pour que nous ne partions plus en vacances. J'ai défait les valises. L’usine d'Optimal va prendre en charge un repress complet de l’ensemble des exemplaires, en express disent-ils. Je pourrai peut-être faire mes envois en fin de semaine prochaine. De toute manière cet objet, à la fois symbolique et conceptuel, ne paraîtra que le 7 septembre, mais je comptais aussi assurer les pré-commandes auprès de celles et ceux qui partagent mon impatience...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 3 juillet 2018 à 00:01 ::Musique
J'aime trop la guitare électrique lorsqu'elle survole les grands espaces, propulsée par les saturations et les larsens qui s'en échappent comme des réacteurs. J'aime trop la manivelle de la vielle qui rythme les danses rituelles d'un autre temps que l'on ne sait s'il est d'hier ou de demain. J'aime trop le rock médiéval de l'orchestre de la Troisième Oreille pour ne pas m'enthousiasmer à l'écoute du Bestiari de Romain Baudoin. Son torrom borrom est un instrument hybride, vielle à roue électroacoustique à roue mobile et guitare électrique. Qu'il en joue en homme orchestre ou revienne vers la vielle à roue soprano acoustique de l'ancien luthier Pimpard Cousin avec grelots et grosse caisse, il entretient la transe au delà du crépuscule, tard dans la nuit étoilée. Librement inspiré du bestiaire occitan de Rigaut de Barbezieux, son album est une sorte de transposition musicale de bestioles que l'on aurait pu croiser chez Jérôme Bosch, peintre énigmatique s'il en est...
Sur le clip de Nicolas Godin, le danseur Richard Cayre incarne une sorte de cerf proche des créatures macabres de Joël-Peter Witkin, un être hybride comme le torrom borrom de Romain Baudoin...
→ Romain Baudoin, Bestiari, CD in situ, dist. Orkhêstra
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 2 juillet 2018 à 05:45 ::Pratique
Lorsque mon cactus a basculé j'ai eu l'idée saugrenue de le rattraper au vol. Il m'a fallu retirer les épines une à une avec une pince à épiler. Comme pour des orties, j'ai fini de retirer les glochides avec du ruban adhésif, puis je me suis bien lavé les mains que j'ai badigeonnées de calendula. Je ne sais pas si cela picote ou cela grattote, mais j'ai toujours trouvé que la coiffure en brosse ne m'allait pas du tout, même sur les doigts. Quand j'étais tout petit, ma mère m'avait passé sur les cheveux un cosmétique pour les redresser et cela faisait affreusement mal pendant qu'elle frictionnait mon crâne. En plus, cela ne marchait pas du tout. Je suis donc plutôt rassuré d'avoir de nouveau les doigts chauves.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 29 juin 2018 à 00:01 ::Multimedia
Il n'y a pas que le mien. De 1993 à récemment, Olivier Degorce a photographié quantité de réfrigérateurs dont le contenu en raconte long sur leurs propriétaires. Le livre Fridge Food Soul dresse également un portrait de l'époque et du temps qui passe au travers des emballages et de la variété de victuailles et de breuvages qui s'offrent à nous lorsqu'Olivier ouvre les portes du froid. Il ne fait en général qu'une seule photo, avec des appareils très différents, du plus simple au plus sophistiqué, et pas question de toucher à quoi que ce soit avant que ce soit dans la boîte ! On appréciera le lien avec la trentaine de livres de cuisine qu'il a illustrés pour sa compagne Amandine Geers...
En scrutant ce qu'il y avait ce jour-là dans mon Whirlpool qui n'était pas très rempli en comparaison des jours où je reviens des courses, je reconnais mon goût pour l'exotisme : une boisson pétillante et pimentée turque à base de betteraves à côté du vin blanc, des sauces orientales, mais aussi du Coca Cola et du cidre, un citron vert et un piment marocain, et les incontournables glaces de chez Berthillon. Comment interpréter cet inventaire ? J'aurais préféré éviter de montrer certains de mes choix d'alors, mais je laisse à chacun/e le soin de se faire sa petite idée...
→ Olivier Degorce, Fridge Food Soul, texte en anglais, 136 pages avec presqu'autant de photos, 18 × 26 cm, Ed. Patrick Frey (Zürich), 42€
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 15 juin 2018 à 00:01 ::Expositions
Lorsque le graphiste et affichiste Michel Bouvet, commissaire de l'exposition Pop Music 1967-2017 à la Cité Internationale des Arts avec Blanche Alméras, était adolescent, en France nous appelions pop music ce que l'on nomme aujourd'hui le rock. Étymologiquement, pop signifie populaire, et pour un Américain, la pop music c'est plutôt les variétés. Les traductions sont souvent des trahisons, mais c'est ainsi. Ici nous étions pop.
Comme le jazz après la Première Guerre Mondiale, le rock'n roll allait envahir le monde après la seconde, et la pop s'installerait définitivement comme le courant populaire majeur du XXe siècle avec l'engouement pour les britanniques Beatles et Rolling Stones, puis outre-Atlantique avec le Summer of Love de 1967 sur la côte ouest des États Unis, le long du Pacifique. Peace and Love allaient devenir nos nouveaux mots d'ordre après ceux, plus mordants, du mois de mai à Paris. L'été ensoleillé était donc au Flower Power, et les graines que j'avais rapportées de San Francisco donnèrent naissance sur mon balcon à des plantes qui font rire. J'ai raconté ce voyage initiatique dans mon roman augmenté USA 1968 deux enfants. J'avais 15 ans et ma petite sœur 13, et pendant trois mois nous avons fait seuls le tour des États Unis, une aventure incroyable. J'avais ainsi assisté aux concerts du Grateful Dead, Kaleidoscope et It's A Beautiful Day au Fillmore West, et les affiches collectées sur place avaient longtemps orné les murs de ma chambre, éclairées la nuit à la lumière noire.
Mon cousin Michel (nos grand-pères étaient frères) a gardé ses cheveux longs alors que j'ai coupé les miens en 1981. Jusqu'à cette année-là je n'avais rencontré pratiquement personne à Paris qui portait comme moi le catogan touffu. Je suis passé par les mocassins indiens, les bottes de cow-boy, les sabots et les sandales, les pattes d'ef et les tuniques à fleurs, les colliers avec signe de la paix ou le A d'anarchie, des pantalons de clown et des sarouels, et parfumé au santal mystique (santal+citron). Mes experiences suivaient l'adage de Henri Michaux "Nous ne sommes pas un siècle à paradis, mais un siècle à savoir" et je n'ai jamais renié mes idées libertaires et collectivistes. Michel est passé de la musique au graphisme et moi du cinéma à la musique. Je me suis toujours intéressé au rôle de la musique face aux images tandis que mon cousin s'interrogeait sans cesse sur le pouvoir des images sur la musique. Destin croisé de deux outsiders dans une famille de littéraires qui se retrouvèrent aux Rencontres d'Arles de la Photographie, lui en charge de toute l'identité visuelle et moi comme directeur musical des Soirées ! Je suis allé à son exposition, produite par le Centre du graphisme d'Échirolles, vêtu de mille couleurs ; il était tout en blanc, tranchant avec le noir de rigueur des graphistes et des architectes. Autour de lui étaient accrochées 1300 pochettes de disques, quantité de photographies et d'affiches plus pop les unes que les autres.
Chacun, chacune ne peut s'empêcher de reconnaître sa discothèque, et découvrir les disques qui nous avaient échappé. J'admire celles du Dead de Gary Houston et au dernier étage j'écoute la version inédite de vingt minutes de Light My Fire par les Doors qu'Elliott Landy a accompagnée d'improvisations vidéo filées sur les toiles du Musée d'Orsay. Son portrait de Bob Dylan orne la couverture du célèbre album Nashville Skyline de 1969. Dans le catalogue de l'exposition publié par les Éditions du Limonaire on retrouve les textes des cartels qui rappellent l'historique de chaque artiste, comme un petit dictionnaire de 50 ans de musique plutôt électrique. Petit dictionnaire de tout de même 400 pages, un pavé où sont reproduites également les photographies de Renaud Montfourny et Mathieu Foucher ainsi que les travaux graphiques de Form Studio, Jean-Paul Goude, LSD STU DI O Laurence Stevens, Malcolm Garrett, StormStudios, Stylorouge, Vaughan Oliver, Big Active, INTRO Julian House, Laurent Fétis, M/M (Paris), Andersen M Studio, Matthew Cooper, The DESIGNERS REPUBLIC, Hingston Studio, Zip Design... N'allez pas croire non plus que la pop s'est arrêtée aux USA, à la Grande-Bretagne et à la France ; l'Afrique du Sud, l'Allemagne, l'Australie, la Belgique, le Canada, la Colombie, le Danemark, la Grèce, l'Irlande, l'Islande, la Suède, la Turquie sont représentés. Rien d'étonnant dans cette Cité Internationale des Arts qui rassemble une centaine de nationalités parmi ses 288 résidents... L'exposition se termine d'ailleurs en s'ouvrant aux travaux des étudiants de Penninghen où Michel Bouvet enseigne, variations sur le titre "Pop Music".
Il est évident que certaines des pochettes exposées sont de véritables œuvres d'art, fussent-elles devenues objets manufacturés par la magie de la reproduction mécanique. Les artistes n'ont pas toujours conscience de l'importance de l'image qui accompagne leur musique, mais nombreux ont cherché l'adéquation ou du moins l'accroche graphique qui donne envie d'écouter ce que l'on ne connaît pas encore. Je me souviens avoir acheté à leur sortie le premier Silver Apples, In-A-Gadda-Da-Vida d'Iron Butterfly, Strictly Personal de Captain Beefheart, Electric Storm de White Noise, le Moondog chez CBS, The Academy In Peril de John Cale, uniquement sur leur pochette. Comme souvent lorsque les expositions sont très denses j'y replonge par le biais du catalogue, confortablement allongé sur mon divan...
→ Pop Music, 1967-2017, Graphisme et musique, exposition à la Cité Internationale des Arts, 18 rue de l'Hôtel-de-Ville, 75004 Paris, du mardi au dimanche (14h-19h) jusqu'au 13 juillet 2018, entrée gratuite
→ catalogue de l'exposition, Ed. du Limonaire, 29€
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 7 juin 2018 à 00:16 ::Allumés du Jazz
Entretien fleuve que Raymond Vurluz et moi avons réalisé fin 2002 avec Jacques Thollot pour le Cours du Temps du n°7 du Journal des Allumés du Jazz. Cet entretien figure également dans le magnifique double CD d'inédits Thollot In Extenso paru chez nato en 2017.
Héros du free jazz malgré lui, batteur chantant, compositeur la tête
dans les étoiles, Jacques Thollot joue sur tous les temps, les marques
et les démarques. Le dessinateur Siné disait de lui qu’il était le
"poète des drums". Éclipses et résurgences s’enlacent, s’embrassent et
s’embrouillent dans le parcours unique d’un musicien sans pareil. Il
projette les mille éclats d’un chant en quête d’infini, une musique
impressionniste qui cherche à voir, sentir, rêver, comprendre.
Rencontre avec Raymond Vurluz et Jean-Jacques Birgé.
Transcription de Nicolas Oppenot.
Raymond Vurluz – Comment choisis-tu de jouer de la batterie ?
Je faisais une sorte de bande dessinée sur des papiers comme des
rouleaux à chiottes, mais c’était pour imprimer des comptes. Ça allait
dans des machines. Je faisais des immenses histoires, des cirques
interminables. Et dans les cirques, il y avait la fosse d’orchestre qui
était en hauteur. Il y a toujours eu un rapport avec le rouge. Il y a
beaucoup de rouge au cirque. C’était entre le cirque et les Indiens. Je
dessinais beaucoup d’indiens avec des tambours et les fameux boum boum
boum ! Tous ces trucs, ça fascinait. Ce qui m’a carrément illuminé,
c’est les reflets à Tours où j’ai de la famille, par une lucarne de
chez ma cousine couturière Alice, un 14 juillet. Les pompiers
défilaient, avec les tambours au premier plan. Ça m’a achevé, si je peux
dire… J’étais déjà dans un domaine où il y avait tout le temps une
rythmique ou quelque chose de rythmique. J’ai suivi ce qui me plaisait
le mieux et ça a abouti au premier tam-tam, avec des palmiers rouges sur
fond jaune et un ou deux trucs verts, des couleurs qui vont pas du tout
ensemble, et au pochoir, déjà. J’avais sept ans. C’était une époque où
les gens s’invitaient encore beaucoup. À chaque fois qu’il y avait une
soirée à Vaucresson, les gens dansaient et c’était l’occasion, comme la
musique était un peu plus forte que d’habitude, de m’éclater à jouer
derrière les disques.
Jean-Jacques Birgé – Tu passes directement du tam-tam à la batterie ?
Grâce au Père Noël, un ou deux ans après. J’ai vu une photo dans
Marie-Claire où j’ai l’air assez rayonnant avec une cymbale entre les
mains, près d’un sapin de Noël. Alors j’imagine que ça a dévié comme ça
de la peau au métal. Mais bon, ça reste une attirance pour les peaux.
Juste une cymbale, la batterie ça a été un peu plus tard. Vaucresson,
petit pavillon, rue près de la gare, beaucoup de passants, beaucoup de
bruits de percussions sortant de ma fenêtre toujours ouverte. Un jour,
quelqu’un a sonné en proposant une batterie à vendre, parce qu’il a
entendu. Un prix dérisoire, un instrument assez exécrable, mais pour moi
super. Je dis exécrable, c’est même pas vrai, parce que c’était une
grosse-caisse très haute avec des vraies peaux. Je n’en connaissais pas
la valeur, je l’ai larguée dès que j’ai pu pour une plus sophistiquée,
plus brillante.
Ma première batterie, on me l’a amenée comme qui dirait sur un plateau
et maintenant que j’en parle, ça a dû influencer ou conditionner mon
comportement pour ce qui est de vendre mon travail, ce qui est pour moi
une sorte d’aberration. Moins maintenant, on parle de cette époque. Je
trouve qu’avec le temps, la vie c’est à vie, le contrat avec quelque art
que ce soit. Après Cugat, j’ai entendu les premiers enregistrements de
jazz en 78T, pourtant je ne suis pas si croulant ! Vaucresson a
aussi beaucoup compté. C’est une ville que j’aime beaucoup, qui se
transforme, mais bon… Moi aussi, ça tombe bien ! Mais c’est pas les
mêmes résultats.
JJB – Avec ta batterie, tu joues tout seul, à ce moment-là.
La première fois, c’est avec mon frère et quelques-uns uns de ses amis
de son lycée de Saint-Cloud. Le trip orchestre de lycée, salle des
fêtes, premier concert, Nouvelle-Orléans. Petit coup de pouce
médiatique, on a créé un petit déplacement de photographes puisqu’on a
joué à l’enterrement de Sidney Bechet à Garches, alors qu’on avait fait
la demande et qu’ils nous l’avaient interdit. Ça s’est su alors on a
remis le coup un jour après. On a fait le mur et on a été jouer sur sa
tombe. Sidney, c’est Garches qui est à trois kilomètres de Vaucresson.
J’étais relativement bien encadré par le hasard.
JJB – Que se passe-t-il après le groupe avec les potes de ton frère ?
Quelques répétitions, dont les premières avec un orchestre
Nouvelle-Orléans. J’étais encore môme. Les premières répétitions à
Paris, à bouger mon matériel. Faut connaître, faut être prévenu, avec la
batterie… Je me rappellerai toute ma vie de l’erreur de dialectique
chez le trompettiste qui habitait rue de la Fontaine aux Rois, pas très
loin de République. Il tenait à l’époque un bazar, un marchand de
couleurs qu’ils appelaient une droguerie. Alors comme on m’avait déjà
fait des plans, on m’avait fait peur avec des fausses seringues, j’y
voyais une fumerie d’opium – en plus c’était dans la cave les
répétitions. J’y suis allé avec la peur et j’en suis sorti ravi. C’était
effectivement une droguerie. Pas comme je l’entendais, quoi !
RV – Tu connaissais déjà le be-bop ?
Justement, c’est incroyable, c’est presque une chronologie de
dictionnaire musical. À la fin des six mois, j’ai entendu le middle
jazz. J’entends par entendre que je comprenais de quoi c’était composé.
Le be-bop, je l’ai adoré très vite aussi parce que c’était moderne. Je
crois que dans les premières choses be-bop que j’ai jouées, il y a un
morceau de Cannonball Adderley, à trois temps, déjà (je suis très
ternaire). L’orchestre avait changé de physionomie. Il y avait toujours
mon frère, mais il y avait la fille des chapeaux Orcelles, Catherine
Orcelles, qui jouait du piano. Jean-François Jenny-Clark, déjà, à seize
ans. C’est incroyable. J’ai des photos du premier gig, un concours au
Salon de l’Enfance et on a joué ce morceau quasi be-bop. C’était le pied
!
RV – Y avait-il des musiciens professionnels à Vaucresson ?
Oui, Gérard Dave Pochonet, chez qui j’ai écouté les premiers 78T de jazz
qui sortaient. C’était assez exceptionnel : Sarah Vaughan, avec
des instrumentistes super. Vaucresson est dans une sorte de creux et il y
a un plateau qui a toute sa dose de mystère. Je me rappelle qu’il
voyait des Américains dans les arbres. Ça me donnait aussi un autre
aperçu du jazz. Vraiment, il les voyait en train de plier leurs
parachutes, avec moultes détails.
RV – Te souviens-tu de ton premier engagement professionnel ?
Oh ! Je n’avais jamais pensé à ça. Je me suis retrouvé dans une
grande école vers la montagne Ste Geneviève, Polytechnique. C’était le
premier contact avec beaucoup de gens, vraiment super… Le vrai gig, dans
le sens plein (parce qu’un endroit approprié au jazz), c’est au Club St
Germain.
RV – – Il y a une interview de toi à la télévision. Tu es petit. Tu
cites même Max Roach. Ça se passe au Club St Germain. On voit à tes
côtés Mac Kack, Bernard Vitet. Il y a aussi Bud Powell avec Kenny
Clarke…
J’ai d’excellents souvenirs musicaux, mais moins de rapports humains.
J’étais tellement content de jouer là que je m’en foutais. Mac Kack me
traitait un peu bizarrement. Ça faisait rire qui voulait bien avoir ses
grâces. Vu qu’il vivait avec la patronne du club, chaque fois qu’il me
présentait il se foutait de ma gueule pour peut-être combler certains
manques dans sa spécialité, une image gai luron de mec, " Qui n’a pas
une histoire avec Mac Kack ? ", soit qu’il pisse sur un flic en
discutant avec lui, toutes sortes de trucs comme ça… C’était pas
vraiment méchant, c’était rien, mais bon, ça me faisait un peu de peine,
quand même. Il y avait tellement d’autres satisfactions… Bernard Vitet,
est un des premiers musiciens avec qui j’ai joué professionnellement.
On apprend des choses fondamentales avec des musiciens comme ça. Une des
premières remarques judicieuses sur mon jeu, c’est lui qui l’a faite.
On jouait à l’époque Night in Tunisia tous les dimanches. Il y a un
break en syncope et moi je le faisais sur le temps : Kalin KIN
dingueDIN dingueDIN DIN ! ! En fait ça faisait TA PON. Babar m’a
fait remarquer ça et c’était une vraie découverte, parce que j’étais mal
à l’aise dans ce passage mais je ne savais pas pourquoi. Je
n’anticipais pas le break. C’était super de me le dire parce que je ne
pense pas avoir refait la même connerie. Je les ai entendues maintes et
maintes fois, par contre !
JJB – Comment s’est faite la rencontre avec Kenny Clarke ?
Il s’est proposé… J’allais seul jouer dans les bœufs avec mon père qui
m’emmenait, c’était avant mon premier gig, presque. Kenny passait
souvent au Club St Germain. Un jour que j’y jouais, il est allé voir mon
père. Par chance, parce que j’étais un timide redoutable. Kenny lui a
dit que ce serait bien que j’aie quelques notions de base, parce que je
n’en avais pas. C’était tout en autodidacte derrière les disques. Très
bien d’ailleurs de jouer derrière les disques ! La moindre faute de
tempo, ça casse la baraque ! Les pierres se décèlent, les termites
voraces apparaissent et les éléments attendent qu’on leur ouvre la
porte. Rendez-vous a été pris pour que je vienne prendre des cours avec
Kenny au Blue Note, rue d’Artois. C’était l’endroit de Paris où il n’y
avait que des Américains, des gens assez extraordinaires. Parmi eux j’ai
rencontré Bud Powell, il m’a énormément impressionné.
JJB – Que t’a appris Kenny Clarke ?
Tout ce que je ne savais pas et il a confirmé certaines choses que je
vivais. Le lycée s’est terminé de façon lamentable. J’y allais les mains
dans les poches. Je n’avais même pas un crayon, pas de cahier, rien.
Une des choses que m’a dite Kenny, c’est de vivre la musique. Je me
rappelle qu’il m’a surtout appris à jouer de la caisse claire. Il y a
des choses plus tard que j’ai regretté de ne pas lui avoir demandées. Je
ne sais pas s’il a des fils, mais je sentais quelque chose d’un peu
extra dans ses motivations de me filer des cours. Au bout de six mois,
Kenny m’a pris comme remplaçant au sein du Blue Note. Il travaillait
beaucoup, avec Francis Boland, des choses plus ou moins intéressantes,
en Europe, aux US… Alors il travaillait à l’extérieur et moi je jouais.
C’était en parallèle aux cours qu’il me donnait. Je pouvais les mettre
sur le tapis le soir même. C’était vraiment dingue !
RV – C’était perturbant la fréquentation des clubs, pour un enfant ?
J’ai vite eu un abord des choses du sexe très direct. Je me suis
retrouvé à Juan-les-Pins à accompagner des strip-teases. C’étaient quand
même des petits gigs en passant. Je me rappelle que je devais jouer des
mailloches pendant des scènes de matelas, qui me dépassaient un peu. Je
voyais des bonnes femmes se gouinasser, des trucs avec les cris, les
machins. Ça restait très mystérieux, mais je trouvais que les mailloches
allaient bien avec la lumière rouge, l'ambiance feutrée. Un soir, tout
l’orchestre de Count Basie est venu faire le bœuf. Ça a annihilé les
effets un peu bizarres de mon approche des choses de l’amour. À Paris,
j’allais me balader pendant une pause sur les Champs Elysées et quelques
fois je me faisais ramener par des flics au Blue Note qui venaient
demander si c’est vrai que j’étais musicien ! Comme j’étais plutôt
mignon petit garçon, ils s’inquiétaient parce que je me faisais souvent
accoster par des gens qui me demandaient " c’est combien ? ". Et
moi je ne sentais pas ça. J’ai commencé à apprendre quelques injures à
cette époque, pour être tranquille.
JJB – Tu as été confronté à l’alcool, à la drogue, du fait de vivre dans ce monde d’adultes…
Je suis tout de suite tombé dans des chiottes aux portes ouvertes où les
gens se shootaient gaiement, voir plus d’ailleurs, des scènes
incroyables. La boisson pour moi, c’était une sorte de tragédie vécue en
la personne de Bud Powell… Il ne parlait presque pas, je ne parlais pas
anglais, mais je comprenais et je pouvais baragouiner… Je le voyais
tout le temps supplier, pleurer auprès du patron, Ben, pour avoir une
mousse, un truc, un machin, et moi je ne me rendais pas vraiment compte
des ravages de ces substances, sinon que Bud quelques fois s’endormait
au piano. Il était comme ça, on ne savait pas si c’était une extase
intérieure ou un mal-être ou les deux… Je voyais ce musicien
extraordinaire, avec un sourire de contentement parce que j’avais fait
un truc peut-être joli ou quoi. De Bud, c’est magique ! Je ne
comprenais pas bien ce que venait foutre le patron qui lui interdisait
de boire. Il allait boire ailleurs… Il y avait aussi un hôtel un peu
mythique. C’était pas le Chelsea Hôtel, mais c’était en face du
Caméléon, rue St André des Arts et tous les musiciens étaient logés là,
tous ceux qui venaient à Paris par Marcel Romano. J’y ai croisé des gens
comme Thelonious Monk, plein de gens incroyables et j’ai vu aussi des
drames. Il y avait un bassiste américain, Oscar Petitford. Moi je venais
le matin aux nouvelles parce que Romano qui faisait venir des
Américains s’était intéressé aussi à une éventuelle façon de faire du
pognon avec moi, avec l’âge et la musique que je faisais. J’ai vu
presque mourir des gens en rapport direct avec la boisson. Ce bassiste,
ça me frappait parce qu’à l’heure où tout le monde prend son
petit-déjeuner, il avait un bol mais c’était du cognac, à raz bord. Il
lui fallait ça pour simplement sortir du lit, sans doute. Ça ne m’a pas
profondément choqué puisque j’ai été confronté à des passages difficiles
aussi. Et du coup, la fumée… Les gens fumaient dans les portes
cochères, en se planquant, avec presque une paranoïa cultivée.
Contrairement à ce que je croyais, ils ne devenaient ni meilleurs ni
marrants. C’était de la merde. Je me suis aperçu après que ce n’est pas
évident de trouver des bonnes choses ! C’était plutôt tristesse,
planque, paranoïa, alors qu’après, j’ai eu l’occasion de fumer ces
substances tout à fait naturelles pour le moins. Quand je suis allé en
Afrique, j’ai découvert le bangui à Bangui. On demandait aux garçons
d’ascenseur un petit pétard et ils revenaient dans la seconde avec un
sac en plastique rempli d’herbe, une des choses pour moi les meilleures
au monde. Contrairement à l’idée que j’avais eue sur la fumée parisienne
et paranoïaque, là j’ai découvert une explosion de rires, de bien-être…
Il faut dire que c’était dans le contexte, au soleil… Le premier joint
ça a été waou… J’en ai loupé un avion parce que j’étais écroulé de rire
devant des fourmis sur la table de l’aéroport ! Les fous rires
c’est rien, ça me coinçait partout. Les fourmis, je ne sais pas ce
qu’elles faisaient mais c’était tout un scénario abracadabrant et bon,
il est vrai que c’est un des seuls produits qu’il m’arrive de consommer
si je veux bien mettre l’alcool du côté des accidents.
RV – Cette époque est aussi marquée par l’ambiance générale de la guerre d’Algérie ?
La guerre d’Algérie, il y avait plein de personnes qui étaient contre.
C’était normal. J’ai vu mon frère y partir, quelques amis qui ne sont
pas revenus, mais la véritable approche politique, la prise de position,
ça a été un peu plus tard, juste avant l’indépendance où là je devenais
presque actif dans mes convictions d’indépendance. Par le jazz, j’ai
été amené à rencontrer Siné, qui à l’époque était menacé physiquement,
et je me rappelle de choses assez folles. J’allais manifester, avec mes
peu de moyens… Il était question que Salan débarque en avion avec les
parachutes. Des soirs avec une tension pas possible, on ne savait pas si
c’était du lard ou du cochon, tout le monde était mobilisé. Je jouais
au Chat Qui Pêche, et là-bas il y avait une bouche d’aération, juste
au-dessus de la batterie, qui donnait sur le trottoir. J’ai eu les
jetons de voir une bombe valdinguer par ce truc-là. Il y en a qui
bougent, que ça touche de près ou de loin et il y en a qui restent
indifférents, qui s’occupent de leur propre devenir, comme s’ils étaient
seuls au monde, au fond. Je n’ai eu que très rarement de discussions
politiques ou d’opinion avec des musiciens français, hormis François
Tusques. Les premières choses que j’ai faites avec lui, c’est à Nantes.
Là-bas je voyais des choses que je ne voyais pas à Paris, des réunions
après des concerts où il était question justement des problèmes soulevés
par les confettis de l’empire, comme disait je ne sais plus qui. Je
trouve intéressantes ces discussions dans un milieu qui a priori n’a pas
grand-chose à voir, sinon que c’est un moyen d’expression qui peut être
communicatif, c’est une responsabilité, même pas… Une conscience.
RV – Te souviens-tu du premier contact avec le free jazz ?
Ça n’a pas été un coup de massue. Comme on avance dans la vie et qu’on
suit ses instincts et son début d’éthique, ce sont des personnes qui
pensent un peu les mêmes choses qui se rencontrent. Les rencontres,
elles se font aussi comme ça, pas seulement parce qu’on entend quelqu’un
qui joue bien… Parmi les quelques disques auxquels j’ai participé, je
tiens assez à celui qu’on a fait à Rome avec Steve Lacy, “Moon”. Steve
croit qu’il n’y a que dans cette séance que je joue comme ça, je sais
qu’il aimait bien. Faut dire que Rome c’est inspirant. Après ça j’ai
fait des expériences, des chansonnettes, il m’a dit " quand tu finiras
de faire de la merde ", d’une façon pas indélicate. Je tentais quelque
chose, c’était pas du tout évident et son jugement ne m’a pas été du
tout inutile. On ne fait pas de la chansonnette comme ça… Faut être né
sans le reste pour en faire… Disons que ce qu’on appelle le free jazz,
pour moi c’est un peu comme en peinture, une reconnaissance d’un bagage
énorme de choses de qualité, dans un style donné. Des choses tellement
énormes à réunir pour qu’un individu maintenant fasse, dans ce style,
quelque chose d’extrêmement intéressant. Dans mon abord du free jazz, il
n’y a pas seulement les Eldridge Cleaver, les Black Panthers… Ben il y a
tout ce qu’il y a, de Charlie Parker aux plus récents, des choses
tellement magnifiques que je me vois mal repasser dans leurs sillons et
amener quelque chose d’encore mieux que ce qui a été fait, dans cette
esthétique-là. À l’époque, c’était effectivement free, un truc de
liberté, repousser les barrières qui d’habitude sont plutôt salutaires
pour les expressions. Je ne ressens pas le free jazz comme un mouvement
définitif. Je trouve qu’il est très bien, sa durée, tout ça…
RV – Le passage avec Eric Dolphy, c’est un moment important pour toi …
Je me rappelle surtout de Donald Byrd parce qu’il m’a appris une chose
essentielle à la batterie. Je trouve ça super d’ailleurs, parce qu’il me
voyait vraiment souffrir à jouer des tempos extrêmement rapides. Parce
que le " chabada " je le jouais en entier… Tin ti gui ding ti gui ding
ti gui ding… Ce qui est pratiquement impossible à faire si c’est sur un
tempo des plus rapides. En plein concert il voit que j’ai vraiment du
mal à tenir, alors il prend une baguette et tchac, il fait comme ça,
comme un petit secret : " regarde ! ". Il laisse rebondir la
baguette sur la cymbale… De cette seconde-là, je joue exactement pareil
les tempos hyper rapides, c’est-à-dire que je ne marque pas le dernier,
je marque sur la main gauche… Je donne bien le coup pour en faire
trois ! C’est un détail qu’on aurait pu m’apprendre dans des
milieux plus avisés que la trompette, mais enfin… C’est fou les progrès
que j’ai faits juste en laissant rebondir la baguette ! Donald
Byrd, un type adorable. Au début, en rigolant, il me disait " mais ça va
venir " parce que je voulais garder le tempo et il me montrait son
petit doigt et je comprenais pas trop. J’ai vite compris qu’il voulait
parler de " il faut en avoir pour garder le tempo ". Du jour au
lendemain, avec les défilés qu’il y avait, il a vu qu’il n’y avait aucun
problème, j’avais un tempo correct.
JJB – Dolphy ne t’aurait-il pas influencé sur ta manière d’écrire ?
Dolphy a été un des rares, à part des gens plus techniques de l’époque, à jouer des écarts qu’on trouvait surtout dans la musique de douze sons… Dès que je l’ai entendu jouer, j’ai été frappé par cette voie très personnelle, ces intervalles de quarte augmentée, de
septième, sans arrêt, des trucs… Et cependant des phrases extrêmement
belles et tout à fait dans les accords. Il confirmait cette idée que
j’ai aussi de la mélodie qui peut très bien sortir des écarts ou des
choses qu’on disait faux. Comme quand, môme, j’ai fait un bref passage
aux Beaux-Arts, on interdisait de mettre du bleu et du vert à côté, ou
du rouge et du jaune à côté. C’est les plus beaux trucs de la peinture.
RV – Comment as-tu rencontré Don Cherry ?
Parmi les lions. Pas les mi-lions mais les lions bien entiers. Je crois
me rappeler que c’est une histoire de cravate aussi. C’est une époque où
j’achetais mes cravates aux Puces, avec d’autres trucs marrants qu’on
trouvait là-bas et qu’on trouvait pas ailleurs. Toute sa vie il m’a
parlé de la première fois où il m’a vu avec une cravate qu’il trouvait
insensée. Ça me semble absolument naturel parce que j’ai vu après qu’on
avait beaucoup de similitude dans ce qu’on aimait, pictural ou
esthétique. C’est fou ça. Il manque encore plus qu’il n’a apporté. C’est
vraiment un cas… Don ça me fait vraiment autre chose, même une photo…
RV – Est-ce qu’à Heidelberg, avec tous ces gens, tu avais l’idée de
démarrer quelque chose qui te serait plus personnel, un orchestre par
exemple ?
Je faisais des rêves d’orchestration, hors batterie. C’est encore Don
qui m’a conseillé de faire ma musique. C’est lui qui m’a dirigé.
JJB – Quand tu joues, pas très longtemps après, Our Meanings and our Feelings, dans quel cas de figure es-tu ?
Comme un passager. J’ai gardé mes bagages. C’était le plaisir de faire quelque chose avec Portal.
RV – Tu fais un disque aussi avec Sonny Sharrock, en trio, un disque free…
Pour ma part, sans inspiration véritable. Pour Sonny Sharrock, je suis
revenu de Munich en avion, juste pour une séance l’après-midi, et il se
trouve qu’à Münich, il y avait une spécialité, à l’époque, qui
s’appelait le LSD. J’ai fait ce disque, paraît-il, dans ces conditions.
Je l’avais rencontré avec Herbie Mann. Moi j’étais avec Joachim et Eje
Thelin. C’était puissant. Il se trouve que c’est un des soirs dont je me
rappelle encore, un des soirs magiques où on joue le mieux qu’on n’a
jamais joué et se demande si on rejouera jamais aussi bien un jour.
RV – Il y avait aussi des choses très expérimentales, par exemple ce duo avec Eddy Gaumont qui s’appelait…
… Intra Musique. Enfin, oui c’était pas le duo qui s’appelait comme ça,
c’était carrément un mouvement. On voulait devancer les critiques pour
donner un nom au mouvement. Il n’y a eu qu’un seul concert d’intra
Musique, à la Faculté de Droit. C’était dans la continuité de l’idée que
j’avais de la composition, de la forme, un certain classicisme. Eddy
Gaumont aurait sûrement été le musicien du siècle. L’ambiance de
l’époque et la façon de mener sa propre vie ont fait qu’il s’est
supprimé. La pureté enfantine et la conscience d’un adulte. Ça n’a pas
du tout marché. Le peu de tentatives qu’il a expérimentées, ça a été
très mal reçu et il faut dire que lui-même était devenu très vite
agressif. Pour pas en recevoir plein la gueule, il dégainait avant.
C’est le cas de le dire, parce que pour une mauvaise parole, un jour en
Belgique, il a sorti son rasoir qu’il avait tout le temps sur lui et il a
balafré un musicien belge qui avait de belge une manie encore assez
récente d’avoir des colonies…
RV – Peu de temps après, tu enregistres Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer.
C’était le début et même la continuité du début, parce que dans La Girafe,
il y a des motifs qui dataient de dix ans avant, que j’avais trouvés
sur des bandes à moitié cramées. C’était hors temps, cette musique-là
que je faisais parallèlement à toutes les expériences… Parce qu’il m’est
arrivé de jouer free pour le cacheton, ce qui semble assez
extraordinaire ! D’autres faisaient des séances d’enregistrement
avec des chanteurs yéyé et moi j’avais le free jazz.
RV –Sur cette décennie-là, il y a quatre disques qui sortent, quand même : La Girafe, Watch Devil Go, Résurgence et Cinq Hops.
François Jeanneau vole dans ce disque. C’est fou. La chanteuse Elise
Ross disait : " je donnerais toute ma vie pour pouvoir faire ce que
vient de faire François ! ". Après La Girafe, c’est un creux de vague, Watch Devil Go.
Il est question du diable, quelques rechutes assez longues dans le
temps, des rechutes psychologiques, suivies de tas de choses contraires à
la réalisation de la musique. Pour y arriver, je n’ai pas fait de surf.
Parce que ça allait plutôt vers le grand large, que vers la côte
ensoleillée ! Watch Devil Go, peut-être le coup de pied au fond de la piscine pour remonter à temps et pouvoir respirer.
RV –Il y a ce concert assez extravagant à Nîmes où Weather Report
supprime sa première partie, tu te retrouves le lendemain en première
partie de Stan Getz. Stan Getz ne vient pas et tu deviens LE gros succès
du festival de Nîmes 1979.
Le son était très bon et c’est peut-être une des seules fois où j’ai pu
entendre complètement ce qui se passait sur scène et en quelque sorte le
maîtriser aussi.
RV – As-tu pensé que ce que tu cherchais à faire était difficile à atteindre avec les musiciens choisis ?
C’est comme les systèmes solaires, je suis sûr qu’il y en a d’autres,
d’autres bons musiciens que nos chers défunts. Je crois qu’au point de
vue feeling, ça intéressait justement les pianistes… Une technique
d’écriture pas très conventionnelle, des doigtés qui sont adaptés au
rythme.
JJB – Tu as vraiment eu l’impression d’avoir arrêté de jouer dans les années 80…
Je ne pouvais pas supporter de ne travailler que pour les oiseaux, bien qu’on s’entende très bien...
JJB – Il y a eu le disque de Berrocal.
C’était super. J’aimais bien ne pas être leader, ne pas avoir cette
responsabilité. Parfois même, certaines personnes me disaient (et ça ne
me faisait pas très plaisir) que je jouais mieux avec d’autres groupes
qu’avec le mien, ce qui doit arriver immanquablement. Et puis il y a eu Winter’s Tale
que j’ai ressenti comme un coup de main… Ça n’était pas évident. J’aime
bien ce disque pour diverses raisons, dont la reprise de contact.
JJB – Qui en fait amène à Tenga Niña.
Il me redonne envie de jouer, je recrois un peu en ce que je fais et
pourquoi je le fais. Ça a marqué, parce que s’il n’y avait pas Tenga Niña, je ne serais pas là maintenant, je n’aurais pas cherché, quoi.
Je ne sais plus ce qu’on raconte là… C’est comme du présent… On va
bientôt se croiser, justement : " Hello ! Comment tu vas
toi ? ". Je crois qu’à un moment de sa vie, on se croise.
PORTRAITS-SOUVENIRS
René Thomas
Je lui en ai tellement fait voir… J'ai par exemple brûlé une armoire
d'hôtel dans sa baignoire, juste avant qu'il ne rentre dans sa chambre.
Il a toujours eu besoin de certaines choses, René ; la même journée
j'avais demandé à deux mecs sur le port de Palerme de faire comme si
c'était des flics et d'aller se saisir de l'individu à grosses lunettes
qui sortait de l'hôtel. Et les mecs y sont allés, en faisant semblant
d'être de la police alors René a commencé à se rouler par terre… Je le
croyais assez sérieux, les premiers jours où je l'ai connu chez Popol à
Bruxelles. Il avait un air, comme ça, un peu extraordinaire, d'un autre
monde. Je jouais avec René, avec beaucoup de plaisir. Au bar de chez
Popol, d'un seul coup, il s'écroule par terre, comme si on avait
débranché l'électricité, vraiment, une chute formidable. En fait, il y
avait une fille qui était assise en amazone sur un siège de bar et de là
où il était tombé, il voyait absolument tous les dessous de la fille…
En fait, il a fait exprès de tomber pour mater la fille, comme ça. Des
milliers de choses avec René Thomas… L'ambiance à 6 heures du soir dans
une semi-brume belge où il jouait "Theme for Freddy ", comme ça, sans
que l'on ait répété. J'avais les larmes aux yeux.
Karl Berger
C'est énorme. On a partagé le plaisir de faire des tournées avec Don
Cherry et c'est un des orchestres où je me suis le plus éclaté de ma
vie. C'est aussi, pour moi, une vie, Karl : Heidelberg, qui reste à
ce jour la ville où j'ai vécu de façon la plus en symbiose avec tout ce
que je pouvais espérer de la vie. Et Dieu sait si j'en attendais !
C'est fou ! De Heidelberg, je prenais des avions, juste pour
ramener des petites Allemandes à Vaucresson, pour les voir d'un peu plus
près pendant trois quatre jours ! Incroyable ! Et pour Karl,
c'était la terreur, ça criait toutes les nuits dans sa maison, les
gémissements… Oh j'ai refait le coup à Rome avec Steve Lacy. À la fin,
je me suis fait virer de chez eux.
Aldo Romano
Des coups justes, un feeling très développé. Je crois que je n'ai jamais
entendu Aldo ne pas bien jouer. Je n'étais peut-être pas là où il
fallait ?!
Jean-François Jenny-Clark
Oh, La Corse ! Le souvenir de ces premières autres formes de gig
qui consistait à jouer pour gagner un peu de pognon et passer des
vacances. On jouait des saisons en Corse, dans des clubs genre
Méditerranée. Ce sont des moments presque aussi sublimes que les autres.
On était très proches avec JF, on se faisait trois kilomètres de plage
pour aller bouffer une glace à Calvi. Et puis des séances photo, lui me
poussant dans une poussette de bébé, sur une fenêtre d'une maison
délabrée à Calvi. Tout ça, ce sont des noms qui en premier me font
réagir avec bonheur. Tellement à dire…
Joachim Kühn
Le meilleur n'a pas été fixé sur disque et je le regrette parce qu'il y a
eu des moments de live qui auraient mérité d'être fixés mille fois plus
que certains disques qui justement étaient un peu prisonniers du free
jazz, ce qui peut sembler paradoxal. Joachim avait envie de jouer des
choses formelles. Ça sortait dès qu'il le pouvait… Une marche ou quelque
chose pris avec dérision, une dérision pudique pour ne pas trahir le
free jazz. On se retrouvait à simuler des choses formelles d'une façon
un peu dérisoire.
Pharoah Sanders
Une frustration. N'avoir joué qu'une répétition, à Berlin, et un concert
avec lui. Tellement saisi d'entendre ce que j'aimais écouter sur
disque, des choses directes, différentes. Moi je pensais qu'il ferait le
disque (Eternal Rhythm) aussi, donc je n'étais pas si triste et puis
après, ça m'a fait vraiment chier qu'il n'y soit pas. Sentiment d'une
belle intelligence.
Barney Wilen
Ça m'évoque tellement de choses, Barney. Je crois que c'est le musicien
avec qui j'ai joué le plus longtemps et nos voies se rejoignaient,
peut-être même sur des malentendus, ce qui peut soutenir quelque chose,
parfois. C'était pas le cas pour tout, mais disons peut-être dans une
différence de façon de vivre. Je vais merder, c'est trop… Un de ces
soirs, après les sets, j'ai vu Barney prendre la forme de l'escalier qui
descendait au Requin Chagrin, comme un Tex Avery, avec le cou, les
marches… Il était tellement raide qu'on l'a porté jusqu'au premier
étage, sur le lit, avec toujours la forme de l'escalier. Et voilà :
"Barney, bonne nuit, à demain."
Bernard Vitet
Mes débuts dans le jazz, le Club St Germain, les professionnels. Sa
femme était jalouse parce qu'il y avait des cheveux blonds dans son
peigne. Il me logeait très souvent chez lui, quand je ne pouvais pas
rentrer en banlieue par le train et ça faisait des histoires pas
possibles, parce que j'avais des cheveux blonds et un peu longs. Ça
n'était pas les cheveux d'une belle scandinave, ça n'était que
moi ! Une certaine sécurité, aussi, c'est un des premiers un peu
complice dans le monde du jazz adulte. Il me parlait plus que les autres
et m'a même donné quelques conseils. Il me rappelle mes débuts. Je ne
sais pas si c'est gentil ou pas gentil, mais comme je n'ai pas de notion
du temps… Elle se fabrique, la mémoire. Elle s'auto-gère.
François Tusques
Son côté déjà un peu politisé ! C'est un peu aussi un des éléments
de l'image que je me fais des premières rencontres avec François,
d'entendre des musiciens parler politique, carrément. Qui plus est, avec
des opinions particulières, qui correspondaient un peu aux miennes qui
n'étaient pas néanmoins écrites en lettres de feu. Ce n'est pas sous le
nom d'une idée qu'une musique va se faire, mais elle en tient forcément
compte, elle en fait forcément partie.
Beb Guérin
Beb, c'est déjà cette assise musicale. C'est le bassiste avec qui j'ai
pu oublier la notion du tempo, parce que très physiologique. Je pense
aussi à l'amitié. J'ai des petites lumières… Par exemple, un jour je
suis convoqué au Palais de Justice de Paris, j'avais un peu… Chambre 11,
enfin correctionnelle, mais pour des faits tout à fait honorables, et
Beb s'est tout de suite proposé de m'accompagner là à 8h du matin, tu
vois, enfin des choses pour nous presque indécentes. Tout ça avec le
naturel, le senti, sans que je lui demande rien. Un sens de l'amitié,
comme s'il y avait un don pour certaines choses.
Bernard Lubat
Je ne me rappelle plus quand je l'ai vu la première fois, comme si je le
connaissais un peu d'avant, en fait. J'étais assez admiratif envers
Lubat, parce j'étais presque complètement autodidacte et je trouvais ça
incroyable de pouvoir lire les partitions de batterie. Je savais que
Bernard faisait des séances, il pouvait faire ça et il le faisait… Il
gagnait du pognon d'une façon plutôt agréable, parce que c'est quand
même l'instrument… Enfin, je sais pas, c'est pas si pénible que ça,
quoi. Et je pense à Orgeval. C'est un endroit où j'ai vu Lubat hors
contexte. C'est tout bonus. Je dirais même parfois que le contexte
pourrait cacher des choses, qu'il ne révèle pas forcément tout, disons…
Je ne le connais pas si bien comme batteur, Bernard, c'est fou !
Évidemment parce que… j'ai le souvenir qu'on a joué une fois en trio et
ça s'est produit qu'une seule fois dans notre vie, où il jouait du piano
avec Beb à la contrebasse. On a souvent joué dans les mêmes endroits,
sans forcément s'entendre. Parfois on vient juste pour le jour où on
joue… Je ne l'ai pas assez entendu, Lubat, je regrette.
Jacques Pelzer
Il a plus ou moins participé au fait que j'aille en Afrique. Je l'en remercie.
Jean-Luc Ponty
Je me rappelle d'un concert, à la Locomotive. Il se voulait assez
Coltranien et moi ça avait suffi à me brancher sur une façon de jouer…
J'aimais tellement Elvin Jones. Je me rappelle aussi d'une valse de Jef
Gilson à une époque où il y avait Jean-Luc, qui s'appelait " Java for
Raspail ". Un morceau que je trouve très bien. Écrit par Gilson et qui
allait fort bien à Jean-Luc.
Michel Potage
Au début où je l'ai connu, il faisait partie de la grande déconnade.
C'était un peu faire la foire… Pas qu'un peu, même. Après j'ai eu
l'occasion de voir ce qu'il faisait, à part la foire. J'ai ressenti une
écriture originale… C'est pas une question de droit d'exister, non
c'est pas la permission : "est-ce que je peux exister ? Ô
beautés universelles !". L'alcool le rend con, comme tous… Je suis le
premier à être bien placé pour le savoir… J'aime bien ce que fait
Potage.
Gato Barbieri
J'ai bien connu sa femme, adorable, mais j'ai peu eu l'occasion de
parler avec lui… À chaque fois qu'on a joué c'était une super
impression, un son original. Je regrette… Non, je ne regrette rien, mais
j'aurais bien aimé le connaître un peu plus.
Joseph Dejean
J'espère qu'on se rappelle de lui à la hauteur de ce qu'il a pu donner
avant de disparaître. Le souvenir d'un sentiment de conviction d'une
direction existante, de quelque chose de vrai. C'était épatant. C'est
carrément une autre approche de la guitare et pas des moindres.
Kent Carter
Un sens de la musique extraordinaire. Il faisait partie du New York
Total Music Company de Don Cherry. On a fait beaucoup de pays ensemble…
C'est complètement fou tout ce qu'il y a comme musique et esthétique
dans sa tête. Je ne sais pas si la contrebasse est assez large pour
exprimer tout ça. Il faisait des batteries avec tout ce qui lui tombait
sous la main. Il y avait peut-être deux cents objets. Pendant des jours,
il était là, il jouait… Je n'ai jamais vu ça de ma vie. Je crois qu'à
n'importe quel moment de la journée, on pouvait rentrer, disparaître,
revenir, et la qualité était toujours là, comme un acquis, comme
respirer. C'est extraordinaire.
Peter Brötzmann
J'ai joué avec lui et j'ai fait ce que j'ai pu au début pour qu'il
puisse venir en France. Personne n'en voulait. Je ne sais pas si ça veut
dire quelque chose : intègre… Mais pendant les années où je l'ai
entendu, il ne changeait pas de direction, donc il progressait… Quoique
on peut progresser sur plusieurs parallèles, mais enfin, une seule
direction, ça risque de concentrer le rapport à exprimer… Et lycée de
Versailles !
Tony Hymas
On a eu des moments de communion, des moments extrêmes… Quelqu'un d'une
grande richesse musicale… On a peut-être d'autres choses à partager que
des premières fois.
Sam Rivers
Tout un feeling, une façon d'être, de bouger, d'être proche des
fondations, des origines de la musique qu'on pratique. Là, on parle du
niveau d'une créativité en rapport avec le jazz. J'aime la compagnie de
personnes de couleur et de chaleur… Je n'aime pas trop le jazz trop
blanc, par exemple, puisqu'on est amené à parler des contrastes, qui
existent surtout sur le papier photo, d'ailleurs !
Marie Thollot
Ma Papuce
Ma Vouvoute
Mon Yéyan
Et mon Tilala
Discographie sélective
Indispensable : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer, Futura Ger 4
Non réédité en CD mais vaut mieux que le détour et la fouille insistante chez les marchands de 33tours : Watch Devil Go, Palm 17 Résurgence Musica 3021
Rééditions CD incontournables : Don Cherry Eternal rhythm, MPS 15204ST, POCJ-2520 Cinq Hops, Orkhêstra
Scandaleusement non réédité : Barney Wilen Zodiac, Vogue Clvlx
Disponible aux ADJ :
Jacques Thollot Tenga Niña, nato - 777 701
Jac Berrocal La nuit est au courant, in situ - IS040
et paru depuis, en 2017 (Jacques Thollot est décédé le 2 octobre 2014), Thollot In Extenso, double CD nato 5484
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 12 avril 2018 à 00:35 ::Allumés du Jazz
Participation à une enquête sur les collectifs musicaux
parue début 2011 dans le numéro 28 du Journal des Allumés du Jazz
Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir ensemble comme des idiots.
Martin Luther King - 31 Mars 1968
Jean-Jacques Birgé
« Lors de mes conférences sur les rapports du son et de l'image j'ai l'habitude de rappeler que seules la persévérance et la solidarité permettent de résister aux injustices de la vie. Rien n'est jamais certain. Tout peut arriver. Dans les pires moments de l'existence, just a little help from our friends peut nous sauver du naufrage.
Lorsqu'en 1976 nous avons créé Un Drame Musical Instantané nous avons choisi de tout signer collectivement quel que soit notre apport personnel. Les dissensions sur l'argent représentant 95% des chamailleries, nous avons réussi à entretenir notre amitié jusqu'à ce jour. Le succès d'une pièce étant aussi arbitraire qu'aléatoire, nous avons préféré partager ce que nous n'avions pas, sachant que la réussite d'un projet dépendait du soin apporté à l'objet plutôt que de la bataille des sujets, les égo asphyxiant le plus souvent la création. Nous nous sommes souvent engueulés, mais à la fin de la journée, nous étions tombés d'accord, sans concession. Fondamentalement différents, nous étions complémentaires. Au volant de notre bolide de course ou de notre monospace familial, Bernard Vitet représentait l'embrayage, Francis Gorgé le frein et j'incarnais l'accélérateur. N'y voyez aucune métaphore sexuelle sur l'amitié virile, mais une belle histoire d'amour entre trois compositeurs qui avaient compris que 3x1 produit un résultat bien supérieur à l'équation scolaire.
Le partage nous important plus que la protection, le site www.drame.org a récemment mis en ligne 60 heures de musique inédite, gratuitement écoutable ou téléchargeable. Donner libre accès à 40 ans d'archives, c'est jouer le millésime contre la date de péremption. Offrir plus de 400 pièces réparties en 28 albums virtuels (P.S.: début 2018, ce sont 74 albums, 966 pièces, 142 heures !), c'est perpétuer ce partage qui ne date pas d'hier en interrogeant les nouveaux usages qu'implique Internet. Proposer autant de chemins variés, c'est laisser l'auditeur creuser son sillon comme il l'entend. Cela ne nous interdit évidemment pas de continuer à espérer vendre des disques, qualité de restitution oblige, objets magiques irremplaçables lorsqu'ils se justifient graphiquement. En 1994, au retour de Sarajevo, j'ai écrit le scénario d'un film de long métrage qui reste un de mes rêves à exaucer. C'est l'annonce d'une catastrophe imminente dans le système de la gravitation universelle. Nous savions que nous allions tous mourir, mais le message dit que nous allons mourir tous ensemble. Tandis que la température monte, on assiste aux différentes manières de prendre la chose. Aucun producteur français n'avait alors vraiment envie d'envisager la fin du monde, surtout à ce prix ! Face aux agissements suicidaires et criminels de l'espèce humaine, on peut s'étonner de sa brutalité alors que la vie est si courte. L'exploitation de l'homme par l'homme sert tous les délires paranoïaques et les appétits cyniques à court terme.
Ayant des doutes profonds sur ce qu'il est coutume d'appeler démocratie, mais qui ressemble plutôt à un nouvel opium du peuple, il me semble qu'aujourd'hui les véritables changements doivent d'abord s'opérer dans les rapports de proximité.
À Sarajevo justement, pendant le Siège, un metteur en scène, athée, me cita un proverbe bosniaque : "Lorsque tu arriveras au ciel, il te sera demandé ce qu'il en est de ton voisin et de ton chat." »
Bernard Vitet(décédé le 3 juillet 2013)
« L'absurde conception de l'espèce humaine comme étant la forme la plus accomplie de la vie sur Terre devra faire place à celle de la fraternité avec l'ensemble du vivant, sinon nous mourrons tous idiots dans le désert. Cette éthique, conçue depuis fort longtemps, a trouvé dans ma collaboration avec mes amis d'Un d.m.i. le terrain le plus fertile à l'avoir cultivée jusqu'aujourd'hui, en particulier au niveau de la confraternité. »
Francis Gorgé
« Aujourd'hui, tout le monde est musicien, photographe, graphiste, philosophe, peintre, journaliste... Tout le monde donne son avis et s'exprime sur le Web et tout ce bruit, toutes ces informations, toutes ces images, tous ces sons finissent par me gaver. Tout ça pour dire que les élites me manquent (je n'ai pas dit les spécialistes). Aujourd'hui, Martin Luther King est juste un blogueur qui twitte et conclue ses messages avec cette phrase : 'Mon souhait est de vivre en harmonie avec tous les êtres : les femmes, les hommes, les animaux et même les choses inanimées. La Terre est fragile, prenons en soin." »
La vie d'Un Drame Musical Instantané
Un drame musical instantané (1976-2008) est un orchestre à géométrie variable dirigé par trois compositeurs-improvisateurs.
Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet et Francis Gorgé considèrent leurs albums comme des œuvres en soi, des objets finis, en opposition à leurs spectacles vivants dont l'enjeu est de se renouveler sans cesse. Leurs sources sont à chercher aussi bien du côté du rock (d'où sont issus le synthésiste Birgé et le guitariste Gorgé, auteurs du disque-culte Défense de), du jazz (le trompettiste Vitet fonda le premier groupe de free jazz en France avec François Tusques, le Unit avec Michel Portal, joua avec de nombreux jazzmen américains, cf Journal n°5), des musiques contemporaines que du cinéma et de la lecture quotidienne des journaux, d'où leur concept de "musique à propos". On leur doit le retour en France du ciné-concert avec 24 films muets au répertoire.
Après avoir été d'ardents défenseurs de l'improvisation libre, ils montent, de 1981 à 1986, un orchestre de 15 musiciens et musiciennes, et à partir de 1989 se lancent dans des spectacles multimédia avec dispositifs et décors imposants (zapping en direct sur grand écran, feux d'artifice, chorégraphies...), mais leur théâtre musical le plus convaincant restera essentiellement radiophonique, tel du "cinéma aveugle". Le Drame, comme il est coutume de les évoquer, saura marier instruments acoustiques et électroniques en temps réel aussi bien qu'une lutherie originale conçue et réalisée par Vitet. Après le départ de Francis Gorgé en 1992, Birgé et Vitet continueront à enregistrer et se produire avec des musiciens proches de la "famille" comme le percussionniste Gérard Siracusa. Le groupe, qui a toujours su maintenir son indépendance en maîtrisant ses moyens de production (Studio et Disques GRRR), se dissoudra définitivement en 2008. Jean-Jacques Birgé, après s'être investi activement et fraternellement pendant dix ans aux Allumés du Jazz, est retourné à la scène en duo avec le violoncelliste Vincent Segal, en trio avec la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard et le polyinstrumentiste Sacha Gattino, et avec Nabaz'mob, l'opéra pour 100 lapins communicants composé avec Antoine Schmitt. Il tient depuis cinq ans un blog quotidien généraliste, 7 jour sur 7, aujourd'hui en miroir sur Mediapart (P.S.: depuis, le Blog, dont c'est la 13ème année avec 4000 articles, s'octroie une pause le week-end).
Le 12 décembre 2014 le Drame se reforma le temps d'un soir pour une résurrection miraculeuse !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 4 avril 2018 à 00:04 ::Expositions
J'espérais découvrir des mises en scène de robots par des artistes visionnaires, mais l'exposition du Grand Palais promeut essentiellement des artistes se servant de la robotisation comme outil. Cette inversion capitale fournit des réponses cruelles aux questions qu'expose d'emblée la commissaire Laurence Bertrand Dorléac : "Qu'est-ce qu'un artiste ? Qu'est-ce qu'une œuvre ? Que peut bien faire un robot que ne peut pas faire un artiste ? S'il est doté d'intelligence artificielle, un robot a-t-il de l'imagination ? Qui décide : l'artiste, l'ingénieur, le robot, la regardeuse, le regardeur, tous ensemble ? Peut-on parler d'une œuvre collective ?" Ces interrogations nous renvoient hélas des années en arrière, sentiment que procurent les œuvres choisies, pour la plupart datées dans une préhistoire de l'art numérique alors que l'on aurait pu espérer un peu plus d'audace face à cette confusion mêlant l'art cinétique de Nicolas Schöffer, l'art vidéo de Nam June Paik, les machines de Jean Tinguely, l'UPIC de Iannis Xenakis, les œuvres interactives initiées par les CD-Roms avant de s'étendre aux installations tel Les Pissenlits d'Edmond Couchot et Michel Bret ou les fleurs exotiques de Miguel Chevalier par ailleurs conseiller artistique de l'exposition, la récupération et la transposition des données Internet par Ryoji Ikeda ou Pascal Dombis, les simulations de paysages 3D de Joan Fontcuberta, etc. Or chacune de ses voies s'est depuis largement développée grâce à des nouvelles générations d'artistes qui mériteraient d'être mis en lumière plutôt que les sempiternels artistes que la presse paresseuse rabâche depuis des lustres.
Reprenons. Je livre ici quelques réponses personnelles qui mériteraient évidemment développement et débat. Ainsi "Qu'est- ce qu'un artiste ?" Si c'est refuser le monde en en proposant de nouveaux, trop nombreux suivent la mode au lieu de la créer. De nos jours on confond donc souvent les installateurs de vitrines de grands magasins (Koons, Murakami et ici Peter Kogler ou les colonnes de Michael Hansmeyer qui rappellent surtout le Palais des Glaces du Musée Grévin...) aux artistes habités. Qu'est-ce qu'une œuvre ? Une vision, changement d'angle, point de vue personnel... Le processus ne peut se substituer à l'émotion qu'elle procure, que ce soit dans la beauté des choses ou la provocation qui nous oblige à repenser nos repères. Human Study #2 La grande vanité au corbeau et au renard de Patrick Tresset se moque bien des gribouillages des robots traceurs de Leonel Moura. Que peut bien faire un robot que ne peut pas faire un artiste ? Est-ce bien raisonnable de mythifier l'outil comme s'il se substituait à l'urgence de l'artiste ? S'il est doté d'intelligence artificielle, un robot a-t-il de l'imagination ? Comme face à toute machine, oublie-t-on qu'un homme ou une femme a programmé la machine selon des règles humaines dont il a hérité et qu'il ou elle perpétue ? Qu'est-ce que l'imagination, si ce n'est un acte de révolte ? Aucune des machines présentes ne répondait pourtant à un quelconque refus du contrôle, s'affranchissant de ses programmeurs... Qui décide : l'artiste, l'ingénieur, le robot, la regardeuse, le regardeur, tous ensemble ? Cette question épineuse révèle la hiérarchie sociale qui guide le monde des arts depuis toujours. L'artiste conçoit et réalise souvent. L'ingénieur prête son concours. Le regardeur ou la regardeuse s'approprie l'œuvre. Le robot n'est là rien d'autre qu'un outil, comme le pinceau, l'ordinateur ou l'imprimante 3D. Trop d'œuvres contemporaines ne sont que des démonstrations techniques superficielles auxquelles il manque la nécessité. Cocteau disait d'ailleurs que certains s'amusent sans arrière-pensée. Peut-on parler d'une œuvre collective ? La réponse n'existe que dans le partage de l'imaginaire. Encore une fois, il ne faut pas confondre l'art et la technique qu'il emploie.
Les choix de l'exposition Artistes et robots, répartis en trois sections, La machine à créer, L'œuvre programmée, Le robot s'émancipe, m'ont donc paru très arbitraires, coïncidant avec la sélection convenue de toujours les mêmes artistes au détriment de quantité d'autres exclus par le manque de curiosité des curateurs. Tout est terriblement daté. On aurait pu aussi bien montrer des automates des siècles passés. Tant d'artistes multimédia, de compositeurs de musique assistée par ordinateur, de bricoleurs de formes auraient mérité d'être présents. Quel lien réunit la trentaine qui ont été choisis au détriment de tant de créateurs actuels attirés par les nouveaux médias ? L'arbitraire est plus tolérable lorsqu'il est explicite. Mes réserves ne m'empêchent pas d'apprécier l'humour critique de Nicolas Darrot ou les effets spéciaux du cinéma hollywoodien. Mais je suis sorti frustré, avec un sentiment d'usurpation que seul procure le marketing qui gangrène gravement le monde des arts.
→ Artistes et robots, exposition au Grand Palais, Galeries Nationales Clémenceau, jusqu'au 9 juillet 2018
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 14 mars 2018 à 05:47 ::Allumés du Jazz
Les dessinateurs humoristiques jouent sur les mots. Ils font passer la douleur en désignant l’objet de leur ressentiment. Les maux sont soulignés à dessein, l’essaim est destiné à démo. Ça pique, ça mord, ça pince, ça tord, ça rince, ça tape, ça va, ça vient. En tracer les contours, invoquant le sens interdit, unique ou giratoire, fait oeuvre de salut public, pour peu que la langue soit de bois, des arbres qu’on abat.
Les dessinateurs humoristiques ne sont pas des saints. Ils font grincer les dents, ils font danser les grains, du sablier de ta peur au tablier de sapeur. La gastronomie vient au secours du tueur poète qui l’aime gribiche ou trop grillée. La fraise ramenée au gras double provoque l’allégresse à plateaux. Pané et frit, dans la poêle qu’on tient dans la main, le free jazz n’autorise que les excès, du poil à gratter au crin du pinceau. Quel dommage de raser celui qu’on a sous les bras s’il donne les sels colorés qui ravivent le ton à l’unilatéral !
Les impatients gribouillent, les rêveurs laissent traîner leur plume, les révoltés la trempent dans le sang, l’assèchent dans les cendres. Tous pourtant transpirent, d’sueur saine, graissant les pages où sont autorisés les abus de langage, avec ou sans légende. Des siècles gravés dans le bois où Victor Hugo fixa son encrier avec du fil de fer.
Les dessinateurs humoristiques parlent des seins en regardant les leurs dans la glace, mais sans tain ne peuvent être les siens, si ce n’est lui c’est donc son frère, pleuvent de douces châtaignes. Ils se retrouvent donc autour d’une table pour savourer l’inceste avec leurs doigts, dégommant, taillant la serpe, recommençant sans cesse, jusqu’à l’épure, la ligne claire ou la torture. Les nôtres agissent en bande, en bande organisée, un pour tous, tous pour un, au refuge des canards, trempant le sucre dans le café et le petit beurre dans le vin rouge. Dans la mare on s’ébroue, en s’aidant de rames de papier, là où c’est si profond qu’il faut prendre le temps pour regagner la plage.
Les dessinateurs humoristiques suscitent avec simplicité. Le contraire d’une association d’idées, un rendez-vous de malfaiteurs. L’esprit mal tourné, la plume acérée, le trait assassin, ils sont vengeurs masqués derrière leurs créatures imaginaires. Elles nous ressemblent tant, Golems à l’encre de Chine, à la mine de plomb, au feutre mou, qu’on les prend pour les vrais et ceux qu’ils raillent passent au rayon des clones, tristes et sinistres comme un conseil de ministres.
Dessinateurs humoristiques, crachez sur nos tombes, dévoilez nos femmes, entretuez nos hommes, rappelez nos enfants, sonnez le glas de cette logorrhée, fouettez la crème, faites des bulles, raturez nos pages, graffitez les chiottes, souillez les nappes, rendez l’impossible au réel et vomissez l’horreur dans un éclat de rire !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 8 mars 2018 à 00:00 ::Allumés du Jazz
J'avais posé cette question aux intéressés dans le numéro 15 du Journal des Allumés du Jazz consacré à la photographie en avril 2006 :
À qui appartient une photo ? À qui la prend ? À qui y figure ? À qui possède l'endroit où elle est prise ?
S’il a fait couler peu d’encre, le procès qui a opposé le producteur Gérard Terronès au photographe Yves Carrère a beaucoup fait parler de lui. Les Allumés du Jazz ont décidé de consacrer un numéro de leur Journal aux questions épineuses qu’il soulève car il est inutile de se voiler la face : le monde change, la solidarité s’effondre devant la loi alors qu’absolument personne n’a rien à y gagner.
Elle portait sur la paternité du cliché : l’artiste ou son modèle, le propriétaire du lieu ou le public ? Jamais la Question Flash n’aura si bien porté son nom ! Son éclat aplatit les réponses en leur donnant à toutes des yeux d’albinos. Rouges de colère, rouges de honte, rouges du sourire américain, rouges baiser, rouges sang, rouge-gorge, mais qu’est-ce que je raconte ? Suis-je ébloui ! Tout ici est noir et blanc. Échec sur toute la ligne. Rien à gagner, mat en trois coups. C’est trop flou, la confusion règne, le droit à l’image fait péter les plombs des uns, le droit de reproduction fait flipper les autres. Si on n’y prend garde, on ne pourra plus rien montrer, les images seront interdites. Seules celles du journal intime, de l’archive impubliable, auront grâce à nos yeux. On pensait le documentaire litigieux, la fiction ne vaut guère mieux. Penser à faire signer toutes les autorisations avant d’appuyer sur le bouton. Flash !
Flashback, témoignages.
Je commence par interroger des photographes pendant les Rencontres d’Arles de la Photographie, non des moindres, mais tous se défilent. Personne ne veut se mouiller sur les droits. François Hébel a la gentillesse de me renvoyer vers les juristes, mais la réponse viendra toute seule, sur ses pattes de colombe (voir l’article de Sandrine Erhardt).
Débat. Le réalisateur Valéry Faidherbe rappelle que la voix obéit aux mêmes lois, « c’est l’utilisation qui en est faite qui détermine le droit et non le fait de l’utiliser. » Son coéquipier, François Gilard, renchérit : « encore faut-il prouver qu’on est l’auteur d’une photo… Surtout avec l’arrivée du numérique. » Le responsable des Soirées d’Arles, Olivier Koechlin, ajoute que les photographiés disposent d’un droit moral si la publication nuit à leur image, mais qui ne saurait se confondre avec la propriété. Pas de photo s’il vous plaît pendant le spectacle, pour ne pas gêner les artistes !
Retour à Paris.
Les Allumés envoient la Question Flash par mail à tout va. Peu de réponses. Pas de surprise : à chaque numéro du Journal la majorité des interrogés semblent ne pas saisir l’importance de leur participation. Cette fois-ci, le silence se comprend mieux. Ça ne parle pas d’eux. Ça a pourtant à voir. Tous ceux qui répondent écrivent que le cliché appartient au photographe. Philippe Carles, rédacteur en chef de Jazz Magazine, ironise : « la Joconde était-elle propriétaire du tableau peint par Léonard de Vinci ? » Aujourd’hui, la législation, voire la procédure, prend le pas sur la morale. On gagne plus de fric en plaidant qu’en créant. Ask my lawyer !
Le guitariste Noël Akchoté demande « si le public du concert réclame des droits sur la musique lorsqu’il est chaud et que l’artiste en scène est un peu meilleur ce soir-là. » En ce qui concerne l’endroit où le cliché est pris, il ajoute que « le travail du photographe consiste à inventer un lieu. » Dans un élan de générosité, Jean-Baptiste Rubin, du label Circum-Disc, élargit le champ : « la photo appartient à celui qui la regarde, à celui qui figure dessus, à celui qui l'a développée, à celui qui l'a produite, à celui qui l'a achetée, à celui qui l'a découpée, à celui qui l'a affichée, à celui qui l'a collectionnée, à celui qui l'a transformée, à celui qui l'a montrée, à celui qui l'a photocopiée, reproduite ? » Pour se reprendre enfin : « à celui qui l'a prise aussi. À celui qui en a besoin pour vivre plus certainement. C'est ce qu'il y a de plus urgent. »
Jean-Louis Wiart, du label Axolotl, conclut : « peut-être que l’acte instantané qui caractérise la photographie, la possibilité d’en trafiquer le résultat, la rend par définition plus proche du vol dans sa réalisation ou du faux dans son utilisation… Le ce n’est pas une image juste, c’est juste une image de Godard illustre bien la vigilance dont il nous faut faire preuve dans un monde essentiellement visuel. Du dramatique au poétique, trop souvent l’image ment (des charniers de Timisoara au faux baiser de l’Hôtel de Ville pris au vol par Doisneau), il est donc naturel qu’elle devienne une affaire de morale. Comme le travelling pour rester fidèle au même auteur… »
Flashforward, une vision.
Nous voilà donc avec un numéro spécial sur la photographie qui se penche plus sur les droits que sur les devoirs. Devoirs de vacances, devoir de réserve, devoir de voir ? Plus possible de ne rien faire, les photographiés réclament qu’on les efface, pire, les ayants droit réécrivent l’histoire en censurant le passé défunt. Les musiciens décident de réaliser eux-mêmes les images par crainte de desiderata prohibitifs, ils interdisent les photographes pendant les concerts ou les font reculer de trois mètres, les journaux demandent des photos libres de droits. Même les dessins génèrent des pugilats… Les polices de caractères ont beau jeu (attention, à condition d’en avoir acquitter le prix, car là aussi il y a création et commercialisation). On se demandait bien ce que faisait la police. Do it Yourself !?
Le professionnalisme risque de se perdre, l’amateurisme gagne tous les terrains, c’est sympa, mais que vont devenir les visionnaires, ceux dont la profession est de peindre avec les yeux, avec le recul critique absolument nécessaire à toute œuvre d’art ? Tous artistes, donc plus aucun. Plus de parti pris, plus de morale, plus de valeur, la dissolution… Rentrerait-on dans l’ère du vrai-semblant ? Déjà qu’avec la télévision, les interviewés ne répondent plus jamais naturellement, prenant la pose, celle qu’ils imaginent qu’on attend d’eux… Retour à la case départ une fois de plus, la vitesse de l’obturateur et la sensibilité de la pellicule avaient affranchi les modèles de la pause…
On aurait pu aborder la question de ce que peut être une photo de musicien, arrêter le délire paranoïaque et produire un épreuve positive. Je fouille ma mémoire et me laisse porter par une douce rêverie, images et sons réconciliés… Il faut avoir assisté aux projections sur grand écran des Rencontres d’Arles avec sur scène Portal-Sclavis-Texier-Drouet (reprise historique en juillet prochain), François Tusques, Jef Lee Johnson, le Drame, Élise Caron - J-J. Birgé - Denis Colin - Philippe Deschepper, l’orchestre d’Anoushka Shankar ou les musiques préenregistrées qui rythment et complètent plus qu’elles n’illustrent les montages spectaculaires du Théâtre Antique. La musique donne un sens au montage photographique, le temps reprend ses droits. Les photographes se rendent-ils compte que l’on ne consomme pas une photo de la même manière lorsqu’elle illustre un article, qu’elle s’expose dans une galerie ou un livre, ou qu’elle se projette sur quinze mètres de base devant deux mille personnes ? Le silence deviendrait mortel.
La photographie est particulièrement présente sur quelques albums disponibles aux Allumés : les trois Le Querrec en quartet avec Sclavis Romano Texier chez Label Bleu ou 60 pages du Chronatoscaphe chez nato, Michel Séméniako dont les photos agitent les théâtres interactifs du CD-Rom Carton chez GRRR, le livre d’Hélène Collon pour Le Triton, etc. Après leur digipack sorti chez l’Arfi, le Workshop de Lyon avec les sud-africains Heavy Spirits présente Lightning Up ! en ciné-concert sur les photos de Jürgen Schadeberg. Et puis évidemment les 25 albums à prix réduit de la vitrine Blow Up (pages centrales de ce numéro 15) !
La photographie fixe les instants d’éternité, elle ravive le souvenir fugitif des émotions irreproductibles, révèle les acteurs au-delà des notes, leur arrachant leur masque ou les recouvrant d’une poussière d’étoiles…
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 28 février 2018 à 00:02 ::Allumés du Jazz
Retour de La Question dans le n°16 du Journal des Allumés du Jazz, en juillet 2006 après trois ans d'interruption. Il faut un bon carnet d'adresses et je m'y étais épuisé. Jérôme Bourdellon, Étienne Brunet, Pablo Cueco, Atom Egoyan, Jean-Rémy Guédon, Michel Houellebecq, Sylvain Kassap, Jean Morières, Jacques Thollot, Jean-Claude Vannier, Bernard Vitet avaient eu la gentillesse de raconter comment ils choisissent le titre de leurs œuvres. J'adore cet exercice, résumé imagé qui tient généralement du trope, et m'y suis souvent prêté pour des amis à qui j'ai offert le titre des leurs...
La Question fait son retour dans ce numéro dédié à l’illustration, avec une interrogation majeure générant une réponse courte, le titre. Doit-il résumer, attirer, rappeler, étiqueter, suggérer, surprendre ou rassurer ? Chaque témoignage en dit long sur les pratiques des créateurs lorsqu’ils abordent la gestion de leur image.
Jérôme Bourdellon, compositeur
En général, je choisis le titre des morceaux de façon assez simple, souvent les circonstances entourant la création y participent, d'autres fois c'est le style évoqué par l'improvisation elle-même qui donne le nom, mais en règle générale, il ne faut pas que cela devienne une préoccupation.
Par exemple : dans Manhattan Tango avec Joe McPhee, nous enregistrons une improvisation qui ressemble à un tango, nous avons déjà le style, ensuite ça c'est passé à Manhattan, nous avons la situation géographique ; à la fin c'est un jeu d'enfant d'appeler ce morceau Manhattan Tango, qui est, de plus, le titre éponyme de l'album, étonnant non ?!
Un autre exemple : j'ai sorti un cd en solo et en cherchais le titre ; comme cet album parcourt mon univers de la flûte, je l'ai appelé Trajet solo et j'ai choisi l'empreinte d'un seul pied comme pochette pour résumer la notion de trajet et de solo.
Un dernier exemple : dans l'album Novio iolu encore avec McPhee, nous avons enregistré un morceau improvisé avec du didjeridoo et du shakuhachi ; nous étions en pleine mode du didjeridoo world music et new age, pour les bobos naissants (ce qui n'est pas notre genre) ; alors nous avons appelé tout naturellement ce morceau Please No World Music.
Étienne Brunet, compositeur
Bien sûr, la musique doit se suffire à elle-même, elle doit s’écouter avec joie et passion sans même savoir qui la joue et encore moins quel est son titre. Cependant, je souhaite et j’attends d’un titre qu’il me fasse rêver, qu’il m’interpelle et m’intéresse au même titre que la musique (composée ou improvisée). J’écoute. Super. C’est quoi ? Je me renseigne. Immense déception : le titre est trop tarte, banal à mort ! Dans une chanson, le titre renvoie au refrain. Dans une improvisation, le titre envoie à l’abstraction. Pour ma part, j’aime conceptualiser ma musique. Le titre reflète cette démarche. La Légende du Franc Rock & Roll (chez Saravah) joue sur la spéculation de douze formes répertoriées rock, issues du blues de douze mesures. Ce titre annonce le rock français comme une pure illusion, un conte pour grands enfants copiant de manière touchante les musiques noires américaines. Le mot « Franc » suggérait l’ambiguïté entre une monnaie (un mensonge) ou une révolte franche et sincère, on ne sait pas. Tune on tune : Zen for TV : ce titre implique la pièce dans la pièce, l’accord dans le désaccord. L’impression d’être untuned s’articule sur la réminiscence d’une œuvre de Nam June Paik, une sinusoïde plate et contemplative générée par un écran, le « Zen for TV ». J’appelle mon solo et mon groupe Ring Sax Modulator. J’utilise massivement le Ring Modulator et d’autres instruments Moog pour modifier le son de l’alto, principalement pour créer des drones. Le but est de transformer le saxophone en cornemuse (mélodie plus bourdon). Sonnerie contemporaine fascinante, résultante de l’addition et de la soustraction de deux fréquences. Le son du saxo finit par être mangé par le Moog comme gagné par une maladie électronique. Le répertoire de ce groupe utilise une série de règles et de méthodes pour l’improvisation intitulées Les Épitres selon Synthétique. En général, un bon titre se passe de commentaires, il doit être comme Evidence de Thelonious Monk, une des plus belles compositions du vingtième siècle.
Pablo Cueco, compositeur
Certaines actions, comme donner un prénom à un enfant ou choisir un vin dans un restaurant chinois, nécessitent un état d’esprit particulier s’apparentant à une sorte d’inconscience passagère ou à une suspension des facultés cognitives.
Le choix d’un titre pour une œuvre musicale en fait certainement partie, avec des nuances certes, mais pas tant qu’il n’y paraît. Pour reprendre les exemples précédents, un enfant aura tendance à se conformer aux attributs de son prénom - ou plutôt, l’entourage, soutenu par l’habitude, en aura rapidement la conviction - et les défauts du vin choisi au restaurant chinois seront généralement atténués par les saveurs vigoureuses des plats et par la quasi impossibilité d’une consommation excessive.
En revanche, l’œuvre ne se conformera jamais à son titre. Elle en prendra seulement le caractère anecdotique, limitant sa perception à de vagues images ou situations. Par exemple, si l’on écoute La lettre à Élise, on imagine généralement un porte-plume et un encrier, un facteur, une jeune fille (prénommée Élise de préférence) dont la poitrine opulente et fière s’échappe immanquablement d’un déshabillé vaporeux laissant à peine entrevoir, dans une lumière tamisée, un fragment de porte-jarretelles… Donc, La lettre à Élise évoque à la fois un porte-plume et un porte-jarretelles… Il aurait été plus judicieux de lui donner un titre plus simple, réunissant les deux images. Quelque chose comme Les portes. Ce titre a aussi l’avantage d’éviter l’évocation du facteur, toujours troublante sur le plan esthétique. Ce titre virtuel expliquerait aussi pourquoi ce thème est souvent utilisé pour les sonnettes de portes d’entrée et les sonneries de portable.
En fait, la musique n’a pas besoin de ces images proposées par les titres. Cette mauvaise habitude, support de l’imaginaire contraignant l’écoute, vient probablement de la période romantique. Les musiciens se prenaient alors pour des poètes, chacun inventant l’amour ou le désespoir mieux que son voisin. Cela étant difficile à prouver par une simple écoute, il fallait « aider » l’auditeur à ressentir l’émotion juste, c’est à dire assez amoureuse ou assez désespérée, ce qui dans leur cas revenait souvent au même. L’autre fonction du titre c’est d’aider à gérer les droits d’auteurs. Là, c’est facile à comprendre, on est dans du concret. Si toutes les pièces pour trombone seul s’intitulent Pièce pour trombone seul, cela pose des problèmes de classement et d’identification de l’œuvre et donc de répartition des droits. Alors que si une est nommée Flatulence IV et une autre Le chant des profondeurs, on les différencie tout de suite, sans avoir besoin de les entendre, ce qui est quand même assez pratique. Le même raisonnement peut s’appliquer au hautbois solo ou à toute formation. On peut ajouter que l’habitude de donner des titres vient sans doute de la musique vocale et de la poésie chantée - la chanson - qui en général génère plus de droits que la musique instrumentale.
Une fois admis l’avantage pour une œuvre d’avoir un titre, il faut le choisir. Un premier problème se pose : la langue. En français ? C’est vite « franchouillard », impossible à l’export à moins d’avoir un accordéon dans l’orchestre et un titre incluant le mot « Paris », et encore… En Anglais ? C’est peu crédible et renvoie au problème précédent en inversé… En plus, on a tout de suite l’air un peu débile dans les interviews… En Espagnol ? On croit tout de suite que c’est du mambo ou du tango… Le russe, le grec, l’arabe, le chinois, l’araméen et le finnois sont trop difficiles à manier… Il reste le latin, mais ça fait musique contemporaine, ce qui est dangereux pour les ventes… Il y a aussi la solution des mots qui existent en anglais et en français… Réponse intéressante, mais limitée (satisfaction, révolution, constipation, etc.). On se heurte à la syntaxe qui identifie la langue dès qu’on dépasse l’usage d’un mot unique dans le titre - ce qui est peu. Un deuxième problème se pose, doit-on choisir ce titre en fonction du contenu musical de l’œuvre (presque impossible sans faire référence à d’autres compositeurs ou à du vocabulaire musical…), des circonstances entourant sa conception (référence aux saisons ou à la météo assez fréquentes, mais aussi à la peinture, à la poésie…), des événements qui entourent son élaboration (usage fréquent de prénoms féminins…), ou au contraire en contrepoint du contenu de l’œuvre (formules de chimie, références à l’astronomie, à l’astrologie, à l’économie, à la politique…) ou encore selon une logique propre au titre lui-même, indépendante de l’œuvre qu’il identifie (mots codés, palindromes…).
On voit donc que le choix d’un titre, s’il est aujourd’hui nécessaire, n’en est pas moins une opération d’une grande complexité. J’ai moi-même utilisé à peu près toutes les solutions possibles. Au final, rien ne me convainc tout à fait. J’envisage d’écrire la musique après le titre, et en fonction de celui-ci, pour voir si ça marche mieux, mais j’ai des doutes.
Atom Egoyan, cinéaste
Mes titres préférés sont graphiques, avec un sens de l'action décrite presque trop évident, laissant ensuite le champ libre à l'imagination pour une multitude d'autres significations. Dans cet esprit, mes meilleurs titres sont Family Viewing, Exotica et Ararat.
En anglais, family viewing est la présentation, en privé, du corps du défunt à la famille lors d'obsèques. Il suggère également un programme télé qui convienne à toute la famille. Enfin, il signifie, tout simplement, le regard porté sur une famille. Exotica est extérieur à notre monde immédiat. Dans le film, ce qu'il y a de plus exotique, c'est la relation qu'entretiennent les personnages avec leur propre histoire.
Quant à Ararat, il est évidemment lié à une foule de significations, à la fois mythologiques et géographiques.
Jean-Rémy Guédon, compositeur
Je choisis très vite le titre de mes morceaux car, et c'est pourtant évident, cela les identifie ! Quand j'étais jeune musicien, je me suis retrouvé dans des situations "slamesques" ou ubuesques du genre "tu sais le morceau qui fait swip's la do di la de tré le few de swing"...
1) Impropre à l'impro : un titre qui porte bien son nom, j'avais écrit une carrure infernale et c'était très difficile d'improviser dessus... D'où le nom. En plus, on a une allitération "light", ce qui ne gâche rien.
2) Et Monk, C'est du poulet ? : nous faisions un hommage à Monk avec le collectif Polysons et voilà un exemple absolument navrant d'humour typiquement jazz entre musiciens, ça nous a valu une belle crise de rire (mais c'est pas du Flaubert).
3) Peur et religion : c'est le titre d'une des Sade Songs qui figure sur le dernier CD d'Archimusic. J'ai "collé" deux textes du Marquis dont les thèmes sont la peur et la religion, et donc associé les deux thèmes pour le titre de cette "chanson".
4) Balade mentale : j'ai trouvé ce joli nom... Mais je n'ai pas encore écrit de musique dessus, alors ne t'avise pas de le publier, on va me le piquer ! (Allez, ça va pour cette fois...).
Michel Houellebecq, écrivain
C'est une des seules questions dont je connais la réponse. C'est même une des seules questions importantes. J'ai écrit quatre romans et chaque fois, ça s'est produit de la même manière sans que je le fasse exprès, alors ça vaut le coup que je réponde. Je commence toujours sans avoir de titre. À peu près au tiers du roman, respectivement le tiers du temps que ça me prend, j'ai une sorte de crise où je n'y arrive plus. Quelque chose me vient en aide : j'écris un passage très bon, franchement très bon, qui contient le titre. Ça s'est produit avec Extension du domaine de la lutte et La possibilité d'une île. Et là, je suis très content, parce que je sens que je finirai le livre. Le titre est défini à ce moment. Ça s'est passé avec les deux autres aussi, mais c'est moins spectaculaire : Plateforme et Les particules élémentaires ne sont pas des titres composés.
Sylvain Kassap, compositeur
Il y a toujours un lien entre la pièce et son titre, mais comme la plupart du temps chez moi, il n’y a pas de règle stricte :
Certains titres existent avant ou au début de l’écriture, ils en sont même un des moteurs, ils sont presque « techniques » ; par exemple dans le disque Strophes : Palindrome(s), Palimpseste ou Bancal…
D’autres associent une image mentale à l’écriture, ils sont peut-être plus « poétiques » : toujours dans Strophes : Molly Bloom ou Botrytis Cinerea ; ou encore « uno soave sono » pour 5 trompettes et « … e sparire » pour ensemble.
D’autres encore ont été donnés après réalisation. Ils peuvent être « descriptifs » ou pas, et si le lien existe, il est parfois très caché.
Pour plein d’autres, c’est le désordre le plus total !!!
Jean Morières, compositeur
Plusieurs démarches coexistent. Le titre est pour moi le plus souvent une description a posteriori d’un objet musical qu’il faut bien nommer. Deux solutions sont possibles, le titre de type technocratique : Requiem en ut pour six tronçonneuses, le type plus impressionniste : En bateau, enfin, celui faisant référence à un vécu personnel, les exemples qui suivent en faisant partie…
Premier exemple : Hommage de Normandie (Cd L’ut de classe, label Nûba).
Je trouve que l’on ne parle pas assez de la Normandie. Moi-même, à y réfléchir, finalement, je n’y pense jamais et n’en parle jamais non plus. Est-ce que quelqu’un y pense ? Probablement. Cependant, j’en ai un souvenir marquant qui remonte à plus de dix ans : la Ville de Condé-sur-Noireau. Cette bourgade du Calvados est implantée à la confluence de la Drouance et du Noireau, se situant au carrefour des routes menant à Saint-Germain-du-Chioult, Montigny-sur-Noireau, Proussy, Saint-Denis-de-Mère, Berjou et Athis de l’Orne. Rien que le nom de cette ville nous donne la couleur. Comment me suis-je retrouvé là ? Le Destin tout simplement. Je vécus là une sorte de Satori d’un genre très particulier : le Satori normand. Tout y était : l’hôtel improbable qui sent la soupe, le fatal papier peint façon années 70 à motifs vaguement circulaires beigeasse et orange de la chambre ; les rues vides à 19h ; la statue de Charles Tellier ; l’architecture quelconque (l’office du tourisme parle de Condé-sur-Noireau de la manière suivante : « agréable localité, joliment reconstruite à la Libération”)… Le Satori eut lieu à peu près vers 21h15, lors d’un événement exceptionnel pour Condé-sur-Noireau : un défilé de mode. Ce gala avait lieu dans la salle polyvalente, un vaste carré de béton aux murs recouverts de moquette beige. La scène, en béton elle aussi, était décorée sobrement de quatre arbres en pots de la maison Gauquelin (pompes funèbres & fleurs) et dominait à 2m50 au-dessus du sol dans un superbe isolement. Le défilé était probablement organisé par l’usine locale, compte tenu du look des habits présentés et de la plastique singulière des top-modèles, recrutés directement au sein de l’entreprise. Les trajectoires incertaines des mannequins, leurs gestes gauches et les sourires crispés produisaient une sensation douloureuse de désarroi. Un public clairsemé, où la ménagère de cinquante ans était bien représentée, regardait sans émotions excessives ce gala surréel rythmé par la musique de Michèle Torr, diffusée sur la sono Bouyer, et qui se décomposait dans l’acoustique vertigineuse de la salle. L’effet produit reste au-delà des mots : le son, les créatures improbables évoluant sur la scène comme en apesanteur, tout contribuait à une étrangeté totale issue de la banalité même de la scène, étrangeté qui porta un impact irréversible sur ma capacité de jugement. Ce phénomène ne céda que plus tard devant un verre de bière.
Deuxième exemple : Tu n’es pas Jim (cd Improvisation sur la flûte zavrila, label Nûba).
Je connus Jim il y a de cela quelques années. C’était un chien qui logeait chez ma voisine. Jim accumulait les singularités de manière surprenante : tout d’abord sa laideur ; très petit, le poil dur et rare, les pattes arquées, le museau écrasé, le chien était de surcroît prognathe et avait des yeux globuleux qui lui donnaient un regard halluciné. Il inquiétait ensuite par un comportement imprévisible : teigneux, vindicatif, prompt à mordre avec une détermination farouche, il pouvait par ailleurs être le plus câlin des animaux. Enfin, Jim possédait une intelligence très au-dessus de la moyenne canine, doublée d’un sens aigu de l’indépendance et n’était de surcroît absolument pas impressionné par le genre humain. Un chien anar, en quelque sorte. Nous avions sympathisé, de sorte qu’il s’invitait fréquemment chez nous au point de créer des incidents diplomatiques récurrents avec la voisine, qui prenait ses fréquentes escapades pour une trahison, à juste titre. Le chien accueillait sa mémère avec des grognements menaçants sans ambiguïté lorsque celle-ci tentait de le récupérer, quand elle y parvenait. Au fil du temps, le chien finit par exercer sur moi une fascination dangereuse : je voyais avec anxiété mes yeux se dilater, ma mâchoire inférieure s’avancer, je me surprenais à grogner à la moindre contrariété. Le maléfice prit fin lorsque, me surprenant en train de reluquer une charmante caniche, mon épouse hurla alors : « Tu n’es pas Jim ! » Puis vint notre déménagement, nos relations avec Jim cessèrent… Depuis, hélas, pas même une carte postale. Troisième exemple : Loisir (cd Un bon snob nu, label Signature). Loisir… Ce mot s’étale langoureusement au fond la gorge, puis s’échappe entre les dents dans un sourire plein de promesses… Loisir… Il est entouré d’autres titres qui sont eux-mêmes des verbes : polir, luire, blêmir, languir… Il a donc ici, lui aussi, une fonction verbale. On dit « loisir » (« Son travail achevé, il loisit dans la ville jusqu’à la tombée de la nuit. » Michel Houelbacq). Ou : « SE loisir » (« Son drink à la main, Betty Palmer alla se loisir dans la chaise longue avec volupté .» Frédéric Dart). On rencontre ce verbe pour la première fois dans les années 1970, lorsqu’une agence de voyages lance le célèbre slogan oh combien efficace : « Loisir, c’est pas moisir ». Il est assez amusant d’inventer sur le même principe d’autres verbes : plaisir, élixir, dépotoir, entonnoir, trépier, dubonner, cambouir, ou même, dans un registre plus scabreux : Julesferrir, jupper, devillier, sarkozir, mussolinir, nevièvetabouir… Laissons donc libre cours à notre imagination, sans oublier d’employer tout cela… À juste titre.
Jacques Thollot, compositeur
Les titres de mes “œuvres”... Mon dieu ! J’eus préféré morceaux, non pas morceaux, trop pot-au-feu… Compositions, voire lieds, suites ou pièces, peu importe. OK pour œuvres, mais que pour les bonnes ! Aucun de mes titres (comme la plupart d’entre nous, j’imagine) ne sont dénués de sens, qu’ils soient cachés, à double ou sans intérêt, énigmatiques parfois. 1883-1945, Heavens apparemment énigmatique. Pas pour Philippe Carles en tout cas, qui dans un Jazz Mag en révéla le sens : la durée de vie d’Alban Berg, compositeur de l’École dite de Vienne, qui nous légua, entre autres, l’incomparable Concerto à la mémoire d’un ange. Une de ses séries (agencement des douze notes selon d’autres critères que ceux de la musique tonale) est à la base de cette pièce que j’ai harmonisée et rendue tonale dans Watch Devil Go (Palm n°17) sous le titre Go Mind (à l’origine Glabros Moulard). Deux autres « kleine Stücke » (moins glabros) suivent la même technique : Sur douze notes approximativement (Cinq Hops, Free Bird, bientôt réédité en CD par Orkhêstra) et Marie (Résurgence).
Il va sans dire que la féminité m’inspire au plus haut point. L’ambiance de certains thèmes délivre leurs appellations sans équivoque. Certains de mes thèmes (que je nomme premier jet) apparaissent (en pleine improvisation) comme pré-écrits de la première à la dernière note, rien à changer, à rectifier, phénomène rare et imprévisible. Lorsqu’on lui demandait s’il croyait en dieu, Matisse répondait «oui, quand je travaille.»
Les couleurs, les odeurs, me mettent sur la voie. Dans Cinq Hops, par exemple, une pièce (super interprétée par Jean-Paul Céléa à l’archet) m’envoie systématiquement sur les bords de Loire. Elle s’est elle-même intitulée Une certaine lumière tourangelle bien que composée à Vaucresson (92).
À l’inverse, ce peut être l’endroit où je me trouve, le feeling de ce qui m’entoure dans l’immédiat instant, que je tente de transposer vite, l’instant volage vole l’âge mais il vole large. Le troc est équitable. Un style qui ne pourrait dissimuler (nulle envie) mes préfluences voire inférences, envers les surréalistes, Michaux of course, Breton, Éluard et tant d’autres. Samuel Becket Oh les beaux jours et bon nombre d’auteurs des Éditions de Minuit. Ou encore Entre Java et Lombook (le Bali, sa musique) dont un de ses modes m’a influencé. Vu dans le Larousse, source inépuisable pour compositeur en quête de titres ce qui, somme toute, est rarement le cas, j’aime et joue avec les mots, parfois mots de tête, mais je leur dois bien ça.
Jean-Claude Vannier, auteur-compositeur
Les chansons, c'est une liste de mots. Sans signification. Il arrive que ça prenne un sens, à force de les mettre dans un ordre. C'est quand je laisse tomber que ça vient tout seul. J'ai rien à dire alors je chante, c'est un titre. J'ai aussi écrit un bouquin qui s'appelle Le club des inconsolables...
Bernard Vitet, compositeur
J’aime bien les titres qui font des phrases. Comme Ils ont brisé mon violon car il avait l’âme française. Ou la phrase de Pascal : Le silence éternel des espaces infinis m’effraie. Sans être une citation, Trop d’adrénaline nuit est une phrase. Quand la pression est trop forte, les bouchons sautent. J’aime bien les citations.
Pour une série de sonneries de téléphone originales du site sonicobject.com, et ne manquant jamais l'occasion d'évoquer nos sœurs et frères de la création, j'ai intitulé chacune des sonneries du nom d'un animal. Je me suis inspiré pour ce faire de la forme graphique que présentait chaque sonogramme.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 22 février 2018 à 00:07 ::Perso
Dans les papiers descendus du haut de l'armoire de ma mère, j'ai retrouvé la lettre de dénonciation qui envoya mon grand-père, Gaston Birgé, à Auschwitz ; il fut gazé à Buchenwald après avoir subi sévices physiques et intellectuels (P.S.: Interné à Drancy sous le matricule 266 - Déporté depuis Drancy (93) à destination d'Auschwitz (Pologne) par le convoi n° 59 - Transféré à Buchenwald). À la Libération, son auteur, Roland Vaudeschamps, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, à la confiscation de ses biens et à l'indignité nationale à vie. Pour commencer voici la lettre adressée au Mouvement Social Révolutionnaire, Pour la Révolution Nationale, Permanence locale 7 rue Montauban, Angers :
Angers, le 6 juin 1942 Monsieur le Chef du Service des Renseignements du M.S.R. Province, Paris Cher Camarade, J’ai l’honneur, dans le rapport suivant, d’attirer tout particulièrement votre attention sur les agissements de Monsieur Gaston Birgé, ancien Directeur de la Compagnie d’Électricté à Angers. Les renseignements qui constituent ce rapport sont rigoureusement exacts, ils m’ont été transmis par un ami employé à cette compagnie, Monsieur P……., entièrement acquis à l’idée de l’Alliance Franco-Allemande. Monsieur G.Birgé, de race juive, a été marié une première fois à une catholique dont il eut un fils, Jean Birgé. Après la mort de sa première femme, il se remaria avec une Juive du nom de Lévy, d’où deux enfants, puis il divorça. Il était affilié à la Secte maçonnique de la Grande Loge de France dont il était, sur le terrain local, un membre très influent, donc très nocif. Après l’Armistice de 1940, par un opportunisme qui n’appartient qu’à sa race, il se montre subitement partisan de la collaboration, et sentant venir le vent, fait mettre tous ses biens dans le nom de son fils aîné, qui n’est pas considéré comme juif à cause de son origine maternelle. Il fait aussi, dit-on, baptiser ses deux autres enfants.
Le statut des Juifs lui interdit sa fonction de Directeur de la Cie d’Électricité, mais il y est, à l’heure actuelle, Chef d’un service très important et, ce qui est grave, continue à conserver avec le public les relations qu’une ordonnance allemande lui interdit. Il faut noter que, d’après ses propos récents, il se refusera à porter l’étoile imposée par la huitième ordonnance allemande, à partir du 6 juin. En résumé, ce personnage est extrêmement nuisible car il cache sous une approbation de surface à la collaboration et à la révolution nationale sa haine juive pour tout ce qui touche notre pays et nos idées qu’il sabote, avec la sournoiserie habituelle à ceux de sa race.
Je compte donc sur vous pour mettre au plus tôt un terme aux agissements de cet individu. Je crois que l’infraction qu’il fera certainement à la 8ième ordonnance allemande peut servir de motif. J’en parlerai de mon côté au service compétent allemand à Angers. Veuillez, avec mon salut M.S.R., agréer l’assurance de mes sentiments très dévoués. Le Chef de la Subdivision d’Angers, R. Vaudeschamps
Les renseignements concernant mon grand-père et sa famille sont rigoureusement exacts et il refusera de porter l'étoile jaune. Il sera arrêté le 12 juin à l'arrivée de la Gestapo à Angers. Au cours du mois, un jeune résistant, Raymond Toutblanc, qui avait infiltré le M.S.R., s'était emparé de son dossier, où figurait la lettre de Roland Vaudeschamps. Toutblanc fut arrêté peu de temps après et mourut en déportation. Cypri, la secrétaire de mon grand-père, écrit qu'elle le rencontra rue Thiers, fit un bout de chemin avec lui par la rue du Port de l'Ancre avant de se cacher sous un porche pour être à l'abri des regards indiscrets, en particulier de la Gestapo susceptible de les surveiller tous les deux. Prisset, le P. de la lettre, employé à la Compagnie d'Électricité, tenait ses renseignements de sa chef de service, Mademoiselle Lioret, et probablement d'un certain Michel Favre. L'article du Courrier de l'Ouest du 17 juillet 1946 fait le portrait de Vaudeschamps, la trentaine, marié avec deux enfants, lunettes et raie au milieu, comptable à l'usine électrique jusqu'en novembre 1941, il passa par le MS.R. avant de partir comme travailleur volontaire en Allemagne, de faire de la propagande pour la L.V.F., de participer à certaines arrestations et d'adhérer à la Milice. D'après une lettre de décembre 1945 de Marcel Paul, Ministre de la Production Industrielle (ancien ouvrier électricien et futur créateur d'EDF-GDF !), Prisset semble n'avoir subi qu'une sanction disciplinaire, "interdiction définitive d'exercer la profession dans les Services Publics du Gaz et de l'Électricité". La lettre de dénonciation, retrouvée en 1945 près de Tours parmi les documents emportés par les Allemands, fut jointe au dossier d'accusation de Vaudeschamps qui sera jugé en 1946.
Mon grand-père passa 80 jours à la prison d'Angers avant d'être envoyé au Camp de Drancy en septembre 1942 qu'il quitta le 3 ou 4 septembre 1943 pour être déporté. S'il avait été arrêté comme Juif, il avait des fonctions importantes dans la Résistance comme me le racontèrent Marcel Berthier, puis très récemment Alain Bernier, fils du Maire d'Angers pendant la guerre. Mon grand-père et Victor Bernier avaient l'habitude de parler en code lorsqu'ils se rencontraient, du style "Untel ne va pas très bien ces jours-ci..." pour dire qu'il y avait urgence à lui faire passer la ligne de démarcation par exemple, ce que s'apprêtait d'ailleurs à faire mon grand-père avant d'être arrêté. Berthier, qui avait réussi à cacher les jeunes frère et sœur de mon père, ma tante Ginette et mon oncle Roger, me raconta qu'il recevait volontiers ses amis résistants comme lui et avait mis au service de la France Libre ses connaissances en électronique pour faire passer des messages en France non-occupée et plus tard en Grande-Bretagne aux moyens des réseaux électriques qu’il connaissait bien. (...) Il trafiquait aussi les chiffres de production et de consommation d'électricité. (...) Gaston Birgé avait "roulé" de très hauts personnages et ils n'ont pas aimé quand ils l'ont su. Il ne faut pas oublier que le château de Pignerolles à Saint-Barthélemy abritait un important État-Major de la Marine. C'était l'échelon militaire le plus élevé de la région, grosse consommatrice d'électricité (les bases, les radars, etc.) avec un droit de regard particulier sur les chiffres et sur ce qu'elle payait. Le poste de répartition d'Angers couvrait la zone : Lannemezan (Pyrénées), Eguzon (centrale hydraulique), Distré (Poste de transformation près de Saumur), Le Mans (SNCF), Caen, Paris (Métro) et les répartiteurs communiquaient entre eux par la téléphonie Haute-Fréquence que les Allemands ne pouvaient contrôler. C'était donc un système sensible et important.
Le 24 février 1949, une cérémonie à la mémoire des agents de la Compagnie d'Électricité morts pendant la guerre a lieu à Angers où sont vantés les mérites de mon grand-père, ancien élève des Arts et Métiers de Châlons, ingénieur, créateur et organisateur des œuvres sociales de la Compagnie d'Électricité d'Angers, Président de la Mutuelle, Administrateur de la Caisse d'Assurances Sociales. "Il était serviable à merci, et tous ceux qui ont sollicité son aide n'avaient qu'à lui exposer leurs besoins pour qu'ils soient immédiatement satisfaits, au-delà même de leur désir..." Un boulevard porte son nom à Angers, où y est stipulé "Mort pour la France".
Le reste du dossier des dédommagements de guerre comprend la liste du mobilier volé par les Allemands, ce qui me permettra, quand je l'aurai épluché, de me faire une idée de la maison qu'il occupait et où mon père a grandi.
P.S. : Dans le court métrage Nuit et brouillard d'Alain Resnais, ce sont toujours les derniers mots de Jean Cayrol qui me restent : " Qui de nous veille dans cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue de nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ?
Quelque part, parmi nous, il y a des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus. Il y a tous ceux qui n'y croyaient pas, ou seulement de temps en temps. Et il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin."
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 23 janvier 2018 à 00:01 ::Allumés du Jazz
Nouveau chapitre de La Question publiée à l'origine dans le n°3 (juillet 2000) du Journal des Allumés du Jazz. Je demandais à Noël Akchoté, Pascal Bussy, Henri Cueco, Violeta Ferrer, Gala Fur, Frédéric Goaty, Thierry Jousse, Olivier Koechlin, Jacques Mahieux, Yazid Manou, François Marthouret, François Méchali, Yves Miara, Xavier Prévost, Sylvain Siclier, Benoit Thiebergien ce qu'évoquait pour eux un allumé du jazz.
Noël Akchoté, musicien
Et bien, pour rendre un peu de féminin à cet énoncé : «Où s’est perdue l’allumette ?» Autre question : Est-ce que ça se consume, l’allumé, que de l’être «du» jazz (par, en, d’en, aussi bien) ? Pour s’avancer un peu, je regarde dans mon Larousse à Allumoir où j’y trouve ceci : «ensemble constitué par un détonateur et un dispositif d’amorçage et destiné à provoquer la déflagration d’une charge explosive». Ça s’entend ou ne s’entend pas, c’est selon. Et puisque c’est à moi que l’on pose la question, ici, j’ai envie de dire que c’est surtout «So Long» (on ne discute plus tellement du «selon», anyway).
Voici pour finir : «- Vous n’avez donc pas été terroriste ? - non - Et vous n’êtes pas devenu dévot ? - non plus.» (In Passion fixe, Philippe Sollers, Gallimard).
Pascal Bussy, responsable Jazz Warner France
Qualificatif forcément pluriel : il peut tout aussi bien définir un banquier RPR collectionneur de vieilles cires des années trente, un musicien remplaçant dans un big band de série B, les programmateurs de FIP à la veille d’un chômage technique savamment organisé, la tribu des bons organisateurs de concerts (subventionnés ou pas), un esthète anarchiste qui passerait sa vie entre la Knitting Factory et les Instants Chavirés, son compère journaliste en train d’écrire la saga de la black music du gospel au hip-hop, ou ces vendeurs de Fnac ou d’ailleurs qui savent vous faire découvrir avec la même passion le dernier Matthew Shipp ou telle réédition de Tommy Flanagan.
Marque de fabrique adaptée à l’industrie du disque, le terme d’"allumé du jazz" est tout aussi abstrait, car nulle confrérie (hum hum !) ne peut prétendre en avoir le monopole. Tel pianiste qui s’escrime à enregistrer un quinzième disque à compte d’auteur, tel chef de produit d’une major qui va s’escrimer à batailler pour vendre le dernier Marc Ribot ou un coffret de Duke Ellington, tel directeur de petit label qui sort en solitaire ses cinq disques-objets par an, tel compilateur qui a pour devise de faire connaître le jazz au grand public : tous sont des "allumés", à égalité devant le grand Dieu de la musique.
Puisqu’il me reste cinq lignes, voici mon "top ten" de mes allumés à moi. Tous ex-aequo : Jac Berrocal poète d’une marginalité sans cesse transcendée, Pierre-Jean Crittin rédacteur en chef de Vibrations, l’une des rares revues qui n’arrête pas de marier le jazz et les autres musiques, Philippe Carles chroniqueur éclairé de la geste libertaire, Monsieur Dupont amateur de musique qui ose prendre des risques en achetant 400 Francs de CDs chaque mois (les disques, c’est tellement cher !), Charlie Watts cogneur des Rolling Stones fasciné par le swing, Jacques, Alain, Vlad, Olivier, Dany (ils se reconnaîtront) grands maîtres des plus beaux rayons jazz de France, enfin Claude Nobs fondateur du Festival de Montreux, ami des stars et grand fan du catalogue Atlantic. Tous des "allumés du jazz", et bien plus que ça en fait : des "allumés de la musique", que dis-je, des "allumés de la vie" !
Henri Cueco, peintre
L’allumé déguste le jazz, comme un alcool, serait-il à brûler, rectifié ou synthétique. L’allumé parle de performances jazziques comme s’il s’agissait de courses cyclistes. Mais l’allumé qui se soigne se détourne des saxophones écholaliques. Il se souvient alors du jazz des origines empreint des souffrances de l’exil et de l’esclavage, chargé des mythes fondateurs d’Afrique. Il sait que sa modernité peut naître de l’archaïsme. L’allumé peut devenir un allumeur.
P.S. J’avais d’abord compris la question : «Qu’évoque pour vous un allumé du gaz ?» comme s’il s’agissait d’une enquête du gaz de France et je n’envisageais pas d’y répondre, ce qui explique ma première réaction lorsque vous m’avez téléphoné la question.
Violeta Ferrer, comédienne
(en écoutant Camaron de la Isla) Celui qui dépasse la compréhension pour devenir amoureux.
Gala Fur, écrivain
Je suis une allumée du jazz parce qu'une vraie épicurienne aime le présent, existentiel et vivant, tout ce qui fait vibrer et donne des émotions. Le jazz m'a donné très tôt tout ça "live", puisque j'ai eu la chance de voir en concert des personnes comme Roland Kirk, et m'a permis de me sentir toujours libre malgré les contraintes extérieures. Je me suis laissée emporter et distraire du réel fade ou pesant par ses émanations entraînantes, j'ai enrichi ma solitude grâce à des morceaux magiques qui s'écoutent mieux seule qu'à plusieurs, Ornette par exemple. Je suis riche aujourd'hui de les savoir là, pour les écouter tout à l'heure, bientôt, ce soir, riche de savoir que je peux les retrouver comme s'il s'agissait d'une famille. La famille jazz."
Frédéric Goaty, rédacteur en chef adjoint de Jazz Magazine
Quelqu’un qui n’éteint pas l’allume hier - je veux dire : quelqu’un qui continue d’aller de l’avant sans perdre la mémoire. Et pas forcément : d’innover (qui a vraiment innové dans l’histoire de la musique?), de chercher (de trouver), de «swinguer» ou de jouer «free», toutes ces choses qu’on voudrait imposer aux musiciens comme des passages obligés - musiciens qui (s’agissant des meilleurs évidemment...) ne sont justement pas sages (les vrais créateurs ne sont jamais «sages») et qui ne se sentent jamais «obligés». Aller de l’avant, donc, tout simplement, ne pas s’arrêter, écouter un peu ceux qui écoutent (qui aiment) avant de trop s’écouter soi-même (tout à fait d’accord, cher Didier P. : «mais où sont les producteurs? », on se le demande, on en redemande, on les implore, où sont-ils?!), bouger, marcher, (sans trop démarcher, si possible, quoique, je m’en doute, difficile d’éviter ça....), vivre, filer, voler plus haut que les autres. Rêver. Pour de vrai. Et puis enfin, les «Allumés du Jazz», on vous connaît, on vous aime beaucoup, mais cet intitulé, quand on y pense.... Remember : «La belle indépendance», labels, indépendance, c’était plus joli, non ?
Thierry Jousse, critique de cinéma, critique musical, réalisateur
Un allumé du jazz c’est un peu comme un cinglé du music-hall ou mieux encore un philatéliste. C’est-à-dire un collectionneur maniaque qui vit retranché dans un monde idéalisé où ne s’échangent que des objets sans valeur aux yeux du reste de la planète. Il y a à la fois une certaine grandeur névrotique et un ridicule tantôt aigre, tantôt sympathique dans cette attitude. Vivre comme un allumé du jazz suppose soit une nostalgie inguérissable, soit un positivisme imbécile quant à cette musique dans son existence contemporaine. C’est une posture fantomatique, funèbre, frelatée. Le jazz ne nourrit plus son allumé, sauf au passé. Il vaut mieux le savoir sous peine de vivre figé, fatigué, falsifié. Ou mourir de ne pas mourir… Comme le jazz lui-même…
Olivier Koechlin, musicien
Un allumé du jazz devrait choisir ses feuilles, mélanger avec soin les variétés, rouler lentement, coller avec précision, tasser légèrement, puis se glisser dans sa peau, et enfin faire passer...
Jacques Mahieux, musicien
À question floue, réponse nette :
Un allumé du jazz, c’est pour moi un vétérinaire de campagne qui fonde une association dévolue à la propagation de cette musique dans un bled perdu de la Thiérache profonde (900 habitants, 3000 vaches), qui fait venir 150 personnes au premier concert en payant le cachet des musiciens sur ses fonds propres (les débuts d’une association, c’est un peu comme la recherche d’un premier emploi, on vous demande d’avoir fait vos preuves d’abord...) , qui se farcit des himalayas de dossiers divers z’et variés destinés tant à l’éventuelle obtention d’hypothétiques subsides qu’à la mise en conformité vis-à-vis des douze mille organismes qui confondent parfois protection sociale et dissuasion d’initiative, qui, entre deux mammites et trois vêlages, prend rendez-vous avec tout ce que la région Nord-Pas-de Calais peut compter d’alliés potentiels, qui crée de ses rustiques mimines un site internet* consacré à la dite association, qui n’en revient toujours pas de pouvoir entendre «live» et côtoyer quelques uns des musiciens qui ensoleillent ses longues soirées d’hiver non perturbées par des appels d’herbagers en détresse, et dont le plaisir irradiant qu’il prend à chaque concert suffirait à me rassurer quant à la validité de mon choix de carrière...
Cet allumé-là existe, je l’ai rencontré, il s’appelle Pierre Normand et réside à Prisches (59550). entre autres mérites, il a eu ceux de m’avoir rendu plus indulgent vis-à-vis des organisateurs para-institutionnels, et de m’avoir rassuré quant au pouvoir d’ignition de cette musique, lorsqu’elle ne vend pas son âme aux éteignoirs multinationaux...
*http..//www.multimania.com/Bleuetvert
Yazid Manou, attaché de presse, enfant vaudou
À ne pas confondre avec illuminé (quoique l'expression pouvant aisément s'appliquer à certains...) ; être allumé selon mon Larousse (édition d'avril 1994) c'est être congestionné par la colère ! J'avoue que j'étais très loin de penser à toute idée de colère dans cette expression mais dans un sens général, je me rapporterais plutôt au terme originel : le feu, donc à la passion dévastatrice. Prenez au hasard le cas célèbre d'un défunt guitariste gaucher et noir, quasi inconnu au moment des faits, qui démontra devant 30000 freaks jusqu'où un parfait allumé de la guitare pouvait aller. On déconseille d'ailleurs aux enfants de faire la même chose à la maison (ou ailleurs). Bref, je digresse, excusez-moi ! Donc le feu disais-je, oui. En latin, allumer se disait illuminare (d'où illuminé... Tiens, tiens) et être allumé, ardere (d'où ardent, vous voyez, tout concorde). De là à traiter les pompiers d'allumés, il est un pas que je n'oserais franchir. Quelle était la question ? Ah oui, l'allumé du jazz est donc un dangereux personnage qu'il faut éloigner des zones inflammables (New Morning, Sunset, Blue Note, Ronnie Scott et consorts sans parler des pochettes en carton etc). C'est tout simplement un fou pour qui la camisole correspond au sax d'un Parker, au piano d'un Monk (autre allumé), aux visions d'un Sun Ra (encore un)... Bref, les exemples choisis n'ont pas été pris au hasard, bien au contraire.
François Marthouret, comédien
Cela donne envie d’improviser bien sûr déjà sur ce mot «allumé», ce qu’il a de rayonnant et inventant sa lumière justement du jazz. Est-ce le jazz qui enflamme l’allumé ou l’allumé qui met le feu au jazz ? Comme dans toute histoire d’amour et dans cet «intercourse», il y a sans doute libre échange.
En acceptant les fous, les singes savants, les drogués du jazz, en intégrant toutes sortes de touristes, tendres, snobs ou à boutons, j’imagine la vie, l’enfance, la générosité, la révolte, le risque, la folie, la jubilation, l’obsession artisanale, le vertige de soi etc. etc. qui habitent l’allumé du jazz, un peu comme l’histoire du papillon qui veut connaître le secret de la flamme, de sa vérité, en se jetant dedans, plus la grâce...
François Méchali, musicien
À cette question , deux types de réponses s’imposent. En tout premier lieu (et avant de vous définir professionnellement) un allumé du jazz est un amateur de jazz. Mélomane averti, il doit connaître cette musique, l’aimer, l’apprécier et bien en connaître ses composantes historiques. Même si cette musique a évolué, elle est empreinte de ses racines même si elle a puisé, grâce à son développement, dans d’autres cultures et s’est donc ouverte à d’autres formes. En second lieu vous êtes, à mon sens, des militants. Il est impossible, quelque soit notre rôle d’acteur, de ne pas avoir un sens politique dans notre démarche. Cela n’implique pas obligatoirement une marginalité (et je ne la souhaite pas) même si dans certains cas cela se confirme dans la réalité. En tant que musicien mon investissement professionnel correspond à des choix esthétiques. C’est à mon sens, un acte politique. Vous avez, vous aussi, en tant que labels indépendants, forcément la même démarche. Votre association représente un panel de la production qui se fait dans l’hexagone. Elle est heureusement très large et permet de représenter un certain nombres de courants différents. Vous êtes regroupés et votre action est bénéfique. Cependant pourquoi ne pas regrouper vos forces dans un problème majeur : la distribution. Puisque dans votre vie interne de label vous contrôlez toutes les étapes, la dernière (et pas la moindre!) vous échappe! Vous défendez bien cette musique et l’on sait que bien diffusée elle reçoit un accueil chaleureux. Ces musiques ont besoin d’une attention toute particulière et le dernier maillon de la chaîne doit aussi être contrôlé. Pourquoi s’investir autant pour en perdre le bénéfice au bout ?
Yves Miara, musicien
Prônant depuis toujours le simple et élémentaire classement alphabétique pour ranger les diverses œuvres discographiques disponibles sur le Marché (et en dehors de ce dernier, quoique beaucoup moins disponibles), je n'ai jamais vraiment pu me résoudre à prendre en compte les différentes étiquettes et genres musicaux. Peut-être que ces derniers ne répondent simplement qu'à une volonté marchande de cibler des publics (allumé du jazz, fou de tekno, fan de Céline Dion ou encore mordu de death-metal...). Cette mode actuelle de "métissage" de genres participe peut-être même de cette volonté de fusionner les publics et d'accroître ainsi le Marché. Sans doute est-ce aussi plus simple de limiter ses champs d'exploration à des genres bien définis, clos et sans surprises... Ou alors je me méprend: Certains pensent que le jazz est plus qu'un genre musical limité par des codes incontournables; que le jazz, par son recours fréquent à l'improvisation et son caractère revendicatif, représente plus un état d'esprit qu'un véritable genre. Mais n'est-ce pas le cas de beaucoup d'autres musiques où des individus passionnés et ludiques innovent, expriment et suscitent de nouvelles choses, de nouvelles sensations, de nouvelles façons d'appréhender et de réagir au monde qui nous entoure...Et pourquoi toujours cette nécessité de générer des familles, des écoles, voire des églises ? Ce qu'évoque pour moi allumé du jazz, fou de tekno, fan de Céline Dion ou mordu de death-metal...
Enfin, J'ouvre ici une parenthèse syntaxique, probablement inintéressante et anecdotique, mais qui toutefois me plonge avec délectation dans cette perplexité sans cesse renouvelée qui me saisit face au monde moderne. Deux majuscules (le A de "Allumé" et le J de "jazz") s'étaient glissées dans la première formulation de la question et un rectificatif est parvenu plus tard en remettant deux minuscules (le a de "allumé" et le j de "jazz"). Majuscule et minuscule sont des codes linguistiques formels (mais non dénués de sens puisque nécessitant un rectificatif). Et alors je m'interroge: n'y aurait-il pas d' "allumées du jazz". Et dans ce cas pourquoi ne pas ajouter le "e" manquant qui ouvrirait le jazz (et la musique) à la gent féminine bien minoritaire jusqu'à présent ?
Xavier Prévost, journaliste
Un allumé du jazz évoque pour moi une figure familière, mi-concrète, mi-rêvée : celui qui cultive une idée de constance dans le provisoire ; celui qui éprouve un désir têtu pour l’éphémère; celui qui guette l’émoi furtif, en se défiant de l’émotion définitive, pétrifiée ou embaumée. Bref un être vivant, en équilibre instable sur le fil du devenir, et qui préfère l’effervescence de la tension au douillet confort de la résolution.
Sylvain Siclier, journaliste au Monde, critique à Jazzman et l’Affiche
Dans son sens familier et communément admis le terme d' "allumé" est synonyme de fou, d'illuminé. Un allumé du jazz serait donc un fou de jazz, un passionné donc. Mais pourquoi se limiter au jazz ? Il me semble que pour les quadragénaires de ma génération (grosso modo qui ont découvert la musique dans les années 70), il était naturel de s'intéresser a de nombreux genres musicaux. Les artistes nous y encourageaient en établissant des ponts qui me semblaient assez naturels. En découvrant la musique par le biais essentiellement anglo-américain (déjà !) des Rolling Stones, de Frank Zappa, de Gong ou de Soft Machine on allait écouter sans a priori Muddy Waters, Eric Dolphy ou Charles Ives, la musique indienne ou John Coltrane.
Quitte à ne pas toujours s'y retrouver. De temps à autres un musicien français semblait rendre possible ces croisements (Léo Ferré, Serge Gainsbourg). Ce qui permettait de rester allumé à toutes les propositions tenait en grande partie au fait que chaque disque, chaque concert, chaque livre faisait figure d'événement. L'offre ne semblait pas aussi importante quantitativement et ma jeunesse me laissait penser qu'elle était systématiquement de haute qualité.
Aujourd'hui cette offre est réputée pléthorique. Pour qu'un post adolescent devienne un allumé de la musique il lui faut un soutien financier important, surtout d'autres propositions lui sont faites (jeux vidéos, vêtements, téléphone portable, Internet ?). La société de consommation oblige donc, probablement plus qu'avant, à choisir, d'autant que tout est théoriquement accessible en temps presque réel. Les mélanges surprennent probablement moins, ils sont entrés dans toutes les musiques (de divertissement, de réflexion). Dans tout cela où est mon propre enthousiasme ? Je ne sais pas. Variable, plus dispersé, plus sollicité aussi. Il faut y prendre garde. On devient vite un nostalgique blasé.
Accessoirement un allumé du jazz est aussi l'un des membres de l'association du même nom. Là aussi il y a un afflux de propositions. C'est autant sa force que sa faiblesse.
Benoit Thiebergien, directeur de festival
Apparu dans les années 70, l'allumé du jazz est un personnage atypique de la scène musicale, un peu illuminé, disons-le, qui irradie de son énergie brute les méandres subtils de l'improvisation. Provocateur par vocation, il met le feu aux poudres qui fardent les conventions du musicalement correct: l'antiphrase dans le phrasé, la démesure dans la mesure, le frisson dans le son... À tel point qu'il arrive parfois à l'allumé de fondre les plombs dans un court-circuit neuronal et de se consumer dans un processus de désintégration musicale. C'est le risque ! À force de se brûler les ailes aux portes de l'institution, il lui arrive de devenir acariâtre, chauffant les esprits par une intransigeance parfois déplacée, symptôme fréquent d'une générosité refoulée. On a cru l'allumé en voie d'extinction. Pourtant, on en distingue de nouveau, quelques spécimens dans la fumée de clubs et festivals pour initiés et amateurs éclairés... Pas de fumée sans feu, pas de renouvellement musical sans lui. Pas de retour aux sources de l'énergie pure sans étincelles de folie. À condition que le jazz accepte encore de se faire allumer... T'as pas du feu ?
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 17 janvier 2018 à 00:01 ::Allumés du Jazz
Entretien fleuve que j'ai réalisé à l'été 2006 pour le Cours du Temps du n°15 du Journal des Allumés du Jazz. Le Blog des Allumés ayant disparu de la Toile, j'ai pensé qu'il était passionnant de le republier.
Un des très grands photographes à avoir saisi le jazz dans son processus
tout entier, Guy Le Querrec a su conjuguer l'instant décisif cher à
Henri Cartier-Bresson au geste de l'improvisateur. Perceur de coffres
secrets à la chignole Leica (l'âme fine), ce collaborateur de la
prestigieuse agence Magnum est aussi auteur d'un livre exceptionnel, Jazz de J à ZZ. Compagnon essentiel de quelques musiciens, témoin exemplaire de la vie (du jazz), il aime à raconter, il se raconte.
Propos recueillis par Jean-Jacques Birgé
avec l'aide de Christelle Raffaëlli.
Mes trois premières photos
Quatre grands-parents de Bretagne, Côtes-du-Nord côté paternel, Morbihan
côté maternel, ayant émigré dans la région parisienne pour cause de
travail. Je suis un beur breton demi-celte, né le 12 mai 1941, 14 rue de
Buci, Paris 14ème. C'est là que mon père et ma mère se sont connus.
Elle était fille de la concierge. Il était cuisinier pâtissier à La
Vieille France, puis plus tard cheminot, ce qu'il était au moment de ma
naissance.
C'est sans doute pourquoi je suis devenu un bout-en-train. Ma mère était
employée de banque, mécanographe à la BFCE. En 1953, au Noël du comité
d'entreprise, j'ai choisi parmi les cadeaux proposés un appareil
photo : c'était un Ultra-Fex 4,5 x 6 en bakélite noir. Dès l'âge de
neuf ou dix ans, j'ai aimé tourner les pages de l'album de famille,
regarder les images des moments et des lieux familiaux. J'avais demandé à
mes parents l'autorisation d'en modifier la mise en page, d'en rétablir
la chronologie, en y ajoutant des dates, des légendes et quelques
découpages décoratifs. Mes parents avaient un Kodak à soufflet dont ils
ne se servaient que pendant les vacances. Souvent la pellicule
séjournait plus d'un an dans l'appareil et il fallait des promenades
dominicales pour finir la bobine qui, se périmant, ressortait voilée et
striée.
J'allais à l'école, du cours préparatoire à la 3ème moderne, rue du
Pont-de-Lodi, près du Pont Neuf. L'atelier de Picasso était au bout de
la rue, c'est là qu'il a peint Guernica. Mon père travaillait
gare Montparnasse, à la manœuvre. Il accrochait les wagons. Le jeudi,
souvent, j'allais avec lui. Ça me faisait peur de le voir se placer
entre les tampons. Plusieurs de ses copains s'étaient retrouvés mutilés.
Je me souviens aussi des machines à vapeur sur lesquelles on me faisait
monter pour effectuer un petit trajet. Durant ces moments d'enfance,
j'aimais bien aller tout seul en patinette rendre visite à ma mère à
« sa » banque à la Chaussée d'Antin, tout près des Galeries
Lafayette. Je revenais avec elle en métro. La patinette était vraiment
mon moyen de déplacement, celui avec lequel je « goûtais le sirop de la rue ».
J'allais aussi au jardin du Luxembourg où je pouvais filer à toute
vitesse ou flâner en m'arrêtant devant les vitrines des boutiques.
Mes vacances scolaires se passaient en général en Bretagne, parfois dans
l'Oise où vivait ma grand-mère paternelle. À Pâques 1954, je me suis
exceptionnellement retrouvé en Lorraine, à Creüe, dans la famille des
voisins de mes parents. Je n'avais pas encore quatorze ans ; la
fille, Monique, avec un physique à la Gina Lollobrigida, en avait
dix-sept. Elle me troublait et j'espérais qu'elle me regarderait au
moins comme un début d'homme. Mais avec un poil sous un bras, je n'avais
aucune chance.
Ayant emporté mon Ultra-Fex, je la photographiais sous plusieurs angles,
lui consacrant un film entier de seize vues. Premier reportage :
celui de mes premiers émois amoureux. Il y a une dizaine d'années, une
photo de cette série a été publiée dans le livre Ma première photo, édité par agnès b.
Mes géants de l'époque étaient ceux de la route, les coureurs
cyclistes : Fausto Coppi, Robic, Louison Bobet… Et Attilio Redolfi,
un équipier anonyme. On s'amuse souvent avec Michel Portal à énumérer
des noms de coureurs. En juillet 1954, avec mes parents, en vacances en
Bretagne, nous décidons d'aller voir passer le Tour de France à la
Roche-Bernard. Nous nous y rendons avec le scooter acheté cette
année-là. C'était un Bernardet bleu avec une banquette à trois places.
Mon intention était de photographier Attilio Redolfi de l'équipe Mercier
avec son beau maillot violet. Mais même avec un appareil très
perfectionné, extraire un coureur… dans un peloton qui file à 50 à
l'heure…! Alors avec un Ultra-Fex, c'était mission impossible. Mais
Attilio Redolfi crève devant moi, je me faufile, m'approche et
déclenche. À ce moment-là, je ne mesure pas le coup de bol que cela
représente. Enfant, ça semble naturel qu'un rêve se réalise. Plus tard,
je me dirai que pour l'emporter dans la compétition avec le hasard, il
faut d'abord gagner au concours de circonstances. C'est une donnée
constamment recherchée dans la photographie.
L'année suivante en 1955, j'achète à un élève de ma classe son appareil,
un Photax 6 x 9, avec les sous resquillés sur les commissions. Les
inondations menacent Paris, situation très proche des crues de la Seine
de 1910. Toutes les Unes des journaux se font avec la photo du zouave du
Pont de l'Alma, point de repère et d'inquiétude de la montée des eaux.
Moi, je photographie mes territoires, notamment le square du Vert
Galant, recouvert, situé au pied du Pont Neuf. Fausse manœuvre.
J'entrouvre malencontreusement le boîtier avant de rembobiner la
pellicule. Triste leçon technique. Morale de l'histoire : quand le
film voit le jour, les photos ne le voient jamais. Il me reste tout de
même trois vues.
À cette époque, la photographie n'était pas très considérée. Peu
d'expos, peu de magazines spécialisés, mais il existait des cartes
postales dans les tourniquets sur du vrai papier photo. Beaucoup étaient
d'Albert Monier que j'allais rencontrer trente ans plus tard. Mon
meilleur copain d'école, surnommé Mickey, avait un père photographe, en
usine mais aussi en boutique. C'est à lui que je confiais mes
pellicules. Il tirait les photos sur papier chamois à bords dentelés. Je
lui demandais des conseils.
Le désir de devenir un vrai photographe s'installait en moi. J'avais
envie d'agrandir l'album de famille. Mes trois premières photos sont en
fait les racines de l'arbre généalogique qui va se constituer et sur
lesquelles beaucoup de branches pousseront. La première, incarnée par
Monique, responsable de mes premiers troubles sensuels, ne s'est pas
tant développée : je n'ai jamais beaucoup photographié les moments
intimes de ma vie. Par contre, la seconde, celle d'Attilio Redolfi le
coureur, représentant des personnages qui m'émeuvent, se continuera avec
les jazzmen : de Coltrane 1961 à Franck Tortiller photographié
l'autre jour avec l'O.N.J. à Banlieues Bleues en passant par une tribu
très peuplée. Enfin, les lieux traversés : le Vert Galant deviendra
l'Afrique souvent, la Chine, l'Inde, la Mongolie, le Portugal, la
France et principalement la Bretagne.
Gus viseur (sic)
Dans les petites classes, j'étais souvent vainqueur d'étape et toujours
maillot jaune en fin d'année, un peu moins au cours complémentaire (de
la 6ème à la 3ème ). J'entre en seconde au lycée Louis-le-Grand jusqu'à
entamer Maths Elém. Mais le relief est plus exigeant et je n'ai pas su
changer de dérailleur. Il faut pédaler plus fort et j'avais plutôt
tendance à faire de la roue libre. Je ne m'adaptais pas aux exigences
des études secondaires. La catégorie sociale des élèves avait changé.
C'est sans doute encore plus difficile quand on vient d'un milieu
ouvrier. J'allais d'ailleurs en mesurer et en subir les conséquences.
Lors d'un chahut collectif, pendant le premier trimestre, pour
l'exemple, je suis viré et transféré au lycée Voltaire. Je continue à
décliner et échoue à la deuxième partie du baccalauréat.
Mais si on parlait un peu musique ! Tout petit déjà, j'aimais bien
les musiques syncopées, rythmées, toutes tendances confondues. Rue de
Buci, mes parents, quelquefois durant l'année et toujours à Noël et au
réveillon, transformaient la salle à manger en guinguette. Ça dansait au
son des 78 tours. Valses, polkas, rumbas, fox-trot, paso-doble… Les
disques de Henri Salvador étaient souvent sur le phono. Le jeudi, seul à
la maison, j'écoutais mon préféré, Gus Viseur. Pas mal, pour un gosse
qui veut devenir photographe, de commencer par un musicien qui s'appelle
Viseur. Mes toutes premières initiations au jazz continuent par l'achat
d'un pick-up pour les vinyles et les 45 tours achetés d'occasion chez
Gibert : Sammy Price, Emett Berry, Duke Ellington mais aussi
Brassens, Armand Mestral, Elvis Presley, Fats Domino, le favori des
surprises-parties.
À Voltaire, avec des copains aussi mal barrés que moi dans le travail
scolaire, je me mets à jouer un peu de batterie dans un trio. Drummer
très inconsistant et médiocre, je vais par contre écouter un jazz plus
moderne : Charlie Parker, Monk et Ornette Coleman avec une
prédilection pour la West Coast.
Revenons à la photographie : je me sentais mieux disposé l'œil dans
le viseur qu'avec des baguettes à la main. Pour mon B.E.P.C., mes
parents m'offrent un Semflex 6 x 6 neuf et pour le premier bac un
Rolleiflex d'occasion acheté au tailleur qui habitait et travaillait
au-dessus de chez eux. C'était leur façon à eux d'être à l'écoute de ma
vocation naissante. Enfance heureuse aux envies modestes, sauf pour les
appareils photos, sans privations mais sans grande attention aux formes
culturelles. Mon père était plutôt tourné vers les luttes politiques,
dans l'utopie d'une justice sociale. On ne parlait pas littérature, ni
musique, ni peinture. Par contre, le mercredi soir, à la séance de 21
heures, on allait au Lux-Rennes devenu depuis l'Arlequin.
On arrivait tôt pour acheter les places les moins chères, 90 anciens
francs, et se retrouver au cinquième rang. Au sixième, c'était 130
francs. Carné, Duvivier, Renoir, René Clément (La bataille du rail), Madame de... (Max Ophüls), Le voleur de bicyclette
(De Sica), et Gabin, Michel Simon, Jouvet, Carette… À l'école peu
d'élèves bénéficiaient d'un film hebdomadaire. À la récréation, je le
rejouais pour les copains. J'étais assez bon imitateur de Galabru,
Préboist, Dufilho que j'allais voir sur scène à la Galerie 55.
Ça me plaît toujours. Quand on joue un personnage, on fréquente une
autre mentalité, un autre état d'esprit. Michel Portal disait récemment
dans Jazz Magazine que j'aurais pu être acteur. En tout cas,
cela fait partie de mes facilités et me permet d'être plus
irrévérencieux, voire plus subversif. Sans le dire à mes parents, avec
l'argent de poche, je m'accordais quelques films en exclusivité. Au
Miramar, j'ai vu Mogambo de John Ford. Je suis resté trois
séances d'affilée et suis reparti avec l'espoir d'aller un jour en
Afrique. C'est ce qui se produira plusieurs fois. Un rêve réalisé.
Pendant les projections des films, je me disais que si chaque spectateur
disposait d'un déclencheur sur le bras de son fauteuil, il arrêterait
l'image à des instants différents. J'observais attentivement le jeu des
acteurs. Pour qu'une photo soit bonne, il faut que, dans le cadre, les
gens jouent juste, même les seconds rôles. C'est ce que je cherche. Je
suis plutôt un instinctif qu'un réfléchi, en quête de l'instinct
décisif. Ça me rappelle mon tonton Edgar qui habitait au
rez-de-chaussée, sous l'appartement de mes parents. Dès tout petit, il
me racontaitde drôles d'histoires à dormir debout, à propos de tout et
de rien. Lors de promenades, passant devant le concert Mayol, il me
disait : « C'est là qu'habitent les femmes à poil ».
En visite au Musée Grévin, il m'expliquait que la nuit les personnages
en cire bougeaient et allaient pisser. Il évoquait, comme le Graal,
qu'il faut toujours être à la recherche du petit machin bordé de jaune.
C'est sans doute ça la photographie, l'accord plaqué, le petit machin
bordé de jaune.
Je fais part à mes parents de mon intention de devenir photographe mais,
comme il n'existe pas d'école, ma vocation les panique. Leur préférence
était de me voir exercer un métier plus rassurant, celui d'instituteur
voire de professeur. Mais la vie en décide autrement. Après le deuxième
bac raté à Voltaire, je redouble et opte pour la classe de philo,
première expérience de mixité au collège Edgar Quinet rue des Martyrs
près de la Cigale. Amour d'adolescent avec Edwige, élève de 2nde, qui se
retrouve enceinte à moins de dix-huit ans. Branle-bas de combat dans le
collège, on se marie une semaine avant mes vingt ans. J'échoue pour la
seconde fois au deuxième bac et dois chercher un travail. J'envisage
d'ailleurs de devenir instituteur dans un département déficitaire,
métier accessible avec le premier bac. Mais l'enquête de moralité de
l'Éducation Nationale m'est défavorable. Je lis les petites annonces de France Soir
et deviens rédacteur, branche « sinistres » dans une compagnie
d'assurances à la Providence rue de la Victoire, ce n'était évidemment
ni l'une ni l'autre. Brutalement, j'apprenais à gérer les accidents de
voiture et surtout à transformer l'adolescent en père de famille avec
toutes ses responsabilités.
Je voyais s'éloigner et même disparaître les perspectives de devenir reporter-photographe.
Petit clin d'œil providentiel du destin. Dans un coin, dissimulé dans
les archives des sinistres, je tombe sur une pile de la revue Le Leicaïste
que j'emprunte et découvre que c'est l'appareil qu'il me faut. Je fais
des heures supplémentaires. Mes beaux-parents constatant mes retours à
la maison plus tardifs (nous étions logés au-dessus de leur appartement)
sont persuadés que j'ai une maîtresse. C'est un peu vrai. Elle
s'appelle Leica et me tient toujours compagnie depuis 1963, date où je
deviens propriétaire de mon premier boîtier d'occasion, un modèle IIIG.
Mes parents me prêtent de l'argent, remboursé au fur et à mesure avec
mes heures supplémentaires. Le vendeur s'appelle Monsieur Robin, grand
passionné de Leica et initiateur de mes premiers pas avec cet appareil
24 x 36 mythique. Robin des Bois était venu à la rescousse, ça me
rappelle le premier film que j'ai vu, à 4 ou 5 ans. En septembre 1962,
je pars faire mon service militaire échappant de peu à la guerre
d'Algérie en tant que sursitaire chargé de famille. Je me retrouve au
22ème RIMA au camp de Satory près de Versailles. Au foyer du soldat, je
prépare une conférence sur les saxophonistes dans le jazz et fais la
connaissance de Jean-Louis Dumas, grand amateur de jazz et de
photographie qui deviendra PDG d'Hermès. Il me fait rencontrer Philippe
Koechlin, rédacteur en chef de Jazz Hot et Jean-Pierre Leloir,
célèbre photographe de jazz. De l'autre côté du mur de la caserne, dans
le régiment du 5ème Génie, dans la fanfare, je fais la connaissance de
Jean-Luc Ponty, Jacques Di Donato, Pépin, Burton et Claude Lenissois qui
faisaient tous partie de l'orchestre de Jef Gilson. Je les
photographiais en bidasse et en civil lors d'une répétition de
l'orchestre. C'est là que je rencontre et photographie pour la première
fois Henri Texier qui va devenir ce que j'appellerais mon guide de haute
montagne du jazz m'entraînant jusqu'à la cime Ornette Coleman.
L'équipe Koechlin, Leloir, Dumas avec Robert Baudelet a le projet de
lancer un nouveau magazine, Mille, inspiré de la revue allemande Twen.
C'était l'époque de la photo à grain dont le plus significatif était
Sam Haskins. J'avais une chance après l'armée d'être engagé à Mille
comme second photographe, après Leloir naturellement. L'éditeur
contacté, Draeger, répond « votre projet est formidable. À
vingt ans, je vous aurais suivi mais je n'avais pas d'argent. Maintenant
j'en ai, mais je ne prends pas ce genre de risque ». Le projet est abandonné, mais de là va naître le magazine Rock & Folk,
sans moi, avec Philippe Koechlin comme rédacteur en chef. Seule
consolation, je me suis un peu fortifié en photographie. Tous les soirs,
sortant de la caserne, en Solex, je rentrais dîner en famille près de
la Place d'Italie puis me rendais dans l'atelier de Leloir. Je prends
connaissance de ce qu'est l'archivage. La partie visible de l'iceberg
photographique n'est qu'un petit morceau. Comme je le répète souvent,
dans la photo, il y a à voir et à ranger. Beaucoup à ranger. J'insiste
d'autant plus que nombreux sont ceux qui ne s'en rendent pas compte.
Leloir m'explique que mon orientation photographique, pourtant à peine
amorcée, n'est pas la sienne. En guise d'encouragement, il avait écrit
dans son labo : « l'agriculture manque de bras, la photo en a
trop ». Le service militaire terminé, je retourne dans les assurances,
dans une autre compagnie où je gagne un peu plus. Jusqu'en 1967. Je
traverse une période de découragement et de résignation jusqu'à la
rencontre avec Mr H. qui m'empêche de renoncer. Pour m'y aider, il met
en pratique la loi de Gauss et Maxwell : parler à dix personnes de
mon intention de devenir photographe en demandant à chacun de le
communiquer à dix autres, etc. Au troisième pallier de la chaîne, je
rencontre un imprimeur qui me met en relation avec un de ses clients,
l'Atelier 3 situé rue Daguerre dans le 14ème arrondissement pour un
travail de labo et de petites prises de vues. Cette fois, ça y est, mon
bulletin de salaire indique “photographe”, mais pas pour longtemps car
la petite entreprise ferme boutique. Avec Philippe Mousseau, ancien
assistant de Leloir, je poursuis difficilement l'activité photographique
par un travail de labo et de reportage pour des petits magazines. Dans
mon viseur apparaissent Gréco, Brassens, Ferré, Bobby Lapointe et je
continue à photographier le jazz. Mais revenons dix ans en arrière…
L'éphémère, le rythme, l'improvisation, l'urgence
En 1957, je pars deux semaines d'été en Angleterre pour améliorer mon
anglais, ce que je ne réussis pas du tout, et pour jouer « À nous
les petites anglaises », ce que je ferai un peu mieux. Je vais prendre,
sans m'en rendre compte, mon avant-première photo de jazz, celle de
Brian Wooley, clarinettiste Nouvelle-Orléans. La vraie première est
celle de John Coltrane, à l'Olympia, concert pour lequel j'avais acheté
une place le 9 mars 1963. Un peu plus tard, le tandem Koechlin/Baudelet
m'accorde un laisser-passer pour un concert de Thelonious Monk. N'osant
pas m'approcher, je le photographie de dos. C'est l'époque où Texier va
apparaître de plus en plus fréquemment dans le cadre. Je le suis à
travers les différentes formations avec lesquelles il joue
(Tabar-Nouval, Art Farmer, Dave Pike...). Je m'améliore, ose m'approcher
au bord de la scène sans réussir encore à passer de l'autre côté du
rideau rouge pour entrer dans les coulisses du jazz. C'est seulement le
29 mars 1968, date déterminante, que va s'effectuer la traversée du
miroir. Je rentre dans la loge de Ben Webster à la Mutualité. Il est
solitaire, serein et fatigué. C'est un moment intemporel, son attitude
contient toutes ses années de tournées, de voyages, d'attentes. Posé sur
une tablette, en partie recouvert d'une serviette telle un linceul, son
saxophone ténor est similaire à son maître. Il ne prête aucune
attention à ma présence. Tout comme je le fais pour d'autres métiers,
les paysans, les ouvriers ou les hommes politiques, je cherche à
raconter la vie des musiciens, leurs voyages, leurs fatigues, leurs
rires, leurs séances de travail, leurs solitudes, leurs attentes. Cet
aspect hors la scène est une partie importante de mon travail. Depuis 35
ans maintenant, je me suis toujours efforcé d'inscrire dans mes
reportages ces instants intimes. C'est là que se situe la divergence
avec Leloir qui choisissait de photographier le musicien dans sa
représentation. C'est pour moi insuffisant : tout comme le jazz, la
photographie prise sur le vif contient l'éphémère, le rythme,
l'improvisation, l'urgence.
Mai 68 à Paris, je photographie là aussi plus les coulisses que
l'événement. Une exposition organisée par le club des 30 x 40 rue
Mouffetard réunit un grand nombre de photographes, très connus, connus
et inconnus. Parmi eux, Henri Cartier-Bresson avec qui je me retrouve à
plusieurs reprises notamment à la Sorbonne. Je ne le connais pas. Je
crois que c'est un amateur et lui fais part de mes craintes quant à mon
devenir de photographe. L'hebdomadaire Jeune Afrique, pour
illustrer la critique de l'expo, choisit une de mes photos, celle d'un
homme installé tout en haut d'un arbre sans branche au meeting de
Charlety. En février 1969, cet hebdomadaire m'engage comme responsable
du service photo et reporter-photographe. En juillet, premier grand
reportage : le festival Panafricain d'Alger où se réunissent toutes
les Afriques, noires et maghrebines ainsi que le jazz avec Archie Shepp
et les siens. Le 6 août, au Tchad, je prends ma première photo sur le
continent noir africain. Se succèderont des reportages sur la politique,
l'économie, l'industrie, l'agriculture, la vie quotidienne au Cameroun,
Dahomey, Niger, Mauritanie, Sénégal, Côte d'Ivoire, etc. Plusieurs de
ces photos figurent dans le livret du coffret African Flashback
(Label Bleu) avec un cd de Romano/Sclavis/Texier publié fin 2005. Alors
que cinq ans me semblaient nécessaires pour apprendre le métier, je
n'en effectuerai que deux. L'histoire avec Jeune Afrique va
s'arrêter le 1er mars 1971. À la suite d'un conflit social après le
licenciement d'ouvriers du livre, les journalistes en grève par
solidarité sont tous virés. Assedic, chômage pendant plus d'un an ;
je me demande comment je vais continuer ma route et crains même d'être
obligé de retourner dans les assurances. Signe d'encouragement :
Marc Riboud, un des membres majeurs de Magnum avait remarqué certaines
de mes photos tirées dans le laboratoire Jules Steimetz dont il était
lui aussi client. En fait, je rejoins l'agence Vu, propriété des
éditions Rencontre, où se forme le groupe qui va créer l'agence Viva
début 1972.
Viva !
Les commandes sont faibles, Viva va être avant tout un lieu de réflexion
sur le rôle du photographe dans la société. Les réunions hebdomadaires
de remise en question permanente sont interminables, souvent jusqu'à 4
heures du matin. On y gagne très mal notre vie ce qui entraîne des
frictions incessantes. Je photographie beaucoup moins le jazz,
produisant plutôt des sujets sociaux. Notre principal manifeste, Familles en France,
constituera une référence pour les jeunes photographes. Notre
engagement collectif nous rend un peu sectaire. Les conflits s'aggravent
et m'usent. Viva était un cri, il devenait difficile d'en faire une
agence. Marc Riboud me suggère de me présenter à Magnum. Compliqué.
Martin Frank, l'une des fondatrices de Viva est la femme d'Henri
Cartier-Bresson. Celui-ci m'accuse de trahison et fait campagne contre
moi. Ce serait très long à expliquer. En raccourci, je quitte Viva en
1975 et n'entre à Magnum qu'au meeting de juin 1976. Dans cet intervalle
critique, je ne suis en fait nulle part. Je réussis à joindre les deux
bouts comme pigiste indépendant, notamment avec des commandes de la
revue Réalité. Je suis élu membre associé de Magnum en juin
1976 et deviens membre à part entière au meeting de juin 1977. Étais-je
vraiment prêt pour me retrouver dans cette prestigieuse agence ?
Mais les dés sont jetés et cela fait maintenant près de 30 ans que ça
dure.
En 1976 va démarrer une autre partie de ma vie de photographe : la
pédagogie. Aux Rencontres d'Arles, Marc Riboud, encore lui, suggère de
me choisir comme maître de stage. En une semaine de workshop, je deviens
la coqueluche d'Arles. Je deviens un pédagogue très sollicité en France
et à l'étranger. J'accepte pendant une dizaine d'années une série
d'ateliers avant de tout arrêter puis de reprendre, de façon plus
espacée, la fonction de pédagogue. Je me retrouve d'ailleurs cette
année, 30 ans plus tard, à Arles, avec une exposition décidée par le
directeur artistique Raymond Depardon et un spectacle le 6 juillet avec
projection de mes photos ainsi que d'une séquence de Depardon et en live
la musique créée par le quartet que je réunis pour la troisième
fois : Portal, Sclavis, Texier, Drouet, comme en 1983 et 1993.
Quelques dates majeures. En 1972, le mensuel Zoom publie 16 pages sur la
Bretagne. En 1974, je me rends au Portugal juste après la Révolution
des œillets, à la rencontre des gens (ouvriers, paysans, pêcheurs) qui
ont espéré et préparé cette révolution provoquée par le Mouvement des
Forces Armées. J'y retourne en 1975 pour les premières élections
législatives depuis cinquante ans dans ce pays. Je suis sélectionné dans
un collectif de plusieurs photographes, avec Les banlieues de Paris
(1975) pour le Centre Georges Pompidou, Les Français en vacances
(1976), quarante ans de congés payés, bourse de la Fondation Nationale
de la Photographie, La jeunesse à vingt ans et L'AFP a 150 ans, Centre Pompidou… La liste est longue.
Depuis 1976, je continue à effectuer des reportages sur le sculpteur
Daniel Druet, d'abord au Musée Grévin pour lequel il réalise les
effigies en cire des personnages retenus. Lorsque les modèles viennent
poser, il en profite pour créer leur buste. J'ai ainsi vécu et
photographié une série de séances de poses avec Gainsbourg, Coluche,
Lino Ventura, Bernard Blier et bien d'autres. Avec une mention
particulière, 1982-1983, pour François Mitterrand posant une dizaine de
fois à l'Élysée pour Druet. Une de ces photos a été retenue dans les
cent photos du siècle par Arte.
1984, premier voyage en Chine avec la journaliste Elisabeth Lherminier
et un collaborateur de RFI qui m'entraîne ensuite de 1985 à 1987 en
Afrique où je n'étais pas retourné depuis les années Jeune Afrique,
années pendant lesquelles j'étais resté inhibé, intimidé, en retrait,
sans bien trouver ma place. En octobre 1984, sur le stade de Bamako,
pendant un concert du chanteur ivoirien Manfei Obin, sur le côté de la
scène, une femme des ballets maliens me lance un foulard que
j'interprète comme un défi à la danse. Je l'attrape au vol et me lance
avec elle dans une chorégraphie improvisée. Les huit mille spectateurs
crient, applaudissent. Je crois d'abord que c'est pour le chanteur, en
fait, ils ovationnent ma prestation. Une caméra tourne en direct et
cette séquence sera, pendant dix ans, un interlude de la télé malienne.
En quelques minutes, je suis devenu l'idole de Bamako. Les gens qui
m'ont vu sur l'écran tapent des mains pour me faire danser dans la rue.
C'est Bébel dans un film de Philippe de Broca. Je comprends alors qu'en
Afrique je pourrai donner libre cours à mon tempérament extraverti. Deux
jours plus tard, je pars avec Salif Keita à Djoliba, son village natal.
Il est devenu l'un de mes protecteurs. Nous nous voyons peu mais je
sais qu'il veille sur moi. Il a dit un jour : « Maintenant que Guy Le Querrec a quitté Bamako, toutes les femmes sont veuves ». C'est ainsi que naissent les légendes bien au-delà des réalités.
Passons du chaud au très froid. Sur une initiative de Jean Rochard, en
décembre 1990, par moins 30 degrés, parfois même moins 50, nous nous
retrouvons sur la piste de Big Foot aux États-Unis dans le Dakota du
Sud. Un reportage majeur. Tout comme le seront au Burkina Faso, dans le
cadre du 50ème anniversaire de Magnum, mes trois semaines dans les
villages Lobi lors des Fêtes de Retrouvailles. Voilà un peu en vrac
quelques morceaux du puzzle de ma vie photographique. Il en
manque : l'Arménie, la Mongolie, Beyrouth, La Guyane, le mur de
Berlin, etc. J'en suis à plus de 36000 films. Je fonctionne un peu comme
une boule de billard qui soit s'auto-propulse, soit se trouve propulsée
par les autres. Je prends une trajectoire qui peut varier en ricochant
sur une autre boule ou en rebondissant sur la bande. Il en est de même
pour mes chemins en zig-jazz avec une préférence pour les formes les
plus actuelles de cette musique, mais aussi une incursion dans une
variété de pays jazz, plus traditionnels, en France mais aussi à
l'étranger. Je ne peux évidemment pas énumérer tous les festivals où je
suis allé, quelques-uns en désordre : Châteauvallon, Antibes,
Nîmes, Uzeste, l'Europa Jazz au Mans, Jazz à Mulhouse, Assier, Jazz sous
les Pommiers à Coutances, Jazz à Luz, Jazz à Porquerolles, Marciac,
Montréal, Minnesota sur Seine, Sons d'hiver, Nevers, Bordeaux,
Chantenay-Villedieu, l'un des plus confidentiels mais déclencheur de
beaucoup d'autres, La Roche-Jagu, créé par Henri Texier, où en invitant
Louis Sclavis à co-diriger un stage, j'ai pu expérimenter, l'évaluation
des rapports entre l'improvisation du musicien et celle du photographe,
Banlieues Bleues avec en 1989 la campagne d'affichage évolutive dans le
métro Jazz comme une image…
Je suis invité par Guy Maurette, directeur du Centre Culturel Français
de Malabo, responsable du jazz pour l'Afrique Centrale, à suivre une
tournée en février-mars 1990. Aldo Romano est prévu, il choisit Henri
Texier, il reste une place. Je suggère Louis Sclavis et ainsi se
constitue le trio qui existe toujours. Six pays traversés, huit villes.
Hors des concerts programmés, je choisis des lieux pour des concerts
impromptus en fonction des décors et des rencontres. Ainsi s'effectue
cette histoire en parallèle du voyage officiel.
En mars-avril 1993, deuxième tournée, en Afrique de l'Ouest cette fois.
Même principe. Je fais des repérages pour emmener les musiciens vers des
destinations inconnues.
En 1995, Michel Orier, directeur de La Maison de la Culture d'Amiens,
m'offre une carte blanche. J'inclus dans le projet l'idée de publier un
livret chronique de ces voyages avec le cd de Romano/Sclavis/Texier
(Label Bleu). C'est le premier album Carnet de routes avec la désignation, comme pour les musiciens, de mon instrument : le Leica.
Dans le suivant Suite africaine, sorti en 1999, le livret sera
composé avec les photos prises pendant la troisième tournée de
septembre-octobre 1997 à travers l'Afrique de l'Est et du Sud. Comme
pour les précédents, il s'agit du reportage d'un voyageur pressé. Durant
ces trois semaines de déambulations, je ne dispose en fait que d'une
semaine effective pour photographier. Le dernier volet de ce triptyque
africain intitulé African Flashback, qui vient d'être publié,
est d'une autre nature. Après avoir envisagé plusieurs possibilités,
Pierre Walfisz, directeur de Label Bleu, opte pour un retour sur
l'ensemble de mes voyages en Afrique depuis 1968 au Maroc jusqu'en 1998
chez les Lobis. Walfisz doit me tirer l'œil pour que je le remette à
l'étrier, puis à les trier, photos jamais revisitées depuis leur
naissance. Après un long travail d'une dizaine de mois, je réduis la
sélection à deux cents tirages environ, d'abord avec lui puis avec les
graphistes Jérôme Witz et Gilles Guerlet pour construire deux livrets
différents. Découpées en neuf thèmes et trois sujets, quatre séquences
sont remises à chaque musicien qui choisit dans chacune d'elles une ou
deux photos qu'il estime les plus incitatrices à la musique.
Je suis très content quand s'établit un projet, celui d'un cd avec
livret. C'est avec Label Bleu que j'en ai réalisé le plus durant ces
vingt dernières années. Inventer des rubriques, c'est ma préférence, je
suis un chroniqueur. Tel a été le travail sur Oyaté (nato, 1990) avec Tony Hymas à Cerrillos au Nouveau Mexique pour les portraits musicaux de douze chefs indiens, pour Minneapolis
produit par Universal et dirigé par Jean Rochard. Il s'agissait cette
fois d'un lieu fixe, d'un huis-clos avec Michel Portal, Tony Hymas,
Michael Bland, Sonny Thompson enregistrant en studio pendant dix
après-midis. Les matins, on se promène avec Michel Portal dans la ville
et les magasins. On est comme deux gosses, on pourrait jouer aux billes
dans le caniveau. Pour Thisness, album de Jef Lee Johnson,
enregistré (Hope Street/nato, 2005) en grande partie à Philadelphie,
c'était une autre ambiance, studio lumineux éclairé par la lumière du
jour. Pour les 25 ans de nato (2005), ma partie du Chronatoscaphe
s'est écrite avec les archives des huit années de Chantenay. Chez Label
Bleu, deux autres aventures dans lesquelles je me suis senti très à
l'aise : d'abord avec Enrico Rava et ses groupes, une journée du
petit déjeuner au dîner en passant par la promenade, la répétition, la
balance et le concert enregistré pour le cd. Trois jours, trois disques,
trois livrets d'un jour. Puis, avec David Krakauer à Krakow. Une
semaine dans un club mais aussi des promenades dans la ville de ses
origines.
Je me suis aussi retrouvé assez souvent dans les tournages des films de
Frank Cassenti, soit comme l'œil de l'image arrêtée, parfois comme fil
rouge dans le documentaire.
Le château de cartes autour duquel les serpents se mordent la queue
Le jazz et la photographie sont de vieux compagnons de route, ayant
toujours fait plutôt bon ménage. Dans sa nature même, le jazz incite à
la photographie, offrant un espace de liberté correspondant à celui
qu'il revendique. Cette mémoire visuelle a existé depuis les origines,
laissant des traces documentaires et utiles, participant à la prise de
conscience existentielle et esthétique de cette musique. En tout cas, il
n'en a jamais desservi la cause. De Buddy Bolden, nous n'avons aucun
enregistrement, seulement une photo qui contribue à sa légende. Herman
Leonard a produit une vision plastique et raffinée érigeant des images
élégantes. William Claxton a proposé une partition plus libre, sans
artifice introduisant des zones plus claires dans le cadre. Roy de
Carava, à l'œil feutré, a révélé de façon intériorisée des atmosphères
intimistes. Et ple in d'autres regards, tels celui de Dennis Stock sans
qui nous serions privés des climats « lumière du jour » des
répétitions de Gerry Mulligan, Stan Getz, etc. On peut ajouter beaucoup
d'etcaetera à propos de ces photographes amenant leur témoignage, plus
ou moins inventif sur le jazz. J'y ai mis mon grain de sel d'argent,
m'attelant de façon assidue à la tâche. J'ose dire avec motivation et
désir mais aussi ténacité, courage, application et plaisir. J'aime avoir
l'œil furtif et clandestin. Il m'intéresse autant de saisir les
intervalles que les temps.
Jazz, ta photographie fout le camp
Cet équilibre d'une photographie intégrée, admise pour sa contribution à
l'histoire du jazz semble être inquiétée et remise en question chez
certains - managers, agents, directeurs, producteurs, tourneurs,
organisateurs, service d'ordre, éventuellement musiciens bien que plus
réceptifs que leurs représentants… - qui s'emploient à installer des
mesures de plus en plus restrictives d'espace et de temps accordés aux
photographes et donc à la photographie. Ils prétendent l'apprécier dans
son amplitude alors qu'ils sont prêts à imposer, comme pour la pensée,
la photo unique. Est-ce à cela que l'on veut aboutir sans se préoccuper
des conséquences, de l'indigence de l'image et de ses présences
médiatiques lisses et standardisées ? Il est pourtant de bon ton de
prétendre aimer la photographie. Quel dommage quand on découvre la
multitude et la diversité des témoignages, quand on mesure la richesse
et l'utilité des photographies prises ! Limite de la durée
photographique, les deux ou trois premiers morceaux du concert avec
souvent un éclairage inexistant, désignation du point de vue
imposé : si certains communiquent les consignes avec regret et
embarras, d'autres le font de façon péremptoire et se réjouissent de ces
interdits et du pouvoir que cela leur procure. La ressemblance avec certaines personnes existantes n'est ni fortuite ni pure coïncidence.
Indéniablement un ordre nouveau de pensée s'installe. Le photographe
doit rester à sa place ; s'il la quitte, il est invité sans
ménagement à la regagner. Mais quelle est sa place (dans la salle, dans
le jazz) ? Et la photographie où en est-elle dans tout ça ?
Doit-on considérer maintenant que la photo a mauvaise presse ?
Doit-on s'indigner de la présence des photographes, de ces parasites
qu'il convient de confiner par crainte de la grippe oculaire ?
Comment jouer cartes sur table avec un château de cartes entouré de
serpents qui se mordent la queue pour former un cercle qui contient une
quadrature ? Je n'ai pas envie d'être transformé en presse-bouton,
alors quand ça prend cette tournure je me barre. Par conséquent, si ça
s'amplifie, mon parcours photographique s'amenuisera. Heureusement, il
reste des alliés qui adhèrent vraiment à la photographie en en acceptant
quelques inconvénients. Ils font en sorte qu'elle puisse se poursuivre
dans les conditions nécessaires à sa réalisation.
Vous désiriez un point de vue. Tout au plus, j'évoque un angle, le plus
droit possible. Je ne souhaitais pas le faire, préférant le statu quo
précaire au risque d'une mise au poing plutôt qu'une mise au point. Il
est exact que la photographie de jazz est, comme chez les paysans, en
surproduction. Mais comment établir les quotas ? Les photographes
sont trop nombreux, je l'admets. À Marciac, le festival le plus peuplé
en objectifs, cela peut devenir une meute, dans une bousculade
inextricable et irrespectueuse pour les musiciens en concert. Ça peut
être pire qu'à la sortie du conseil des ministres avec certains
spécimens peu précautionneux et narcissiques qui se regardent
photographier. Fin des années 60, début des années 70, un mouvement, The
Concerned Photographers, est apparu, des photographes préoccupés par
les situations et les états de la planète. À de rares exceptions, sur
les territoires du Jazz, ce sont tous des photographes concernés qui s'y
engagent. Trop de déclics, trop de photographes, mais je n'ai pas non
plus oublié que j'ai commencé comme amateur et progressant lentement. Ce
parcours initiatique suppose de la patience.
Un dernier point qui semble assez lourd à soulever avant de se quitter,
participant au malaise actuel : la suspicion économique. Dans le
domaine du jazz, très rares sont les commandes. Il s'agit la plupart du
temps de financer avec nos propres deniers les productions qui se
transforment en archives aux débouchés très aléatoires. Ce n'est à coup
sûr pas un secteur producteur d'enrichissement. De plus en plus, les
magazines en recherche d'économie s'efforcent de trouver des photos
libres de droit. J'ai peut-être photographié plus de 5000 musiciens et à
ce jour, peut-être 4542 ne m'ont jamais été demandés. Combien ont une
idée, sauf les pratiquants, de ce que coûte un film, un développement,
une planche contact, un tirage, la numérisation, un appareil, son
entretien, ses réparations et le temps passé à photographier ?
D'autre part, quel est le montant des droits d'auteur pour une
parution ? Combien de photos sont publiées ? Malheureusement
la résonance médiatique est faible, il suffit d'ouvrir les yeux pour
s'en apercevoir. Faut pas confondre, ce n'est pas comme si Madonna me
proposait de poser nue sur la trompe en érection d'un éléphant. Là, y a
du fric au bout.
Tout irait sans doute un peu moins mal si on faisait l'effort de
connaître les règles et les économies de chaque corps de métier. Pour ma
part, je suis observateur, curieux et de ce fait pas trop ignorant de
ce que représentent les dépenses de la fabrication d'un disque ou le
coût d'un concert. Cela pourrait au moins aboutir à admettre que nous
sommes tous embarqués sur le même bateau, parfois en forme de galère
contre vents et marées et en totale dépendance interactive. Alors, à
quoi bon préméditer d'en jeter par-dessus bord ?
L'affaire Terronès/Méphisto
Je suis pour le respect du droit d'auteur, sans réserve, et le défends
comme les musiciens le font pour leur musique. Je comprends la position
de Méphisto et ne la critique pas. Pourquoi accepter de payer
l'imprimeur et pas le photographe ? Toutefois, je n'aurais pas fait
de procès à Gérard Terronès. Je ne réussis pas à être intransigeant,
peut-être devrais-je y parvenir ? De plus, je ne le connais pas
très bien mais depuis longtemps et dans mes débuts, il m'accueillait à
son club, le Blue and Jazz Museum. J'entends ses engagements et le sais
en équilibre précaire. Peut-être aurait-il dû être lui-même plus
vigilant pour stabiliser un peu plus sa situation. Mais il a choisi,
certains préfèrent se maintenir dans un statut de poète maudit, c'est
difficile et commode à la fois. Terronès a été blessé, affecté, mais je
ne saisis pas pour autant sa violente attaque tous azimuts contre les
photographes, les assimilant à des prédateurs s'enrichissant aux dépens
des producteurs, des charognards qu'il faut chasser, généralisant son
conflit avec Méphisto. Il a tenu un discours populiste avec des allures
d'Emiliano Zapata. Se révèle à cette occasion en quelle considération il
tient la photographie. Ce n'est pas une réponse de Normand mais bien de
Breton.
Disponibles (alors) aux Allumés du Jazz :
Romano-Sclavis-Texier Carnet de routes, Suite Africaine, African Flashback, Enrico Rava Montréal Diary ; A, Montréal Diary /B chez Label bleu Le Chronatoscaphe (25 ans de nato), Tony Hymas Oyaté, Fat Kid Wednesdays The Art of Cherry chez nato
Camel Zekri Venus Hottentote chez la nuit transfigurée
Denis Colin Trio In situ à Banlieues Bleues chez Transes Européennes
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 15 décembre 2017 à 01:09 ::Allumés du Jazz
Dans le Journal des Allumés du Jazz dont j’avais assuré la co-rédaction-en-chef avec Jean Rochard pendant dix ans et parallèlement à la rubrique Le Cours du Temps où nous nous entretenions longuement avec des musiciens de jazz ayant marqué la seconde moitié du XXe siècle, j’avais également initié celle de La Question. À chaque numéro j’interrogeais ainsi des personnalités musicales ou pas sur une question-clé qui me tarabustait. Pour le n°4 William Banfil, Pierre Barouh, Steve Beresford, Michael Bland, Jean-André Fieschi, Sylvain Kassap, Guy Le Querrec, Alain Monvosin, Nicolas Oppenot, Noel Redding, André Ricros, Yves Robert, Sonny Thompson, Robert Wyatt avaient répondu à « Parlez-nous d’un disque méconnu ».
Dix-sept ans plus tard, j’acquiers presque tous les albums de cette précieuse liste alors introuvables. J'ai commencé avec le Kurt Weill par Mike Zwerin avec Dolphy, l'intégrale de Johnny Kidd and The Pirates, Donny Hathaway... On verra ça... J’ajoute que ce n°4 du Journal des Allumés est le seul qui n’existe pas en PDF contrairement aux 35 autres téléchargeables gratuitement sur leur site.
J’appartiens à une génération qui a appris la musique à l’écoute des disques plus souvent qu’au concert. Mon appétit boulimique s’en trouvait plus tardivement rassasié. N’étant pas inféodé au phénomène de mode, je découvrais le passé et le présent dans un même mouvement et inventais librement man propre avenir. Ecouter la radio, fouiller dans les bacs des disquaires, compulser des catalogues, sont des jouissances d’explorateur. Un disque peut être méconnu, parce qu’il est passé au travers des mailles du filet mercantile, ou bien simplement parce qu’on a soi-même raté un épisode d’histoire ou de géographie. Cette fois «La Question» n’en est pas une, c’est une requête gourmande : partageons notre plaisir en révélant au grand jour des passions secrètes pour des objets de l’ombre.
William Banfil, ornithologue Angola Prisoners Blues : Robert Pete Williams, Matthew "Hogman" Maxy, Robert "Guitar" Welch, Roosevelt Charles, Clara Young et autres... enregistrés par le docteur Harry Oster (Arhoolie 419)
S'il ne devait rester qu'un disque, ce serait celui-là. Il est le lien le plus nécessaire entre l'homme qui trouve sa liberté au début de l'histoire et celui qui la cherche à la fin de l'histoire. Dans les années 50, le docteur Harry Oster a enregistré le blues des prisonniers d'Angola, une prison américaine réservée aux noirs, l'une des plus dures. Ici l'émotion est un fait loin de toute exhibition de Moi, de Surmoi ou de Sous-moi. Au son de guitares de fortune, aux rythmes des lessiveuses et des machines à coudre ou des cadences des travaux extérieurs, ils racontent leur quotidien avec l'énergie de la volonté et la puissance de l'esprit. Je passe ma vie à étudier les oiseaux et à chaque envol, je pense aux prisonniers d'Angola.
Pierre Barouh, chanteur, producteur pour les disques Saravah Trio Ifriqya
En 1987, avec Oscar Castro et Aneta Vallejo nous étions invités à Hérouville-Saint-Clair pour monter le Kabaret de la dernière chance avec des amateurs de la région. Nous devions rester douze jours. Le maire me propose de profiter de ma présence pour projeter un de mes longs métrages et, pourquoi pas, faire un concert. D‘accord, mais le but de notre présence étant la rencontre avec des musiciens de la région, j'ai rencontré Martial Pardo et ses complices. Ils ont choisi eux-mêmes les chansons qui les inspiraient. J'ai découvert la passion et la rigueur de Martial Pardo, musicien de jazz pur et intransigeant. Nous avons prolongé la rencontre par un album enregistré à Caen, sur leur terrain. Cet album fut très apprécié au Japon, ce qui engendra plusieurs concerts à Tokyo avec Martial Pardo et Rénald Fleury, rejoints par Richard Galliano.
En 1989, ils ont enregistré, en public, un bel album, Ifriqya, qui n'a pas été vraiment diffusé, et dont le premier titre qui donne son nom à l’album est une pure merveille.
Chacun a repris sa route. J’ignore comment évolue le travail de Martial. Ce dont je suis certain c’est que jamais il n'a accepté (et n’acceptera) la moindre concession.
PS : Un ami peintre, Frédéric Brandon, vient de me faire parvenir un album "fait maison" de Léonard Le Cloarec. Il a seize ans, et des musiciens qui l’entourent, aucun n'a plus de dix-huit ans. Ils sont élevés à l’école des Petits Champs vers la Bastille qui, outre les études classiques, comprend également un atelier de théâtre et de musique. Léonard a également obtenu un Premier Prix de conservatoire de piano et, c’est flagrant à l’écoute, est imprégné de jazz.
Steve Beresford, musicien Milford Graves (batterie, percussions) et Don Pullen (piano) : Nommo
(Yale University 1967 — SRP LP 290)
Le regretté Don Pullen était un très grand et impressionnant pianiste de jazz qui jouait très bien de l’orgue et pouvait tenir tout autant sa place parmi les musiciens latins. Mais quand je me suis installé à Londres au début des années 70, je ne le connaissais seulement que comme partenaire de Milford Graves dans Nommo et le disque du même nom - impossible à trouver - enregistré à l’Université de Yale. Sur ce disque ils jouaient de l'improvisation libre, incroyablement bien. Même si on peut faire le rapprochement avec Cecil Taylor, Don Pullen était plus relax, un peu plus appuyé et moins obsessionnel sur l’accord. Et Milford Graves sonnait comme aucun autre batteur. Pour moi, ça a été un disque très inspirant qui a suscité des réflexes chez tous les musiciens européens qui l’ont entendu (il est intéressant de noter que Milford Graves animait le groupe révolutionnaire New York Art Quartet qui reçoit enfin aujourd'hui le respect qui lui est dû). Ces deux-là avaient trouvé de vastes et nouvelles contrées à explorer, spécialement dans la manière de se relier à l'autre. S’il vous plaît, que quelqu'un le réédite !
Michael Bland, musicien Donny Hathaway : Donny Hathaway (Atlantic)
Donny Hathaway était un type qui jouait du piano dans les séances des Staple Singers ou d‘Aretha Franklin et qui a eu une fin tragique en 1979. On n’en parle jamais alors qu'il est essentiel. Il était tout jeune, un merveilleux chanteur de gospel, un copain de classe de Roberta Flack avec qui il a chanté en duo ensuite. Plus tard, il a arrangé des séances de Lena Horne, The Impressions ou Freddie King. Il travaillait pour Curtis Mayfield avant de faire lui-même ses propres disques, encouragé par Curtis. La manière dont il chante est stupéfiante et son approche musicale d’une grâce infinie. Il a influencé Stevie Wonder ou George Benson qui a repris beaucoup de ses chansons. C’était juste avant que Stevie Wonder ne bouleverse tout avec tous ses claviers. Stevie a éclipsé Donny qui appartenait à l‘école précédente. C’est injuste, malgré tout le grand talent évident de Stevie. Le deuxième disque s’intitule Donny Hathaway, c’est celui-ci qu’il faut écouter en priorité (le premier est Everything is Everything), il y a là-dedans une grande source d'inspiration. Je l’adore !
Jean-André Fieschi, cinéaste André Malraux "Antimémoires", entretien avec Pierre de Boisdeffre
(Archives sonores de l’ORTF, LP Adès 13110)
Ça crépite et ça trace, ça pulse, zigzague et touche au mille à l'improviste,
à l’imprévu (l’imprévu nous retiendra toujours)
ça parle
si vite, cette vitesse de la pensée inscrite en vinyle ancien à mortifier rappeurs à dictionnaires de rimes
Coltrane ? Bird ?
ces réminiscences
traces, preuves (mais de quoi ?)
va si vite la pensée la parole le geste
(qu’on ne voit pas)
l‘Avant inscrit si vite comme futur (Ayler ?)
il y en a un qui pose des questions pourtant, doctes et mesurées, pertinentes extrêmement, trop même, il s’agirait d’anges et de gnostiques, avec un rien de nasillement aristo-professoral qui les rend suspectes un peu, ces questions, mais l’autre n’en n’a cure,
semble-t-il
parlerait à son mur à son ombre
dévide sa pelote diminuendo in blue Paul Gonsalves ?
c'est un entretien pas une interviouve crescendo in blue Paul Gonsalves ?
un monologue donc
(y a que des monologues, la preuve : Socrate)
la voix dit (j'écoutais plus, j’y reviens) la voix dit
maintenant: « Reprenez les Mémoires d’Outre-tombe
que vous connaissez certainement très bien »
On a comme un coup au cœur
comme qui vous dirait : « réécoutez le Lover Man du 29 juillet 1946 », c’est pas par hasard que je dis ça, dans les deux cas il y a du stupéfiant qui vacille et du péremptoire qui foudroie
Alors soudain cette parole file vraiment une fois encore à la vitesse de la pensée, vite comme la pensée file rarement, mais cette fois vraiment vite, on aurait peine à la noter en sténo, il y a des associations, des appels, des dissociations, rejets, retours, échos, trop vite à être entendus maintenant mais perçus tout de même, de chic, au débotté, à la va
comme je te pousse, pour ma part je retourne aussi sec à Chateaubriand que je connais moins qu’il semble le croire, l'homme qui parle, mais tout de même assez bien, il se trouve que c‘est l'écrivain français que je préfère, presque, celui que je relis le plus souvent, presque au hasard diriez-vous, l’ouvrant comme d‘autres le Livre, chacun le sien, pour voir si cette ouverture tombe à pic, il est rare qu'elle tombe à plat, par exemple maintenant j’ouvre – mais vous allez croire que je triche - j’ouvre et lis ceci :
« Ah ! si du moins j’avais l’insouciance d'un de ces vieux Arabes de rivage, que j’ai rencontrés en Afrique ? Assis les jambes croisées sur une petite natte de corde, la tête enveloppée dans leur burnous, ils perdent leurs dernières heures à suivre des yeux, parmi l'azur du ciel, le beau phénicoptère qui vole le long des ruines de Carthage ; bercés du murmure de la vague, ils entr'oublient leur existence et chantent à voix basse une chanson de la mer : ils vont mourir. »
Comme faire mieux que cet entr'oubli ?
Il a raison, l'homme qui parle.
Mais me voici largué, quoique consentant : Dostoïevski (si le monde supporte le sacrifice d'un enfant innocent par une brute, je rends mon billet), la Chine (Mao, la religion des morts, les aciéries de Yunan). l’Inde à présent...
J’ai dû rater une marche.
J’attrape au vol que la chronologie ne rend pas compte de ma vie, pourtant le destin est un silex, Joyce et Faulkner et Kafka et mon oncle Jérôme qui était illettré le savaient, on revient à Chateaubriand qu'on n’a pas quitté d’un pouce, certes il commence à Combourg et finit par : « Ouvrez-vous, portes éternelles ! », mais entre les deux il fait ce qu'il veut. II ne dit même pas que Pauline de Beaumont était sa maîtresse, quant à ce qui concerne Madame Récamier, c’est une liberté absolue.
Alors si vous me demandez, dit maintenant l’opiomane, pourquoi le livre s’intitule Antimémoires…
Chateaubriand, Malraux, Albert Ayler : jazzies le plus pour moi, ce soir.
Ou comme disait Duke de Lady Mac : « we suspect there was a little ragtime in her soul ».
Such sweet thunder ? Oui.
À jamais.
Et Monk. Tout Monk. Thelonious Sphere Monk.
(it's too crazy, outside)
C’est tout pour ce soir.
André Malraux s'entretenait des Antimémoires avec Pierre de Boisdeffre, le disque est rayé mais je l’écoute encore souvent. Les autres aussi (Duke, Bird, Trane, Monk...) parfois, souvent.
Ce soir c’était le ministre Malraux le plus jazzy, out of the world, things have got to change, j‘éteins la chose maintenant mais elle brûlera demain pareille, régénérée même, Mingus Mingus Mingus, demain matin.
Sylvain Kassap, musicien Jimmy Giuffre : Clarinet
Je me souviens d’un disque de Jimmy Giuffre qui s’appelait Clarinet.
Je me souviens que dans ce disque, Jimmy Giuffre ne jouait que de la clarinette en si bémol, mais dans sept ou huit formules différentes.
Je me souviens que le premier morceau était un solo, juste accompagné par son pied marquant le tempo.
Je me souviens qu’à un moment le tempo flottait un petit peu.
Je me souviens d’un trio clarinette/cor de basset/clarinette basse.
Je me souviens de l’air incrédule et émerveillé de Bruno Chevillon écoutant ce disque chez moi.
Je me souviens d’un morceau en duo où Shelly Manne jouait sur les toms avec les mains.
Je me souviens d’avoir cherché à reproduire le son de Giuffre sur ma clarinette.
Je me souviens de ma rencontre bien plus tard avec Jimmy Giuffre, et d'avoir parlé de ce disque avec lui.
Je ne me souviens pas de ce que j’ai bien pu faire de ce disque.
Guy Le Querrec, photographe Sam & Dave (n’importe quel disque)
Rencontré dans un ascenseur
J’ai pas trop le temps. Ah si ! Mettez Sam & Dave, n'importe quel disque. C’était quelque chose. Ouaaahh !!!
Alain Monvoisin, écrivain Neuro(n)man Quintet : Heteronymus Minna Nivoo (voix / synthé), Silas Nivoo (trombone), Osin Minov (violons), AI Minan (oud), Sovioni (sample)
Minna et Silas Nivoo auraient pu obtenir leur diplôme du Conservatoire Supérieur d’Helsinki avant même de sortir du ventre de leur mère, la fille avant le frère, ce qui pourrait expliquer que Minna donna de la voix le temps que Silas put façonner son trombone suivant les tessitures de sa sœur. Ça devait déjà ressembler à l'accéléré d’un enregistrement de tempête dans les bois de bouleaux. Jumeaux spirituels et hyperoxygénés d’Arvö Part et de l’avorton Johnny Rotten, ils possèdent du premier la rigoureuse imagination et du second la brutalité monotonale et hagarde ; pourtant il ne faut pas voir dans cette violence une éructation décérébrée mais plutôt une sorte de transposition savante, quasi webernienne, des diphonies mongoles et des litanies juives... Se produisant peu, dans les lieux les plus inattendus et toujours selon un calendrier ésotérique, entretenant avec tous ceux qui les approchent des relations caractérielles, ils n’ont, à ma connaissance, que trois CD à leur actif, et proprement introuvables. Ainsi j’ai pu les entendre par le plus grand des hasards dans un bastringue tchuvara des environs de Budapest.
Le disque commence par des chuchotements et des bruits de pas dans la neige, puis Minna parle du nez et Silas massacre une Gymnopédie de Satie, la plus connue. Une plage de silence gratté d‘un vieux vinyle sans doute et lorsque se termine l’intro de Beuys as a baby dans laquelle la voix de Minna, le trombone de Silas et le violon d’Osin Minov se tressent comme en une suite de mouvements de taï-chi nordique, minéral et tendu, l’on assiste à une sorte de logorrhée chamanique qui semble pixéliser un paysage de steppe et psychopomper des âmes enfouies, incestueuses.
Avec Kaurismaki Reverse le mouvement prend une allure autrement gémellaire : tandis que Minna reprend à toute vitesse l’intégralité des dialogues d’un film ( ...goes to Leningrad) du cinéaste italien Sovioni, dont on se rappelle la magnifique prestation électronique sur des poèmes de Pasolini à Turin en 1998, nous en fait entendre l’enregistrement inversé et distordu, tantôt ralenti, tantôt accéléré mais durant, au bout du compte, le même temps. Ponctué de gimmicks enfantins et grinçants au trombone de Silas et accompagné de l’oud mélancolique du syrien Al Minan, Kaurismaki Reverse échappe à la performance pure pour atteindre des sources profondes.
Tressage encore, dans le Back to Dada créé et enregistré à Moscou à l’occasion de l’anniversaire de l’exposition Bulldozer (au cours de laquelle les œuvres d’artistes soviétiques dissidents, exposées dans un square, avaient été dispersées par la police à coups, justement, de bulldozers), dans lequel la radicalité des jumeaux Nivoo, voix atonale de Minna et souffle continu de Silas, distants de trois octaves, se heurte à la fureur du tigre de papier de Sovioni, monstre de froissement, de déchiquètement, samplés et fortement amplifiés (nous sommes loin des murmures soyeux du Han Bennink de l’lnstant Composers Pool des années 75 !), d’une pile de journaux : « Il n’y a que la Pravda qui produise un tel son ! », dixit Silas.
Entre ces pièces relativement longues, la ponctuation des Never More Songs (I, lI, III, et V) joue comme en creux. Créées à Gibraltar, à Palerme et à Naxos lors d’une sinistre croisière effectuée au cours de l’hiver 1997, elles apparaissent comme des épaves douloureuses : Minna interprète d‘une voix blanche, cocaïnée, rappelant parfois celle de la Nico de Desertshore («Je suis un petit chevalier...»), d’anciens chants lapons, Osin Minov (assassiné en février 1998 par un légionnaire dans une rixe de bar à Addis Abeba où il était parti sur les traces des musiciens éthiopiens de la grande époque d’Alemayeshu Eshete et son Shebelle’s Band !) écorche sur un violon aux cordes détendues des mélodies tsiganes tandis que Silas s’essaie à imiter, en rires graves et spasmodiques, des bouts de Steve Turre ou d’Albert Mangelsdorff.
Une étrangeté totale, une rareté tirée à une centaine d‘exemplaires par un certain label Lazlo Ferien de Budapest (Fekete Hanut n°257), tous les morceaux, à l’exception des Never More Songs, enregistrés en concert au Paris-New-York, ex-Hungaria Hotel.
Nicolas Oppenot, exportateur aux ADJ Shä-key, a head näddas journey to adidi skizm
(1994 - Imago Rec.)
En 1994, shä-key jaillit de Brooklyn et dépose sa voix aux plus hautes cimes des rythmes hip hop. Une voix qui "représente" fièrement le peuple des ghettos américains, à la manière d’un Lester Bowie, par exemple, qui deux ans plus tôt témoigna de son effroi, par rapport aux émeutes tragiques de Los Angeles (The fire this time - In & Out – à rapprocher du fameux essai de James Baldwin). Son discours va au-delà du cri et modèle une poésie du quotidien qui tente de transformer la pauvreté en paradis (cf Naughty by Nature), tout en se débattant entre ses racines les plus profondes (mais où sont-elles passées ?) et l’Amérique égoïste d’aujourd'hui. Pour porter la tourbillonnante musique de ses mots, une succession d’atmosphères puisées dans de vieux sillons, un homme, Rahzel, bruiteur rythmique époustouflant (cf The Roots) et quelques interventions instrumentales qui enflamment le tout (notamment dans les versions live).
Noel Redding, musicien Johnny Kidd and the Pirates
Le premier truc qui me vient a l'esprit c’est Johnny Kidd and Pirates. Johnny Kidd est mort en 1966 dans un accident de voiture. Il chantait avec un trio (guitare, basse, batterie) pionnier du genre, vous voyez ce que je veux dire. Le guitariste, Mick Greene, est un type très important qui a été complètement sous-estimé. Ça a été une influence très forte pour moi quand j’étais guitariste. D'ailleurs Paul McCartney l’a invité dans son projet Russia il y a quelques années. Aujourd’hui il est agent d’assurances. Le genre de truc qui arrive, n’est-ce pas, qui arrive trop souvent. Ces types faisaient du rock'n‘roll anglais en même temps que les Beatles. Ce n’était pas le truc américain. Ils n'ont jamais réalisé de LP, juste des super singles comme Shakin' all over ou I'll never get over you. En fait il y a des Français qui ont fait une compilation sur un LP. J’ai trouvé ça dans un journal de vente par correspondance. C’est marrant, j'ai reçu par la poste un LP fait en France d’un groupe anglais qui n’en avait jamais fait.
André Ricros, chanteur, producteur pour les disques Modal Haut-Karabagh, Musiques du front, Arménie
(SiIex Mosaique Y 226 218)
- Comment faire pour être plus près de la musique d’un peuple ?
- Comment atteindre cette proximité qui touche à l’ultime trace, que celui - ou celle - qui interprète inscrit consciemment sur une bande de magnétophone, pour témoigner de son existence ?
En avril 1993, l'ingénieur du son Richard Hayon tente de rejoindre le Haut-Karabagh pour dénoncer à son retour, si retour il y a, l'assassinat des occupants de cet ilot arménien, dangereusement enclavé dans l’Azerbaïdjan.
Après avoir échappé aux tirs adressés en direction des hélicoptères qui franchissent le corridor de Latchine, seul couloir aérien censé être protégé, il ramène les voix d’hommes et de femmes qui, par leurs seuls chants et leurs seules musiques, peuvent ainsi s'adresser au monde et parler de ce conflit ou plutôt de ce massacre qui n’intéresse personne (pas de pétrole pour les pays riches, pas d'intérêt médiatique pour les soi-disant ambassadeurs de cette même communauté).
Si ce disque est difficile et douloureux, c’est qu'il est difficile et douloureux de mourir.
Si ce disque est déchirant et émouvant, c'est qu'il est à tout jamais chargé d’une vérité offerte par des artistes qui nous ont confié une part de leur vie.
Des femmes qui pleurent, accompagnées par un violon, sur les tombes d’un cimetière rouvert après l’emprise du régime communiste, des hommes qui jouent de la clarinette, de l’accordéon, du doudouk, dans une tranchée avec au-dessus de leur tête, des balles de Kalachnikov rythmant leurs mélodies, une fillette qui chante sous le grondement des obus et les rafales de mitrailleuse... Autant de témoignages qui nous disent que la résistance de ce peuple abandonné est là, debout dans ce qui reste de plus cher à ceux qui savent qu’ils vont mourir : la dignité.
Un disque où l‘importance du temps est mesurée, car chaque seconde qui passe nourrit l’espoir insensé de cohabiter et de reconstruire.
Un disque où la musique nous apparait essentielle puisque vitale, puisque devenue le seul, ou le dernier, langage pour parler de soi et de sa différence.
Yves Robert, musicien Robert Ashley : Improvement. 1992
(Elektra Nonesuch 7559-79289-2)
Voici ma référence en travail vocal parlé.
Un truc introuvable : Improvement. C'est un opéra, enfin pour moi c'est un coffret de deux disques avec un livret :
Sept personnages racontent une histoire, celle de Don et Linda, il se cavale alors qu'elle va pisser à une aire d'autoroute. Après elle raconte qu'elle est quelqu'un d'autre. Histoire étrange dont je me fous un peu. Moi ce qui me plaît, c'est ça : une science totale de la voix parlée monocorde, en unissons, en accords, rythmiques, variés, dialogues plus lointains, rapprochés, murmures, cris. La charnière idéale entre le chant et la parole.
Bref c'est particulier, inattendu et génial. On est très loin de la musique instrumentale. On est dans le récit, abreuvé de mots, embarqués par la musique des chants parlés. Moi qui veux travailler sur la parole, le récit intime, l‘aventure de soi. Désormais je vais étudier Improvement, débusquer les trucs, essorer la construction du bidule, analyser mon frisson, piller les recettes.
Avant de passer à un autre enregistrement de Robert Ashley que je commande sur le net.
Sonny Thompson, musicien Donny Hathaway : Donny Hathaway (Atlantic)
Comme Michael a dit : Donny Hathaway. Je n’arrive pas à penser a autre chose. C’était un sacré type, Donny Hathaway !
Robert Wyatt, compositeur Mack The Knife and other Berlin songs of Kurt Weill arrangé et dirigé par Mike Zwerin pour le Sextet of Orchestra USA, enregistré à New York en 2 sessions, 1964 et 1965
(RCA Victor - BMG France 74321591622)
Je placerais Kurt Weill entre George Gershwin et Leonard Bernstein, dans ce magnifique triumvirat d'auteurs de chansons inspirés par - et inspirant – les musiciens de jazz. Voilà qui garantit la qualité du matériel de base. Mais c’est pour moi un disque de Mike Zwerin, rempli d'idées harmoniques et rythmiques, rehaussé des solos de sa trompette basse. Il est joyeusement assis au milieu des autres musiciens, pas le moins du monde relégué dans l'ombre de gars comme Jerome Richardson, Thad Jones, Richard Davis et bien entendu l'éternel et électrique Eric Dolphy. Je ne me lasse jamais de ce disque et je suis surpris qu'il ne soit pas plus connu.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 27 novembre 2017 à 00:14 ::Allumés du Jazz
Entretien que j'ai réalisé début 2001 pour le Cours du Temps du n°5 du Journal des Allumés du Jazz, retranscrit avec l’aide de Nicolas Jorio. Le Blog des Allumés ayant disparu de la Toile, j'ai décidé de republier ce témoignage exceptionnel de mon camarade Bernard Vitet disparu le 3 juillet 2013, tant pour son parcours extraordinaire que pour son témoignage sur les musiciens et musiciennes qu'il a côtoyés. C'est l'histoire d'un trompettiste à la sonorité inoubliable qui influença quantité de souffleurs, fabuleux mélodiste féru d'harmonie et de contrepoint, luthier inventeur d'instruments incroyables, compositeur expérimental. "Philosophe de bistro" encyclopédiste à la pensée paradoxale, il se moquait de la notoriété et militait contre ce qu'il appelait la mégalanthropie... Peu de gens le savent, mais il est à l'origine du pont de My Way (Comme d'habitude), chanson la plus rémunératrice du répertoire de la Sacem et pour laquelle il ne toucha jamais un sou et s'en fichait ! L'entretien s'arrête au début de notre collaboration qui allait durer 32 ans, c'est donc un Bernard Vitet que je n'ai pas connu qui se raconte ici...
Bernard, voilà vingt-cinq ans que nous avons fondé ensemble Un Drame
Musical Instantané (1). Vingt-cinq ans que tu arrives en retard à presque tous nos rendez-vous, vingt-cinq ans que tu brûles la moquette,
vingt-cinq ans que tu profères des idées pinchecornées (2), vingt-cinq ans et tu n’as trouvé qu’une seule affaire pour le groupe, vingt-cinq
ans... et pourtant tu es toujours mon meilleur ami. Car de toi je continue à (en) apprendre tous les jours. Voilà pourquoi, dans le cadre
de ce Cours du Temps, j’ai eu envie de faire partager à nos lecteurs quelques histoires de l’oncle Bernard... Ainsi lorsque j’improvise et
que je ne sais plus quoi jouer, je me tais. Lorsque je parle j’évite les insultes animalières. Lorsque je rencontre un mur je le contourne.
Lorsqu’une chose me paraît évidente je la reconsidère. Pourtant, aujourd’hui, nous parlerons peu de notre collaboration, mais nous
aborderons plutôt ce qui l’a précédée...
(1) Le troisième cofondateur, Francis Gorgé, est parti en 1992 pour se consacrer à la programmation informatique. (2) "pinchecorné" (page cornée ?) est la traduction du néologisme "pixilated" dans le film "Arsenic et vieilles dentelles".
Ta pratique musicale a-t-elle toujours réfléchi les grands mouvements historiques que tu as traversés : la Libération, la Guerre
d'Algérie, Mai 68, et cette chose un peu molle qu'on appelle l'actualité ?
Ma pratique musicale a d’abord été celle d'un auditeur. En fait, si tu inclus dans l'idée de pratique celle de culture, alors on peut dire que
mon histoire se déroule en trois temps : avant la guerre, pendant la guerre, et après la guerre. Ceci a beaucoup conditionné ma culture
musicale.
Avant la guerre, bien que mes souvenirs soient un peu confus, je
distingue deux sources principales. Côté maternel, une culture très
populaire, Mistinguett, Maurice Chevalier, Reda Caire, Edith Piaf ;
et du côté de mon père, il y avait plutôt une aspiration à la
bourgeoisie, de l'opérette, un peu d'opéra mais pas trop pointu. Gounod
ou ce genre de choses.
Au moment de la guerre, la musique qu'il était donné d'entendre, surtout
par la radio, est devenue très différente. J'ai découvert Wagner, Peter
Kreuder, un pianiste de variétés allemand, et puis Rina Ketti, André
Claveau, Irène de Trébert, Raymond Legrand… On prenait ce qu’on
trouvait. Il y avait un peu de jazz aussi, mais on ne l'appelait pas
« jazz », parce que c’était censuré puisque américain. D'ailleurs,
quand on voulait en passer, on dissimulait les vrais titres en les
francisant. Par exemple, Saint Louis Blues devenait La mélancolie de Saint-Louis (quinze ans après, on faisait des vannes sur le même principe : I cover the water front devenait J’ai un haricot vert sur le front, ou Deep Purple devenait Dis, Popaul, et Pennies from Heaven, Les veines de mon pénis, sans parler de It had to be you, Y tâte du biniou, voire encore I remember April, Le camembert d’avril). Il y avait une série d'émissions à la radio qui s'appelait L’épingle d'ivoire,
avec Jean Servais dont j'adorais la voix. C'était une très longue série
qui a couru sur plusieurs années, une sorte d'aventure africaine.
L'indicatif me fascinait, plus tard je me suis aperçu que c'était un
riff de Benny Goodman. Je ne savais pas que c'était du jazz. A l'époque
je ne jouais même pas de musique, mais j'étais très influencé par mon
frère qui était un zazou. Je l'admirais beaucoup, d’abord pour ses
activités dans les FTP (Francs Tireurs et Partisans), ce qui le
conduisit à mourir en 42 au camp de Dora. Il était très cool, toujours
bien sapé, avec le pantalon juste un peu trop court, semelles
compensées, lunettes noires. Il aimait Trenet, et du coup moi aussi. Le
« fou chantant » m'a énormément marqué. C'était des programmes
vraiment très différents de ce qu'il sont devenus après la Libération.
Par exemple, il était exclu d'entendre du Schoenberg à la radio. Au même
moment j’écoutais quotidiennement Pierre Dac sur Radio Londres, il
chantait : « Radio Paris ment, Radio Paris est allemand... ».
JE NE SAVAIS PAS QUE C’ÉTAIT DU JAZZ
Après la guerre commence ma troisième période musicale, lorsque j'ai
finalement découvert Benny Goodman et que j'ai entendu en 1948 le
concert de Dizzy qui m'a littéralement abasourdi. C'est là que j'ai
commencé à vouloir jouer. A l'âge de quinze ou seize ans, je ne sais
plus très bien comment j'ai eu une trompette entre les mains, je m'y
suis mis sans ne plus jamais m'arrêter. J’écoutais du jazz
Nouvelle-Orléans. J'allais au Lorientais avec les copains. J'aimais
beaucoup Claude Luter. J'y allais parce que c'était la mode, mais cette
ambiance potache me déplaisait. J'avais des copains qui me faisaient
écouter Duke Ellington, que j'appréciais bien. Je me souviens en
particulier d'un soir où j'avais fait une fanfaronnade dans la queue
d'un cinéma : j'étais allé draguer une fille pour faire le malin,
et contre toute attente ça avait marché. Je m'étais donc retrouvé au
cinéma avec elle, et après le film, elle m'avait emmené au Tabou. Il s’y
passait déjà quelque chose de plus. C’était Jean-Claude Fohrenbach qui
jouait. J'y suis retourné souvent, j'y entendais Jimmy Gourley, Henri
Renaud et beaucoup d'autres musiciens avec qui j'ai joué par la suite.
Très vite, j’ai joué au Tabou dans l’orchestre de Jean-Claude, trois
ans, et ce fut mon premier papa musical. En plus j’y ai fréquenté Pierre
Dac, comme dans un conte de fées ! J'ai un peu laissé tomber le
reste pour me consacrer à ce style-là, du jazz blanc, souvent juif
américain, Woody Herman avec les Four Brothers : Stan Getz, Al
Cohn, Zoot Sims, Herbie Stewart, les petits enfants de Lester Young. Le
jazz noir était un peu violent pour moi. C'était aussi un effet de mode.
Et puis il y a eu ce jour où j'ai entendu Miles Davis pour la première
fois. J'ai eu l'impression que j'avais trouvé quelque chose
d'intéressant à faire dans la vie, et j'ai commencé à essayer de jouer
sérieusement de la trompette.
À tes débuts tu fais des baloches...
Oui, assez tôt. Je me suis marié, il fallait que je gagne ma vie. Dans
un bal, il y avait une série tango, une série qu'on appelait typique,
c'est-à-dire de la musique cubaine, une série jazz, et une série
valse-pasodoble. On faisait des petites formations pour reposer un peu
l'orchestre, j'aimais bien jouer de la basse pendant les tangos. J'avais
appris quelques positions.
Qui étaient les musiciens avec qui tu jouais ?
Il y avait une sorte d'institution à Paris, le marché aux musiciens,
Place Pigalle, le mardi après-midi, devant le bistrot Les Omnibus. Quand
j'ai commencé dans le métier, j’allais y chercher mes cachetons.
Généralement, les galas avaient lieu le samedi et le dimanche. On était
pratiquement sûr de trouver. J’ai donc joué avec quantité d'orchestres
différents. C'est ainsi que j'ai eu l'immense gloire de tourner avec
Alix Combelle ainsi que de jouer avec Gus Viseur. Il revenait du Canada,
il était vieux et en mauvaise santé. Je ne sais pas s'il avait besoin
d'argent ou s'il s'emmerdait, mais il avait repris les galas.
Est-ce que la guerre d'Algérie a eu une implication sur la musique que tu jouais ?
La guerre d'Algérie était partout. Dans la musique qu'on jouait, aussi.
Je me souviens avoir fait une manif contre la guerre à l'occasion du
monôme du bac. Mais c'était quand même de grosses farces estudiantines.
Il y avait des gens, comme Georges Arvanitas, qui avaient eu moins de
chance que moi. Il avait passé trois ans en Algérie et avait dû se
battre, tirer, il avait été gravement traumatisé. On en parlait entre
nous, mais c’était moins fort que la guerre du Viêt-Nam. Ce sont deux
guerres d’indépendance, mais la seconde a eu un plus grand
retentissement international. Celle-ci nous a déterminés musicalement. A
cette période je jouais avec des musiciens américains qui
revendiquaient contre elle, notamment les musiciens du Black Panther
Party. Mais le premier avec qui j'ai eu des échanges politiques, c'est
François Tusques. Lui aussi avait fait la guerre d'Algérie, alors que
moi j'étais déjà dans le métier. J’avais réussi laborieusement à me
faire réformer. J'avais beaucoup joué au Tabou, au Caméléon, au
Riverside, aux Trois Mailletz, puis au Club Saint-Germain. C'était
l'époque du be-bop, et on ne jouait pratiquement que des standards.
Rares étaient ceux qui jouaient des compositions originales, comme par
exemple Martial Solal. Puis, autour de 1965/66, il y a eu pas mal
d'initiatives collectives, voire collectivistes, qui se sont créées. Il y
avait des bandes de musiciens qui essayaient des choses, qui faisaient
des concerts, des performances. C'était une période d'intense activité
souterraine. J'ai le souvenir d'assez nombreuses séances
d'enregistrement, qui n'ont pas donné lieu à des disques mais auxquelles
participaient Beb Guérin, J-F Jenny-Clark, Aldo Romano, Jean Vern, Mimi
Lorenzini, Jeanneau, Thollot, Portal, Barre Phillips… C'était une
petite société. Tusques a été un peu notre fédérateur. Lui et moi avions
déjà joué ensemble en trio ou en quintet. Il habitait la région de
Nantes, et il était assez entreprenant. Il se débrouillait pour
organiser ou vendre des concerts. Donc on venait de Paris, avec Luis
Fuentes, Michel Babault, Luigi Trussardi… Nous étions habitués à jouer
du Miles, du Sonny Rollins ou du Monk, et François, lui, composait des
morceaux originaux qui nous ont immédiatement intéressés. Il faut dire
qu'à l'époque, c'était plutôt mal vu. Au Club Saint-Germain, par
exemple, nous interprétions plutôt des tubes parce que c'est ce
qu'attendait le public. Des succès des Jazz Messengers, Horace Silver,
Miles Davis... Pendant la guerre du Viêt-Nam, beaucoup de musiciens
américains sont venus s'installer en France. C'était pour eux une
manière de déserter et de revendiquer leur opposition.
Avais-tu déjà joué avec des américains avant ça ?
Oui. J'avais joué avec Lucky Thompson, Kansas Fields... Avec Chet Baker,
surtout. Pendant assez longtemps. Pour quelques concerts j'ai monté des
groupes avec Alan Silva, Sunny Murray, Ronnie Beer et Ken Terroade...
Chet Baker ? Un orchestre avec deux trompettes ?
Oui. D'ailleurs quand il m'a demandé d'intégrer son quintet, je lui ai
posé la question. J'avais eu une idée malsaine : je me demandais si
je n'allais pas jouer un rôle de faire-valoir. Il s'en était indigné et
m'avait simplement répondu qu'il s'agissait d'enrichir l'orchestre et
qu'il aimait jouer avec moi. Par ailleurs nous avions en commun d'être
joueurs d'échecs. Alors pendant les sets au Chat-qui-pèche, on plaçait
entre nous un tabouret sur lequel on posait l'échiquier et, tout en
écoutant chacun l’autre jouer, on préparait le coup suivant. Une partie
durait un set. La tôlière lui louait généreusement une chambre au-dessus
de la boîte. Je venais souvent le voir dans l’après-midi pour jouer
avec lui quelques inventions à deux voix de Bach.
GRILLÉ A VIE
Mai 68 a-t-il changé ta pratique musicale ?
Ça m'a déterminé à changer de vie, ou plutôt de mode de fonctionnement.
Avant ça, je jouais pas mal dans les boîtes de jazz, je faisais beaucoup
de baloches, et beaucoup d'enregistrements avec des chanteurs ou des
orchestres de variétés. En 68, je jouais avec Claude François. Je lui ai
présenté ma démission. Il a d'abord cru que je plaisantais. Après,
pendant quinze jours, j'ai reçu des coups de téléphone me disant :
« Alors ? Qu'est-ce que tu fais ? Il faut être sérieux.
Il y a du boulot. » Je leur ai fait comprendre que pour moi, c'était
fini. Mais je ne prenais pas de grands risques puisque j'étais déjà
engagé avec Tusques, avec des musiciens américains, avec Sunny Murray,
etc. Et puis il faut dire que dès lors qu'on manifestait un intérêt pour
l'action politique, on était en quelque sorte mis en marge du monde des
studios et des variétés. Par la suite on s’aperçoit même qu’on s’est
grillé à vie.
Y avait-il une coupure entre tes séances avec des chanteurs de variétés et tes activités nocturnes ?
Je ne savais pas lire la musique. Roger Guérin a réussi à me mettre le
pied à l'étrier. Il m'envoyait faire des remplacements. Il m'a pris
aussi dans l'orchestre de Jacques Hélian, sous la direction de Sadi. On
est descendu à Madrid où on a joué pendant deux mois. Là j'ai commencé à
apprendre à lire, empiriquement. Comme il était à côté de moi, Roger
m'avertissait à l'avance des mesures à compter et des dessins
rythmiques ! Je n'ai jamais été capable de jouer de deux manières
différentes, et lire la musique n'y a rien changé. A ce titre, je ne
peux pas dire qu'il y ait eu de coupure à l'intérieur de cette double
activité.
Dans le monde de la chanson tu as été amené à travailler avec des célébrités. Gainsbourg ?
J'ai enregistré avec lui, mais comme il était aussi directeur
artistique, il m'a plus souvent trouvé des séances. Vian était aussi
directeur artistique chez Philips, mais c'est surtout Gainsbourg qui m'a
aidé. Il avait de bons arrangeurs, Jean-Claude Vannier, Alain
Goraguer...
Montand ?
C'est Hubert Rostaing qui m'avait mis sur le coup. J'avais pas mal joué
avec lui. C’était un des trois chefs d’orchestre de variétés de la
radio. Les deux autres étaient Jack Diéval et Léo Chauliac. Tous les
trois m'avaient entendu jouer sur Soul Jazz de Georges Arvanitas, et
m'avaient proposé de rejoindre leurs orchestres respectifs avec mes
« copains ». J'ai dit oui aux trois, et du coup les trois
orchestres étaient presque identiques : Jeanneau, Babault, Luigi,
parfois Fuentes, et moi, certains nous appelaient
« l’eau-l’gaz-et-l’électricté ». On avait monopolisé la RTF. J'ai
beaucoup voyagé avec Diéval, qui produisait une émission quotidienne qui
s'appelait Jazz aux Champs-Elysées, et qui l’a exportée dans toute
l’Europe. J'ai eu à cette occasion le plaisir de tourner avec Art
Taylor. J’ai aussi participé à la première jam-session en multiplex,
avec un pianiste à Londres, le bassiste à Berlin, etc. Chauliac était un
excellent arrangeur, il m’a permis d’enregistrer avec Jacqueline Danno,
Jean-Claude Pascal et d’autres artistes Pathé Marconi. J’avais beau
trouver que Montand avait beaucoup de feeling et de finesse, il
m’énervait avec son américanisme de bazar. Il me parlait toujours de mon
« beugueull ». Je ne jouais pas du clairon mais du bugle, en
anglais flugel horn, il ne voulait pas le savoir.
68 est donc une date charnière pour toi, puisque tu arrêtes la variété. Mais très vite tu arrêtes aussi le jazz…
C'est un peu vrai. Mais en même temps je n’ai jamais cessé de jouer du
be-bop et du free. C'est plutôt le contexte qui changeait, mais pas
tellement mon jeu. D'ailleurs je ne crois pas que mon jeu soit tellement
évolutif. J'ai toujours joué de la même manière, quel que soit le
contexte ou les circonstances. Rétrospectivement, de toute façon, je
crois que je n'ai jamais vraiment joué du jazz. Bien sûr je jouais des
morceaux de jazz, dans des contextes jazz, mais je ne m’y suis jamais
senti à l'aise. J’ai toujours eu l'impression d'y être un usurpateur.
Tu as très souvent eu un statut de sideman. Tu as très peu dirigé
d'orchestres. Les gens qui t'ont engagé l'ont souvent fait pour tes
qualités de provocateur.
Je ne me trouve pas si provocateur. Mais Portal, par exemple, aimait
bien me faire faire des bêtises. S’il lit ces lignes, qu’il se souvienne
du cri du hérisson !
Quelles sont les musiques fondatrices de ton jeu et de tes compositions ?
Varèse. Bartók. Webern. Monk. Gus Viseur. Miles Davis...
Effectivement, on entend Miles Davis dans ton jeu, par le son, et probablement parce que tu joues comme tu parles.
Si je ne me suis jamais senti dans le jazz c’est peut-être faute d’en
avoir adopter certaines disciplines. Je n’ai pas systématiquement étudié
et assimilé un style avant de trouver le mien. La pratique de la
trompette incite à écouter, à répondre, à construire des phrases comme
des bouts de dialogue. Mon jeu prend modèle sur ma rhétorique verbale.
On peut être étonné de t'entendre citer Varèse ou Webern. Comment cela influe-t-il sur ton écriture ?
J'ai une idée universelle de la musique. Je pense que toutes les
musiques sont faites de la même façon, sur les mêmes principes. Il n'y a
pas, pour moi, de différences fondamentales entre Bartók et le jazz.
L'harmonie, le contrepoint, etc., ces choses sont toujours là.
LA RIXE DE MUSICIENS
La création du Unit a été un jalon dans l'histoire de l'improvisation en France et en Europe. Or, Portal a toujours déclaré qu'il regrettait la fin de ce groupe. Peux-tu m'expliquer comment ça a commencé, et comment ça s'est terminé ?
Ah ! Nous jouions souvent ensemble dans ces réunions de nouvelles musiques dont je parlais toute à l'heure. Nous faisions aussi tous les deux beaucoup de séances de studio, pour des chanteurs ou des groupes de variétés. Une amitié est donc née entre nous. Un jour, il m'a dit qu'il cherchait à monter un groupe, avec des musiciens que je ne connaissais pas, à part lui et Beb Guérin. Il a donc pris la responsabilité de ce groupe, bien qu'il parlât de « collectif ». C'est une question qu'on n’a jamais vraiment élucidée. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles ce projet a pris fin. Michel signait tous les thèmes alors qu’il ne les écrivait pas tous, ça commençait à bien faire. Un jour nous étions passés dans une émission de télé à Hambourg (Karlheinz Stockhausen y dirigeait à l'époque un groupe de recherche, et la scène allemande en général était plutôt ouverte et prospective). Après notre prestation, il y avait une interview télévisée du groupe. Beb et moi avions à cette occasion posé la question, à l’antenne, de savoir qui
allait signer quoi. Ce n'était d'ailleurs pas très sympa de notre part de choisir ce moment-là pour mettre ça sur le tapis. Mais nous étions allés très loin, jusqu'au sordide même, puisque nous avions carrément sorti les feuilles de droits d'auteur sur le plateau pour les remplir.
On a fini par signer la feuille de SACEM sous l'oeil des caméras, en répartissant les droits après de laborieux calculs d’apothicaire. Je ne sais pas si ça a été le dernier concert, mais en tous cas, il y a eu dès lors quelque chose de brisé. J’avais d’ailleurs proposé La rixe de musiciens
de Georges de la Tour comme pochette au disque de Chateauvallon, mais ça ne s’est pas fait. C’est devenu plus tard celle de l’album d’Un Drame
Musical Instantané À travail égal salaire égal !
Dans ton disque La Guêpe, auquel participaient Jean-Paul
Rondepierre, Jouk Minor, Beb Guérin, Jean Guérin, Françoise Achard,
François Tusques, il y a la volonté de faire une musique savante. À
l'époque, tu as aussi travaillé pour le GRM.
A ce moment-là, la musique savante m'intéressait beaucoup. A vrai dire,
je me fichais de savoir si c'était ou non une musique vivante. La Guêpe m’est venue de l’envie de mettre le texte de Ponge, La rage de l’expression, en musique. Dans mon disque solo, Mehr Licht !, les environnements ambiants passent à l’avant-scène.
Au GRM, je faisais ce qu'on appelait de la musique « mécanique »,
je coupais et montais de la bande magnétique. Il y avait bien des tas
d'appareils géniaux, mais pour profiter des avantages que pouvaient
offrir les équipements du GRM, il aurait fallu que j'aille au charbon,
que je fasse des petites conférences par-ci par-là, ce qui n'est pas
vraiment mon fort. Par contre, on m'a donné à traiter des objets sonores
de Pierre Schaeffer. Ça a été pour moi très formateur. Il y avait son
livre, pour ainsi dire imposé, le Traité des objets musicaux,
une méthode de classement des sons par leurs timbres et leurs
traitements respectifs. On y apprenait aussi des notions d'acousmatique,
il y avait même une dimension philosophique.
Tu a également créé le collectif de production Musique 1...
Je l’ai fondé entre autres avec Jac Berrocal. Ça nous servait à monter
des petits festivals qui se déroulaient sur plusieurs jours, au Théâtre
Mouffetard par exemple.
Ici tu fais l’effort de te souvenir, alors qu’habituellement tu
parles rarement du passé. Quelles relations entretiens-tu avec le temps ?
Je pense que la musique, c'est l'art du temps. Et le temps, c'est la mort...
Tu es connu comme trompettiste mais tu as souvent joué d'autres
instruments. Quel est ton propos quand tu joues du piano ou du cor ?
Malgré ma paresse, j'ai quand même travaillé la trompette. C'est donc un
instrument avec lequel j'ai des contraintes. Lorsque je joue du violon,
par exemple, je ne connais ni les techniques ni les positions. Cela me
permet d'exploiter l'instrument sans vergogne. J'arrive à le faire
sonner d'une façon qui me convient sans en connaître la moindre gamme.
C'est dans le même esprit que j'ai inventé des instruments, dont
certains dérivaient d’ailleurs directement du violon : le frein qui
est une contrebasse à tension variable, ou l’arbalète, finalisée par
Raoul de Pesters... J’ai agi dans l'idée d'un pur traitement du son. Je
pense que même lorsqu'on improvise, s’il s'agit de notes, on ne peut que
penser à de la musique écrite. C'est de la musique écrite du moment
qu'on peut l'écrire. Avec ces instruments et la méconnaissance qu'ils
induisent, c'est tout à fait différent. C'est beaucoup sous l'influence
d'Alan Silva que je l'ai fait. Quand je lui ai dit que j'avais un violon
chez moi, il m'a immédiatement proposer de faire une section de cordes.
C'est comme ça que je me suis habitué à toucher le violon. J'ai aussi
fabriqué des instruments parce qu'on m'en a commandés, pour Aperghis, ou
Tamia et Françoise Achard : une vielle à roue dans un caddy qui
joue quand on le pousse, des claviers de limes, de poêles, de pots de
fleur, des flûtes, le cor multiphonique, l’orgue à feu... A l'époque, le
théâtre musical était très à la mode. Un concert, même le plus banal,
est un spectacle. Je trouvais navrant celui qu'offraient alors les
musiciens. Je pensais qu'il fallait « spectaculariser » les
prestations musicales, et donc avoir ses idées de mise en scène à chaque
concert. Je continue à le prétendre.
La trompette plongée dans l’eau, avec un timbre en aluminium, avec un bec de saxophone, ça procède de la même intention ?
Pour la trompette à anche, le spectaculaire ne réside que dans la
contradiction entre l’image et le son : on entend du baryton alors
qu’on voit une trompette piccolo. La trompette dans l’eau, c’est une
sourdine. Mais le son est matérialisé, on voit les turbulences de l’eau,
surtout si les on éclaire astucieusement.
UN COLLECTIF A TROIS
Nous nous rencontrons, Francis, toi et moi, en 76, et nous décidons
de monter Un Drame Musical Instantané. C'est un changement radical dans
ta vie musicale.
Je n'avais plus besoin d'aller à droite, à gauche, pour suivre mon
chemin. C'était l'opportunité de me poser un peu. Monter un groupe, ce
n'est pas mon truc. C'était pour moi une occasion inespérée puisque ça
ne se présentait pas comme le groupe d'untel, mais comme un collectif à
trois. J'ai été tenté de tout y investir.
Comment expliques-tu que notre collaboration tienne toujours après 25 ans ?
D'abord, la formule, à l'origine, était très solide parce que c'était un
trio, et qu'un trio, c'est vraiment démocratique, dans le sens où il y a
toujours une minorité et une majorité. Ça a beaucoup marché sur cette
dynamique de groupe. Après le départ de Francis (Gorgé), on avait un
passé sur lequel on a pu continuer à construire. Mais il faut dire qu'au
départ, ce n'était pas n'importe quelle association : il y avait
un protestant, un juif, et un catholique. Euh... Je parle de culture. Je
ne parle pas de confession. Il y avait donc au sein de notre
collaboration une diversité occidentale intéressante.
La première fois que je t'ai vu, c'était pour un concert de soutien à
la clinique anti-psychiatrique de Laborde. Nous étions une quinzaine de
musiciens sur scène dans le cadre d’Opération Rhino. J'étais à côté de
Daunik Lazro, qui m’a gentiment prodigué quelques conseils car je jouais
du saxophone comme un pied, j’avais aussi mon synthé mais à l’époque
cet instrument angoissait les musiciens de jazz, sauf toi qui les
provoquais beaucoup plus que moi : tu étais à l'autre bout de la
scène et tu entrechoquais des bouteilles de bière vides jusqu'à ce
qu'elles explosent. Il y avait des éclats de verre tout autour de toi. À
la fin du concert, après quelques hésitations, je suis venu te voir.
Pendant deux jours, nous avons discuté de Varèse et Webern. Pour Francis
et moi, qui venions du rock, tu étais à la fois un musicien de jazz, un
précurseur et un initiateur. De ton côté, comment nous percevais-tu ?
J'éprouvais un soulagement. Parce qu'il restait quand même, à
l'intérieur de notre projet, cette pratique du jazz qui impose de jouer
en place, de bien jouer les grilles, etc. Mais vous n'aviez même pas
l'idée, qui pour moi est rédhibitoire, d'interpréter des grilles en
prétendant qu'on improvise. Vous faisiez de la musique avec toute la
naïveté souhaitable. Tout ça correspondait très bien à mon malaise
vis-à-vis du milieu du jazz. J'étais paresseux, je n'avais pas envie
d'être le meilleur. Si j'étais en compétition avec un autre musicien,
j'avais envie de me sauver en courant. Bref, je me sentais horriblement
mal avec ce qui constitue les fondements du jazz, la compétition, la
lutte pour la vie, etc. Et puis vos instruments me fascinaient. Un type
qui jouait du synthétiseur sans clavier, juste en tournant des boutons,
je trouvais ça génial. Quant à Francis, je n'avais pas remarqué au
départ qu'il était handicapé, et je trouvais qu'il jouait très
étrangement. Un jour il m'a expliqué qu'il s'était mis à la guitare
précisément pour rééduquer son bras. Tout ça conjugué assouvissait bien
mon goût du nouveau.
L’essentiel c’était que, comme nous, tu t’intéressais à tout, la
politique, la science, les autres arts, la vie en général. La musique
coulait de source...
Dans le Drame, elle est la traduction d’une réflexion commune et non une
illustration. Nous avons inventé à cette occasion le concept de musique
à propos.
Si un jeune musicien sollicitait tes conseils, que pourrais-tu lui dire ?
Je valorise beaucoup la constance, la fidélité et l'acharnement. J'aime
citer cette phrase de Guillaume d'Orange : « Il n'est pas
nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».
Peux-tu me parler de la trompette et des différentes manières d'en jouer ?
La trompette est issue de la culture militaire. En France, dans le temps
du moins, la plupart des premiers prix de conservatoire étaient tous
des gens du Nord qui avaient joué dans des fanfares, et qui avaient
réussi à sortir de la mine grâce à ça. C'étaient des gens qui avaient
beaucoup travaillé leur instrument, mais un peu à coups de pied dans le
cul. Au conservatoire on n'expliquait pas vraiment le comment. Si on n'y
arrivait pas, c'est qu'on était nul. Quand j'ai donné des cours, j'ai
essayé de me démarquer de cette méthode. J'arrive facilement à expliquer
ce qui se passe dans le corps quand on joue. Je n'ai eu de cesse de
faire comprendre que ce n'est pas un instrument qui requiert plus de
tonus physique ou d'agressivité militaire que d'autres. Bien sûr, on
parle d' « attaque ». Mais si l'on joue en ayant à l'esprit quoi
que ce soit de vindicatif, ça ne marche pas. Quant à la manière de
respirer, je me suis confectionné une technique, que j'ai un peu
enseignée, et qui marche très bien. Il y a l'idée, par exemple, qu'on ne
projette pas le son, que l'on n'a rien à projeter. On provoque un choc
qui est situé à un endroit très précis du corps, entre la langue et le
palais, et tout le reste n'est que l'organisation d'une pompe, assez
complexe, de façon à distribuer l'air avec la tension, la compression et
la quantité nécessaire et suffisante pour produire l'effet voulu.
Évidemment ce discours est, d'une certaine manière, une démystification
de l'idée militaire de l'instrument. Finalement, ce que j'ai cru
comprendre d'un secret supposé, c'est qu'il doit y avoir une furieuse
concentration vers l'infiniment central qui est nécessairement en
opposition avec une détente de ce qui est infiniment périphérique.
Peut-il y avoir là une explication du monde physique ?... Si tant est
qu’il y en ait un autre !
Tu as un sens aigu du paradoxe.
Chaque fois qu’on rajoute une ligne on tend vers l’exhaustivité.
L’important n’est pas d’avoir tout dit mais que tout ce qu’on a dit
contribue à donner un sens global.
PORTRAITS-SOUVENIRS
Eric Dolphy
Il m'avait appris un bon truc. Je m’étais blessé le bras droit, et je m’étais en quelque sorte échappé de l'hôpital avant la fin de ma convalescence pour aller voir du monde dans les boîtes. J'étais tombé sur Eric Dolphy à qui j'avais raconté que ma main droite ne fonctionnait plus très bien et que je n'étais pas certain de pouvoir rejouer de la trompette. Il m'avait répondu : « tu n'as qu'à jouer avec ta main gauche ! Le corps est symétrique. Il n'y a pas de raison que tu n'y arrives pas ». J'étais rentré chez moi, et je m'étais aperçu qu'effectivement la main gauche faisait exactement les mêmes gestes que la droite. Ce soir-là, il m'avait aussi dit : « La seule chose qui soit grave dans la vie, c'est de mourir ». Le destin a voulu qu’il meurt le lendemain, à Berlin.
Lester Young
Un soir de 1956 au Tabou. C'est LA boîte de Saint-Germain-des-Prés que
fréquentaient quotidiennement Boris Vian, Juliette Gréco, Gainsbourg et
tous les jazzmen américains de passage. A la suite d'une jam avec le
Président, Lester Young, celui-ci me complimente sur mon jeu. Je
trouvais ça super mais j'attendais le mais...
L.Y. : - Tu connais les paroles ?
B.V. : - Pourquoi, y a des paroles ?
L.Y. : - Ah bon, tout s’explique...
L'explication est venue quelques années plus tard avec Chet Baker. Chet
me dit que nous, en Europe, nous appelons ça des standards mais que pour
des américains ce sont des poèmes qui racontent chacun une histoire ou
un certain état d'âme. Ce sont des chansons populaires, des souvenirs
d'enfance, des airs qui ont été à la mode et que tout le monde connaît
aux Etats Unis. Chet trouvait que nous jouions ces morceaux d'une façon
abstraite, comme de la musique classique mais pas comme des airs
populaires. On jouait la grille, les 32 mesures, le thème pas toujours,
ou plutôt jamais puisqu'on ne connaissait pas les paroles. Moi, et les
pianistes aussi, je pouvais jouer imperturbablement le pont d'un morceau
à la place de celui d'un autre, sans même m'en apercevoir. C'est comme
les valses de Strauss, on peut mélanger les parties des morceaux, c'est
toujours aussi bien. Sauf pour les Autrichiens ! C'est toute la
différence entre un jazzman français et un américain. Il y a un sens à
ces notes de musique, la mélodie que Lester joue, sur laquelle il
improvise, il en connaît le texte, la partition complète.
Archie Shepp
Archie Shepp, c'est un sampler. Il n'a créé aucun style. Il a utilisé
des éléments de l'histoire du jazz en les samplant, en quelque sorte. Il
ne fabrique pas de mélodie géniale. Il prend des éléments stylistiques
classiques qu'il réutilise plutôt à la manière d'un sampler.
Anthony Braxton
C'est vraiment un universitaire. Il m'avait proposé de monter un
quintet. Et il est arrivé chez moi avec une partition en accordéon, au
moins quinze pages noires de notes, en me disant : « Je
voudrais qu'on joue ça, mais très précisément », alors que moi, j'avais
dans l'idée de faire un concert de musique improvisée. De toute façon,
vu la partition, je ne pouvais
pas faire autrement. C'est ce qu'on a fini par faire.
Sunny Murray
Il m'avait conseillé d'aller à New York. Il trouvait qu'ici nous avions
la vie douce. Il m'avait proposé de m'héberger là-bas. Il pensait qu'il
serait bon pour moi de me frotter un peu à la compétition. Or, c'est
vraiment tout ce que je déteste. J’ai dit : « Oui, peut-être
»...
Alan Silva
Après un concert du Celestrial à la Maison de la Radio, en dînant, Alan
m'avait dit : « On va faire un maximum de blé ! » Il
m'avait fait part d'un projet de faire construire un building sur deux
étages où loger tous les musiciens ensemble, avec des studios, et au
dernier étage, une banque ! Il pensait vraiment faire de l'argent
avec ça. Mais quelque temps plus tard, il s'est fait spolier, via
l'IACP. C'est donc resté à l'état de rêve.
Don Cherry
Il avait une encyclopédie de la musique d'où il tirait tout son savoir
et toutes ses idées. Il s'intéressait surtout à Chopin. Sa manière de
coller de petites formes les unes contre les autres vient peut-être de
là. C'était une méthodologie assez répandue à l'époque. On la retrouve
aujourd'hui dans la technique du sample. Mais plus tellement dans la
pratique de la
composition.
Je lui ai vendu ma pocket trompette. C'était un petit bijou incrusté
d'émaux qui avait été fabriqué pour Joséphine Baker au Casino de Paris
où elle faisait semblant de jouer. C'est avec cette trompette que j'ai
enregistré pas mal de disques, notamment Free Jazz. Don louchait dessus
depuis longtemps. Je lui ai vendu pour 200 dollars un jour où j'avais
besoin d'argent. Il en a joué jusqu'à sa mort. J'étais très fier.
Gato Barbieri
Je me suis fait avoir par Don Cherry. Avec Gato, je voulais monter un
orchestre un peu dans la veine de ce que cherchait à faire Don, à savoir
une sorte de cocktail fait de souvenirs, une manière de couper des
choses pour les remonter différemment. Puis Don est arrivé, a engagé
Gato, et mon projet a avorté.
Jean-Louis Chautemps
La première fois que j'ai joué avec lui, je n'étais même pas marié, je
devais avoir 19 ans. Je me souviens d'un bistrot qui n'existe plus, le
Dupont Latin, boulevard Saint-Michel, où on allait en sortant du lycée.
Lacan y faisait ses séminaires au sous-sol. Quand je pense que j'ai
passé un bon bout de mon temps là, sans savoir que Lacan enseignait dans
la pièce du dessous... La salle du dessus servait l’après-midi à des
jam-sessions. J'ai énormément joué avec Jean-Louis, notamment sur
Jazzex, une pièce de Parmegiani. Ce fut la première œuvre mixte, jazz et
musique électroacoustique. Jean-Louis était un bosseur, il s’étonnait
de ma façon instinctive de jouer et me décrivait comme un musicien
« hallucinatoire visionnaire ».
Jacques Thollot
Je l'ai rencontré pour la première fois au Club Saint-Germain. Il était
habillé en costume de collégien d'autrefois. Son père, un grand gaillard
très extraverti qui jouait très bien du sax, était là aussi, pour le
vendre. À côté de lui, Jacques avait l'air d'être un peu à côté de ses
pompes, tout timide, tout pâle. Il avait alors 12 ou 13 ans. Evidemment,
à cet âge-là, il n'était pas capable de conduire un orchestre. Il
jouait tout comme Max Roach. Il avait visiblement beaucoup travaillé, il
faisait de beaux solos mais ralentissait tous les tempos, c'était
infernal. Il était très gêné par la présence de son père. Il nous
regardait avec l'air de dire : « Ne faites pas attention ». Je
me disais que ça allait être dur pour lui, et effectivement ça a été
dur.
Peter Brötzmann
Nous étions en train d'enregistrer avec le Global Unity d’Alex von
Shlippenbach, il était juste à côté de moi. Il s'est mis à jouer avec un
son titanesque (il était aussi sculpteur et peintre). Il sortait des
sons énormes, des harmoniques dans les aigus, avec une puissance
vraiment impressionnante. A un moment deux jets de sang ont jailli de
ses narines. Il a simplement sorti un mouchoir de sa poche, s'est
tamponné le nez, et il s'est remis à jouer en repartant dans un
continuum ! A l'époque, on jouait comme ça, dans un continuum
collectif, mais organisé. Chacun y allait à fond la caisse.
Steve Lacy
Un jour, en descendant au Festival d'Avignon, pendant lequel j'habitais
chez Gelas, le metteur en scène, je me promenais dans les vignes autour
de sa ferme, et j'écoutais la nature, le vent, etc. J'étais pris par le
plein soleil. J'entendais se mélanger au chant des cigales des sonorités
extraordinaires que je n'arrivais pas à identifier. Je croyais même
rêver. Plus tard, j'ai appris que c'était Steve qui était sur une
colline en train de travailler son soprano. C'était une impression très
zen.
Barney Wilen
Barney était un ami très proche. Je l'ai rencontré quand il avait 13
ans. Il jouait d'un vieux saxo baryton qui était aussi grand que lui. Un
jour, il est venu faire le bœuf au Tabou, et il est revenu plusieurs
jours de suite. La première fois que je lui ai parlé, je lui ai
demandé : « C'est vrai que tu as 13 ans ? » Ça me
semblait ahurissant qu'un type de cet âge joue comme ça. Il m'a regardé
et il m'a dit : « Qu'est-ce que ça peut te foutre ? ». On
est devenu très copains à partir de ce jour-là.
Albert Ayler
Je n’avais jamais entendu parler de lui, ni écouté une telle musique.
C’était au Caméléon, il avait l’air de quelqu’un de spécial, vêtu de
cuir rouge, les musiciens qui jouaient là, Aldo et J–F, l’ont pris pour
un débile et ont atrocifié. J’ai longtemps regretté de n’avoir pas pu
rejouer avec lui ni continuer la discussion passionnante que nous avons
eue après, très poétique.
L’Art Ensemble
Ornette Coleman avait organisé un concert à la Mutualité. Il y avait son
orchestre, celui de François Tusques, l’Art Ensemble, Barney, Roger
Guérin... A l’issue du concert qui s’était très bien passé,
l’organisateur est parti avec la caisse. On a provoqué une réunion avec
l’Art Ensemble. Il nous ont répondu : « non, mais attention
les mecs, vous savez de qui vous parlez, c’est Ornette, total
respect ! », et c’en est resté là. Dans l’Art Ensemble, à part
l’extraordinaire diversité de leurs compositions, j’étais très intéressé
par la théâtralisation de leur musique.
Claude François
Jeanneau et Mimi Lorenzini connaissaient bien la pop. Ils ont montré
Triangle peu après. C’est Claude qui m’a initié au rhythm’n blues en
m’emmenant écouter James Brown, Otis Redding, Aretha Franklin... Il
aurait voulu qu’on sonne comme ça. On a même accompagné les Supremes
pour une télé.
Nous étions payés en liquide, pas déclarés, sauf les télés. Il fallait,
en plus, réclamer son pognon vite fait. Le premier soir, Lederman m’a
repris ma paye au poker.
Brigitte Bardot
J’ai fait un disque avec elle, très sympa, très tendre. Par la suite je
me suis trouvé parfaitement solidaire de ses positions passionnées sur
la condition animale. J’ai même adhéré. En manifestant j’ai constaté que
la majorité des militants, surtout leurs représentants, étaient
d’extrême-droite. J’en avais parlé avec Cavanna, lui-même interloqué.
Beb Guérin
Il était comme un frère. Nous faisions des concerts en trio avec Tusques
dans sa région de La Rochelle. Au matin, en me faisant visiter son plat
pays, il me disait : « Tu vois, ici il n’y a que l’horizon et
des bourines à un étage. Voilà deux siècles que ça se dépeuple. Rien de
plus déprimant. Dans ma famille un oncle et d’autres se sont pendus
pour rajouter quelques verticales. Moi aussi je me pendrai ». Beb s’est
pendu en 1980.
Jouk Minor
Il est très gestuel. Il avait joué de la guitare flamenco avant de se
mettre au baryton. Il a trouvé le lien physique entre les deux. C’est
aussi un acousticien. Il poursuit sa recherche avec des instruments
d’exception comme le sarrussophone contrebasse. Il est revenu à la
guitare en se fabriquant empiriquement la sienne.
Hubert Fol
C’était un mythe. Il était ouf. On a été engagés ensemble, avec son
frère Raymond, dans le quintet de Guy Lafitte. Ça me navre de
m’apercevoir que je n’ai pas grand chose à dire de lui, si ce n’est
qu’il était super cool et qu’il jouait génialement de l’alto.
Babar
J’étais un peu enrobé. En vacances un connard m’avait affublé de ce
sobriquet qui en valait un autre. Au retour, quand je suis entré dans le
monde des musiciens, ils me nommaient ainsi. Je n’ai jamais compris par
quelle mystérieuse dénonciation ! Les vieux m’appellent encore
comme ça.
Discographie (partielle) de/et/ou/avec Vitet
Dans l’ordre d’apparition au cours de l’entretien :
LP Georges Arvanitas, Soul Jazz, Columbia FPX 193, 1960
CD 1965, François Tusques, Free Jazz, Mouloudji, réédition In situ 139 - catalogue ADJ
LP Michel Portal Unit, No, no but it may be, Le Chant du Monde LDX 74526, 1972
LP Un Drame Musical Instantané, À travail égal salaire égal, GRRR 1005, 1981 - ADJ
CD Bernard Vitet, La guêpe, sur un texte de Francis Ponge, Futura Son 05, 1971
LP Bernard Vitet, Mehr Licht !, GRRR 1003, 1979
LP Jac Berrocal, Parallèles, Davantage 01, 1976
CD Bernard Parmegiani, Pop’eclectic incl. Jazzex (enr.1966), Plate Lunch PL08, 1998
LP Sunny Murray, Shandar 10.008, 1968
LP Sunny Murray, Big Chief, Pathé Marconi 1727561, 1969
LP Alan Silva, Luna Surface, Byg 529.312, 1969
LP Alan Silva, Seasons, Byg 529.342-43-44, 1970
CD Celestrial Communication Orchestra, My country (enr. 1971), Leo LR 302, 1989
LP Art Ensemble of Chicago, Go home, Galloway 600502, 1970
Autres enregistrements disponibles aux ADJ :
4 LP et 9 CD d’Un Drame Musical Instantané, chez GRRR et In Situ de 1977 à 2001
CD Hélène Sage, Comme une image, GRRR 2014, 1989
CD Hélène Sage, Les araignées, GRRR 2022, 1997
CD Gorgé Meens, Paysage départ, In Situ 121, 1992
CD François Tusques 1992, Le jardin des délices, In situ 165, 1993
CD François Tusques, Octaèdre, Axolotl AXO101, 1994
CD François Tusques Blue Phèdre, Axolotl AXO103, 1996
2CD Buenaventura Durruti, Un d.m.i., Nato 777 733, 1996
CD audio/rom Birgé Vitet, Carton, GRRR 2021, 1997
CD audio/rom Un Drame Musical Instantané, Machiavel, GRRR 2023, 1998
Recommandons aussi les titres :
Barbara (Ni belle ni bonne, Madame), Brigitte Bardot (Un jour comme un autre, À la fin de l’été), Yves Montand (Il n’y a plus d’après, Quand tu dors près de moi), Serge Gainsbourg (En relisant ta lettre), Jazz in Paris : Jazz et cinéma vol.2 La bride sur le cou (cd Universal 013044-2), Jean-Luc Ponty The beginning of... (lp Palm 19), Jef Gilson Enfin (cd FD 151922, 1962-63), Ivan Julien Paris année zéro (lp Barclay), Jean Guérin Tacet (lp Futura Son 14, 1971), Colette Magny Répression (cd Scalen’ CMPCD 03, 1972), Sylvain Kassap L’Arlésienne (lp Nato 109, 1983), Aki Onda Un petit tour (cd All Access 07, 1999), Michel Pascal Puzzle (cd Ina 275 742, 2000)...
Retrouvez aussi les musiciens cités, dans le catalogue des Allumés du Jazz
(attention, les disponibilités ont changé depuis la publication de cet entretien) :
Hubert Rostaing et Alix Combelle (RDC), Georges Arvanitas (Black &
Blue, Label Bleu), Jac Berrocal (Bleu Regard, In Situ, Nato), Jean-Louis
Chautemps (Evidence, GRRR), François Jeanneau (CC, In Situ, Label Bleu,
Pee Wee), J-F Jenny-Clarke (Celp, Deux Z, Hopi, JMS, Label Bleu, Nato),
Steve Lacy (Free Lance, In Situ, Label Bleu), Mimi Lorenzini (Axolotl,
CC, Hopi), Sunny Murray (Bleu Regard), Barre Phillips (Bleu Regard,
Celp, Emouvance), Michel Portal (Label Bleu), Aldo Romano (JMS, Label
Bleu, Pee Wee, Pygmalion, RDC, Seventh), Alan Silva (In Situ), Martial
Solal (Charlotte, Gorgone), Jacques Thollot (In Situ, Nato), Luigi
Trussardi (RDC), Barney Wilen (Deux Z, Nato)...
Lectures conseillées par Bernard Vitet
Paul Hindemith, Pratique élémentaire de la musique, Ed. J-C Lattès
Pierre Schaeffer, Traité des objets musicaux, Ed. Seuil
E. Leipp, Acoustique et musique, Ed. Masson
L-F. Céline, Voyage au bout de la nuit, Ed. Gallimard
J-L. Borgès, Fictions, Ed. Folio
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 14 novembre 2017 à 00:06 ::Musique
J'aime toujours autant le rap inventif du duo Shabazz Palaces, composé du rappeur Ishmael Butler (sous le pseudo Palaceer Lazaro) et du multi-instrumente Tendai Maraire. Sortis à deux semaines d'écart en juillet dernier, Quazarz Born On a Gangster Star et Quazarz Vs. the Jealous Machines se distinguent encore cette fois parmi les innombrables hip-hopers, grâce à leurs influences africaine et jazz, des perspectives réverbérées et une utilisation iconoclaste de l'électronique. Ils sonnent un peu comme si The Deviants avaient fait du rap, a psychedelic touch of rap ! Ayant du mal à comprendre les paroles, j'ai cherché d'où venait le nom « Shabazz ».
Dans Message to the Blackman in America, Elijah Muhammad explique que ce nom était celui des descendants d'une « nation noire asiatique », dont descendraient tous les Noirs actuels d'Afrique et de la diaspora. En 1964, après avoir fondé sa propre organisation religieuse, « The Muslim Mosque Inc. », d'origine sunnite orthodoxe, Malcolm X revient de son pèlerinage à La Mecque (le hajj) sous le nom musulman de El-Hajj Malik El-Shabazz (الحاج مالك شبز), tout en condamnant le racisme antiblanc de Nation of Islam qu'il vient de quitter. Son épouse et ses filles prendront le nom de famille de Shabazz.
Le second album peut paraître plus expérimental que le premier, mais tout de même moins que les deux précédents, Black Up et Lese Majesty (écoutes sous les liens !). L'extra-terrestre Qwazarz qui rend visite aux Terriens noyés dans leur technologie rappelle les élucubrations de Sun Ra, d'autant que ces aliens communiquent surtout par la musique, mélange de funk jazzy et de lignes de basse krautrock agrémenté d'un flow à la Tricky et de rythmes destructurés qui ne poussent pas à la danse... Ce genre de cocktail trance produit l'ivresse à coup sûr !
Pour terminer, voici un live sur KEXP, station de radio musicale publique basée à Seattle sur la côte ouest...
→ Shabazz Palaces , Quazarz Born On a Gangster Star + Quazarz Vs. the Jealous Machines, cd Sub Pop Records, entre 9€ et 14€ (?!) chacun, pour avoir le meilleur son. Sinon, écoutes ci-dessus !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 7 novembre 2017 à 00:28 ::Expositions
Comme j'ai raté l'exposition d'affiches Sur les murs du fil rouge d'octobre, conçue et réalisée par Alain Gesgon et le CIRIP (Centre international de recherche sur l'imagerie politique), il me reste le beau catalogue édité à l'occasion du centenaire de la Révolution d'Octobre 1917. L'exposition se tenait Place du Colonel Fabien sous le dôme construit par Oscar Niemeyer, à l'initiative du PCF. Y était évidemment projeté Octobre de S.M. Eisenstein (1928), mais aussi Ménage à trois de Abram Room (1927), et les récents Lénine-Gorki, la révolution à contretemps de Stan Neuman et 1917, il était une fois la révolution de Bernard George. Ces "10 jours qui ébranlèrent le monde" donnèrent lieu à maintes tables rondes tout le mois d'octobre 2017. Un concert où Athaya Monkonzi lut Ma découverte de l'Amérique de Vladimir Maïakovski clôturait ce mois dense, dense aussi pour moi qui d'un pied sur l'autre n'arrêta pas de travailler, m'empêchant d'admirer les affiches dans leurs véritables dimensions. J'avais justement acquis ce mois-ci le récit croustillant de Maïakovski après l'avoir entendu joué par Guillaume Fafiotte avec l'humour mordant qu'il mérite lors de cet anniversaire organisé cette fois par Lucas de Geyter en Retour vers le futur au Cirque Électrique, parquet de bal où je me commis moi-même avec Bureau de tabac de Pessoa. Ce soir-là, l'un des commissaires de l'exposition (comme on disait commissaire du peuple !) Alain Siciliano, me remit le catalogue que j'ai entre les mains.
Les textes qui accompagnent les reproductions sont passionnants. Avant 1917, nous savons qu'il y eut bien des révoltes et des révolutions, et il est évident que la prochaine est plus que nécessaire. Cela commence ici avec le cri de ralliement des laboureurs lors de la Grande Jacquerie de 1358, un placard contre le Cardinal Mazarin affiché dans Paris lors de la Fronde le 15 juillet 1650, L'égalité imprimée chez Basset en 1793, une proclamation du Général Du Bourg lors des Trois Glorieuses de 1830, d'autres de 1848 et 1871 évidemment, et après Vitov en 1896 et Grandjouan en 1905 on arrive à des photographies retouchées et des affiches de Lénine annonçant les évènements de l'année qui vit naître mon père deux jours avant la prise du Palais d'Hiver. L'Histoire s'y lit alors le long de ces images époustouflantes tant par les anecdotes qui y mènent que par leur qualités graphiques. La révolution se poursuit ainsi de page en page jusqu'en 1924, même si alors la dérive a déjà terni l'enthousiasme des premiers jours. Je fais évidemment référence au massacre des marins de Kronstadt et au pouvoir considérable acquis par Staline...
→ Sur les murs du fil rouge d'octobre 1917-2017, catalogue de l'exposition, 20€
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 28 juillet 2017 à 00:03 ::Multimedia
Le trophée et le diplôme de BOUM ! sont arrivés à temps du Japon, probablement par la valise diplomatique. Le Prix Spécial du Jury aux 5e Digital Ehon Awards couronne l'application interactive et ludique créée pour tablettes (iPad, GooglePlay) par le graphiste Mikaël Cixous. J'ai eu le plaisir d'en concevoir la partition sonore et la musique. Mathias Franck l'a programmée et Sonia Cruchon s'en est occupé avec son zèle habituel (voir l'article précédent). Les inéditeurs préparent d'ailleurs un nouveau roman horizontal sur le principe de Boum ! avec la jeune graphiste Julie Escoriza qui vient toujours d'obtenir son diplôme de l'HEAR à Strasbourg avec les félicitations du jury. Son sujet consistait justement en ce que nous allons produire avec elle, mais il faudra encore attendre quelques mois avant de le dévoiler... En tout cas le trophée en jeu de construction est amusant et tellement kawaii !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 27 juillet 2017 à 00:46 ::Musique
Avant de partir en vacances je réécoute les albums qui attendent leur tour de platine sur les étagères. De beaux disques se pressent ainsi au portillon et que je désespérais de n'avoir pas le temps de chroniquer.
Ainsi par ordre de ce qui me tombe sous la main, Casa Nostra du Trio Barolo rappelle la rencontre de Portal et Galliano, avec l'accordéoniste Rémy Poulakis dont je regrette qu'il ne chante qu'un seul air de Puccini de sa voix de ténor lyrique, mélange original avec ce trio jazz où Francesco Castellani joue du trombone et Philippe Euvrard, qui signe la majorité des titres, de la contrebasse.
Pour Feelin' Pretty, un autre trombone, Fidel Fourneyron, reprend des airs de West Side Story ou s'en inspire, dans un genre plus dépouillé, leur tordant gentiment le cou, mais Leonard Bernstein, compositeur contemporain populaire, se prête parfaitement à l'exercice de restructuration iconoclaste du trio d'improvisateurs Un Poco Loco. Le saxophoniste-clarinettiste Geoffroy Gesser et le contrebassiste Sébastien Beliah y vont aussi de leurs découpages et pliages des partitions dont la mémoire a conservé la trace.
Réappropriation également par le duo formé par la chanteuse Eloïse Decazes et du guitariste Éric Chenaux qui passent de très vieilles chansons françaises traditionnelles à la moulinette, La bride sur le coup ! La monotonie des ballades produit une intéressante nostalgie futuristique, rappelant parfois Third Ear Band, Nico, Brigitte Fontaine ou l'Incredible String Band. Ces histoires tiennent de la sorcellerie comme si le duo tournait une grande cuillère dans une marmite remplie de guitares molles.
En période de restriction budgétaire que nous imposent les divers gouvernements européens successifs, le trio est définitivement la forme orchestrale la plus économique. Mais "less is more" avec le Silence Trio formé par le pianiste suédois Jakob Davidsen avec le Franco-Danois Hasse Poulsen à la guitare et le Norvégien Torben Snekkestad aux anches ! Les trois musiciens obéissent à des consignes strictes de patience, écoute, tolérance, retenue, ensemble, ouverture d'esprit qui devraient leur éviter les interdits ayatollesques de nombreux tenants de l'improvisation libre. L'ambiance qui en découle est plutôt relaxante, sorte de musique contemporaine zen où le timbre règne en maître.
On retrouve Hasse Poulsen avec le batteur Fabien Duscombs pour des chansons et compositions signées par eux-mêmes, mais aussi Eddie Harris, Tom Waits, Eddie Henderson, Povl Dissing, Shell Silverstein et John Lennon, mêlées à des improvisations débridées où ils partagent leurs goûts éclectiques avec un public curieux aimant les surprises. Ces Free Folks prouvent que le free n'est pas un genre, mais une tournure d'esprit, de la musique traditionnelle au rock, du jazz à la chanson à laquelle Poulsen cède avec entrain.
Puisqu'on en est aux mélanges, je termine pour aujourd'hui avec un album d'une chanteuse pop britannique, Nina Miranda dont le Freedom of Movement est un mélange de bossa nova, funk, rock, hip-hop, dub, electronica, avec un côté kitsch qui tire vers Burt Baccaharah ! Il y a des guitares, de la basse, de la batterie, mais aussi beaucoup de voix, et puis de la flûte, des cuivres, des cordes, des claviers, des percussions, des bruitages et des effets spéciaux. C'est une grosse ratatouille genre Bollywood façon Bahia avec un sens de la fête très British sur des textes qui engagent à se prendre en main pour changer le monde.
→ Trio Barolo, Casa Nostra, cd Ana Records, dist. L'autre distribution, 12,99€, sortie le 25 août 2017
→ Un Poco Loco, Feelin' Pretty, cd Umlaut Records, 12€
→ Eloïse Decazes & Éric Chenaux, La bride, cd Three:Four Records, 12CHF
→ Silence Trio, 1, cd ILK Music, 119kr
→ Hasse Poulsen & Fabien Duscombs, Free Folks, cd Das Kapital Records, dist. L'autre distribution, 13,99€, sortie le 25 août 2017
→ Nina Miranda, Freedom of Movement, cd Six Degrees Records, 17€
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 25 juillet 2017 à 00:42 ::Musique
Il y a des rendez-vous manqués, faute de temps, pas le temps passé, mais l'avenir qui bute, quand le cœur arrête de battre. Rencontrée grâce à Lors Jouin, j'avais immédiatement adhéré à la fantaisie de Kristen Noguès, une comédie dramatique où le petit clown prend l'air grave aussitôt le rideau levé. Kristen était d'abord une compositrice, inventive, en perpétuelle recherche d'autre chose. Sa harpe celtique a des accents contemporains qui s'écartent de la tradition tout en l'assumant. C'est son histoire, celle de sa famille et de son pays, la Bretagne, sac et ressac. Poussés par une mutuelle curiosité nous avions envisagé une collaboration que la maladie balaya beaucoup trop tôt. Heureusement d'autres eurent la chance de partager sa musique. Nombreux sont rassemblés sur Logodenning, le magnifique double album publié en 2008 et réédité par Innacor : Annie Ebrel, Joël Allouche, Etienne Callac, Jean-René Dalerci, François Daniel, Paolo Fresu, Peter Gritz, Jean-François Jenny-Clarke, Ivan Lantos, Nguyên Lê, Erik Marchand, Jacky Molard, Patrick Molard, Mauro Negri, Bruno Nevez, Rüdiger Oppermann, Jacques Pellen, Ronan Pellen, Jean-Luc Roumier, John Surman, Jean-Michel Veillon, Karim Ziad... Le texte du livret rédigé par l'écrivain Gérard Alle rend parfaitement la tendresse de ses compositions, la fragilité de la "petite souris", ses interrogations, son esprit aventurier, son humour aussi et ses angoisses... Avec Bernard Vitet nous avions désiré le son de la harpe celtique pour l'un de nos projets, mais nous avions rencontré une voix, une pensée, une histoire, une autre. Si elle était bretonne par tous les pores de sa peau, Kristen Noguès ne s'embarrassait d'aucun préjugé, prête à toutes les rencontres, musique contemporaine, jazz, musiques improvisées, etc. Tout au long des cinq chapitres (Finis Terrae, Les Autres, Astract, Improviser et le trio, La longueur des jours) qui structurent le double album, ses cordes vibrent en sympathie. Elle n'est jamais aussi présente que lorsqu'elle chante à son tour et elle me touche plus particulièrement quand la musique perd ses repères pour jouer seulement sur l'écoute mutuelle comme avec le saxophoniste John Surman. Son compagnon, le guitariste Jacques Pellen, a sélectionné les morceaux dont les trois quarts étaient inédits. Le violoniste et polyinstrumentiste Jacky Molard a assuré la réalisation de l'ensemble. L'épais livret de 48 pages est rempli de photographies et de l'amour que ses amis lui prodiguaient. Logodenning est un chant d'amour qu'ils lui renvoient au-delà des étoiles.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 24 juillet 2017 à 00:19 ::Musique
Alifib ? Vous pouvez imaginer que je l'aime à plus d'un titre. Robert et Alfie, Elsa évidemment, la simplicité de cette magnifique mélodie, cette interprétation toute personnelle de Odeia, les mots de Robert à la vision du clip, mes souvenirs de Soft Machine dont je ne manquais aucun concert, la première sortie de Robert Wyatt sur la scène du Théâtre des Champs Élysées avec Henry Cow après son accident qui le colle sur une chaise roulante, ma visite à Louth pour Jazz Magazine, ses petits mots gribouillés sur des paquets de cigarettes déchirés, sa voix zozotante qui atteint des aigus inimitables, son français quasi impeccable... Alifib figurait dans l'album Rock Bottom sorti en 1974, son come back éclatant, un disque devenu culte depuis. En "touchant le fond", l'ancien batteur converti à la chanson pop nous faisait donner un coup de pied au fond de la piscine pour remonter dans les sphères planantes de la poésie pure, la musique ! Elsa Birgé aurait pu tout aussi bien choisir Shipbuilding ou O Caroline qu'elle adorait enfant. Mais c'est la déclaration d'amour pataphysicienne à Alfreda Benge, sa compagne peintre et poète, qu'elle interprète avec Lucien Alfonso au violon, toujours aussi en verve, le talentueux Karsten Hochapfel à la guitare et Pierre-Yves Le Jeune à la contrebasse qui secoue en même temps une maracas minimaliste très wyattienne.
Dans MW2, un des livres d'artiste cosignés avec Wyatt et publié par Æncrages & Co, Jean-Michel Marchetti traduit les paroles : "Non ni non. Ni no non. Ni ni folie bololie. Alife mon garde-manger... Je ne peux pas te laisser, ni te délaisser. Alife mon garde-manger. Te confisquer ou te regarder, toi Alife mon garde-manger. Non ni non. Ni no non. Ni ni folie bololie. Balaise, le môle. Héliploptère et trou le doigt. Pas un, est-ce un, ben, dis, hein. Bruit et des bruits. Trip trip pip pippy pippy pip pip landerine. Alife mon garde-manger, Alife mon garde-manger." Dans la version initiale, Hugh Hopper avec qui j'eus la chance de jouer une seule fois tient la basse, Robert est au clavier. Celle d'Odeia figurera dans leur second album à paraître.
Découvrant le clip filmé à la Manufacture des Oeillets d'Ivry par Ugo Vouaux-Massel, Robert Wyatt, fidèle à lui-même, envoie un petit mot adorable à Elsa : "I am so moved by this . everything about it : a great film for a start . and the variations so interesting ,original but also , exactly understanding the harmonic feel i was after . And then , Elsa ........You : Perfect".
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 21 juillet 2017 à 00:15 ::Humeurs & opinions
La boîte aux lettres est désespérément vide alors que nous attendons du courrier. Lorsque j'étais enfant il y avait deux distributions par jour à Paris. Dans les villages le facteur apportait les nouvelles. Jusqu'à la privatisation des PTT (Postes, Télégraphes et Téléphones), scindés en France Telecom en 1988 et La Poste en 1991, nous avions toujours le même facteur, qui nous connaissait et avec qui nous avions une relation humaine comme l'épicier du coin. Depuis, cela n'a fait que se détériorer. La Poste est devenue une banque, activité plus lucrative que le service public saccagé. À Bagnolet, nous ne recevons du courrier que les mardi, jeudi et vendredi, et pas avant 14h ! Il n'y a plus que des remplaçants qui font ce qu'ils peuvent compte tenu des tournées marathons qui leur sont imposées. Lorsqu'ils prennent leur jour de congé ils ne sont pas remplacés. Certains ne se donnent pas la peine de sonner pour déposer un paquet ou une lettre recommandée et font semblant qu'il n'y a personne. Mais à qui se plaindre ? Depuis le 1er mars 2010 la Poste est devenue une société anonyme à capitaux publics pour affronter la concurrence européenne ! Les transporteurs ne valent guère mieux côté conscience professionnelle. Il ne reste qu'Internet, le téléphone, les SMS qui gardent une relative fiabilité. Ou bien j'embarque tout sur mon vélo si l'expéditeur ou le destinataire sont sur mon trajet ! La Poste française jouissait d'une réputation exceptionnelle, un peu comme la SNCF. C'est partout pareil. Sous prétexte de rendement, le patronat licencie, réduit les services, pousse au bâclage, et du côté des salariés on se désinvestit, on déprime. Au bout du compte on disparaît.
Post(e) Scriptum :
Sur Mediapart, Guy Perbet nous suggère de regarder cet extrait, essentiellement à partir de 1'18". Démonstration implacable
Suite à mon article, j'ai reçu un coup de téléphone de la responsable de la distribution. J'ai bien précisé qu'il ne s'agissait pas d'un problème récent dont le facteur actuel serait responsable, mais que c'est récurrent depuis 5 ou 6 ans. Il n'y a d'après elle aucune raison pour que les lundi, mercredi ou samedi soient des jours sinistrés. Par contre que le courrier n'arrive qu'à 14h s'explique si nous sommes en fin de tournée. Pour que le courrier soit à l'heure, il y a bien un service, mais il est payant ! Pour toute réclamation, la responsable me suggère d'appeler le centre de réclamation au 3631 qui ouvre un dossier laissant une trace...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 20 juillet 2017 à 03:31 ::Humeurs & opinions
Sur le site de L'avenir, Georges Lekeu publie un article passionnant sur la manière dont Google nous espionne. Il nous explique comment consulter simplement nos informations archivées par le moteur de recherche américain qui s'en servira entre autres pour cibler la publicité dont il nous inonde de plus en plus. Les vidéos YouTube regardées, les localisations de notre iPhone, notre navigation sur Chrome apparaissent soudain à notre plus grande surprise. Si la page Google Mon Activité répertorie nos tribulations sur Android, Chrome, Google Maps, Recherche, Recherche d’images, Recherche de vidéos, Trajets Google Maps, YouTube, elle permet néanmoins de désactiver ces mouchards, y compris l'historique de nos trajets, à condition de savoir qu'ils existent !
Lors de notre visite au siège de Google de New York en 2006, j'avais déjà titré mon article Le meilleur des mondes ! Nous avions été surpris par l'organisation ikéiste de la société fondée par Sergueï Brin et Larry Page qui en est l'actuel CEO (PDG). Plus tard, j'avais raconté à notre hôte, responsable du ranking sur Google, que mon webmestre avait préféré développer son propre moteur de statistiques pour ne pas utiliser le leur. Il avait éclaté de rire en répondant que si nous ne voulions pas connaître nos stats cela nous regardait, car de toute façon Google les avait ! Ainsi j'ignore si décocher les six interrupteurs espions les effacent ou nous les cachent seulement à nous ?
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 19 juillet 2017 à 00:03 ::Musique
J'avais laissé tomber le film de Brady Corbet après un quart d'heure. La partition pour orchestre de Scott Walker m'incite à y revenir. Sombre, brutale, tendue comme un arc, la musique met les nerfs en pelote. Des blocs de cordes assassins tombent des cintres comme un pendu au bout d'une corde, le couperet de la guillotine ou un peloton d'exécution. Mortel. C'est du gros lourd. Plus sommaire que ce que le chanteur écrit dans ses derniers albums expérimentaux, sa musique de film répond aux lois du genre, rappelant par endroits certains scores de Bernard Herrmann. La musique de film ne fait pas souvent dans la dentelle, elle doit rester complémentaire de l'image et de l'action, ne pas occuper tout l'espace. Le corps est éviscéré, le squelette à peine dépouillé de sa peau. Les cuivres accentuent la pomposité de ce film ambitieux...
Inspiré par une nouvelle de Jean-Paul Sartre, The Childhood of a Leader (L'enfance d'un chef) fut tourné sous deux versions, anglaise et française. Je n'arrive pas à m'intéresser au sort de l'enfant, encore moins au rapport de causalités qui ferait de son éducation par des parents autoritaires un futur dictateur. La transposition de la honte générée par le Traité de Versailles qui se conclut là en 1919 à celle que tente de lui infliger un monde d'adultes déconnecté tient d'un symbolisme balourd. La psychologie du film provient d'un comportementalisme réducteur, loin de la complexité analytique susceptible de révéler les mécanismes de la pensée du petit paranoïaque. Il va me falloir du temps pour réécouter le disque de Scott Walker en oubliant le maniérisme prétentieux qui avait séduit la Mostra de Venise en 2015...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 18 juillet 2017 à 00:25 ::Pratique
Les arnaqueurs n'ont pas attendu Internet pour agir. J'ai raconté ici celle dont j'avais été victime lorsque j'avais 25 ans. De même que les techniques des faux-monnayeurs évoluent avec les nouvelles technologies, l'imagination des malfrats est sans limites. Nous recevons probablement plus de tentatives d'escroquerie par mail que de courriers qui nous sont réellement adressés. Sur les milliards de spams envoyés chaque jour, le nombre des gogos qui se font avoir au fishing reste élevé, à commencer par les personnes âgées. Sur le Net l'arnaque la plus classique est de ne jamais recevoir l'objet commandé. Certains sites marchands vous garantissent le remboursement, de même Paypal si vous ne vous y prenez pas trop tard. Il arrive aussi que l'achat soit simplement volé par un postier indélicat sur le trajet vers chez vous. Il est donc prudent de se renseigner sur le vendeur lorsqu'on lui achète quelque chose pour la première fois. Un magasin qui a pignon sur rue est susceptible de recevoir votre visite courroucée, mais comment faire le siège d'une boutique virtuelle ? Il y a pourtant des signes qui devraient nous mettre la puce à l'oreille...
Il y a trois mois j'ai donc acheté deux paires de chaussures sur le site AddictGear que je n'ai jamais reçues et le site ne répond à aucun des mails que je lui ai envoyés. Leur téléphone est évidemment saturé et leur adresse en Oklahoma équivaut à un gag lynchien. Si j'avais vérifié leur page FaceBook j'aurais été averti par d'autres victimes, même si leurs commentaires sont effacés au fur et à mesure par cette société malhonnête. Les préposés n'ont pas pris le temps de me répondre, mais celui de me bloquer de leur page FaceBook oui !
J'aurais dû me méfier de leur accroche publicitaire, aveuglé par les alléchantes pompes colorées dont je me voyais déjà affublé cet été. Trois médaillons coiffent leur sigle : Satisfaction garantie à 100%, Port gratuit, Commandes sécurisées. C'est trop pour être honnête ! Cela me rappelle l'argumentaire des escrocs qui vous assurent qu'il n'y a pas d'arnaque. En effet lors d'une tractation quelconque il ne viendrait pas à l'idée d'une personne honnête d'évoquer son éventualité ! Chaque fois que quelqu'un m'a assuré qu'il ne m'arnaquait pas, j'ai froncé le nez et ne me suis jamais trompé sur ce point. De toute manière, j'ai toujours à l'esprit l'idée lacanienne que l'inconscient ignore les contraires. Ce n'est pas l'affirmation ou la négation qui sont importantes, mais le sujet sur lequel elles portent. Dans "J'aime ça" ou "Je n'aime pas ça", seul "ça" compte. C'est ainsi qu'il faut aussi comprendre la citation de Cocteau "Ce que l'on te reproche, cultive-le, c'est toi." Pardonnez cet à peu-près néophyte, mais ce bon sens peut s'appliquer à toutes les appréciations quelles qu'elles soient, expliquant par là les revirements à 180° de nos répulsions et attractions.
Il n'empêche que je me suis fait avoir d'une centaine d'euros et c'est contrariant.
P.S.: heureusement je serais très probablement remboursé grâce à l'assurance de la carte de paiement...
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 17 juillet 2017 à 00:05 ::Humeurs & opinions
L'accompagnement inventif et lyrique du trio Proyecto Lorca fait glisser le flamenco de Rocío Márquez vers une contemporanéité à cheval entre la variété internationale et la liberté de l'expérimentation. La chanteuse y développe un éventail d'émotions servies par son engagement politique et social autant que par de sincères références musicales. Si la jeune andalouse signe toute la musique et la moitié des textes des onze premiers titres, elle affirme aussi son féminisme en chantant les poétesses actuelles Isabel Escudero, Christina Rosenvinge, María Salgado ou en adaptant Sainte Thérèse d'Avila. Les trois dernières suites enregistrées en public sont, paroles et musique, de Federico Garcia Lorca, poète assassiné en 1936 par des milices franquistes, grand défenseur du cante jondo au travers de ses Canciones populares antiguas. S'y immiscent quelques petites madeleines, début de la XIVe symphonie de Chostakovitch, Olé de Coltrane, chants de la guerre d'Espagne repris par le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden, et des citations d'Albéniz, Juan Breva, Manuel Garcia, Lazaro Nunez Robres, qui tous s'inspirent des vers de Lorca, avec la complicité du Proyecto Lorca. Son percussionniste Antonio Moreno varie ses timbres selon les chansons, passant de la batterie au marimba, comme Juan M. Jimenez d'un saxophone à l'autre, et le pianiste Daniel Borrego Marente harmonise l'ensemble. Passé la variété de ses inspirations, des fandangos de sa région natale de Huelva aux chants de mineurs, des classiques bulleria, tango, seguiriya, alegria, caracoles aux sources de la seguidilla ou de la populaire bambera, Rocío Márquez réussit à innover, cosignant les arrangements avec le trio, épaulée par Raül Refree qui produit ce flamboyant album.
→ Rocío Márquez, Firmamento, CD/LP Viavox, livret avec traductions françaises, dist. L'autre distribution, sortie le 22 octobre 2017 - concert au Théâtre de la Ville, Paris, le 7 novembre 2017
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 14 juillet 2017 à 07:00 ::Expositions
Les relations de bon voisinage créent des liens, ici entre un peintre chinois et des travailleurs africains sans papiers français. Chinois de Hong Kong, Sun Sun Yip a récemment acquis la nationalité française après 25 ans de résidence parisienne. Travailleurs africains chassés de Libye par la guerre que notre pays y déchaîna, les Baras squattaient un bâtiment inoccupé de la rue René Alazard à Bagnolet avant d'être scandaleusement expulsés par le Préfet de Seine-Saint-Denis, ancien du cabinet d'Estrosi, à la demande des frères Fuchs qui ont racheté l'ancien local de l'ANPE à Natixis. Révolté par cette expulsion du 29 juin dernier, l'artiste chinois choisit de faire tirer trois grandes affiches à partir des portraits à l'huile qu'il a réalisés. Les tableaux présentent le même visage rayonnant et déterminé avec une dominante successivement bleu, blanc, rouge ! Trois affiches de 80x120cm collées sur les parpaings obstruant l’entrée du 72 où vécurent les 200 Baras. Ils gardent un sourire incroyable malgré les misères qui les accablent, réfugiés pour l'instant sous le pont de l'échangeur de Gallieni avec l'interdiction absolue de monter une tente. Après deux semaines où la pluie diluvienne succéda à la canicule, la Mairie de Bagnolet désobéit en leur installant des toilettes et un point d'eau, mais une nouvelle expulsion est à craindre. Les Baras considèrent avec justesse la France responsable de leur situation impossible, conséquence de la colonisation et de la guerre à Khadafi. Ils ne souhaitent qu'une chose, être régularisés pour travailler enfin avec un salaire décent qui leur permette de payer un loyer comme tout un chacun. Le refus qui leur est opposé, alors qu'ils sont sur le territoire depuis plus de cinq ans, ne sert qu'aux employeurs sans scrupules qui les exploitent. Sun Sun Yip a payé de sa poche les grands tirages au risque qu'ils soient arrachés par les nervis qui ont muré le bâtiment évacué. En ce 14 juillet, ils sont pourtant l'étendard dont tous les riverains solidaires peuvent s'enorgueillir, afin que le drapeau français soit autre chose qu'un suaire sur l'autel de l'exploitation de l'homme par l'homme.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 13 juillet 2017 à 01:37 ::Humeurs & opinions
La mobilisation porte ses fruits. La mairie de Bagnolet a installé des toilettes et un point d'eau pour les 150 Baras, expulsés le 29 juin de la rue René Alazard à Bagnolet, qui ont trouvé un refuge provisoire sous le pont de l'échangeur à Gallieni. Il ne leur manque que des sanitaires nettoyés et surtout un toit et des papiers français pour qu'ils puissent travailler dans des conditions décentes. C'est le propos de la tribune adressée au premier ministre, en copie hier sur Libération et Mediapart, signée par une cinquantaine de personnalités. Depuis cinq ans les Baras sont exploités par des employeurs sans scrupules qui les paient au noir bien en dessous du SMIC alors qu'ils vivaient correctement en Libye avant que la France déclare la guerre à Khadafi. L'Italie leur fournit des papiers européens que notre pays ne reconnaît pas. L'Europe a les limites de ses intérêts économiques, c'est même le seul fondement sur lequel est bâtie sa constitution, constitution refusée par le peuple français, mais ratifiée de la plus anti-démocratique manière. Heureusement les riverains associés aux antennes des Lilas et Bagnolet de la Ligue des Droits de l'Homme et RESF, de Balipa et d'autres associations sur la brèche depuis cinq ans, leur apportent leur soutien, moral et pratique. Les supermarchés des environs ont donné leurs invendus, des voisins avaient aussi apporté des bonbonnes d'eau, des duvets, des vêtements, etc., mais ils manquent tout de même de nourriture, bouteilles d'eau, produits d'hygiène...
Le point noir, c'est le Préfet de Seine-Saint-Denis qui interdit fermement la moindre tente qui les mettrait à l'abri des intempéries, les menaçant d'envoyer aussitôt les CRS... Même l'eau et les toilettes ont été installées contre ses ordres !
La menace d'une nouvelle expulsion musclée pèse sur leurs têtes. On a vu comment les 2000 migrants ont été virés de la Porte de la Chapelle après que les autorités aient laissé pourrir la situation. En leur refusant la moindre hygiène, elles peuvent arguer ensuite de l'insalubrité du campement sauvage... La régularisation des immigrés ne peut que profiter aux travailleurs français, évitant ainsi la concurrence que leur imposent les entreprises frauduleuses.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 12 juillet 2017 à 08:01 ::Perso
Dans l'ordre de la nature, dans la nature des choses, dans les choses de la maison, les chats vous débarrassent des souris d'une manière ou d'une autre. La présence féline les fait choisir des havres moins dangereux. Django a pris l'habitude de rapporter ses proies glanées dans le quartier et les occire sur la moquette blanc crème du premier étage. Le rituel ne varie pas. Il les planque derrière les enceintes du home cinéma et chaque matin de cinq à six il jongle jusqu'à ce que le pauvre petite bête ne bouge plus. Hier après-midi j'ai senti une présence dans notre chambre à coucher en retirant de l'armoire une de mes nouvelles chemises hawaïennes, comme une queue qui se faufilait à mes pieds. C'était certainement une souris que le matou avait rapportée et qui lui avait échappé. Françoise est allée le chercher et il n'en fit ni une ni deux. Le soir c'était au tour de Oulala de passer la chatière sa proie entre les dents. Elle entendait probablement donner une leçon de chasse à sa fille (photo avec leurre !) qui malencontreusement laissa s'enfuir la bestiole sous les plans de travail de la cuisine. Nous avons donc des chats qui au lieu de nous éviter d'avoir des souris à la maison, contrairement aux voisins, nous en rapportent quotidiennement. Or nous n'avons nullement l'intention d'en faire l'élevage, même pour amuser nos chatons qui sont déjà gâtés en jouets de toutes sortes. J'avoue ne plus savoir quoi faire devant ce dysfonctionnement de l'écosystème.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 11 juillet 2017 à 16:34 ::Humeurs & opinions
Alors que Libération (qui l'a finalement publiée une heure après ce blog) et Le Monde tergiversaient depuis cinq jours en exigeant l'un et l'autre l'exclusivité de cette tribune à contenu humanitaire, les Baras repoussaient une nouvelle expulsion à Gallieni. Les soutiens appelèrent un maximum de monde à s'y rendre, mais tout est craindre dans les heures qui viennent...
Redonnons sens à notre tradition d’asile, Monsieur le Premier ministre !
… à commencer par les deux cents Baras, Africains sans papiers, expulsés et à la rue dans le 93
Elle n’était pas jolie la tradition d’asile de la France, jeudi 29 juin, lors de l’expulsion par les CRS de deux cents Africains sans papiers, installés depuis plus de trois ans à Bagnolet (93) dans un bâtiment inoccupé. Pourtant, Monsieur le Premier ministre, n’est-ce pas à cette tradition que vous voulez redonner sens, ces prochains jours, par un ambitieux plan d’action ?
Ces Baras (travailleurs en bambara) vivaient et travaillaient en Libye, jusqu’à ce que la guerre les contraigne, en 2011, à fuir et à se réfugier en France. Depuis, ils n'ont connu pour toit que la rue, ou au mieux des bâtiments inoccupés, comme celui de la rue René Alazard à Bagnolet. Chaque fois, ils en ont été expulsés. Comme jeudi dernier !
Alors où est-elle, Monsieur le Premier ministre, cette tradition française d’asile que vous invoquez ? Certainement pas à Bagnolet, où ces hommes contribuaient au vivre ensemble du quartier de la Dhuys : ils surprenaient par leur dignité les riverains. Chaque matin, les Baras quittaient Bagnolet pour aller travailler « au noir », qui dans le nettoyage, qui dans le bâtiment, le gardiennage ou la restauration. Exploités, comme tant d'autres sans-papiers. Aujourd'hui expulsés, ces hommes se retrouvent sur le trottoir, à la sortie du métro Gallieni sous le pont de l'échangeur. Bénéficiant de la solidarité de leurs anciens voisins et soutiens qui leur apportent nourriture et équipements, ils dorment à même le sol, le préfet leur interdisant matelas et tentes.
Monsieur le Premier ministre, puisque vous semblez attaché à redorer cette tradition d’asile à laquelle vous vous référez, commencez donc par ces hommes, qui vivent et travaillent en France depuis des années, s’organisent comme ils peuvent avec leur collectif dans une remarquable dignité. Écoutez-les, écoutez leurs voisins, répondez enfin à leurs demandes, démarches entreprises depuis des années auprès des pouvoirs publics et qui, toutes, ont été rejetées. Donnez des instructions pour étudier leur dossier de régularisation, pour leur trouver des hébergements pérennes qu’ils sont prêts à louer.
Monsieur le Premier ministre, refusez avec nous, signataires de cet appel, cette logique répressive et haineuse à l'égard des Baras de Bagnolet, comme des migrants en général, qui salit l’image de notre pays. Faites cesser les traitements humiliants et dégradants dont tous sont victimes !
Christophe Abric, producteur La Blogothèque / Aline Archimbaud, sénatrice / Blick Bassy, musicien / Elsa Birgé, chanteuse / Jean-Jacques Birgé, compositeur de musique / Laurent Bizot, producteur de disques / Geneviève Brisac, écrivaine / Étienne Brunet, musicien / Marie-Laure Buisson-Yip, professeur d’arts plastiques / Dominique Cabrera, cinéaste / Robin Campillo, cinéaste / Laurent Cantet, cinéaste / Denis Charolles, musicien / Nicolas Chedmail, musicien / Catherine Corsini, cinéaste / Didier Daeninckx, écrivain / Corinne Dardé, vidéaste / Benoit Delbecq, musicien / Pascal Delmont, directeur d'entreprise / Alice Diop, cinéaste / Ella & Pitr, peintres / Éric Fassin, sociologue / Léa Fehner, cinéaste / Pascale Ferran, cinéaste / Emmanuel Finkiel, cinéaste / Marie-Christine Gayffier, peintre / Thomas Gilou, cinéaste / Speedy Graphito, peintre / Antonin-Tri Hoang, musicien / Nicolas Klotz, cinéaste / Rémi Lainé, cinéaste / Olivier Marboeuf, directeur de Khiasma / Yolande Moreau, comédienne et réalisatrice / Elisabeth Perceval, cinéaste / Laurence Petit-Jouvet, cinéaste / Fiona Reverdy, peintre / Jean Reverdy, peintre / Colas et Mathias Rifkiss, cinéastes / Denis Robert, journaliste et écrivain / Françoise Romand, cinéaste / Christophe Ruggia, cinéaste / Raymond Sarti, scénographe / Céline Sciamma, cinéaste / Vincent Segal, musicien / Pierre Serne, conseiller régional / Claire Simon, cinéaste / Bernard Stiegler / philosophe, Henri Texier, musicen / Élise Thiébaut, écrivaine / Sun Sun Yip, plasticien / LDH Les Lilas/Bagnolet / RESF Les Lilas / Bagnolet
(pour information, le communiqué de la LDH sur la déclaration du premier ministre)
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 11 juillet 2017 à 00:10 ::Perso
Depuis que nous habitons un pavillon de banlieue en lisière de Paris, c'est la fête des voisins tous les jours. Toute mon enfance j'avais vécu en appartement et je ne connaissais aucun des habitants de l'immeuble, sauf pour se plaindre de la musique que je faisais hurler dans ma chambre d'adolescent. Au mieux nous nous saluions dans l'ascenseur sans vraiment nous regarder.
À 24 ans je louai un bout de maison sur la Place de la Butte aux Cailles, au 7 rue de l'Espérance, qui était en surface corrigée et que Charlotte Latigrat et Martin Even quittaient. La loi de 1948 obligeait les propriétaires à baisser considérablement les loyers de logements non conformes aux exigences de confort d'alors. La salle de bain et les toilettes donnaient directement sur la cuisine et la chambre du premier étage n'était accessible que par une échelle de meunier. Je payai ainsi une bouchée de pain pour un duplex avec deux chambres et même un garage. Une trappe s'ouvrait sur une grande cave transformée en salon qui me servit de studio d'enregistrement pendant huit ans. Angèle et Maurice, mes voisins octogénaires eurent la gentillesse de se séparer de leur coucou suisse accroché sur le mur mitoyen de l'endroit où je dormais. Ces titis parisiens, vieux communistes vivant avec une retraite misérable, avaient le cœur sur la main et je pense chaque fois à eux lorsque je passe devant le cimetière de Gentilly. Je me souviens d'une engueulade avec notre propriétaire commune où Angèle lui lâcha "Vous en avez plus à chier que moi à manger !".
Lorsque je rencontrai la future mère de ma fille je déménageai boulevard de Ménilmontant dans un loft immense qui faisait figure pour moi de palais des mille et une nuits. Les premières années de cohabitation avec les autres habitants de l'immeuble furent idylliques. La nuit nous n'avions personne au-dessus ni en dessous de nous. Nous avions tous des enfants à peu près du même âge et nous n'avons jamais eu besoin de baby-sitter. Nous rendant des services mutuels, soit nous n'avions pas d'enfant, soit nous en avions trois ou quatre. Au départ il y avait une dizaine de petites filles et un seul garçon ! Nous avons fait des fêtes d'immeuble extraordinaires dans la cour jusqu'à ce qu'une agence de photos travaillant pour la pub s'installe là et casse l'ambiance. Tous les vendredis deux cents convives dansaient au dessus de nos têtes dans un rituel répétitif insupportable. La baignoire débordait de bouteilles de Champagne et jamais la gauche caviar ne porta jamais si bien son nom. Ces quadras mal élevés ne nettoyaient jamais l'escalier après avoir vomi leurs excès alcooliques et leurs retrouvailles hebdomadaires puaient le machisme des copains de régiment. J'étais heureux de quitter ce lieu qui perdit progressivement son âme.
Je vécus en sursis deux ans dans un pavillon de Clamart qui représentent pour moi la seule erreur fondamentale de ma vie, l'éloignement de tout transport en commun n'étant pas la raison de cette faille, mais une erreur de casting dont je me remis heureusement en acquérant ma maison de Bagnolet. Après quelques tâtonnements je retrouvai mon équilibre grâce à ma rencontre avec Françoise et la proximité retrouvée avec ma fille alors encore adolescente. Aussitôt arrivé ici, je me fis quantité d'amis dans le voisinage.
Je me demande si tout le monde partage la même expérience, mais il me semble que vivre dans la promiscuité d'un immeuble pousse ses habitants à garder leurs distances alors que l'isolement relatif des pavillons crée des liens de solidarité avec les autres riverains. Notre quartier est particulièrement agréable, car il reste irrigué de commerces et il existe un tissu mélangé où les entreprises sont encore présentes. La proximité de Paris, accessible à pied et sans que le Périphérique soit perceptible, donne l'impression d'un vingt-et-unième arrondissement où de nombreuses familles se sont installées récemment, préférant une grande surface, voire un jardin, à l'immersion concentrationnaire parisienne. Nous avons ainsi quantité de nouveaux amis depuis notre emménagement ici il y a une quinzaine d'années, sans compter les rapports indispensables de bon voisinage. Rien qu'en face, par exemple, cinq des huit lofts sont occupés par des personnes qui sont devenus des proches, et dans le quartier le nombre des connaissances est incalculable. La Dhuys est une sorte de village où la solidarité est quotidienne. On l'a vue lors de l'expulsion des Baras par les CRS la semaine dernière. C'est probablement lié à nos activités locales, politiques, citoyennes ou simplement riveraines.
Dimanche soir, Juliette Dupuy nous a envoyé cette superbe photographie de notre maison depuis ses fenêtres sur lesquelles une gouttière tordue déversait des trombes d'eau. Le lendemain matin je suis d'ailleurs allé déboucher l'évacuation du jardin pour éviter l'inondation du garage et j'ai vérifié que les surélévements de la cave faisaient leur office. J'en ai aussi profité pour enregistrer les coups de tonnerre dont les premières déflagrations nous avaient réveillés. Les chats étaient déjà rentrés se blottir au sec, non sans avoir laissé traîner une souris assassinée devant la porte de notre chambre. Vider le quartier de ces petits rongeurs est leur contribution à la solidarité évoquée plus haut.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 10 juillet 2017 à 01:15 ::Musique
Un nouveau disque de Jacques Thollot est un évènement rare. Il n'en a enregistré que cinq sous son nom de son vivant. Chacun développe une poésie unique qui s'inspire autant du jazz que de la musique classique française, un territoire de l'enfance que le batteur ne put jamais abandonner. Enfant précoce, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014. Nombreux musiciens lui avaient rendu hommage à la Java, et j'avais de mon côté demandé à Fantazio et Antonin-Tri Hoang d'improviser avec moi sur des poèmes de Henri Michaux que Jacques adorait. Jean Rochard a rassemblé les ultimes enregistrements de son quartet et des interprétations originales de divers musiciens qui reprennent avec brio quelques titres en perpétuant l'équilibre incroyable de cet oiseau blessé à qui les baguettes servaient de balancier lorsqu'il avançait léger sur les fils de la portée.
Au début du disque, Sunny Murray laisse un message sur le répondeur de Jacques Thollot qui n'est déjà plus là. Sa fille Marie chante, joliment accompagnée par un quatuor à cordes dirigé par Tony Hymas, avant que le pianiste anglais rejoigne le nouveau quartet où figurent le saxophoniste Nathan Hanson et le contrebassiste Claude Tchamitchian. Il n'y a déjà plus de temps. Les époques se confondent conférant à Jacques l'immortalité des grands artistes. Avec To Neneh by Don from Jacques le cornettiste Kirk Knuffke et le vibraphoniste Karl Berger rappellent le lègue d'une génération à une autre et la tendresse de toute cette musique. Hanson convoque un chœur de saxophones, Jacques joue en duo avec Tony Quand le son devient aigu, jeter une girafe à la mer ou improvise aux claviers avec le guitariste Noël Akchoté. La clarinettiste Catherine Delaunay souligne l'originalité du compositeur inspiré par toutes les musiques du XXe siècle. Autre magnifique surprise, le quartet formé à l'occasion de l'hommage à la Java et réunissant le saxophoniste François Jeanneau, la pianiste Sophia Domancich, le contrebassiste Jean-Paul Celea et le batteur Simon Goubert interprète Cinq hops, Go Mind, Seven. D'autres saynettes musicales où réapparaissent Akchoté, Berger, Jacques et son dernier quartet constituent la troisième partie de l'album intitulée Ce sont, où nous sommes, après Infiniment et La voie des rythmes.
Comme tous les albums du label nato, Jacques Thollot In Extenso bénéficie d'un packaging extrêmement soigné dont les illustrations ont été confiées à Gabriel Rebufello et le graphisme à Marianne T. Deux livrets de 28 pages chacun l'accompagnent : le premier est Faits d'images de Chenz, Philippe Gras, Jean-Pierre Leloir, Guy Le Querrec, Jean Rochard, Christian Rose, Sami ; le second est l'entretien (en français et en anglais) que j'avais mené avec Raymond Vurluz pour les Allumés du Jazz n°7 les 24 juin et 4 juillet 2001, un Cours du Temps chronologique complété par des commentaires sur des musiciens qui avaient marqué le parcours de Jacques. In Extenso est une anthologie composée exclusivement d'inédits offrant de se promener dans l'œuvre de Jacques Thollot, moitié jardin anglais aux contours sinueux révélant des points de vue cachés, moitié jardin à la française que les rythmes quadrillent en de majestueuses perspectives. L'ensemble est enrobé dans un paquet cadeau soulignant l'amour indéfectible de ses amis.
→ Jacques Thollot, In Extenso, label nato, dist. L'autre distribution, sortie le 22 septembre 2017
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 7 juillet 2017 à 07:03 ::Humeurs & opinions
Il est toujours étonnant de constater que des spécialistes étrangers connaissent souvent mieux certains aspects de notre culture que nos propres experts. J'ai pu par exemple le constater aux États Unis ou au Japon sur les courants musicaux considérés comme marginaux. Ainsi Jonathan Buchsbaum publie à New York Exception Taken (en français, "Objection !"), un livre sur l'exception culturelle française qui montre que l'on peut résister au rouleau compresseur de l'industrie américaine. C'est d'autant plus actuel à l'heure du TAFTA qui nous menace.
En 1980 l'industrie cinématographique américaine remonte le courant après la désaffection des salles durant les vingt ans qui suivent la seconde guerre mondiale. C'est l'avènement des blockbusters qui débute avec Jaws (Les dents de la mer) de Steven Spielberg et Star Wars de George Lucas. En France Jack Lang taxe la télévision pour financer le cinéma français en imposant des règles qui obligent les chaînes à investir. Le cinéma américain progressait considérablement en même temps que les cinémas nationaux européens déclinaient. En 1993, refusant d'appliquer les accords du Gatt à la culture, la France réussit à convaincre ses partenaires de l'Union Européenne de revendiquer l'exception culturelle, libre à chaque pays de décider pour soi. En 1999 les manifestations de Seattle contre le sommet de l'OMC montrent l'opposition au système libéral, mais les attentats du 11 septembre porteront un coup fatal à la résistance altermondialiste. En 2001 l'UNESCO vote en faveur des droits des peuples à la diversité culturelle, ratifié en 2007. La production cinématographique française reste ainsi prolifique alors que l'Italie, la Grande-Bretagne ou l'Allemagne sont sinistrées. Ces pays emboîteront ensuite le pas pour remonter la pente avec difficulté. L'exception culturelle montre que l'on peut résister à la puissance de feu des États Unis incarnée par son soft power.
Passant chaque année un mois à Paris, en particulier aux archives du CNC, et pour de multiples entretiens avec les protagonistes, Jonathan Buchsbaum, professeur au département des Media Studies du Queens College, City University of New York, aura mis dix ans pour écrire son ouvrage.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 6 juillet 2017 à 00:49 ::Cinéma & DVD
"Le spectateur ne vit pas un film ; il revit au travers du film une succession d'émotions qu'il a mémorisées et qui sont stimulées par le scénario."
Hier matin, à l'issue de la projection privée d'un film non terminé, j'écoutais les avis de chacune et chacun sur les scènes qu'ils ou elles trouvaient longues, trop dramatiques ou pas assez, trop orientées ou ambiguës, etc. Les réactions étaient forcément contradictoires. Je me suis alors souvenu d'un article que j'avais publié le 19 mars 2006, mais dont le principe ne m'a jamais quitté tel qu'il est exprimé plus haut.
Deux ans auparavant, j'avais assisté à une conférence passionnante de Claude Bailblé au Centre Pompidou à l'occasion des Journées du Design Sonore auxquelles je participais. Je retrouvai d'ailleurs sa phrase à la page 41 du livre Jeux Vidéo et Médias du XXIe Siècle (Ed. Vuibert) de Stéphane Natkin le citant dans sa thèse de docteur d'université (Paris VIII) intitulée La perception et l'attention modifiées par les dispositifs du cinéma (1999).
J'ajoutai alors : "Cette remarque aussi courte que lumineuse sur les phénomènes d'identification est extensible à d'autres phénomènes de perception et de réaction à des stimuli extérieurs. Ainsi nos attirances et répulsions pour des individus, nos réactions les plus intimes, peuvent être conçues comme des reflets de la mémoire d'événements préalablement vécus, dans la petite enfance par exemple..." Je développai ultérieurement ma propre expérience en analysant les scènes qui me font pleurer au cinéma, car personne ne réagit de la même manière ni au même moment face à des acteurs...
J'évacue volontairement ici le marketing des blockbusters qui tend à formater le désir, ce qui revient d'une certaine manière à effacer la libido, et j'insiste encore une fois : face à une œuvre, quelle qu'elle soit, plus le nombre des interprétations est grand, plus cet éventail de perceptions lui confère un statut de chef d'œuvre ! Cette remarque n'est évidemment pas une question de quantité de masse, mais d'équation entre le nombre de spectateurs et celui de leurs interprétations personnelles.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 5 juillet 2017 à 01:04 ::Musique
Guillaume Belhomme publie un beau livre de près de deux kilos avec ses 150 musiciens de jazz préférés, de King Oliver, Jelly Roll Morton, Sidney Bechet, Louis Armstrong à Otomo Yoshihide, Ken Vandermark, Mats Gustavson, Martin Küchen en passant par tous les incontournables qui ont marqué l'Histoire. Chaque article illustré de belles photographies s'ouvre sur une introduction, mais c'est par les disques qu'ils sont évoqués. La subjectivité de la somme est évidemment revendiquée et l'on appréciera l'éclectisme des goûts de l'auteur qui se passionne autant pour les racines que pour les variations iconoclastes actuelles. L'ouvrage peut plaire autant aux aficionados qu'aux néophytes, même si j'aurais apprécié des analyses plus sensibles ou poétiques qui auraient permis de mieux cerner la spécificité de chaque musicien et musicienne. Une interprétation plus subjective de Belhomme provoquerait aussi une interprétation plus personnelle de notre part. Il y a ainsi à mon avis trop de noms propres et pas assez d'adjectifs pour que l'on arrive à entendre la musique sans l'écouter. Il n'en reste pas moins que ma curiosité est vivement sollicitée pour les artistes que je connais mal, voire pas du tout. Tout au long de ses 750 chroniques de disques, cette anthologie pourra se lire comme une histoire de la création jazzistique à travers les âges aussi bien qu'elle offrira de picorer ici et là au gré de son propre temps.
→ Jazz en 150 figures, 360 pages, 30x22x3 cm, 1814g, Éditions du Layeur, 39,90€
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 4 juillet 2017 à 09:14 ::Perso
Il était 7h39 ce matin lorsque j'ai retrouvé ma dent. J'avais très mal dormi, enchaînant les cauchemars où elle tenait le premier rôle. Je l'avais cassée en quatre morceaux en marchant dessus, je l'avais retrouvée dans un trou ovale parfait, je l'avais encore perdue... La sublime litanie des objets perdus de Bang on a Can tournait en boucle dans ma tête. Je l'avais utilisée lors de circonstances plus dramatiques au Théâtre Antique d'Arles où nous avions projetées les images des inondations de décembre 2003 réalisées par les habitants. "I lost my tooth...".
Avant d'aller me coucher j'avais scruté le jardin avec une lampe torche, fouillé la poubelle, repellé toute la maison jusqu'à la cave où j'étais descendu chercher du vin, accusé les chats, retourné mes poches, regardé sous les divans, une fois, deux fois, trois fois, rien, un mystère ! J'étais persuadé avoir retiré mon appareil pour manger et l'avoir mis dans la poche gauche de mon pantalon. Je suis condamné à cette gymnastique depuis l'automne où j'ai subi une intervention chirurgicale pour poser un implant remplaçant mon incisive supérieure cassée dans mon enfance et mal traitée par un dentiste qui n'avait plus envie d'exercer. La greffe osseuse prend six mois, la pose du pivot en exige encore six, ce qui m'entraîne jusqu'à septembre où ma dentiste sera revenue de Saint-Pierre et Miquelon et moi des Pyrénées. En attendant je porte un petit bouche-trou pour faire bonne figure en société et pour bavarder. La fuite d'air est épuisante lorsque je parle, mais je dois retirer l'appareil pour manger. Donc ce matin j'ai pris le temps de balayer les feuilles mortes, de regarder si les chats n'avaient pas emporté ma dent dans les buissons et j'ai encore fait un tour de la maison, cherchant même dans le réfrigérateur et les tiroirs de la cuisine si jamais mon inconscient m'avait conduit à un geste absurde. Palpant les vêtements que je portais la veille pour la sixième fois, je n'ai rien trouvé, mais en glissant un doigt dans la doublure de la veste que j'avais renfilée avec l'air frais de la nuit je suis tombé sur l'objet perdu, un petit palais rose avec deux crochets. Depuis le début j'étais persuadé que ma dent était dans ma poche, ou du moins dans l'une de mon costume qui en accumule une quantité cachée, mais j'étais chaque fois passé à côté. J'avais beau ressassé ma théorie qui veut que l'objet perdu soit toujours à l'endroit où il devrait être et qu'il est donc en fait le plus souvent non égaré, mais simplement pas vu, ma fébrilité face à la béance vertigineuse occasionnée m'empêchait de le trouver.
Le premier film de fiction que je réalisai à l'Idhec lors de ma première année d'études s'intitulait L'objet perdu !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 3 juillet 2017 à 00:20 ::Perso
J'ai beau développer une énergie débordante, il y a des jours comme cela. Une ombre a obscurci le ciel dominical. Ne sachant plus comment faire revenir le soleil, je fonce tête baissée vers une simplicité qui complique tout. Ici je parle à demi-mots, ailleurs je décortique par le menu. Faire en sorte que ces moments désagréables restent chose rare. Je pioche au hasard. Le cygne me fait penser à Oulala et ses deux gamines. Le petit mâle baptisé Harry a rejoint son nouveau domicile. Une de ses sœurs, La Niña, s'en va mardi. Sur l'image, la surface restante est une brûlure. En fin de journée, il faisait froid, mais les nuages s'étaient dispersés.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 1 juillet 2017 à 09:13 ::Humeurs & opinions
Il fallait voir les habitants du quartier de la Dhuys à Bagnolet penchés à leurs fenêtres le matin du 30 juin. Il y avait un parfum de 14 juillet, sauf qu'ils n'applaudissaient pas l'Armée Française, ils huaient les CRS et la police qui poussaient les Baras hors de la rue René Alazard. L'amitié et la solidarité développées au cours de trois années entre les voisins et les anciens travailleurs africains chassés de Libye par la guerre que notre pays fit à Khadafi s'exprimaient dans la plus grande émotion. Nous avons rencontré ainsi quantité de Bagnoletais dont nous ignorions qu'ils étaient si nombreux à incarner ce que la France a perdu sous les coups de butoir d'un État cynique et autoritaire, l'ex-patrie des Droits de l'Homme. Ils s'organisent aujourd'hui pour aider ces 200 jeunes hommes chassés du bâtiment qu'ils occupaient et qui se retrouvent à grossir les rangs des SDF. Regroupés sous le pont au métro Gallieni, ils dorment par terre sous la pluie. Le Préfet leur a interdit de monter la moindre tente, menaçant de leur envoyer une fois de plus ses Robocops qui ne rêvent qu'à en découdre.
Vendredi soir lors du Conseil Municipal, après une minute de silence en l'honneur de Simone Weil, le maire socialiste de Bagnolet, Tony di Martino, a donné la parole au délégué des Baras qui lui a réclamé d'ouvrir un lieu provisoire pour les abriter et d'intercéder en leur faveur auprès du Préfet, responsable, avec le nouveau propriétaire, de l'expulsion musclée dont ils ont été une fois de plus victimes. Les Baras demandent aussi que les deux d'entre eux incarcérés au CRA de Mesnil-Amelot soient libérés. Le maire semble sincère lorsqu'il raconte n'avoir été prévenu de l'intervention des CRS que lorsqu'elle avait déjà commencé. Est-il par contre suffisamment compétent quand il affirme ne pouvoir rien faire et n'avoir aucun lieu disponible ? Pendant que le nouveau député membre de la France Insoumise, Alexis Corbière, sort de la salle (où il n'était que spectateur) pour appeler Pierre-André Durand, le Préfet de la Seine-Saint-Denis, et le convaincre d'un peu d'humanité, une responsable de l'association Amatullah insiste auprès du maire pour qu'on permette aux Baras de dormir la nuit, car beaucoup travaillent le lendemain matin, certes exploités sauvagement par des entrepreneurs sans scrupules. Cette association sert entre autres des repas aux populations démunies ou en situation précaire... Les chefs de groupe de l'opposition (PCF, PG) soulignent la situation d'urgence...
Mais le Préfet, engagé volontaire dans l'armée (musique de la 2e section aérienne !), ancien élève de l'ENA et collaborateur d'Estrosi, reste inflexible. En Seine-Saint-Denis la loi n'a pas changé, mais depuis sa nomination les conditions de son application se sont considérablement durcies. Il enverra les forces de l'ordre si la moindre tente est montée à Gallieni. Son sous-préfet affirme néanmoins au député Alexis Corbière que les procédures de régularisation de la plus grande partie des Baras pourraient être simplifiées et accélérées. Faut-il le croire ou est-ce une promesse de plus qui ne sera pas tenue ? Le Préfet étant parti en week-end, une réunion d'urgence pourrait avoir lieu lundi ou mardi. Car en l'absence de régularisation, les Baras, dont le nom signifie travailleurs en bambara, sont des sans-papiers corvéables à merci. Les conditions normales sont impossibles à remplir. Comment prouver qu'ils sont là depuis plus de cinq ans quand ils sont engagés au noir et payés en liquide, sans adresse légale ? Comment produire un contrat de CDI quand tant de Français accumulent les CDD sous la responsabilité illégale de leurs employeurs ? La déléguée de RESF est présente, comme celui de la Ligue des Droits de l'Homme qui de plus siège au conseil municipal et a demandé au maire que les Baras puissent s'exprimer. Les Baras sont-ils condamnés à errer de squat en squat dans l'attente d'une résolution humaine ?
Vous pouvez les soutenir en venant ce soir samedi 1er juillet à partir de 19h, comme prévu avant leur expulsion, Place de la Fraternité à Montreuil, métro Robespierre. Il ne pleuvra plus ! On y mangera du mafé ou du tiep (dont une version végane), on y boira du bissap, du gingembre ou de la bière, il y aura de la musique. Les députés Alexis Corbière et Sabine Rubin se sont engagés à venir... Dans quel pays vivons-nous ? Pouvons-nous accepter que des êtres humains soient traités ainsi, sous une nouvelle forme d'esclavage ? Soyons nombreux, c'est important pour l'avenir !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 30 juin 2017 à 00:04 ::Humeurs & opinions
Le quartier se transforme, mais on n'y gagne pas au change. Nos charmants voisins africains ont été expulsés par de sinistres brutes. On me dit que le nouveau propriétaire du bâtiment occupé depuis trois ans par ces travailleurs "sans papiers français" voudrait en faire un centre de remise en forme. Il est certain qu'après tout ce temps et dans les conditions spartiates où ils étaient relégués les Baras en auraient bien besoin ! Comble d'humour noir, en agrandissant l'une des photos prises hier matin, je m'aperçois qu'avenue Gambetta à Bagnolet les CRS à la poursuite des récalcitrants s'échauffaient justement devant un autre de ces centres...
Je continue à jouer à Blow Up avec mes photos de l'intervention musclée de la police qui n'a pas seulement viré les Baras de la rue rené Alazard, mais qui les a pourchassés jusqu'à la Mairie, puis de Gallieni jusqu'à sous l'échangeur de la Porte de Bagnolet en les sommant de se disperser. Je ne peux m'empêcher de fredonner les paroles du film de Jacques Demy, Une chambre en ville. Aux flics qui ordonnent "Dispersez-vous, rentrez chez vous, nous ne voulons pas d'incident, retirez-vous dans l'ordre et le calme !" les grévistes répondent "Laissez-nous passer, nous ne partirons pas, nous sommes ici pour défendre nos droits, pour nos femmes et nos enfants et les enfants de nos enfants, POLICE MILICE, FLICAILLE RACAILLE..." Derrière le visage avenant du CRS qui me menaçait, sur le camion chargé des parpaings que d'autres Africains cimenteront toute la journée pour empêcher l'accès au local, on peut lire Trouillet. Mais c'est plutôt de l'énervement qui sort partout des fenêtres des riverains insultant sur leur passage la meute des Robocops...
Tout le quartier est en émoi. Nous avions presque tous et toutes sympathisé avec ces deux cents jeunes hommes, plus tranquilles qu'aucun autre voisin. Les maires de Bagnolet et des Lilas ont du souci à se faire pour leur avenir s'ils continuent à nous balader de paroles en promesses sans se bouger pour trouver une solution humaine au problème des Baras. Daniel Guiraud et Tony di Martino prétendent qu'il n'y a aucun bâtiment vide pouvant les accueillir alors que des réquisitions sont évidemment nécessaires. Déjà que les socialistes ont perdu les législatives dans toutes les villes limitrophes de Pantin à Montreuil au profit de la France Insoumise, cette manifestation de leur impuissance ou de leur complicité n'arrangera pas leurs affaires (immobilières).
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 17 mai 2017 à 08:02 ::Musique
Mon incisive manquante m'avait donné l'idée du thème du concert de la semaine dernière au Triton, Défauts de prononciation. J'ai photographié mon plus beau sourire avec le vide intersidéral plongeant, mais c'était vraiment trop gore pour illustrer ce billet, déjà que je ferme les yeux à chaque opération de la série The Knick que je regarde ces soirs-ci. Clive Owen y est très bien dans le rôle du chirurgien junkie, et Steven Soderbergh a réalisé tous les épisodes, fait la lumière sous le pseudonyme de Peter Andrews et le montage sous celui de Mary Ann Bernard, encore un Shivaïste ! Le trou dentaire ne collait pas avec la délicatesse du concert de vendredi dernier. Nous avons donc virtuellement renfilé les doudounes de l'hiver 2015 et clic clac c'était déjà dans la boîte. Je passe récupérer le multipistes ce matin aux Lilas, mais en attendant j'ai monté les rushes que Françoise a tournés depuis le balcon...
La première allitération en ligne est Flyg fula fluga och den fula flugan flög (Envole-toi, mouche moche, et la mouche moche s'est envolée, 2'51). Le basson de Sophie Bernado répond à la voix de Linda Edsjö tandis que je joue du cristal au clavier. Le fait que la phrase soit suédoise convient évidemment parfaitement à Linda, native de Stockholm.
L'accent nordique de Linda et celui du sud de Sophie ont validé mon idée de prendre pour titres et thèmatiques des allitérations. La seconde ici est danoise. Oh miracle, Linda s'y entend aussi dans cette langue, d'autant qu'elle est diplômée de l'Académie Royale de Copenhague ! Sur Ringeren i Ringe ringer ringere end ringeren ringer i Ringsted (Le clocher de Ringe sonne moins bien que celui de Ringsted, 6'30) elle joue aussi du vibraphone et de la batterie. Sophie se contente de sa voix, elle qui est du Gers, le CNSM ne l'ayant pas formatée à l'accent pointu. Enfin, seul autodidacte de la bande, il est rare que je n'entende qu'un son, puisque je joue de plusieurs cloches au clavier, plus une touche de zoziaux printaniers.
Sju sjösjuka sjöman sköttes av sju sköna sköterskor på skeppet Shanghai (7 jolies infirmières se chargent de 7 marins qui ont le mal de mer sur le navire Shangaï, 6'36) ne se prononce pas du tout comme on pourrait le croire. Linda est encore à l'honneur pour essuyer les plâtres. Remarquez que j'ai réussi à taper le å avec son petit rond sur la tête, on dit "a rond en chef", en tenant alt-majuscule-§ sur mon Mac ! J'enchaîne le navire dans la tempête, le koto, le rythme des machines, une flûte tandis que Linda vocalise, vibraphonise et percute, Sophie se cramponnant à son grave instrument à anche double.
Nous avons aussi dialogué sur Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes / Peter Piper picked a peck of pickled peppers. If Peter Piper picked a peck of pickled peppers, where's the peck of pickled peppers Peter Piper picked? / Tas de riz, tas de rats, tas de riz tentant, tas de rats tentés, tas de riz tentant tenta tas de rats tentés, tas de rats tentés tâta tas de riz tentant / She sells seashells by the seashore. The shells she sells are surely seashells. So if she sells shells on the seashore, I'm sure she sells seashore shells, mais je n'avais pas matière cinématographique pour en réaliser un petit montage. Contentons-nous de Y a pas d'hélice hélas, c'est là qu'est l'os (6'06) issu du dialogue du film La grande vadrouille. Je joue de la trompette à anche et du clavier, Linda de la batterie et Sophie chante et passe au basson.
Comme nous avions épuisé notre répertoire au demeurant totalement improvisé, j'ai demandé si quelqu'un dans la salle pouvait nous proposer une de ces phrases vachardes que nous serions heureux d'exécuter aussitôt comme un dit d'un condamné. Avant que Jean Bonnefoy nous suggère Si six scies scient six cyprès, combien scient six cent six scies ? Si six scies scient six cyprès, six cent six scies scieront six cent six cyprès (7'05), Pépito Matéo, qui était probablement entré là parce qu'il avait vu de la lumière, nous propose Six chats chauves assis sous six souches de sauge sèche. Nous en fûmes très inspirés, même si à la maison nous n'en avons actuellement que cinq en comptant les trois chatons d'un mois qui seront appelés à voler de leurs propres ailes dès juillet prochain... Mes deux camarades miaulent ainsi un duo adéquat que j'accompagne au Tenori-on, avant que Linda ne passe au vibra et que je dégonfle ma baudruche... Pour terminer, l'ordinateur a travaillé toute la nuit pour que ces instantanés voient le jour.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 4 avril 2017 à 01:58 ::Musique
Ayant chroniqué le film de Thorsten Schütte sur Frank Zappa l'an passé (relatant en particulier mes rencontres avec Zappa en 1969-70) ainsi que dix ans plus tôt celui de Shirley Clarke sur Ornette Coleman, je me suis plutôt intéressé aux bonus rassemblés par l'éditeur français Blaq out qui lance, avec Leonard Cohen, Bird On A Wire de Tony Palmer, une nouvelle collection DVD en commençant par 3 films exceptionnels jamais sortis en salle dans notre pays.
Si l'entretien avec l'habile réalisateur compilateur allemand relatant sa rencontre posthume avec le compositeur américain n'a aucun intérêt (Le Grand Zapping, 16'), celui avec Guy Darol permet de comprendre sa vie et son œuvre, envers d'un décor passionnant à découvrir pour celles et ceux qui n'en connaissent pas tous les ressorts et méandres (Zappa, l’apprenti chimiste de la musique, 21'). Schütte livre enfin 45 minutes d'entretiens avec des musiciens de Zappa. Ainsi le clavier Tommy Mars, les bassistes Arthur Darrow et Tom Fowler, le trombone Bruce Fowler, les percussionnistes Ed Mann et Chad Wackerman, le baryton Kurt McGettrick, le clavier-sax-chanteur Robert Martin racontent leurs débuts dans l'orchestre et les années passées en son seing, détails intéressants, mais forcément plus anecdotiques que le plat de résistance, le remarquable Eat that Question, Frank Zappa in his own words, probablement le meilleur témoignage audiovisuel sur le génie dont la renommée ne fait que grandir depuis sa mort le 4 décembre 1993, composé exclusivement d'archives, entretiens avec Zappa et extraits musicaux chronologiques, évitant l'écueil hagiographique habituel (2016, 77').
Pour Leonard Cohen, Bird on A WireTony Palmer a suivi le chanteur pendant sa tournée européenne de 1972 qui le mènera jusqu'à Jérusalem. Le film commence à Tel Aviv où la violence du service d'ordre ulcère Cohen, ce qui permet de placer l'ensemble sous un angle philosophique qui préoccupera le poète toute sa vie. Palmer filme ses chansons souvent sans les couper, du moins au son, entrant dans son intimité par le biais de ce qui se passe offstage. Explosant la chronologie, y compris en intégrant des archives familiales, il rend le portrait du Canadien intemporel, faisant apparaître la fragilité de l'artiste (1974, 1h46'). Son entretien en bonus est déterminant, décortiquant les affres de la production, le film ayant été perdu pendant plus de 35 ans (La Poésie en actes, 25'). À cette occasion il traite 200 Motels, le film de Zappa qu'il a réalisé, du plus mauvais film jamais tourné (avis que je ne partage heureusement pas du tout) ! À leur tour, Christophe Lebold et Gilles Tordjman décryptent l'histoire du poète, ses amours, ses provocations, et analysent son style (I Told You I Was a Stranger, 22'). Le dialogue entre les chanteurs Bertrand Belin et Sing Sing (Arlt) souffre par contre du défaut d'artistes qui, sans lien direct, se réfèrent à l'influence qu'ils ont subie, rappelant les banalités habituelles sur leur modèle (Leonard Cohen ’72, un mec en pull, 24'). On peut aussi regretter que dans le film les chansons ne soient pas sous-titrées, ce qui pénalise les non-anglophones.
La qualité de la copie de Ornette, Made in America de la réalisatrice expérimentale Shirley Clarke (1919-1997) sur Ornette Coleman (1930-2015) n'a rien à voir avec la pauvre VHS que j'avais dégottée à la Downtown Music Gallery de New York en 2006. J'écrivis alors : Le montage de ce qui s'avérera être le dernier film de Shirley Clarke s'acheva en 1985 après vingt ans de travail. (...) On peut y voir et entendre une quantité d'extraits depuis les groupes d'Ornette à l'Orchestre Symphonique de Fort Worth, la ville natale du compositeur texan, jouant son fameux Skies of America. Les témoignages sont émouvants : William Burroughs, Brion Gysin, George Russell. (on se souvient du passage improvisé du philosophe Jacques Derrida venu rejoindre Ornette sur la scène de la Villette en juillet 97 et hué par la foule inculte). Le montage joue d'effets rythmiques, de colorisations, d'annonces sur écran roulant, de reconstitutions historiques avec Demon Marshall and Eugene Tatum jouant les rôles du jeune Ornette... Le film est tendre, vivant (1984, 75'). L'affirmation des titres des albums d'Ornette m'a tout de suite impressionné : Something Else, Tomorrow Is The Question!, The Shape Of Jazz To Come, Change Of The Century, Free Jazz, The Art Of The Improvisers, Crisis, Science Fiction jusqu'au dernier, Sound Grammar, qui continue à développer le concept colemanien de musique harmolodique que je n'ai jamais très bien compris, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, la musique d'Ornette possède quelque chose d'unique, une fougue sèche, un lyrisme sans concession, une urgence durable. Je reste froid devant sa théorie comme je l'étais devant les élucubrations pseudo philosophiques de Sun Ra, mais encore une fois, qu'importe, puisque la musique nous précède et que nous en sommes réduits à lui courir après. Son dernier album est une des plus belles expressions de la vivacité de la musique afro-américaine comme son Skies of America rappelle encore le fondateur de la musique contemporaine américaine, Charles Ives. Ornette joue de l'alto, peut-être le seul à la hauteur de l'oiseau Parker, du violon et de la trompette. (...) Il y a chez Ornette quelque chose qui déborde du jazz, un sens de la composition unique comme chez Ellington, Mingus ou Monk, un appel des îles qui pousse irrésistiblement à danser malgré l'atonalité relative des mélodies et les flottements rythmiques. Si on lui doit le terme free jazz, il est aussi probable que toute cette musique changera définitivement de couleur lorsqu'Ornette rendra les armes.
En bonus, Shirley Clarke dit tout ou Nous sommes des pionnières, l'entretien de Joyce Wexler-Ballard à UCLA en 1982 avec la réalisatrice est une conversation à bâtons rompus d'une profonde honnêteté, pleine d'humour, axée sur sa personnalité égocentrique (58').
Eric Thouvenel rappelle les circonstances du projet, expliquant simplement comment les dissonances de l'harmolodie ont pu influencer le style du film (Coleman, Clarke, Make America Free Again, 21'). L'aventure intime des deux protagonistes est pourtant esquivée. Enfin, le trompettiste Médéric Collignon au cornet, accompagné par le pianiste Yvan Robilliard, décrit avec subtilité ce que sont le jazz et le free jazz, la musique noire américaine, la liberté du jeu et le paradoxe des définitions (25’).
Les trois films dessinent le portrait d'un temps où l'engagement politique des artistes figurait le terreau de leurs œuvres, pas seulement théoriquement, mais aussi dans leur quotidien. Les documents d'époque témoignent à la fois de leurs musiques, rock et contemporaine pour Zappa, folk pour Cohen, jazz pour Coleman, et du contexte historique qui les influença et sur lequel ils imprimèrent leur marque en retour. Trois films intelligents et sensibles, indispensables pour quiconque s'intéresse à la musique et à son filmage.
→ Eat That Question - Frank Zappa in His Own Words de Thorsten Schütte / Leonard Cohen - Bird On A Wire de Tony Palmer / Ornette - Made in America par Shirley Clarke, coll. Out Loud, 3 DVD Blaq Out, sortie le 2 mai 2017
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 16 mars 2017 à 00:01 ::Musique
J'embarque à bord de l'Eurostar pour participer ce soir à l'ouverture de l'expositionVoyage dans le paysage électronique français, invité à Londres par Ben Osborne. La Red Gallery et le Kamio Bar présentent images et photos illustrant l'histoire de la musique électronique en France depuis Russolo et Martenot jusqu'aux acteurs actuels qui font danser les foules. Me voilà donc transformé en délégué national pour un concert solo, armé de la Mascarade Machine, d'un de mes Tenori-on et de deux iPads. Les magazines MixMag et DJ Mag publient des photos de mes jeunes années au synthétiseur ARP 2600.
Le premier annonce : Jean-Jacques Birgé, pictured here in concert in 1975, started making electronic music in 1965 when he was 13 years old. On the avant-garde experimental wing of electronic music, his music deconstructs jazz, rock, classical and many other genres...
Tandis que le second rapporte : Pioneering composer and musician Jean-Jacque Birgé recalls being given a theatre to play in: “These pictures were shot during a live concert at Théâtre de la Gaîté Montparnasse in 1975. I play the ARP 2600, Francis Gorgé is on guitar, and Shiroc on drums. The director had to be crazy to give us his beautiful old theatre to play. There were few spectators, but they all remember those fantastic sessions which made Francis and I decide to invite Shiroc onto our album, ‘Défense De’. I found these photos very recently in the attic. The ARP 2600 had no internal memory and the keyboard was monophonic. The synthesiser was fantastic. But I had to 100% improvise every night…”
Quant à l'expo y est précisé : Jean-Jacques Birgé is a composer, filmmaker, multimedia author, sound designer and writer. He wrote his first electronic track in 1965, was the founder of the GRRR Records and was one of the first live synthesizer players in France from 1973 onwards. He was the precursor of the return of the cinema-concert in 1976, composes for symphonic orchestras, and improvises freely with musicians from all genres. From 1995 onwards, he became one of the most fashionable sound designers of multimedia and interactive music composition in France.
Demain vendredi, Jack de Marseille, Ben Osborne, Milan Kobar et Cleo T ouvrent le bal. Je dois probablement cette invitation à la parution récente de ma préhistoire, le vinyle Avant Toute en duo avec Francis Gorgé publié par Le Souffle Continu. Je me souviens qu'à mon adhésion à la Sacem il avait fallu que je me batte pour être accepté comme compositeur, sans la restriction "de musique électroacoustique". L'électronique fait partie de ma panoplie, mais je ne me reconnais d'aucune étiquette, même si je fis partie des premiers synthésistes français. Selon les projets je choisis le mode de composition le plus adapté et son orchestration idoine, de l'informatique à l'orchestre symphonique, des instruments traditionnels au field recording, du bricolage à la plus extrême sophistication ! J'ai lu sur Wikipédia que j'étais qualifié de compositeur encyclopédiste, ce qui me ravit, sachant que je dois mon style essentiellement à mes études cinématographiques dont j'ai adapté les ressources à la musique.
→ French Touch - An exhibition of French electronic music, Red Gallery/Kamio Bar, 1-3 Rivington St, London EC2A 3DT, du 16 mars au 9 avril. L'exposition sera ensuite aux festivals Jack In A Box (juillet) et Château Perché (4 au 6 août), puis Paris et ailleurs dans l'année... Et aux USA en 2018.
→ Concert solo ce jeudi soir à 19h (Free Entry but you must register for a ticket) : The night begins with an extremely rare UK live performance in the Kamio Bar by French electronic pioneer Jean-Jacques Birgé and an exclusive showing of film Paris/ Berlin: 20 Years of Underground Techno directed by Amélie Ravalec. Panel Discussion: Olivier Degorce (Photographer), Edouard Hartigan (Photographer), Stephane Jourdain (Photographer), Jean-Jacques Birgé (musician and composer), Sammy El Zobo (Director, Chateau Peché Festival, France), Professor Martin James (Solent University), David McKenna (French Music Export Office), host Ben Osborne (Noise of Art), also in attendance Johann Bouché-Pillon (Photographer and artist) and Etienne Castelle (Director, Chateau Peché Festival, France)...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 15 mars 2017 à 00:07 ::Expositions
Ciel bleu. Fraîcheur printanière. Matin idéal pour marcher jusqu'au Grand Palais où l'exposition Jardins fleurit, enfermée dans son incontournable muséographie. À quoi tient le paradoxe ? Les tableaux accrochés sont des fenêtres ouvertes sur un extérieur rêvé par les artistes. Les jardins sont eux-mêmes des espaces clos. En cultivant le sien, chacun se projette dans un espace plus ou moins maîtrisé. La scénographie tient plus du jardin à la française, coupe réglée, que du faux laisser aller des Anglais. Ce n'est pas étonnant puisque les commissaires se sont essentiellement penchés sur l'hexagone. Le terrain est si vaste, si varié d'un continent à l'autre. Gilles Clément fait figure de révolutionnaire dans ce paysage sous contrôle.
Une Allégorie du printemps de Brueghel le Jeune et Edward aux mains d'argent de Tim Burton posent sous une collection d'arrosoirs et de sécateurs. L'exposition me renvoie à mon propre espace de verdure. Comment mon jardin japonais initial est devenu une jungle. Retaillé en petit parc de confort avec sauna, musique et luminothérapie, il s'est adapté à mon corps au travers des âges. Les jardins sont des métaphores.
La scénographe Laurence Fontaine s'est inspirée du film de Peter Greenaway, Meurtre dans un jardin anglais (The Draughtsman's Contract). Les œuvres semblent désertées, sans autre présence humaine que celle des visiteurs. Passé le Seuil et l'Humus, l'Arboretum aligne ses herbiers. Paul Klee a sélectionné ses Cinq planches comme on trie le bon grain de l'ivraie. Face à la nature, même domestiquée, l'ancien et le nouveau n'ont pas d'âge. Les peintures murales de Pompéi, les dessins de Dürer, les huiles de Watteau ou Fragonard ne sont pas plus datés que les impressionnistes, Picasso ou Patrick Neu. La taille varie selon les budgets. La famille de Médicis ou le Roi Soleil voient grand. J'ai toujours adoré le Parc de Saint-Cloud pour sa diversité, même si je préférais les Jardins Albert Kahn sur l'autre rive, décors miniatures incitant au voyage. Or ici la fiction fait défaut, malgré la présence d'extraits de L'année dernière à Marienbad de Resnais, Shining de Kubrick, Le parrain de Coppola, Eaux d'artifice de Kenneth Anger... On aimerait s'allonger sur l'herbe et regarder le ciel, ou sur un tapis imaginer le paradis...
Les bancs manquent toujours dans les galeries des musées, probablement pour que les visiteurs ne s'attardent pas trop. C'est dommage quand c'est justement le temps qu'on y passe qui nous permet de nous imprégner des œuvres, a fortiori si l'on veut feindre d'y croire. Parce que l'on cherche le parfum des fleurs, la moisissure du sous-bois, la brise qui raccourcit les distances. Le son est timide, imperceptible. Qu'importe, Bonnard, Berthe Morisot, Ernest Quost, Monet, Caillebotte, Klimt, Nolde forment une ronde, comme les saisons...
Après l'Allée, les Bosquets, le Belvédère, la Promenade, on tombe forcément sur Dubuffet, les genoux écorchés. La matière est indissociable du jardin. Il aurait surtout fallu du soleil, du vent, des oiseaux et des abeilles. Le son, bien entendu. Le labyrinthe de Le Nôtre suffirait-il pour nous perdre si les commanditaires étaient un peu plus courageux ? Ils craignent encore et toujours l'école buissonnière.
Ne boudons pas notre plaisir ! J'étais toujours un peu frustré, engoncé dans mon costume du dimanche avec nœud papillon, quand mes grands parents m'emmenaient au Pré Catelan. Faire mon propre jardin m'aura réconcilié avec ce domptage de la nature. Regarder, au fur et à mesure du temps passé, la sauvagerie des espèces s'appropriant la lumière. C'est bien ici l'alliée des peintres, sculpteurs, graveurs, photographes, paysagistes. La nuit tout se replie sur soi-même, s'éteignant jusqu'au matin.
→ Jardins, Grand Palais, jusqu'au 24 juillet 2017, entrée 9€-13€
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 10 mars 2017 à 00:04 ::Multimedia
Mes 150 cartes postales de mardi dernier m'ont toutes été retournées. Elles donnaient un effet nostalgique au poème de Jacques Prévert. Comme Isabelle suggérait que la lecture du texte soit véhémente, Sonia a eu l'idée de la société de contrôle. Pour contrebalancer le montage assez découpé, j'ai composé un drone bien épais en bloquant une touche de chacun des cinq synthétiseurs, le VFX, le V-Synth, le Wave, le Roland et un échantillon sur Kontakt. Malgré un petit jeu sur les potentiomètres de la table de mixage, aucun de mes mouvements ne semble perceptible. Le plus difficile fut de haranguer la foule pour interpréter cet Étranges étrangers. Comme je m'étranglais, Olivia qui passait par là me conseilla une petite giclée de Ventoline pour que j'arrive à finir mes phrases ! Elle était surprise du contenu politique du poème de Prévert. Peu de gens savent à quel point il s'engagea toute sa vie et comment cela transparaît dans son travail. L'idée, comme toute la série, est de montrer à quel point il n'a pas pris une ride. Là, c'est même d'une actualité brûlante. J'ai l'impression que les premières prises de voix m'étaient dictées par De Gaulle ou Malraux, avant que je rectifie le tir, apportant mes propres nuances dans les passages sensibles. La réverbération donne l'effet du meeting. Pendant les respirations j'ai ajouté quelques effets musicaux délicats, mais qui se sentiront lorsque Sonia aura calé ses plans d'archives. Ce ne sont que des sons électroniques inspirés par les oiseaux du bled, le défilé du 14 juillet ou les bombes incendiaires dans les rizières. Dans le colis envoyé par WeTransfer j'ai glissé deux ambiances de foule et un pseudo son de drone pour sonoriser la caméra de surveillance qui nous survole. On verra bien si on le garde ou pas, mais à la fin de la séance j'étais exténué, quasi aphone, et plutôt content du résultat...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 3 janvier 2017 à 00:10 ::Pratique
Après que Françoise m'ait offert un poste de radio numérique, j'ai remisé mon tuner FM et je profite du son limpide de mon nouveau joujou. Jusqu'à très récemment 200 000 habitants de Bagnolet, Montreuil, Paris 20e, Les Lilas, Romainville ne recevaient pas les stations diffusées par Radio France. Les émetteurs des chaînes privées situées sur le toit des Mercuriales les étouffaient, transformant les environs de la Porte de Bagnolet en Triangle des Bermudes. Après quatorze ans, la lutte des Sans Radio de l’Est parisien a porté ses fruits. Grâce à une autorisation du CSA, depuis juillet et à titre expérimental, il y a désormais moyen de (ré)écouter France Musique, France Culture, France Inter, France Infos, FIP, Radio Bleue et Le Mouv grâce à un émetteur en Radio Numérique Terrestre (DAB+), ainsi qu'une trentaine d'autres stations accessibles en RNT sur Paris. En installant son émetteur numérique en haut des tours, l’opérateur TowerCast réalise une première nationale, car nulle part ailleurs on ne peut écouter FIP ou France musique en DAB+, et cela se passe dans l'Est parisien !
Sur le Blog des Sans Radio Michel Léon explique : La Radio numérique terrestre (RNT) est une nouvelle technologie de diffusion d’un signal audio par voie hertzienne sous forme digitalisée. Au niveau européen, la RNT se généralise : la Norvège vient d'abandonner la FM à son profit ! En France, après plusieurs expérimentations, elle est apparue à Paris, Lyon et Marseille en juin 2014, sans la plupart des grandes radios, en particulier sans celles du groupe Radio France. Mais, tout récemment, le CSA a accordé une autorisation expérimentale pour le groupe Radio France et exclusivement dans l’Est parisien. (...) Contrairement à la radio analogique hertzienne (AM ou FM), où le son sous forme de signal électrique est transporté tel quel dans l'onde porteuse, la radio numérique envoie un son qui est d'abord numérisé, puis compressé, afin d'être transmis en optimisant la bande passante. La radio numérique terrestre (RNT), petite sœur de la télévision TNT, fonctionne sur le principe d'une fréquence allouée à la chaîne de radio (en fait à un « bloc » constitué d’une poignée de stations partageant la même fréquence au sein d’un « multiplex »), mais celle-ci est unique à l'échelle nationale. Contrainte de cette technologie, la Radio numérique terrestre nécessite, pour être réceptionnée, un équipement spécifique : un poste de radio adapté à la technologie numérique. Le principal avantage pour l’auditeur réside dans une qualité du son améliorée par rapport à la radiodiffusion analogique (rapport signal/bruit, bande passante, et diaphonie bien meilleures, absence d'interférences entre stations par rapport à l’AM ou la FM). Le principal inconvénient (toujours pour l’auditeur) est un risque d'absence de signal (décrochage) dans les zones à réception difficile. Avec le numérique, soit le signal passe, soit il ne passe pas. En analogique, on pouvait écouter un signal dégradé. Pas en numérique. Toutefois, il est à noter qu'un signal numérique est bien moins sensible aux interférences du fait de la correction d'erreurs. À l’échelle réduite de nos quartiers, le signal est suffisamment puissant pour que le problème ne se pose pas. L'association des Sans Radio a négocié avec la marque britannique Pure et propose plusieurs modèles de postes de radio RNT (tous captent aussi la FM). Si vous passez par l’association, vous bénéficiez d’un tarif «professionnel» (vous pouvez commander plusieurs postes).
Mon Evoke F3 est Bluetooth, contrôlable à distance avec la télécommande, mais aussi avec mes iPhone et iPad. Il permet d'écouter aussi leur contenu, à côté du numérique et de la FM, ainsi que Spotify pour ses abonnés. Il existe des modèles sur piles, et tous possèdent un haut-parleur monophonique, ou stéréophonique en plus de la sortie stéréo.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 29 juillet 2016 à 08:16 ::Humeurs & opinions
Pour éviter la tentation du quart d'heure de célébrité désigné par Andy Warhol, nombreux médias ont décidé de ne plus donner le nom des assassins suicidaires qui se livrent à des crimes aveugles sur la population. Rien d'exceptionnel, car a-t-on jamais eu l'idée de révéler au grand public celui des pilotes de chasse qui larguent des bombes sur des cibles civiles anonymes ? Ce fantasme absurde anéanti, et comme il est difficile de lutter contre des attentats commis par de jeunes personnes fragiles et manipulées, ne pourrait-on aller plus loin dans la gestion de la psyché de ces kamikazes ? Par exemple, lorsqu'il s'agit de crimes perpétués par des fous de Dieu à qui l'on a fait croire qu'ils seront récompensés au paradis par 72 vierges, les houris évoquées dans le Coran selon certaines interprétations, pourquoi exaucer leurs vœux au lieu de les laisser pourrir en prison ? Il existe des armes non létales capables d'immobiliser instantanément un gros gibier ou d'autres utilisées par les services secrets de quantité de pays. D'autant qu'en France la peine de mort a été abolie en 1981.
Est-ce par vengeance que l'on abat systématiquement les preneurs d'otages ou ceux que les médias appellent terroristes, ou bien pour éviter qu'ils ne révèlent au grand jour des éléments risquant d'impliquer des états à l'origine des opérations, des états avec qui nous commerçons par ailleurs ? Les services secrets de tous les pays ont du sang sur les mains. La raison d'État les protège, d'autant que reconnaître ce genre de faits revient à confirmer leur usage par ses propres services. Beaucoup de questions en suspens, alors que n'importe quel illuminé peut commettre un attentat en se sacrifiant sans même avoir recours à une arme ! En écoutant Boris Cyrulnik on comprend qu'il est pratiquement impossible d'empêcher ce genre de crimes par les moyens traditionnels, de ceux qu'emploient les différents services de police. L'état d'urgence est d'une inefficacité totale quant à ce pourquoi il a été officiellement institué. Il sert par contre à restreindre les libertés fondamentales des citoyens et à faire passer des lois iniques à coups de 49.3. Dans Politis, Roland Gori explique très bien que la réponse ne peut être que politique. L'Histoire l'a montré. Nous sommes confrontés à des systèmes psychotiques, qu'ils soient induits par tel ou tel État, particulièrement en situation de crise économique. La solution est entre les mains des diplomates, eux-mêmes soumis aux contraintes financières de ceux qui cherchent à s'enrichir sur le dos des populations. C'est le lot de toutes les guerres. L'argent, ici le gaz ou le pétrole, est la clef de tout conflit de cette envergure. Les énergies fossiles polluent tout ce qu'elles touchent, les hommes comme la nature ! Il est néanmoins indispensable d'intervenir d'une part sur le terrain de la misère, psychique et matérielle, et d'autre part d'informer la population des intérêts en jeu au lieu de jouer sur les émotions qui débouchent fatalement sur des positions extrêmes et des actes que nous ne pourrons que regretter plus tard.
Nos médias, pour la très grande majorité aux mains des financiers et des marchands d'armes, ne font que jeter de l'huile sur le feu en évoquant les faits sans les analyser, faisant résonner la corde sensible plutôt que celle de l'intelligence. À l'heure des désinformations on pleure, on s'émeut, on dit "je suis" plutôt que l'on est incité à penser. Le cogito ergo sum du Discours de la Méthode de Descartes est pourtant basé "sur le doute méthodique, afin de conduire à la recherche de vérités". Mais aujourd'hui douter revient à être taxé de conspirationnisme. Suivre le dogme médiatique en défilant sous tel ou tel drapeau, c'est accepter de ne plus être. S'interroger est mal vu. Pourtant être est bien la question.
Illustration : dernière image de Cet obscur objet du désir avec au son La Walkyrie de Richard Wagner, dernier film de Luis Buñuel, dernier attentat perpétué par le Groupe Armé Révolutionnaire de l’Enfant Jésus, fiction traitée sur le mode de la banalisation par le cinéaste en 1977 !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 28 juillet 2016 à 06:46 ::Cinéma & DVD
Régulièrement je tombe sur un film que j'avais laissé de côté pour de sombres raisons et je me dis que mes craintes sont souvent mal placées. Lors des dernières semaines je ne compte plus ceux que nous avons abandonnés après dix minutes de projection. Nous avions déjà écarté ceux que Jonathan ou moi avions déjà vus. Nous sommes patients, mais dès le début nous arrivons à anticiper ce qui se passera ensuite. Le moindre doute nous fait prolonger la tentative à une vingtaine de minutes, mais c'est rare que cela s'arrange au delà ! Certaines affiches qui ne correspondent pas du tout aux films nous dissuadent de les regarder, certains titres ne sont pas plus excitants. J'ai classé par genre les films que je voudrais voir un de ces jours, mais ce n'est jamais le bon. Ainsi, en désespoir de cause, j'ai lancé le film de science-fiction Phase IV sans savoir ce que c'était.
Pas de générique, de grosses fourmis en très gros plan, on a failli passer le début en accéléré... Vous pouvez voir ce qu'on a vu ci-dessus ou regarder l'intégralité
en streaming. Et puis le film a commencé, c'était vraiment très original, un film qui ne ressemblait à aucun autre, peu de comédiens, du moins parmi les humains, presque un huis-clos, des effets sonores épatants donnant tout leur sens aux images... Film de science-fiction qui tire sur l'épouvante parce que le thriller tient en haleine, des scènes incroyables... La bande-annonce ci-dessous en dit peut-être trop et risque de gâcher le plaisir de la découverte. J'ai évité de reproduire l'affiche qui est nulle et donne une interprétation tendancieuse de l'énigme. À la fin nous avons découvert qu'il s'agissait du seul long métrage signé Saul Bass, ça alors !
Saul Bass est le graphiste de génie qui a réalisé les génériques de Vertigo, La mort aux trousses, Psychose, Anatomie d'un meurtre, West Side Story... affichiste d'Otto Preminger, Alfred Hitchcock, Billy Wilder, Stanley Kubrick, Steven Spielberg... auteur de logos pour la pub, etc. Le film n'avait eu aucun succès. Cela arrive souvent avec des chefs d'œuvre atypiques. En plus, les sons électroniques ont été fabriqués par David Vorhaus qui était à la tête du groupe White Noise que j'adorais, et les autres effets musicaux par Stomu Yamashta dont les percussions m'avaient emballé en 1971... Mais surtout le film soulève des questions angoissantes qui sont toujours d'actualité depuis 1974.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 27 juillet 2016 à 07:01 ::Voyage
Descente vers le sud avec étape délicieuse chez Flo à Lyon. Le long de la Saône Françoise fait la zouave sur la rive opposée au nouvel appartement de notre amie. Le charme de ces vieilles bâtisses a déjà un goût de vacances qui nous donne un coup de jeunesse. Mais pas autant qu'à Oulala dont c'est le premier long voyage en automobile. Le départ de Paris fut plutôt angoissant lorsque la petite chatte ne trouva rien de mieux que de filer entre mes jambes pour aller se cacher dans le circuit d'aération de la Kangoo. Nous ignorions totalement qu'un passage fut possible à cet endroit ! Les peurs les plus absurdes nous assaillirent. Pouvait-elle passer dans le moteur et risquer quelque accident ? Après des exercices difficiles de contorsionniste je réussis à attraper une patte, puis l'autre, extirpant le fauve qui s'était planqué dans un coin près de la roue avant droite. Nous n'en étions pas au bout de nos surprises, car Ouh la la la petite chatte porte bien son nom !
Tôt le matin Oulala miaula sans arrêt pendant une heure sans que nous puissions en identifier la cause. Elle est tout de même un peu jeune pour avoir ses premières chaleurs, d'autant que certains signes manquent pour s'en assurer. C'est alors que nous reçûmes un mail de Jonathan nous annonçant que Pipo venait d'apparaître dans le jardin de derrière avant de filer dans la chambre bleue au second étage. Or nous avions confié Pipo, que nous avions gardé en l'absence de ses maîtres, pardon, de ses domestiques, à Armagan et Christophe qui habitent à environ cinq cent mètres dans une autre rue. Eux-mêmes sont aux ordres de Guézi, maman de Pipo. Vous me suivez ? Pipo a donc réussi à regagner le domicile de Oulala sans n'avoir jamais fait le chemin à pattes. Il s'est tant entiché de sa copine pendant les trois semaines précédentes que la séparation lui a probablement paru trop cruelle. Il faut dire qu'il se comporte comme un grand frère, la protégeant et acceptant toutes ses facéties. Une chance que j'ai oublié de fermer la chatière du jardin ! J'ignore ce que les amis restés à Paris décideront. Laisser Pipo à Jonathan qui est à la maison ou le ramener chez sa mère ? Dans trois jours il regagnera ses pénates de toute manière et ne retrouvera Oulala qu'en septembre. De son côté elle n'en fait qu'à sa tête depuis que nous sommes arrivés à La Ciotat. Elle arpente le terrain de long en large sans qu'on puisse l'attraper et elle ne rapplique pas lorsque je l'appelle comme le faisaient tous les matous qui l'ont précédée. Ouh la la !
Changement de ton. Sur FaceBook, je publiai hier : Ne tombons pas dans le panneau ! Daesh est une construction occidentale, nous l'avons subventionnée, armée, et comme cela ne suffisait pas pour détourner les citoyens des véritables problèmes sociaux nous l'avons promue. Nous en faisons la publicité partout, et de jeunes déséquilibrés qui n'ont plus aucun espoir s'emparent du phénomène et servent les intérêts des nantis sans s'en rendre compte. La population est tendue, se montant les uns contre les autres. L'ambiance pue. Des cambrioleurs agissent, on précise qu'ils ne sont pas arabes, comme s'il n'y avait de voleurs qu'avec le teint basané... Daesh, comme jadis Alqaeda ou Ben Laden, n'existe et ne subsiste que grâce à nos médias. Il n'y a aucune centralisation de la terreur, sauf celle du Capital et il est prêt à tout pour conserver son pouvoir.
On peut être grave et léger, cartésien et énigmatique, se préoccuper de l'état de la planète et s'interroger sur les autres espèces qui la peuplent, on peut partager de louables intentions, se battre pour changer le monde et avoir furieusement envie de vivre, tant qu'il en est encore temps...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 26 juillet 2016 à 00:11 ::Musique
Trois albums de Frank Zappa sortent en juillet. N'en jetez plus ! La famille Zappa, qui s'entredéchire depuis la mort de Gail, sa veuve, ressort périodiquement des inédits, concerts et bandes de studio. Voilà de quoi alimenter le mange-disques sur la route des vacances ! Mais tous n'ont pas le même intérêt à mes oreilles nées un autre été sur une autre route, celui de 1968 de Cincinnati à San Francisco. Jazz Magazine avait publié en 2004 le récit de mon lien personnel à Frank Zappa, que je considère comme l'un de mes pères, chronologiquement après Papa, mais avant Jean-André Fieschi et Bernard Vitet.
J'ai commencé par Frank Zappa For President, compilation sur un thème peu connu en France de la part du compositeur, le terrain politique. Il ne s'agissait pas seulement de chansons satiriques, mais d'une implication citoyenne dans la vie de son pays qui le mènera à témoigner devant le Sénat ou à imaginer se présenter à l'élection présidentielle de 1992. Il poussera les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales, conseillera Vaclav Havel à son arrivée au pouvoir en Tchécoslovaquie, etc. Guy Darol a très bien raconté cette histoire dans son livre Frank Zappa, l'Amérique en déshabillé ou Christophe Delbrouck aux mêmes éditions du Castor Astral. L'album inclut trois solos pour Synclavier dont une magnifique longue pièce tardive de 1993, Overture to “Uncle Sam”, un remix de Brown Shows Don’t Make It enregistré en 1969 et des versions en concert de When The Lie’s So Big et America The Beautiful en 1988.
Ce disque est un peu fourre-tout, mais il est plus surprenant que The Crux of the Biscuit, miroir live de la période Apostrophe enregistré en 1972-73, tricotage rock assez bavard qui n'apporte pas grand chose à l'édifice zappien. Totalement fan de ses débuts, je ne raccrocherai véritablement qu'à la fin de sa vie, lorsque Zappa pourra enfin réaliser son rêve de jeunesse en composant de la musique pour orchestre classique. De 1966 à 1972 chaque album était une révélation, radicalement différent du précédent. Le succès arrive ensuite et Zappa cherche à toucher un public plus large. Cela ne m'empêchera pas de continuer à acheter tout ce qu'il produit, mais il faudra que j'attende The Yellow Shark et quelques albums posthumes pour retrouver l'enthousiasme de mon adolescence.
Road Tapes, Venue #3, la troisième parution estivale, comble mes vœux, pas qu'elle soit révolutionnaire par rapport à ce que nous connaissons, mais parce qu'elle comble un vide discographique dans la saga des Mothers of Invention, entre le premier groupe, le plus loufoque, et le second, plus virtuose, mais sur le répertoire du précédent. Ian Underwood, au clavier et au sax alto, est le seul survivant de l'ancienne formule. Les chanteurs Howard Kaylan et Mark Volman, le claviériste George Duke, le bassiste Jeff Simmons, le batteur Aynsley Dunbar l'ont rejoint sous la baguette du maître pour deux concerts au Tyrone Guthrie Theater de Minneapolis en juillet 1970. C'est la formation du concert auquel j'assistai au premier rang du Gaumont Palace le 15 décembre 1970 avec en invité spécial le violoniste Jean-Luc Ponty. Ce fut aussi ma dernière rencontre avec Zappa, telle que je le racontai dans le chapitre 23 de mon roman USA 1968 deux enfants. Excellent chroniqueur à qui je dois le signalement de cet album, Franpi Barriaux conseille particulièrement la "suite" que constitue A Piece of Contemporary Music, The Return of The Unchback Duke et Cruising For Burgers, mais ce double CD embrasse des chansons de tous les premiers albums, de Freak Out à Chunga's Revenge, avec le guitariste au meilleur de sa forme, les deux chanteurs des Turtles, la rythmique de Dunbar découvert l'année précédente au Festival d'Amougies et le jazz qui pointe son nez avec George Duke. L'humour régressif est encore très présent, mais l'on sent poindre les ambitions nouvelles annonçant 200 Motels et la suite, plus virtuose que jamais.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 25 juillet 2016 à 00:00 ::Voyage
Nous prenons nos quartiers d'été, halte à Lyon avant La Ciotat, concert le 1er août à Arles avec Amandine Casadamont pour REWIND, le 30e anniversaire de Phonurgia Nova, halte à Montpellier avant de grimper dans les hauteurs pyrénéennes où ne passent ni téléphone ni Internet, écarts gastronomiques de l'autre côté de la frontière, le reste on ne sait pas... Cela va dépendre du climat là-haut et du travail qui se précipitera ou pas à la rentrée. Oulala a bu un dernier coup avec son copain Pipo puisqu'elle est du voyage. C'est son premier tour de France ! Les quelques fois où elle est montée en voiture la petite chatte était très calme, ce qui est tout à fait dans son caractère. J'imagine qu'elle fera comme jadis Scotch et Ulysse, elle ira se caler dans un coin et se réveillera à l'arrivée. C'est un peu ce que nous faisons puisqu'avec Françoise nous nous relayons au volant. Jonathan, bon pied bon œil, garde la maison ! Pour l'instant je continue à bloguer, mais la pause estivale se rapproche. Aucune publication, ou vraiment très rare, pendant tout le mois d'août.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 22 juillet 2016 à 00:01 ::Pratique
Le rôle des concierges a évolué avec le temps. La plupart ont été remplacé/e/s par des digicodes, interphones et sas blindés. Quand j'étais petit la concierge montait le courrier, nettoyait l'escalier, sortait les poubelles. Le postier passait deux fois par jour et on était certain d'avoir ce qu'on attendait le lendemain de son envoi. Les ascenseurs étaient relativement rares et l'on avait souvent l'impression de grimper dans une attraction de la Foire du Trône. Les éboueurs passaient tôt le matin pour ne pas encombrer les rues. J'ai tout oublié, mais je me souviens de la mère de mon copain d'enfance Paul qui nous envoyait promener tendrement et aussi de la concierge du boulevard de Ménilmontant dans les années 80. Elle vivait avec son fils dans une loge minuscule qui sert aujourd'hui de local à vélos. Elle bossait comme une folle et refusait d'être payée tant que le contentieux n'était pas réglé avec les précédents propriétaires. On se faisait souvent engueuler, mais elle était totalement dévouée à l'immeuble. L'époque où cette plaque a été posée remonte à bien plus tôt, lorsqu'on devait demander le cordon pour rentrer ou sortir de chez soi après 22h. Les locataires et propriétaires la réveillaient quelle que soit l'heure, encore qu'après minuit cela ne se faisait pas. Ce n'était évidemment pas une vie, et à la fois c'était tout de même plus humain que lorsque, par soucis d'économie, les robots ont débarqué.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 21 juillet 2016 à 00:02 ::Expositions
La Dreammachine de Brion Gysin ressemble à un bricolage cheap et pop un peu ringard. C'est un cylindre rotatif pourvu de fentes et d'une ampoule en son centre. La rotation du cylindre fait que la lumière émise par l'ampoule traverse les fentes à une fréquence particulière ayant la propriété de plonger le cerveau dans un état de détente et de procurer des visions à l'utilisateur, lorsque celui-ci regarde la Dreamachine les yeux fermés, à travers ses paupières (Wikipédia). Le scientifique Ian Sommerville avait répondu au délire de l'artiste qui avait vécu une expérience hallucinatoire en fermant les yeux sur la route de Marseille, les arbres stroboscopant la lumière du soleil. J'imagine qu'Amandine Casadamont pourrait poser une lampe comme celle-ci sur l'une de ses platines et en la faisant tourner à 45 tours par minute on obtiendrait l'effet visuel d'une composition psychédélique par exemple. Cette image me fournit des idées pour le concert que nous donnerons à Arles le 1er août prochain avec Amandine lors de la Nuit de l'Année organisée par Phonurgia Nova. La Dreammachine m'avait déjà inspiré le titre de
La machine à rêves de Leonardo da Vinci, œuvre artistique interactive réalisée pour iPad avec le plasticien Nicolas Clauss et l'équipe des Inéditeurs.
L'objet est mis en situation à l'exposition sur la Beat Generation au Centre Pompidou (jusqu'au 3 octobre 2016). Je regrette que le son n'y soit pas assez mis en valeur. Il y manque le chaos du cut-up. À quoi rime de projeter A Movie de Bruce Conner avec les Pins de Rome en sourdine ou le clip de D.A. Pennebaker avec Bob Dylan tout jeune et Allen Ginsberg en bord cadre sur grand écran, mais sans la puissance sonore ? Un peu frustré par cet open space trop propre je repense au concert en duo de Gysin avec Steve Lacy un soir à Montparnasse et je rentre à la maison écouter les deux sublimes disques que Hal Willner produisit avec William Burroughs accompagné par Sonic Youth, Frank Denning, John Cale, Buryl Red, Donald Fagen, Lenny Pickett pour Dead City Radio, et mon préféré, Spare Ass Annie, avec Michael Franti et Rono Tse of The Disposable Heroes of Hiphoprisy. Le lendemain j'enchaînai avec The Lion For Real où les compagnons de Ginsberg sont Mark Bingham, Michael Blair, Ralph Carney, Bill Frisell, Beaver Harris, Arto Lindsay, Prairie Prince, Marc Ribot, G.E. Smith, Steve Swallow, Rob Wasserman, Gary Windo, Garo Yellin, Pickett et d'autres. Qui dit mieux ?
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 20 juillet 2016 à 01:12 ::Musique
Héberlué de ne pas trouver le nom d'Un Drame Musical Instantané ni le mien dans l'index de l'ouvrage Polyfree, la jazzosphère, et ailleurs (1970-2015), ensemble de textes réunis par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont chez Outre Mesure, je m'étais un peu fourvoyé alors que nous étions présents, mais l'éditeur avait juste mal fait son boulot en omettant nos noms, hélas pas que les nôtres, dans son index. Pierrepont, véritable responsable de cette somme, qui s'avère de temps en temps se muer en soustraction, avait préféré traiter la chose par le mépris et l'arrogance plutôt que s'excuser simplement de ces petites erreurs, ce que j'ai attendu également en vain de son éditeur, Claude Fabre. Les journalistes et autres analystes supposés ont toujours mal supporté "la critique de la critique", version littéraire de L'arroseur arrosé telle que la pratiqua longtemps Pablo Cueco dans le Journal des Allumés du Jazz. Or un index est à un livre ce qu'un générique est à un film ou les crédits à un disque : oublier certains de ses participants est une faute grave alors qu'un peu plus de rigueur aurait permis d'éviter ce genre de bévue. L'un et l'autre se sont donc focalisés sur cette indexation lacunaire espérant décrédibiliser mon intervention (il est certain que j'avais l'air un peu stupide de nous avoir cherchés en vain alors que nous étions cités par l'exemplaire Xavier Prévost dans son article sur les tendances hexagonales) plutôt que sur l'absence incroyable de certains musiciens là où ils auraient du fondamentalement figurer.
Ainsi André Hodeir apparaît pour son rôle pédagogique dans l'article de Lorraine Roubertie Soliman, seule femme parmi 30 contributeurs (saluons tout de même Jean-Paul Ricard qui traite de la place des musiciennes dans ce monde machiste), mais Hodeir est absent de celui sur les rapports du jazz et de la musique contemporaine signé Ludovic Florin et ne figure pas non plus dans l'index qui comporte malgré tout 1700 noms. Dans cet article manquent également à l'appel Heiner Goebbels, Fausto Romitelli ou même Leonard Bernstein, pour ne pas parler de Stravinski ou Gershwin antérieurs à la période analysée. Idem pour les rapports du jazz avec le rap où le rôle de Tony Hymas est escamoté malgré Ursus Minor et quantité de projets où le caractère cross-over mêlant rock, jazz, rap, chanson, musique contemporaine en fait un héros exemplaire de ce que ce livre voudrait marquer. Il est compréhensible que les goûts de certains rédacteurs les poussent à ignorer des musiciens, mais il est inadmissible qu'ils réécrivent l'Histoire, surtout lorsque leurs articles se targuent d'une universalité encyclopédique.
C'est en cela que l'on reconnaît les origines scolaires des universitaires, victimes du storytelling des institutions qu'ils ont fréquentées. Lors d'un colloque de l'Ircam auquel j'assistai, toutes les dates avancées par les conférenciers étaient en retard de dix ans sur la réalité. Cela explique probablement mon absence de l'article de Marc Chemillier sur les rapports du jazz et des musiques électroniques que je ne manquai pas de souligner dans le blog où je rappelai les faits par le menu.
Mais les limites de l'ouvrage tiennent essentiellement à la longueur des articles, trop longs pour obliger le rédacteur à aller droit au but, trop courts pour développer ses idées sans aligner de fastidieuses listes à vous coller mal à la tête. Les fines plumes que sont Guy Darol (spécialiste de Frank Zappa), François-René Simon (avec l'abécédaire de l'AACM) ou Philippe Carles (évoquant Bill Dixon, Joe McPhee et Evan Parker) s'en sortent avec brio. D'autres alignent les faits en suivant laborieusement la chronologie, ce dont Wikipédia s'acquitte avec plus de clarté. Enfin les pires à mes yeux, brûlés par tant de pédanterie, cherchent à justifier leur prose universitaire en multipliant les références littéraires ou philosophiques et les citations, délayage propre à ce formatage. Nous nous éloignons alors de la musique, pourtant le sujet de cet ouvrage dont l'inégalité tient au manque de direction évidente. Polyfree réfléchit une nouvelle fois ses limites, nombreux articles ne pouvant intéresser que les lecteurs déjà embarqués dans le free et ailleurs, et laissant sur le bas côté les néophytes qui se perdront dans les détails. Les articles survolant les spécialités européennes, italiennes, sud-africaines, japonaises et les monographies sur Anthony Braxton, Julius Hemphill, Steve Coleman, William Parker ou la West Coast sont moins risqués, et Yannick Séité sait même dissiper les malentendus lorsqu'il s'agit de John Zorn. Mais trop peu des textes présents prennent la hauteur nécessaire pour laisser entendre véritablement les tenants et aboutissants de tout ce tumulte. Question de style aussi probablement.
Polyfree est une auberge espagnole où chaque rédacteur a été convié à enfourcher son dada sans qu'aucun ne communique jamais avec son voisin. En gros chacun joue de son côté. Cette course d'obstacles manque d'une vision d'ensemble, en amont comme en aval. Les perspectives politiques sont diluées, les ressorts qui agissent les créateurs fatigués, mais on peut tout de même s'y référer à l'occasion, en évitant soigneusement de faire comme moi, le lire de la première à la dernière page en attrapant la migraine. Comme avec la plupart des encyclopédies, on a parfois l'impression de s'instruire quand on n'y connaît rien, et l'on est souvent irrité lorsque l'on maîtrise l'un des sujets...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 19 juillet 2016 à 00:51 ::Perso
Je n'ai jamais entendu ce que mon père avait enregistré à la fin des années 40 sur un magnétophone à fil. Sans l'appareil il est évidemment impossible d'écouter ce qu'il y a sur la bobine de fil magnétique retrouvée à sa mort. Tout s'est probablement effacé avec le temps, mais je la garde précieusement et la regarde encore souvent, là où elle est posée, devant mes livres de musique. Les fils avaient été vite remplacés par des bandes qui à leur tour disparaitront à l'ère du numérique. Lorsque le fil cassait on faisait un nœud. J'en ai trouvé quelques uns en déroulant le fil de ma mémoire. Prennent alors forme les sons de mon enfance, bien que ceux-ci l'aient anticipée. La voix de papa et ses pleurs de rire, le bruit des automobiles de l'époque, le bulldog factice du passage des Panoramas qui terrorisait ma petite sœur, les jeux d'arcade à monnayeur des grands boulevards, en particulier un ours sur lequel il fallait tirer avec une carabine et qui s'animait en grondant. Sur les flancs de la pesante bobine de métal est inscrit en relief " Gilby Wire S.A. - Topphet M ", mais la machine que je découvre derrière les grilles de l'exposition sur la Beat Generation au Centre Pompidou est une Webster-Chicago "portable" de 1945. C'était donc à cela que ressemblait l'appareil susceptible de m'extraire du labyrinthe familial ou de faire revivre les disparus. Il ne me reste qu'une drôle de bobine. La mienne, béate, forte d'imaginer ce que l'aimant eut pu révéler.
→ Exposition Beat Generation, Centre Pompidou, jusqu'au 3 octobre 2016
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 18 juillet 2016 à 00:03 ::Expositions
Tous les amis avaient insisté pour que nous allions visiter l'exposition Paul Klee au centre Pompidou. Tous répétaient que la variété des œuvres était époustouflante, et ils avaient raison. Nous avions beau penser connaître son œuvre, nous n'imaginions pas qu'elle fut aussi riche et variée. Nous sommes revenus comme eux avec les yeux comme deux ronds de flan.
Klee est d'abord étonnant parce qu'il évolue avec le temps. Il n'est jamais figé, parce qu'il précise son art à chaque étape de sa vie. De ses débuts satiriques à ses dernières années critiques où il est très malade et où le nazisme l'obsède, il affine sa peinture, la rendant toujours plus personnelle. Il prend chaque fois de la distance. Sa seconde qualité est l'écoute de son temps. Il n'a pas besoin de se protéger dans quelque tour d'ivoire, car il sait ce qu'il veut, mais il écoute. Il écoute les cubistes, les dadaïstes, les constructivistes, les surréalistes, Picasso, mais il s'imprègne aussi de l'Égypte ancienne, des peintures rupestres et des dessins d'enfants, sans qu'aucune période de son travail soit clairement identifiable. La musique, qu'il aime passionnément, n'est pas seulement celle qu'il écoute, sa curiosité s'exerçant de mille manières.
Il faut au moins deux temps pour découvrir un tableau de Klee, d'abord de loin, puis en se rapprochant. Les détails racontent une autre histoire. Ce sont des tableaux-pièges. Cette dialectique se retrouve partout dans son œuvre, loin/près, abstraction/figuration, maîtrise/abandon, tendresse/ironie, etc. Comme chez tous les transgressifs son humour est sévère. Il découpe ses toiles pour en faire plusieurs. Se moque des machines et des marionnettes qui les anime. Il les aime tout autant. C'est un romantique désillusionné qui se joue de société. La scénographie de l'exposition rappelle ce labyrinthe où il nous enferme pour nous apprendre à en sortir.
→ Exposition Paul Klee, l'ironie à l'œuvre au centre Pompidou jusqu'au 1er août 2016 (attention c'est bientôt fini !)
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 15 juillet 2016 à 00:08 ::Pratique
Est-ce de vivre sous la grisaille de notre climat tempéré qui pousse mes congénères à s'habiller de noir ou de couleurs fades ? Quelle tradition urbanistique poursuit-on avec nos façades beigeâtres ? Combien de constructeurs automobiles osent la couleur ? Pourquoi les gammes sont-elles si étroites ? À l'étranger on croise boubous et tuniques bariolées, des maisons de toutes les couleurs et des charrettes ornées de fresques au pinceau. L'élégance occidentale voudrait qu'elle ne se remarque pas. Quel dommage ! Si l'on réside dans un périmètre où se dresse une église ou je ne sais quel monument abject nous voilà contraints à la banalité. Notre maison est heureusement orange vif avec les portails bleus que j'aurais aimés Klein. Ainsi j'aime me vêtir d'un feu d'artifices. Customiser mes tennis est chaque fois une partie de plaisir. Je choisis le modèle en magasin pour m'assurer de son confort, mes pieds taillant de plus en plus grand au fur et à mesure que je m'affaisse. En quarante ans ans je suis passé de 39 à 42,5. Loin de moi le 49.3 qui n'augure rien de bon, mais mobilisera mes arpions. Le modèle Air Zoom Pegasus 33 me permet par exemple de choisir le dessin de l'empeigne, la couleur des trois différentes parties de la semelle et des lacets, un texte ou un motif, la taille, la largeur, le renfort, etc. Quelques semaines plus tard, UPS me livre quand ça leur chante.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 14 juillet 2016 à 00:37 ::Cinéma & DVD
Le cinéaste Bill Morrison est devenu le maître du found footage en compilant des archives exhumées ici et là. Leur détérioration au fil du temps exhale une beauté incroyable, sublimant la mort couchée sur la pellicule. Rien d'étonnant à ce que son film Spark of Being soit une adaptation du Frankenstein de Mary Shelley. L'œuvre de Morrison, forte de cinq longs métrages et d'une quinzaine de courts, est une sorte de Golem cinématographique, "incapable de parole et dépourvu de libre-arbitre, façonné afin d’assister ou défendre son créateur."
Pour ses films muets, Morrison commande des partitions originales à des compositeurs talentueux, souvent new-yorkais. Le trompettiste Dave Douglas a écrit celle de Spark of Being et le guitariste Bill Frisell est l'auteur de la bande-son du plus ancien présent dans le coffret, The Film of Her puis de The Great Flood et The Mesmerist. Michael Gordon, responsable de celle de son film le plus connu, Decasia, mais aussi de All Vows, Who by Water, Light is Calling et avec David Lang de The Highwater Trilogy, celui-ci signant seul celle de Back to the Soil ainsi que Julia Wolfe celle de Porch, sont les trois cofondateurs du collectif Bang on a Can. Morrison a utilisé également des partitions, originales ou empruntées, de John Adams, Maya Beiser, Gavin Bryars, Richard Einhorn, Erik Friedlander, Philip Glass, Henryk Górecki, Michael Harrison, Ted Hearne, Vijay Iyer, Jóhann Jóhannsson, David T. Little, Michael Montes, Harry Partch, Steve Reich, Todd Reynolds, Aleksandra Vrebalov et du Kronos Quartet. Bien que plus plastiques que dramatiques, les œuvres de Morrison font penser à A Movie de Bruce Conner qu'accompagne Les Pins de Rome de Respighi ou aux films de Artavazd Pelechian, et à Stan Brakhage aussi forcément.
Light is Calling (2004), monté à partir d'une copie détériorée de The Bells (1926) et suivant la musique de Gordon, est présentée comme une méditation sur les collisions aléatoires. Le site de Bill Morrison délivre quantité d'informations, sur les films, les compositeurs, les chefs d'orchestre et sur les conditions de projection. Car parfois ce sont de grosses installations comme Decasia live qui réclame trois écrans et un orchestre symphonique de 55 musiciens...
Bill Morrison se focalise sur le support (The Film of Her, 1996). L'instabilité du film flamme, du celluloïd, s'oppose à la fragilité du numérique. L'infiniment petit ou le cosmos sont autant d'effets de matière. La foule est confrontée aux désastres naturels comme à ceux des hommes, submergés par les flots (The Great Flood, 2013) ou la guerre (Beyond Zero: 1914-1918, 2014). Le sud des États Unis est un bon terreau pour évoquer les tensions. Le rythme de la musique renvoie à celui de la route et du rail (Outerborough, 2005), sur Terre comme sur mer, mais toujours avec le temps en perspective. Il crée l'hypnose (The Mesmerist, 2003). La société de Morrison s'appelle d'ailleurs Hypnotic Pictures. Il incarne le démiurge qui peut redonner la vie aux êtres et aux choses. Mais son rêve de faire revivre ceux qu'il a découverts et révélés est à l'image d'Oliver Sacks tentant de réveiller les léthargiques gelés dans la passé (Re:Awakenings, 2013). Ce n'est qu'une illusion. Cet ancien peintre et animateur rend ainsi un formidable hommage à Georges Méliès, "l'inventeur du spectacle cinématographique".
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 13 juillet 2016 à 00:23 ::Humeurs & opinions
De temps en temps je signe une pétition qui passe à ma fenêtre. Je prends le train en marche, cela ne mange pas de pain. J'ignore si cela sert à quoi que ce soit, comme j'ai des doutes plus que sérieux sur le nombre de fois où j'ai glissé un bulletin dans l'urne. J'aurais pissé dans un violon le résultat aurait été le même. De plus, je me suis privé d'un enregistrement original. Je ne l'aurais pas fait non plus avec mon Albert Blanchi de 1921 qui est toujours en vente chez Laurent Paquier et cela ne m'arrange pas. Parmi les pétitions censées donner bonne conscience j'ai signé un truc pour sortir de l'OTAN. Me voilà harcelé au téléphone par une bonne femme qui voudrait me la tourner mauvaise sous prétexte que je ne fais rien pour agir en ce sens. Elle agite le spectre de la bombe atomique qui pourrait nous tomber sur le coin de la figure si les Américains et leurs alliés s'avisaient d'attaquer la Russie, une idée comme une autre. Il est certain que les va-t-en-guerre sont légion et que la moindre explosion nucléaire, même à l'autre bout de la planète n'arrangerait pas nos affaires. On n'a pas besoin de cela, les centrales sont suffisamment dangereuses pour nous pourrir la vie. En la faisant parler, vu qu'elle n'écoute pas ce que je lui dis, je découvre que la dite pétition est conduite par Jacques Cheminade ! Elle est bien bonne celle-là. La dame devenant de plus en plus désagréable j'ai fini par lui raccrocher au nez. Je pense que je vais arrêter de cocher des trucs sur change.org, entreprise commerciale qui essaie de me faire cracher des sous de plus en plus souvent. J'imagine qu'on en serait arrivés là si je n'avais pas coupé le sifflet à la dame au ton de plus en plus menaçant. Il ne suffisait pas qu'on essaie régulièrement de me vendre des fenêtres, j'en ai déjà une si vous avez suivi cette histoire depuis le début...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 12 juillet 2016 à 00:40 ::Voyage
Mise à jour du carnet d'adresses. Incroyable épidémie de déménagements chez les amis. Accession à la propriété pour ceux qui embarquent sur une péniche magnifique au bord de la Marne ou qui cassent les murs d'un pavillon spacieux à Noisy-le-Sec, travaux héroïques pour ceux qui s'agrandissent, migration économique dans une lointaine province verdoyante ou expansion vers la riche banlieue ouest, vente du pied à terre parisien pour se concentrer au Cap-Ferret, studio de transition faute d'avoir trouvé l'appartement de leurs rêves... Les plus pauvres sont condamnés à payer un loyer en montant des dossiers de délire prouvant leur solvabilité. D'autres acceptent un boulot au Kurdistan irakien ou espèrent en trouver à New York ! Dans l'ensemble le mouvement est de prendre la tangente par rapport à la capitale, devenue trop chère, trop bruyante, trop polluée. Nous visitons les uns les autres au gré de nos libertés estivales. Françoise en profite pour fouiner dans les Emmaüs à proximité. Une constante, nos potes ont du goût. C'est beau, c'est mieux, mais c'est souvent plus loin. Lorsque je retourne à Paris intra-muros j'ai l'agréable sensation d'être un touriste. Traverser la Seine me procure chaque fois une émotion radieuse. Les ponts symbolisent le passage d'un état à un autre. De chaque côté du parapet les constructions s'effacent devant le fleuve qui fonce vers la mer.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 11 juillet 2016 à 00:13 ::Musique
La semaine dernière j'ai reçu Polyfree, la jazzosphère, et ailleurs (1970-2015), l'ouvrage dirigé par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont, publié par Outre Mesure. Le petit duo a rassemblé les textes d'une trentaine de journalistes, universitaires, etc. autour de sujets passionnants, des rencontres transgenres (musiques traditionnelles par Pierre Sauvanet, contemporaines par Ludovic Florin, électroniques par Marc Chemillier, rap par Christian Béthune, rock par Guy Darol) aux grands courants américains (West Coast par Bertrand Gastaut, AACM par François-René Simon, free et assimilés par Franpi Barriaux, Edouard Hubert, Xavier Daverat, Nader Beizael, Yannick Séité et Philippe Carles), des tendances hexagonales (par Xavier Prévost) aux spécialités exotiques (Afrique du Sud par Denis-Constant Martin, Japon par Michel Henritzi, jazz féminin par Jean-Paul Ricard !), posant questions sur l'improvisation, le silence, le rythme, la voix, la transmission, etc. (par Alexandre Pierrepont, Yves Citton, Frédéric Bisson, Matthieu Saladin, Bertrand Ogilvie, Jean Rochard, Bernard Aimé, Lorraine Roubertie Soliman - tiens une femme !?)... Je les cite tous d'autant que ces rédacteurs de jazz se signalent explicitement, bénéficiant seuls d'une biographie (pas les musiciens) dans ce joli pavé sans illustration de 352 pages.
Je vais me plonger dans leur prose de ce pas, mais je n'ai pu m'empêcher d'y chercher mon nom et celui de mes camarades. Or il ne figure pas dans l'index, pas plus que celui d'Un Drame Musical Instantané, Bernard Vitet seul bénéficiant de leur écoute à condition de se cantonner à sa période strictement jazz qui se clôt en 1976, à la création de notre collectif ! Nous en avons hélas l'habitude, même si un chapitre "inclassables" figure dans cette somme qui revendique ailleurs dans son titre. Ce type d'omission est courante et la déception des oubliés légendaire, mais j'ai du mal à accepter que des chapitres abordent des contrées que nous avons défrichées à l'avant-garde du mouvement sans que notre travail n'y soit salué. Je ne connais pas les universitaires Ludovic Florin ou Marc Chemillier dont la curiosité est limitée à ce qu'on leur a enseigné, mais le manque de rigueur des uns et des autres me blesse en semant une ombre sur la leur.
Ainsi pour mémoire si notre rencontre avec les musiques traditionnelles fut épisodique (pièces avec Bruno Girard, Youenn Le Berre, Valentin Clastrier, Jean-François Vrod, Baco...), nos accointances avec la musique contemporaine et l'électronique nous marginalisèrent suffisamment pendant 40 ans pour être signalées. Que le Drame compose pour le Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France, l'Ensemble de l'Itinéraire, cosigne avec Luc Ferrari ou Vinko Globokar, que Bernard Vitet fabrique des instruments invraisemblables pour Georges Aperghis, passe encore ! Mais je me souviens du mal que j'eus, à mes débuts en 1973, de faire accepter le synthétiseur par tous les jazzeux en activité. Combien de joueurs de cet instrument peuvent être comptés en France ? Qui improvisa librement sur ARP 2600 pendant une décennie, si ce n'est quelques cousins d'Amérique comme John Snyder ou Richard Teitelbaum qui lui était sur Moog comme Sun Ra ? J'enchaînai ensuite à l'inimitable PPG, programmai le DX7 en le comparant à la 4X de l'Ircam qui nageait dans les choux, jouant encore aujourd'hui sur VFX, V-Synth, Tenori-on, Kaossilator, etc. Je créai surtout des machines virtuelles à partir de mes œuvres interactives, de Machiavel à la Mascarade Machine, de la Pâte à son à FluxTune, de DigDeep à La Machine à rêves de Leonardo da Vinci. Contrairement à la plupart des musiciens cités dans l'ouvrage, l'électronique et l'informatique ne furent jamais pour moi des suppléments à une instrumentation classique, mais mes outils de prédilection. Pourtant, à force de polymorphisme, de transversalité, d'universalité, de multimédia, nous semions les critiques à la recherche d'étiquetage. Les classificateurs n'aiment pas les touche-à-tout. Même lorsqu'ils les rangent parmi "les inclassables" la référence américaine les aveugle. Incroyable par exemple qu'Étienne Brunet ne figure nulle part dans cette somme que je ne peux qu'assimiler à une soustraction. Ses albums sont autant d'ouvertures qu'il y a de chapitres dans ce livre. Aucune trace des voix de Frank Royon Le Mée (mort trop tôt ?), Dominique Fonfrède, Birgitte Lyregaard, Greetje Bijma ou Dee Dee Bridgewater (avec qui nous enregistrâmes avec le Balanescu String Quartet !), ni du vielliste Valentin Clastrier, de l'organiste de Barbarie Pierre Charial, de la harpiste Hélène Breschand, des accordéonistes Raúl Barboza, Michèle Buirette, Lionel Suarez, Vincent Peirani... Ces instruments sont-ils aussi bizarres que mes synthétiseurs pour être méprisés à ce point par les crocs-niqueurs de jazz ? Tandis que je commence à lire l'ouvrage j'y reconnais la même distribution paresseuse que celles des festivals français qui se copient presque tous les uns les autres, reproduisant chaque année à peu près le même programme... Pas de trace, par exemple, de Tony Hymas dans les rapports au rap, etc.
Pour les ignorants et les amnésiques, je rappelle que depuis 1976 le Drame mélangea instruments acoustiques et électroniques, occidentaux et traditionnels, rock et jazz, musique savante et populaire (avec Brigitte Fontaine et Colette Magny, deux chanteuses également absentes de l'ouvrage, pourtant déterminantes dans cette histoire !), il initia le retour au ciné-concert (24 films au répertoire, les mêmes qui sont utilisés régulièrement depuis par quantité de performeurs !), travailla avec nombre de comédiens pour associer la littérature à la musique (Buzzati avec Michael Lonsdale, Richard Bohringer, Daniel Laloux ; Michel Tournier et Jules Verne avec Frank Royon Le Mée ; je continuai avec Michel Houellebecq, Dominique Meens, Pierre Senges, etc.)... Dès 1974, bien avant les plunderphonics je créai des radiophonies en zappant comme un fou. Bernard Vitet et moi-même influençâmes la Sacem pour faire accepter l'improvisation jazz, le dépôt sur cassette, la signature collective. À nos débuts tous nos collègues sans exception critiquaient le fait que nous composions collectivement, à trois. Portal ou Lubat préféraient garder la direction des opérations. Nous étions politiques jusqu'à notre quotidien. Cela ne plaisait ni aux individualistes ni aux encartés. Quand je pense que j'ai enregistré avec Texier, Léandre, Chautemps, Petit, Zingaro, Lussier, Sclavis, Boni, Malherbe, Cueco, Tusques, Robert, Colin, Carter, Labbé, Grimal, Perraud, Delbecq, Hoang, Segal, Arguëlles, Atef, Collignon, Desprez, Risser, Mienniel, Contet, Kassap, Échampard, Deschepper et tant d'autres... Dans notre domaine nous fûmes aussi les premiers à enregistrer un CD, puis à créer un CD-Rom d'auteur. En 2009 j'avais déjà exprimé ici l'orgueil d'avoir inventé pas mal de choses récupérées ensuite. Lorsque qu'avec Antoine Schmitt nous exposions partout notre opéra Nabaz'mob, si peu de jazzeux se déplacèrent (70000 visiteurs en 4 jours à New York, 59000 à Paris, 4 mois au Musée des Arts Décos, 5 ans de tournée internationale...). Quelle absence de curiosité ! Alors que je vais me coltiner ce bouquin entièrement... Au moins les chapitres où je n'y connais pas grand chose...
J'ai longtemps brigué la reconnaissance du monde du jazz (bien que je sache bien ne pas en jouer), elle est venue d'ailleurs. Sans étiquette. Cela m'a longtemps déçu. Je ne veux plus l'être. Du moins par les camarades qui ne connaissent que le sens unique. Je quitte la jazzosphère, même si je continue à jouer avec les jeunes musiciens et musiciennes que j'ai nommés les affranchis. J'apprends plus d'elles et eux que des vieilles barbes qui se réfèrent paresseusement aux modèles américains ou à ce que leurs homologues encensent. C'est un petit monde où les salaires sont si bas qu'il leur est nécessaire de jouer les aristos. Lorsque l'on me demande mon métier je réponds que je suis compositeur. Si l'on insiste je précise "de musique barjo" et j'ajoute "mais j'en vis merveilleusement depuis 42 ans". Fuck le jazz qui se mord la queue (figure de style étymologiquement acrobatique) !
Séance de rattrapage : Les disques (27 albums, dist. Orkhêstra / Les Allumés du Jazz / Le Souffle Continu...) Les inédits (70 albums, 138h en écoute et téléchargement gratuits) Radio Drame (tirage aléatoire de 840 pièces)
P.S.: Xavier Prévost (auteur multimédia / ancien producteur de radio, pas journaliste : jamais perçu une pige de presse de sa vie, seulement des droits d'auteur....) a la gentillesse de m'écrire : Un livre ne se lit pas seulement par l'index..... incomplet semble-t-il, mais qui n'est pas mon fait !... Je te cite, ainsi que Francis Gorgé, et Un DMI, page 203 :
"(Bernard Vitet) fonde en compagnie de Jean-Jacques Birgé et Francis Gorgé UN DRAME MUSICAL INSTANTANÉ, collectif inclassable dont la constante sera, d'écart en écart, d'explorer toutes les facettes de l'aventure sonore."
Sur FaceBook Jean-Yves commente : "Ah non, c'est un peu court, jeune homme..." En effet, à part me réconcilier avec Xavier dont je m'étonnais du silence, mais qui a bonne mémoire et continue à être curieux), cela ne change pas grand chose au fond des articles sur la musique contemporaine, l'électronique, etc. Et les absences incroyables et absurdes de quantité de musiciens déterminants... Plus j'avance dans ma lecture plus je me dis que ce genre d'ouvrage n'est pas sérieux, parce qu'il manque d'une subjectivité explicite et se pose en référence encyclopédique. Il y a malversation sur le fond.
P.P.S.: Je me suis énervé parce que je ne supporte pas qu'un journaliste se plante et t'insulte (par mail) au lieu de s'excuser. Entre l'élégance de Xavier Prévost et Franpi Sunship, et la mauvaise foi de Pierrepont imbu de lui-même il y a un précipice... Avec cette histoire je me suis fait un ennemi, mais pas mal d'amis Je reprécise que j'avais lu les chapitres qui me concernaient directement, ceux en lien avec la musique contemporaine et l'électronique qui commencent l'ouvrage et l'index qui le termine, mais en effet pas tout le bouquin que je n'ai pas la prétention d'avoir chroniqué. Sinon j'ai toujours du mal avec les compilateurs qui se font un nom sur le dos d'auteurs non payés et qui, de plus, n'assument pas leur responsabilité éditoriale.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 8 juillet 2016 à 00:00 ::Expositions
L'art et la science m'ont toujours semblé connectés. Les mathématiques recèlent une poésie insoupçonnable pour ceux qui ne parlent pas leurs langues et l'art fut toujours tributaire des inventions technologiques de son temps. Nombreux créateurs pensent éviter d'enjamber le ruisseau qui les sépare, d'autres échappent à ce à quoi on les destinait en allant piocher leur inspiration sur l'autre rive. En grossissant, le fleuve s'avère souvent porter le nom du Styx tant la souffrance est trop forte pour les plus imaginatifs. Rejetant le monde que la société veut leur imposer ils en inventent de nouveaux où certains d'entre eux se perdent pour parfois mieux se reconstruire.
En présentant deux artistes radicalement différents comme Eugen Gabritschevsky (1893-1979, à droite), abusivement associé à l'art brut, et le jeune Nicolas Darrot né en 1972 (à gauche) dont les œuvres puisent dans les ressources mécaniques de la robotique, La Maison Rouge réussit à interroger le mystère de la création, dans ce qu'il a de plus sacré et de plus trivial. Gabritschevsky, devenu schizophrénique, peint dans la solitude et le silence pour échapper à ses crises d'angoisse, Darrot raille les rites sectaires de la religion qu'il met en scène avec humour. L'un et l'autre puisent dans la science pour servir leur art.
Il est probable que les recherches du jeune biologiste Eugen Gabritschevsky sur les mutations d'insectes, qui lui permirent de jeter les bases des premières lois de l'hérédité, ont influencé sa peinture une fois qu'il a sombré dans la paranoïa schizophrénique, mais personne ne put sûrement identifier l'origine de son basculement soudain.
Insectes mutants, il y en a aussi à foison chez Darrot avec sa série Dronecast, armée d’insectes équipés pour des opérations d’assaut, rappelant furieusement les instruments des jumeaux gynécologues du film Dead Ringers (Faux-semblants) de David Cronenberg ou avec celle de ses Curiosae, scènes de domination bondage où une mante religieuse se fait sadiser par de gros coléoptères.
Les tourments douloureux se font sentir chez Gabritschevsky, ici comme dans toute son œuvre sombre hantée par les formes en transformation, tandis que Darrot développe une vision critique des forces qui veulent nous guider à notre perte, corps d'armée ou églises formatrices. Celui-ci utilise la transformation pour mettre en scène de petites fictions animées où ses automates sont agis par les fils du marionnettiste. Ailleurs Misty Lamb (ci-dessous) utilise la vapeur d'eau qui se nébulise grâce à des ultrasons pour jouer de la transsubstantiation chère au christianisme.
Le gigantesque drap métallique qui évente l'agneau brumeux rappelle le culte du veau d'or. S'il avait connu les installations animées de Darrot, Gabritschevsky aurait-il fini par rire de ses angoisses ? L'art offre de conjurer le sort. En sondant les profondeurs de la pensée, parmi leurs rêves et leurs cauchemars, les artistes créent de nouveaux paysages qui distordent les dimensions du réel. Face aux visages de Gabritschevsky, Darrot finirait-il par rire jaune ? Ariel (ci-dessous), sorte de yéti en ghillie suit, est le génie qui guide les esprits dans La tempête de Shakespeare, ici deux fantômes en toile de parachute actionnés comme les autres pantins de Darrot par des vérins pneumatiques programmés informatiquement. La musique de Quentin Sirjacq accompagne élégamment les mouvements aériens des ectoplasmes et les génuflexions du shaman qui se tortille en faisant mine de se prosterner. Les œuvres de Nicolas Darrot sont fondamentalement politiques, cruelles et incisives, drôles et provocantes.
Pour ses séries Injonctions et Fuzzy Logic (Adam, Parrot, La Tequilera, No more hot dogs, Shaman), Darrot synchronise ses pantins avec des voix humaines transformées en personnages de dessin animé. Ces petits théâtres de marionnettes font dialoguer une souris mâle avec une paire de lèvres, un cervidé avec un sac d'avion, et un corbeau fait faire des pompes à des bouts de métal, apprentissage oblige. Si ce sont tous des androïdes ils n'ont pourtant jamais figure humaine. Le paganisme permet de mettre tout le monde dans le même sac. La science est si souvent au service des maîtres du monde. De quoi péter les plombs ! Darrot et Gabritschevsky sont des savants fous, la folie et l'art offrant de fantastiques échappatoires.
Mais pas question d'art brut pour Eugen Gabritschevsky qui vient d'une famille de Russes blancs fortunés, sa culture immense expliquant l'étonnante variété de ses tableaux. Il s'inspire de sa première vie de biologiste comme de ses souvenirs picturaux pour peindre le monde et ses habitants livrés à des rituels spectaculaires, ordonnés et chaotiques, paysages incroyables où gronde l'orage sous son crâne comme sous son ciel. Ses visages rappellent les marionnettes de Tim Burton ou les masques des Residents, un monde d'enfance broyé par la responsabilité des grandes personnes. Comme si ses expériences aux côtés de Pasteur à Paris, de Koch à Berlin ou à l'Université de Columbia l'avaient rendu fou. Il restera interné pendant cinquante ans, de 1929 à sa mort.
Quant à Nicolas Darrot, il semble sain d'esprit. L'artiste est un héritier direct de Jean Tinguely et Nicolas Schöffer, un metteur en scène brechtien biberonné à Claude Lévi-Strauss et Grandville, se servant des techniques de son temps pour déconstruire les arnaques mystiques qui ne cessent de se perpétuer. Il appelle sa rétrospective Règne analogue en hommage à René Daumal, ascension inachevée tant il lui reste de scènes à parcourir. Faune, une de ses dernières œuvres, cette fois plus conceptuelle que dramatique, scrute le ciel au travers d'une "valve à lumière" dans le coin d'une chambre noire. Les constellations sont passées au crible de son obturateur. Attention que le ciel ne lui tombe pas sur la tête ! Car en se moquant avec brio des apprentis-sorciers qui régissent la cité et exploitent la crédulité des peuples le risque est grand de céder aux chimères de la gloire inondant les artistes. Adulés par les foules, les nouveaux dieux se nomment technologie, science de la communication, entertainment, les sept boules de cristal touchant les plus inventifs quand leurs créatures leur échappent. Or Darrot comme Gabritschevsky sont de fabuleux Frankenstein qui nous entraînent avec eux...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 7 juillet 2016 à 00:12 ::Humeurs & opinions
Les Cahiers du Cinéma m'apprennent le décès de Charles Bitsch survenu le 27 mai dernier à l'âge de 85 ans. Charles était connu pour avoir été directeur de la photographie et cadreur de Jacques Rivette pour Le Coup du berger et Paris nous appartient, puis assistant réalisateur de Claude Chabrol, Jacques Demy, Jean-Pierre Melville et, à plusieurs reprises, de Jean-Luc Godard, et il était passé à la réalisation. C'était un homme sérieux qui avait toujours le sourire, un sourire grave et bien intentionné. J'avais moi-même été son assistant en 1975, à ma sortie de l'Idhec, en particulier pour un vinyle 33 tours 30 cm réalisé pour le Parti Communiste Français à l'occasion de l'Année internationale de la femme. Cela ne s'invente pas. Ou plutôt si. Tout était à inventer. C'est ce qui m'avait plu. D'autant que personne de l'équipe ne savait comment fabriquer un disque. Comme je viens de produire mon premier album avec Francis Gorgé et le percussionniste Shiroc intitulé Défense de, Jean-André Fieschi, alors directeur de production d'Uni/ci/té, la boîte d'audiovisuel du PCF, me propose de seconder Charles Bitsch. L'autre assistante, chargée de la documentation, est Charlotte Latigrat qui deviendra plus tard directrice de France Bleu Alsace, puis des programmes musicaux de France Culture et créera le Festival d'Île de France. On l'entend chanter Le temps des cerises passé à la moulinette de mon ARP 2600 en face B ! Je me souviens que le mixage aura lieu la veille de mes "trois jours" et que je prendrai des pilules pour m'empêcher de dormir pendant les 48 heures qui les précèdent, espérant me faire réformer, mais ça c'est une autre histoire qui faisait bien rire Charles.
En hommage à l'homme exquis et délicat qu'était Charles Bitsch je me suis décidé à numériser les deux faces du 33 tours. Il est absolument passionnant d'entendre ce qui se disait alors du monde du travail et du combat des femmes. J'avais engagé Bernard Lubat comme arrangeur d'une chanson de Claude Réva.
Mais je me rappelle surtout ma colère lorsque le Comité Central du PCF refusa que nous insérions la phrase d'Engels "La femme est le prolétaire de l'homme". Rien de surprenant pour moi qui n'étais que compagnon de route, fondamentalement critique de la politique du Parti que nous appelions "révisionniste", se fourvoyant dans le Programme Commun avec le PS, association qui le coula d'ailleurs progressivement et définitivement. Pourquoi soutenir un parti qui suivait les positions des sociaux-démocrates ? La question reste hélas d'actualité.
C'est grâce aux séances de variétés avec Lubat que je prends contact avec le monde du jazz, Bernard m'emmenant à un concert de Michel Portal après notre enregistrement en studio. Comment me retrouverai-je dans un placard à balais avec le clarinettiste expliquant à tour de rôle à J-F Jenny-Clarke, Daniel Humair, Lubat, Joseph Dejean ce qu'il attend de chacun d'eux ? Mystère et boule de gomme ! Je le raccompagnerai plus tard chez lui en voiture, car il a la jambe dans le plâtre. Un an plus tard je ferai la connaissance de Bernard Vitet, marquant mon entrée en tant que musicien dans ce monde fermé et élitiste.
Je vous distrais alors que je voulais vous faire écouter le disque... Face A vous entendrez des témoignages de l'époque, Louise Labbé chantée par Hélène Martin, Mireille Bertrand, la Berceuse de Mère Courage par Germaine Montéro, des témoignages sur la maternité, Demande aux femmes de Claude Réva.
Face B : Comme une blessure de Joan-Pau Verdier par Francesca Solleville, Rimbaud dit par René Bourdet, Paul Éluard par Hélène Martin, une évocation de Danièle Casanova, la voix d'Elsa Triolet, Aragon par Monique Morelli, Madame Nguyen Thy Binh, Jean Ferrat, Valentina Térechkova, Georges Marchais, Maïakovski dit par Amélie Prévost. La pochette est de Claude Fillion et Alain Le Bris d'après Fernand Léger.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 6 juillet 2016 à 00:51 ::Musique
J'avais les mots ; les sons sont là ! Il nous reste à soigner l'image. Le meuble haut du Silencio Club cachait les mains d'Amandine Casadamont œuvrant sur ses trois platines. Ce rempart a-t-il été conçu pour empêcher les fêtards d'y toucher ? Dommage ! Nous jouions face à face, de profil. Serions-nous plus spectaculaires côte à côte, face au public ? Mes instruments acoustiques produisent certes un meilleur effet visuel que lorsque je suis penché sur mon clavier, bossu sur mon ordi. Multiplier les apparitions inattendues. À la fin du set ma camarade perche les peluches qui se tordent de rire par terre. Préparer d'autres interventions théâtrales qui font sens pour échapper au spectacle radiophonique. Aucun concertiste ne devrait jamais négliger lumière, costumes, présence, regards... Heureusement la musique occupe tout l'espace, quatre histoires extravagantes qui vous emportent comme lorsque l'on va au cinéma... T'emmener voir le panorama... Weird Wild West... Les temps modernes... Skyline... Chaque spectateur, chaque auditeur, peut laisser voguer son imagination. Évocations.
→ Harpon, Live au Silencio Club, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org / avec Amandine Casadamont (100% vinyle) et moi-même (clavier, Tenori-on, iPad, etc.)
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 5 juillet 2016 à 00:11 ::Cinéma & DVD
J'avais vu les deux films séparément, mais regarder le film de fiction Hannah Arendt après la projection du documentaire Un spécialiste lui donne tout son sens. Eyal Sivan et Rony Brauman ont réalisé en 1999 un montage intelligent des archives tournées par Leo Hurwitz en 1961 lors du procès du criminel nazi Adolf Eichmann. Ils se sont inspirés du livre controversé de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, insistant sur l'obéissance aux ordres d'un fonctionnaire minable plutôt qu'en en faisant un monstre comme d'autres l'auraient souhaité. Eichmann, responsable de la déportation de millions de juifs, mais également de tziganes et d'opposants au régime nazi, était sous les ordres du Général Müller comme de Himmler et Heidrich, vouant à Hitler une admiration sans bornes. Le procès, retransmis alors à la télévision, fut filmé à plusieurs caméras, avec des cadres soignés, l'accusation se réfléchissant par exemple dans la cage de verre où est enfermé l'ancien nazi. La responsabilité des conseils juifs est moins appuyée que dans le film de Margarethe von Trotta qui reprend l'analyse de Hanna Arendt. L'excellence du son, entre les mains de Nicolas Becker, Jean-Michel Levy, Krishna Levy, Yves Robert et Béatrice Thiriet souligne les ellipses et fictionnalise le documentaire pour en faire un opéra tragique dont l'humanité est le principal protagoniste.
Pour son film réalisé en 2013, Margarethe von Trotta ne choisit pas forcément les mêmes extraits d'archives du procès. J'ai l'impression qu'ils sont encore plus impressionnants. Barbara Sukowa est formidable dans le rôle de cette femme qui pense par elle-même, quitte à se mettre à dos les mauvaises consciences de la communauté juive. En cette période du glissement droitier où les immigrés sont parqués dans des camps, refoulés dans leurs pays d'origine où ils risquent la mort, où des murs construisent de nouveaux apartheids, où les flics obéissent aveuglément aux ordres d'une hiérarchie démente, le film est d'autant plus salutaire. De même que Eichmann est basiquement stupide, les citoyens qui ne se révoltent pas ne sont-ils tout simplement pas incapables de penser ? La lâcheté semble un facteur commun aux uns comme aux autres. Il faut du courage pour prendre à contrepied les ordres donnés et anticiper l'horreur qui ne peut qu'aboutir à de nouvelles culpabilités générant à leur tour des dérives catastrophiques. En reprochant leur attitude passive à leurs aînés les enfants d'Israël ont reproduit des schémas criminels qu'aucune honte ne saura effacer. Quelle nouvelle catastrophe en sortira ? Les victimes continueront-elles à se substituer à leurs bourreaux ? Jusqu'où sommes-nous complices des atrocités qu'engendre l'exploitation de l'homme par l'homme ? Hannah Arendt décrit parfaitement la banalité du mal.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 4 juillet 2016 à 00:15 ::Multimedia
Lorsque j'ai terminé Léo cœur d'indien le bain était froid. Embarqué par ma lecture de ce roman jeunesse j'ai replongé dans mes 9-12 ans. Sa chaleur avait dissipé la température de l'eau. Je ne m'en suis aperçu qu'à la dernière page. Anne-Gaëlle Balpe a quitté l'enseignement il y a quelques années pour se consacrer à la littérature pour enfants. Elle a une bonne quarantaine d'ouvrages à son actif et passe le reste de son temps à aller au devant de ses lecteurs et animer des ateliers d'écriture. Léo cœur de lion peut se lire à tout âge, comme toute œuvre initiatique. De Tom Sawyer à La nuit du chasseur, d'Alice aux Pays des Merveilles aux Contrebandiers de Moonfleet, il existe quantité de livres et de films qui nous font grandir parce qu'ils soulèvent de multiples questions. L'école primaire casse la créativité des enfants en imposant les réponses sans laisser aux interrogations le temps de se formuler. La suite est un long travail de formatage des esprits et des corps pour rentrer dans le moule social.
Anne-Gaëlle Balpe jongle avec les mots comme avec les émotions. Au fil des pages elle place des repères comme autant de panneaux indicateurs aux carrefours de la pensée. Libre à chacune et chacun de les emprunter ou pas. Des mots, des phrases, des paragraphes deviennent des portes vers un ailleurs susceptible de propulser ses lecteurs vers l'avenir. Pour grandir, l'espace doit se conjuguer avec le temps. Perdu dans la ville, Léo prend ses marques en donnant des noms aux odeurs. Il avance en jouant à saute-moutons avec les mots qui sonnent à ses oreilles. Son aventure pourrait être effrayante, mais la tendresse l'enrobe d'un voile merveilleux qui lui permettra de retrouver sa maman en laissant flotter derrière lui le parfum de l'inconnu. L'auteur évite pourtant la quadrature du cercle qui dessinerait une happy end simpliste. Pour permettre à chacun de trouver son chemin, les énigmes doivent offrir plusieurs réponses. C'est à leur nombre que l'on reconnaît souvent la qualité d'une œuvre.
→ Anne-Gaëlle Balpe, Léo cœur d'indien, illustration d'Iris de Moüy, Neuf de L'école des loisirs, 9,50€
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 1 juillet 2016 à 08:57 ::Musique
Avec mon costume napolitain de harponneur parisien on peut dire que j'avais mis le paquet. Ayant prévenu Amandine pour ne pas la prendre en traître, elle s'était sentie obligée de sortir sa veste. De toute manière on les tomberait dès le second morceau, celui qui sent le large et les embruns. White Light, White Heat. Les chambres noires du Silencio gardent la température. Avons-nous la fièvre ? Personne ne pouvait décemment avoir compris quoi que ce soit au premier, même si l'heure du grand sommeil n'avait pas encore sonné. Les énigmes ont souvent le charme du noir et blanc, mais l'ouest est en couleurs. Whisky ambré pour un kidnapping lynchien en bonne et due forme. La femme blanche est pieds et poings liés. Faut-il avoir une case en moins pour jouer les héros ? Le morceau suivant n'est que mouvements. La scène de poursuite s'évanouit dans la fumée. La fiction emporte l'auditoire, mais l'image du réel nous échappe. Seule une vision du futur offrirait une porte de sortie, or l'épilogue laisse planer un doute sur le sérieux de l'opération. Amandine perche mon singe et son cochon qui se dandinent par terre tandis que les lumières s'éteignent.
Prochaine apparition de Harpon à Arles le 1er août avec Amandine Casadamont aux trois platines 100% vinyle et myself, me and I avec clavier, trompette à anche, harmonicas, guimbardes, percussion et machines électroniques...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 22 avril 2016 à 00:13 ::Humeurs & opinions
Il y a dix ans je dessinai un petit portrait illustré de l'écrivain Vercors. Je suis tenté de le rééditer aujourd'hui, confronté à des réflexions que me dictent des discussions sur l'avenir menées récemment avec des jeunes gens inquiets du leur ou de celui de leurs enfants. À l'étude de l'Histoire comment espérer que les choses s'améliorent un jour ? Un jour peut-être, une nuit debout, mais l'état de grâce semble éphémère face à l'appétit suicidaire et criminel des plus gourmands. Il suffit d'en abattre un pour qu'un autre se sente investi de la place libérée. Les révolutions sont des cycles qui repassent systématiquement par les mêmes points sur l'axe des abscisses. L'arrogance des puissants nous mène chaque fois à la catastrophe. Qu'en est-il de l'évolution de l'espèce ? Tant qu'il restera des historiens, notre époque apparaîtra certainement comme l'une des plus cruelles de l'Histoire de l'humanité, et des plus absurdes. La course au progrès sonne la mort de la planète. Nous allons vite, nous nous chauffons et nous nous éclairons grâce aux énergies fossiles qui polluent l'air que nous respirons, nous jouons les apprentis-sorciers du nucléaire, notre alimentation carnée affame le tiers monde (pour fabriquer un kilo de protéine animale il en faut sept de végétales). Et quelques petits malins ne trouvent rien de mieux que d'exploiter la force de travail de leurs congénères pour se goinfrer, aller encore plus vite, dans un mouvement mortifère exponentiel.
En regardant le film Le fils de Saul on peut comprendre que les Juifs ne furent que les boucs-émissaires d'une haine viscérale de l'humanité tout entière, le refoulement de l'autre qui est en soi devenu insupportable. Ils n'étaient pas les seules victimes de la folie nazie, les communistes avaient subi les premiers ce "crime contre l'humanité" qui porte bien son nom, y succombèrent les improductifs pensionnaires des asiles pour vieux ou d'aliénés, les homosexuels, les Tziganes, etc., toutes celles et tous ceux qui ne rentraient pas dans le moule de cette nouvelle société. Celle-là fut arrêtée, mais qu'en est-il réellement de la nôtre qui fomente partout des guerres, sauf chez nous, sous des prétextes fallacieux ? Elles cachent simplement nos besoins d'énergie, d'alimentation, de nouvelles technologies, notre soif de dominer le monde et la matière, toutes les autres espèces, tout ce qui vit, soit l'intégralité du monde que nous sommes capables d'appréhender et d'atteindre de l'infiniment grand à l'infiniment petit. Ce ne sont pas six millions de victimes, ou même onze millions si l'on intègre toutes celles du nazisme, mais des centaines de millions que nous affamons, détruisons par les armes que nos États fabriquent, asservissons en les payant une broutille et en leur faisant croire à l'inéluctabilité de leur condition d'exploités. Leur démission, savamment inculquée par les médias relayant les lois inventées par les maîtres d'un monde qui se servent aujourd'hui des images comme ils l'ont toujours fait à grand renfort de religion et de patriotisme, du concept familial ou du fantasme de la propriété, est la condition indispensable pour que le système perdure. Ce sont les questions que se posent les tenants de la décroissance, les réflexions de certaines Nuit Debout, les citoyens qui ne veulent plus qu'on leur bourre le mou avec une démocratie qui n'en a que le nom... Pour comprendre cette organisation diabolique on peut avoir recours à la psychanalyse et au matérialisme historique, mais on oublie trop souvent que nous sommes aussi des mammifères qui avons pris le pouvoir sur toutes les autres espèces animales, que nous les avons assujetties, exploitées en bonne conscience en décidant qu'elles n'avaient pas d'âme, que nous avons coupé le cordon ombilical qui nous rattachait à la nature, et que nous en subissons les conséquences comme tous les colonialistes, coincés entre détruire les peuples qu'ils volent ou les exploiter productivement. Nous avons ainsi cette attitude envers tout ce qui n'est pas nous-mêmes, et la nature entière en fait les frais. Nous oublions que c'est elle qui nous a fait et nous a permis de survivre jusqu'ici. Combien sommes-nous seulement à vouloir vivre ?
Suit le texte publié le 8 juillet 2006 (et augmenté de quelques liens) sur Vercors, écrivain incontournable et pourtant mésestimé, qui me semble le plus proche des interrogations de mon nouvel article...
Les dessins de Vercors
Heureusement qu'approchent les vacances. Il y a des matins où il est difficile de rédiger mon article. Je ne sais pas toujours par quel bout commencer. Souvent le sujet s'impose de lui-même. Parfois une image m'entraîne. Ce matin, j'ai pensé proposer les incunables qui hantent ma bibliothèque : Cover to Cover de Michael Snow, Bonjour Cinéma de Jean Epstein, Essays before a Sonata de Charles Ives, un rouleau de piano mécanique de Conlon Nancarrow, des partitions des années 20 magnifiquement illustrées, des 33 tours devenus introuvables... Je me suis arrêté sur deux livres de Jean Bruller dit Vercors, hérités de mon père et dont j'ignore le cheminement. Silences date de 1937, les vingt aquarelles de La nouvelle clé des songes de 1934.
Avant d'entrer en résistance et de publier clandestinement Le silence de la mer en 42, écrit l'année précédente,
Vercors était le caricaturiste Jean Bruller. Je ne l'ai appris qu'en 1983 lorsque nous avons choisi le Rêve de l'incompétence inopportune (ci-dessous) comme pochette du deuxième disque du grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, Les bons contes font les bons amis. Recherchant l'autorisation de Jean Bruller, je tombai sur Vercors ! Symbole de la résistance à l'occupation nazie, pacifiste prônant la résistance civile, compagnon de route du Parti Communiste jusqu'à l'invasion de la Hongrie en 1956 (nationalité de son père), cofondateur des Éditions de Minuit alors clandestines, Vercors avait eu une autre vie, avant. La guerre a tout changé, son mode de vie, sa conscience, son métier. Il est devenu écrivain. Et là encore, il y a deux Vercors, le résistant (Le piège à loup, Armes de la nuit, La puissance du jour, Les yeux et la lumière, La bataille du silence) et l'humaniste (Les animaux dénaturés, Sylva, la traduction de Pourquoi j'ai mangé mon père de Roy Lewis...). En 1990, Rita Vercors m'écrivait en parlant de lui, « mon mari - Vercors et Jean Bruller », et lui signait simplement Bruller. Il mourra un an plus tard à l'âge de 89 ans.
Invité à l'émission Apostrophes, comme Bernard Pivot lui demande pourquoi il n'est jamais passé à la télévision depuis trente ans, Vercors lui retourne ironiquement la question. C'est un homme intègre, un philosophe qui défend ses idées par le biais de la littérature. Chargé d’établir la « liste noire » des écrivains collaborateurs, il plaide pour la responsabilité de l’écrivain. N’acceptant pas l’intransigeance partisane d’Aragon et ne voulant plus jouer le rôle de la « potiche d’honneur », il démissionne de la présidence du Comité National des Écrivains. Il s’éloignera de toute participation à la vie publique tout en restant fidèle à ses idéaux, s’engageant contre la guerre du Vietnam. Il avait déjà été l'un des signataires de l’Appel des 121 réclamant le droit à l’insoumission pendant la guerre d’Algérie.
La qualité des gravures est exceptionnelle, les couleurs tranchent avec les impressions habituelles. Bruller les réalise chez lui, à Villiers-sur-Morin au cours de l'été 1937, et précise que « le tirage, dépendant des loisirs de l'artiste et de son courage, s'est fait par tranches... » Un dernier détail dont je me souviens, c'est la taille de ses oreilles, je n'en ai jamais vu d'aussi grandes.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 29 février 2016 à 08:41 ::Expositions
« Laisse ce panneau fermé, sinon tu seras fâché contre moi.» « Ce ne sera pas de ma faute car je t’avais prévenu.» « Et plus nous voudrons te mettre en garde, plus tu auras envie de sauter par la fenêtre.»
C'est ce qui est écrit sur le diptyque flamand. Lorsque Jean-Hubert Martin m'a montré ce qui allait devenir l'affiche de son exposition au Grand Palais organisée par la Réunion des Musées Nationaux (2 mars au 4 juillet), je n'ai pu m'empêcher d'interpréter ce pied de nez à nombreux "professionnels de la profession". Il s'est toujours battu pour que les artistes reprennent possession des musées tombés majoritairement aux mains des historiens de l'art, mettant en avant le plaisir de la découverte plutôt que la pédagogie cadrée par une chronologie factice et qui fait abstraction de la diversité du monde avec ses cinq continents et ses mystères ; il met ainsi sur un pied d'égalité des artistes inconnus avec des célébrités, et refusant ici les cartels traditionnels (ils sont présentés sur de petits écrans, mais toujours après qu'on ait admiré les œuvres, et plus grands que d'habitude !), les commentaires et les audioguides, il offre à chaque visiteur la liberté de réagir selon sa propre sensibilité.
27 ans après que Jean-Hubert Martin ait imaginé Magiciens de la terre, j'ai composé 27 séquences sonores pour accompagner Carambolages... 27, c'est 3x3x3, soit 3³... Le diptyque ouvert dans la vitrine du Grand Palais n'est pas un multiple comme l'affiche reproduite sur les murs de la ville.
Il est seul. Pas vraiment. Cette grimace succède à Ce qu’elle voit en songe de Jean-Jacques Lequeu et précède La jupe relevée de François Boucher. La bille du XVIe siècle vient en frapper deux autres du XVIIIe. Se laisser porter d'œuvre en œuvre, c'est du billard ! Une longue suite de carambolages. Les synapses enchaînent les bandes par des effets de forme ou de sens. L'éclatement est garanti. Si l'on coiffe un casque audio pour suivre le parcours musical sur son smartphone l'immersion est totale (application gratuite iOS et Android). On oublie tout le reste. Il n'y a plus que soi avançant lentement sur un chemin d'une rare poésie. C'est bien la première fois que j'accepte un casque dans une exposition ! J'ai sauté sur la proposition, parfaitement adaptée à cette intimité retrouvée face aux œuvres. Le scénographe a même intégré des bancs aux cimaises pour que l'on puisse s'asseoir et profiter du spectacle.
Rentré à la maison, je me suis allongé sur le divan avec le catalogue. J'ai d'abord lu tous les essais qui accompagnent l'accordéon de 19 mètres à raison d'une œuvre par page, sans pouvoir ensuite résister à compulser les commentaires de celles qui m'avaient le plus intrigué. La couverture aimantée cache ainsi trois fascicules. Alors j'ai recommencé la visite en suivant les références du catalogue inscrites sur le smartphone sous chaque séquence musicale. C'est une proposition. Dans les galeries du Grand Palais on a toujours le choix de se boucher les oreilles, de ne rien vouloir entendre que le bruit du musée, les commentaires des autres visiteurs... C'est dans le même esprit que le Mur des réinterprétations, ensemble de magnets situé dans l'escalier qui grimpe au premier étage vers Les avatars de Vénus et qui permet à chacun de réorganiser l'ordre des œuvres, des fois que l'on ne soit pas d'accord avec celui de Jean-Hubert Martin ! Il faut aimer jouer. Comme les musiciens.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 9 février 2016 à 00:10 ::Musique
Comme je planche sur le parcours musical de Carambolages, la prochaine exposition imaginée par Jean-Hubert Martin au Grand Palais, je découvre le livre de Jean-Noël von der Weid sur l'influence réciproque des peintres et des musiciens. L'ouvrage est encyclopédique tant les références abondent. J'imagine qu'y revenir par l'index me sera plus utile que sa lecture in extenso. L'auteur a pourtant réduit son analyse à la peinture proprement dite et à la musique classique, entendre jusqu'à celle que l'on a coutume d'appeler contemporaine. Le flux et le fixe est une collection de portes qui ouvrent sur des champs d'investigation, des chants d'hiver que je me remémore au coin du feu tandis que les images défilent dans mon souvenir comme des ombres portées. Von der Weid a choisi d'écouter avec les yeux et de regarder avec les oreilles. Il révèle une gymnastique dialectique qui offre de changer d'angle pour découvrir le monde. Un de ses amis, Thierry Vagne, a eu la bonne idée de mettre en ligne une reproduction des tableaux évoqués dans le livre. Il ne vous manque plus qu'à aller piocher dans votre discothèque, à la médiathèque ou sur le Net les œuvres musicales, quantité de pistes que vous ne connaissez probablement pas, un autre intérêt du livre de von der Weid.
Je me suis souvent interrogé sur ma façon d'approcher la musique, en cinéaste, ma formation à l'Idhec et mon autodidactisme musical m'y ayant amené quasi naturellement. J'ai toujours composé de la musique pour les aveugles, voyez-vous cela ! Dans mon travail les intentions et les structures passent avant les notes et l'harmonie. J'ai l'impression de peser les choses, le pour du contre, tension détente, tendre et cruel, réel et surréel... La dialectique m'est constitutionnelle. Malgré mon approche scientifique les histoires que je me raconte impliquent les formes plastiques. Je dessine, mais seulement dans mon ciboulot. Cette liberté d'interprétation m'incite à me renouveler relativement facilement, parce que je ne suis attaché à aucun style. Un jour une comédie, le lendemain un drame, la semaine suivante un pamphlet politique ou une réflexion philosophique. À chaque projet correspond un support, et réciproquement. Il n'y a ni forme ancienne, ni forme nouvelle, mais seulement la forme appropriée. J'ignore la page blanche, mais pas le silence.
Je reviens vers les écrits de Jean-Hubert Martin et feuillète quelques catalogues de ses précédentes expositions. Il fut le commissaire des Magiciens de la Terre, de La mort n'en saura rien, d'Une image peut en cacher une autre, du Théâtre du Monde, du Maroc contemporain et tant d'autres. J'y reviendrai ces prochains jours, d'autant que je dois composer le parcours musical et sonore de Carambolages, soit 27 étapes sur deux niveaux en passant par le grand escalier. Si l'on possède un smartphone il ne faudra pas oublier son casque pour profiter de cette dimension poétique qui accompagnera les 185 œuvres en jouant sur la complémentarité plutôt que sur l'illustration. Jean-Hubert Martin a remplacé les audioguides souvent très scolaires en me confiant d'évoquer par le son ce parcours ludique qu'il a construit sur le modèle du Marabout-Bout de ficelle-Selle de cheval... L'imagination est mise à contribution, les visiteurs renvoyés à leur propre sensibilité. Le son est le médium idéal pour évoquer sans imposer. Si certains de mes choix s'expliquent d'eux-mêmes, d'autres doivent rester énigmatiques. Je suis aux anges...
→ Jean-Noël Von Der Weid, Le flux et le fixe, Ed. Fayard, 18 €
→ Jean-Hubert Martin, L'art au large, Ed. Flammarion, 29 €
→ Carambolages, exposition au Grand Palais, du 2 mars au 4 juillet 2016
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 6 janvier 2016 à 00:41 ::Perso
Les journées d'hiver sont bien courtes. Cette première semaine de l'année commence mollement. Les administrations marchent au ralenti. Leurs sites Internet sont en maintenance. Raison de plus pour investir très tôt le studio, avant que le téléphone ait commencé à sonner et d'avoir l'esprit pollué par quoi que ce soit ; tout frais, j'attaque un grand projet personnel entamé il y a une dizaine d'années et les mots de la première chanson me viennent aisément. Les rimes coulent de source. L'après-déjeuner suggère des travaux plus mécaniques comme copier des reportages sonores que j'ai enregistrés sur cassette il y a trente ans ; la corbeille de la Bourse est facilement datable puisqu'elle a été remplacée par des traders devant leurs écrans d'ordinateur en 1987. J'utilise des bandes encore plus anciennes comme la roulette du Casino de Deauville que les élèves croupiers avaient fait tourner pour nous et un soir de 14 juillet qui, associé aux cris du Palais Brongniart, sonne comme une charge de CRS. J'avais déjà calé les voix de mon père et de ma petite sœur rescapées des années 50. Au fur et à mesure de la journée j'avance doucement sur les pièces suivantes, mais quand tombe la nuit je bifurque vers des travaux manuels pour lesquels je n'ai a priori aucune appétence.
Les ouvriers nous faisant poireauter depuis des mois, je passe au bricolage sauvage. Ayant réussi à faire tenir le nouveau radiateur électrique du studio en équilibre sur les anciens supports, je recolle le miroir des toilettes et fabrique un système de fortune pour avoir une lampe agréable derrière soi lorsque l'on souhaite y avoir de saines lectures comme la revue Schnock ou le Manuel de survie. Pendant qu'Armagan et Christophe nous racontent leur séjour en Géorgie je fixe des petits miroirs sur la porte du réfrigérateur avec du ruban adhésif double face très costaud, histoire de pouvoir jeter un coup d'œil à sa silhouette avant d'entamer le repas. Mais est-ce bien raisonnable, alors que je ne le suis pas ?
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 31 juillet 2015 à 08:35 ::Perso
Mois d'août oblige, je fais une pause sur le blog, histoire de changer de rythme. J'ignore encore si nous restons à Paris ou si nous allons voir ailleurs si j'y suis, mais un peu de répit me permettra peut-être de développer d'autres écritures. C'est aussi une manière de m'imposer de limiter la perfusion Internet qui me tient en laisse. Trente ans d'informatique (Atari, puis le premier PowerBook en 1991), vingt ans depuis mon engagement sérieux sur le réseau (marqué par le CD-Rom Au cirque avec Seurat), douze à bloguer quotidiennement, cela forge des habitudes que je ne contrôle pas malgré les apparences. D'un autre côté, quarante-cinq ans de musique, quarante depuis mon premier film, autant d'intermittence du spectacle remplacée par le régime de la retraite (incroyable mais vrai), et une grande fille, m'incitent à penser autrement. J'espère forcer la main de ma prochaine révolution, mais je ne sais pas encore par où attraper cette poêle brûlante. De toute évidence, même si les propositions de travail continuent de se bousculer, j'ai fondamentalement besoin de voir du pays et de faire de nouvelles rencontres. Lorsque je sais je gère, lorsque je ne sais pas je crée. Cette alternative trace le fil sur lequel j'avance depuis toujours, dépensant d'une main ce que je gagne de l'autre, mais toujours avec la nécessité de me rendre utile. Vacances ou pas, cela n'y change rien (la photo représente une tête de bergère, féminin de Birgé - partis garder nos moutons en montagne ou chasser ceux cachés sous les meubles, il s'agit toujours de faire le ménage). Vas-y JJ, respire, l'apnée n'est pas une qualité. Bon mois d'août à toutes et tous !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 30 juillet 2015 à 00:05 ::Musique
L'artiste anglaise Di Mainstone imagine des instruments aussi visuels que sonores. Ses sculptures hi-tech suscitent les mouvements du corps qui en jouent en construisant des histoires chorégraphiques très futuristes. Son site recèle d'inventions à cheval entre la mode et l'installation sonore, hydrocordion (orgue à tuyaux remplis d'eau), shuttleflock (composé d'un bonnet et de volants de badminton), serendiptichord et quantité d'autres prothèses pour danseurs qui semblent sorties de films de science-fiction des années 60. Les technologies récentes guident pourtant les créations de cette artiste brillante dont la plus célèbre est la human harp.
Cette harpe humaine s'installe sur les ponts suspendus qui enjambent les fleuves. Fixant des micros contact aux câbles immenses qui soutiennent les structures de métal, elle actionne des archets ou des marteaux en les reliant au corset qu'elle porte par des fils (voir l'instrument). En dansant elle produit des vibrations qui font plus penser à une harpe géante qu'à une harpe humaine, les performances restant autant à voir qu'à entendre. Nombreux musiciens ont l'habitude de faire sonner les matériaux qu'ils croisent, et les ponts ont toujours été facteurs de rêve, mais Di Mainstone réussit à les mettre en scène pour en faire un spectacle épatant... Le site de la Human Harp présente une intelligente time line reprenant toutes les étapes qui l'ont amenée à concevoir et réaliser son projet, ainsi que nombreuses vidéos qu'elle réalise elle-même.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 29 juillet 2015 à 03:27 ::Voyage
J'ai toujours regretté les cas où je n'ai pas suivi mon instinct, mais il en est où je peste de ne pas trouver de solution satisfaisante à la question. Est-ce une appréhension, un pressentiment ou une angoisse ? J'ai essayé d'en parler à Françoise, mais je ne suis pas certain qu'elle ait compris le malaise qui me saisit lorsque je pense à ces vacances. Entre son opération à l'œil, qui nous empêchait jusqu'ici d'imaginer prendre l'avion ou aller à la montagne, et le travail qui devait m'occuper en juillet, et de toute évidence reporté à septembre, nous n'avions rien prévu. Voyager à l'étranger avec le chaton est une galère, et le laisser si jeune ne nous enchante guère. De toute manière nous évitons les destinations touristiques en période de vacances scolaires, de mousson et de moustiques. Ceux-ci m'adorent et ils ont infesté le sud. Retourner à Luchon semblait donc la solution la plus raisonnable, histoire de prendre l'air.
Or j'angoisse de reproduire une fois de plus les gestes des années passées. Nous embarquions le vieux Scotch dans la Kangoo pour un tour de France de deux mois passant par Saint-Étienne, La Ciotat, Marseille, Montpellier, Luchon, voire le Limousin. Cette fois nous descendrions directement dans les Pyrénées en nous arrêtant en chemin chez des copains, mais la perspective de revivre un tant soit peu l'an passé, au demeurant parfaitement agréable, m'étouffe. Savoir que nous mangerons de la truite mercredi et samedi midi en revenant du marché du fond de la vallée, de relever les mails depuis la Maison du Tourisme ces jours-là, de connaître mon emploi du temps là-haut quasiment heure après heure, dictées par le soleil, partagé entre la lecture, la contemplation, la projection de films et de rares randonnées, que mon entorse à peine remise n'encourage pas, me crispe les boyaux. J'ai fondamentalement besoin d'imaginer l'impensable. Je connais déjà le contenu des échanges avec le voisinage, les menus, les coups de froid dus à l'altitude, les flambées pour se réchauffer, et tutti quanti. De plus, j'ai un étrange pressentiment en ce qui concerne la route, et descendre en train est devenu une corvée depuis que la SNCF a scandaleusement supprimé la gare.
Françoise avait suggéré que nous restions à la maison pour profiter du jardin qui chaque été accueille les amis à qui nous la prêtons, mais l'air de la montagne n'est pas exportable. Devrais-je me forcer contre le pressentiment qui m'étreint ou remettre à l'automne quelque escapade dans des îles lointaines ? La répétition est un sentiment que je déteste, dans mon travail comme lors de mes loisirs. La diversité de mes œuvres et mon goût immodéré pour l'improvisation en atteste. Mais cet enjeu sportif n'est réussi qu'au prix d'une sévère organisation. N'échappant donc pas plus aux habitudes que quiconque, je les multiplie pour constituer une palette la plus variée possible, espérant toujours qu'une proposition alléchante vienne chambouler mon bel équilibre. Il ne nous reste plus que quelques jours pour décider du mois d'août, sachant que quelle que soit la décision je marquerai une pause salutaire en ce qui concerne ce blog. Car si j'ai tant de difficultés à trouver la solution à mes interrogations, elles découlent obligatoirement du manque de recul qu'une année sans vacances me laisse incapable de maîtriser.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 28 juillet 2015 à 00:01 ::Musique
Dans la liste des concours de l'été ceux de circonstances ont ma préférence, même s'il s'agit ici du hasard qui n'arrive jamais de nulle part. Alors que Nicolas Chedmail, grand spécialiste du cor naturel, venait de me prêter un cor d'harmonie à palettes, Francis Gorgé m'offrait hier le mellophone à pistons qu'il avait acquis du temps du Drame. Au premier j'avais livré quelques tuyaux qui pourraient servir à son spat' sonore, avec le second j'ai joué pendant plus de vingt ans à commencer par notre premier concert prolongé par une profonde amitié et la plus grande complicité. Quant au spat', c'est un instrument extraordinaire qui aurait plu à notre camarade Bernard Vitet, pieuvre aux tentacules de cuivres actionnée par six musiciens dont une trentaine de pavillons projettent les auditeurs dans un espace en 3D, voire en 4D quand on se laisse aller...
S'il m'arrive de temps en temps de souffler dans ma trompette de poche ou mon trombone, voilà bien trente-cinq ans que je n'ai pas joué du cor, cela s'entend ! Le cor en si bémol se manipule de la main gauche tandis que les doigts de la main droite activent les trois pistons de ce mellophone en fa (ou en mi bémol avec une petite rallonge) dont le pavillon est dirigé vers l'arrière, contrairement à ceux utilisés en fanfare. Même si j'ai plus de facilité avec cet instrument qui ressemble à un gros bugle enroulé, je ne peux pas m'empêcher de lui adjoindre un bec de saxophone à la place d'une embouchure traditionnelle. Les sons graves et diphoniques deviennent incroyables. J'ignore encore ce qui en sortira véritablement, mais en attendant je m'amuse bien, à m'en faire tourner la tête.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 27 juillet 2015 à 00:00 ::Musique
Si j'attends d'avoir terminé les trois livres envoyés par les éditions Le Mot et le Reste je risque de ne jamais en parler, or cet éditeur est l'un des rares à s'être spécialisé, entre autres, dans les ouvrages sur les musiques qu'on dit actuelles et sont plutôt du domaine populaire, même si elles ne touchent souvent qu'un public restreint. Jazz, rock, folk, musiques du monde, etc. sont évoqués par des auteurs consciencieux, soucieux de partager leurs passions avec les lecteurs qui, spécialistes ou novices, ont forcément des lacunes. Les livres recèlent donc quantité de biscuits pour l'hiver, de pistes révélant des trésors cachés, d'ouvertures sur d'autres mondes.
Je me souviens ainsi avoir chroniqué Folk et Renouveau de Philippe Robert et Bruno Meillier, Great Black Music de Philippe Robert, Revolution in The Head de Ian MacDonald sur les Beatles, Field Recording d'Alexandre Galand. Mais je dois avouer que la perspective de lire quelque chose sur mon travail ou celui d'Un Drame Musical Instantané m'incite à feuilleter pas mal des publications parues au Mot et le Reste, comme dans L'underground musical en France d'Éric Deshayes et Dominique Grimaud ou Musiques expérimentales de Philippe Robert. Pensant que mon roman augmenté USA 1968 deux enfants évoquait parfaitement la période fondatrice des années 60, je leur ai suggéré d'en publier la version papier, mais ne leur tiens pas rigueur de ne pas même m'avoir répondu, connaissant les lourdeurs des échanges en matière de production dans notre pays. J'ai par contre été surpris de voir chroniquer le premier album du Drame, Trop d'adrénaline nuit, dans le récent Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire (1967-1981 Chansons expérimentales) de Maxime Delcourt, et ravi que Jean-Yves Leloup rappelle le rôle initiateur du Drame pour les ciné-concerts dans son recueil d'articles Musique Non Stop (Pop mutations & révolution techno).
Dans le premier Maxime Delcourt évoque le terreau sur lequel j'ai grandi, des chansons militantes de mai 68 aux tentatives expérimentales où la voix se mêlait aux improvisations les plus hirsutes. Colette Magny, Brigitte Fontaine, Catherine Ribeiro en étaient les marraines. Delcourt embrasse les essais inventifs dans le domaine des variétés (Manset, Ferrer, Gainsbourg, Ferré, Christophe, Annegarn, Thiéfaine...) autant que chez les marginaux, créateurs de l'underground (premiers groupes pop français, Higelin à ses débuts, Hedayat, Marcœur, Berrocal... Et quantité de moins connus qui font tout l'intérêt de l'ouvrage !). La discographie sélective occupe la moitié du bouquin, deux pages par disque sur le modèle de nombreux ouvrages de la collection, tandis que la première partie trace une ligne chronologique soulignant l'implication politique des protagonistes soutenus par des labels de disques fortement impliqués.
Dans le second Leloup rassemble des articles précédemment publiés dans des revues et magazines, somme de sujets reflétant l'état de notre société au delà de la musique elle-même. Il aborde ainsi comment la musique participe à la résistance, que ce soit en France ou récemment dans les pays arabes, comment les cultures des pays du sud influencent le Top 50, les rapports de la musique aux autres arts, en particulier numériques, le potentiel des ciné-concerts... Également passionné par la musique électronique il se demande si la platine est un instrument, si l'ordinateur a révolutionné le folk, si la K7 est l'ancêtre du mp3, comment Internet transforme notre amour de la musique, etc.
Le troisième est un voyage en 150 albums dans le Rock Psychédélique de 1966 à nos jours. Pour qui aime planer c'est du long courrier. David Rassent évoque les expériences lysergiques du LSD à l'origine du genre. Si le Swingin' London a la part belle, le mouvement est évidemment localisé sur la côte ouest des États Unis. Il s'étendra plus tard à l'Europe avec la scène progressive et le Krautrock. Les ramifications les plus récentes m'apparaissent plutôt comme des réminiscences nostalgiques, le flambeau étant dans les faits repris par la techno avec de nouvelles substances hallucinogènes. Là encore, comme tous les ouvrages de la collection, les deux pages consacrées à chaque album se terminent par des suggestions "dans le même esprit", et les amateurs découvriront quantité de musiciens dont ils ignoraient probablement jusqu'ici l'existence.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 24 juillet 2015 à 01:16 ::Perso
Les services de presse m'ont transformé malgré moi en journaliste. Recevant quantité de disques, de DVD et Blu-Ray, de livres aussi, je me sens obligé de tout écouter, tout regarder, tout lire. Si j'ajoute les visites d'expositions et les concerts, le blog se transforme en chroniques, même si je tente de toujours glisser du personnel dans l'universel. Écrire moins de billets hors-sujet, poèmes, chansons, vagabondages, intimité, etc. a rendu la réciproque plus rare. Par facilité probablement, je me formate tout seul, me fondant dans le moule que les circonstances ont façonné. Pourtant je continue à privilégier les sujets peu abordés par les professionnels, choisissant d'évoquer des artistes ou des œuvres négligés par la presse. Le blog est devenu une activité militante au détriment de la création. Peut-être est-ce un équilibre nécessaire face au reste de mon travail qui, lui, est resté fondamentalement artistique, même dans ses aspects appliqués comme le design sonore ? Ici je cherche à adopter un angle inédit pour réfléchir notre monde, ailleurs j'en fabrique de nouveaux. L'écriture dactylographique occupe néanmoins un temps considérable par rapport à ma pratique instrumentale et j'ai l'impression de réfléchir en face de mon écran plus souvent que devant le spectacle du monde. C'est heureusement une illusion critique, car je continue de rêver dans le vide comme lorsque j'étais enfant. De plus, je n'ai jamais autant de plaisir qu'en réagissant à brûle-pourpoint aux questions qui se pressent au portillon. Dans une conversation, voire un monologue tendu où défilent mes pensées jusqu'à vider complètement la bobine, les idées fusent à une vitesse inégalée comme lors d'une improvisation musicale. Le brainstorming à plusieurs est un des exercices les plus excitants que je connaisse. Partager ses réflexions donne naissance à des idées que je n'aurais jamais eues sans cette émulation bienveillante. Écrire quotidiennement sur cette page y ressemble, les mots se substituant au jeu. Je cherche à m'adresser personnellement à chaque lecteur et lectrice anonymes comme lors de mes conférences, dans un vague état second, mais sans perdre le fil. C'est le propre de l'improvisation, mélange de vertige et de contrôle, où les accidents de parcours construisent le propos au delà de la maîtrise. Lorsque les phrases s'enchaînent et s'emballent sans moi, je sens qu'enfin j'y suis.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 23 juillet 2015 à 00:00 ::Roman-feuilleton
Il est surprenant et encourageant de rencontrer une personne dont les goûts, si ce n'est les couleurs, se rapprochent des vôtres. Entendre que ses références sont aussi particulières que les miennes, du moins dans certains domaines. Ainsi Philippe Dumez, attiré par les disques d'Un Drame Musical Instantané et ayant acheté un DVD de Françoise au vide-grenier d'où la pluie nous avait chassés dès midi, avait eu l'astuce de prendre nos coordonnées tandis que nous sauvions les meubles. Happé par Mix-Up, il était repassé à la maison chercher Appelez-moi Madame et Thème Je. À cette occasion nous avions échangé quelques pistes tant dans le domaine de la musique (grand consommateur de concerts de rock, Philippe Dumez place de la musique sur des films pour une major) que du cinéma (cinéphile curieux d'objets sortant de l'ordinaire). En regardant le blog qu'il a tenu quotidiennement jusqu'à la fin de l'année dernière, je comprends mieux son enthousiasme pour le documentaire Vinyl du Canadien Alan Zweig, cousin du High Fidelity de Nick Hornsby, où des collectionneurs racontent leur addiction.
L'organisation poétique qui guide son travail se retrouve dans l'aspect obsessionnel de ses écrits, petits fascicules, tirés chaque fois à une centaine, qu'il illustre en général avec une photo trouvée aux Puces, évidemment différente pour chaque exemplaire. Le vernaculaire y croise le système des listes où l'ordre n'est qu'un cadre à l'imagination. Je reconnais cette méthode de création qui pallie mon amnésie ! Ainsi son Trombinoscope, sur le modèle du Je me souviens de Perec, évoque le souvenir déterminant relié à chaque personne qu'il a croisée. La saveur de ces réminiscences, sortes d'aide-mémoire ciblés, tient dans la variété de l'accumulation et dans l'humour que génère sa franchise. Un second petit livre, 42+1, égrène chacune des années de sa vie, autres éléments déterminants depuis la plus tendre enfance jusqu'à son dernier anniversaire. Là aussi, la drôlerie des situations rivalise avec la réussite des évocations en quelques mots. J'ignore si ces ouvrages sont trouvables autrement qu'en rencontrant leur auteur, mais ils mériteraient une publication beaucoup plus large. Philippe Dumez tient un journal intime par mailing-list, récit de sa semaine passée, qu'il envoie tous les lundis à une petite centaine de destinataires dont je ne fais hélas pas partie !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 22 juillet 2015 à 00:56 ::Humeurs & opinions
Qu'il est doux d'écrire quelques lignes qui ne prêtent pas à polémique ! Si les commentaires sont fermés sur drame.org pour cause de spams invasifs, ils restent ouverts sur mon mur FaceBook et aux abonnés de Mediapart. Il aura suffi que je me méfie de l'union sacrée sous la bannière "Je suis Charlie", que je m'interroge sur la névrose à l'échelle d'un pays, en l'occurrence l'Allemagne, ou imagine frapper au porte-feuilles le maître de l'Europe en en suggérant le boycott, pour que je crois devoir me justifier de n'être ni complotiste, ni xénophobe, essuyant un nombre effarant d'adjectifs insultants. L'empilement des commentaires n'arrange rien lorsque l'on ne sait plus très bien s'ils s'adressent aux précédents ou à l'article initial. D'un autre côté un clou chasse l'autre, les polémiques s'estompent en disparaissant de la une. Il m'a pourtant semblé indispensable de dissiper les quiproquos, car si j'assume ce que j'écris, quitte à parfois revenir sur mes positions à la lumière des échanges courtois, il est injuste de me prêter des intentions qui ne m'ont pas effleuré. Je passe ainsi un temps considérable à m'expliquer, demandant à mes détracteurs d'avoir l'honnêteté de me relire, au lieu de vaquer à des travaux plus créatifs. Certes, c'est le lot de tous les blogueurs comme de toutes les personnes publiques quel que soit leur métier ou leur fonction et cela explique que pendant très longtemps j'ai préféré laisser à d'autres le soin de répondre aux insultes et méprises dont mes écrits peuvent faire l'objet. J'en profite pour les remercier ici. Mon silence fut souvent interprété pour du mépris alors qu'il ne s'agissait souvent que d'une question de disponibilité, donc de choix dans les urgences, et plus certainement le désir de ne pas jeter de l'huile sur le feu. Or certains phénomènes de société nécessitent parfois que l'on y accorde plus de temps pour préciser sa pensée et dissiper les quiproquos, voire un engagement militant sans répit.
De même que je me suis toujours méfié des individus qui me rappelaient aimablement mes origines sans qu'ils ne les partagent, je suspecte par exemple ceux qui m'accusent de xénophobie d'être inconsciemment préoccupés par ce vieux démon alors que cette pensée m'est totalement étrangère au point de ne pas imaginer une seule seconde que l'on puisse m'en affubler. J'applique bêtement le principe lacanien que l'inconscient ignore les contraires. Ainsi le seul fait de suggérer que ma critique de la politique allemande puisse exprimer quelque xénophobie me fait douter de mes accusateurs, ne pouvant m'empêcher de penser que si le terme leur est venu à l'esprit, c'est qu'il y était fortement implanté. Ce n'est pas un simple "celui qui dit c'est celui qui y est", mais une ampoule rouge qui s'allume lorsque telle intention est bizarrement évoquée. Un exemple, car j'imagine que ma démonstration peut paraître tirée par les cheveux pour certains : lorsqu'un quidam avec qui je suis en affaire me dit qu'il ne va pas m'arnaquer, je m'en méfie comme de la peste, car cette notion m'était totalement étrangère ; j'entends que le mot important de la phrase est "arnaque" et non la négation qui l'encadre. C'est pourquoi certaines accusations dont je fus récemment l'objet se retournent automatiquement contre ceux qui les ont proférées.
Comme ces personnes ne connaissent pas forcément mon histoire, je me crois donc obligé de me justifier en rappelant mes liens avec l'Allemagne par exemple, mon engagement comme Citoyen du Monde depuis ma tendre enfance, ou le sens de ma critique qui ne confond pas la politique d'un gouvernement (ou du système qui le tient sous sa coupe) avec les citoyens qui l'ont élu ou pas. Il n'empêche qu'au cas par cas il existe dans chaque pays ou chaque situation des individus qui la cautionnent et d'autres qui s'en démarquent. Partout et de tous temps sévissent des criminels, intimidant des collabos qui préfèrent penser qu'il n'y a pas d'alternative, tandis que se lèvent des résistants qui ne peuvent faire autrement que de défendre leurs idéaux, parfois au péril de leur vie. Dans les pays dont la ligne politique est la plus inique et cynique la résistance intérieure s'organise, même si les médias l'étouffent sous un amas d'informations insipides et mensongères. Le rôle de chacun est de soutenir les initiatives de ceux et celles qui n'ont pas remiser la lutte des classes au profit d'une logique stratégique qui a fait long feu. Toute autre démarche consistant à laisser nos idées de côté ne peut être comprise et risque d'entraîner les moins formés politiquement vers des démons populistes et démagogiques brisant une solidarité essentielle à tous les exploités. L'Histoire a montré que les promesses à première vue séduisantes de l'extrême-droite ont toujours été mortifères. De même la mollesse de notre engagement au profit d'un petit arrangement avec le Capital nous entraîne irrémédiablement vers un déclin que les écologistes assimilent avec raison à la sixième extinction. Je fais évidemment là des raccourcis que d'autres billets se chargeront d'éclaircir par la suite... Idem pour mon billet doux qui ne sera donc pas pour aujourd'hui !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 21 juillet 2015 à 00:04 ::Expositions
Pendant l'été il est agréable de se promener au bord de la mer, le long des rivières ou des canaux. On peut y aller par toutes sortes de moyens de locomotion, mais le bateau est certainement le plus paisible. Les Parisiens ou les touristes qui ont choisi la capitale pour leurs vacances peuvent remonter le Canal Saint-Martin ou faire une croisière sur la Seine, la solution la moins chère étant le Batobus (7 à 16 euros le pass à la journée pour 9 stations entre la Tour Eiffel et le Jardin des Plantes). On peut aussi faire des tours en barque au Bois de Boulogne ou de Vincennes !
Hier nous avons choisi le trajet le plus plus court, quelques mètres à l'intérieur-même du Palais de Tokyo. Dans l'obscurité je pousse sur ma perche pour regagner l'autre rive tandis que Françoise est assise à l'arrière. L'artiste Céleste Boursier-Mougenot a fait construire un bassin où nous dérivons tandis que sur les murs noirs sont projetés des ectoplasmes générés par nos propres mouvements. À leur tour ces silhouettes sont transposées en ondes sonores, par un processus certes plus arbitraire, mais dont la sérénité du drone, une basse continue ressemblant à un gros point d'orgue, participe à l'expérience sensorielle. La dernière partie de l'œuvre, intitulée Acquaalta en référence à l'inondation de la lagune vénitienne en période de pluie, offre de se vautrer sur des marches de mousse empilées, entourés des projections qui forment un récit en agençant aléatoirement les mouvements enregistrés des visiteurs.
Le son de l'œuvre présentée au Palais de Tokyo à Paris rappelle celui de l'univers que Céleste Boursier-Mougenot capte et diffuse cet été dans l'église Saint-Honorat des Alyscamps, à Arles. La mise en musique des pulsations et sursauts cosmiques de Jupiter et de sa magnétosphère est évidemment de l'ordre de la spéculation poétique, mais il est intéressant de mettre toutes les œuvres de l'artiste en relation les unes avec les autres. Il livre des espaces-temps que le visiteur peut habiter à sa guise, voire s'y reposer de son réel trépidant en effectuant un changement de repères qui interroge ses habitudes. Son œuvre la plus célèbre est from here to ear où des oiseaux mandarins viennent se poser sur les cordes de guitares électriques à plat sur des pieds. persistances, exposé également à Arles cet été, est un euphonium qui sécrète une mousse blanche qui se gonfle et se répand quand se construit le silence. Dans tous les cas le visiteur est incité à prendre son temps, un autre temps.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 20 juillet 2015 à 08:20 ::Musique
Certains prétendent qu'avec le temps les interprètes classiques ont fait des progrès considérables depuis les débuts du disque. En fait on joue simplement différemment les partitions. Les enregistrements historiques sont là pour nous le prouver. Encore faut-il avoir les moyens de les écouter dans de bonnes conditions. Vincent Segal a acquis une platine Garrard 301 comme celles qu'utilisait Radio France pour jouer ses 78 tours et ses vinyles. Il utilise deux cellules Pierre Clément différentes pour les 78 tours et les vinyles mono, et une Denon pour la stéréo. Le résultat est épatant.
En dehors de l'intérêt historique, écouter les œuvres classiques par leurs créateurs, voire les compositeurs eux-mêmes, ou par des musiciens exceptionnels du temps jadis, produit une émotion sans pareille. Je n'ai jamais entendu meilleure interprétation d'Enrique Granados que jouée par lui-même sur piano pneumatique Welte-Mignon, les improvisations de Camille Saint-Saëns sont sublimes et les réductions par Gustav Mahler de ses symphonies passionnantes. Mais ce sont là des enregistrements récents d'un instrument mécanique. Entendre que Arnold Schönberg dirigeait le Pierrot Lunaire avec Erika Stiedry-Wagner, Rudolf Kolisch, Eduard Steuermann comme si c'était du café-concert éclaire son projet, loin de la version analytique d'un Pierre Boulez. Grâce à Jean-André Fieschi j'ai découvert Mary Garden, Nelly Melba, Conchita Supervia, Arturo Toscanini, Bruno Walter et bien d'autres. C'est la même histoire avec les collections de musiques du monde comme Folkways. Les 78 tours sont si lourds que je me suis débarrassé de ma collection il y a trente ans, avant un déménagement. Il m'en reste heureusement quelques dizaines se répartissant entre classique, jazz et chanson française.
Mon ami violoncelliste, qui était comme d'habitude en train de jouer lorsque je suis arrivé, commence évidemment par me faire écouter une pièce pour violoncelle, sonate de Chostakovitch par Gregor Piatigorsky. Mise à part la subtilité de l'interprétation, on visualise parfaitement la salle dans laquelle il a enregistré. Même effet de perspective incroyable sur Finesse où la délicatesse de Django Reinhardt se révèle aux côtés de Rex Stewart, Barney Bigard et Bill Taylor. Le fait d'enregistrer avec un seul micro obligeait à placer les musiciens dans l'espace pour réaliser le mixage désiré. Ces lignes de fuite offrent une proximité avec les artistes qu'aucun CD n'est capable de rendre aujourd'hui. Quand je pense à tous les jeunes qui ne jurent que par les 33 tours, je me dis que la question n'est pas là. Ce n'est pas une question de support, mais la manière de concevoir la musique qui importe. Enregistrer un orchestre symphonique avec 96 micros est une façon de stériliser la musique, analogie tentante avec le camembert ! Après le label Swing nous passons à Polydor. Vincent me fait écouter l'Ouverture 1812 de Tchaïkovski avec la Philharmonie de Berlin dirigée par Alexander Kitschin en 1928. Les liens hypertexte que je souligne ne sont évidemment que de très pâles reproductions des originaux qu'il nous est donné d'écouter avec le matériel adéquat. De même que j'ai enregistré pendant des années nos improvisations sur deux pistes, laissant aux musiciens la responsabilité de leur jeu et du mixage global, le couple de micros ORTF m'a souvent semblé plus convainquant que les versions récentes où la technique submerge l'urgence. Les conditions d'enregistrement influent toujours sur le jeu. Nous continuons notre séance d'écoute par de la musique antillaise des années 40 au tambour bèlè (ou bel-air) dont les mélodies me rappellent les bouleversants chants haïtiens d'Emy de Pradines. Nous terminons avec un 45 tours mono de João Gilberto et le 33 tours Outward Bound d'Eric Dolphy. Feu d'artifice jazz, mais déjà les instruments sont trop devant à mon goût, surtout la section rythmique. Les impératifs du marché se font sentir même sur des disques qu'à l'époque seuls les initiés appréciaient. Je suis impatient d'entendre le nouvel album que Vincent a enregistré en partie de nuit sur un toit de Bamako avec Ballaké Sissoko, parce qu'aujourd'hui il faut jouer field (en situation avec les bruits ambiants) pour retrouver un équivalent aux vieux 78 tours qui restituaient l'espace autour des musiciens. Pour que les ondes nous parviennent il faut de l'air. L'air est la composante essentielle du son.
Avant de partir, mon ami me propose d'écouter un de mes vinyles. Je choisis Pour Quoi La Nuit sur l'album d'Un Drame Musical InstantanéRideau ! (photo 2) La nuit a toujours filtré le réel. J'enregistrais en 19 cm/s sur un magnétophone Sony qui n'avait rien de professionnel, mais en saturant les composants (l'aiguille tapait régulièrement dans le rouge !) je restituais l'énergie de nos élucubrations. C'est un de nos premiers morceaux de studio. Nous avions changé d'instrument à chaque accord, avec interdiction de reprendre deux fois le même, pour les coller ensuite l'un après l'autre. Comme le résultat était assez mécanique, j'avais donné un coup de ciseaux au milieu et superposé les deux parties, et comme c'était encore trop raide nous avions joué en trio par dessus pour finir. Là encore la platine Garrard fait revivre le son de ma cave qui nous servait de studio, faisant ressentir les intentions qui nous guidaient alors.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 18 juillet 2015 à 07:51 ::Humeurs & opinions
L'Allemagne s'est-elle vraiment affranchie de ses vieux démons ? Depuis la seconde guerre mondiale et la dissolution du bloc soviétique, dans tous les conflits graves en Europe on retrouve l'Allemagne malgré l'absence de son armée.
En initiant la reconnaissance de la Croatie en 1992, son ancien allié de l'époque nazie, elle a généré la guerre en Yougoslavie.
Elle est aussi à l'origine du récent conflit en Ukraine, armant les néonazis avec le soutien des USA.
Elle dicte aujourd'hui sa loi à la Grèce qui était du côté des Alliés tandis que la Turquie était du côté de l'Axe, tentant de mettre les pays européens récalcitrants à sa botte.
Derrière tous ces conflits se cache l'avidité du Capital et la peur de ce que pourrait représenter le communisme. Rien n'a changé. Et cela n'aurait pu être possible sans la réunification de l'Allemagne !
Les guerres ont changé de forme, elles sont devenues économiques. Après l'affront du Traité de Versailles, aurait-on droit à la revanche sur Yalta ?
Angela Merkel détruit des années de travail consistant à rendre à son pays un visage humain.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 17 juillet 2015 à 00:00 ::Cinéma & DVD
"À qui faire confiance ? Comment décider ? À leur apparence ? Par ce qu'ils font ? Nous avons tous des secrets. Nous mentons tous. Pour se protéger des autres, et de nous-même. Mais parfois il arrive quelque chose qui ne vous laisse aucun choix, si ce n'est les révéler. Pour montrer au monde qui vous êtes vraiment. Votre identité secrète. Mais la plupart du temps on ment. On cache nos secrets, aux autres, à nous-même. Quand on y pense sous cet angle, c'est fabuleux que l'on ait confiance en qui ce soit." Ainsi commence chacun des huit épisodes de la (mini)série The Honourable Woman. La voix off de Maggie Gyllenhal, comédienne formidable toute en retenue, sœur de l'acteur Jake Gyllenhaal vu récemment dans un autre excellent film, Night Call (Nightcrawler), se mêle au résumé de l'épisode précédent.
Les récits d'espionnage révèlent les manipulations des gouvernements, leurs choix inattendus qui peuvent sembler absurdes à qui ignore les ressorts du pouvoir et de la realpolitik. The Honourable Woman est un thriller politique d'une qualité exceptionnelle comme les Britanniques savent en composer. Les acteurs, la lumière, le son, les décors sont travaillés aux petits oignons. Jusqu'à la fin on ne sait jamais qui tire vraiment les ficelles, mais le dénouement surprenant est parfaitement crédible, voire prophétique. Maggie Gyllenhaal incarne une chef d'entreprise persuadée que la pauvreté des Palestiniens n'autorise aucun processus de réconciliation. Pour ce faire, elle entend tirer des câbles Internet jusqu'en Cisjordanie. Elle aura fort à faire entre Israéliens et Palestiniens, Anglais et Américains. Les enjeux sont tels que la mort n'est plus qu'une statistique.
La plupart des personnages principaux sont des femmes, ce qui change des films d'action où elles n'ont généralement que des rôles de potiches. C'est peut-être le point faible de The Shadow Line, précédente série réalisée par le même Hugo Blick. Les machos mènent la danse. Comme dans les meilleurs romans policiers, le récit est truffé de fausses pistes, d'un nombre invraisemblable de personnages tous aussi inquiétants. Les victimes ne sont que des accidents de parcours. Durant sept épisodes la police et les criminels cherchent à résoudre la même énigme, avec évidemment des moyens différents. La ligne sombre qui les sépare semble poreuse, mais l'énigme est autrement plus complexe et vicieuse. La vision politique de The Honourable Woman exerce un intérêt qui va bien au delà du suspense de The Shadow Line.
→ Hugo Blick The Honourable Woman, 2014, 416 mn, DVD/Blu-Ray France Television Distribution
→ Hugo Blick The Shadow Line, 2011, 399 mn, DVD/Blu-Ray import anglais 2entertain
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 16 juillet 2015 à 00:01 ::Musique
La vogue des installations sonores s'amplifiant, du moins quand les budgets ne sont pas contraints à la peau de chagrin sous les coups de butoir d'un gouvernement de plus en plus en rupture avec sa culture, leurs conditions d'exposition me tarabustent. Si la spatialisation sonore offre une expérience immersive passionnante, j'ai toujours été gêné par la présence exclusive des hauts-parleurs. On aura beau en disposer de toutes les formes et toutes les tailles l'acousmonium de l'INA-GRM m'a toujours semblé reposer sur un manque, au même titre que les musiciens vivants ne soignant pas leur image. Car le minimalisme est un choix pictural comme un autre, à condition même qu'il soit délibéré.
Dans les expositions-spectacles dont j'ai eu la chance de composer la partition sonore telles Il était une fois la fête foraine à La Grande Halle de La Villette, The Extraordinary Museum au Japon, Jours de Cirque à Monaco, Le Siècle Métro à Paris, L'argent au Pass en Belgique, le Pavillon Français de l'Expo Universelle d'Aïchi, Les Monuments aux morts dans la Chapelle des Frères-Prêcheurs à Arles, etc., j'ai toujours cherché à camoufler les hauts-parleurs pour jouer au maximum de l'illusion. Dans ces exemples la scénographie validait évidemment ce choix. Dans certaines conditions on pourrait imaginer que mettre en valeur les enceintes soit cohérent, mais la question se pose chaque fois que l'installation est purement sonore. Les artistes devraient-ils repenser leur œuvre en y adjoignant une image appropriée, collaborer avec des scénographes ou s'en ficher en méprisant cette réflexion ?
La semaine dernière je suis entré dans le cercle des 40 hauts-parleurs sur pieds de la Canadienne Janet Cardiff. The Forty Part Motet (2001) est présenté dans les anciens ateliers de la SNCF par la Fondation Luma en marge des Rencontres d'Arles jusqu'au 20 septembre. L'artiste ou la technicienne, je m'interroge, a enregistré en multipistes chacune des 40 voix indépendantes du Chœur de la cathédrale de Salisbury et les diffuse en cercle sur autant d'enceintes. On peut ainsi s'approcher de la voix de chaque chanteur ou jouer du mixage en s'approchant ou s'éloignant de tel ou tel haut-parleur tandis qu'est interprété Spem in Alium Numquam Habui de Thomas Tallis (1505-1585). Les enceintes sont si moches que j'ai l'impression de plonger dans des glottes, les banquettes sont si inconfortables que j'ai du mal à me laisser aller, le système est si banal que j'ai l'impression d'avoir assisté un nombre incalculable de fois à de telles absences de mise en scène. Il ne suffit pas de spatialiser le son pour rendre réelle la virtualité.
Quitte à jouer de cette proximité avec une foule d'individus je préfère naturellement Nabaz'mob, l'opéra que j'ai composé avec Antoine Schmitt pour 100 lapins communicants. Les jeux de lumière des leds et les ballets d'oreilles font partie de la composition au même rang que la musique qui s'échappe des 100 petits ventres où sont cachés 100 synthétiseurs. De plus, il s'agit d'une création et non d'une diffusion, et là je reviens vers le travail des électroacousticiens du GRM qui ont su mettre à profit leurs talents de compositeurs d'aujourd'hui. De nos jours on confond trop souvent artisans, techniciens et artistes. Ce n'est qu'une dénomination, mais elle a une répercussion directe sur les œuvres et leur perception.
P.S. : les œuvres du compositeur Céleste Boursier-Mougenot me réconcilient avec les installations sonores. Il y en a justement deux à Arles, présentées par Asphodèle / Espace Pour l'Art. La première, Persistances, est un euphonium dont le pavillon déborde de mousse à l'approche du silence. La seconde, i0, capte la fréquence de Jupiter, drône dont le timbre varie avec les positions de la planète par rapport à la Terre. À suivre.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 15 juillet 2015 à 01:45 ::Humeurs & opinions
En réponse aux odieuses pressions dont est victime la Grèce, en prévision de celles qui ne manqueront pas de s'exercer contre l'Espagne, l'Italie, la France, etc., boycottons les produits allemands. Attaquons l'Allemagne de Merkel sur son terrain de prédilection, celui du fric !
Certains camarades justifient le volte-face d'Alexis Tsipras en avançant qu'il n'avait pas d'autre choix. C'est très grave, car c'est faire le lit de l'extrême-droite. Il faut écouter les explications et propositions de Yanis Varoufakis, le ministre des finances grec "démissionnaire". La gauche européenne continue son travail d'auto-destruction en donnant des arguments stratégiques au détriment de l'idéologie. Ces camarades aquoibonistes rappellent les positions collaborationnistes de l'Histoire. En France Pétain suggérait de pleurer quand la résistance commençait à s'organiser. Prétendre qu'il n'y a pas d'autre choix que de céder devant la puissance de l'adversaire est suicidaire et criminel. Faut-il mieux vivre couché ou mourir debout ? À chacun de prendre ses responsabilités. Mais n'oublions jamais les leçons de l'Histoire et comment les révolutions ont pu être rendues possibles contre toute attente !
S'il est difficile de comprendre le retournement de Tsipras, suggérons qu'il est probable qu'il avait misé sur un oui à son référendum. Sinon comment expliquer que les conditions imposées par la troïka (la Commission Européenne, la Banque Centrale Européenne et le Fonds Monétaire International) sont pires qu'avant que le peuple grec ait voté à 61% contre l'austérité ? Les Français ne se sont certes pas mobilisés pour soutenir la Grèce face aux banquiers qui nous dirigent. Peut-être qu'à notre époque les manifestations n'ont plus aucune efficacité et qu'il faut imaginer d'autres pratiques de résistance ?
Le discours de Tsipras après le référendum est le même que celui de Hollande après le discours du Bourget et son élection à la présidence de ce que l'on appelle toujours la république, mais qui ressemble de plus en plus à une dictature molle. Le principe de réalité n'est rien d'autre que de la RealPolitik. Qui a intérêt à nous faire croire de l'immuabilité de notre situation ? Que se passera-t-il quand les Grecs se rendront compte qu'ils ont été trahis et que l'austérité ne fera que les appauvrir un peu plus ? Il est vrai qu'en France les socialistes y mettent du temps et les communistes continuent de rêver au programme commun qui leur a fait perdre tout crédit auprès de la population au profit du Front National. Tout est possible si nous envisageons qu'il existe forcément une autre solution que le cynisme de la social-démocratie qui protège encore pour quelque temps les intérêts de la classe moyenne, mais engraissent les plus riches avec une arrogance incroyable. Mais ensuite ?
Pour commencer, lançons déjà ce mot d'ordre qui peut avoir les mêmes répercutions dans l'opinion que la levée de bouclier contre la politique d'extrême-droite du gouvernement israélien : boycott des produits allemands.
N.B. : Les produits allemands ont un code barre dont les trois premiers chiffres sont compris entre 400 et 440.
Les photographies d'Ambroise Tézenas dévoilent des destinations touristiques dramatiques où le voyeurisme morbide tient du fantasme. Comme tout le monde, l'arpenteur s'est inscrit aux visites de ces lieux-catastrophes que la mort a marqués de son empreinte indélébile : tremblement de terre en Chine (photo tout en haut), Mémorial du génocide au Rwanda, prison militaire en Lettonie, traces de l'assassinat de J.F. Kennedy aux USA, voyage à Tchernobyl, le camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau, le village martyre d'Oradour-sur-Glane, musée du génocide au Cambodge (photo ci-dessus), etc. Tel les touristes photographiant, la caméra au cou, les fantômes qui peuplent ces paysages, il ne peut saisir que des bâtiments vides où les rares présences visibles sont celles des futurs condamnés de la prochaine catastrophe. Quelle autre projection dans l'avenir se profile dans leurs têtes ? Que se passe-t-il dans la nôtre devant ces images limites?
Le grand incendie
(Galerie du Jour agnès b., 2 rue de la Bastille, Arles, jusqu'au 8 août)
Les places photographiées par Samuel Bollendorff ne sont pas plus conceptuelles que les destinations de Tézenas, même si, pour l'un comme pour l'autre, il est indispensable d'en connaître la légende. Un dépliant vante les qualités des premières tandis que l'on a soigneusement effacé les traces cruelles des secondes. Bollendorff, s'étant aperçu qu'il n'existait aucune statistique sur les suicides par le feu en France, a découvert qu'entre 2011 et 2013 une personne s'y immolait en moyenne tous les quinze jours ! C'est énorme. Les victimes sont rarement des désaxés, mais des citoyens conscients de leur responsabilité, privés de l'exercer. Les textes qui accompagnent les sept grands tirages accrochés comme des fenêtres au dessus du vide sont déterminants, lettres expliquant leur geste, conditions tragiques qui ont poussé ces hommes à s'enflammer et se consumer. Ils condamnaient tous la société dans laquelle ils ne pouvaient plus vivre. Certains ont changé l'Histoire comme le Tchèque Jan Palach face aux chars russes ou le Tunisien Mohamed Bouazizi embrasant le Printemps de Jasmin. Mais quelle influence exerça le sacrifice d'Apostolis Polizonis devant la banque grecque tenue pour responsable de sa faillite ? En 2011 il mourait ici autant de salariés, victimes de l'absurdité de leur entreprise ou d'une administration sourde, que de moines tibétains se révoltant contre le gouvernement chinois. En mémorisant avec son appareil onze lieux où la contestation poussa son cri désespéré, Bollendorff rend hommage à ces sacrifiés dont personne ne voulait entendre les suppliques, renvoyant l'image en creux d'une société dont l'inhumanité a atteint des sommets. Sur le Net on peut regarder le WebDoc interactif que Bollendorff et Olivia Colo ont réalisé.
Woods, Tézenas, Bollendorff et d'autres photographes de leur génération allient la forme et le fond. Ils dénoncent l'absurdité, l'horreur, l'injustice ou l'exploitation sans négliger une recherche esthétique qui soit appropriée.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 13 juillet 2015 à 00:04 ::Musique
Dance Me This sort 22 ans après la mort de Frank Zappa. Il est annoncé pour Synclavier. Mais alors, les percussions omniprésentes sont-elles programmées ou jouées en direct ? Si elles sont enregistrées sur la machine, Zappa les a-t-il lui-même frappées ? En tout cas avec Wolf Harbor le compositeur, très affaibli par son cancer de la prostate, commémore Ionisation, la pièce d'Edgard Varèse qui le marqua à jamais lorsqu'il était adolescent. On entend un peu de guitare électrique, des bruits d'eau, des voix, du piano, et les percussions. Le Synclavier est un ordinateur dédié à la musique, à la fois sampler et programmeur. Les instruments de percussion s'échantillonnent plus facilement que tout autre (échantillonner consiste à enregistrer les sons un par un pour simuler leur jeu sur un clavier ou pour les programmer sur une machine). Piano (ce ne peut pas être un titre donné par Zappa !) est directement inspiré par les pianos mécaniques de Conlon Nancarrow. L'accent mis sur les trois chanteurs Tuva, enregistrés en 1993 lors de leur passage à Los Angeles, est plus un argument de marketing qu'une révélation. Le titre de l'album est une énième provocation de Zappa qui adorait lancer des défis un peu sadiques à ses interprètes ou aux spectateurs, car la musique est ici résolument "contemporaine", quasiment inutilisable sur un dance floor (sauf par des tordus dans mon genre ?). À moins qu'il ne s'adresse à des danseurs de ballet ? Allez savoir.
Sur la fin de sa vie il était revenu à des partitions telles qu'il en avait toujours rêvé, plus proches de la musique symphonique que du rock. Ses chansons, plus populaires même si très marginales par rapport à la norme, lui avaient permis à la fois de faire connaître son travail de composition et d'espérer avoir un certain impact politique sur son pays. Zappa était un moraliste. La gestion de la Zappa Family dirigée par la veuve Gail étant souvent très hermétique, comment savoir si cet ultime album posthume est tel que son auteur l'aurait souhaité ? Sa structure générale semble celle d'un inachevé. Ces points de suspension marquant les derniers mois de la vie de Frank Zappa expriment une sérénité après le formidable travail orchestral réalisé avec l'Ensemble Modern qui l'aura probablement épuisé. Les fans seront forcément ravis, mais si vous ne connaissez pas encore la musique de cet incontournable compositeur du XXe siècle, hors catégorie malgré des influences tous azimuts, optez plutôt pour ses premiers albums "pop" de la fin des années 60, début des années 70, ou pour The Yellow Shark, aboutissement de ses fantasmes classiques. Entre les deux, vous avez de quoi faire, puisque Dance Me This est son 100e disque officiel.
→ Frank Zappa, Dance Me This, Barfko-Swill ZPCD170, 18$
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 10 juillet 2015 à 01:51 ::Expositions
La mode est aux disques vinyles même si cela reste un marché de niches. Les collectionneurs d'albums 30 cm peuvent sortir leurs trésors comme le fit Guy Schraenen il y a cinq ans à La Maison Rouge. J'eus la joie et le privilège d'y jouer avec le violoncelliste Vincent Segal, visite guidée filmée par Françoise Romand. Un magasin de disques comme Le Souffle Continu à Paris fait 80% de son chiffre d'affaires avec les vinyles et celui de La Source ne vend que cela. Pour ma part j'ai conservé tous mes disques noirs, même si j'achète des CD depuis déjà 30 ans ! Passé la polémique sur les qualités de tel ou tel support ou sur la perte encyclopédique des jeunes adeptes du flux mp3, la surface de 30 centimètres sur 30 fut un lieu expérimental et hautement créatif pour quantité de graphistes.
Aux Rencontres d'Arles deux expositions sont consacrées aux pochettes de disques ornées de photographies. La première et la plus importante, Total Records, est proposée par Antoine de Beaupré, Serge Vincendet et Sam Stourdzé avec la complicité de Jacques Denis. J'ignore si leur pari de représenter l'histoire de la photographie au travers du parcours qui s'étale sur deux niveaux est totalement gagné, mais le choix distille un plaisir sans mélange aux amateurs en tous genres grâce à la variété des styles et des techniques dont se sont emparés les photographes. Le magnifique catalogue de 450 pages rend également merveilleusement l'histoire et la géographie de nos amours musicaux. Voir les agrandissements des couvertures Blue Note par Francis Wolff, découvrir des pochettes signées Michael Snow, Jean-Paul Goude, Jean-Baptiste Mondino, Andy Warhol, David Bailey, Lucien Clergue, Lee Friedlander, retrouver les partis-pris de certains labels, exhume quantité de madeleines encore chaudes. L'accrochage fourmille de clins d'œil vus au travers de l'objectif. (N.B. : la vidéo projetée dans l'expo et reproduite ci-dessus est Mayokero de Roy Kafri, clip réalisé par Vania Heymann) The LP Company, les trésors cachés de la musique underground est une exposition plus conceptuelle de Laurent Schlittler et Patrick Claudel. Si j'ai bien compris, Laurent et Patrick, leurs initiales formant LP comme Long Play (terme anglais désignant les 33 tours 30 cm), s'appuient sur leur collection de disques méconnus pour composer textes, disques et performances, en une sorte de discographie imaginaire.
MMM est la troisième exposition "musicale", coup médiatique conçu par le chanteur Matthieu Chedid et Martin Parr. Telle série de photos de l'un inspire un instrument à l'autre. À l'Église des Frères-Prêcheurs, chaque évocation est circonscrite à une alcôve et l'ensemble constitue un seul morceau grâce aux ressources du multipistes et de la diffusion spatialisée. Si l'enjeu de l'orchestre est l'unité, les collections de Parr sont évidemment disparates. L'instrumental de Chedid sonnant très new age, il est difficile d'en comprendre le lien avec les thèmes photographiques. La signalétique dessinée à la main avec le nom des instruments ne permet pas plus d'en saisir la finalité autrement qu'un habillage agréable, comme le jeu de mots/initiales du titre.
Mardi soir, lors de la soirée consacrée au duo dans un Théâtre Antique bondé, la première partie commentée par Martin Parr présentait son parcours de photographe avec un humour anglais manquant à la seconde lorsque Matthieu Chedid improvisa un rock musclé sur les photos projetées sur écran géant. Là encore, si n'importe quelle musique fonctionne avec toutes les images, le sens diffère selon les choix et son absence la relègue au papier peint. Le public était néanmoins ravi, le chanteur terminant en récital, invitant ses fans à monter sur scène...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 9 juillet 2015 à 01:03 ::Expositions
Jean Cocteau disait que les gens préfèrent reconnaître que connaître. Devant un portrait ils aiment s'exclamer : "Ah, c'est bien lui !". Ai-je été séduit par l'installation cinématographique de Tony Oursler parce que je me suis interrogé très jeune sur les possibilités médiumniques du cerveau ou pour avoir inauguré en 2012 l'exposition L’Europe des Esprits ou la fascination de l'occulte, 1750-1950 au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg ? J'ai toujours apprécié les spectacles forains et les illusionnistes jusqu'à passer des heures devant le miroir à faire des sauts de coupe avec un jeu de cartes ou à monter des spectacles de transmission de pensée avec ma petite sœur lorsque nous étions enfants. Je me suis enfoncé des épingles dans les joues, j'ai pratiqué l'hypnose, joué dangereusement avec la catalepsie et visité régulièrement la tombe de Georges Méliès au cimetière du Père Lachaise situé alors en face de chez moi. Le dispositif de Tony Oursler, présenté par la Fondation Luma dans le cadre des Rencontres d'Arles, ne pouvait que m'emballer.
Imponderable est composé de deux parties. La première et la plus simple à décrire est un catalogue monstrueusement lourd rassemblant les archives de l'artiste autour du surnaturel. Magie, photographie spirite, optique, occultisme, mesmérisme, etc. ont été employés au travers des siècles pour justifier des croyances et souvent manipuler les consciences. Simples arnaques ou gigantesques systèmes d'assujettissement des peuples, les officiants ont utilisé les images pour donner corps à leurs affabulations. La photographie est arrivée à point nommé pour "prouver" l'invraisemblable. De la camera obscura à la télévision, ces vrais médias ont ainsi joué les faux médiums. Au début du XXe siècle, Fulton Oursler, grand-père de l'artiste, s'était engagé à démythifier les charlatans, en débattant avec son ami Arthur Conan Doyle (l'auteur de Sherlock Holmes), plus enclin à croire aux ectoplasmes ! L'ouvrage de 656 pages recèle des trésors iconographiques qui feront rêver les incrédules autant que les jobards.
Mais la vraie séance se joue dans une salle obscure meublée de fauteuils confortables pour assister au film Impondérable de Tony Oursler, inspiré par ses archives. Pendant 1h17 les séquences s'enchaînent et se dénouent avec la dextérité d'un Houdini, mise en scène kitchissime rappelant les reconstitutions de Guy Maddin, spectacle total où les lampes de Wood, la lumière rouge, des spots mobiles et des odeurs envahissent la salle. Par la magie d'un théâtre optique ou praxinoscope-théâtre, deux écrans superposés laissent apparaître les fantômes en s'enfonçant dans le relief. L'installation, mélange de fiction dramatique et de cinéma expérimental, est visible jusqu'au 20 septembre. Dans la chaleur accablante de l'été elle figure un temps suspendu où les fées vous rafraîchiront d'un coup de baguette magique !
→ Impondérable de Tony Oursler, catalogue bilingue, Fondation Luma, 55 €
et exposition aux Forges (film en anglais sous-titré français, grand poster remis à l'entrée), 25 € pour les 10 expositions des Ateliers (d'autres tarifs pour l'intégralité des 35 expositions des Rencontres d'Arles)
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 8 juillet 2015 à 01:20 ::Expositions
La 46e édition des Rencontres d'Arles, dirigées depuis cette année par Sam Stourdzé qui signe le commissariat de nombre des expositions, est une sorte de "changement dans la continuité". L'offre est variée et considérable, éventail de 35 expositions de photographie, sans compter les off, diffusant un peu de fraîcheur à l'ombre d'un soleil harassant.
On retrouve les lieux habituels, même si le chantier de l'architecte Frank Gehry initié par la Fondation Luma évoque une immense plaie ouverte à l'endroit des anciens entrepôts SNCF. En longeant les travaux pharaoniques j'ai eu l'impression de revivre le traumatisme de la destruction des Halles Baltard à Paris en 1971. N'y avait-il aucun projet futuriste qui s'appuie sur l'ancien pour inventer du nouveau ? Ce qui reste des entrepôts paraîtra dérisoire et pitoyable face à la tour et ses annexes, comme si l'on avait voulu effacer une partie de la mémoire ouvrière de la ville.
J'ai retrouvé ce choc de sociétés dans deux lieux adjacents situés Place de la République, le Cloître Saint-Trophime et le Palais de l'Archevêché. Le premier expose L'esprit des hommes de la Terre de Feu de Martin Gusinde, missionnaire allemand qui, au début du XXe siècle, photographia au sud du Chili des tribus depuis disparues. Les masques et les peintures corporelles accompagnent d'étranges rituels d'initiation masculinistes, comme le Hain, qui semblent avoir inspiré les couturiers du Ku Klux Klan ou la Confrérie des Pénitents, sauf que les Selk'nam, Yamana et Kawésqar, souvent nus ou enveloppés de peaux de bêtes, n'avaient aucune ambition hégémonique. Ils se prêtent étonnamment au jeu, acceptant de poser devant l'objectif de l'anthropologue avant d'être avalés par la "civilisation".
La seconde exposition y répond de manière terrible et catastrophique, incarnant ce qu'il y a de plus monstrueux dans l'ordre nouveau imposé par les très riches de la planète et leurs cabinets-conseils. Avec Les paradis, rapport annuel, Paolo Woods et Gabriele Galimberti tirent le portrait de cette caste cynique et arrogante qui exploite sans vergogne le reste de l'humanité. En plaçant leur argent dans des paradis fiscaux ils échappent à l'impôt, solidarité indispensable à l'équilibre d'une société. L'argent "travaille" à leur place. La brutalité des images banales de ces paradis offshore, où la loi contourne la morale, tranche avec les dernières images, clichés insupportables de la pauvreté entretenue. Pour leur investigation Woods et Galimberti ont créé, dans l'état nord-américain du Delaware, une société qu'ils ont baptisée avec humour The Heavens, son siège social se situant dans le même bâtiment qu’Apple, la Bank of America, Coca-Cola, Google, Wal-Mart et 285 000 autres entreprises ! Faut-il réinterroger la violence révolutionnaire pour se débarrasser de ce sinistre cauchemar sous allures de rêve exotique, à moins que cette avidité sans limites s'enferre dans l'autodestruction, entraînant avec elle le reste de la planète ?
Il est logique que je sois plus sensible à certaines expositions qu'à d'autres, tant l'ensemble propose d'angles différents de la photographie. Les jours prochains j'aborderai celles qui ont trait à la musique, en particulier en rassemblant des centaines de pochettes de disques vinyles ou encore l'installation cinématographique de Tony Oursler présentée par la Fondation Luma sur les ruines de l'Atelier des Forges...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 7 juillet 2015 à 00:06 ::Musique
Les codas de deux chansons me trottent trop souvent dans la tête quand vient l'heure des tractations contractuelles avec des producteurs. La première, de l'auteur vaudois Charles-Ferdinand Ramuz à la fin de Renard, mon œuvre préférée composée par Igor Stravinski, arrive comme un cheveu sur la soupe : "Si ma chanson vous a plu, payez-moi ce qui m'est dû !". La seconde est celle de Charles Trenet dans sa merveilleuse Java du Diable : "Parce que le Diable s'aperçut qu'il ne touchait pas de droits d'auteur. Tout ça c'était de l'argent foutu puisqu'il n'était même pas éditeur !"
Suite à mon article sur la répartition de juillet j'ai reçu une curieuse réponse d'un des administrateurs de la Sacem, déplacée et menaçante. Cette réaction m'a fait m'interroger sur l'association des créateurs et des producteurs dans diverses sociétés d'auteur. Les intérêts des uns sont-ils vraiment liés à ceux des autres ?
À la SACEM, auteurs (A) et compositeurs (C) fabriquent des œuvres de l'esprit tandis que les éditeurs (E) les exploitent. Du temps où chansons et musiques ne pouvaient voyager que par le papier, petits formats que les gens chantaient en chœur dans la rue ou partitions pour instrumentistes, les éditeurs prenaient en charge le coût du copiste et de l'impression. Pour ce travail ils récupéraient 33% ou 50% des droits selon les circonstances. Aujourd'hui, les taux n'ont pas changé, mais le papier n'a plus la même importance. La musique se fait plus souvent qu'elle ne s'écrit. Les éditeurs se sont transformés en impressarios, chargés de placer la musique, en particulier sur les images. Leur pourcentage étant considérable, nombreux artistes ont eu l'intelligence d'annexer l'édition à leur panoplie. Une autre raison m'a poussé à refuser de signer certains contrats d'édition : lorsque dans le passé j'ai voulu exploiter ma musique sur un autre support que le film pour lequel elle avait été composée j'en ai été empêché par l'absence de réponse de mon éditeur (même pas son refus !). Un autre éditeur indélicat n'a jamais déposé les partitions qu'il m'avait réclamées alors que ma musique accompagnait un spot de 30 secondes diffusées sur une vingtaine de chaînes de télévision... Un éditeur m'avoua que le pourcentage qu'il récupérerait équilibrerait son budget. En d'autres termes, ce qu'il dépensait d'une main en me commandant de la musique, il le récupérait en droits d'édition.
L'association des créateurs et des producteurs au sein d'une société d'auteurs est ambiguë, car les producteurs et éditeurs ne sont nullement des auteurs, et nos intérêts divergent. Ainsi à la SCAM les producteurs ont fait leur entrée. Si la spécialité des artistes est de rêver et de donner corps à leur imagination, celle des producteurs et éditeurs est de les faire fructifier. Or sur le terrain économique l'artiste n'est pas de taille à lutter avec un virtuose comptable et communiquant. Comme partout dans notre société capitaliste l'exploitation prend les atours du secours alors qu'elle est trop souvent le ver dans le fruit.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 6 juillet 2015 à 00:06 ::Voyage
Que celles et ceux que les histoires de chat énervent passent leur chemin ! En l'appelant Ulysse je savais qu'il allait nous en faire baver des ronds de chapeau. Téméraire comme pas deux, pas froussard pour un sou, trop confiant, le chaton a tout de l'aventurier. Il a l'art de trouver des cachettes incroyables, des trous de souris qui rapetissent de semaine en semaine. À deux mois il grimpait à la cime des arbres. À trois mois et demi il ne rêve que de faire le mur et il a suffi que j'ai le dos tourné pour qu'il se fasse la malle pour de bon. Il y a quelques jours je lui ai mis un collier avec son adresse et mon téléphone, le vétérinaire l'a pucé, mais nous ne pouvons tout de même pas l'empêcher de sortir en construisant un rempart infranchissable avec des miradors. Conclusion, je suis inquiet au point de ne pouvoir penser à rien d'autre que de le retrouver. Lupin et Scat, eux-mêmes des fugueurs, sont toujours revenus, mais Ulysse est vraiment très jeune pour ce genre de sport. Avec ses premières chaleurs, Guézi, que j'avais en garde, était réapparue au bout de six jours. J'espère seulement que le chaton retrouvera son chemin ou que quelqu'un de bien intentionné nous le renverra rapidement.
Comme je ne voulais pas continuer à tourner en rond à la maison je suis allé porter le compost au jardin partagé. Sur le chemin une femme s'est mise à crier "Pénélope !", je me suis retourné comme si c'était pour moi. Elle m'a souri. Hébété, je me suis demandé si j'avais bien entendu. Elle a répété "Pénélope !" en me regardant comme si nous nous connaissions, jusqu'à ce que sa fille déboule en trottinette. J'avais rencontré cette jeune demoiselle plus tôt dans l'après-midi accompagnée d'une copine sur un engin du même type et je leur avais demandé si elles avaient aperçu mon fugueur. Je me suis retenu d'aller dire à cette dame que s'il y avait bien un rôle que je ne voulais pas endosser, c'était bien celui-là. Pas question d'attendre vingt ans que le monstre revienne !
J'ai continué à marcher en sifflant et en faisant claquer ma langue. D'habitude ça marche, Ulysse rapplique aussitôt, mais Elsa me raconte que lorsqu'un chat renifle un chemin il n'a plus d'oreilles. J'ai fait couiner sa souris en tissu sans plus de succès. Il faisait horriblement chaud. En sortant de la douche je continuai malgré tout à appeler son nom depuis la fenêtre du premier étage quand je crus entendre un miaulement. En fait son cri ne ressemble à un miaou que depuis ce matin. Je suis descendu en peignoir dans la rue à grandes enjambées, mais il n'y avait pas âme qui vive. Comme je rentrais j'ai entendu des bruits de feuillages au dessus du plus haut mur. Le minet a dévalé le tronc du tamaris en deux temps trois mouvements. L'inquiétude a fait place à l'assurance : il peut ficher le camp, il sait revenir. Je vais pouvoir profiter de la soirée après un après-midi maudit à rejouer l'Odyssée.
P.S.: le lendemain soir nous avons fêté la victoire du non en Grèce avec Ulysse 😽 il sera donc du voyage !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 3 juillet 2015 à 01:07 ::Musique
Clair et net, le jeu de mots est facile, mais la clarinette recèle des qualités expressives que le saxophone avait escamotées pendant un demi-siècle de nouveau jazz. Si Sidney Bechet et Benny Goodman lui avaient donné ses lettres de noblesse swing, l'instrument restait un peu timide jusqu'à ce que des musiciens européens se démarquent de la puissance américaine pour revendiquer leur culture et la diversité de leurs terroirs. Le métal, brillant et explosif, est aux États-Unis ce que le bois, tendre et délicat, est à l'Europe. L'Histoire n'est pas la même. L'esclavage engendra des formes radicales, là où les Lumières jouaient de leur passé encyclopédique. Dans les musiques populaires, les saxophones, la batterie, la guitare électrique conquirent le vieux continent au détriment des bois et des cordes. Dans le jazz les grands violonistes se nommaient Stéphane Grappelly, Jean-Luc Ponty. Venus du classique, quantité de violoncellistes émergèrent dans notre pays. Quant à la clarinette, nombreux doivent beaucoup à Michel Portal, la clarinette basse trouvant longtemps plus de grâce aux oreilles des jeunes musiciens que sa sœur cadette. En lisant la liste des clarinettistes jazz sur Wikipédia, y figurent Denis Colin et Louis Sclavis, mais en sont absents Jacques DiDonato, Sylvain Kassap, Étienne Brunet, Nano Peylet, François Cotinaud, Laurent Dehors, Sylvain Rifflet, Joris Rühl, Antonin-Tri Hoang, Jean-Brice Goddet, Jean Dousteyssier, Julien Pontvianne, Yom, et quantité d'autres qui auront la gentillesse de ne pas m'en vouloir en me ravivant la mémoire ou en se signalant. On peut trouver sur Wikipédia une autre liste aussi incomplète, même si elle répertorie uniquement les Français...
En trio avec le contrebassiste nîmois Guillaume Séguron et le batteur minesottien Davu Seru, la clarinettiste bretonne Catherine Delaunay sort chez nato un album rafraîchissant intitulé La double vie de Pétrichor. Le premier morceau me rappelle Le Peuple Étincelle, le groupe de bal du saxophoniste François Corneloup (et ce n'est pas parce que j'ai toujours préféré les bois et les cordes aux saxos, la percussion à la batterie que je vais devenir sectaire !), probablement pour la référence aux musiques traditionnelles et à la danse, nos jazz et tango à nous. La rencontre des trois musiciens aux origines différentes construit une conversation homogène où chacun se retrouve dans cet espéranto que l'on appelle musique. Le jazz se mâtine des traditions d'improvisation européennes et des folklores de l'hexagone. Catherine Delaunay joue de temps en temps du re-recording en attrapant un cor de basset, un accordéon ou une scie musicale, nous transportant sur le terrain humide de Pétrichor. Car comme souvent dans les productions du label nato le livret permet à la bande dessinée d'interpréter les notes qui s'échappent, se croisent et fusionnent. L'illustrateur Matthias Lehmann dessine ainsi un conte elliptique qui sent bon l'humus, euh pardon le pétrichor, en s'inspirant de ce qu'il entend. Avec cette petite bande nous sautons à pieds joints dans les flaques, nous réfléchissons dans un miroir multifaces, allons boire à la source en retrouvant les origines de la musique américaine, celles des peuples "natifs" ou esclavagisés, et revendiquons nos terroirs, gage de la mixité, du partage et de l'échange.
→ Guillaume Séguron, Catherine Delaunay, Davu Seru, La double vie de Pétrichor, nato, dist. L'autre distribution
P.S. : après Jacques Oger, c'est au tour de Franpi de me susurrer "Que des français, ou des européens ? Parce que sinon, Joachim Badenhorst, Christoph Erb, Matthieu Donarier, Julien Eil, Thomas Savy, Christophe Rocher, Olivier Thémines, István Grencsó, Mihály Bórbely,Hugues Mayot, Lars Greve, Joris Roelofs, Jean-Marc Foltz, Matteo Pastorino, Ziv Taubenfeld, Michael Jaeger, etc." Et encore Jacques ajoute Rudi Mahall et Jurg Frey... Gary May a ajouté son compatriote, Alex Ward !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 2 juillet 2015 à 00:30 ::Musique
Mon article d'aujourd'hui est délocalisé. Vous le trouverez sur Le Monde Diplomatique de juillet en page 26. Voilà plus de 20 ans que j'y suis abonné. À une époque faste je contribuais aux Amis du Diplo. Mediapart fait un travail d'investigation formidable, son Club ouvre des perspectives inattendues, mais le mensuel en papier est la seule revue avec Courrier International qui prenne le recul avec l'information, voire s'en affranchisse, pour tenter d'analyser les enjeux planétaires. Si vous voulez savoir où cela chauffera demain, dans deux ou dans dix ans, toutes les explications sont là. De mon côté je me suis cantonné aux pages culturelles, histoire de faire connaître Scott Walker, un artiste majeur, une voix unique, à celles et ceux qui l'ignorent encore...
P.S.: l'article est accessible en ligne !
Le jour de la mort de Scott Walker le 25 mars 2019 je découvre que mon article y est lu à haute-voix par le comédien Arnaud Romain.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 1 juillet 2015 à 02:57 ::Musique
En recevant les pourcentages des origines des droits d'auteur que la Sacem va répartir le 7 juillet, je me suis demandé si la musique était à ce point liée à l'image. En additionnant la télévision, Internet, le cinéma et l'exploitation vidéographique on obtient 54%. Si je ne me trompe, les usagers communs (15%) sont les perceptions forfaitaires provenant des magasins qui diffusent de la musique en fond sonore, les petites radios, les irrepartissables, etc., et les droits généraux (11%) correspondent aux spectacles en public. Restent 20% pour la radio et l'édition phonographique. Ce camembert est à prendre avec des pincettes, car n'y figurent pas, par exemple, ni les perceptions de l'étranger, ni la copie privée. Les résultats affichés ne me semblent néanmoins pas correspondre à la réalité des usages, mais aux conséquences des contrats passés entre "ma" société d'auteurs et les exploitants.
On sait par exemple que la télévision est majoritairement regardée par le troisième âge et que la Sacem n'a jamais réussi à moraliser les exploitants des nouveaux médias ni à comprendre la logique régissant Internet. Je n'ai pour ainsi dire rien touché de la cinquantaine de CD-Roms dont j'ai fait la musique alors que les éditeurs étaient florissants et la gratuité de la Toile n'engrangeait aucun revenu. Le choix de la répression via le ridicule Hadopi plutôt que le système de la licence globale (en gros, redevance forfaitaire sur le modèle de celle de l'audiovisuel) aboutit à des contrats iniques entre la Sacem et les gros diffuseurs comme YouTube qui ne profitent qu'aux majors. La perception est biaisée par l'absurdité du choix qu'ont fait la Sacem, la SACD et la Scam contre l'avis des sociétés d'interprètes comme la Spedidam et l'Adami, ne permettant pas aux usagers de comprendre l'économie du secteur. Pendant ce temps la gratuité devenait la norme, la loi transformant l'iPartage en piratage. Puisque les auteurs doivent être rétribués pour leur travail, encore fallait-il trouver les moyens de la répartition, deuxième étape de la fonction des sociétés d'auteurs. Comme toujours on marche sur la tête et les responsables ont préféré plancher sur une loi inapplicable plutôt que d'imaginer un système qui convienne aux usagers comme aux artistes.
J'ai dit et répété que je défendais les sociétés d'auteurs à l'extérieur, mais que je me battais contre leurs statuts à l'intérieur. J'ai acheté ma maison grâce à mes droits d'auteur sur un film passé régulièrement sur TF1 tandis qu'un millier d'autres œuvres ne m'a rapporté que des broutilles. Nous avons fait passer l'improvisation jazz, la cosignature, le dépôt sur bande, mais nous n'avons pas réussi à convaincre les responsables qui ont ignoré l'importance de la circulation des œuvres au profit de leur protection. Certains sites illégaux sauveront pourtant probablement de l'oubli quantité des chefs d'œuvre ignorés en leur temps.
Face à la prolifération des auteurs qui rêvent de gloire et s'inscrivent à la Sacem, la problématique de la gestion pousse la société à statufier en protégeant les mieux lotis. Cela ne diffère pas du reste de notre système social. Les indépendants n'ont rien à gagner aux lois actuelles. Elles profitent essentiellement aux gros et l'action culturelle qui subventionne projets artistiques ou festivals est loin de rééquilibrer la logique du profit. Sous prétexte de juste répartition on oublie que seule la solidarité avec les plus fragiles permettrait d'avancer de manière cohérente. Les irrepartissables devraient être exclusivement attribués à des fonds de soutien et non être distribués entre autres au prorata des revenus assurés. Le problème vient du fait que les statuts sont pondus par des auteurs qui ont atteint une certaine notoriété et défendent leurs privilèges. Dans les sociétés d'auteurs la hiérarchie est fonction de la quantité d'argent perçue. Devant les détracteurs des droits d'auteurs qui font lobby à Bruxelles il est indispensable de faire front commun, mais pour que ce soit effectif il est indispensable que la solidarité s'exerce à plein. Or les sociétés d'auteurs fonctionnent sur des schémas du siècle précédent, au détriment du plus grand nombre. En campant sur des positions conservatrices, elles risquent hélas de disparaître. Comme pour nos institutions publiques (rappelons que ce sont des sociétés privées quasi monopolistes) il est nécessaire d'inventer de nouvelles règles, généreuses et cohérentes avec les nouvelles pratiques.
P.S. : toute allusion du titre à une fable de La Fontaine est purement fortuite.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 23 juin 2015 à 00:24 ::Perso
Pas la moindre idée de vacances. Cela me semble très loin. Changer d'air est pourtant nécessaire à la réinitialisation de mon système interne. De son côté, Françoise part quelques jours à La Ciotat où seront projetés jeudi et samedi ses deux longs métrages de fiction, la comédie Vice Vertu et Vice Versa et le polar Passé Composé, première partie de sa rétrospective qui se tiendra dans le plus vieux cinéma du monde, le mythique Eden des Frères Lumière. Son opération à l'œil gauche lui interdit de prendre l'avion ou d'aller à la montagne pour l'instant. Nous déciderons donc plus tard si et où nous bougeons pendant l'été...
Je travaille d'arrache-pied sur plusieurs projets dont certains doivent être bouclés avant mon départ pour Arles où j'accompagne le Prix Découverte le 8 juillet. Sous le grand écran du Théâtre Antique je jonglerai avec les sons sur mon clavier, ajoutant la trompette à anche, l'harmonica et un peu de percussion à mon incroyable panoplie.
Entre temps je sonorise un jeu de donjons et dragons avec des pions sur iPad selon le modèle de Spellshot et je termine le design sonore du Monde de Yo-Ho des Éditions Volumiques. La même fine équipe est également susceptible de terminer le jeu de la Famille Fantôme pour lequel Sacha Gattino et moi avons livré la musique il y a trois ans ! Tous les deux ayant récemment gagné l'appel d'offre de l'exposition Darwin qui se tiendra à l'automne à la Cité des Sciences et de l'Industrie, nous démarrons la production de la dizaine d'attractions que nous devons sonorisées. Au jour le jour je choisis aussi des musiques pour certaines projections des Rencontres d'Arles, et cet été l'étude du métro du Grand Paris sera enfin bouclée.
Beaucoup de travail, et pourtant j'ignore totalement quoi fabriquer à la rentrée. Aucun projet personnel d'envergure n'est encore défini. C'est à cela que servent les vacances. Prendre le recul nécessaire pour sortir des habitudes qui vous plaquent le nez contre la vitre.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 29 avril 2015 à 00:05 ::Expositions
Excellente initiative de l'Institut du Monde Arabe de présenter l'exposition HIP-HOP, du Bronx aux rues arabes dont le rappeur Akhenaton est le directeur artistique ! L'événement devrait attirer de nombreux jeunes qui se reconnaissent dans ce mouvement et de moins jeunes, curieux de cette culture de la rue dont les paroles ont le mérite d'être un des rares miroirs de notre quotidien social et politique. Critique, subversif, revendicatif, le Hip-Hop est, depuis 1973, progressivement sorti de l'underground pour gagner tous les médias. À l'I.M.A. sont exposées les racines du mouvement (free jazz lié aux revendications des Afro-Américains comme Max Roach et sa Freedom Now Suite, slam new-yorkais des Last Poets...) jusqu'à ses appropriations récentes lors des différents printemps arabes révolutionnaires. Si le graphisme s'accroche d'emblée, la musique est omniprésente par des diffusions avec ou sans casque d'écoute, la présence aléatoire de DJs et quantité de pochettes de disques. Derrière les vitrines, des objets et vêtements ont été prêtés par des artistes mythiques comme Afrika Bambaataa, Public Enemy, IAM, Omar Offendum et The Narcicyst. Manuscrits, affiches, quelques sculptures et installations vidéographiques complètent ce petit tour axé sur les États-Unis, la France et le Maghreb. La partie arabe est probablement la plus intéressante, car la moins connue ici.
Rentré à la maison j'écoute Never Better de P.O.S. et Midcity de clipping. sur les conseils de Léo Rochard ! Je suis en effet plus intéressé par le rap politique des enfants des Black Panthers que par le gangsta rap hyper macho. Il y a d'ailleurs hélas très peu de filles exposées à l'IMA. Le Hip Hop est majoritairement mâle. Alors j'enchaîne avec To Pimp a Butterfly, le dernier album de Kendrick Lamar dont le succès est phénoménal. Aux USA la révolte gronde parmi la communauté noire, ce n'est même plus une question politique. Ils ont simplement marre que la police les assassine...
En marge de l'exposition HIP-HOP, du Bronx aux rues arabes qui se déroule à l'I.M.A. jusqu'au 26 juillet 2015 ont lieu rencontres, ateliers, concerts et performances chorégraphiques, dont certains dans le cadre du Festival Paris Hip Hop (19 juin-6juillet). Aisha, l'illustration de Noe Two orne l'affiche d'aKa de Marseille.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 25 février 2015 à 00:06 ::Musique
La peur du vide est la seconde création radiophonique commandée à Un Drame Musical Instantané par Didier Alluard et Monique Veaute pour France Musique. Didier Alluard avait d'abord remplacé Alain Durel à la direction de la création pour la musique au Ministère de la Culture où les choses se gâtèrent après son départ. Avec Françoise Degeorges, Monique Veaute était l'une des têtes chercheuses de l'antenne. Si USA le complot était illustré musicalement par essentiellement des musiques existantes, enregistrements de films et témoignages tout aussi rares, cette seconde émission diffusée le 1er juillet 1983 était clairement une création du Drame. Alain Nedelec avait soigné le son des deux émissions et Bernard Treton, qui nous assistait, nous regardait avec ses petits yeux plissés et amusés chaque fois que nous avions une idée saugrenue.
Pour cette Fréquence de nuit "Nuit noire" nous avions entre autres demandé le Bösendorfer Imperial, un tam tam et une grosse caisse symphoniques, des timbales, des cloches plaques et une flopée d'instruments percussifs ou bruitistes stockés au sous-sol de la Maison de Radio France, car à l'époque le Pool de Percussion était intelligemment dans les murs de la Maison de la Radio. Bernard Vitet avait choisi trompette, violon, percussion, piano, trompette à anche et double bombarde. Francis Gorgé oscillait entre guitare électrique, guitare basse, synthétiseur analogique, flûte, percussion et piano. Quant à moi, je m'éclatais aux synthétiseur PPG Wave 2.2, piano, trombone, trompette, trompette à anche, flûte, guimbarde et percussion.
Mais ce n'est pas tout, car nous avions profité de notre présence à la radio pour insérer Die eiserne Brigade d'Arnold Schönberg, Ionisation d'Edgar Varèse, Camille Saint-Saëns improvisant au piano Samson et Dalila, La damnation de Faust, Pandemonium et la Sérénade de Hector Berlioz, Joue-moi de l'électrophone de Charles Trenet, Monsieur William par les Frères Jacques, À bout de souffle de Claude Nougaro, Monsieur Bebert de Georgius, Anna la bonne de Cocteau par Marianne Oswald, La guêpe de Bernard Vitet, le rêve de Robert Desnos mis en ondes par lui-même, Légitime Défense, Guillaume Appolinaire, Michel Poniatowski, Jean-Paul Sartre. Une femme est une femme, Masculin Féminin, Tristana, Le testament du Dr Mabuse, Dial M for Murder, L'éclipse, Le parfum de la dame en noir, Underworld USA, Pick Up on South Street, Shock Corridor, Naked Kiss, Le trou, Le testament d'Oprhée. Et Un drame musical instantané avec M'enfin, plus Le malheur avec tout l'orchestre !
L'intégralité de La peur du vide est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org ! En fin d'émission nous avions cette fois choisi la version de Django Reinhardt et Stéphane Grapelli de La Marseillaise qui terminait les émissions la nuit à 1 heure du matin, laissant un vide qui aujourd'hui ferait peur à n'importe quel responsable.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 16 octobre 2014 à 00:11 ::Expositions
On commence par un thé à la menthe sous la tente sahraouie en laine de chameau plantée devant l'Institut du Monde Arabe et l'on enchaîne avec la table dressée pour les invités, mais dans les assiettes blanches de Driss Rahhaoui ne sont servis que des morceaux de charbon sous le titre Matricule 38555 ou Les mots et les choses. L'exposition Le Maroc contemporain offre un panorama exceptionnel et inattendu des artistes de tout le pays, du nord évidemment, mais aussi du sud, de l'est et de l'ouest. Si certains ont suivi les cursus officiels, d'autres sont autodidactes, l'ensemble étant à l'image de cette nation aux paysages riches et variés, mer et montagne, désert et verdure, architecture et nature. On ne pouvait en attendre moins du conservateur Jean-Hubert Martin, secondé entre autres par Moulim El Aroussi et Mohamed Métalsi, rassemblant des œuvres qui, fidèle à son credo, jouent sur le sensible plutôt que de nous imposer une leçon d'histoire, de l'art ou de l'affranchissement du passé colonial. On sera en effet surpris de constater à quel point les artistes marocains assument leur terroir tout en s'en moquant, avec un à propos radicalement contemporain. L'autodérision locale remplace l'asservissement aux canons universels. Ils dévoient souvent avec humour les ressources et les poncifs attachés à leur pays, leurs ressources devenant le matériau qu'ils pétrissent.
Si, par exemple, l'art de la tapisserie perpétue un passé incontournable il échappe au classicisme qu'exigerait le touriste lambda, celui que les préjugés fabriquent avec l'appui des agences de voyage. Plutôt qu'imiter l'Occident les artistes du royaume chérifain où la moitié de la population a moins de 30 ans assument leur patrimoine en se l'appropriant à la lumière du XXIe siècle. Peinture, dessin, sculpture, vidéo, photographie, installations, etc. reflètent la marche vers la libération, là plus morale que politique, plus coquine que révolutionnaire. Le Maroc n'est pas l'Algérie. Longtemps muselés, ses ressortissants ne peuvent s'affranchir d'un phénomène dont ils ont été tenus à l'écart. La violence a été (relativement) contenue, en comparaison des autres pays du Maghreb. Le Préambule de la nouvelle Constitution du 29 juillet 2011 affirme que "son unité forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s'est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen". Sur les cimaises cohabitent ainsi le français, l'arabe et le berbère ou tamazight.
Cette fantaisie où tous les mouvements artistiques ont leur place, et toutes les formes d'expression comme la musique et la danse, le théâtre et le cinéma, le design et l'architecture, rappelle les fantasias pleines de cris et de désordre joyeux, cavalcade où les coups de pinceaux ont remplacé les coups de feu. La contemporanéité du projet se vérifie par la radicalité des choix comme, par exemple, la présence des musiques actuelles (rock, rap et hip hop) et de celle dite contemporaine (idem pour les autres arts ; voir le programme des réjouissances). Soixante artistes plasticiens, une quinzaine de designers et stylistes, occupent les 2500 mètres carrés de l'IMA, une première. Des petits salons permettent de se reposer devant des œuvres réclamant votre patience. Si j'ai souvent pris la visite à l'envers, est-ce d'avoir oublié que l'arabe s'écrit de droite à gauche ? Les salles se déploient d'étage en étage, fil d'Ariane cousu avec la complicité de la scénographe Clémence Farrell.
Prenez la peine de retirer vos souliers à l'entrée de Zahra Zoujaj de Younès Rahmoun pour reprendre votre souffle. Farid Belkahia suggère quelques grivoiseries sur peau d'agneau. Abdelkebir Rabi' révèle des petites tâches de couleur émergeant de sa calligraphie noire. Une quarantaine d'artisans de Marrakech travaillant le bois, la corne, le métal se sont réunis pour fabriquer les 465 pièces du moteur Mercedes 12 cylindres en V de Eric van Hove. El Ghrib El Khalil refuse de vendre ses œuvres qui se désagrègent. Les derviches numériques de Najia Mehadji donnent le tournis. J'aurais bien prélevé un des Oreillers déchirés de Safaa Erruas pour me laisser aller à la contemplation, comme lorsque, jeunes gens, épuisés, nous nous étendions sur des nattes avec des pâtisseries, au sortir du hammam de la Mosquée. Mais ici les théières de Hicham El Madi découpées en tranches n'autorisent probablement pas qu'on les ébouillante ! La gigantesque exposition de l'IMA qui court jusqu'au 25 janvier 2015 permet de découvrir un monde, un monde où les artistes jouent avec le réel et lui tordent le cou pour pouvoir y vivre et grandir. Cela donne envie de retourner au Maroc pour découvrir comme il a changé.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 31 juillet 2014 à 07:07 ::Voyage
Comme annoncé en colonne de droite, les vacances se profilent en marge du blog. Nous quittons la Méditerranée pour remonter vers Montpellier avant de regagner les Pyrénées où nous serons loin du réseau, loin du téléphone, loin d'Internet. Les mercredi et samedi, jours de marché à Bagnères-de-Luchon, je ne pourrai pas m'empêcher de descendre squatter l'Office du Tourisme pour relever les mails qui se seront amoncelés par centaines. Le climat sera nettement plus frais.
Avant de quitter La Ciotat nous sommes allés rendre visite à Philippe et Marie dont la maison de famille surplombe la rade de Toulon. Sur le fronton de la bicoque est inscrit 1665, date de la Jeune fille à la perle de Vermeer. Perchée sur l'une des restanques de ce coin encore sauvage, elle m'évoque celle de Peau d'Âne dans le film de Demy. D'en haut nous regardons le paysage urbain qui s'allume le soir avec les ferrys enguirlandés navigant vers la Corse. Le temps semble ralenti.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 30 juillet 2014 à 07:26 ::Humeurs & opinions
Écrite et réalisée par Giordano Nanni et Hugo Farrant dans la banlieue de Melbourne en Australie, la webserie Juice Rap News aborde des sujets d'actualité avec humour et mordant. Les vingt épisodes mensuels de la première saison ont été diffusés entre 2009 et 2013. Israel vs Palestine - feat. DAM & Norman Finkelstein est le 4ème épisode de la saison 2 qui en comporte déjà six. Pour les sous-titres français appuyez sur l'icône CC ou les deux petites lignes à gauche de la roue crantée :
L'équipe de JuiceMedia est un organe de résistance contre le contrôle d'Internet et les manipulations médiatiques par le biais de la satire rythmée par le rap. Julian Assange, Noam Chomsky, Kristinn Hrafnsson, Sage Francis, Abby Martin, Norman Finkelstein y ont fait des apparitions remarquées et évidemment controversées ! Au delà de l'humour corrosif déployé ces news proposent une vision alternative de l'actualité qui fait fondamentalement défaut aux médias traditionnels. Ça y est, je suis accro, j'ai envie de regarder tous les autres épisodes. Le dernier en ligne sur YouTube concernait la coupe du monde de football, formidable !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 29 juillet 2014 à 07:59 ::Voyage
Le secret derrière la porte (Secret Beyond The Door) ressort au cinéma le 17 septembre. Très beau thriller de Fritz Lang où Barbe-Bleue est confronté à la psychanalyse. L'amour peut changer toutes les donnes. À Saint-Clément-de-Rivière la Tahitienne peinte sur la porte invite à entrer dans une chambre de plein pied sur le jardin. Derrière le miroir le photographe n'a pas le temps de disparaître. Son costume et son bras ont la texture d'une toile. Les encadrements sont des fenêtres vers les rêves. Une découverte. L'après-midi les rideaux se fermeront sous le soleil. Dans ce village rendu artificiel sous la férule des promoteurs immobiliers les rares humains croisés sur la place déserte ressemblent à des androïdes. On ne peut y croire. Les images réfléchies sont plus vivantes que la fabrication de cette réalité formatée. Près de l'église on est soulagé de pouvoir s'adresser aux poules qui caquètent près d'un épouvantail dont la poésie incarne la résistance.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 28 juillet 2014 à 07:43 ::Voyage
Les vraies vacances, c'est quand je prends le temps de lire des romans. Le reste de l'année je consulte des magazines, des modes d'emploi, des échanges sur les réseaux sociaux, le journal, les mails, des ouvrages théoriques... Si je me plonge dans un roman j'ai besoin d'une continuité dans la lecture, sinon j'oublie ce que j'ai lu et je dois reprendre chaque fois le même chapitre. Cela n'avance pas. Pendant les vacances je dévore un bouquin de 600 pages en deux jours. À Paris seuls les films m'offrent de rompre avec le travail. J'en regarde souvent un après le dîner, avant de recommencer à m'activer. L'été le temps s'arrête, ou bien j'en vis un autre, comme un monde parallèle où la fiction littéraire m'emporte loin des préoccupations quotidiennes. Le chat adore ça. Je ne bouge plus. Il vient s'allonger contre moi. Scotch adore les vacances parce que nous sommes beaucoup plus disponibles. Il nous suit partout, portant bien son nom. Très tôt le matin, après avoir publié mon blog, j'attaque le petit-déjeuner, nous allons nous baigner avant que la foule ait envahi la plage, d'ailleurs nous n'allons presque jamais à la plage, préférant le petit ponton désert près de la villa des tours, et puis j'attrape mon bouquin...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 25 juillet 2014 à 07:10 ::Humeurs & opinions
Sur la question juive est un texte de Karl Marx publié en 1844 et considéré comme l'une des premières tentatives pour Marx d'examiner ce qui sera décrit plus tard comme le matérialisme historique. Les réflexions qui suivent, certes quelque peu désordonnées, font suite à des conversations douloureuses ou solidaires avec des camarades dont la sensibilité exacerbée empêchait parfois de prendre le recul nécessaire pour comprendre les points de vue de l'autre.
Nos origines familiales nous rendent particulièrement sensibles aux phénomènes sociaux-politiques qui nous touchent. Par exemple, les Juifs se sentent terriblement concernés par l'agression dont sont victimes les habitants de Gaza. Les moins politisés y lisent un conflit entre deux communautés. Les humanistes et les marxistes condamnent la colonisation israélienne au nom de la morale qui les a sauvés pendant des siècles. Ceux qui s'identifient à leur communauté croient voir une recrudescence de l'antisémitisme en France. Les uns manifestent au nom de principes universels, les autres mettent en avant les cousins qui vivent au Moyen Orient... Dans chaque camp on pourra vous répondre que si vous aviez là-bas quelqu'un de votre famille tué par l'ennemi vous ne pardonneriez jamais et ne penseriez qu'à vous venger. Les faits et leur analyse sont évidemment plus complexes et il est impossible de réduire les opinions aux phrases précédentes.
Reprenons. Nous sommes évidemment plus sensibles à ce qui touche nos origines familiales. Ces derniers temps les Ukrainiens qui vivent à l'étranger étaient plus touchés par ce qui se passe à Kiev qu'aux évènements syriens ou irakiens. Dans les villes du monde où elle est implantée une partie de la diaspora juive est descendue dans les rues pour manifester son désaccord avec la politique d'extrême-droite du gouvernement israélien. Ils ne l'ont pas fait pour le Mali quand les Maliens défilaient. Cela ne signifie pas leur désintérêt pour les autres conflits qui ensanglantent ou affament la planète.
L'antisémitisme existe depuis des siècles. Les Juifs ont souvent été le bouc-émissaire de la misère. L'interdiction d'exercer quantité de métiers dans le passé les ont dirigés vers la gestion de l'argent, le vil métal, et ils riment souvent aujourd'hui avec les banques alors que c'est évidemment une infime partie d'entre eux. L'argent étant devenu le veau d'or de la pauvreté grandissante on peut toujours craindre un amalgame nauséabond ne tenant pas compte des réalités du Capital. C'est un racisme comme celui qui touche les plus démunis, et en France aujourd'hui les Arabes et les Noirs subissent une ségrégation autrement plus forte. La référence à l'extermination programmée par les Nazis produit une paranoïa qui éloigne de toute analyse politique et historique. L'esclavage devrait de même générer de tels ravages chez les Africains et que dire des Indiens d'Amériques ? On oublie facilement les guerres de religion qui ont ensanglanté l'Europe, et celles que seule l'économie suscitait. Les crimes de masse n'ont jamais été générés que par des intérêts économiques. Le racisme n'existe que dans la tête de ceux qui croient à l'existence des races. Être juif n'est pas une race, mais une religion, une religion dont le Christianisme est directement issu. Être chrétien n'est pas une race, pas plus que musulman. Le monothéisme a toujours fait des ravages car il exclut les autres dieux.
Il y a toujours eu des débiles, entendre des individus tenus à l'écart de l'enseignement, pour proférer des insultes ou commettre des actes qu'ils pensent racistes. Dans les cités nombreux jeunes gens confondent l'appartenance à la communauté juive et la politique du gouvernement israélien. L'occupation criminelle dont sont victimes les Palestiniens radicalisent une partie d'entre eux comme ils poussent les désespérés dans les bras du Hamas. Ce n'est pas plus tolérable que les fanatiques du Betar. La responsabilité nous incombe de montrer que les amalgames sont impossibles, d'où par exemple la détermination d'une partie des Juifs à exprimer leur désaveu de la politique guerrière suicidaire que mène l'état d'Israël. En marchant ensemble nous montrons que les Juifs ne sont pas les bourreaux à la solde du gouvernement israélien. De même qu'en Israël nos frères se mobilisent dans tous les camps. La confusion de l'église et de l'état aboutit toujours à des horreurs dont Israël et les pays musulmans aussi bien que les États Unis devront se débarrasser pour ne pas sombrer dans des délires mortifères. Dans nombreux pays d'Europe la religion a encore une place inadmissible dans l'enseignement public. La séparation de l'église et de l'état est une des grandes réussites de la loi de 1905. Laïc d'origine juive je crains moins l'antisémitisme en France que si je vivais en Israël. Or cet état fut créé par les sionistes qui prétendaient vouloir enfin vivre en paix. Depuis ils n'ont connu que le terrorisme, le pratiquant d'abord pour chasser les Anglais, le subissant ensuite des Palestiniens, le pratiquant encore et toujours pour leur régler leur compte. On me répond qu'il fallait bien que les Juifs aillent vivre quelque part. Mais qu'en est-il aujourd'hui des Palestiniens ? Les pays arabes les méprisent sous les mêmes prétextes fallacieux que subirent les Juifs, leurs frères sémites. Où voulez-vous qu'ils aillent ? Où créer un état palestinien où ils puissent enfin vivre en paix après plus de 60 ans d'occupation humiliante et destructrice ?
À la fin de la seconde guerre mondiale les alliés ont créé un monstre pour se déculpabiliser. Ce monstre n'est qu'un être souffrant dont la paranoïa s'appuie sur ce qu'il a subi. Une névrose d'État s'est emparée de ses ressortissants. Aujourd'hui l'analyse permet à nombreux de s'en sortir. Les autres ont franchi la frontière du passage à l'acte. Il n'y a d'autre solution que de s'allonger sur le divan ou de s'assoir autour d'une table pour régler pacifiquement la question. L'antisémitisme ne disparaîtra qu'en montrant l'exemple de l'intelligence et celle-ci ne passera jamais par les armes.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 24 juillet 2014 à 06:41 ::Voyage
La présence du moustique tigre (aedes albopictus), porteur éventuel du redoutable chikungunya et de la dengue, justifierait la campagne de démoustication dans le sud de la France. Selon le principe de précaution qui a envahi tout l'espace citoyen une équipe de l'EID Méditerranée pulvérise un insecticide puissant "à titre préventif et exceptionnel", à base de pyréthrinoïde ou de pyrèthre. Efficaces pour les insectes (et les poissons !), ils sont nocifs pour les chats et les chiens. Comprendre que s'ils tuent les moustiques ils entraînent avec eux les abeilles et tous les insectes pollénisateurs. Et tous les mammifères en prennent forcément pour leur grade, mammifères dont nous faisons accessoirement partie. Jean-Claude a donc confectionné des pancartes avertissant de la proximité de ses ruches, espérant que les ouvriers qui interviendront entre 4h et 7h du matin iront mollo. Nous n'apprécierons leur zèle que plus tard si les abeilles meurent encore plus vite que d'habitude, en but à toutes les saloperies déversées sur les cultures. Françoise a donc enfilé le costume d'apicultrice pour boucher l'entrée des ruches avec un linge humide après que nous ayons vidé les bassins des canards, car l'eau sera automatiquement empoisonnée, vouant à une mort certaine tous les insectes qui viendront s'y désaltérer. Nous ne pourrons pas non plus consommer avant trois jours les fruits et légumes du jardin cultivées pourtant sans pesticides et devrons évidemment les laver abondamment. Et quelle récolte pourrons-nous espérer l'an prochain en l'absence d'insectes pollénisateurs ?
Nous avons également vidé les soucoupes où vont boire tous les animaux, domestiques ou sauvages. Chaque soir Anne répand sur sa terrasse des croquettes pour chats afin d'attirer les hérissons qui ont pris l'habitude de lui courir entre les pattes. Il est surprenant de voir galoper ces bestioles dont certaines sont énormes, les nouveaux nés étant évidemment les moins farouches. Bilan des courses : la nuit suivante je me suis fait piquer à la cheville et au poignet !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 23 juillet 2014 à 07:26 ::Musique
Après avoir investi les ordinateurs les instruments de musique virtuels se multiplient sur les tablettes. Mon iPad est ainsi rempli de petites applications légères et bon marché, clones de modèles physiques existants ou applications inventées sur mesures pour le portable.
J'ai commencé par acquérir les versions virtuelles des instruments que je possédais déjà, question de poids et d'encombrement, histoire aussi de les avoir toujours sous la main, tels le Tenori-on (TNR-i) et le Kaossilator (iKaossilator). Je possède deux exemplaires du premier que j'emporte pourtant partout avec moi comme j'adore jouer sur le petit jaune de Korg en glissant le doigt sur son pad. La programmation des virtuels et des physiques se ressemblent, mais il y a toujours des différences importantes. Le multitouch qui permet de jouer avec tous les doigts a un gros avantage sur les modèles embarqués sur ordinateur, la souris étant très limitée à moins d'ajouter une interface en dur.
J'ai également testé les gratuits, SynthStation, Alchemy, GlassPiano, etc., mais ils ne tiennent pas le choc devant les gros engins malins que m'indiquèrent les camarades. Par exemple, Edward Perraud utilise ThumbJam d'une manière parfaitement originale, ou Christian Taillemite me suggéra le Nave de chez Waldorf et l'iVCS3. La programmation et la sonorité du Nave me rappellent mes PPG et MicroWave dont je ne me sers plus qu'en studio et plutôt rarement, mais quelle joie quand l'occasion se présente ! Aucun synthétiseur ne possède la transparence du PPG, c'est hélas un meuble et il date d'avant la norme midi... Quant au clône du VCS3 (ou AKS) il est plus proche de mon premier synthé, un ARP 2600 que j'ai probablement eu tort de vendre en 1994 après vingt ans de bons et loyaux services, mais je ne reviens jamais en arrière sur les lieux de mes crimes. J'aime bien tester des petites applis originales comme Curtis ou DrawJong, tout dépend des projets en cours. S'ils décident de mes besoins, le temps de la découverte ne peut se faire que dans les temps de désœuvrement, façon de parler pour un workaholic ! Les vacances devraient me permettre d'expérimenter tout cela - cette dernière phrase validant la précédente - d'autant qu'avec mon adaptateur USB je peux brancher sur l'iPad le clavier DAW embarqué dans la Kangoo !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 22 juillet 2014 à 06:12 ::Perso
Est-il normal que le portail de la maison soit resté ouvert toute la matinée ? C'est le sujet du message inquiet de Marie-Laure qui habite en face de chez nous. En notre absence personne n'a l'usage du garage et Jonathan me confirmera qu'il n'est jamais passé par là pour sortir les poubelles. Aucun signe d'effraction ni sur le garage ni sur la porte d'entrée. Sun Sun attache les deux battants avec de la ficelle en attendant le retour de notre ami américain. L'énigme persistera jusqu'au retour du soleil lui permettant de prendre enfin son petit déjeuner dehors. Il constate alors seulement que les quatre chaises et le fauteuil en bois exotique ravagés par le temps ont disparu. Les voleurs, certainement en camion et de nuit, ont enjambé le portail, enlevé la barre et poussé simplement la porte. La présence de Jonathan les aura dissuadés d'aller plus loin, sans compter caméra, alarme et tout l'attirail paranoïaque. Ils se sont donc rabattus sur cinq sièges pourris, rapine de la misère qui montre bien l'état de la pauvreté dans notre pays.
Je me suis mobilisé pour le peuple palestinien il y a 47 ans lorsque j'ai compris que c'était la fin de tout ce que m'avaient appris mes parents, la fin de ma culture, mais pas de ma morale. Mon père avait sauté du train qui l'emmenait vers la mort et mon grand-père avait été envoyé à Drancy et Auschwitz, gazé à Büchenwald. La politique du gouvernement israélien mettait un terme à des siècles où les juifs avaient su résister sans jamais manier le bâton. Aujourd'hui je me sens moins seul tant les voix d'hommes et de femmes d'origine juive ou pas s'élèvent pour dénoncer l'horreur de la colonisation, la politique d'extrême-droite du gouvernement israélien, le soutien belliqueux et intéressé des USA, la complicité criminelle de notre président paillasson (les ministres qui ne démissionneront pas cette semaine sont bannis à jamais), la couardise de l'ONU, et cette paranoïa du "tuons-les tous avant qu'ils nous tuent !"...
Aujourd'hui, oui, l'espoir renaît en lisant les commentaires de tous les justes qui veulent pouvoir continuer à se regarder dans la glace sans avoir honte. Mais il reste encore du chemin pour libérer les Palestiniens du joug de l'occupant et qu'enfin la paix règne sur cette partie du monde.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 18 juillet 2014 à 06:59 ::Musique
La publication d'un nouvel instrument virtuel de qualité est chaque fois une fête pour les claviéristes, compositeurs et musiciens qui en ont compris les qualités. Si ces instruments ressemblent de prime abord à des clones de leurs modèles physiques, les plus intéressants constituent une nouvelle lutherie offrant des possibilités de timbre et de jeu inédits.
La société UVI vient de sortir ainsi l'EGP (pour Electric Grand Piano) dont les quelques 10 000 échantillons ont été enregistrés sur un Yamaha CP-70, le célèbre premier piano à queue électro-acoustique "portable", développé dans les années 70 pour les musiciens en tournée, même s'il pesait tout de même 136 kg ! Il employait une amplification électrique qui transitait par des micros piézo placés sous chaque corde. Très populaire il a marqué toute la pop et le rock progressif.
Si les amateurs de la sonorité du CP70 trouveront leur bonheur, surtout s'ils possèdent un clavier lourd permettant plus de nuances qu'un clavier synthé, je suis surtout excité par les préparations reproduisant les attaques des cordes avec baguettes, archets, archets électroniques, étouffoirs, balais, médiators, etc., sur son clavier habituel. Les préparations sont homogènes contrairement au piano préparé de l'Ircam, également produit par le français UVI, dont chaque note peut être affectée indépendamment par 2 préparations différentes, une merveille ! Testant les presets de l'EGP j'ai découvert quantité de programmes impossibles à jouer avec l'instrument physique original, comme par exemple les archets. On ne peut pas faire tout ce que faisait son modèle, mais à l'inverse on bénéficie de programmes impossibles à réaliser jusqu'ici. L'objet possède en outre suffisamment de réglages pour se l'approprier en fonction de ses goûts ou de ses besoins. En plus de la partie électrique on peut mixer à sa guise une paire de microphones Bruel and Kjaer à stéréo large, un Neumann U67 et un microphone Royer à ruban combinés pour un signal Mid-Side.
Comme les autres instruments de la marque, l'EGP nécessite de télécharger l'application gratuite UVIworkstation, moteur multitimbral sans limitation du nombre de pistes, avec arpégiateur et d'autres effets. Il peut être utile d'acquérir en plus une clé-dongle iLok servant à protéger l'application contre la piraterie, mais l'on peut éventuellement s'en passer...
L'EGP d'UVI rejoint donc dans ma panoplie pianistique déjantée leur piano préparé, ainsi que l'Xtended Piano, l'EP73 Deconstructed et tous les autres claviers parus chez SonicCouture, autre excellent luthier d'applications virtuelles fonctionnant, elles, sous moteur Kontakt, mais les deux applications peuvent très bien se superposer !
Dans tous les cas la qualité de reproduction sonore, l'ergonomie générale, la facilité de programmation, et le prix sans commune mesure avec les instruments vintage, offrent aux musiciens de jouer avec la plus grande sensibilité, voire une nouvelle inventivité.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 17 juillet 2014 à 06:56 ::Voyage
Je n'en croyais pas mes yeux. Mardi soir se dressait devant moi un rideau de méduses. Depuis le bateau le banc urticant s'étalait sur la mer, mais sous l'eau il m'entourait de toutes parts. Nous étions partis pêcher à bord du pointu de Jean-Claude. La température de l'eau était remontée après la chute du mistral. Au large je saute à l'eau sans maillot et Françoise me tend le nouveau masque que je souhaite tester pour l'occasion.
L'impressionnant masque facial snorkeling Easybreath permet de respirer par la bouche et le nez, et il offre une vision panoramique exceptionnelle. Hélas je n'ai pas eu beaucoup le temps d'en profiter. Aussitôt enfilé, il me livre la vision impressionnante de milliers de méduses qui m'encerclent telle la projection 3D d'un film d'horreur ! Je panique un peu, me demandant comment me faire un chemin jusqu'à l'arbre de l'hélice sur lequel grimper pour remonter sur le bateau. Coup de chance incroyable, parce que j'y nage paniqué à l'aveuglette, mais aucune méduse, probablement des aurélies, ne me touche.
J'étais si excité de prendre mon premier bain méditerranéen de l'été, le soleil dans les yeux, je n'ai pas eu l'idée de regarder avant de sauter. De mémoire de Ciotaden, personne n'en a jamais vu autant. Je prends quantité de photos (voir reportage France 3) et Maurice nous montre comment les attraper à la main sans se piquer. Il les tient par l'ombrelle et explique qu'elles ne produisent aucun effet sur le dessus de la main. En rentrant je cherche comment cuisiner celles que Françoise a pêchées, en plus des oblades, des bogues et du bia qui feront notre dîner et le déjeuner de demain. Il est écrit qu'il faut les faire bouillir et les enfleurer avec de l'huile de sésame ! Peu sûr de mes capacités culinaires en matière de cnidaires je préfère me rabattre sur le sachet tout près acheté à Belleville.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 16 juillet 2014 à 06:35 ::Musique
Entrés par hasard dans un garage où se tenait un vernissage nous avons traversé une vieille maison arlésienne où sont exposés divers photographes. Chaque pièce a son style propre, de la cour encastrée à la cave parsemée de gravier, d'un salon bourgeois meublé à d'autres chambres vides. Toute la ville est ainsi sollicitée par les photographes, in ou off des Rencontres d'Arles. Surprise de découvrir de grands tirages d'Elliott Landy où je reconnais Ornette Coleman, Bob Dylan, Janis Joplin, Jim Morrison, Eric Clapton, Country Joe... Landy, photographe officiel du festival mythique, dédicace son livre Woodstock Vision, The Spirit of a Generation. Sur le mur s'affichent quantité de photographies prises essentiellement au Fillmore East de New York avec une pellicule infra-rouge, mais ce sont les deux grands portraits d'Albert Ayler, l'un au ténor, l'autre à la harpe (!) qui attirent mon attention à côté des nombreux clichés de Jimi Hendrix.
Les trentenaires me posent quantité de questions sur cette époque où nous pensions réinventer le monde, à coups de "Peace & Love" et d'une révolution qui fut essentiellement de mœurs. Si même le Nouvel Observateur titrait sur la société des loisirs la réaction fut plus puissante que nos espérances, violente, inique, cynique et destructrice. La libération sexuelle ne nous rendit pas plus heureux, mais elle facilitait les rapports. Notre romantisme juvénile permit à nombre d'entre nous de jouir toute notre vie d'une effervescence utopiste salutaire, mélange de résistance critique et de quotidien sybarite. Nous nous battions le plus souvent avec des fleurs. Celles et ceux qui ne désarmèrent jamais continuent de chevaucher la queue de la comète qui nous montrait le ciel avec les yeux de l'innocence. Nous n'en étions pas moins lucides, fuyant le formatage des ciboulots qui brise toute tentative d'indépendance et de solidarité.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 15 juillet 2014 à 07:27 ::Expositions
Le "jour français" d'Olivier Monge est l'inverse d'une nuit américaine. Il prend la pose toute la nuit pour réaliser ses paysages des calanques marseillaises. Sur l'image de gauche s'étalent les phares d'un avion, la foudre zèbre le ciel et un feu d'artifices est tiré d'un yacht qui mouille. Lumière irréelle d'espaces secrets. Monge fait partie des nombreux photographes qui se sont engouffrés dans les longs temps de pose à la suite de Michel Séméniako.
À Arles les photographes de l'agence Myop ont passé au karcher un vieil immeuble de la rue de la Calade pour investir ses moindres recoins sur quatre étages. Les expositions muséographiques mériteraient aussi de bénéficier de scénographies appropriées, comme dans cette bâtisse où les images de la misère et de la tristesse, parias du monde contemporain, ont tout à gagner de ces murs suintant de vieilles histoires oubliées.
Aux anciens ateliers de la SNCF celle de Lucien Clergue représente, par exemple, un immense et étroit couloir où sa voix accompagne les visiteurs, avec son entretien vidéographique synchrone à l'entrée et une perspective lointaine qui se perd tout au long de sa chronologie.
La tour tarabiscotée de Frank Gehry ne remplacera pas la perte des bâtiments industriels, en partie détruits, ayant abrité les Rencontres de la Photographie ces dernières années. On ne peut s'empêcher de penser au saccage des Halles Baltard. Il faut de l'imagination pour rénover artistiquement un quartier sans tout raser. Qu'y a-t-il de plus beau que les strates du temps qui s'inscrivent dans l'espace ? Comme lorsque l'on regarde le ciel et que l'histoire de l'univers se lit en sautant d'étoile en étoile...
Au rez-de-chaussée de chez Myop les ramasseurs d'ordures masqués de Philippe Guionie accueillent le public transformé en voyeurs lorsqu'ils montent dans les étages, visitant les chambres vides où sont présentées photos et vidéos. De plus en plus de photographes ont recours au son, mais peu encore envisagent le hors-champ qui leur est offert, de même que le mouvement des images et leur montage font encore trop peu de cas de l'histoire du cinématographe et des techniques qu'il a développées. Mais ça bouge !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 14 juillet 2014 à 07:20 ::Pratique
À 4h34 j'ai momentanément résolu mon problème de sommeil. Après avoir allumé ma lampe de chevet je l'ai écrasé avec le doigt. Ensuite j'ai nettoyé la tâche rouge sur le mur blanc. Couverte de petites bosselettes l'aine gauche me démangeait encore, mais je me suis rendormi, rassuré. Le lendemain il était 7h37. Plus besoin d'allumer, il faisait jour et mon coude me grattait terriblement. Je suis allé chercher la tapette à mouches que Christiane avait eu la délicatesse de glisser dans le tiroir de la commode. La veille au soir j'avais raté le culicidae posé sur le clavier de mon ordi. Après ce second crime je me suis demandé si je ne devrais pas acquérir cette arme diabolique qui rallonge mon bras pour surprendre l'animal. Il m'est impossible de dormir en sa présence. Le bzzz qui résonne près de mon oreille provoque en moi une danse de Saint-Gui que seule l'approche du meurtre peut calmer. Si je finis par comprendre que ma respiration asthmatéiforme vrombit comme les ailes de la femelle en pleine parade nuptiale, il n'empêche que mon dioxyde de carbone l'attire redoutablement vers mon AB+. Me concentrant sur les surfaces claires je scrute la moindre tâche noire. Le calme succède à la tempête. La victoire me permettra de me rendormir. Je déteste tuer des bêtes, mais les moustiques qui me tournent autour sont incompatibles avec ma propre existence. Je tente toujours de les éloigner avec un répulsif, mais ils reviennent à la charge lorsque je baisse ma garde. Il paraît que les femelles sont particulièrement sensibles à la chair dont le propriétaire a consommé du fromage ou de la bière !
Michel m'en avait offert un verre après la Parade qui clôturait cette semaine de représentations au Théâtre antique d'Arles et dont il a dessiné l'affiche. La pleine lune éclairait Le Syndicat du Chrome au milieu des ruines. L'hommage à Lucien Clergue avait été particulièrement émouvant. Le souvenir de Bernard refaisait surface brusquement ; déjà un an. Le succès des Nuits des Rencontres de cette année gomme la fatigue qui m'assaille. J'avais choisi pas mal des musiques qui accompagnent les projections, avais traité quantité de fichiers imparfaits, choisi les musiciens qui interviennent en direct, joué le porte-paroles des intermittents et sonorisé l'exposition sur les monuments aux morts... Combien de fois ai-je arpenté les mêmes rues, dévoré les expos, cherché un resto correct, corrigé mes articles avant ou après parution ?
Le dernier son enregistré dans ma chambre d'hôte fut le premier diffusé, il accompagnait la photo de groupe de l'équipe des Rencontres. Reconnaîtrez-vous ces zombies dirigés par Joan Fontcuberta ? Le glissando de cordes menaçant se termine par un coup réverbéré tandis que la prise de vue sort du noir. Suit la sélection des meilleurs moments des douze années de la direction de François Hébel montrant la diversité des spectacles mis en forme par Coïncidence. L'humour y rivalise avec la passion. Sam Stourdzé, nouveau directeur dès la prochaine édition, imprimera à son tour sa marque sur les Rencontres qui nous réserveront d'autres surprises. Quant à moi je n'aspire aujourd'hui qu'à me reposer, si les moustiques me fichent la paix !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 11 juillet 2014 à 00:12 ::Expositions
À Arles tout le monde semble porter un appareil-photo autour du cou. En leur absence un smartphone fait l'affaire. Je n'échappe pas à la règle pour illustrer mes articles et j'épingle Françoise devant un grand tirage de Patrick Willocq.
Au début des années 70, comme Captain Beefheart et son Magic Band arrivent à Orly sans passeports les douaniers les interrogent. "Nous sommes des pèlerins arrivés du XXIe siècle", répond Don Van Vliet. Le pandore pointe l'appareil-photo que porte autour du cou l'un des musiciens : "Ah oui ! Et ça, qu'est-ce que c'est ?". Et l'Américain de répondre que "ça, c'est un membre du groupe". Ils seront refoulés vers Londres d'où ils arrivent.
Retour à d'autres histoires, d'autres aventures. Dans les anciens ateliers de la SNCF, qui abritent entre autres les lauréats du Prix Découverte, Willocq revient au Congo où il a passé son enfance pour mettre en scène des tableaux vivants inspirés des rites pygmées Ekonda. L'intimité des femmes Walé lors de la naissance de leur premier enfant se retrouve transposer en images de bande dessinée, délicieusement impertinentes...
Pendant que nous visitons l'exposition Christian Lacroix sur l'Arlésienne une équipe de télévision s'apprête à interviewer le couturier. À peine une minute après le début de l'entretien, Lacroix, énervé, quitte le tournage. Le réalisateur ébahi nous explique qu'il a pourtant posé une question simple. Comme je lui demande laquelle, il m'explique qu'il lui a seulement demandé de parler de son exposition, sans se rendre compte de l'insulte que représente son ignorance. Les fantômes qui hantent la chapelle de la Charité devaient être outrés de tant d'insouciance et les Arlésiennes de disparaître plus vite que la légende. Dans ces cas-là Orson Welles avait coutume de partir d'un féroce éclat de rire : "Vous n'avez pas une plus petite question ?"
Juste au-dessus, dans l'église Saint-Blaise, Denis Rouvre interroge des Français et des Françaises d'origines extrêmement différentes sur leur identité nationale. Aucun d'entre nous n'échappe à cette perspective. "Qu'est-ce qu'être Français ?" La galerie de portraits éclairés qui se succèdent dans le noir dresse un plan philosophique de notre pays cosmopolite. Chaque réponse fait sens, transformant la brutalité de l'histoire en magnifique carte du tendre. Les voix font vivre les corps au delà de l'écran dont les bords se fondent avec l'obscurité. Lumineux.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 10 juillet 2014 à 03:49 ::Multimedia
Au Théâtre antique d'Arles faire jouer des musiciens en direct sur les photographies transforme les projections nocturnes en spectacle total. Minuscules sous l'écran de neuf mètres sur neuf, les instrumentistes accompagnent intelligemment les images montées par l'équipe de Coïncidence en servant le propos de chaque photographe ou orateur. Si les sons transforment leur sens, ils l'affinent et rythment la succession des plans devenus film dès lors qu'intervient le montage. Une image se suffit à elle-même, mais en les associant le réalisateur raconte une nouvelle histoire. La dramaturgie entre en scène. La projection implique une théâtralisation. Si une musique s'avère nécessaire, la jouer en direct répond à l'instantanéité de la photographie, tension magique d'un présent partagé.
Devant une foule si dense le silence n'existe pas. De nombreux orateurs savent tenir le public en haleine. D'autres profitent des ressources de la musique pour habiter les espaces muets. On évitera les redondances pour rechercher les complémentarités. Si l'illustration aplatit, l'analyse met en relief de nouvelles constructions. Rien n'est laissé au hasard dans l'inconnu. Impossible de plaquer non plus quoi que ce soit d'arbitraire sans casser l'ambiance. Rechercher toujours l'origine du monde. Chaque artiste a le sien. Le seul arbitre est le projet. Le sujet s'efface devant l'objet.
Hier soir l'agréable montage enregistré du Prix Leica Oskar Barnack ouvrait la deuxième Soirée des Rencontres de la Photographie. Suivaient les dix lauréats du Prix Découverte qu'accompagnait en direct Edward Perraud. Le percussionniste virtuose, qui avait moins de deux minutes pour encourager le travail de chacun, avait choisi de différencier chaque œuvre par une instrumentation ou un mode de jeu différent, avec l'obligation de les servir tous avec le même entrain. L'exercice de style faisait sens, magnifiant le propos de chaque photographe. Si samedi sera révélé le gagnant, celui de cette première partie était sans conteste le musicien !
Après l'entr'acte Jean-Noël Jeanneney présenta les archives du journal L'Excelsior sur la guerre de 14. Magnifiques clichés loin des tranchées, privilégiant le contexte et l'arrière. L'accordéoniste Michèle Buirette soutint l'orateur avec une sensibilité rare, tout en nuances. Elle le suivait, anticipant parfois les mouvements du récit, le dynamisant par des montées discrètes de l'intensité, s'effaçant sous des effets de matière. Pour répondre à la précision des légendes énoncées ou aux traits d'humour spirituels de l'historien la musicienne choisit tantôt le rythme, tantôt une mélodie, voire le silence quand l'heure était trop grave.
Du jongleur ou de l'orfèvre le public sut saisir les facéties et les nuances qui servent avant tout les images, recréées par la magie des associations.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 9 juillet 2014 à 01:07 ::Humeurs & opinions
Ils le traquèrent avec des gobelets ils le traquèrent avec soin Ils le poursuivirent avec des fourches et de l'espoir Ils menacèrent sa vie avec une action de chemin de fer Ils le charmèrent avec des sourires et du savon (Lewis Carroll, La chasse au Snark)
Charles a dessiné le tampon des intermittents il y a déjà quelques années lorsqu'il se battait à Marseille. Les techniciens d'Arles l'ont adopté cette année tandis que la révolte gronde contre le gouvernement qui n'a évidemment pas tenu ses promesses, signant un protocole honteux avec le Medef, et qu'il n'est pas prêt du tout à reconsidérer à la rentrée, ne nous laissons pas abuser. En ne bloquant pas le festival qu'ils soutiennent par leur travail et leur passion, les intermittents savent qu'ils amenuisent leur force dans les négociations à venir, mais la grève n'est pas la seule arme dont ils disposent. Tout reste à inventer. Dans un premier temps, chaîne humaine, vidage de la fontaine Place de la République avec des gobelets, textes projetés en ouverture des Soirées et d'autres interventions ont été préférés ici plutôt que le blocage qui divise les travailleurs et rend impopulaire le mouvement de protestation. Nous avons fondamentalement besoin d'expliquer notre lutte. D'autant que débrayer une journée par ci par là ne touche pas le porte-feuilles des commerçants qui pourraient faire levier sur le gouvernement et le patronat si leurs réactions n'étaient pas si poujadistes et s'ils comprenaient qu'ils seront les prochains touchés. La solidarité interprofessionnelle est plus que jamais indispensable. Nous faisons donc la queue aux ateliers pour faire customiser nos T-Shirts des Rencontres de la Photographie, dont les images officielles ont été dessinées comme chaque année par Michel Bouvet, cette fois un élan violet à bois roses, mais avec en plus la tête de mort à nez rouge imprimée à l'acrylique sur son dos noir. La lutte continue, elle sera longue et difficile, mais la vie d'un artiste ou d'un technicien du spectacle est la lutte de toute une vie, comme celle des photographes dont le statut, hormis quelques rares stars privilégiées, est aussi précaire, sans soutien de nulle part. Les intermittents se battent aussi pour eux.
P.S. : Bonus de la matinée, le reportage de Laurence Peuron auquel je participe d'une part en portant la parole des intermittents d'Arles comme je l'avais fait à leur demande lors de l'inauguration, d'autre part en fond sonore de l'interview de Raymond Depardon aux Prêcheurs, sonnerie aux morts et cloche, hautement symboliques déplacées de leur contexte de 14-18 et propulsées dans la lutte sociale de 2014 !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 8 juillet 2014 à 02:47 ::Expositions
À Arles lorsque l'on pénètre dans l'église des Frères Prêcheurs l'on entend déjà au lointain l'autre monde que j'ai créé pour l'exposition sur les Monuments aux morts. Tandis que l'on admire les grands tirages de Raymond Depardon, photographies inédites de Présence d'une génération perdue, le hors-champ joue comme une mémoire lointaine derrière l'immense rideau noir, borgnolle où s'enfonce un boyau courbe et sombre, plan incliné descendant vers les 8 écrans où sont projetées 8000 photos de monuments aux morts de la guerre de 14.
Pour ce projet à l'échelle d'un pays auquel ont contribué 5000 amateurs et professionnels, Raymond Depardon a initié un protocole de prise de vue offrant à tout photographe d'y participer quel que soit son niveau photographique : A. Prendre une première photo du monument sur son socle ou support. B. S'approcher. Prendre une deuxième photo sans le socle, gros plan du monument lui-même. Si possible en "contre-plongée" (du bas vers le haut avec le ciel ou le plafond en toile de fond). C. Prendre une troisième photo plus libre et plus distante afin de situer le contexte dans lequel est installé le monument.
Pour contrebalancer le poids des monuments aux morts, tant ce qu'ils représentent de la guerre que de son souvenir, j'ai choisi de composer une partition sonore qui se réfère aux lieux où ils sont érigés. Le calme sied au recueillement et à la commémoration. Il s'agit de rendre légère la visite immersive pour que le public se sente vraiment bien aux Prêcheurs, envie d'y rester le plus longtemps possible, fraîcheur contrastant avec la chaleur estivale. Pour ce faire, l'univers réaliste est plus poétique que fidèle. Des ambiances paysagères habitent les hautes voûtes. Chants d'oiseaux, grillons du sud, souffles du vent, villes silencieuses sont rehaussés de passages de charrettes, sonneries aux morts enregistrées à divers points de l'hexagone et cloches sonnant tout en haut (tocsin, glas et église arlésienne). Les espaces extérieurs envahissent l'intérieur de l'église. Tout cela est rare, dosé pour que les visiteurs soient transportés dans un ailleurs tant géographique que historique.
L'ensemble des 8 paires de haut-parleurs compose un environnement jouant sur les perspectives sonores, effets de proximité et d'éloignement donnant sa dimension à l'évènement, mais chaque visiteur réalise son mix personnel, déambulant jusqu'à la présentation des autochromes de Léon Gimpel intitulée La guerre des gosses. Les 8 boucles sonores n'ayant pas la même durée (de 47 à 64 minutes), elles se désynchronisent au fur et à mesure de la journée, constituant une partition aléatoire vivante ne se répétant jamais. Parfois le silence envahit l'expo, ne laissant entendre que le léger souffle des vidéoprojecteurs enchaînant les photos des monuments. L'équipe de Coïncidence a choisi la couleur grise pour faire disparaître les écrans. Les images se succédant toutes les dix secondes il faudrait environ trois heures pour tout voir, à condition d'avoir des yeux derrière la tête ou qu'elle embrasse un angle de 360° ! De temps en temps s'envole une colombe.
Les Rencontres de la Photographie se déroulent jusqu'au 21 septembre.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 7 juillet 2014 à 00:19 ::Cinéma & DVD
En entrant dans ma chambre d'hôtes arlésienne je tombe nez à nez avec Fernandel accroché au-dessus du lit. Je connais pratiquement par cœur la scène de la corbeille de croissants sous le robinet du bidon de pétrole...
Et j'adore répéter sur tous les tons la phrase du Schpountz, "tout condamné à mort aura la tête tranchée". Le film de Marcel Pagnol m'a toujours fait pleurer de rire. Lors de ma courte carrière d'assistant-réalisateur je rencontrerai d'autres schpountz, figurants qui se croient irrésistibles et ne peuvent s'empêcher de rejouer des scènes entières de films popularisés par des comédiens célèbres. Ces moments pathétiques représentent le comble du phénomène d'identification au cinéma.
Pourtant chaque artiste à ses débuts tient du Schpountz. La plupart rêvent de devenir célèbres, du moins dans un premier temps. Le succès fausse ensuite les rapports et peut pourrir la vie quotidienne. L'échec et le succès sont deux poisons qui pulvérisent nos passions. L'échec rend aigri, le succès enferme. On critique parfois les artistes incapables de se renouveler, mais comment risquer de décevoir son public en faisant autre chose que ce qu'il attend, que ce soit par générosité ou peur de perdre ses acquis ? Il est alors indispensable de se rappeler ce qui nous a poussés la première fois, l'étincelle créatrice, démarche sans autre arrière-pensée que le désir ou le plaisir...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 4 juillet 2014 à 07:48 ::Humeurs & opinions
À Arles aux Rencontres de la Photographie les intermittents ont voté de ne pas bloquer les expositions ni l'inauguration de lundi, mais de créer des interventions multiples tout au long de cette journée, et probablement pendant toute la semaine. Comme partout cet été ils sont partagés entre tout bloquer ou inventer des actions qui sensibilisent le public, la presse, les pouvoirs publics et tous ceux qui ne comprennent pas ou disent ne pas comprendre leur lutte. Au delà de ce qui semble se jouer là, il devrait s'agir d'étendre ce statut à tous les précaires, voire à tous les chômeurs, et plus encore imaginer un revenu de base pour toutes et tous. Mais en voyant les radicaux d'un côté et les frileux de l'autre, la question de ce qu'est devenue notre société est préoccupante.
D'un côté les plus radicaux ont la nécessité de sentir qu'ils peuvent faire quelque chose, même si c'est purement symbolique, car pour que ce soit efficace il faudrait toucher le capital au porte-feuilles donc tout bloquer, et pas seulement une journée ; de plus cette action sonne négative auprès de bon nombre de la population et de leurs propres camarades qui désespèrent d'enterrer leur passion en rangeant dans un placard leur outil de travail. De l'autre, les frileux sont tout aussi démunis pour trouver une alternative à la grève, méthode de revendication qui a fait long feu, mais l'un des rares recours légaux...
On peut regretter les votes à l'unanimité où la solidarité s'exprimait tous azimuts, et la grève générale qui nous rassemblait, mais les temps ont changé. La grève telle qu'elle se pratique n'est plus appropriée aux luttes actuelles. Les manifs sont devenues des promenades familiales et les grèves des jours non payés. Le pouvoir se moque des hurlements de la rue tant qu'ils ne le mettent pas réellement en difficulté. Rappelez-vous que nous avons voté majoritairement contre la Constitution Européenne pour qu'on nous l'impose tout de même. Belle démonstration de démocratie totalitaire ! De son côté la coordination des intermittents n'a pas chômé, proposant des solutions que ni le Medef ni le gouvernement n'ont daigné étudier et discuter, préférant agréer un système de plus en plus inique avec la bénédiction d'un président et de son premier ministre que l'on aurait pu croire seulement sociaux-démocrates, mais qu'à la réflexion l'on pourrait imaginer "infiltrés" par la droite explicite ! Rien n'est jamais absurde lorsque l'on a affaire à l'absurdité.
Ma crainte la plus terrible est que le pouvoir se moque de toutes nos actions, grève ou pas, et qu'il faille que nous en fassions tellement plus pour donner à tous et toutes le courage de changer, de changer de vie, de changer de vie ensemble. L'urgence est là. Quelles que soient les décisions que nous prendrons il est indispensable que toutes et tous se serrent les coudes et se creusent les méninges pour inventer des moyens efficaces de se faire entendre et d'empêcher la catastrophe programmée.
Au Théâtre antique la scène accueillera probablement les intermittents avant chacune des soirées du 9 au 12 que nous concoctons avec amour... À suivre.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 3 juillet 2014 à 00:36 ::Voyage
Le soir, Ella et Loïc préparent le petit déjeuner des enfants. Toute la famille s'est attelée à dessiner sur la table de la cuisine. Passé minuit il y a peu de lumière, mais demain matin il fera jour lorsqu'Äki et Piel trouveront demie banane, grains de raisins, petit gâteau et verre de lait disposés tel offrandes au peuple de la cuisine.
Et puis c'est l'anniversaire de Scotch aujourd'hui. Nous reprenons la route. Il ira se blottir dans le coffre et nous n'entendrons plus parler de lui avant l'arrivée à l'étape. Du côté des arènes...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 2 juillet 2014 à 07:43 ::Voyage
Jonathan Buchsbaum ayant terminé son livre sur l'exception culturelle française après douze ans de labeur et autant de visites aux archives du CNC, le voilà à Paris les mains dans les poches. Ou presque. Difficile de s'arrêter quand le monde est en marche. Il souhaite prouver aux Américains qu'un autre système que le "leurre" est possible ! Nous lui laissons les clefs et filons vers le sud avec armes et bagages.
Première étape Saint-Étienne avant de rejoindre Arles où je dois installer 15 haut-parleurs pour ma création sonore à l'Église des Frères Prêcheurs où se tiendra l'exposition sur les monuments aux morts sous le parrainage de Raymond Depardon. Je m'attèlerai ensuite à la direction artistique des Soirées au Théâtre Antique où Michèle Buirette et Edward Perraud joueront live le mercredi 9... Françoise redevenue momentanément ciotadène me rejoindra pour l'inauguration si les intermittents ne la mangent pas. Ils auraient pourtant d'excellentes raisons d'agir d'une façon ou d'une autre !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 12 juin 2014 à 08:05 ::Perso
Nous n'avons même pas pris le temps de prendre une photo que Sacha Gattino était déjà reparti pour Rennes. Les images pieuses attendront les Rencontres d'Arles début juillet. D'ici là beaucoup d'eau aura coulé sur le pont de mon bateau lavoir. D'ici fin juin je fais le jury aux Arts Décos à Paris, participe au marathon Michel Houellebecq avec Sylvain Bourmeau en direct de Toulouse sur France Culture, peaufine les montages sonores pour les projections au Théâtre Antique, rêve d'une façade sonore rue du Renard, peaufine l'oracle de Sonia Cruchon pour les Inéditeurs, planche sur le design sonore d'un projet pharaonique pour le Grand Paris, prépare les concerts de la rentrée, sors le soir et pense à mes valises pour laisser enfin tout cela derrière moi.
Il faut donc se frayer un chemin à la machette parmi les mails et les coups de fil, les visites et les intempéries. Le studio était envahi de fils. Sacha parti, j'ai dénoué l'écheveau et libéré les ports midi. On ferme, me suis-je dit après 15 heures non-stop. Casse-tête chinois d'envoyer les pistes audio et midi réalisées sur Mac et Cubase à Sacha qui triture le son sur PC et Frutty Loops ! In, out, Y, remonter les fils d'un bout à l'autre de la chaîne, je repense au désopilant morceau de Michel Musseau intitulé Patch sur son album Sapiens Sapiens (extrait). Heureusement le studio a de la ressource, plus de 40 ans de trucs et machins obsolètes qui vous sauvent la vie quand tout est formaté, virtualisé, updaté, abandonné, compliqué. J'ai quelques poussées de sueur, mais l'on finit par trouver une solution. La bidouille cra-cra n'a pas l'élégance de la concentration informatique, mais celle de la réussite artisanale !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 30 mai 2014 à 07:24 ::Multimedia
Les voitures ne volent toujours pas au-dessus du macadam, mais la visiophonie va aujourd'hui bien au delà de nos rêves d'enfant lorsque nous dévorions Jules Verne. Les réunions de travail sur Skype ou assimilés nous permettent de gagner un temps fou. Comme Gila était le seul à avoir branché sa caméra et Valéry Faidherbe s'étant dissimulé derrière un drôle de panneau, j'ai l'impression qu'Olivier Koechlin est devenu ventriloque ! Nous préparons la soirée de clôture de la première semaine des Rencontres de la Photographie au Théâtre antique d'Arles, bouquet final qui fêtera treize années de la direction de François Hébel. Aucun musicien en direct ce samedi 12 juillet, mais un montage sonore savant qui réinvente le passé. Le mardi 8 nous aurons la chance d'avoir le violoncelliste Vincent Courtois avec le photographe Michael Ackerman et Christian Caujolle au Théâtre municipal pour deux représentations. Le lendemain mercredi, retour dans l'hémicycle du Théâtre antique avec le Prix Découverte orchestré par le percussionniste Edward Perraud tandis que l'accordéoniste Michèle Buirette accompagnera Jean-Noël Jeanneney pour Jours de guerre sur les archives photographiques du journal Excelsior. La première guerre mondiale m'occupera aussi personnellement à l'église des Frères-Prêcheurs, ayant composé une partition sonore à seize haut-parleurs pour l'exposition sur les monuments aux morts réalisée sous le parrainage de Raymond Depardon. Il reste encore des incertitudes le jeudi 11 avec Vik Muniz et cette année la Nuit de l'année du vendredi se tiendra boulevard des Lices. Lors de cette réunion de travail chacun semble occuper une pièce d'une maison de poupée vue en coupe. La prochaine fois nous nous retrouverons tous au salon pour projeter nos rêves sur grand écran, château des Carpathes transporté à deux pas des studios montreuillois de Méliès.
Comment le monde a-t-il pu se dissoudre à ce point ? Comment les peuples ont-ils pu oublier que l'avenir serait révolutionnaire ou ne serait pas ? Qui avait intérêt à les monter les uns contre les autres ? Comme partout 1969 fut une année pleine de promesses. L'Afrique aussi était au diapason de la révolution qui secouait la planète. Le Festival Panafricain d'Alger rassembla tous les pays du continent, du Maghreb à l'Afrique du Sud, du Tchad au Sénégal, du Mali à l'Angola. Musique, théâtre, conférences, spectacles, défilés, affirment que la culture est l'élément primordial de la révolution. Chaque nation envoie à Alger ses artistes et ses intellectuels. Les couleurs explosent sur l'écran. Les costumes ancestraux apparaissent futuristes, les traditions africaines inspireront les nouvelles musiques occidentales tandis que les discours politiques mettent en garde la population contre le colonialisme et le néocolonialisme. Des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues d'Alger pour fêter la future Afrique, une et solidaire. Les mouvements sud-africains et rhodésiens (futur Zimbabwe) dénoncent l'apartheid. Participent à cette première édition du festival Miriam Makeba, Choukri Mesli, Barry White, Manu Dibango, Nina Simone, Ousmane Sembène, Aminata Fall André Salifou... Parmi les jazzmen Chicago Beau, Lester Bowie, Julio Finn, Malachi Flavors, Burton Greene, Philly Joe Jones, Jeanne Lee, Hank Mobley, Grachan Moncur III, Randy Weston… Mais je ne me souvenais que d'Archie Shepp grâce au disque paru chez Byg, concert de free jazz héroïque du 29 juillet 1969 avec pléthore de musiciens algériens ainsi que Dave Burrell, Clifford Thortorn, Alan Silva, Sunny Murray et le poète Ted Joans scandant "We are still back, and we have come back. Nous sommes revenus ! Jazz is a Black Power. Jazz is an African Power. Jazz is an African music !" Il faudra attendre quarante ans pour que le Festival renaisse en 2009, mais William Klein n'est pas là cette fois pour l'immortaliser. Si l'apartheid a été vaincu, l'Angola et le Mozambique libérés du joug portugais, les révolutions ont tourné court. La colonisation à l'ancienne a laissé la place au capitalisme international soutenu par des gouvernements corrompus. Les tentatives de libération ont chaque fois été assassinées comme Thomas Sankara au Burkina Faso.
William Klein est un immense réalisateur, mésestimé, probablement trop inventif. Fiction ou documentaire, chacun de ses films fait preuve d'une indépendance qui continue à coûter cher aux artistes que les marchands ne savent pas ranger dans leurs petites boîtes étriquées. Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? (1966), Muhammad Ali, the Greatest (1969), Mister Freedom (1969), Le Couple témoin (1977), Grands soirs & petits matins (1978), The French (1982), la série Contacts (1983) dont il a l'initiative, sont autant d'œuvres à redécouvrir comme ses photographies exemplaires. Chacun de ses mouvements sont des coups de poing assénés à la banalité, des cris de révolte contre la stupidité des hommes, des chants d'espoir aussi où le style effilé et revendicatif tranche avec la mollesse de ceux qui pensent que le moindre sujet polémique est compliqué. Ses images sont cadrées, leur assemblage monté, on appelle cela du cinéma. Les documents d'archives replacent l'actualité dans le sens de l'Histoire. Et William Klein tourne ce Festival Panafricain d'Alger 1969 comme un grand film politique, on l'appellera un "opéra du tiers-monde". Il est plus proche de Jean-Luc Godard que maint cinéaste de la Nouvelle Vague qui renièrent vite leur révolte adolescente. Les cartons rouge et noir interrogent plein cadre : Qu'est-ce que l'Afrique ? Qu'est-ce que le Festival ? Qu'est-ce que la culture ? Le film se clôt avec La culture africaine sera révolutionnaire ou ne sera pas. Cette affirmation n'est-elle pas la clé de toute civilisation ? L'oublier, c'est verser dans la barbarie. Nous n'en sommes pas loin.
Arte a édité le film en DVD, disponible également en VOD, en même temps qu'un autre film de William Klein avec Eldridge Cleaver, Black Panther exilé à Alger.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 14 mars 2014 à 00:32 ::Musique
Ça y est, c'est officiel. Un drame musical instantané se reformera d'ici la fin de l'année ! Il manquera évidemment Bernard Vitet disparu le 3 juillet dernier, mais Francis Gorgé et Hélène Sage me rejoindront pour un concert exceptionnel au Studio Berthelot lors de la Semaine du Bizarre. Référence historique, la salle montreuilloise accueillit plusieurs créations du grand orchestre du Drame et en petite formation dans les années 80. Notre trio en profitera pour inviter quelques camarades pour qui le Drame a "conté" dans leur vie. Il y aura des chansons et des compositions instantanées, des instruments étranges et comme toujours une mise en ondes théâtrale dansant d'un pied sur l'autre, entre réel et imaginaire, mélange d'acoustique et d'électronique, un espace de création où sont conviés tous les possibles. De quoi en voir de toutes les couleurs !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 4 mars 2014 à 00:00 ::Expositions
Au vu de la quantité des œuvres vidéographiques présentées au Grand Palais et du temps qu'elles exigent pour en goûter tout le suc, la rétrospective Bill Viola mériterait d'être moins concentrée, avec de confortables fauteuils qui manquent cruellement le long de la fascinante exposition. Les films jouant sur la transformation dans la durée (10, 18, 23, 36 minutes...) il est tout à fait absurde de picorer sans pouvoir s'installer. Malgré cela la scénographie de Bobby Jablonski et Gaëlle Seltzer qui nous plonge dans l'obscurité est élégante et épurée, avec une technique la plus discrète possible, sans cartels explicatifs qui casseraient l'approche sensible. On se laisse fasciner par les mutations des êtres et des évènements qu'ils traversent.
Lors de la conférence de presse, Bill Viola, secondé par son épouse et collaboratrice Kira Perov, déversa généreusement un sympathique charabia métaphysique simpliste, du style "vous avez d'un côté The Unborn (pas encore nés), à l'autre extrémité The Dead ("qui n'a pas quelqu'un de proche qui est mort ?") et Us (nous) au milieu." Opposant notre temps limité face à l'éternité, l'artiste nous suggère de laisser quelque chose derrière nous, de même que nous avons hérité des anciens ! Ce rêveur revendiquant son manque d'organisation (laissée à sa compagne, commissaire de l'exposition avec Jérôme Neutres) aurait-il besoin de se rassurer par ses notes humanistes et des aphorismes hérités de ses maîtres tel Ananda Kumara Swami ("Au delà du concept d'Art Visuel toutes les œuvres d'art représentent des choses invisibles"). Heureusement un humour salvateur s'échappe de temps en temps de sa philosophie mystique très américaine new age.
Lorsque Bill Viola évoque son expérience de la mort à 6 ans où il faillit se noyer, s'éclairent d'une lumière électronique les scènes subaquatiques où des acteurs sortent lentement de l'eau comme aspirés par l'oxygène de la surface. La transformation d'un état à l'autre est la clef de tout son travail. Il insiste d'ailleurs sur le pouvoir de chacun à changer sa trajectoire.
Jusqu'au 21 juillet, la rétrospective du Grand Palais rassemble 20 œuvres importantes qui jalonnent le parcours de Bill Viola de 1977 à nos jours, de The Reflecting Pool à The Dreamers (deux dernières photos ci-dessus). Vous pourrez admirer des films vidéos (Chott El Djerid - A Portrait in Light and Heat, 1979), des installations monumentales (The Sleep of Reason, 1988), des portraits sur écrans plasma (The Quintet of The Astonished, 2000), des pièces sonores (Presence, 1995), des sculptures vidéos (Heaven and Earth, 1992), des superproductions (Going Forth By Day, 2002)... Les œuvres les plus célèbres sont là telles Angels for a Millenium - Ascension (2000), des Passions (Catherine's Room, 2001), le projet pour l'opéra Tristan et Iseult (Fire Woman et Tristan's Ascension, 2005), des Transfigurations (Three Women, 2008, en photo en haut de l'article), des Mirages (The Encounter, 2012), etc. La visite est structurée en trois parties : Je suis né en même temps que la vidéo (BV) / Le paysage est le lien entre notre moi extérieur et notre moi intérieur (BV) / Si les portes de la perception étaient ouvertes, alors tout apparaitrait tel quel - infini (William Blake) !
Le discours et les titres ont beau ressembler à un bouddhisme de bazar, il n'empêche que cette philosophie rudimentaire a permis à l'artiste de créer des œuvres contemplatives extrêmement belles et profondes dont il n'est hélas pas certain qu'il reste grand chose aux heures de grande affluence. Si les explications sont réductrices, les images et les sons offrent suffisamment d'interprétations pour nous ravir, pour peu qu'on laisse le temps reprendre son cours. Toute l'œuvre de Bill Viola lutte contre le syndrome de la vitesse qui formate nos vies. Jouant sur la lenteur, elle nous laisse le temps de réfléchir à ce que nous sommes, où nous sommes et où nous allons. Argh, voilà que je parle comme Bill Viola !
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 14 septembre 2013 à 11:08 ::Musique
À l'occasion de l'hommage à Bernard Vitet que ses amis musiciens et musiciennes lui rendront lundi à La Java, Pierre Prouvèze met en ligne les rushes d'un entretien inédit de 50 minutes qu'il a réalisé le 2 juillet 2006 autour du film sur Colette Magny qu'il prépare depuis plusieurs années. Manière à lui de participer à la soirée du 16 septembre depuis Marseille... Il interroge donc Bernard sur les années 60.
Dans le jardin près de Notre-Dame, sur les bords de la Seine, Bernard Vitet évoque Colette Magny, François Tusques, Alan Silva, le free jazz, Georges Arvanitas, les communistes, Mezz Mezzrow, Pierre Nicolas, Paul Mattei, Jean Greffin, Jean-Claude Fohrenbach, Pierre Dac et Léo Campion...
Mai 68, François Tusques, les conditions financières d'alors, la retraite, Don Byas, les musiciens bretons… Au restaurant où se passe la scène il faut le voir saler et resaler sa saucisse purée, un trait symptomatique de notre camarade. Comme il mettait autant de sucre dans son café il restait à peine la place pour le liquide...
La liberté, Charles Saudrais, les mathématiques, Colette Magny, Françoise Lo (Sophie Makhno)... Le générique se termine sur quelques mesures de Free Jazz de François Tusques tandis que Bernard enfourche, radieux, sa Harley !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 13 septembre 2013 à 00:07 ::Musique
La salle de La Java aurait plu à Bernard. La java ! On y va..., comme récitait Marianne Oswald dans la sublime chanson parlée écrite par Jean Cocteau. Elle devait partir sur son yacht pour Java ! C'est dans ce sous-sol colonné que débuta Édith Piaf, qu'y jouèrent Django Reinhardt et Fréhel. Comment trouver lieu plus adapté pour évoquer la disparition de notre camarade qui nous a quittés le 3 juillet dernier ? La cohorte des fantômes donne une âme bouleversante à cet ancien bal recyclé en salle de concert. Si son entrée est gratuite ce soir le bar calmera les assoiffés.
La trentaine de participants de ce concert hommage à Bernard Vitet comptaient vraiment pour lui à moins qu'il n'ait compté pour eux. Souvent les deux. De ses camarades des années be-bop et free jazz aux plus jeunes qu'il aura marqués sans parfois l'avoir jamais rencontré, tous et toutes joueront avec émotion en pensant au grand trompettiste et compositeur. Certains sont absents, n'ayant pu se libérer. Plus nombreux les disparus avant lui. Car Bernard joua avec Django et Gus Viseur, comme avec Gainsbourg, Barbara, Montand ou Claude François. Plus connu pour sa collaboration avec les jazzmen, nombreux les frères et sœurs qui se sont tus, Don Cherry, Chet Baker, Roger Guérin, Jean-Paul Rondepierre, Lester Young, Eric Dolphy, Albert Ayler, Steve Lacy, Beb Guérin, JF Jenny-Clarke, Mac Kak, Eddie Gaumont, l'Art Ensemble de Chicago, tant d'autres... Heureusement il y aura aussi beaucoup d'amis bien vivants dans la salle pour lui rendre hommage.
Le pianiste François Tusques, auquel Bernard fut fidèle, de Free Jazz au début des années 60 jusqu'à son ultime concert en duo, dialoguera avec le batteur Noel McGhie qui était aussi présent sur la suite des Black Panthers de la regrettée Colette Magny, plus tango avec la chanteuse Isabel Juanpera. Autre figure essentielle du parcours de Bernard, des années variétés à la création du Unit, Michel Portal jouera en duo avec le violoncelliste Vincent Segal, probablement un air d'Ayler que Bernard adorait. Jean-Louis Chautemps, doyen de la soirée, retrouvera un de ses anciens élèves et voisin de Bernard rue Pelleport, Christophe Salinier, pour un duo "vite et fort" de saxophones ténor et baryton. Jac Berrocal, dont l'Opération Rhino me permit de faire la connaissance de Bernard, trompettera sur les rythmes de Gilbert Artman. Françoise Achard, autre compagne du début des années 70, chantera vajra avec la violoncelliste Hélène Bass, rejointes par la chanteuse Dominique Fonfrède, le saxophoniste Jouk Minor et l'accordéoniste Claude Parle. Également à l'accordéon, Michèle Buirette accompagnera Elsa Birgé pour deux chansons que nous composâmes avec Bernard pour Elsa lorsqu'elle avait 6 ans ! Écris-moi une chanson, Cause I've got time only for love ; Hervé Legeay y était déjà à la guitare tandis qu'Antonin-Tri Hoang remplacera au sax alto le chorus que notre ami aurait improvisé à la trompette. L'influence de Bernard sur les jeunes générations ne fera que grandir. Max Robin accompagnera à la guitare Michèle Buirette pour une chanson qu'elle chantera elle-même. Le pianiste Benoît Delbecq m'a promis que je ne serai pas le seul à apporter une trompette de poche, il sera le quatrième de la partie de bridge que j'interpréterai au clavier avec Vincent Segal au violoncelle et Antonin-Tri à la clarinette basse. Vincent aura prêté main forte à Francis Gorgé, mon camarade de lycée avec qui nous avions fondé le groupe Un Drame Musical Instantané avec Bernard en 1976, qui a réuni ce soir l'écrivain Dominique Meens, Denis Colin à la clarinette basse et Geneviève Cabannes à la contrebasse pour accompagner à la guitare plusieurs chansons dont L'invitation au voyage de Baudelaire-Duparc, Hélène Sage étant retenue à Toulouse. Jean-Brice Godet et Étienne Brunet feront duo de clarinettes basses, mais allez savoir quelles surprises recèle la soirée ! Notre troisième pianiste, Luc Saint-James, accompagnera la courte apparition de notre troisième accordéoniste, Norbert Aboudarham... Un troisième violoncelliste, Didier Petit, mais cette fois en trio avec Sylvain Kassap, cinquième clarinette basse de la soirée, et le batteur Gérard Siracusa, tous trois ayant fait leurs débuts auprès du disparu... Remarquons qu'accordéon, clarinette basse et violoncelle appartiennent plus à la tradition européenne qu'au jazz américain. J'adore le passage vidéo de Carton quasi brechtien où mon camarade raconte qu'à la Libération il adopta étourdiment la culture de l'occupant !
Dans le cadre de la programmation mensuelle de Jazz à La Java la soirée (lundi 16 septembre à 20h) est organisée à l'initiative du label Futura qui publia La guêpe, d'abord en vinyle puis le réédita en CD. J'ai évidemment soutenu Gérard Terronès dans l'aventure de ce soir qui, loin de reléguer notre camarade aux oubliettes, le propulse dans l'avenir, lui qui n'aimait le passé qu'en architecture, mais lorsqu'il s'agissait de musique préférait inventer plutôt que ressasser. Chaque note de cette soirée lui est dédiée, avec les silences qui les entourent de la plus immense tendresse, sans ne jamais négliger le potentiel révolutionnaire de son art qui est aussi le nôtre pour que nous le partagions avec tous. À cet instant Bernard aurait levé le poing, évidemment ganté comme les athlètes noirs des Jeux Olympiques de Mexico en 1968. Vivan las utopias !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 19 juillet 2013 à 00:12 ::Voyage
Toujours compliqué de s'éloigner longtemps de Paris, mais nous trouvons chaque fois de bonnes âmes pour prendre soin de la maison, d'autant que l'on peut espérer que l'été les laissera profiter du jardin. Ainsi Jonathan est enfin arrivé de New York pour prendre le relais...
Après Saint-Étienne, Arles, La Ciotat, Montpellier, nous grimpons dans les hauteurs pyrénéennes sans savoir exactement ce qui nous y attend. Cet hiver nous nous sommes enfoncés dans la neige jusqu'à la taille. Cette fois ce sont les inondations qui ont emporté la route qui monte vers Superbagnères. On nous a d'abord dit qu'une voie de dépannage serait construite sur une centaine de mètres d'ici notre arrivée à Luchon, car depuis la crue il fallait un bon 4x4 pour emprunter sur 30 km le chemin forestier permettant de rejoindre tout de même Lespone, beaucoup trop glissant pour notre Kangoo Pépite. La Pique a définitivement emporté l'auberge qui avait déjà subi une ablation provoquée par une terrible avalanche cet hiver. Plus bas le Lys a retrouvé son lit initial de 1925. Je crois que cette fois il y restera ! Les dernières informations indiquent que l'on peut passer entre midi et 14h, ou après 18h, pendant que les terrassiers ne travaillent pas...
Nous redescendrons dans un mois pour remonter vers la Corrèze où Elsa participe au spectacle Chroniques de résistance composé par Tony Hymas dans le cadre du festival Kind of Belou le 18 août à Treignac. Après on ne sait pas. J'aurai un peu travaillé là-haut, mon studio mobile aidant, et surtout nous nous serons affranchis de la perfusion Internet puisqu'il n'y a aucun réseau sur le flanc sud. Rendez-vous donc, sauf exceptions, dans un mois...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 18 juillet 2013 à 00:19 ::Voyage
Quelques notes d'un voyage intime. Aller-retour éclair en Catalogne pour faire une petite visite à mon amie Brigitte qui, toujours aussi courageuse et volontariste, se bat bien contre la maladie. Bri avait monté les films L'avenir du futur et Le bruit du sel dont j'avais composé musique et partition sonore. Nous avons été plus tard longuement voisins à la Butte aux cailles. Installée depuis plus de trente ans en Empordà, elle et Pere nous ont reçus comme des rois pendant des années. Il n'empêche, le 17 janvier 1641 fut proclamée pour la première fois la république catalane, plus d'un siècle et demi avant la nôtre ! En 1982 le festival d'Ordis dont nos amis s'occupaient accueillit Hélène et moi pour une création autour de La Tramontane. Pierre-Étienne habite la maison d'à côté. De leurs terrasses on aperçoit Sant Pere Pescador. Les hirondelles viennent boire l'eau de la piscine sans interrompre leur vol. Chats et chien préfèrent l'ombre. En revenant je suis arrêté par la douane française qui me demande où je vais et d'où je viens. J'ai répondu quelque chose.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 17 juillet 2013 à 00:22 ::Pratique
Les toilettes sont une salle d'attente comme les autres. Ne rien y proposer à lire tient du non-sens ou de l'urinoir. C'est aussi une autre manière d'illustrer notre passage à Montpellier avec des amis chez qui nous sommes comme coq en pâte. Plutôt qu'une pile de revues ils proposent à notre concentration quelques aphorismes choisis collés au milieu d'icônes et de dentelles chinoises en papier rouge. Ainsi les papiers découpés murmurent :
- Pour la France d'en haut des couilles en or. Pour la France d'en bas des nouilles encore.
- Un crédit à long terme, ça veut dire que moins tu peux payer plus tu payes. (Coluche)
- Je pose mon argent à la banque qui le perd en bourse. J'en donne à l'État qui rembourse ma banque. C'est bien fait le capitalisme !
- Drôle de monde où l'on "gère" les enfants et où l'on "rassure" les marchés !
- Si nous avons chacun un objet et que nous les échangeons nous aurons chacun un objet. Si nous avons chacun une idée et que nous les échangeons, nous aurons chacun deux idées. (proverbe chinois)
- Il n'existe que deux choses infinies : l'univers et la bêtise humaine... Mais pour l'univers, je n'ai pas de certitude absolue. (A. Einstein)
- Les gens qui ne rient jamais ne sont pas des gens sérieux. (A. Allais)
- Si vous voulez que vos rêves se réalisent, ne dormez pas. (proverbe juif)
- Nous ne résoudrons pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés. (A. Einstein)
- Si tu ne choisis pas ta vie, le choix se fera sans toi par un chemin taillé à même ta chair. (J. Bousquet)
- Il vaut mieux pomper même s'il ne se passe rien que de risquer qu'il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. (principe de précaution shadok)
Etc.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 16 juillet 2013 à 08:08 ::Musique
Si le rock est un enfant du jazz, les jazzmen semblent aujourd'hui de plus en plus s'inspirer du rock.
Après les douceurs de Charlie Christian, la guitare électrique acquit ses lettres de noblesse dans les délires psychédéliques des années 60. Les rockers s'en étaient saisis, mais il aura fallu un Jimi Hendrix pour lui faire véritablement rendre son jus. Il connaissait l'histoire pour l'avoir récitée dès ses premières années dans des groupes de rhythm & blues. Les doigts dans la prise, continu ou alternatif, le courant ne s'est plus jamais tari, électrocutant la planète qui recracha sa rage de vivre à la figure du vieux monde. Plus tard l'électronique tentera de le renverser, mais le geste instrumental lui fera toujours défaut. C'est par l'improvisation que le joint se fera entre ces faux frères ennemis. Les grands guitaristes du rock savent ce qu'ils doivent au jazz, une liberté qui fait éclater le format chanson pour privilégier les instrumentaux flamboyants. Le va-et-vient éclaire tous les espoirs. C'est un peu vite résumé, mais on n'a pas que cela à faire. L'été rallume les feux. Le conteur s'emballe. Les fusibles sautent comme des pois mexicains. La pochette du nouveau Lynch est explicite. 21 est le nouvel album de Philippe Gordiani à paraître en septembre sur le label collectif Coax. S'il vient du rock le plus inventif, celui de Frank Zappa, Hendrix, Soft Machine ou King Crimson, le guitariste a trouvé plus souvent des compères dans le milieu du jazz. C'est pratiquement le lot de tous les musiciens qui veulent s'affranchir des raideurs structurelles pour retrouver la liberté de la conversation. S'il apprit à dialoguer à bâtons rompus il est aussi fortement influencé par la scène new-yorkaise et par les minimalistes. Nombreux jeunes musiciens se prennent actuellement d'affection pour les répétitions de dervishes tourneurs de Terry Riley ou Steve Reich, et la nouvelle génération américaine, à l'instar de l'ensemble Bang on a Can, a su intégrer les guitares électriques à leurs compositions. Accompagné par un second excellent guitariste, Julien Desprez, et par le batteur Emmanuel Scarpa, Gordiani marie les distorsions de base à l'acidité d'autres cordes, toutes soutenues par un martèlement qui les pousse de temps en temps à certaines euphories paroxystiques. 21 pour 2 guitares et 1 batterie, 21 comme une ancienne majorité visée par les éternels adolescents que seront toujours les musiciens de rock, 21 comme ce siècle qui marche à reculons, 21 c'est renverser "1, 2..." pour commencer une nouvelle vie par la fin. Les parasites des pédales d'effets viennent s'ajouter à la rigueur des morceaux, du 220 volts à la découpe, un power trio sans les basses, mais avec les références tordues que l'instrument et la musique exigent...
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 15 juillet 2013 à 00:11 ::Musique
Tant écrit sur le départ de mon ami Bernard, ma chandelle est morte, je n'ai plus de feu. J'emprunte sa plume à Jean Rochard pour écrire un mot. Sur son Glob Jean écrit :
Henri Duparc souffrait lorsqu'il écrivit ses mélodies, il cherchait une façon d'unir les mots et les notes pour qu'ils ne fassent qu'un et puissent ensemble sauver le monde. On n'a sans doute pas assez entendu leur extrême grâce. L'invitation au voyage, mélodie pensée par Henri Duparc sur les mots de Charles Baudelaire, fut composée lors du siège de Paris, durant l'hiver 1870/71, pendant l'absurde guerre (euphémisme) avec la Prusse. L'invitation au voyage est de toute beauté. C'était l'une des chansons favorites de Bernard Vitet. Lors de ses obsèques hier au Père Lachaise, Hélène Sage et Francis Gorgé l'ont jouée et chantée, avant Nuages de Django Reinhardt, prélude à une improvisation libre avec Hélène Bass, Jean-Jacques Birgé, Dominique Meens, Itaru Oki, Elisa Trocmé, Gérard Siracusa (Jac Berrocal et François Tusques les rejoindront plus tard). Instant délié au temps parcouru, le franc et ultime voyage de Bernard Vitet, en belle compagnie, s'est paré de la plus belle traduction de l'expression d'un cœur vaste, une quête dictée par le rêve. Pour toujours.
Et Jean de citer Baudelaire...
"Vois sur ces canaux Dormir ces vaisseaux Dont l’humeur est vagabonde; C’est pour assouvir Ton moindre désir Qu’ils viennent du bout du monde."
Beaucoup d'autres amis étaient venus, la crainte d'en oublier un seul m'empêche d'en citer aucun/e. Des musiciens, des musiciennes, avec ou sans instrument, car la musique était partout présente, sur les tombes ensoleillées, dans l'ombre du studio de musique de la rue Pelleport, dans nos cœurs chavirés... Merci aussi à toutes et tous pour vos messages de sympathie que j'ai fait suivre...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 12 juillet 2013 à 07:24 ::Perso
Les obsèques de Bernard Vitet ont lieu cet après-midi vendredi à 15h30 au Père Lachaise. Le rendez-vous est au Mur des Fédérés, ce qui aurait évidemment plu à Bernard. Il rejoindra ses parents, son épouse et l'un de ses fils dans le caveau de famille, près des sépultures d'Édith Piaf et Henri Salvador. Vous trouverez ci-dessous une sélection de textes publiés à l'occasion de sa disparition...
Hélène Sage a publié une photo de Bernard à Yport, pèlerinage récurrent sur sa Normandie ancestrale !
For music lovers who do not speak English, Benoît Delbecq wrote: The great Bernard Vitet passed away at the age of 79. Parisian Bernard Vitet - his nickname was Babar - has been a major actor of improvised music in Europe since the early sixties, a pioneer in many ways, a marvelous trumpet player, composer, arranger and a marvelous person as well. I was honoured to know him and record with him and Drame Musical Instantané, just once, quite some years ago, an unforgettable session. So long, Bernard. RIP.
and Wikipedia in English
Vous pouvez également écouter des centaines de pièces composées et interprétées, entre autres, par Bernard sur drame.org, le site des disques GRRR et d'Un Drame Musical Instantané...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 11 juillet 2013 à 07:58 ::Voyage
Si nous n'avions plongé en pleine mer la sortie en pointu eut été décevante. Pas la moindre pitée. Les lignes suivent le sillage sans broncher. Les gabians se lamentent avec les pêcheurs qui reviendront bredouille. Nous remontons sur le bateau en posant le pied sur l'hélice. Jean-Claude et Maurice se rattraperont demain aux rusquiers avec un succulent bouquet d'oblades.
Je lis dans la presse que de gros squales squattent l'océan du côté des Glénans, au large de l'Ile Tudy, ces requins-pélerins pouvant atteindre douze mètres de long. Si leurs mâchoires ont de toutes petites dents qui ne risquent pas d'entamer les jambons estivaux, la vision de leur nageoire dorsale pourrait provoquer quelques arrêts cardiaques que l'on attribuera évidemment à l'andouille ou au Kouing amann. À La Ciotat, évidemment à la hauteur de sa réputation marseillaise, elle dépasse l'imagination.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 10 juillet 2013 à 08:00 ::Humeurs & opinions
Entre deux trains anodins, Vincent Segal m'appelle d'une gare comme il le fait souvent, globe-trotter infatigable, son violoncelle sur l'épaule et sa faconde concurrençant son sourire. Il me conseille vivement la lecture du dernier livre de l'historien israélien Shlomo Sand dont l'épais Comment le peuple juif fut inventé m'avait passionné. Comme je lui dis qu'il prêche un convaincu, mon ami insiste sur la clarté de l'ouvrage, précisant que c'est un petit fascicule qui se lit d'une traite. Shlomo Sand explique d'emblée qu'il n'écrit pas pour les antisémites qu'il considère incultes ou atteints d'un mal incurable. Quant aux racistes plus érudits, il sait ne pouvoir les convaincre. Il écrit donc pour tous ceux qui s'interrogent sur les origines et les métamorphoses de l'identité juive, sur les formes modernes de sa présence et sur les répercussions politiques induites par ses diverses définitions.
Je retrouve toutes les questions qui animèrent mon enfance et mon adolescence. Comme l'énonçait Jean-Paul Sartre c'est l'antisémite qui crée le juif laïc. Je n'échappai pas à la paranoïa dès lors que ce qui était arrivé à mon grand-père, envoyé à Drancy et Auschwitz, gazé à Buchenwald, était susceptible de se reproduire à l'égard du gamin de cinq ans qui tentait de comprendre pourquoi lui… Cette attitude me quitta doucement avec l'apparition d'autres formes d'assimilations identitaires liées à ma prise de conscience de la lutte des classes ou aux mouvements de la paix. Ainsi dès 1967 je fus choqué par la politique d'Israël et dus rappeler mes origines pour pouvoir critiquer cet état colonial antidémocratique sans que quiconque puisse me traiter d'antisémite. Heinrich Heine ne pouvait avoir la nationalité allemande ou le père de Sand être polonais, parce qu'ils étaient juifs. Quid du palestinien qui doit porter "arabe" sur sa carte d'identité ? Comment le vivrions-nous en France si l'on nous imposait ces caractéristiques identitaires antirépublicaines ? J'ai déjà beaucoup écrit sur le colonialisme que les mensonges ont camouflé toute mon enfance. S'appuyant sur la mauvaise conscience de l'occident, la caution que la diaspora apporte à la politique israélienne est dangereuse et criminelle.
Shlomo Sand reprend la genèse de l'histoire des juifs pour comprendre l'incroyable storytelling qui a créé une identité fictive de toutes pièces à travers les siècles. Il ne confond pas race hypothétique et religion, encore moins cette suicidaire collusion avec l'État. Il analyse clairement les processus qui nous ont amenés là et dont le christianisme paulinien est souvent à l'origine, branche concurrente du judaïsme rabbinique. Il rappelle aussi que les musulmans appelaient les juifs "gens du Livre" dans le Coran quand les chrétiens manifestaient leur impossibilité à accepter un autre monothéisme…
Si Shlomo Sand critique La liste Schindler de Steven Spielberg ou certains aspects de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, il attaque violemment le film Shoah de Claude Lanzmann, directement soutenu par le gouvernement israélien, qui montre les paysans polonais, incultes et miséreux, semblant aussi coupables que les nazis allemands cultivés, alors qu'il y eut deux millions et demi de juifs polonais, mais autant de catholiques polonais déportés dans les camps d'extermination. Il n'y est évoqué que les six millions de juifs, mais pas le total de onze millions de victimes de cette industrie de la mort : tziganes, résistants et opposants, communistes et socialistes, témoins de Jéhovah, intellectuels polonais, commissaires et officiers soviétiques, homosexuels… Et neuf heures de film sans que ne soit mentionné un seul train provenant de France, la mémoire de l'Europe des Lumières s'en tire bien et l'exclusivité du génocide est bien défendue !
Mon compte-rendu est maladroit. Je voudrais citer les 138 pages de ce petit livre, admirable démonstration de ce professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Tel Aviv qui fait écho aux films d'Eyal Sivan ou de Simone Bitton, des Israéliens qui ne veulent pas renoncer face à l'injustice et à l'absurde.
La judéité est une religion. Israël est un état. Le juif laïc se réfère à une tradition qui n'existe plus, à des réflexes qui n'ont plus lieu d'être. L'israélien Shlomo Sand assume ainsi courageusement : supportant mal que les lois israéliennes m'imposent l'appartenance à une ethnie fictive, supportant encore plus mal d'apparaître auprès du reste du monde comme membre d'un club d'élus, je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif. Indispensable. (Ed. Flammarion, Café Voltaire)
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 9 juillet 2013 à 07:17 ::Musique
J'adorais son timbre de baryton Martin. Une voix chaude et veloutée, attentive et répondante. Même après avoir travaillé ensemble toute la journée, nous pouvions passer plus de trois heures le soir au téléphone à réfléchir à ce que nous avions enregistré ou à refaire le monde. L'un et l'autre étaient indissociables. Nous appelions nos échanges "philosophie de bistro". Les forfaits téléphoniques n'existaient pas, les portables non plus. Au bout du fil Bernard Vitet pouvait corriger mes textes à leur simple écoute. Lui qui n'écrivait jamais enregistrait tout dans sa tête et sa précision critique est restée jusqu'au bout redoutable. Son jeu de trompette ressemblait à sa manière "pausée" de parler, son grave du bugle, de préférence devant un SM58 pour éviter toute brillance. Il ne s'interdisait pas pour autant les éclats, pour défendre un animal, pour nous surprendre par un éclair zébré et métallique, pour rire.
Chaque mot que je frappe me rappelle une situation. Nous en avons tant vécues depuis ce jour de 1976 où, à l'autre bout de la scène sur laquelle nous avions joint Opération Rhino pour soutenir la clinique antipsychiatrique de La Borde, il jouait de la percussion avec des bouteilles de bière vides jusqu'à les faire exploser. Les autres musiciens s'écartaient anxieusement du verre brisé qui l'entourait, comme un cercle de feu qui le protégeait d'un désespoir amoureux. Il avait été séduit par les sons inouïs de mon ARP 2600. Pendant trois jours nous avons parlé, parlé. Nous ne nous sommes plus quittés. Trente-six ans d'amitié.
Sa voix était du miel (ci-dessus la maquette inédite d'une chanson composée ensemble écoutable avec FireFox ; iPadistes, utilisez l'appli Puffin pour lire du Flash!). Son sens du paradoxe l'incitait à penser que le miel traversait le verre puisque les pots étaient toujours poisseux. Sa voix traversait toutes les matières, mais aucune n'était poisseuse. Nous avons accumulé les succès, succès de fabrique, succès de camaraderie, succès d'estime aussi comme il appelait cela en opposition au succès populaire. Lorsque Francis Gorgé a quitté Un Drame Musical Instantané en 1992, nous avons imaginé prendre une année sabbatique pour faire seulement ce qui nous plaisait, et de ce jour nous n'avons jamais tant travaillé, parce que tous deux avions choisi alors de faire des chansons. Après des années à improviser, à composer pour des orchestres, du nôtre au symphonique, à monter des spectacles gigantesques, nous avions besoin de retrouver nos voix, celles de notre enfance, espérant naïvement renouveler la chanson française. Nous avons tant rêvé ensemble.
Francis a mis en ligneL'invitation au voyage par Charles Panzera pour célébrer sa cruelle disparition. On ne pouvait trouver mieux. Cette mélodie de Duparc sur le texte de Baudelaire l'accompagna toute sa vie. Il l'a chantée la première fois avec Francis à la guitare pour accompagner La chute de la Maison Usher de Jean Epstein en 1980. Nous l'avons enregistrée plus tard dans le cadre du grand orchestre du Drame. Il en fit une nouvelle version avec Hélène Sage au piano. Son texte dessine la triste actualité dont il est le héros. Dominique Meens a écrit un beau texte à la suite de celui de Francis. Comme Jean Rochard sur son Glob, Francis Marmande dans Le Monde, et les dizaines de témoignages reçus par mail, téléphone, FaceBook, etc.
La photo est l'une des dernières où il allait encore bien, peut-être sa dernière sortie vraiment libre. Scotch se laisse câliner par notre ami, l'ami des bêtes. Nous avions organisé un dîner avec Benoît Delbecq. Bernard avait enfourché sa Harley, mais elle lui était devenue lourde. Les trois années qui suivirent furent pénibles, entrecoupées de séjour fréquents à l'hôpital pour des problèmes respiratoires qui ne l'empêchaient pas de continuer à cloper. Nous avons appris que deux jours avant de rendre son dernier souffle il fumait un pétard en cachette dans le jardin de l'hosto, comme un gamin. Nous reconnaissions l'état de sa santé au timbre de sa voix. Dans les mauvais moments elle devenait blanche, aphone. Un vrai thermomètre. Lorsqu'il retrouvait son grave nous savions qu'il était tiré d'affaire. Momentanément. C'est elle que j'entends dans mon sommeil, qui me réveille au milieu de la nuit et qui me pousse à écrire ce matin tandis que le jour se lève.
Je vais remonter à Paris. Ses obsèques auront probablement lieu vendredi après-midi au Père Lachaise... Je ne manquerai pas de donner ici les précisions dès que la cérémonie sera fixée.
Là(bas), tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 8 juillet 2013 à 08:30 ::Expositions
Les expositions durent jusqu'au 22 septembre, mais nous avons repris la route, nourris grassement par cette semaine arlésienne où la profusion de photographies laisse à chacun/chacune le choix de faire son petit marché des plaisirs pour mirettes. Les dernières Soirées des Rencontres de la Photographie au Théâtre antique se sont terminées dans la joie et l'allégresse, scènes de comédie où il fut délicieux de rire, parfois à gorge déployée, en particulier avec la prestation d'Erik Kessels. Le Hollandais présenta son travail de publicitaire, ses photos trouvées, collection de ratés ouvrant sur tant de spéculations scénaristiques que son humour éclairait d'un regard caustique et bienveillant.
Deux jours plus tôt la Tramontane faillit nous faire annuler le spectacle. C'eut été une première depuis douze ans où nous bravons la canicule et la tempête. Tandis que le vent risquait de faire exploser l'écran géant, le petit film sur Gilbert Garcin fut une bouffée d'air frais. Le retraité octogénaire expliqua son parcours et ses méthodes originales pour réaliser ses fables morales surréalistes où son personnage en papier découpé erre sur des aires désertes à la recherche de questions sans réponse.
Sacha Gattino accompagna en direct les projections des lauréats du Prix Découverte avec la précision et la fantaisie qui dessinent sa marque de fabrique. Il interpréta ses compositions au clavier/échantillonneur, à la cithare jouée aux baguettes et à la guimbarde.
De mon côté j'avais choisi le Kronos Quartet et Homayun Sakhi pour illustrer les cinq saisons afghanes de Simon Norfolk pour le Prix Pictet. En Afghanistan la cinquième est celle de la catastrophe !
Vendredi douze autocars conduisirent les festivaliers jusqu'à Salin de Giraud pour une nuit étoilée exceptionnelle. Quatorze écrans éparpillés dans le village déversèrent le flot d'images choisies par les agences. Encore une agréable surprise, surtout que les moustiques n'avaient pas reçu leur accréditation. Reste à espérer que l'argent n'aura pas le dessus sur l'intelligence et que les Rencontres de la Photographie se perpétueront dans les années à venir, malgré les travaux urbanistiques et les intrigues qui risqueraient de faire disparaître le plus grand festival mondial du genre si les pouvoirs publics n'y prenaient garde.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 5 juillet 2013 à 02:24 ::Musique
J'ai réalisé une création musicale pour le voyage d'Arles vers Salin-de-Giraud plutôt excitante. S'y tient pour la première fois ce soir la Nuit de l'Année, une quinzaine d'écrans disséminés dans le village situé à quarante kilomètres du centre d'Arles. J'ai donc enregistré un programme de cinquante-deux minutes composé de pièces originales et d'ambiances provençales, soit un bestiaire figurant, entre autres, flamands roses, manade de taureaux et chevaux, grillons, oiseaux de nuit et le terrible moustique arlésien qui attaque au crépuscule pour peu que l'on ait oublié de s'enduire d'un produit monstrueusement toxique (Insect Écran pour zones infestées est l'un des rares efficaces) ! La musique se devait d'être sobre : marimba, Array mbira, Cristal Baschet, Glassarmonica, cloches de verre jouées à l'archet, piano préparé, sans oublier les guitares en clin d'œil aux gitans de Camargue. Ayant composé ce dynamique nocturne en imaginant que les sons du CD se mêleront au moteur du car et aux conversations des passagers, j'ai favorisé les animaux dans le mixage, moins faciles à identifier que la musique au milieu du bruit ambiant. Quelques surprises sont venues s'y glisser, mais je ne les dévoilerai évidemment pas avant ce soir ! L'ensemble constitue une création radiophonique qui rappellera à beaucoup dans son concept la Music for Airports de Brian Eno en 1978, mais qui fait également référence à mon projet Création par les sons d'espaces imaginaires créé la même année et sous-titré "une métamorphose critique d'un espace livré à l'illusion"... Les douze cars feront la navette jusque tard dans la nuit, mais la partition ne sera jouée qu'à l'aller.
N.B.: comme chaque année l'identité graphique des Rencontres est dûe à Michel Bouvet, cette fois un cygne blanc pour le thème Arles in Black. Coïncidence amusante, Michel et moi avons découvert il y a seulement deux ans que nous étions cousins, nos grands-pères maternels, Gérald et Roland, étant frères ! Nous nous sommes trouvés ensuite plus d'un point commun, d'autant qu'il n'y eut pas tant d'artistes dans la famille... Merci à Tata Arlette, plasticienne toujours en activité à 88 ans, d'avoir fait le joint !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 4 juillet 2013 à 11:00 ::Musique
Bernard Vitet était mon père, pendant 32 ans j'avais été sa mère. Cette double métaphore illustre les liens qui nous unissaient. Nous avions 23 ans Francis Gorgé et moi lorsque nous avons rencontré Bernard et fondé Un Drame Musical Instantané en 1976. Comme à tant de musiciens avant nous et après nous il nous apprit les ficelles du métier. Je ne dis pas ficelle pour éviter le mot corde car il n'était pas superstitieux, mais les siennes, énormes, dénouaient les mauvaises habitudes en cherchant systématiquement la contradiction. Il n'avait qu'une chance sur deux de se tromper en inventant des évidences que personne n'eut pu imaginer. Soufflant dans sa trompette comme il parlait, en soignant le silences aussi bien que les notes : un velours mat glissait dans l'estomac comme son café-calva et remontait telle une flèche décochée depuis le diaphragme. Non, ça venait de la nuque, "comme si on recrachait un brin de tabac collé sur les lèvres". Le vin rouge, le tabac brun et les pétards l'auront tout de même conservé jusqu'à l'âge de 79 ans, un record si l'on songe à sa vie, réglée comme du papier à musique, mais quelle drôle de composition ! Elle pouvait souvent sembler avancer en dépit du bon sens. Cela ne le gênait pas. Il adorait les paradoxes, les contrepèteries et les équations expérimentales. De ce côté il n'avait pas son pareil, excité par toute nouvelle expérience tout en cultivant une nostalgie empreinte d'une culture générale qui nous surprenait toujours. Sa présence à un repas faisait monter d'un cran le niveau intellectuel de toute la tablée. Fin latiniste, amateur de littérature, compositeur féru de Bach, Schönberg, Monk et Guillaume de Machaut, on sait l'importance que Miles Davis exerça sur ses jeunes années. Son incroyable biographie en dit long sur son éclectisme qui n'eut d'égal que son intégrité musicale. À partir de notre rencontre il consacra ses activités essentiellement à notre collaboration au sein d'Un Drame Musical Instantané pour lequel nous avons cosigné plusieurs centaines d'œuvres ! Avec dix-huit ans d'écart, j'écris qu'il était mon père au su de tout ce qu'il m'apporta, sur la composition, l'improvisation, la philosophie, l'art de ne jamais prendre pour argent comptant les us et coutumes. Son sens de l'organisation légendaire, c'est un euphémisme, m'obligeait à emporter en double ses partitions, à lui rappeler quatre fois le moindre rendez-vous sans n'être jamais certain qu'il l'avait enregistré. Je l'ai materné toutes ces années, car il se souciait peu de l'intendance ! Par contre il prenait extrêmement soin de son apparence, vestimentaire ou pelliculaire. Les derniers jours il était devenu un beau vieillard, hélas trop amaigri pour lutter contre son insuffisance respiratoire et les médicaments qui l'affaiblissaient d'autre part. Je n'ai pas fini de l'évoquer dans cette colonne. Sa perte est immense, pour moi, mais surtout pour le monde de la musique pour lequel il n'avait d'ailleurs qu'un intérêt mitigé. Seule la musique, les arts, la politique et l'amitié avaient grâce à ses yeux. Ils se sont fermés. Il ne soufflera plus. Heureusement les traces sont audibles et il continuera à vivre dans nos oreilles et dans nos cœurs.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 4 juillet 2013 à 10:06 ::Multimedia
Pas facile d'écrire mon article sur la seconde soirée des Rencontres d'Arles le jour de la mort de mon camarade Bernard Vitet. Il avait accompagné une soirée mémorable de non-remise des prix l'année de la grande grève des intermittents, nous avions joué trois heures et demie avec le violoncelliste Didier Petit et le percussionniste Éric Échampard. En 1995 nous avions fait une tournée en Afrique du Sud pour commémorer le centenaire du cinématographe avec l'accordéoniste Michèle Buirette et Les vampires de Louis Feuillade. Nous ne pouvions le détacher des manchots du Cap qu'il n'eut de cesse d'approcher avec la patience qui le caractérisait. Deux ans plus tôt j'avais filmé Idir-Johnny Clegg a capella au moment de l'assassinat de Chris Hani et commencé à comprendre que mes préjugés sur ce pays étaient systématiquement contrariés par la réalité quotidienne. Je n'avais jusque là comme référence que l'incontournable film de Lionel Rogosin, Come Back Africa, dont je possède toujours une copie 16mm. Fiction tournée clandestinement dans les townships, c'est un témoignage unique sur l'apartheid.
La seconde partie de la Soirée des Rencontres au Théâtre antique me renvoie à ces voyages sur l'hémisphère sud. Elle présentait le regard le plus récent de douze photographes, six Français et six Sud-Africains, sur le paysage social de ce pays où en définitive peu de choses ont changé depuis la fin de l'apartheid. Les noirs sont toujours les pauvres, même si une moyenne bourgeoisie a fait une timide apparition, et le pays est toujours dirigé par l'argent des blancs. Le passionnant témoignage de la photographe Zanale Muholi (photo en haut d'article) montrait que la ségrégation est restée vivace, entre noirs et blancs (couleur du thème de cette année !) comme entre hommes et femmes, alors que dire des genres ? Ses images n'ont rien de pittoresque, les traditions sont ancrées dans le paysage. Pour cette Transition, titre du projet auquel ont participé Pieter Hugo, Santu Mofokeng, Zanele Muholi, Cedric Nunn, Jo Ractliffe, Thabiso Sekgala, et du côté français, Philippe Chancel, Thibaut Cuisset, Raphaël Dallaporta, Patrick Tourneboeuf, Alain Willaume ainsi que le belge Harry Gruyaert, partagés entre le souvenir et l'oubli, nous avons traversé les mines et les guerres, la violence et la beauté, l'amertume et l'espoir. Cette passionnante plongée, sorte de survol à ras de terre sud-africaine projetant la diversité des regards et la dureté d'une société qui paye lourd son passé, était accompagnée par les baguettes du batteur Edward Perraud qui fit des prouesses de brodeur pour renvoyer la balle aux douze orateurs. Encore une fois la musique transforma l'exposé en spectacle en réponse aux projections de l'équipe de Coïncidence composée des réalisateurs Olivier Koechlin, François Girard dit Gila et Valéry Faidherbe. Edward s'appuyait sur le débit des voix, transformait ses sons électroniquement pour faire vibrer le sous-sol, jonglait pour rythmer les vues d'un pays dont la tradition musicale est essentiellement vocale. Cette fantastique épopée était précédée d'une excellente cuvée des lauréats du Prix Leica Oskar Barnack accompagnée entre autres par des enregistrements de Laurent Rochelle choisis par François Tisseyre.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 3 juillet 2013 à 10:49 ::Multimedia
Arles in Black. C'est bien le jour et la nuit au Théâtre antique lorsque des musiciens accompagnent les projections en direct ou si les montages photographiques ressemblent à des films de banc-titre. La musique vivante transforme la cérémonie en spectacle. Engager des improvisateurs capables de réagir au moindre mouvement des orateurs fait léviter l'amphithéâtre de pierre. Nous créons la surprise, indispensable au spectacle vivant. Tout le monde y gagne, sur tous les tableaux…
Hier soir la complicité entre le photographe Hiroshi Sugimoto et la harpiste Hélène Breschand permit au public de se plonger dans une œuvre originale où l'art conceptuel devenait tangible. La contemporanéité de la musicienne pinçant, frappant, frottant, électrisant son instrument était parfaitement en harmonie avec les halos de bougie, les ombres grises, les à-plat de couleur des polaroïds du maître japonais qui, loin d'être compassé maria l'humour et l'humilité à l'évocation de son parcours artistique. L'adéquation commentée, chacun, chacune à sa manière, sortait l'œuvre de sa vénération pour lui offrir l'évidence de l'immédiateté. La photographie, quel que soit le temps de pause, est un art de l'instantané.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 2 juillet 2013 à 00:56 ::Expositions
Que pouvons-nous espérer de la photographie ? En attend-on une vision nouvelle ou la reconnaissance de ce que nous pressentions déjà ? Devons-nous immanquablement faire le grand écart entre nous rassurer d'un "ah c'est bien lui !" ou nous exclamer "c'est incroyable !" ? Quel rôle entend jouer le photographe par sa présence sur les lieux du crime ? Là où l'afro-américain Gordon Parks reprenait le pouvoir volé à son peuple en affirmant magistralement son identité, le chilien Alfredo Jaar joue sur les deux tableaux, dénonçant la responsabilité de sa profession tout en insistant sur le pathos que ses clichés produisent. Le collectionneur Erik Kessels s'interroge sur les millions d'images produites par le passé et sur leur exponentielle prolifération ; les imperfections qu'il traque sur les marchés aux puces sont le lot des amateurs, étymologiquement ceux qui aiment, et sa psychanalyse de l'absence, de l'effacement, des taches ou du flou en dit plus long que toutes les légendes justificatrices. Les autoportraits de Gilbert Garcin forment un recueil de fables surréalistes dont la morale est laissée au spectateur et Guy Bourdin savait que la mode réfléchit les facéties de son temps tandis que le regard de Sergio Larrain aiguise notre troisième œil pour saisir les causes sociales de ce que nous pensons connaître. Partout dans Arles l'accrochage est particulièrement réussi cette année, les labyrinthes révèlent des trésors cachés et nous n'en sommes qu'au premier jour.
Si les revendications politiques, très présentes dans cette nouvelle édition des Rencontres de la Photographie, ont la pertinence de l'urgence, les vues de Mars bouleversent notre rapport à l'univers, bien au delà de la mort. Ici comme ailleurs les visions à long terme laissent poindre l'espoir. La délicate partition de Dominique Besson nous met en condition pour admirer les invraisemblables images de la planète rouge, ici photographiée en noir et blanc, Arles in Black oblige, et rassemblées par Xavier Barral. Du cristal du vent et des crépitements de l'eau émerge finalement un éclair métallique. Est-ce la sonde de la Nasa passant à 300 km au-dessus de ces matières dont la taille serait difficilement évaluable (infiniment petite ou grande ?) si l'on ne savait que chaque image projetée a une base de 6 km ? La variété et le détail des paysages, leur profondeur, leurs cicatrices, laissent entrevoir une histoire insoupçonnée.
Le plus beau voyage de cette longue journée dont je ne peux énumérer toutes les stations sans devenir fastidieux, mais qui se poursuivra jusqu'au 22 septembre, et pour nous qui nous occupons des Soirées au Théâtre antique jusqu'à samedi.
Illustrations : 1. Erik Kessels, 24h de photographies (détail) 2. Mars (4 écrans) 3. Barkhanes dans une zone de cratère. Avec l’aimable autorisation des éditions Xavier Barral/NASA/JPL/University of Arizona
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 1 juillet 2013 à 04:34 ::Multimedia
Halte lumineuse chez les PapiersPeintres à Saint-Étienne. Françoise termine son film sur le couple d'affichistes Ella & Pitr dont la sortie du DVD est prévue le 17 décembre. L'éditeur Jarjille vient de publier un nouveau livre pour les enfants sages les invitant "à déborder un peu du cadre afin de ne pas rester là, plantés comme des images". Renverse ta soupe est décliné sous quatre couvertures sérigraphiées différentes.
Ils ont également réalisé les illustrations du programme du Centre dramatique national de Montluçon et de celui de la Comédie de Saint-Étienne. Pour Le Fracas l'an passé ils avaient collé de gigantesques affiches dans les rues de la ville qu'ils avaient ensuite prises en photo ; cette année ce sont de minuscules affiches qui illustreront le programme. Pour La Comédie ils se sont lancés dans des anamorphoses géantes à la manière de Georges Rousse.
Ils n'arrêtent pas. Leur appartement ressemble à une installation où le côté pratique rivalise avec la fantaisie graphique. Si leur quotidien familial avec leurs deux jeunes fils, Piel et Aki, alimente leurs créations, ils s'appuient sur la moindre faille des murs pour imaginer une œuvre appropriée, comme lorsqu'ils collent dans la rue.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 27 juin 2013 à 00:03 ::Cinéma & DVD
Les polars de Sidney Lumet abritent toujours une critique de la société américaine. De 12 Angry Men (Douze hommes en colère), son premier long-métrage en 1957, à son dernier en 2007, Before the Devil Knows You're Dead (7h58 ce samedi-là), le réalisateur a dressé un panégyrique à l'intégrité morale. S'il est célèbre notamment pour The Fugitive Kind (L'homme à la peau de serpent), Serpico, Dog Day Afternoon (Un après-midi de chien), Network, Prince of the City (Le Prince de New York), Carlotta publie en DVD et Blu-Ray (sortie le 3 juillet) un de ses films méconnus, Q & A (Contre-enquête), une histoire de ripoux sur fond de racisme tous azimuts. Le début s'étend cliniquement sur les conditions juridiques de l'affaire, puis l'action s'emballe en une course exponentielle et ravageuse. Heureusement en 1990 on ne se croyait pas obligé d'outrer le grand guignol pour tourner les scènes sanglantes. La carrure impressionnante de Nick Nolte suffit à impressionner les spectateurs autant que les protagonistes du film ! Outre le cynisme montrant qu'une fois de plus la hiérarchie s'en sort mieux que les lampistes, Lumet soulève le voile des replis communautaires où personne n'est épargné quand les réflexes culturels sont plus forts que l'intelligence du cœur.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 17 juin 2013 à 08:53 ::Musique
Violeta Parra était la fille d'un prof alcoolique et d'une paysanne Mapuche. Artiste totalement autodidacte, elle hérita de la guitare de son père et de la couture de sa mère pour devenir l'ambassadrice culturelle de son pays en réinventant la musique folk chilienne après avoir pratiqué le collectage auprès des anciens. Partie en Europe avec ses enfants Isabel et Angel, elle chantera ses odes à la vie, exposera ses tapisseries à Paris au Pavillon de Marsan et ses tableaux au Musée des Arts Décoratifs. Gracias a la vida fut d'ailleurs repris par Joan Baez, U2, Colette Magny, Maria Farandouri et tant d'autres... Ses origines extrêmement modestes lui firent prendre tôt conscience de la lutte des classes, mais sa fragilité sentimentale la poussa au suicide en 1967 lorsqu'elle atteint cinquante ans. En filmant le biopic Violeta se fue a los cielos avec la remarquable Francesca Gavilan dans le rôle de Violeta, le réalisateur Andrés Wood montre son désir de partager son art malgré l'adversité, mais aussi son intransigeance qui la pousse à la rupture. Le montage confond sans cesse les époques de sa vie pour justifier ses mouvements impulsifs, tant créatifs que destructeurs. À un journaliste qui lui demande quel conseil donner aux jeunes artistes, elle répond "écrire comme ils le sentent, utiliser leurs propres rythmes, essayer plusieurs instruments et détruire la métrique, crier au lieu de chanter, souffler la guitare et gratter la trompette, haïr les maths et viser le chaos." (DVD Blaq out, sortie le 2 juillet)
Ce ne sont pas tout à fait les mêmes conseils que prodigue José Antonio Abreu aux enfants issus des milieux socio-économiques vénézuéliens défavorisés. En 1975, l'économiste et musicien fonde El Sistema, un réseau national d'orchestres d'enfants voué à la musique classique qui donnera naissance à 125 orchestres pour la jeunesse et 30 orchestres symphoniques au travers de son pays. Plus de 300 000 enfants y fréquentent aujourd'hui ses écoles de musique plutôt que traîner dans la rue en butte à la délinquance et à la criminalité. Le programme en espère un million d'ici dix ans. Aux fusillades inter-gangs répondent les archets, les bois, les cuivres er les percussions. Ce n'est pas un hasard si El Sistema naquit au Venezuela et Hugo Chávez le favorisa évidemment considérablement pendant son mandat présidentiel. L'initiation commence dès deux ans avec l'orchestre de papier où les gamins apprennent les mouvements sur du carton-pâte, ils chantent aussi, mais très vite se retrouvent avec de véritables instruments entre les mains, apprenant d'abord à "vivre la musique, ensuite la technique vient toute seule." Le progrès social dont bénéficie toute cette jeunesse lui donne une énergie incroyable, révélant des interprétations quasi instinctives où la joie explose à chaque mesure. L'Orchestre symphonique des jeunes Simón Bolívar dirigé par Gustavo Dudamel swingue comme le meilleur des big bands de jazz. Paul Smaczny et Maria Stodtmeier ont su filmer cette aventure exceptionnelle conférant au Venezuela un statut de puissance mondiale dont le pouvoir est celui de la sensibilité, la musique favorisant la solidarité et le travail d'équipe. Tous ne deviendront pas musiciens, mais ils échapperont à la misère pour avoir eu accès au savoir (DVD EuroArts)
Dans des registres très différents, les deux films montrent comment la musique peut participer à combattre la pauvreté, pas seulement économique et sociale, mais aussi celle de l'esprit, car l'intolérance et la barbarie naissent toujours de l'inculture.
Certains clients me font tourner comme une toupie. À force de tergiverser ils nous font travailler d'arrache-pied au dernier moment. Laisser mûrir un projet a pourtant toujours porté ses fruits. J'aime faire les choses comme elles viennent sans être pressé par les délais, aussi m'y prends-je très tôt. Jamais de page blanche. Tout est simple lorsqu'on laisse les idées venir à soi par une sorte d'alchimie miraculeuse. Chaque pièce du puzzle s'emboîte parfaitement dès lors que l'ensemble est pensé globalement. La qualité artistique ne saurait obéir à des impératifs politiques ou commerciaux. Que l'on soit dans une logique poétique ou que l'on cherche à être utile nous sommes poussés par une évidence que seule la poésie et le travail nous octroient.
Pourtant, les 23 films de la collection Révélations furent réalisés en un mois, une histoire de fous. De mon côté, parallèlement à mon rôle de directeur artistique, je composais, enregistrais seul ou avec des musiciens comme le violoncelliste Vincent Segal, montais et mixais le résultat à raison d'un film par jour ! De temps en temps je choisissais ambiances et bruitages plutôt que musique, mais cela revenait au même, imaginer et réaliser la partition sonore d'un documentaire qui, par le travail de Pierre Oscar Lévy et l'absence de tout commentaire, nous plongeait en pleine fiction. Le mois suivant, je rattrapai le sommeil en retard. En général j'évite de me mettre dans des situations pareilles, mais nous sommes hélas trop souvent tributaires de décisions qui ne nous incombent pas.
Avec raison Pierre Oscar Lévy nous obligea à refaire la toupie du Chardin pour mieux l'animer. Nous nous étions donnés tant de mal à caler la planche la fois précédente alors qu'il me suffisait de l'incliner au fur et à mesure des lubies de la toupie pour que sa rotation dure le plus longtemps possible tout en variant ses mouvements. Suivit une séance de panoramification en fonction de l'animation en relief dont le film ne présente ici que l'œil gauche, puisque l'Enfant au toton est conçu pour être regardé avec des lunettes 3D comme le Böcklin.
L'horloge est d'époque ! La précarité du tournoiement de la toupie introduit dans cet univers calme la fragilité de l’existence. Rien ne dure jamais… Et pourtant, dans la version originale du film qui est en boucle, la toupie tourne indéfiniment, contrariant l'idée de cette "vanité"...
Aujourd'hui j'ai choisi Les ambassadeurs d'Holbein Le Jeune en référence à la manifestation de demain dimanche. S'installer dans un rôle quasi immuable, au service de l'État, exige une honnêteté que le pouvoir érode avec le temps. Les mandats ne devraient pas être reconductibles et les élus (ou tirés au sort, c'est à débattre) devraient avoir des comptes à rendre à la population, qu'elle puisse juger si les promesses ont été tenues. Cette sanction freinerait peut-être les ardeurs de certains lobbyistes qui ne craignent pas les conflits d'intérêt.
J'avais livré mes notes sur l'enregistrement de la musique sans hélas pouvoir montrer le film. Je crois que c'est un des préférés de Pierre Oscar Lévy, peut-être pour son idée de regarder le tableau sur la tranche par un mouvement en 3D, quatre minutes après le début. Car, "pour voir le crâne et l’identifier comme tel, celui qui regarde doit se placer sur la gauche du tableau, plus bas que son cadre, quelque chose comme à genoux de côté". Si le visiteur s'agenouillait au pied du petit crucifix il verrait le Christ regarder "la configuration obscène…" Les deux crapules s'effacent devant le Christ en relief que trop de reproductions recadrent honteusement tandis que le crâne d'Holbein retrouve son inéluctabilité biologique.
Je me demandais si toute œuvre n'est pas une anamorphose. Entendre que nos motivations et les moyens pour les atteindre relèvent d'un mystère plus grand que notre prétention à maîtriser notre art, même en prenant la clef des chants les plus désespérés. De là à tordre notre fiction pour faire apparaître le réel enfoui sous des couches de savoir ou de savoir faire il n'y a pas loin. J'imagine que l'inconscient guide notre main comme un mille-feuilles hypnotise le gourmand. Voyez-y pour preuve le synchronisme accidentel que nos rêves les plus fous n'auraient jamais osé invoquer.
"En m'endormant je savais qu'un truc ne collait pas. J'avais prévu de sonoriser Les Ambassadeurs d'Holbein avec un solo de trompette à anche, instrument inventé dans les années 60 par Bernard Vitet qui utilisait un bec de saxophone sopranino sur sa trompette en si bémol aigu. Aussi, dès 1976, lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, j'ai adapté le bec de mon alto à ma trompette de poche. Quelque chose me chagrinait. Je pensais qu'il manquait une ambiance derrière les phrases entrecoupées de silence, mais le problème venait du fait qu'ils étaient deux, ces brigands ! Dans mon sommeil, j'ai imaginé inviter un autre musicien à jouer en duo, mais aucun instrument ne me convenait. Je me suis demandé comment j'aurais fait si Pierre Oscar ne m'avait pas dit qu'il n'aimait que les instruments acoustiques. D'un coup, la musique a résonné dans ma tête, le timbre du rythme cardiaque, les souffles du Christ derrière le rideau, le Waldorf MicroWave XT que je n'avais pas allumé depuis des lustres... J'ai filtré les graves et rosi le bruit blanc, mais je n'étais pas au bout de mes peines. J'ai commencé par enregistrer tous les instruments ensemble, parce que j'aime que la musique sonne comme on respire. À 8 heures du matin, j'avais quatre excellentes prises dans la boîte. Manque de chance, je ne devais pas être tout à fait réveillé, les sons synthétiques étaient trop bas dans le mixage. Tout reprendre. Je les ai enregistrés seuls et j'ai recommencé à souffler par dessus, en faisant du bruit avec les clefs, en respirant, j'ai même poussé un gémissement sur le crucifix. Entre temps j'avais suffisamment répété en regardant le film pour en connaître toutes les subtiles articulations et me souvenir de l'analyse que Luis en avait faite. La première prise était la bonne ; juste remplacer la dernière phrase par une seconde. Tout est calé à l'image près, naturellement. Le son de la trompette à anche ressemble à celui d'une clarinette basse. Dominique compare mon solo à Roland Kirk sans connaître mon attachement au saxophoniste aveugle. Je pensais à quelque chose de grave, à la mort dont les signes sont partout cachés dans le tableau jusqu'au célèbre crâne anamorphosé. J'ai trouvé un moyen de boucler mes 4'51" et j'ai envoyé le fichier son. La tension était telle dans le studio que j'en avais encore la tremblote. Le soir, Pierre Oscar me dit qu'avec la musique on dirait du Scorsese. Les Ambassadeurs ont l'air de deux crapules. La vanité est devenu un film noir."
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 10 avril 2013 à 00:00 ::Expositions
Dès l'entrée de l'exposition Dynamo sous titrée Un siècle de lumière et de mouvement dans l’art, 1913-2013 nous sommes pris en charge par un cadre d'Orange qui nous explique comment utiliser l'application pour smartphone iOS et Androïd développée avec la Réunion des Musées Nationaux et le Grand Palais. Il suffit de se connecter au réseau wi-fi, de télécharger l'appli pour photographier ce qui nous fait envie ou laisser des commentaires par ci par là, remportant avec nous une trace de notre visite ou déposant nos impressions pour les partager. À la sortie je vois ainsi nos photos s'afficher sur le mur d'images que l'on pourra également retrouver sur le site grandpalais.fr. Un tag NFC ou un code chiffré à rentrer pendant la visite et le tour est joué ! L'initiative a déjà le mérite de laisser photographier les œuvres des 150 artistes exposés sans que les gardiens s'en mêlent. Françoise pousse la fantaisie jusqu'à enregistrer discrètement leurs commentaires tandis que nous admirons un James Turrell, même si c'est loin d'être l'un de mes préférés de son auteur !
Si le thème de Dynamo me fascine je suis un peu déçu par la partie cinétique style Vasarely un peu ringarde. Les pièces de Nicolas Schöffer, Carlos Cruz-Diez, Dan Flavin, Jesùs-Rafael Soto, Anish Kapoor correspondent mieux à mon attente. L'une des pièces maîtresses est la réplique du Labyrinthe du GRAV (groupe de recherche d’art visuel) créé en 1963 pour la Biennale de Paris, œuvre collective de Horacio Garcia Rossi, Julio Le Parc, François Morellet, Francisco Sobrino, Joël Stein, Jean-Pierre Yvaral. Y pénétrer fait partie du jeu, terme qui colle immanquablement au thème de l'exposition. Le ludisme est l'un des moteurs de l'art optique, manière facétieuse de marier la lumière et le mouvement. Terminer avec les pionniers Duchamp, Calder, Delaunay, Eggeling, Richter, Kupka, Ruttmann, Moholy-Nagy, etc. est une excellente idée. Il vaut souvent mieux jouer sur le plaisir de la découverte pour sortir plus tard la carte pédagogique !
Dehors la sculpture de brume de Fujiko Nakaya qui a envahi le bassin est bien dans le bain de cette exposition qui devrait ravir petits et grands (jusqu'au 22 juillet).
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 7 mars 2013 à 01:41 ::Musique
C'est incroyable. Comment ai-je pu oublier Ilhan Mimaroğlu ? Je ne suis pas le seul, d'autant que ce compositeur turc n'est pas des plus connus parmi les amateurs de musique contemporaine. Son originalité et son implication politique expliquent peut-être sa marginalisation. Émigré aux États Unis, il fut l'élève de Vladimir Ussachevsky, mais aussi d'Edgard Varèse et Stefan Wolpe. Sa musique électronique possède d'ailleurs le swing et l'ouverture d'esprit du Poème électronique de Varèse, Varèse qui dirigea des jam-sessions avec Charges Mingus dès 1957 ! Et Mimaroğlu de produire en 1974 Changes One et Changes Two de Mingus, albums dédiés à la mutinerie de la prison d'Attica, ou Ornette Coleman. Trois ans plus tôt il avait cosigné l'album Sing Me a Song of Songmy avec le trompettiste Freddie Hubbard contre la guerre du Viêtnam. Sa musique peut avoir des intonations classiques, free jazz ou ressembler à un cut-up pop plus efficace que tous les plunderphonics actuels, mélange de György Ligeti, Conlon Nancarrow, Cecil Taylor, Jimi Hendrix et Charles Ives.
Sacha Gattino a ravivé ma mémoire en me faisant écouter Tract: A Composition Of Agitprop Music For Electromagnetic Tape qui figure dans Agitation avec To Kill A Sunrise: A Requiem For Those Shot In The Back et La Ruche: An Elegy For Electromagnetic Tape. Je retrouve l'une des sources de mon inspiration tant pour mon engagement politique que dans la manière de l'exprimer en musique. Tout y est, le chaos encyclopédique des voix et des citations, les montages radiophoniques qui s'entrechoquent pour faire ressortir les paysages sociaux cachés derrière les notes, la mécanique de l'électronique, les grands mouvements d'orchestre et les masses qui tombent des cintres comme des couperets, le discours de la méthode, des sonorités inouïes, un univers sonore où tout est possible, même le réel. Mimaroğlu appartient à une génération où l'échantillonnage faisait partie de notre panoplie sans que les avocats bloquent tout ou fassent cracher quiconque détournerait une seconde du répertoire qu'ils prétendent protéger ! Il fait surgir des émotions enfouies qui datent d'avant mon entrée en musique, avant la révélation de Frank Zappa lorsque j'avais 15 ans. J'avais déjà parlé des évocations radiophoniques, de la musique tachiste de Michel Magne, du piano préparé, de Miss Téléphone, mais là se révèle un monde aussi riche que les Histoire(s) du cinéma de Godard, comme si je retrouvais mon père, du moins l'un d'entre eux puisque je fus engendré plus d'une fois dans ma vie. Ilhan Mimaroğlu est mort le 17 juillet dernier à 86 ans.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 1 janvier 2013 à 00:54 ::Voyage
La place n'est occupée que par le spectre d'une femme aux bras nus. Les illuminations cachent la faillite de notre système social. Nous fêtons le nouvel an avec les amis, mais que fêtons-nous exactement ? Une année de plus ? Les années en moins ne nous regardent pas encore. Alors nous dansons d'un pied sur l'autre, comme sur des braises, sur un volcan comme disait Narcisse-Achille de Salvandy à la veille de la révolution de juillet 1830 qui inspira à Delacroix sa Liberté guidant le peuple. Sur le front social, l'année 2012 a été particulièrement difficile, 2013 risque d'être meurtrière. Que souhaiter alors si ce n'est beaucoup de courage et une résistance active devant la lâcheté, l'incompétence et les compromissions de ceux qui nous gouvernent ? Si, comme leurs prédécesseurs, ils continuent de dérouler le même tapis rouge aux financiers et aux nantis plus avides que jamais, il faudra bien le retirer de sous leurs pieds pour l'attacher à la hampe et le hisser. Dans la sphère de l'intime, souhaitons-nous beaucoup d'amour et de tendresse, des rapports de proximité toujours plus solidaires et de la persévérance pour fêter ensemble la nouvelle année dans 365 jours !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 1 novembre 2012 à 00:02 ::Cinéma & DVD
De l'autre côté (Auf der anderen Seite) fut une telle révélation que nous avons eu envie de voir les sept autres longs métrages de Fatih Akin. Et les entendre tant la musique qu'il y distille nous emporte, jusqu'au documentaire de 2005, Crossing the bridge - the sound of Istanbul, ou guidé par Alexander Hacke, le bassiste d'Einstürzende Neubauten, nous voyageons dans tous les styles qui se pratiquent à Istambul. De l'autre côté reste à mes yeux probablement le plus réussi de Fatih Akin qui filme chaque fois un drame de l'immigration, souvent avec beaucoup d'humour et de tendresse, comédies amères, tragédies pleines d'espoir, face au carcans que représentent les cultures des pays d'origine et d'accueil.
Cinéaste allemand d'origine turque, Fatih Akin met en scène ces aller et retours avec une aisance aussi grave que légère. Si l'intégration ne fait pas de doute, la manière d'y répondre, entre le moule et la déviance, y est représentée par les deux frères italiens de la romance Solino (2002), le couple improbable de l'éprouvant Head-On (Gegen die Wand) (2004), les amantes du plus politique De l'autre côté (Auf der anderen Seite) (2007), les frères grecs de la comédie Soul Kitchen (2009). Ses deux premiers films, L'engrenage (Kurz und schmerzlos) (1998) où sévit "l'amitié virile" de trois machos et la charmante comédie Julie en juillet (Im Juli) (2000), sont les moins intéressants. Il vaut mieux cela que le contraire ! Il est réconfortant de découvrir l'équipe d'excellents comédiens qui suit Akin depuis ses débuts et l'on appréciera la légèreté de sa direction dans un pays dont ce n'est pas la spécialité depuis l'extermination systématique de ses minorités ethniques. Preuve ici que les temps ont changé. Une nouvelle Allemagne se relève grâce à ses nouvelles hybridations quand la Turquie replonge dans la ségrégation.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 21 septembre 2012 à 07:43 ::Musique
En appelant Power Symphony la musique du Prix Pictet que je composai pour sa présentation au Théâtre antique à l'occasion des Rencontres d'Arles de la Photographie je m'étais évidemment inspiré du thème de l'année, Power, la puissance, mais je n'avais pas remarqué le nom du cargo échoué à Fukushima et photographié par Philippe Chancel !
Le gagnant du Prix Pictet n'étant révélé par son président d'honneur, Kofi Annan, que le 9 octobre prochain, à l'occasion du vernissage de l'exposition qui se tiendra du 10 au 28 octobre 2012 à la Saatchi Gallery de Londres, je ne peux que voter virtuellement pour cette photo qui ferait une très belle couverture à ma propre petite symphonie. Un prêté pour un rendu !
L'exercice était périlleux. La série d'images de chacun/e des douze photographes devait durer exactement une minute pour n'en favoriser aucun/e. Chaque mouvement devait présenter au mieux leur travail, dans toute leur diversité, mais je désirais que l'ensemble fasse œuvre d'un point de vue musical avant qu'Olivier Koechlin ne finalise le montage du spectacle.
Le sujet se prêtait évidemment aux effusions dramatiques, surtout après avoir admiré la déforestation en Oregon par Robert Adams en 1999 (Turning Back), l'océan d'hydrocarbures par Daniel Beltrà en 2010 (Spill), les jeunes des quartiers par Mohamed Bourouissa en 2006 (Périphérique), les ravages du tsunami à Tohoku par Philippe Chancel en 2011 (Fukushima: The Irresistible Power of Nature), la prison de Guantanamo par Edmund Clark en 2009 (Guantanamo: If the Light Goes Out), différentes vues des côtes par Carl De Keyzer en 2009-2011 (Moments Before the Flood), la folie des hommes par Luc Delahaye en 2008-2011, les traces de Tchernobyl par Rena Effendi en 2010 (Still Life in the Zone), bureaux et salles à manger vides dans le monde arabe par Jacqueline Hassink (Arab Domains), les manœuvres de l'armée américaine en Californie par An-My Lê en 2003-2004 (29 Palms), les membres siégeant à l'ONU par Joel Sternfled en 2005 (When It Changed), la violence au Congo-Kinshasa par Guy Tillim en 1997-2006 (Congo Democratic).
Toute la musique fut ainsi jouée en temps réel, le plus souvent un mouvement après l'autre, sur un clavier échantillonneur façon deus ex machina. Douze fois une minute dans l'ordre alphabétique, le genre de commande qui justifie de composer une musique originale plutôt que de tenter vainement de trouver un ou plusieurs morceaux existants qui conviennent. Les lauréats ayant tous traité le sujet de manière plutôt sombre, j'avais annoncé la couleur pour avoir le feu vert de mes interlocuteurs : "dramatique et symphonique !"
Lancé en 2008, sous l'impulsion de Pictet et en collaboration avec le Financial Times, ce prix est le premier au monde dédié à la photographie et au développement durable. Quant à ma petite symphonie, créée en public le 4 juillet 2012, on peut l'écouter ou la télécharger à cette adresse sur le site drame.org parmi les [185] heures d'inédits mis en ligne gratuitement !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 17 septembre 2012 à 15:28 ::Allumés du Jazz
Contrairement à ce qui est étrangement par trop affirmé dans la presse il n'a jamais existé de consensus du monde musical pour la création d'un Centre National de la Musique. De nombreuses associations représentatives de la vie musicale ainsi qu'un mouvement spontané comprenant de nombreux musiciens avaient refusé de cautionner la mise en place du Centre National de la Musique. Les Allumés du Jazz, regroupement de 58 maisons de disques indépendantes, ont signifié cette opposition dès février puis le 1er juillet dans un communiqué intitulé "Il n'existe pas de filière musicale". Afin que la parole ne soit pas volée, les Allumés du Jazz réaffirment leur position dans le communiqué de ce jour, alors que la Ministre de la Culture a annoncé l'abandon du projet de Centre National de la Musique...
COMMUNIQUÉ DES ALLUMÉS DU JAZZ : Après le CNM, l?An 01 ?
Le projet Centre National de la Musique, serait abandonné, on s?en réjouira. L?association de préfiguration de ce Centre National de la Musique, elle, continuera a être entendue, on se demande bien pourquoi et au nom de quelle compétence.
La sinistre aventure du Centre National de la Musique, entreprise de normalisation faisant émerger un dérisoire concept de « filière musicale », mot béquille dont chacun se gargarise à foison comme si il signifiait quelque chose, aura réussi un triple but : confusion, désarroi et faux-semblants sont devenus les pénibles atours de nos activités.
Comment considérer une industrie qui a été incapable d?imposer le prix unique du disque ou la tva réduite à 5,5%, pour faire de ce disque un objet comparable au livre (qui lui bénéficie de ce régime depuis 30 ans) ? Comment considérer une industrie qui n?a eu de cesse de s?emparer des plus petits dénominateurs communs, brocardant la musique pour des profits toujours plus forts, la minimisant à l?extrême, la staracadémisant, pour en faire au mieux un objet-cadeau de la technologie soudain plus juteuse ? Comment pardonner une industrie, si peu soucieuse de création, qui soudain s?en prend à des gamins-pirates pour excuser son infinie négligence ?
Décidément non ! Comme nous l?écrivions dans notre communiqué du 1er juillet, nous n?avons rien à voir avec cette supposée « filière musicale », nous avons à voir avec le monde, ses joies et ses souffrances, avec tous ceux qui ?uvrent en ce sens. Là est notre « corporation » ! Là est l?endroit où notre petitesse est grande, où nous pouvons être reconnus, défendus, aidés.
L?abandon du Centre National de la Musique génère un concert de protestations effarouchées ou faisant mine. On y reconnaitra peu de musiciens. Impossible de nous associer à ces cris si peu musicaux et vaguement criminels qui prétendent que « La France est en retard sur les autres pays qui eux n'ont pas peur du marché, l'avenir de la culture c'est le marché ».
Pour nous cet abandon est la moindre des choses. Mais la moindre des choses ne permettra rien de plus tant que nous ne serons pas considérés pour ce que nous sommes : de véritables artisans amoureux de leur authentique métier et conscient de ce qu?il peut encore pour le monde.
À ce titre, nous souhaitons être entendus, véritablement entendus.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 2 août 2012 à 10:18 ::Musique
Les longs trajets automobiles favorisent la concentration auditive. Tandis que défile le paysage, du port bleu de Marseille aux collines vertes du Languedoc, en passant par la Camargue où gambadent chevaux gris et taureaux noirs, j'enchaîne les débuts de Brigitte Fontaine (... est folle !) arrangé par Jean-Claude Vannier, Le voyage dans la lune, probablement le meilleur disque du groupe Air, les Blues and Haikus du poète de la Beat Generation Jack Kerouac accompagné par les saxophonistes Al Kohn et Zoot Sims, l'album rock de reprises Way Out West de l'hypersexy septuagénaire Mae West, et enfin Illuminations de Buffy Sainte-Marie.
En écoutant cet époustouflant disque de l'amérindienne Cree canadienne [origine contestée depuis 2023 !], je fais le lien direct avec le passionnant livre de Philippe Robert et Bruno Meillier, Folk et renouveau, une balade anglo-saxonne, que j'ai commencé à La Ciotat (Le mot et le reste, Formes). Lorsque Illuminations est sorti en 1969 je ne connaissais que le poème God Is Alive, Magic Is Afoot de Leonard Cohen mis en musique par Buffy Sainte-Marie entendu par hasard au Pop-Club de José Artur. J'avais été marqué par l'originalité du traitement électroacoustique pour une chanson folk. C'est l'époque où je recherchais tout ce qui sonnait résolument moderne dans la pop comme les Silver Apples, White Noise, les manipulations de Frank Zappa pour Uncle Meat, Electronic Sound de George Harrison, mais aussi Pink Floyd, Soft Machine, Vanilla Fudge, etc.
Surtout connue pour l'hymne à la paix Universal Soldier et son hit Until It's Time for You to Go repris entre autres par Elvis Presley, Buffy Sainte-Marie a ensuite totalement abandonné cette voie, expulsant même cet incroyable album expérimental de son catalogue. À l'exception d'une guitare électrique sur un morceau et d'une section rythmique sur trois des derniers, tous les sons du disque, soit la voix et la guitare sèche de Buffy, sont trafiqués par un synthétiseur Buchla. Illuminations fut de plus le premier disque à sortir en quadriphonie ! Si la voix des premières chansons rappelle Joan Baez la suite ressemble plutôt à Grace Slick, la chanteuse du Jefferson Airplane, mais dans tous les cas elles se seraient envolées vers les plus hautes sphères, là où le psychédélisme vous fait complètement chavirer... D'où ces Illuminations tripantes qui donnent son titre à l'album, le sixième de cette artiste engagée, transformé par son producteur Maynard Solomon, les arrangements de l'allumé Peter Schickele et du musicien folk-jazz Mark Roth. Fortement conseillé pour léviter dans des paysages minimalistes dignes de la meilleure science-fiction !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 1 août 2012 à 07:53 ::Multimedia
Super nouvelle de la Cité des Sciences et de l'Industrie : nous avons gagné l'appel d'offres pour réaliser une application iPad s’inscrivant dans l’exposition Léornard de Vinci, projet dessins, machines (23 octobre 2012 au 18 août 2013) et éditée par Universcience. Rien de pédagogique, mais une liberté de création dont nous nous emparons, Nicolas Clauss et moi-même, pour transposer l'imagination du génial touche-à-tout au XXIe siècle. Si j'ai demandé une image à Nicolas pour illustrer ce billet, ce ne sont encore que des esquisses de La machine à rêves de Leonardo. Nous avons la chance d'avoir Sonia Cruchon comme chef de projet et le développeur Nicolas Buquet adaptera nos élucubrations pour la tablette numérique.
L'œuvre sera plastique, musicale, interactive, onirique et ludique, vision contemporaine de la cosmogonie de Léonard de Vinci, issue de l’univers plastique de Nicolas Clauss et de mon univers musical. La profusion de medias, tant graphiques que sonores, et l’aléatoire dans leurs associations et combinaisons créeront une infinité de tableaux qui pourront se renouveler sans cesse. Nous nous inspirerons des idées de l’artiste inventeur Léonard de Vinci pour actualiser ses intérêts pour la mécanique, l’anatomie, les animaux, le mouvement, les automates… L'œuvre pensée pour l’iPad aura recours à l’accéléromètre, au multitouch et au plaisir du tactile ; elle invitera à la manipulation, l’exploration des possibles fonctionnels de la tablette permettant d’aller plus loin dans la découverte de l’œuvre. En trois étapes successives, elle constituera une métaphore de l’acte de création. C'est dire si nous sommes excités et déjà à pied d'œuvre.
P.S.: heureuse coïncidence, mon camarade Sacha Gattino avait déjà gagné l'appel d'offres pour le design sonore de l'exposition !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 31 juillet 2012 à 06:51 ::Cinéma & DVD
La disparition de Chris Marker, le jour-même de son anniversaire de 91 ans, est le dernier tour de cet artiste immense qui sut se jouer de la mémoire et du futur dans un univers quantique où l'impossible faisait partie de son quotidien. On ne sera donc pas surpris de le voir réapparaître au détour d'un plan, du moins en ombre fugitive tant il détestait se montrer en public, énième réincarnation de Guillaume-en-Égypte.
Au printemps 2001, alors corédacteur du Journal des Allumés du Jazz, je posai La Question, entre autres, à Chris Marker : " Autour de la musique gravitent des images. Quelle est celle qui vous a le plus marqué ? "
Ce n'est pas vraiment un inédit puisque sa réponse parut dans le n°5, mais elle figure à elle seule une petite nouvelle, un court-métrage, une histoire comme seul il savait les raconter. Il a semé tant de graines que nombreuses plantes ne manqueront pas de refleurir après lui.
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" Celle qui vous a le plus marqué ? ". Comme vous y allez, heureux enfants insouciants qui ne savez pas encore combien d'images marquantes peut accumuler une mémoire ? C'est vrai que généralement je ne réponds pas à ce genre de questions (comme " les dix films qui ? " " les dix livres dans une île déserte ? " etc) -et j'en aurais fait autant si justement une image n'avait pas surgi toute seule à la fin de ma lecture. Je ne suis pas sûr qu'elle entre exactement dans ce que vous aviez en tête, mais comme elle était là, je vous la livre, vous en ferez ce que vous voudrez, inutile de dire que je ne me sentirai nullement offensé si vous concluez que, comme il m'arrive souvent, je suis à côté de la question.
Amitiés, Chris Marker
L'année serait facile à retrouver : c'était celle où les Exodus, rejetés par les Anglais des ports palestiniens, refusés par la France, erraient de côte en côte : certains se retrouvaient à leur point de départ, à Hambourg (pour un peu on leur aurait fait faire le reste du chemin en train, jusqu'à Treblinka, ça leur aurait rappelé des choses) - deux en particulier demeuraient en suspens au large de Juan les Pins, où nous voyions leurs feux s'allumer au crépuscule pendant que nous dansions en écoutant la musique de jazz. La guerre était encore assez proche pour que ce genre de collage incongru nous paraisse relever de la folie ordinaire, nous en avions vu d'autres. Dans cette boîte-là jouait Bernard Peiffer, le grand pianiste français qui devait peu de temps après nous quitter pour une carrière aux USA. Sa femme, Monique Dominique, chantait des spirituals, elle était une des rares blanches à pouvoir les interpréter avec le vibrato des grandes chanteuses noires. Et Danny Kane, remarquable joueur d'harmonica, complétait la formation avec un bassiste et un batteur que j'ai oubliés. C'est pendant une pause que j'ai vu Danny Kane aller s'adosser à une colonne, au fond de la petite scène où ils jouaient, là où la vue sur la mer était la plus directe, et doucement, presque inaudiblement dans le bruit des conversations qui venaient de succéder à la musique, tirer de son harmonica qui venait de dialoguer avec Bernard sur You go to my head les quelques notes d'une mélodie, celle de l'Hatikvah. Je suis prêt à jurer sur les saintes icônes que j'ai été le seul à faire le lien. Danny Kane était juif. De ce lieu de jeux insouciants, il envoyait un message aux autres, à ceux qui traînaient de côte en côte dans des conditions à peine meilleures que celles qu'ils avaient connues dans les camps. Il jouait pour lui, pour eux, tourné vers la mer, et personne ne l'écoutait, et personne sans doute n'aurait reconnu la mélodie. Aujourd'hui, cinquante et quelques ans plus tard, quand j'éprouve le vertige de ce temps-là et de tout ce qui a suivi, ce temps où l'Hatikvah n'était pas encore l'hymne d'un état qui n'existait pas encore, ce temps où les Six-Jours n'étaient pas le nom d'une guerre mais d'une course cycliste en un temps plus ancien encore, où le nom de Vel d'Hiv n'était pas encore celui d'une rafle, et où le mot rafle n'évoquait encore qu'une opération de police contre des truands, que d'ailleurs on n'appelait pas encore truands, ceux-là étaient des bandits du moyen-âge, c'est après-guerre que le mot reprendrait bizarrement sa place, quand j'éprouve le vertige de ce long enchaînement de chances et de gâchis, de promesses non tenues et de haines décidément insurmontables, je pense qu'il faudrait des livres et des livres pour en faire le compte, sans d'ailleurs convaincre personne, ou bien simplement réentendre au fond de la mémoire, imperceptibles et indestructibles, ces quelques notes fragiles qu'un joueur d'harmonica égrenait un soir d'après-guerre dans le crépuscule de Juan les Pins.
Note aucazoù : Exodus, You go to my head et Hatikvah doivent être en italiques.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 30 juillet 2012 à 07:58 ::Musique
Formidable ! Il faut parfois savoir attendre. En 1993, tandis qu'il enregistrait avec nous l'album de chansons pour enfants Crasse-Tignasse, Michel Musseau m'avait parlé de son admiration pour le disque de Jean-Claude Vannier orchestrant les chansons de Georges Brassens. Ses mélodies n'étant pas ce qui me semblait le plus remarquable chez le poète j'avais quelques doutes, mais Musseau avait tant insisté que j'avais fini par le croire, d'autant que j'avais toujours été un fan du travail de Vannier, pas seulement pour Gainsbourg et leur Melody Nelson, mais aussi pour Brigitte Fontaine, Claude Nougaro et bien d'autres. L'année suivante, avec Bernard Vitet nous étions d'ailleurs allés lui faire écouter les maquettes de Carton pour avoir son avis sur nos chansons peu ordinaires. Vannier avait, paraît-il, beaucoup apprécié, mais il nous avait plutôt démoralisé sur le potentiel commercial de notre démarche ! Nous ne nous étions pas démontés et avions continué notre aventure dont la suite ne lui donna pas vraiment tort, bien que nous n'eûmes jamais à regretter ce dont notre imagination avait accouché. Les nombreuses chansons écrites avec Bernard Vitet sont avec les instantanés du Drame et nos pièces orchestrales ce dont encore aujourd'hui je suis le plus fier.
En me promenant dans les allées virtuelles je découvre que l'album épuisé L'orchestre de Jean-Claude Vannier interprète les musiques de Georges Brassens a récemment été réédité pour 6,99€. Que soit loué le camarade Michel Musseau dont j'ai toujours adoré l'humour critique et la précision musicale ! L'album commandé en 1974 par le patron de Philips pour commémorer les vingt ans d'activité de Georges Brassens, est à la hauteur de nos espérances. Certainement l'une des œuvres les plus réussies de Jean-Claude Vannier, elle respire la liberté inventive de l'autodidacte et l'intelligence de l'arrangeur tout en mettant en valeur les compositions de Brassens que j'ai longtemps cru monotones. Utilisant quantité d'instruments rares, flexatones, piano-jouets, clavier de cloches, mais aussi fanfare d'inspiration catalane, clavecin, limonaire, percussion ou cordes à la Carl Stalling, il fait preuve d'une créativité exceptionnelle et d'un humour décapant reléguant la variété instrumentale aux pires ringardises et les fantaisies de Pascal Comelade à de timides tentatives. On regrette seulement qu'aucun musicien de cet orchestre impossible ne soit cité sur la pochette, d'autant que s'y succèdent d'étonnants solistes. Je ressens le même enthousiasme qu'à la découverte des versions orchestrales de Let My Children Hear Music de Charlie Mingus arrangées par Sy Johnson, Alan Raph et le maître en personne. On se délectera donc de ces versions épatantes de Chanson pour l'Auvergnat, Les Sabots d'Hélène, Les Amoureux des bancs publics, Stances à un cambrioleur, Le 22 septembre, La Mauvaise réputation, Les Copains d'abord, Je me suis fait tout petit, Supplique pour être enterré à la plage de Sète, Jeanne, Les Amours d'antan, Bonhomme.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 27 juillet 2012 à 08:00 ::Pratique
Il aura fallu trois jours pour révéler le Polaroïd Impossible envoyé par Gila à la requête de Hélène C. Les photos de groupe sont des arrêts du temps où plusieurs personnages sont épinglés d'un seul clic sans que, en général, ils aient eu le temps de s'y préparer. Tels les instantanés nous attrapant dans le mouvement celles-ci nous prennent par surprise tant notre préoccupation est, avant tout, d'être là, ensemble. Céline, Valéry, Gila et moi nous tenons par les épaules tandis qu'Olivier, insaisissable, est déjà reparti au rendez-vous avec François Hébel. Il y a toujours quelqu'un pour demander de sourire, le sempiternel "Cheese !" dont il existe maintes déclinaisons à travers le monde comme ouistiti, kimchi, patata, appelsin, omelett, whisky, le rictus variant selon les cultures.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 26 juillet 2012 à 07:37 ::Humeurs & opinions
Avec qui voulez-vous lutter ? À ma gauche, Scotch, mâle dominant, fourrure grise, 10 ans, 8 kg et des poussières, placide mais ferme. À ma droite, Diabolo, Jack Russell terrier tout fou, masque brun, 3 ans, pratiquement la même taille mais pas plus de 5kg, aboyeur selon l'humeur. Comme ils regardent fixement l'appareil j'imagine un match d'hypnose animalier dont je suis finalement la victime dans un énième remake de L'arroseur arrosé. À leur signal j'appuie sur le bouton. D'année en année leurs relations sont devenues pacifiques, mais ils n'en sont pas encore à se faire des mamours.
Scat était un chat élevé par un chien, lui-même élevé par une chatte. Il fallait voir Horus s'interposer quand la chatte venait embêter le chaton. Guy Le Querrec avait publié une magnifique photo où Scat descendait de mon épaule sur le Theremin avec Bernard à la trompette.
De mon côté, preuve que je suis en vacances, je dévore un premier bouquin, un thriller de politique-fiction de Philippe Nicholson intitulé Serenitas (Carnets Nord / Ed. Montparnasse). Le problème avec les polars c'est que l'auteur vous mène souvent en bateau, inventant mille fausses pistes avant de valider l'ultime. Comme partout il n'y a que le style qui puisse avoir raison du genre. Ici, comprenant trop tôt que nous avons affaire au complot, nous identifions rapidement les intentions des personnages. L'intérêt réside dans la vision d'un avenir proche qui n'a rien de réjouissant.
Titrer un article Les théories du complot comme s'y laisse aller tous les médias, Mediapart compris, est fâcheusement tendancieux. Comme s'il fallait être pour ou contre, avec un soupçon prononcé envers les paranoïaques. En voir nulle part est aussi idiot qu'en voir partout. Les religions sont pourtant d'excellents exemples séculaires de leur réalité. Le complot est une forme récurrente ancestrale. La question "à qui profite le crime ?" est une méthode éprouvée pour déjouer la communication gérée par les états. Le faux-coupable est toujours bien dessiné. L'hallali peut commencer.
Et les bêtes dans tout cela ? Elles s'en fichent et terminent la journée ensoleillée par un pastis et quelques olives au son des cigales. À moins que tout cela ne soit qu'une honteuse manipulation et que j'ai osé faire un montage avec deux photographies ? Ou pas !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 25 juillet 2012 à 08:00 ::Voyage
D'abord la vue. Chaque fois que j'arrive dans un nouvel endroit je scrute l'horizon, même s'il est bouché. Ici, Saint-Étienne, sur le chemin vers le sud, l'atelier d'Ella et Pitr. Le cadre éjecte les collines à droite. C'est la campagne. Je cherche un détail qui m'attire, que je n'aurais pu voir d'ailleurs. Adverbe, d'ailleurs est de circonstance. De la fenêtre l'à-pique vertical donnant sur un étroit jardin est déjà dans l'ombre en cette fin de journée. La nuit aurais-je été séduit par les éclairages racoleurs du nouveau théâtre ? Rejetant les immeubles sans style je fais donc le point sur des balcons en fer forgé, vestige d'une autre époque. La géographie évoque l'histoire.
Une trouée entre deux immeubles, une façade un peu ampoulée, un œil de bœuf au fronton d'un édifice, on s'approche... Ancien ou moderne, qu'importe, y chercher du caractère. Celui de la ville se précise. Au premier plan des ateliers désaffectés ; derrière nous, invisible puisqu'en contrechamp, l'ex école des beaux arts abandonnée au vandalisme est un furoncle absurde, laissé en friche. Les municipalités ne savent pas sauter sur les occasions pour recycler les grands espaces dont ont besoin les artistes pour travailler. Les caves sont idéales pour les répétitions d'orchestre, les échangeurs d'autoroute feraient aussi bien l'affaire, et les vieilles usines siéraient aux troupes de théâtre et aux plasticiens. Les volumes se délabrent avant que les décisions soient prises.
Fer forgé. Nous sommes dans l'ancienne capitale des armes et cycles. Manufrance a tenu un siècle jusqu'en 1985. En 2010 sa renaissance accouche d'une nouvelle édition du célèbre catalogue, mais comme nombreuses villes de province l'âge d'or est passé. Automatisation, délocalisations, concurrence. Que signifient les volets clos ? Que se passe-t-il derrière les rideaux de voile ? Le charme discret de la bourgeoisie est un euphémisme. L'esprit mal tourné, on pense à Chabrol.
Panoramique vers le bas. En réalité un simple recadrage tranchant avec les vieilles pierres. Présence humaine. Deux jeunes types reviennent du sport. C'est dimanche. Un magasin de fringues branché, une banque : classique ! Les volets métalliques sont-ils une conséquence des vacances ou de la mutation ? Saint-Étienne se revendique capitale du design. Ça bouge. Il y a des affiches d'Ella et Pitr un peu partout. Un énorme poisson rouge orne la caserne des pompiers. Ella vient de réorganiser le site Internet des papierspeintres. J'y vais.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 24 juillet 2012 à 08:01 ::Multimedia
Arles, début du mois. Impossible fait gratuitement des Polaroïd de tous ceux et toutes celles qui passent dans la cour de l'École de la Photo, rue des Arènes. C'est le QG de l'équipe Coïncidence en charge des Soirées des Rencontres, mais Olivier Koechlin, retenu quelque part en ville, n'est pas sur le cliché. Il aurait probablement dépassé Valéry Faidherbe, le plus haut de nous quatre. Gila a l'idée de prendre en photo l'image non encore révélée. Elle va s'éclaircir et prendre des couleurs. En attendant c'est la nuit. La nuit Klein (Yves, pas William que pourtant j'adore). Ou alors une nuit américaine pour "une école française", thème de cette année. À ma droite Céline le Guyader veille au grain, pas celui de l'image en train de naître, mais elle coordonne les faits et gestes de notre équipée, des fois qu'on aille aux fraises au lieu de s'occuper de la projection du soir au Théâtre antique. Pendant les pauses nous nous tirons mutuellement le portrait. Certains ont le pixel fin, d'autres préfèrent Instagram, mais personne ne se prend au sérieux. On se souviendra. Peut-être. À quoi servent toutes ces prises quand on a les yeux plus gros que le ventre, encore que le mien ait une fâcheuse tendance à gonfler avec le régime resto à tous les repas ? On rejette à l'eau les petits poissons qui n'ont pas la taille. On espère toujours le miracle. Et ça, le ça, s'accumule dans des tiroirs, sur des disques durs plus fragiles que tous les supports qui ont précédé le numérique après la camera obscura. C'est là qu'on met les enfants qui ne sont pas sages. Tout s'explique. Les bleus, la nuit, cette chambre noire, le travail de galérien, le rêve et les étoiles. Sur l'image qui voit le jour apparaissent quatre garnements vraiment pas pressés de grandir.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 23 juillet 2012 à 07:36 ::Cinéma & DVD
L'excellente comédie Et si on vivait tous ensemble ? est victime d'un titre réducteur et d'une bande-annonce attendue alors que le film de Stéphane Robelin est original, drôle, critique, bien filmé, d'une très grande finesse, superbement dialogué et interprété par une bande de joyeux seniors qui nous donnent une belle leçon de vie, dans le film comme dans leur profession. Jane Fonda, Geraldine Chaplin, Claude Rich, Guy Bedos, Pierre Richard s'en donnent à cœur joie même dans les moments les plus graves (dvd Studio 37).
J'évite donc la bande-annonce et vous renvoie à un petit sujet sur le tournage. En France, si elles ne sont pas signées par une célébrité, les comédies sont peu acclamées par la critique, remportent rarement la palme, alors qu'elles sont aussi nécessaires que le reste, si ce n'est plus en ces temps de crise et de morosité, et les vacances ne changeront rien à l'affaire. Le cinquième film de Robelin a reçu un accueil enthousiaste du public en province, probablement des vieux qui ont forcément identifié leur préoccupation majeure, comment bien vieillir et passer au mieux nos dernières années, alors qu'à Paris il est passé quasiment inaperçu. Je n'avais pas autant entendu rire mes amis depuis la projection des Beaux gosses de Ryad Sattouf qui, loin d'être une grosse daube, a la même qualité d'étude de mœurs, là sur des adolescents pubères, ici sur des seniors en fin de vie. J'ignore quel regard les jeunes peuvent avoir sur ce film, mais je suis certain que, passé 50 ans, il est absolument salutaire, et comme l'âge n'a rien à voir avec la date de naissance, je le recommanderai donc à tous et à toutes !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 20 juillet 2012 à 00:03 ::Perso
Le temps de tout, le temps de rien, trop-plein et puits sans fin ! À en perdre le nord parmi trop d'étoiles. Je commence plein de trucs que je laisse en plan. Boucler les affaires à l'arrache avant de passer aux valises. D'été pour le sud, d'hiver pour la montagne, ce qu'il faut au chat, carton bouffe, matériel boulot, valises sous les yeux ! Comment bloguer sur autre chose lorsqu'on est déjà au four et au moulin ? Passer le relais de la maison, récupérer les sous, envoyer les chèques, faire des copies de sécurité des ordis, j'en deviens fou. Je plane dans le cosmos du Terre à terre. Boomerang de la navette. Vérifier l'huile et les pneus. Merci à Yayoi Kusama pour ses lumières ! J'ai tout juste eu le temps de composer les ébauches de quatre pièces de la renaissance et d'enregistrer 191 notes de cordes pour l'application iPad que nous espérons réaliser avec Nicolas Clauss et Sonia Cruchon. Après réflexion nocturne, j'en ai jeté 113, il en reste 77 plus le son du couvercle, c'est plus qu'assez. Je sais quoi faire pour les trois parties, une histoire de bambin qui deviendra l'un des plus grands savants de l'histoire de l'humanité, sa boîte à secrets accouchant du projecteur de rêves et son legs nous permettant de le faire renaître. La boucle est bouclée. "Tension-détente" que je martèle, mais il y a plus de tension que de détente. Trouver la sortie. C'est tout vu, et même entendu. D'ici là il va falloir en mettre un coup. Mille bornes, drôle de jeu. Ménisque supérieur. Sans que ça déborde. Un homme à la mer ! J'ai ma bouée. Elle s'appelle d'avance. N'empêche que la nuit il n'y a pas plus d'horizon que de beurre en branche.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 19 juillet 2012 à 00:00 ::Humeurs & opinions
En voyage j'emporte toujours quelques petits instruments de musique si l'occasion se présente, mais les guimbardes sortent rarement de ma trousse de toilette. Chez Birgitte j'ai tapoté du piano-jouet et du pianet, une sorte de petit piano droit de six octaves et demie, mais nous n'avons pas eu le temps de jouer ensemble, plus enclins à la promenade cycliste. À la lecture du compte-rendu de ses concerts, Claus Kaarsgaard m'a proposé de me joindre au trio formé avec le guitariste Christian Frank et le batteur Carsten Landors pour leur dernier concert de la saison lors du Festival de Jazz de Copenhague. Un peu démuni, j'ai accepté grâce aux applications que j'avais téléchargées sur l'iPad, en particulier les clones virtuels de deux de mes instruments fétiches, le Tenori-on et le Kaossilator. Mettez un i devant leur nom et le tour est joué, la transposition sur iOS ne reflétant pourtant jamais exactement l'instrument original. Avec ses 730 grammes stockant un nombre incroyable de données et de logiciels, la tablette est devenue mon nouveau couteau suisse, même si elle ne remplace pas l'ouvre-boîtes ou les lames acérées. On est loin de l'époque où le trio d'Un Drame Musical Instantané voyageait avec un Espace bourré jusqu'au plafond. Le matin du concert j'ai donc travaillé quelques timbres me semblant pouvoir coller avec le jazz en dentelles des trois orfèvres.
J'avais également préparé quelques timbres avec les applications de synthétiseur virtuel Synth, SynthStation et Tabletop, mais je me suis servi essentiellement du iKaossilator dont la souplesse, on pourrait dire le gameplay (la jouabilité), m'offre de laisser courir mes doigts intuitivement pour m'intégrer aux compositions très structurées de mes camarades de jeu. Ajoutez les trois guimbardes et j'étais paré à toutes les éventualités. Une toute petite, classique, et deux plates, achetées en Italie il y a trente-cinq ans, qui me permettent d'articuler des mots ou de souffler sans les pincer. J'ai pu ainsi interpréter quelques chorus bien déjantés avec les deux pouces sur l'iPad et me fondre dans les structures rythmiques avec les guimbardes. Françoise mettra probablement en ligne un extrait à réception du film laissé au Danemark. Je vais donc continuer à travailler l'option iPad qui pourrait me permettre à l'avenir d'honorer d'autres invitations impromptues, car l'expérience fut une véritable partie de plaisir !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 18 juillet 2012 à 00:10 ::Expositions
Propriété d'un collectionneur japonais, la scène traumatique réalisée par le "sculpteur" Edward Kienholz n'avait pas été exposée depuis quarante ans. Le Musée Louisiana, près de Copenhague, présente Five Car Stud jusqu'au 21 octobre, occasion inespérée de découvrir une œuvre clef du début des années 70, si critique qu'elle fut interdite dans les institutions culturelles américaines et qu'elle encouragea l'artiste à s'installer à Berlin et en Idaho.
J'ai repris ci-dessus l'image déjà publiée le 16 juillet tant la suite des plans rappelle un découpage cinématographique. Je résumai : Un groupe de blancs lynchant un noir éclairés par les phares de cinq voitures, le castrant devant un jeune garçon et une femme restés à l'écart. Le public traînant ses chaussures dans le sable fait figure de témoin passif devant la scène abominable. J'en fais des cauchemars la nuit suivante. Comme pour Lucchino Visconti dans ses films, chez Kienholz le moindre détail est à sa place, même si la réalité est toujours tordue par le geste de l'artiste. Les masques des tortionnaires et la croix dorée autour du cou, une canette de bière écrasée, des photos de femme nue sur le pare-soleil, la tronçonneuse à l'arrière du pick-up, l'autoradio qui joue un blues nègre en sourdine, les plaques minéralogiques avec "fraternité" ou "America, love it or leave it", la bannière étoilée... Comme le corps démembré de la victime, son ventre est un réservoir d'essence dans lequel flottent les lettres mélangées du mot NIGGER... Une interview d'une heure est projetée à l'entrée de l'installation ; Kienholz a accepté à condition que le journaliste pose pour figurer l'un des personnages ; la discussion court pendant que l'artiste moule le corps du modèle.
Fan d'Edward Kienholz depuis sa rétrospective au CNAC rue Berryer en octobre 1970, je suis à l'affût de catalogues de son œuvre. Celui de Five Car Stud (1969-1972) en creuse l'analyse tout en évoquant le reste de son travail, même si les petites photos de Back Seat Dodge '38, The State Hospital, The Illegal Operation, The Wait, Roxys, The Caddy Court, The Ozymandias Parade, The Hoerengracht, etc. sont en noir et blanc. Les documents et les textes en anglais sont passionnants. Je ne manque jamais une visite à Amsterdam sans revoir The Beanery au Stedelijk Museum, en restauration jusqu'au 23 septembre. Les rétrospectives sont rares. Il faut aller au Musée Ludwig de Cologne pour admirer Night of Nights ou The Portable War Memorial...
En 1981, Edward Kienholz déclara que toutes les œuvres postérieures à 1972 étaient cosignées avec sa compagne Nancy Reddin Kienholz, démarche encore rare parmi les artistes mâles profitant souvent d'un apport discret et pourtant déterminant de leur conjointe, collaboration restée secrète dans l'Histoire de l'Art quand ce ne fut pas pure usurpation à une époque encore récente où les femmes ne pouvaient être acceptées autrement que dans leur rôle de mère !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 17 juillet 2012 à 05:58 ::Voyage
À l'état de Françoise après deux bouffées on peut affirmer que la commune de Christiania propose définitivement le bon produit. Après un délicieux et revigorant déjeuner végétarien au Morgenstedet nous avons réenfourché nos vélos pour un tour et demi-tour du lac, histoire de faire une dernière promenade avant l'envol back home. Nous avons pu ainsi admirer la liberté de construction dont jouissent les habitants. Cela tient du bricolage, du système D et d'une imagination débridée. D'anciens bâtiments de l'Armée sont restaurés, on trouve beaucoup de maisons en bois contrairement à la ville de Copenhague, d'autres font des expériences avec du verre, de la résine ou de la terre herbeuse.
Il n'y a que dans Pusher Street que les photos sont interdites. Pourtant les étalages sont attrayants avec leurs petites étiquettes aux noms évocateurs de paradis pas si lointains, mais pour le coup artificiels. Ailleurs je me fais discret lorsque j'appuie sur le bouton. Le vent souffle dans les arbres. Le silence est une des caractéristiques de Copenhague. Hormis quelques rares grands axes, pendant toute la semaine on se serait cru un dimanche ! Même pas l'ombre d'un policier dans toute la ville au bout de huit jours, sauf une sortie nocturne "à l'américaine" avec phares bleus et sirènes de quatre voitures se suivant à fond la caisse et demi-tour penaud à peine deux minutes plus tard, style on existe, cette alerte ressemblant plutôt à la parade de Buffalo Bill ! Une ville et des gens très cool, qu'on vous dit... Cela ne signifie pas qu'il ne se passe rien. Le fait-divers local met en scène un jeune afghan à peine naturalisé, retrouvé un matin dévoré par les tigres du zoo sans que l'on sache s'il s'agit d'un suicide, d'un accident ou d'un règlement de comptes. Bon début pour un polar nordique !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 16 juillet 2012 à 00:03 ::Voyage
La nuit tombe sur Nørrebrogade comme une toile peinte derrière un décor de carton-pâte. Nous sortons d'un étonnant spectacle de la troupe We Go. Le titre de sa nouvelle création est explicite : Music From Movement. La musique découle directement des gestes des danseurs qui s'y collent tandis que les musiciens bougent comme des fous. La fusion diabolique apporte un humour ravageur aux mondes du concert rock et du ballet qui en prennent pour leur grade. Les rythmes mécaniques et les facéties acrobatiques rappellent un peu la première période de Frank Zappa. L'excitation et le plaisir des interprètes sont communicatifs.
La compagnie We Go, fondée à Copenhague en 2004 par le compositeur Niels Bjerg et la chorégraphe Kirstine Kyhl Andersen, est composée d'une dizaine de protagonistes d'un peu partout en Europe. Une aubaine pour les organisateurs de spectacles désirant renouveler leur programmation ! La photographie des haricots sauteurs est d'Anna van Kooij. J'évite de prendre des photos si cela risque de gêner les acteurs ou les spectateurs. Sur scène ils sont sept en justaucorps rouge avec autant de guitares, plus percussion et petits instruments électroniques portables.
Nous passons toute la journée du lendemain à Louisiana, magnifique musée d'art moderne et contemporain situé à trente minutes au nord de Copenhague. Dans un théâtre de verdure, plusieurs bâtiments à l'architecture astucieuse abritent une collection d'œuvres remarquablement choisies. On entre, on sort, on s'y perd et s'y retrouve. Le panorama offre une vue imprenable sur la mer baltique et la Suède. Les plus grands sculpteurs sont exposés au milieu de la nature, entourés d'oiseaux. Pink Caviar présente les acquisitions 2009-2011, mais c'est Five Car Stud qui me fait la plus grosse impression. Je suis un fan d'Edward Kienholz depuis 1970, mais cette œuvre déterminante est légèrement postérieure à la rétrospective du CNAC rue Berryer qui me marqua alors si fort. Cet artiste dont il est difficile de voir les œuvres et même de trouver des livres qui lui sont consacrés est pourtant une clef pour comprendre les années 60. J'écrirai probablement bientôt un article sur cette installation montrant un groupe de blancs lynchant un noir éclairés par les phares de cinq voitures, le castrant devant un jeune garçon et une femme restés à l'écart. Le public traînant ses chaussures dans le sable fait figure de témoin passif devant la scène abominable. J'en fais des cauchemars la nuit suivante.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 13 juillet 2012 à 00:00 ::Voyage
Ici le vélo est vraiment le moyen de locomotion idéal. Nous avons fait un tour à Nyhavn ; le port est très joli, mais trop touristique. La vie semble très cool à Copenhague. Stress peu apparent. Cela se voit à la manière courtoise de conduire. De plus, la semaine du Festival de Jazz il y a des dizaines de concerts partout dans la ville, dans les cafés, les clubs, les églises, les jardins, les places en plein air...
Nous sommes allés écouter, entre autres, Claus au Tango y Vinos. Il jouait avec un autre Claus, le sax ténor Claus Waidtløv, et le batteur très RoachienMorten Hæsum. Notre Claus Kaarsgaard joue de la contrebasse dans quantité d'orchestres.
Le lendemain dans l'arrière-boutique de Home Made Records il accompagne le guitariste Christian Frank avec le batteur Carsten Landors pour une musique inventive, toute en nuances, un petit bijou Frisellien ciselé à la main. Claus sillonne la ville avec l'énorme instrument dans son tricycle. On adorerait avoir une poussette comme la sienne, mais l'étroitesse des rues parisiennes, des couloirs pour les vélos et surtout les côtes s'y prêtent mal. C'est pourtant pratique pour faire les courses.
Malgré cela, notre expérience shopping est plutôt ratée. Françoise a acheté un joli Thermos vert pomme de marque Alfi ; comme l'objet fuit elle le rapporte à Illum où le vendeur refuse catégoriquement de le changer ou de le reprendre parce qu'il n'est pas stipulé dans la garantie qu'il ne doit pas fuir ! Il aurait bien fait l'échange si Françoise ne l'avait pas rempli d'eau !! Pendant une demie heure le vendu à la cause de son patron accumule les arguments de mauvaise foi avec un sourire indéfectible. Nous abandonnons en lui rappelant que, faute d'humanité, un de ces jours il sera remplacé par une machine. Moralité : n'achetez pas au grand magasin Illum, attrape-nigauds garanti (for English readers: just don't buy at Illum!).
Nous rentrons dîner dans le quartier de la maison, un Thaï succulent. Sinon nous dégustons poissons fumés, frits, à la vapeur ou crus. La vie est très chère au Danemark, plus qu'en France. La crise économique ne semble pas encore avoir atteint le pays. Comme les Anglais, les Danois ont choisi de conserver leur couronne plutôt qu'adhérer à l'euro tout en participant à l'Union Européenne. Nous avions une petite idée du Danemark grâce à deux séries télévisées projetées récemment, le cultissime Matador et les deux saisons de Borgen.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 12 juillet 2012 à 00:03 ::Voyage
Formidable initiative et beau cadeau de Claus qui a acheté mardi matin un vieux vélo pour les amis. Nous visitons Copenhague de la plus agréable manière. On raconte que c'est la ville du monde la mieux adaptée à la bicyclette. Il y en a partout. Les quartiers sont étonnamment silencieux. Peu d'automobiles. Les avenues sont larges, bordées de hauts immeubles anciens. Il existe quantité de deux, trois ou quatre roues à pédales. Nombreux sont équipés d'une petite poussette pour transporter deux enfants, les courses ou une contrebasse ! Pendant le festival de jazz, des concerts fleurissent comme s'il en pleuvait, dehors, dedans. Nous sommes délicatement arrosés par leurs gouttes ici et là.
"Christiania (Fristaden Christiania) est un quartier de Copenhague au Danemark, autoproclamé « ville libre de Christiania », fonctionnant comme une communauté intentionnelle autogérée, fondée en septembre 1971 sur le terrain de la caserne de Bådmandsstræde par un groupe de squatters, de chômeurs et de hippies. Le quartier est une rare expérience historique libertaire toujours en activité en Europe du Nord..." (intéressant article sur Wikipédia et évidemment sur le site officiel de la communauté). La population est très mélangée, habitants et touristes, jeunes bobos et vieux hippies, énergumènes laissés libres de faire ce qu'il leur plaît, vendeurs de hasch et d'herbe étalant leurs produits comme des épiciers... C'est encore plus cool qu'aux Pays-Bas et la qualité est la même, attention danger, c'est très fort ! L'atmosphère est détendue, mais la situation est paradoxale. Ceux qui ont voulu vivre en marge se sont retrouvés un des principaux centres touristiques du pays, les rixes ne sont pas rares entre dealers sur Pusher Street, les touristes mitraillent de leurs yeux les habitations soigneusement rénovées et entretenues, le commerce y semble prépondérant. Est-il possible de créer un nouveau monde sans y projeter l'ancien et recommencer les mêmes absurdités ? Seul le virtuel telle l'expression artistique échappe à cette fatalité, car ces mondes libertaires s'inscrivent toujours comme des îlots de résistance au milieu d'une galaxie humaine autrement plus puissante dans ses us et coutumes. Un monde plus juste ne peut exister en marge, c'est le monde lui-même qu'il faudrait pouvoir changer pour transformer les relations entre les hommes et les femmes. Il n'empêche que l'expérience de Christiania est passionnante et nous promener parmi les collectifs autogérés, les maisons inventives, les sourires partagés, est un plaisir renouvelé. À la sortie on peut lire : "Vous entrez dans la Communauté Européenne" !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 11 juillet 2012 à 00:08 ::Multimedia
ARTE Creative met en ligne les Soirées des Rencontres de la Photographie qui se sont déroulées au Théâtre Antique d'Arles la semaine dernière, du 3 au 7 juillet 2012, sous la voûte étoilée. Commençons par Elliott Erwitt accompagné par la percussionniste Linda Edsjö. Pour quelques passages Antonin-Tri Hoang à la clarinette et moi-même à la flûte, aux guimbardes et à la trompette, les rejoignons. Arte a découpé la prestation d'Erwitt en deux parties.
Directeur musical, j'ai choisi les musiciens et musiciennes qui sont intervenus en direct, y participant parfois, composé une petite pièce symphonique pour le Prix Pictet, enregistré mon doigt sur une vitre pour l'animation que Grégory Pignot a réalisé du jingle des Rencontres d'après l'affiche de Michel Bouvet, illustré musicalement quelques autres sujets. Aujourd'hui vous pouvez ainsi voir ou revoir Magnum Première découpé en quatre parties et accompagné par la pianiste Ève Risser, les quatre leçons de photographie de Christian Milovanoff et l'American Puzzle de Jean-Christophe Béchet.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 10 juillet 2012 à 00:09 ::Voyage
Copenhague 1972. Pour rejoindre Michaëla dont la grand-mère habitait Öland j'avais pris le train jusqu'ici et embarqué pour Malmö. La construction du pont de l'Øresund reliant les deux pays est récente. Le seul pont de la traversée était celui du navire sur lequel j'avais partagé un joint corsé avec des hippies qui m'avaient invité à dormir chez eux. Chez eux, de l'autre côté du pont, là où les fantômes vinrent à ma rencontre. Mélangerais-je ici le pont de Murnau et le bac de Dreyer ? Quoi qu'il en soit et qu'il en fut je passai le dernier à la douane. Les deux préposés avaient probablement remarqué mon abondante chevelure tombant sur ma tunique bleue et verte, et mon air hagard. La valise ouverte, ils flashèrent sur ma collection de flûtes que je rangeais dans le même tiroir de mon bureau que mes sachets d'encens indien. Reniflant les parfums de l'Orient ils eurent un soupçon. Et si j'y cachais quelque produit prohibé ?! Comme ils ne voyaient rien en y glissant un œil, germa sous leurs casquettes une idée de génie. Je ne parlais pas un mot de suédois (si ce n'est "jag älskar dig"), mais je suivais parfaitement leur association d'idées. Imaginez-moi, seul, complètement défoncé, dans cet immense hangar à minuit passé, regardant deux douaniers souffler dans mes flûtes pour s'assurer que je n'y avais rien planqué. Ce duo improvisé et surréaliste fait partie de mes grands souvenirs musicaux. Relâché une demi-heure plus tard faute de preuves, je ne retrouvai pas les passagers qui m'avaient offert joint et hospitalité, mais qui avaient filé fissa. Dehors pas un chat. Malmö ressemblait à une ville fantôme. Du Delvaux. Je résolus de dormir sur les marches de la gare de chemin de fer. Le matin je fus réveillé tôt par des mouettes qui m'inspectaient sauvagement en volant tout près de moi.
Quarante ans après, j'aperçois la Suède du hublot.
Le nouveau métro nous amène à Nørrenport où Birgitte nous attend pour nous accompagner chez elle et Claus. Je suis très heureux de retrouver Birgitte Lyregaard que je n'ai pas vue depuis le concert de notre trio El Strøm. Aujourd'hui-même, Sacha Gattino, le troisième larron, est sur la route de Rennes où il emménage.
Nous nous reposons enfin dans la tour de la copropriété où nos amis ont élu domicile. La grande maison de briques rouges a plus d'un siècle. Les escaliers étroits forment parfois labyrinthe lorsqu'il faut rejoindre les toilettes à mi-étage, et la salle de douche, collective à l'immeuble, est quatre étages plus bas. Les formes épurées et blanches de l'appartement cèdent alors la place à des couloirs gris et mystérieux où nous craignons de croiser les fantômes évoqués plus haut...
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 9 juillet 2012 à 00:24 ::Musique
Avant le spectacle de jeudi dernier, Linda Edsjö fait une incantation à la pluie qui menace. Ça marche ! Les hallebardes ne dégringoleront que vers deux heures du matin, lorsque nous aurons rangé le marimba, les clarinettes, mes instruments en carton et le matériel électronique qui craignent l'eau. Tuiles : la bâche qui protège la table de mixage contre l'humidité bloque les potentiomètres et le moniteur reste éteint au lieu de reproduire les images projetées. Seule solution : tout contrôler avec le volume du master et se tordre le cou pour surveiller la projection de 9x9 mètres. Gros succès. Olivier Koechlin a pris une photo-souvenir de notre duo. Les anches d'Antonin-Tri Hoang cisèlent les quinze séquences du Prix Découverte qui s'enchaînent sans temps mort...
À côté de lui, je change d'instrument toutes les deux minutes sans me prendre les pieds dans le tapis. Sur mon établi de chirurgien je les ai disposés de façon chronologique et j'ai répété les passages de l'un à l'autre. Entr'acte. Comme c'était prévisible Elliott Erwitt commente ses photographies avec un trait d'humour sur chacune. Linda structure le temps et l'espace avec ses claviers de percussion, tandis qu'Antonin et moi venons de temps en temps en renfort avec la clarinette et le sax, la flûte et la trompette. Très présents, le marimba et le vibraphone n'empêchent jamais la compréhension du texte tout en suggérant des humeurs tendres, graves ou comiques.
Lorsque nous terminons de ranger, le public a disparu de l'amphithéâtre antique. Drôle de sensation d'espérer nous en être bien sortis quand les compliments attendront le lendemain. La musique en direct donne du relief à l'ensemble des Soirées. À l'avenir j'aimerais pouvoir tout sonoriser ainsi, avec des improvisateurs aussi zélés, capables de rattraper n'importe quelle situation. Tout est évidemment préparé pour pouvoir jouer ensuite confortablement, quels que soient les aléas du live.
Les trois réalisateurs, François Girard dit Gila, Valéry Faidherbe et Olivier Koechlin (au centre) qui dirige l'équipe de Coïncidence ont bien mérité leurs bières, commandées tard dans la nuit Place du Forum. Linda, Antonin et moi rencontrons enfin Elliott Erwitt avec qui nous avons joué sans aucune concertation préalable. Il est plus de quatre heures du matin lorsque je m'endors.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 7 juillet 2012 à 12:07 ::Expositions
Nous nous promenons le long du Rhône. Quinze écrans ponctuent la balade. Il y a un monde fou. C'est la plus populaire des nuits. Certains lieux impriment leur magie à l'installation éphémère : une cour d'école, le quai de Trinquetaille, une projection sauvage sur un pilier... Les étoiles qui entourent l'animal totem de cette nouvelle édition des Rencontres d'Arles réfléchissent celles qui tombent du ciel comme une humidité étincelante. Certains pensent que c'est un loup ; son créateur, l'affichiste Michel Bouvet, dit "le renard" ; probablement un renard bleu ; nous préférons y voir une louve, comme si son lait nous permettrait un jour de fonder la ville de nos rêves. Rien ne se construit seul. Aussi n'aurai-je de cesse de chercher mon frère jumeau ou ma sœur jumelle dans les rues, dans les maisons, dans les livres, sur les écrans... Comment reconnaître ces amis ? Un mot, un regard, ce que nous partageons, des idées, l'humour, l'engagement, les songes... La vie, résumera-t-on, à condition d'y entendre tout ce qui pousse et non ce qui l'étouffe. Assez de bitume, assez de couvercle, de non-dit, d'infos analgésiques, assez de répétitions, assez de certitudes, assez de rien !
Les images projetées en plein air vomissent trop de souvenirs, pas assez de visions. On pensait s'être débarrassé de l'ancien président, il encombre les écrans. Et le nouveau n'inspire que platitude aux photographes. Leur regard politique réfléchit trop souvent le formatage de la société du spectacle. À se croire objectif le boîtier n'enregistre que des clichés. Le discours est démobilisé, il ressert les mêmes plats qu'à la télé. Il y a pourtant de belles photos. Les expositions fleurissent. On y fait son petit marché. On marche beaucoup.
Nous sommes séduits par les flous du Russe Igor Posner présenté par Prospekt. La Nuit de l'Année est confiée aux agences photos, orchestrée par Claudine Maugendre et Aurélien Valette. Si, comme le prétendait Orson Welles, il suffit d'enlever un paramètre à la réalité pour entrevoir la poésie, les flous de Posner joue du circonlocutoire, tournoyant autour d'un centre sans jamais le toucher. L'héliocentrisme des flashs, des lampes ou du jour ne suffit pas. Toute œuvre est une morale, écrivait Jean Cocteau. Le travelling est affaire de morale, surenchérissait Jean-Luc Godard. Parfois elle se révèle, parfois son absence se fait criante, quelle horreur ! Ce sont encore des mots de Cocteau, des Parents terribles d'abord, mais surtout au moment où le poète se fait transpercer par une lance dans Le testament d'Orphée. Et Godard de reprendre encore une fois l'extrait dans ses indispensables Histoire(s) du cinéma. Oui, certains s'amusent sans arrière-pensée (toujours Cocteau) ! Alors on attend avec impatience la quatrième et dernière leçon de photographie de Christian Milovanoff ce soir au Théâtre antique, intitulée Des mots pour elle.
Il faut beaucoup regarder, ailleurs écouter, pour trouver son bonheur. Il existe. C'est le vecteur qui nous entraîne et nous pousse. Il n'est jamais fini. C'est même cela, la beauté de l'infini.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 6 juillet 2012 à 03:24 ::Expositions
Presque tout le monde en Arles se promène avec un appareil-photo autour du cou. C'est hallucinant. Ceux qui n'en ont pas ressemblent à des gens vêtus dans un camp de nudistes. Dans les années 1970 Captain Beefheart et son Magic Band furent refoulés à Orly pour, faute de passeports, avoir impertinemment répondu qu'ils étaient des pèlerins arrivés du XXIe siècle. Comme les douaniers interrogaient l'un des musiciens sur l'appareil-photo autour de son cou, celui-ci répondit avec aplomb que c'était un membre du groupe. Il n'avait pas d'ailleurs non plus son passeport. Aucun humour ces pandores !
Mon Lumix est si petit qu'il a l'air ridicule à côté des objectifs phalliques et des angles grands ouverts sur le désir. Cherchant à illustrer mes articles, j'en viens à me faire photographier simplement avec les autres musiciens qui accompagnent les projections au Théâtre Antique soir après soir. La question des droits d'auteur n'arrangent rien à l'affaire. Il est interdit de photographier dans les expositions des Rencontres d'Arles, même si les touristes font des milliers de clichés de ceux qui sont déjà accrochés aux cimaises. Pour le coup je comprends mieux la protection que le mitraillage clonique. Entendre cet adjectif aussi bien dans sa déclinaison du clone que dans la définition du dictionnaire : "caractérisé par des convulsions saccadées, brèves et répétées à courts intervalles".
Le matin j'ai le temps d'aller voir les expos aux anciens ateliers de la SNCF. Beaucoup de choses intéressantes, mais rares celles qui m'emballent. Pourtant et pour une fois, une installation vidéo fait sens, Murs de Mehdi Meddaci dont l'approche, néanmoins différente, me rappelle Terres arbitraires de Nicolas Clauss, dans sa dimension socio-politique comme dans son exigence plastique, cinq grands écrans formant no man's land entre documentaire et fiction devant lesquels on reste fasciné.
Pour illustrer ma matinée je finis par me rabattre sur l'explosion des pianos de Nicolas Henry et les révoltés de la moumoutte, réalisée sur place avec photographies et mobilier de récupération, sur les affres de la guerre. J'entends "... des nerfs". À s'en boucher les oreilles, à en devenir sourds, le silence envahissant cette impasse au fin fond des hangars tout au bout de la visite. Face aux nouvelles académies ou aux expérimentations, leurs sculptures composées de bric et de broc construisent un îlot de fraîcheur, travail d'équipe qu'aucune introspection n'équivaudra jamais, même à produire des chefs d'œuvre. La jouissance de vivre à plusieurs est à mettre en balance avec la souffrance intime de ne pouvoir faire autrement que de créer. Les deux se complètent. L'une sans l'autre reste stérile à mon sens comme à mes sens. Partager.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 5 juillet 2012 à 02:24 ::Musique
Catalina nous a surpris en train de dévaler la rue des arènes sur les fesses sans user nos fonds de pantalons ! Le duo avec Antonin-Tri Hoang illustre ici l'annonce de la troisième soirée au Théâtre Antique. Le célèbre photographe Elliott Erwitt présentera son œuvre seul en scène avec la percussionniste suédoise Linda Edsjö.
Antonin et moi la rejoindrons probablement, après avoir accompagné les cinq nominateurs du Prix Découverte des Rencontres d'Arles, soit quinze séquences de deux minutes, un exercice de haute-voltige consistant à annoncer la couleur en quelques secondes, à changer d'ambiance pour chacun des quinze lauréats, et ce en moins d'une minute de musique ! Les nominateurs sont Phillip S. Block, directeur des programmes et de l’éducation à l’International Center of Photography à New York, John Fleetwood, directeur du Market Photo Workshop, école et galerie d’art à Johannesburg, Tadashi Ono, directeur de la section de photographie et art contemporain au sein de la Kyoto University of Art and Design, lui-même diplômé de l’ENSP, Jyrki Parantainen, professeur de photographie contemporaine à la Aalto University, School of Arts, Design and Architecture à Helsinki et Olivier Richon, professeur de photographie au Royal College of Art à Londres. Rien que ça ! Mais le gagnant est désigné par un public de professionnels. Et Antonin de souffler dans ces trois vents, sax alto, clarinette et clarinette basse, tandis que je joue à saute-instruments entre acoustique - flûte, trompette à anche, percussion, guimbardes, boîte à musique - et électronique - Tenori-on, Kaossilator, Crackle Box plus l'iPad... Pour une fois mes tendances de zappeur fou se justifient !
Auparavant, avec Gila, j'aurai illustré le Prix EPA, European Publishers Award, pour lequel cinq éditeurs européens, Actes Sud (France), Dewi Lewis Publishing (Royaume-Uni), Peliti Associati (Italie), Kehrer Verlag (Allemagne) et Apeiron (Grèce), s’unissent autour d’un projet de publication. Pour les Soirées, l'équipe de Coïncidence est composé de deux autres réalisateurs, Olivier Koechlin et Valéry Faidherbe, qui s'octroient chacun la responsabilité des montages photographiques et de leur projection géante. Si Valéry avait monté Magnum mardi soir, hier c'était au tour d'Olivier de rythmer les images sur la symphonie que j'ai composée pour le Prix Pictet dont le thème est cette année Power, la puissance ! En regardant les images j'ai plus souvent pensé à Power of Destruction... Céline Le Guyader fait la navette entre tous ces bonshommes tandis que Manuel Braun chapeaute la Nuit de l'Année sur les Quais de Trinquetaille demain soir.
Nous n'en sommes pas encore là. La semaine en Arles est toujours une course d'obstacles que nous franchissons chaque fois avec succès, mais parfois dans des affres terribles où les courses de vitesse rivalisent avec les marathons. Fidèle à la coutume, Gila a projeté la mozaïque d'images d'Erwitt sur Linda Edsjö et moi pour immortaliser notre passage dans le studio improvisé de l'ENS. Ce soir, si Linda joue du marimba, du vibraphone et des percussions avec le facétieux Elliott Erwitt, on peut dire qu'elle joue aussi sur du velours. Comme le photographe aboie aux chiens et se promène dans la ville avec une trompe d'auto fixée à sa cane, rien d'étonnant à ce que son double antinomique André S.Solidor ouvre la bal !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 4 juillet 2012 à 03:36 ::Perso
J'ai réussi mon coup. J'hésitais entre la photo d'une horde de touristes ou une plongée dans la piscine de l'hôtel. Après avoir visité quelques expositions centre ville j'ai choisi la baignade solo. Il n'y avait pas un chat ni au bord ni dans l'eau. On raconte qu'ils n'aiment pas l'eau, mais c'est une généralité que l'expérience dément. En me rhabillant j'ai heurté mon trop célèbre petit orteil gauche contre le parapet et, tout à coup, le séjour arlésien a changé de visage, le mien aussi. Boîter, souffrir et sourire figé. Mon orteil ressemblait à un bonzaï, je l'ai redressé dans le sens de la marche, façon L'arme fatale. Quand je pense que j'ai gambadé toute la matinée ! C'est du passé. Dix granules d'arnica montana, un profond mépris pour la douleur qui monte, qui monte, passer chez le pharmacien pour acheter une bande qui solidarise les deux orteils, et le tour est joué. La solidarité entre orteils, il n'y a que ça de vrai. C'est comme pour les personnes. En cas de coup dur, ça vous remonte le moral. Dommage que je n'ai pas mon métronome pour pratiquer l'EMDR, la dernière fois la guérison avait été spectaculaire. Cela ne veut pas dire "mort de rire" pour autant, mais "eye movement desensitization and reprocessing", une sorte d'auto-hypnose qui reprogramme la mémoire du corps ! Alors on a fait avec les moyens du bord. En se concentrant sur la musique et les photos.
Avant qu'Ève Risser ne joue à saute-moutons avec les vingt photographes de l'Agence Magnum et que je la rejoigne à cloche-pied pour les Postcards from America, j'ai beaucoup apprécié la première des quatre leçons de photographie consacrée au portrait par Christian Milovanoff et intitulée On dit que les jeunes filles de Syracuse. Passionnant et fondamentalement humain. À suivre les soirs prochains... Au Musée Galliera, grâce à l'exposition Mannequin - le corps de la mode j'ai vérifié mon attirance pour le travail tant photographique que cinématographique de William Klein... Demain j'irai à bicyclette voir ce qui se trame aux anciens dépôts SNCF.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 3 juillet 2012 à 00:40 ::Musique
Eh non, ce ne sont pas des photos de l'un ou l'une des dix-neuf photographes qui présenteront ce soir Leur première fois sur l'écran de 9 x 9 mètres du Théâtre Antique ! On n'entendra pas ici non plus le piano préparé d'Ève Risser qui les accompagnera dans ce tour de force initié par les Rencontres de la Photographie. Pour voir et écouter il faudra se rendre en Arles où le spectacle se déroulera sous les étoiles. Les photographes de la coopération Magnum Photos viennent, en écho aux trente ans de l’ENSP, parler de leurs premiers pas en photographie. Se succéderont ainsi Bruno Barbey, David Alan Harvey, Richard Kalvar, Abbas, Thomas Hoepker, Harry Gruyaert, Eli Reed, Peter Marlow, Susan Meiselas, Larry Towell, Bruce Gilden, Christopher Anderson, Chien-Chi Chang, Paolo Pellegrin, Gueorgui Pinkhassov, Jacob Aue Sobol et quelques absents tels Martine Franck, Olivia Arthur, Alex Webb et évidemment Robert Capa.
À la fin de ce programme haut en couleurs et tapissé de noir et blanc je rejoindrai Ève pour les cartes postales de Looking for America commentées par Alec Soth. Mon instrumentation se résume cette fois à un harmonica, un hochet et le clone d'une guitare jouée à l'archet électrique. En mai 2011, cinq photographes de Magnum – Mikhael Subotzky, Jim Goldberg, Susan Meiselas, Paolo Pellegrin et Soth – plus un auteur, Ginger Strand, font le voyage d'Austin, Texas, à Oakland, Californie, 1750 miles. Cette année, Jim Goldberg et Alessandra Sanguinetti, rejoints par huit autres photographes de l'agence, choisissent Rochester, dans l'état de New York, ville de Kodak et Rank Xerox, comme étalon des États-Unis à quelques mois des élections présidentielles américaines. J'ai sous-titré notre intervention Americana tandis qu'Ève trouve un petit air de Wim Wenders dans notre interprétation. Ce n'est pas la seule évocation des États Unis que j'aurai à traiter d'ici samedi, bien que le thème des Rencontres soient cette année Une école française.
Merci à Gila pour les photos sur lesquelles j'ai découvert après coup que ma comparse faisait le clown pendant que je figeais la pose. Same same, but different.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 2 juillet 2012 à 00:03 ::Musique
Sur fond de vents célestes et de ritournelles au célesta résonnent de drôles de bruits et de voix affolantes. Entre le déménagement à Rennes de Sacha et mon départ pour les Rencontres de la Photographie en Arles nous sommes sur les starting blocks, terminant à l'arrache la première mouture du design sonore de la Famille Fantôme pour le nouveau jeu sur iPad des Éditions Volumiques. Ce n'est pas la première fois que je travaille en binôme avec Sacha Gattino. Nous avions déjà conçu ensemble le design sonore de Balloon, la première appli iPad des Éditions Volumiques, composé la musique d'un teaser pour Chanel, et surtout nous avons monté le trio El Strøm avec la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard qui devrait commencer à tourner l'année prochaine.
Nous avons presque tout enregistré au Studio GRRR et Sacha s'est chargé de finaliser les fichiers pour préserver l'unité de l'ensemble. Il a réalisé les boucles musicales tandis que je me chargeais des mélodies aux ondes Martenot. Ma fille Elsa a incarné les personnages féminins comme nous nous étions époumonés nous-mêmes en jouant les fantômes, exercice risqué qui casse facilement la voix si l'on n'y prend garde. Il nous restera à régler les niveaux lorsque tous les sons auront été intégrés et probablement faire quelques retouches. Les animations concoctées par Étienne Mineur et son équipe vont probablement susciter de nouvelles idées. Il est toujours excitant de créer un monde, d'imaginer cet impossible poétique que notre souci de cohérence finit par faire exister.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 22 juin 2012 à 00:03 ::Musique
Avec le temps le plastique s'effrite. Rien qu'à le frôler le cylindre crénelé est parti en morceaux. Panique à bord. Deux mille cinq cents personnes assis dans la nuit sur les gradins du Théâtre Antique et un silence mortel au moment où j'aurais tourné la manivelle ? Ma boîte à musique programmable fait partie de l'instrumentation du Prix Découverte des Rencontres d'Arles le 5 juillet. Antonin-Tri Hoang aurait su rattraper le coup avec son alto ou sa clarinette basse, mais les moustiques camarguais de fondre sur moi, alléchés par mes sueurs froides. L'horreur ! Vingt-cinq ans de bons et loyaux services pour finir par se désagréger à peine on l'effleure. Heureusement Lutèce Créations commercialise l'objet que j'avais acheté dans une boutique du Palais Royal. Miracle d'Internet, de la carte bleue et de la Poste, en arrive une toute neuve. Comme les vis sont au même endroit il n'y a qu'à la fixer sur la boîte à cigares servant de résonateur et le tour est joué. Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous, des trous de première classe percés avec la pince livrée avec, pour composer sa propre musique. Vingt notes seulement ; passer à trente-trois pour bénéficier d'une gamme chromatique est au-dessus de mes moyens. D'autant qu'il en existe de jolies virtuelles chez SonicCouture ou UVI ! Ce n'est pas pareil. Tournez, tournez manège, les petits bruits de la mécanique donnent une poésie inégalée.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 21 juin 2012 à 00:54 ::Musique
Si j'ai le même plaisir à composer de la musique personnelle ou de la musique appliquée, soit de ma propre initiative ou sur commande, je classerais mes œuvres en deux catégories, respectivement celles qui font directement référence à l'une des Histoires de la musique et les autres où mon inspiration va puiser ses sources dans d'autres médias. Je m'aperçois que j'ai presque toujours évité de monter des orchestres avec une rythmique basse-batterie comme mes camarades du jazz ou du rock. Mais je ne m'en suis jamais privé lorsqu'il s'agissait d'écrire une musique dans l'un de ces genres, ou de concocter un truc techno qui déménage. Pour l'exemple Un Drame Musical Instantané était initialement constitué d'un trompettiste, d'un guitariste et d'un polyinstrumentiste-synthésiste, soit une drôle de formation qui réunissait Bernard Vitet, Francis Gorgé et moi-même.
Ou encore. Ce mois-ci j'ai enregistré douze minutes de musique quasi symphonique pour accompagner la projection des photographies des lauréats du Prix Pictet lors des Rencontres d'Arles le 4 juillet prochain au Théâtre Antique. En découvrant mon travail, le "client" marmonnait au fur et à mesure des mouvements : "Penderecki, Wagner, Dutilleux..." Rien de conscient de ma part, juste le désir de répondre à un besoin, être utile. Car lorsque je compose pour des tiers j'obéis souvent à un système référentiel, comme tous mes confrères et consœurs, histoire de fournir des pistes claires au public. La différence est de taille : lorsque je joue librement, dans mes spectacles et mes projets personnels, les références ne sont presque jamais musicales. Les chercher dans mon quotidien, la vie politique et sociale, l'histoire et la géographie, mes lectures et mes sorties, et surtout le cinéma. Être autodidacte en musique m'octroie cette liberté ou cette contrainte, devoir inventer, faute de savoir. Diplômé de l'Idhec (devenu la Femis), je ne pouvais y prétendre pour les films. Ma cinéphilie faisait obstacle et ma culture générale me poussait vers l'encyclopédisme, tandis que mes incompétences musicales m'ont toujours obligé à imaginer des manières originales de contourner les obstacles.
Confronté à la commande, l'usurpateur se sait obligé d'y arriver malgré tout, et me voilà inventant des stratagèmes pour évoquer poétiquement faute de pouvoir reproduire scolairement. En cela, depuis le début des années 70 les nouvelles lutheries, acoustiques, électroniques et informatiques m'auront beaucoup aidé. Jouer d'un instrument rare ou construit spécialement pour moi me permet également de ne souffrir aucune comparaison tout en défrichant des terres inexplorées. Il n'empêche que, suivant les nécessités que réclament les commandes, je me suis plus d'une fois surpris à composer "à la manière de", faux Vivaldi, Prokofiev, Zappa ou imitant gauchement la musique populaire de notre époque, me jouant de manière perverse des références que je consomme d'habitude avec la curiosité de l'ethnologue. J'en retire la satisfaction du bon élève, mais lorsque cela ne ressemble à rien, me privant de tout espoir de rentabilité à court terme, le plaisir est à son comble.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 6 juin 2012 à 00:24 ::Multimedia
Voilà une éternité que Nicolas Clauss et moi n'avons collaboré sur un projet personnel. Il était parti arpenter ses Terres arbitraires. J'accumule les premières en concert et les enregistrements numériques sur le site. Nous participons tous deux à la suite de 2025, mais nous sommes cadrés par la commande. Après les modules interactifs de Flying Puppet et l'installation des Portes, la version live de nos Somnambules avait été notre dernière apparition en public.
Un appel à projet pour iPad nous donne l'occasion de faire bouillir nos ciboulots. Rejoints par Sonia Cruchon qui chapeaute l'affaire nous travaillons à vitesse V. L'écriture collective donne des ailes, délie les langues et génère une tempête sous les crânes. Il suffit que l'un des protagonistes propose une idée pour les autres embrayent aussitôt. C'est fou le temps de gagné et l'efficacité de la méthode lorsque le seul enjeu est le plaisir d'inventer. J'élucubre à tort et à travers, Nicolas coupe les cheveux en quatre à raison, Sonia pose les questions embarrassantes. Il ne nous reste plus alors qu'à vérifier la faisabilité technique auprès de Nicolas Buquet.
Ces derniers temps la ruche bagnoletaise m'empêche de bloguer sur d'autres sujets que l'effervescence qui règne à tous les étages. Pas le temps de bouquiner, ni de regarder des films, ni courir les expos. Je bûche. Les stères s'entassent dans le jardin. Les lapins continuent leur manège au premier. La musique envahit le studio. Les affaires reprennent. L'iPad, de plus en plus répandu, suscite de nouvelles commandes. Gwen Catalá peaufine la maquette de mon second roman qui sortira sur publie.net avec une soixantaine de photographies, 30 minutes de vidéo, 75 de musique et une navigation interactive innovante. J'attends Sacha Gattino pour terminer la partition sonore des petits fantômes pour les Éditions Volumiques. 2025 ex natura adoptera le même support. Il me reste la nuit pour rêver, ou plus exactement l'exquise minute où je me réveille, les yeux engourdis, sans autre choix que de transformer l'inquiétude en (ré)solution. C'est incroyable comme être actif de 6 à 10 heures est productif. J'ai terminé la composition de Dark Power, une pièce symphonique pour Arles début juillet, réalisé quelques illustrations musicales pour d'autres montages photos, et je dois maintenant préparer les interventions live au Théâtre Antique.
Lorsque le soleil daigne montrer ses rayons, travailler en plein air joint l'utile à l'agréable. Les moineaux piaillent autant qu'ils peuvent. Les corbeaux ponctuent la scène de croassements fuzz et wah-wah. Les clochettes japonaises tintent. Mais pour écrire l'ombre est plus propice.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 17 mai 2012 à 00:07 ::Perso
Ma tête ressemble à une maracas. Tous les grains finissent par se mélanger. Dans un sablier comment reconnaît-on l'envers de l'endroit ? Le temps de le retourner et mes yeux sont trop cuits. Ordres et contrordres. De quoi devenir chèvre, mais pas d'en faire un fromage. Demain il faudra remplacer le cristal Baschet par des métaux plus doux. Je jongle avec les horaires des trains et le planning d'octobre de mes camarades pour réunir tout le monde en perm' à Nantes. En Arles le casting de juillet vole en éclat au gré des permutations. Si j'étais Leonardo je me prendrais pour Chaminade et j'irais voir sur Mars si j'y suis. Ça s'étudie. Le gyroscope et l'accéléromètre me collent le tournis. Des fantômes traversent le studio. Les lapins doivent réviser leur partition. Je travaille mon grand écart en prévision du 26 mai. Le téléphone n'arrête pas de sonner. Pour la bonne cause. Les problèmes de robinet ne sont plus de saison. Il y a de la couleur derrière le verre dépoli. C'est donc ainsi que l'on sait que les affaires reprennent ?
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 14 mars 2012 à 00:22 ::Roman-feuilleton
Si les Birge n'ont pas d'accent sur le e il aurait fallu là aussi que je mette les points sur les i avant que cela ne dégénère en pugilat. J’avais totalement oublié à quel point ils pouvaient être réacs. Ont-ils vieilli ou ai-je mûri, mais le fait est que je ne peux plus supporter leurs idées et leurs manies de vieux cons ? J’ai eu très vite un pressentiment. J’ignore d’où cela vient, mais mon intuition me trompe rarement et j’arrive en général à anticiper les emmerdements.
Tout semblait tranquille. Après le dîner, j’ai joué de l’orgue Hammond comme j’aimais le faire lorsque je suis venu pour la première fois à East Hartland. Ils en ont deux, un à chaque étage, et des haut-parleurs dans presque toutes les pièces, si bien qu’en jouant au rez-de-chaussée toute la maison est transformée en caisse de résonance. Les murs vibrent et les planchers tremblent tandis que j’improvise en jouant sur les touches, les tirettes et le pédalier. Je me demande bien à quoi cela ressemble, car je n’ai jamais pris un seul cours de musique de ma vie. Pourtant je plane totalement aux commandes de l’énorme meuble, comme si j’étais ivre. Agnès s’y prête aussi, jouant les morceaux qu’elle a appris au piano. Le répertoire de Henry comprend Who is Sylvia, America, Alouette, With a Little Bit of Luck et Dominique, définitivement "not my cup of tea !" Pour une fois nous allons nous coucher tôt.
(Ô monde immonde Hammond, pour orgue)
Les deux jours suivants, tout se passe bien ou nous faisons en sorte que... Mais l’ambiance est tout de même un peu tendue. Parfois Henry, qui exerce la profession d'ophtalmologiste à Hartford et enseigne à Yale, se plante devant nous, la mine sévère, comme s’il attendait quelque chose. Nous aidons Sylvia autant que possible, comme nos parents nous ont élevés. Les enfants sont toujours plus serviables lorsqu’ils ne sont pas chez eux ! Je joue de l’orgue. Agnès regarde la télévision. Nous déjeunons à Beef Corral, restaurant drive-in dirigé par Hank, le gendre de Sylvia et Henry. C’est avec sa fille Marsha que j’étais parti en croisière. Henry avait revendu son vieux yacht tout en bois pour un autre, beaucoup plus moderne et plus grand, un Chris-Craft de trente-six pieds avec deux moteurs, douche, cuisinière, réfrigérateur et six couchettes, qu'il baptisa Sylvia IV. J’aimais bien Marsha et nous avions développé une certaine complicité, mais elle était toujours trop sage. Ce n’est pas que je sois dissipé, mais étant moi-même secrètement timide je préfère traîner avec des filles et des garçons un peu plus délurés.
Henry me laissait parfois conduire Duchess, son premier bateau, sur de longues distances. Mais cette année nous allons seulement au lac. Nous avons acheté des cheeseburgers sur le chemin pour pique-niquer au bord de l’eau. La Nouvelle Angleterre est très belle en fin d’été, même si les feuilles ne sont pas encore rouges. En 1965, c'était moi qui passais beaucoup de temps devant la télévision ! Je visitai aussi la vieille prison de New Gate, Mystic Seaport, Plymouth, des plantations de tabac, pêchai des bars et des anguilles, lus en anglais Tom Sawyer de Mark Twain, naviguai depuis Hamburg Cove jusqu'en pleine mer en passant par Greenport, les ports de Threemile, Dering, New London, Montauk et Fishers Island. La nuit j'apprenais le nom des étoiles et le jour celui des cinquante états. Un de mes souvenirs les plus bizarres est l'enterrement de John S. Birge. Le cercueil était ouvert. Les invités se racontaient de bonnes blagues. Les robes étaient roses ou jaune citron. Et l'hôtel où nous étions descendus n'avait pas de treizième étage. On passait directement du douzième ou quatorzième. J'ai retrouvé une photo où je joue par terre avec Craig, Louis et Henry, et mieux encore, mon diary tenu quotidiennement en anglais du 16 juillet au 5 septembre.
La sœur de Henry venait de nous quitter, nous jouions à la crapette Agnès et moi quand Henry s’est pointé avec sa mine renfrognée. Il est resté les bras croisés à nous observer avec des yeux de merlan frit qui lançaient des poignards, image terrifiante, vous pouvez vous en douter. Il a fini par cracher son venin ou plutôt commencer, car la tension va monter assez vite. Il prétend que nous ne pouvons pas continuer notre voyage à cause des mauvaises rencontres et il a décidé de nous renvoyer en France par le premier avion ! Enfer et damnation, mille milliards de mille sabords, qu'est-ce qu'il lui prend ? Il me raconte que tous les hippies ont les cheveux verts et que ce sont tous des drogués. Comme je lui réponds que nous revenons de San Francisco et que nous n'avons pas vu une seule chevelure de cette couleur, il me reproche de le traiter de menteur. Il enchaîne avec une tirade sur la paresse des Noirs que l'on devrait renvoyer en Afrique, et pendant qu'on y est, tous les Mexicains au Mexique, les Porto-Ricains à Porto-Rico, les Juifs en Israël, et toute la suite du même acabit. Radotant sur les origines de sa famille arrivée sur le Mayflower en 1620, il ne consentirait à ne garder que les Indiens... Comme domestiques ! Ma patience et ma correction ont des limites et le ton monte. Il menace de nous emmener demain à l'aéroport et, en attendant, de nous séquestrer à la maison. Je rétorque que je vais ouvrir les fenêtres et appeler à l'aide. Je ne réfléchis pas qu'il va falloir que je beugle sacrément fort pour que les voisins les plus proches m'entendent, à condition même qu'ils ne soient pas du même bord que ce facho. Je lui affirme que nous sommes attendus à Boston par le patron de mon père et lui demande qu'il veuille bien nous conduire à la gare. Comme toute son attitude est basée sur notre protection, il consent à appeler, et Boston, et New York, où nous avons des contacts qui nous permettront d'être hébergés en toute sécurité. Lorsqu'il apprend que le patron de Papa s'appelle Bill Bazzy, il me dit que ce type est probablement juif. Ça alors ! Aurais-je tu mes origines jusqu'ici ? C'est possible avec ce dément ou il aura oublié. Quand il s'agit de téléphoner à New York, il me prévient que si c'est un domestique noir qui répond il raccrochera. Imaginez l'ambiance à Moosehorn Farm ! Je monte préparer nos bagages dans l'éventualité d'avoir à faire le mur s'il refuse de nous emmener à la gare demain matin. Heureusement, le dingue réussit à joindre deux personnes, à Boston et New York, qui lui confirment, par mon entremise, car la question des domestiques noirs n'a pas été réglée, que notre venue leur a été annoncée. Quel terrible soulagement lorsqu'après deux heures d'attente le bus Greyhound décolle enfin !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 1 février 2012 à 00:07 ::Roman-feuilleton
(Musique 8 : Tchernobyl, pour orchestre et électronique en temps réel)
Rien n'est plus aveuglant que le gypse blanc sous un soleil brûlant. Tout est blanc, trop blanc, troublant. Nos yeux se plissent pour laisser passer le minimum de lumière par leurs fentes, tout en admirant l'extraordinaire paysage de dunes des White Sands, un désert de sable fin où rien ne pousse. La terre, chauffée à blanc, brille de tous ses feux. Nous ne voyons plus aucun yucca, aucun agave, aucun cactus, même s'il paraît qu'il en pousse parfois. La plupart des animaux sauvages ne s'y risquent à sortir qu'à la nuit. J'imagine pourtant Vil Coyotte courser Bip Bip en éclaboussant de gypse l'air qui vibre de chaleur. Nous gambadons allègrement. Les grains glissent sous nos pas comme si nous étions pris dans le flot d’un sablier. Pas loin s'étendent les terrains militaires où sont testés les armements atomiques. Un parfum de fin du monde flotte sur cet endroit surexposé. Presque toutes mes diapos se révèleront blanches, transparentes, avec nos corps d'extraterrestres irradiés comme si nous nous évaporions.
Après une petite visite au musée de White Sands, nous allons dîner dans un restaurant chinois d'Alamogordo ; c'est là, dans le désert Jornada del Muerto, que le 16 juillet 1945 explosa la première bombe au plutonium, baptisée Gadget parce qu'elle n'était pas opérationnelle. Le projet Trinity anticipait de trois semaines le largage de Little Boy et Fat Man sur Hiroshima et Nagasaki. Combien de fois avons-nous entendu nos parents répéter qu'ils n'auraient pas dû faire d'enfants à l'ère de la bombe atomique ! Cela ne nous coupe pas l'appétit et nous poussons un petit roupillon dans la Pontiac qui nous ramène à El Paso.
Petite partie de crapette, puis Agnès répare ses vêtements dont les coutures ont craqué. Elle aide Mrs Bornstein en cuisine. Il y a Ivanohé à la télé... Nous sommes invités ici et là, les gens sont toujours intrigués par le fait que nous voyagions tout seuls, ça discute sec, je suis souvent obligé d'expliquer la réalité des évènements de mai que les journaux américains ont dramatisés comme si le pays était à feu et à sang. À l'annonce des premières barricades, les Birge nous avaient même téléphoné pour nous dire que nos chambres étaient prêtes ! Mes parents avaient bien rigolé. Nous sommes retournés dans un drive-in pour La planète des singes. Décidément la menace nucléaire préoccupe tout le monde. La projection était grandiose, sous de vraies étoiles qui brillaient comme si l'on était au planétarium. Le film aurait plu à Papa qui est fan de science-fiction, il a des milliers de livres d'anticipation dans sa bibliothèque. Le premier qu'il m'ait fait lire était Demain les chiens. Les singes, les chiens... Est-ce que les animaux résisteront mieux à la catastrophe ? On dit que les insectes ont les meilleures chances. Cela tombe bien, je suis scorpion.
Dans la journée Agnès passe toujours un temps fou à s'abîmer les yeux devant le petit écran, elle regarde James West et Mission Impossible où chaque épisode conte un nouvelle aventure. Pourvu que mon histoire ne se détruise pas dans les trente secondes qui suivront cette phrase ! Le Département d'État nierait avoir eu connaissance de mes agissements. J'adore les feuilletons et les séries. J'ai d'abord dévoré Le Club des cinq et Le clan des sept d'Enyd Blyton, puis les Johnny Sopper, westerns du Fleuve Noir, Rouletabille de Gaston Leroux, et surtout Harry Dickson. Je les ai tous lus. Du suspense, du suspense ! Quand j'étais petit, nous écoutions chaque midi Zappy Max dans Ça va bouillir sur Radio Luxembourg. Un soir par semaine nous nous réunissions autour du poste pour Les Maîtres du mystère sur France Inter, dont je n'oublierai jamais la musique d'André Popp. À la télé il y eut d'abord Janique Aimée, c'est mon plus vieux souvenir, un truc sentimental avec une infirmière en Solex ; Agnès était évidemment amoureuse de Thierry la Fronde... Ce printemps, Les Shadoks, aussi dingue que génial, ont donné ses plus belles couleurs à la France empêtrée dans son gaullisme gâteux... Ga Bu Zo Meu ! Jusqu'à récemment, nous louions la télé chez Locatel, et l'an passé on a fini par en acheter une. Mais là il fait trop beau, je préfère aller à la piscine ou discuter politique allongé sur la pelouse. Nous rêvons d'un monde meilleur, où les hommes ne se tapent pas sur la figure à tout bout de champ. L'idée de la guerre m'est insupportable, autant que l'exploitation de l'homme par l'homme. La cadence infernale du travail à la chaîne m'a sauté à la figure lors de mon premier voyage en Angleterre lorsque j'ai visité une usine de chocolat.
Le chocolat, c'est la jouissance absolue, le nirvana. À Noël mes parents font leurs emplettes dans un magasin en gros qu'ils ont connu quand ils étaient dans le spectacle. "Demandez bonbons, caramels, esquimaux, chocolat !" Ils prennent un kilo de marrons glacés pour Maman, brisés, c'est moins cher, un kilo de truffes et une boîte assortiment, de préférence sur deux niveaux, comme ça quand on a terminé un étage on peut recommencer à rêver. Nous avons le droit d'en manger un après le dîner, deux, parfois trois ; il faut nous voir, tous les quatre autour de la boîte, nous passons des heures à choisir lequel sans n’en jamais regarder la composition, mais si nous tombons malencontreusement sur un fourré à la crème il ne compte pas. En entrant dans l'usine de chocolat, j'ai été pris à la gorge par l'odeur âcre du cacao, c'était horrible, pas du tout ce que j'avais imaginé. L'image la plus terrible, qui me restera toute ma vie, est livrée par une fille qui remplit les boîtes de chocolats assortis, comme une machine, à une vitesse telle que je n'arrive pas à comprendre ses gestes. Il faudrait repasser le film au ralenti. Chaque enfant repartira avec l'une de ces boîtes, fruit du supplice de ces femmes robotisées, leur figure n’exprimant aucune émotion, leurs yeux perdus dans un nulle part qui n’a rien d’une friandise. Les chocolats avaient un goût amer, plus du tout celui du cacao, mais le travail contraint, la chaîne, des chaînes dont je me suis juré ne jamais me laisser entraver et que je combattrai pour qu'aucun être humain y perde sa liberté. Décervelage organisé au profit d'un patron réalisant une plus-value sur ses ouvriers qui n'auront plus qu'à rentrer chez eux s'affaler devant la télé qui délivrera la même hypnose. Métro Boulot Dodo parfumé au chocolat. Comment assumer mes désirs sans en faire payer le prix au prolétariat ? J'ai des interrogations de petit bourgeois, et des contradictions avec lesquelles je devrai composer à l'avenir.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 19 janvier 2012 à 00:02 ::Roman-feuilleton
Nous nous sommes réveillés seuls à la maison. J'ai enfilé mon short pour aller ramasser le courrier, mais il n'y avait rien dans la boîte. J'espérais une lettre de Maman. Pam et Mona étaient parties au horse show. En plus d'être championne de natation, Pam donne des leçons d'équitation, mais ces jours-ci elle est préoccupée par Billy qui est malade. Une carotte avalée de travers ? Je me moque bêtement parce qu'à la maison on ne parle que de lui depuis deux jours. Nous les rejoignons à ce qui s'avère être en effet un concours hippique où Pam gagne le Grand Prix sur Rusty ! Nous allons fêter sa victoire au restaurant mexicain qui jouxte un bazar où Agnès dégotte un grand collier doré avec au bout un chapelet de minuscules clochettes qui tintent au moindre mouvement. Je craque pour un panneau rouge et noir avec une tête de mort entouré d'éclairs où est inscrit "Danger - High Voltage - Keep Away". Pour une fois que je l'accompagne faire du shopping, il pleut. Jeff me passe des disques de Jefferson Airplane, des Doors et It’s a Beautiful Day tandis que Pam entraîne ma sœur chez Nancy regarder la télé, pour changer.
Avec le retour du soleil nous décidons de passer la journée à Coney Island, une gigantesque fête foraine. Nous y restons sept heures à essayer toutes les attractions, les Rocket Ships, le Land of Oz, la Ferris Wheel, les Flying Scooters, le Bat Cave Dark Ride, le Skydiver... Le truc le plus éprouvant est une sorte de Scenic Railway dont les tournants sont à angle droit : les petites voitures où nous montons à quatre les uns derrière les autres sortent à chaque virage et sont rattrapées in extremis par l'arrière du véhicule en produisant un choc monstrueux qui le fait pivoter d'un coup sec et le recentre sur le monorail. Ma colonne vertébrale se démonte et se recompose sans cesse. J’ai l’impression de jouer aux osselets de tout mon corps, ô ironique danse macabre. Oh oui, comme c'est très haut nous avons chaque fois l'impression que le manège est cassé et que nous allons être éjectés avec le bolide. Ma sœur hurle qu'elle va s'envoler, mais on ne l'entend pas. La nuit est tombée lorsque Jeff me propose de refaire un dernier tour. Je n'ai pas voulu me dégonfler. Faut-il être débile ! On a cru en crever. En rentrant Agnès et moi regardons Helene of Troy jusqu'à 2h30 du matin, et le lendemain, les dessins animés du samedi matin.
Ce soir Jeff a emprunté une décapotable plus grande pour aller voir How To Save a Marriage and Ruin Your Life et Casino Royale au Drive-in Theater. C’est un cinéma en plein air pour les voitures. (Bande-son de Casino Royale in situ) Il y a des haut-parleurs individuels plantés de chaque côté de la Buick. Si les fauteuils sont évidemment extrêmement confortables, on est trop loin de l'écran pour profiter correctement du spectacle, d'autant qu'on entend le train et des sirènes de police qui ne sont visiblement pas dans le film ! Beaucoup de jeunes s'en fichent, plus préoccupés à flirter qu'à assister à la projection. Il est néanmoins super agréable d'aller se chercher des milk-shakes et du pop-corn à la guérite qui reste tout le temps ouverte. Je me damnerais pour des milk-shakes au chocolat, mieux, pour des thick-shakes dans lesquels la paille tient toute seule tellement ils sont épais. Le premier film est une comédie avec Dean Martin, le second une parodie délirante de James Bond avec David Niven, Peter Sellers, Ursula Andress, Orson Welles et même Jean-Paul Belmondo dans le petit rôle d'un légionnaire.
Bonne nouvelle. Mr Bornstein a téléphoné pour nous annoncer qu'il a une adresse pour nous à Fort Worth, sur la route vers El Paso où nous sommes invités. Nous avons sympathisé avec sa femme et lui lors de vacances en Sicile l'année dernière. Ce sont des Juifs allemands qui ont fui le nazisme en 1933. Nous appelons donc les Greyhound pour connaître les horaires envisageables. Nous aurons passé tout le mois de juillet à Cincinnati, la Queen City, assez pour nous faire une idée de la vie américaine et nous armer pour la suite de nos aventures de globe-trotters. Après avoir fait nos valises, Agnès n'a perdu qu'un peigne et un stylo, nous regardons la télévision tout l'après-midi, passons chez Booke vers six heures et rentrons un peu après neuf heures, car nous nous levons très tôt pour attraper le bus. Nous avons un peu d'appréhension à reprendre la route après trois semaines à nous la couler douce.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 18 janvier 2012 à 00:36 ::Roman-feuilleton
Hier, nous étant levés passé onze heures trente, nous avons commencé la journée par un brunch. Depuis toujours, chaque dimanche matin, mon père pratique ce raccourci de breakfast-lunch en préparant de la charcuterie, des œufs brouillés dont il a le secret, du fromage, accompagnés de thé et d'un grand verre de jus d'orange. C'est une manière de fêter la grasse matinée dominicale. Agnès est partie en voiture changer un traveller's chèque et je l'ai rejointe à la piscine où Pam, Bill et Ben s'ébattaient déjà dans l'eau. Je l'ai houspillée pour qu'elle termine ses bagages et nous nous sommes gavés de télé une dernière fois avant le départ. Un peu avant minuit, Wes, le père de Pam et Jeff, nous a conduits jusqu'à la gare des Greyhounds. Nous marchions un peu au radar, mais un type très gentil nous a donné un coup de main et le haut-parleur nous a réveillés à 8h15 en arrivant à Chicago. J'ai du mal à prononcer son nom, mettant maladroitement l'accent sur Chi au lieu de ca.
Cette ville immense hérissée de gratte-ciel hyper-modernes est intimidante, surtout sous le ciel gris qui renvoie une aveuglante lumière. Heureusement nous sommes équipés de lunettes de soleil. Nous cherchons en vain le Musée de la Science et de l'Industrie en longeant le bord du lac Michigan. Trente kilomètres à pied, c'est long. Six heures à cinq à l'heure, j'ai fait le calcul. Nous accrochant bêtement à notre idée nous nous épuisons et revenons vers la gare en désespoir de cause. Nous passons l'après-midi à discuter avec des Français. Comme voilà bientôt trois semaines que nous sommes là il est agréable d'échanger nos expériences en territoire étranger ! Nous n'avons probablement pas choisi le bon quartier, car tout semble glacial et désert sous ce soleil de plomb. Nous ne savons plus quoi faire et ne trouvons rien d'autre à manger que des sandwiches au pain de mie tartinés de beurre de cacahuète. En plus de faire grincer des dents, c'est vraiment dégueulasse. On n'a que ça. L'horreur. Peanuts signifie des clous. Nous sommes servis. Je crois que je ne pourrai plus jamais avaler de peanut butter de ma vie. Comme nous n’avons rien de mieux à faire, nous écrivons des cartes postales. Surtout moi ; Agnès s'y plaint toujours que je ne lui laisse jamais la place que pour signer, elle pourrait trouver autre chose à raconter ! J’en ai postées aux Bornstein, aux Birge, à Bazzy, Gargam, Brun, Grand-Papa et je compte faire la même chose des restantes avec les Martin, Cypri, Odette, Roger, Rainer et Paul. Je dois penser à contacter Shire ou Kagan pour nous faire héberger au retour à New York en septembre, car nous n’avons pas l’adresse de Mrs Ronheimer. Il faut que je pense à dire à Maman d’acheter Salut les copains de juillet et août ainsi que L’enragé. Nous reprenons piteusement la route en sens inverse vers minuit pour regagner Cincinnati à sept heures et quart du matin. Coucouche panier papattes en rond !
En m'endormant je repense aux œufs brouillés de Papa. Je crois qu'en plus du lait il ajoute un peu d'eau pour les alléger, il tourne sans arrêt pour qu'ils n'attachent pas, et puis, surtout, il les retire du feu quand ils sont encore liquides, parce qu'ils continuent à cuire dans la casserole. Trop souvent, au lieu d'être onctueux, ils ressemblent à du carton bouilli, quel crime ! Je me réveille sur un drôle de rêve avec des crocodiles, pas des qui se mangent comme chez Corcellet, mais des carnassiers plutôt menaçants qui tournent autour des bords de l'assiette. Ils ouvrent la bouche comme s'ils voulaient parler et je comprends qu'en réalité ils veulent des livres. Je ne me souviens plus pourquoi il était question de Tom Sawyer et d'un bateau à aube, mais cela avait un rapport avec mon précédent séjour en 1965, à moins que ce ne soit la promenade interminable au bord du lac.
La vie est de plus en plus sympa. Nous faisons des excursions en bande avec Agnès, Pam, Jeff, Paddy, Tom... Nous sommes invités chez pas mal de gens, des amis des parents ou des enfants Kraus. Ils ont eux-mêmes un billard américain à six trous auquel nous jouons de temps en temps. Parfois nous sortons déjeuner au snack ou dîner au restaurant dans le quartier hippy. J'adore la cuisine mexicaine bien relevée. Nous avons été élevés au piment rouge vinaigré de chez Tion-Fa, rue Saint Jacques. Nous y avons aussi acquis nos rudiments de japonais avec le patron. Seul son cuisinier est chinois, car Pierrot, le serveur, est un typique titi parisien comme on n'en voit plus qu'au cinéma. À l'époque où nos parents tiraient le diable par la queue, les restaurants chinois proposaient un rapport qualité-prix imbattable. La gastronomie est aussi le seul art qu'ils ont développé sérieusement. Ce n'est pas un hasard si la morale de la famille est "manger avec quelqu'un qui n'a pas d'appétit, c'est discuter beaux-arts avec un abruti". Lorsque je ramène un copain à la maison et qu'il prétend se moquer de ce qu'il mange, ma mère me souffle de me méfier, qu'il me trahira. Les États Unis ne sont pas ce qui se fait de mieux en la matière, mais nous nous en sortons plutôt bien, à part le peanut butter ! Argh, rien que le nom me donne la nausée. Les snacks ressemblent un peu à la brasserie du Drugstore des Champs Élysées où ma tante Catherine m'invitait lorsque je décrochais la première place à l'école, ou mieux, au Pub Renault où nous dégustons d'énormes glaces assis sur des banquettes d'autos. Le chocolate rock était mon favori, avec une petite bouteille de Bourbon pour l'arroser.
Pas question d'attendre d'avoir digéré pour plonger dans la piscine. Encore un truc dont on se fiche dans la famille ! Il y en a partout. Celle des Santford est géniale avec son toboggan. Ce soir Jeff, qui fait des compétitions de plongeon, m'emmène à vingt kilomètres dans une party à la piscine de Montgomery. Il dit qu'il y aura de la bonne musique et que l'on risque de rentrer très tard. Le côté Peace and Love est en train de me faire oublier les pavés et les gaz lacrymogènes du mois de mai.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 16 janvier 2012 à 00:35 ::Roman-feuilleton
Incroyable, c'est Le Miracle des loups. Les deux collets ont apprivoisé Agnès. Jusqu'ici les bêtes lui collaient le trouillomètre à zéro, selon son expression. Après son succès avec les chevaux et les chiens elle finira par adopter un chat ou un écureuil ! Il y en a aussi plein la maison, des chats. J'adore les écureuils qui sont ici malheureusement considérés comme des rats. Chez les Birge, dans le Connecticut, j'étais fou des chipmunks, en français des tamias, comme Tic et Tac (en anglais Chip and Dale), avec des raies noires et blanches sur l'échine. Un couple avait fait son nid sous le capot d'un vieux pick-up abandonné. Il y eut un drame, le jour où Henry avait fait tourner le moteur. Maman ne nous a jamais laissés avoir des animaux à la maison. Elle trouve cela dégoûtant. Elle a toléré l'aquarium, mais l'atmosphère familiale ne leur a pas réussi. Ils se sont suicidés l'un après l'autre en sautant hors de l'eau. Si Papa ne les sauvait pas en leur administrant la respiration artificielle ou en leur faisant avaler des petits bouts d'aspirine, on les retrouvait raides morts derrière mon bureau, desséchés. En les massant délicatement, espérait-il expiulser l'air qui les asphyxiait ? L'expérience avec les poussins fut encore plus tragique. Le magasin Inno-Passy où nos parents faisaient leurs courses le samedi donnaient un poussin pour chaque boîte d'œufs achetée. On les a mis dans l'aquarium au-dessus du radiateur, mais sans eau ; les poissons étaient tous morts. Le plus résistant a tenu neuf jours. C'était atroce, ils perdaient l'équilibre et crevaient les uns après les autres. Nous sommes des gosses de la ville. Si ce n'était notre rhume des foins, nous adorerions la campagne.
À passer son temps au bord de la piscine, Agnès a attrapé de sacrés coups de soleil. Dans sa lettre à Maman et Papa, elle raconte nos visites au National History Museum et à l'Art Museum. À Paris nous n'y allons jamais. Je ne connais que le Tombeau de Napoléon aux Invalides où mon grand-père m'a emmené plusieurs fois. Ma tante Arlette et mon oncle Gilbert sont les artistes de la famille. J'aimais beaucoup ses tableaux abstraits accrochés chez nous parce qu'elle n'avait pas la place dans leur petit duplex de la rue Rosa Bonheur. Elle est devenue marquettiste. Par contre je trouve ringardes les aquarelles de mon oncle qui est surtout architecte décorateur. J'aurais bien aimé savoir dessiner pour illustrer un peu mieux le Journal d'Agnès. À mon anniversaire Arlette et Gilbert m'offrent toujours un objet design qui tranche avec le goût exclusif de mes parents pour le confort. Le style Meurop n'est pas mon truc. Nous allions au cinéma, mais jamais aucun concert, ballet ou pièce, sauf quand mon père était invité. Nous descendions alors dans les loges saluer les comédiens, comme pour la pièce de Réné de Obaldia, Du vent dans les branches de sassafras, au Théâtre Gramont, avec Michel Simon, Françoise Seigner et Francis Lemaire. De ce "western de chambre" qui se passe dans un ranch assiégé par les Peaux-Rouges je me souviens avec émoi de Caroline Cellier à qui Œil-de-Lynx le Comanche voulait faire nombril-nombril, titipolt abacuc kawawa virgilik et surtout xttllt xttllt ! Dans de nombreuses années, je me demanderai si cette Pamela n'est pas à l'origine de mon irrésistible attirance pour les filles aux paupières lourdes. Bien que je sois choqué que les méchants soient toujours les Indiens, les westerns me plaisent plus que la Parade de la Garde Républicaine à laquelle mon grand-père me conviait chaque année lorsque j'étais petit. J'écris cela aujourd'hui, mais j'étais fasciné par les uniformes de toutes les époques et par les motos qui s'entrecroisaient au ralenti dans une chorégraphie acrobatique réglée comme du papier à musique. Nous allions tout de même au cirque en famille. Alors que je n'avais d'yeux que pour les clowns et les lions, ma sœur préférait la trapéziste dans son costume à paillettes.
Rentrant avec Jeff d'une nouvelle Summer Party je la retrouve d'ailleurs devant le poste en train de regarder le concours de Miss Univers ! Elle y passe ses matins et ses après-midis. D'un côté cela m'énerve, d'un autre pendant ce temps elle me fiche la paix et je peux sortir le soir sans avoir à m'occuper d'elle, me saoulant de guitares électriques dont les zébrures rayent l'a-plat bleu du ciel ou me vautrant par terre sur des coussins en écoutant les orchestres de la côte ouest.
Une pochette de disques qui pastiche Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band m'intrigue plus que les autres. L'intérieur ressemble à l'extérieur de l'album des Beatles et inversement, des hippies barbus déguisés en filles, avec couettes, chignon et robes en dentelle posant devant l'objectif sans qu'aucun nom n'apparaisse ni sur la couverture ni sur la tranche. Quand on l'ouvre, la ressemblance avec Sergent Pepper's est encore plus évidente, sauf que des légumes remplacent les fleurs, des mannequins pourris ceux de Madame Tussaud, et tout le reste est du même métal ! Sur la grosse caisse on peut enfin lire le titre We're Only In It For The Money. Comme je demande à Jeff ce que c'est que ce machin invraissemblable, il pose sur le plateau le 33 tours des Mothers of Invention. Le ciel me tombe dessus. Je n'ai jamais rien entendu de pareil. Dès les premières secondes je suis cloué au plancher, fasciné, emporté, conquis. C'est la révélation.
Jusqu'ici je ne m'étais pas intéressé plus que cela à la musique, n'en ayant jamais fait si ce n'est quelques accords appris par ma sœur pour l'accompagner lorsqu'elle chante les airs de My Fair Lady. (descente de "Here we are together in the middle of the night" au piano) J'ai gagné mon premier 45 tours, les Touistitis de Paris, à un concours de twist à La Baule en dansant sur un pied avec elle quand nous avions cinq et sept ans, ce qui nous a valu de passer à France Inter dans une émission de Jean Fontaine. Je me suis offert beaucoup plus tard le 30 centimètres Claude François à l'Olympia avec mes économies. Mes parents me donnaient dix centimes chaque fois que je descendais acheter le pain. Combien de fois ai-je demandé "une baguette moulée pas trop cuite, s'il-vous-plaît !" ? La musique ne me passionnait donc pas plus que ma collection de timbres, ce qui n'est pas négligeable puisque je pratiquais l'écoute et le classement philatélique avec la même assiduité obsessionnelle. Je fabriquais pourtant déjà des diapositives bizarres en grattant la pellicule, les brûlant, mettant le feu à la laque à cheveux de ma mère aspergée sur les clichés ratés, pour retrouver le style psychédélique des projections découvertes lors d'une conférence d'un type dont j'ai oublié le nom à la Maison des Jeunes du XVIe arrondissement, près de la Seine.
Sur le dernier accord de The Chrome Plated Megaphone of Destiny, qui n'en finit pas, j'annonce fièrement que si je me mettais à la musique voilà ce que je ferais. Lorsque je pose l'exemplaire que j'ai acheté sur la platine de l'électrophone de Jeff qui n'est pas là, je me fais avoir par le superbe son stéréophonique de disque rayé que Frank Zappa a enregistré. Craignant de l'avoir esquinté, je me lève précipitamment et je le range dans sa pochette, pour me rendre compte du subterfuge seulement à Paris. À partir de là, je ne m'arrêterai plus d'inventer en souvenir de ces Mères qui deviendront l'un des trois pères de mon récit à venir. Je n'essaierai jamais de copier Zappa, que je rencontrerai plusieurs fois à Amougies, à Paris et dans le sud de la France, mais j'érigerai l'invention en principe fondateur de toutes mes créations. Je voudrai être original à tout prix quand mon camarade Bernard Vitet me conseillera d'être plutôt personnel. J'anticipe ici gravement. Ma vie avait basculé le 10 mai devant la petite porte du Lycée Claude Bernard, avenue du Parc des Princes, me faisant entrer en politique. À la mi-juillet, mon destin de compositeur de musique est scellé sans que je le sache encore, mais l'idée va faire son chemin. Nous avons encore beaucoup de route à faire. Cette nuit nous prenons le car à 1h30 pour Chicago.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 29 décembre 2011 à 08:21 ::Roman-feuilleton
Nous sommes le 3 juillet 1968, j'ai quinze ans et huit mois, Agnès vient d'en avoir treize. Un jour je serai obligé de compter sur mes doigts pour ne pas me tromper. Nous nous sommes levés à 6h30 ce matin pour prendre l'avion. Je vais essayer de mieux raconter notre voyage que je ne le faisais lorsque j'écrivais à Papa et Maman. Enfant, mes cartes postales disaient à peu près toujours "Je vais bien, je mange bien, je dors bien, je m'amuse bien", histoire de ne pas les inquiéter et de retourner jouer le plus vite possible. C'était probablement vrai, mais j'aimerais me souvenir des autres moments de la journée. Du vague à l'âme parfois, un nouveau monde certainement, des souvenirs choisis. Il était dommage que tous les messages se ressemblent quelle que soit leur provenance. En retournant la carte postale on découvrait l'illustration qui laissait enfin place à l'imagination. J'espère avoir grandi. C'est le grand jour, le D-Day, puisque nous nous envolons à 11h pour New York. Aucun de mes copains n'a jamais franchi l'Atlantique.
(Musique 2, drone avec sons de l'avion se transformant progressivement en jazz avec voix de Donald et rappel des "Oignons" pour se terminer en radiophonie intégrant des musiques de l'époque, comme un énorme hamburger)
Le voyage se passe à merveille. Nous comptons les heures. J'ignore pourquoi, adulte, Agnès sera prise de panique au point de se saouler avant chaque embarquement. Le Boing fait escale à Gander sur l'île de Terre-Neuve au Canada et nous atterrissons enfin sur l'aéroport JFK. L'assassinat de John Fitzgerald Kennedy est le premier évènement politique dont ma sœur se souviendra. Nous foulons le sol du tarmac.
Agnès porte de superbes chaussures très mode avec une plaque de métal. Passé la douane et son questionnaire aussi absurde qu'attendu, Messieurs Gargam et Brun nous accueillent. Gargam est une connexion franc-maçonne de mon père. Nous ne savons pas très bien ce que c'est, sauf qu'en voiture, à Paris, des conducteurs klaxonnent trois fois en repérant un écusson collé au-dessus du pare-choc arrière, à côté de l'ovale EU d'Europe. Cette utopie fraternelle sera lamentablement dévoyée par des traités successifs concoctés par le monde de la finance. Même chose avec la franc-maçonnerie de mon père qui prétend que jamais un "frère" ne le trahira ; il se fera tout de même arnaquer par quelques "frangins". Ses réunions du jeudi soir sont aussi prétexte à des escapades extraconjugales, sujettes à engueulades sévères avec ma mère qui ne supporte pas non plus le refus de la mixité au Grand Orient, et pour cause ! Si je me sens le digne héritier de ses engagements politiques, je ne serai jamais tenté par la franc-maçonnerie et mon père n'en fera jamais aucun prosélytisme. Ma mère me confia qu'il y entra il y a dix ans lorsque tous ses amis lui tournèrent le dos à sa faillite après la production de Nouvelle Orléans au Théâtre de l'Étoile avec Sidney Bechet et Mattye Peters. Il a décidé de rembourser ses dettes, est retourné à l'école, a changé de métier, remonte doucement la pente grâce à un optimisme contrastant avec le "c'est foutu" de ma mère. Aussi loin que je me le rappelle, l'opérette est mon plus ancien souvenir américain. Je suis sur les genoux de Sidney qui me laisse gagner à la boxe et souffler dans son saxophone soprano. À la première, le cortège traverse l'orchestre en lançant au public de vrais oignons ; "c'est pas cher, mais c'est bon" chanterai-je longtemps après. Les représentations suivantes, les oignons sont remplacés par des cotillons qui en ont l'aspect avec un truc épineux qui s'agrippe aux vêtements. Papa nous a raconté qu'il était au Hot-Club de France et qu'ayant la plus grande chambre de l'hôtel où il logeait, Louis Armstrong est venu y faire le bœuf. Pendant longtemps c'était l'image que nous avons eue des États-Unis, avec Mickey et les westerns.
Mais le jazz n'est plus de mon âge. Mon premier trente-trois tours est celui de Claude François à l'Olympia. Que mon père a aidé à ouvrir avec Bruno Coquatrix en faisant de la cavalerie, un système de chèques que l'on se refile les uns aux autres en tournant et en jouant sur le délai d'encaissement des banques, si j'ai bien compris. C'est aussi à l'Olympia que le public a cassé des fauteuils quand Sidney y est passé. Il y a deux ans, le 29 mars 1966, j'y ai vu les Rolling Stones grâce au concours des Copains Menier ! Il fallait cinquante emballages de chocolat, mais leur taille n'était pas spécifiée, alors ma mère a eu l'idée d'acheter une boîte de cent petites barrettes individuelles me permettant d'être dans les premiers à répondre... Cinquième rang, mon premier concert, grâce à l'émission Salut les copains que j'écoutais chaque jour en rentrant du lycée. Maintenant je préfère le Pop-Club de José Artur. J'écoute aussi les Beatles, Jacques Dutronc, Adamo, Nino Ferrer, Donovan, les Four Tops, Nights in White Satin des Moody Blues, No Milk Today de Herman's Hermits, Happy Together des Turtles, A Whiter Shade of Pale de Procol Harum... J'enregistre tout sur le magnétophone Radiola que mes parents m'ont offert à la fin de la sixième lorsque j'ai eu le Prix d'Excellence, contre toute attente de leur part. Ils racontent encore que ce fut une catastrophe parce qu'ils n'en avaient pas les moyens, mais ils ont tenu leur promesse. C'était une manière de m'encourager. Que ce soit une fessée ou un cadeau, ils ont toujours fait ce qu'ils avaient promis ! J'ai San Francisco de Scott McKenzie dans les oreilles, be sure to wear some flowers in your hair, les hippies nous font rêver.
La révolution est excitante, mais je suis non-violent depuis que j'ai pris ma carte de citoyen du monde quand j'avais treize ans. Einstein, Gide, Camus, Sartre, Breton ont adhéré au mouvement fondé par Garry Davis, préfigurant le Peace and Love du Flower Power et les manifestations contre la guerre du Vietnam. "Face aux préparatifs de destruction qui s'organisent sous nos yeux et devant l'impuissance avouée des États, des Blocs, de l'O.N.U. à défendre la vie menacée, nous déclarons en danger chaque homme, chaque village, chaque ville et l'espèce humaine, nous déclarons l'humanité entière en état de légitime défense contre les États souverains, les idéologies et les propagandes qui prétendraient justifier le recours à la guerre, nous déclarons ouverte la crise de régime du monde... (...) Nous appelons les hommes à de nouveaux héroïsmes pour poser les actes de refus, de courage et d'espoir dont l'avenir dépend. (...) Le citoyen du monde réclame des lois mondiales qui donnent aux individus et aux peuples des garanties minima, notamment pour leur subsistance, leur sécurité et leur liberté ; des institutions mondiales, ayant pouvoir d'élaborer ces lois, de les appliquer, de les faire respecter..." Etcétéra. Fin 1948, Garry Davis réclame un pouvoir fédéral mondial et une assemblée constituante des peuples. C'est le genre de truc auquel je pense avant que nous atterrissions. Ensuite je me tords le cou pour voir l'Amérique au hublot.
À la sortie de l'aéroport nous sommes impressionnés par la taille de l'embouteillage et les nœuds des échangeurs autoroutiers pour rejoindre New York City. Mr Gargam nous emmène dans un petit appartement qui ressemble à un logement ouvrier. Les gratte-ciel qui projettent leurs ombres empêchent la lumière d'y pénétrer, lui donnant un aspect un peu crasseux. Nous n'y restons pas. Demain est le Jour de l'Indépendance, fête nationale aux USA. C'est la ruée vers Niagara, tous les bus sont complets. Après avoir envoyé un télégramme à Maman et Papa nous prenons la route pour Rocky Point sur Long Island où Mr Gargam nous a invités.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 8 décembre 2011 à 01:28 ::Expositions
Invité à l'inauguration des Histoires de Babar au Musée des Arts Décoratifs, rue de Rivoli, j'ai enchaîné goulument cinq autres expositions avant d'atterrir à la galerie des jouets où les enfants, jeunes ou vieux et même très vieux, s'émerveillent devant les éléphants en costumes.
J'avais commencé par le graphiste Stefan Sagmeister dont Another exhibit about promotion and sales material est présenté jusqu'au 19 février ; connu pour ses pochettes de David Byrne, Lou Reed ou des Stones, et de nombreuses pubs, ce qu'il montre ici est très expérimental, mais ce sont toujours des commandes, parce qu'il n'y a qu'une manière d'aborder les choses.
Passionnant, mais évidemment moins spectaculaire que les Récits de mode de Hussein Chalayan (attention urgence : dernier jour dimanche), mises en scène de vêtements souvent provocants où la société est réfléchie sans concession, quand le tchador croise la haute-couture et qu'elle-même absorbe des objets, des meubles, ou des images du monde arabe. Les questions sont entières. Tout semble possible. Le britannico-turc ne laisse rien au hasard.
Le troisième choc est produit par Goudemalion, rétrospective éclatante de Jean-Paul Goude qui fourmille de malice et d'ingéniosité (jusqu'au 18 mars) ; découpages graphiques qui recomposent les corps, couleurs à la vivacité explosive, dramaturgies surprenantes de pubs tournées comme de très courts métrages, automates que l'on penserait sortis des vitrines de Noël, la gigantesque locomotive du 14 juillet, etc. Il ne manque que le raton-laveur, mais une fée ne parlant que le russe glisse magiquement comme une patineuse avant d'aller s'asseoir devant un miroir où des flammes jaillissent de ses paumes. "Mais c'est pas tout, mais c'est pas tout !" chantait Bourvil. La prochaine cuvée des Arts Décos ne sera peut-être pas aussi corrosive (Van Cleef & Arpels, Louis Vuitton Marc Jacobs, Ricard 80 ans de création, Graphisme et French Touch, Bijoux contemporains en céramique...), c'est le moins qu'on puisse dire.
Dans les galeries contemporaines, Maarten Baas, les curiosités d’un designer (jusqu'au 12 février 2012) propose un mobilier sombre, tordu, brûlé, surréaliste, là aussi dans une dramaturgie qui fait basculer l'exposition vers l'installation. C'est ainsi que je me rends compte que j'avais malencontreusement zappé tout le mobilier moderne la fois où j'avais visité cet extraordinaire théâtre qu'est le Musée des Arts Décoratifs. Des lucarnes du neuvième étage de cette aile du Louvre les vues sur Paris sont merveilleuses quand tombe le soir.
Collection permanente exceptionnelle ou expositions éphémères tout aussi fabuleuses, vous avez le choix, que vous connaissiez déjà l'endroit ou pas. Et la programmation actuelle mérite que l'on s'y précipite.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 24 novembre 2011 à 00:01 ::Cuisine
Connaissant mon goût pour la cuisine asiatique, ma fille m'a offert pour mon anniversaire le livre de Harumi Kurihara de la collection "dans votre cuisine" (Flammarion). C'est la Bible de sa cousine Chloé qui a déjà expérimenté plusieurs des recettes sans n'en rater aucune tant la publicité "la cuisine familiale japonaise pour tous" s'avère exacte. Comme il me manquait du katsuobushi (pétales de bonite séchée), du katakuriko (fécule de pomme de terre) et de l'algue kombu, je suis allé faire mes courses à l'Opéra. Le reste des ingrédients essentiels sont le riz rond japonais, des sauces de soja japonaises, le mirin (liquide sucré légèrement alcoolisé), le bouillon dashi, les graines de sésame grillées, le vinaigre de riz, des nouilles soba et udon, du tofu (fromage de soja), du miso (pâte de de soja fermenté), des algues nori, du wasabi (raifort vert), du shichimi togarashi (sept condiments en poudre), de l'ail et du gingembre frais, du sucre en poudre, mais tout cela figurait déjà à ma panoplie. Je n'ai plus qu'à suivre les indications très simples du livre de recettes. Il paraît que c'est sublimement bon. Je fais confiance à ma fille et ma nièce.
En parcourant les rayons de l'épicerie coréenne Ace, rue sainte Anne, ou du japonais Kioko, rue des Petits Champs, je me rends compte que l'on ne trouve plus les produits habituels. La plupart des importations japonaises ont été remplacées par des coréennes, américaines ou européennes. La catastrophe de Fukushima a porté un rude coup à l'industrie alimentaire. Et l'on ne nous raconte pas le dixième de la réalité de l'île. Aujourd'hui on sait que le cœur du réacteur n°1 a fondu trois heures après le séisme, et percé la cuve deux heures après, le n°2 aurait commencé à fondre 77 heures après le séisme en perçant la cuve trois heures après, le n°3 aurait fondu 40 heures après le séisme, percé sa cuve 79 heures après et, début de ce mois de novembre, le plus haut niveau de radioactivité y a été enregistré ! Il est difficile de connaître la vérité. Des messages électroniques échangés au sein du gouvernement britannique et rendus publics début juillet montraient sa volonté délibérée de minimiser l'impact de Fukushima dans l'opinion, avec l'aide d'EDF Energy, d'AREVA et de Westinghouse alors qu'un accord portant sur la construction de huit nouvelles centrales nucléaires se préparait à être signé. Les Tokyoïtes ont appris à consommer moins d'électricité et ne boivent plus l'eau du robinet. Combien de temps faudra-t-il pour que l'on apprenne les conséquences dramatiques sur la planète ?
J'évite de donner trop de détails pour ne pas vous couper l'appétit. Ce serait dommage. Le best seller de Harumi Kurihara met l'eau à la bouche et les recettes semblent en effet faciles à réaliser. Leurs noms ne paient pas de mine, car c'est la cuisine de tous les jours. Mais les ingrédients laissent augurer des révélations gustatives et un aspect diététique qui ne me fera pas de mal ! Je vais donc m'y coller, moi qui préfère lire ce genre de bouquin comme des romans gastronomiques pour me laisser ensuite aller à l'invention face à mes fourneaux.
P.S. : hier soir nous avons constaté la fermeture du restaurant Koba qui semblait définitive. Nous serions bien allés au Kunitoraya 2, mais comme indiqué par Sacha, seul le menu de midi est abordable. Nous avons donc dégusté un nattō chez Foujita, rue Saint Roch...
Le parcours muséographique est constitué de trois volets. L'Europe des esprits, arts et littérature est réalisé par le Musée d'Art moderne et contemporain de Strasbourg. Y figurent entre autres Caspar David Friedrich, Francisco Goya, Eugène Delacroix, Gustave Doré, Victor Hugo dont la modernité picturale me surprendra toujours, Edvard Munch, Odilon Redon, M. K. Čiurlionis, František Kupka, Wassily Kandinsky, Kazimir Malevitch, Piet Mondrian, Jean Hans Arp, Paul Klee, Max Ernst, André Masson, Victor Brauner, Roberto Matta, Wifredo Lam, Jeanne Tripler, Helene Smith... Histoire et iconographie de l’occulte : un monde d’écrits et d’images a été confié à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg et au Cabinet des Estampes et des Dessins des Musées de Strasbourg qui ont choisi Baldung Grien, Brentel, Cranach, Dürer, Schongauer, Mantegna, Jacques Callot, Piranèse...
La troisième de nos quatre interventions se tiendra au milieu des instruments de Quand la science mesurait les esprits, réalisé par le Musée Zoologique de la Ville de Strasbourg et le Jardin des sciences de l’Université de Strasbourg. Nous sommes fascinés par le baquet de Mesmer, exemplaire unique au monde (photo, en anglais mesmerize signifie hypnotiser), un tube à rayons X, un tube de Crookes, un récepteur télégraphique, un cohéreur de Branly, un photophone de Bell, etc. Nos propres instruments, cuivre, bois, peau, s'intégreront parfaitement aux dispositifs déjà mis en scène ; la voix et le corps font partie de ce laboratoire incroyable où planent les esprits de Charcot, Pierre et Marie Curie, Camille Flammarion et bien d'autres savants.
Plutôt que de rajouter une couche de sens à une programmation d'une extrême densité, ce qui reviendrait à illustrer platement les œuvres et perturber la réflexion des visiteurs déjà fortement sollicités, nous nous installons dans la nef, bateleurs sur tréteaux dès l'entrée ou officiants d'une étrange expérience, à l'écart des interprétations picturales.
Notre chambre de Swedenborg devient une attraction parmi les autres : "Répartie en quatre stations (Antichambre, Le long couloir blanc, Expérience du ciel et de l'enfer, La chambre de Swedenborg et ses fantômes), le spectacle consiste en une séance de spiritisme où trois maîtres de cérémonie utilisent leurs instruments de musique pour convoquer les esprits d'artistes qui se sont intéressés à l'occultisme. Le rôle de l'orchestre est de faire passer le public au travers du long couloir blanc qui mène à la chambre de Swedenborg, afin que chacun choisisse son paradis ou son enfer. Les spectateurs y rencontreront peut-être les spectres d'August Strindberg, Karen Blixen, Hilma af Klint, William Blake, Henry James, Benjamin Christensen, Carl T. Dreyer, Goethe, Poe, Baudelaire, Honoré de Balzac… Les cloches sonneront tant que cela peut, les voix célestes s'élèveront dans les cintres, les lumières du Tenori-on hypnotiseront les plus récalcitrants. Si le silence aurait pu être mortel, espérons que tout le monde reviendra sain et sauf de l'expérience musicale !"
Suivra un ballet de Jean-François Duroure inspiré de Rudolf Laban et un final festif qui conclura la soirée sous l'immense nef du musée. L'exposition elle-même sera transportée au Zentrum Paul Klee de Berne du 31 mars au 15 juillet 2012.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 10 août 2011 à 08:37 ::Multimedia
À 86 ans, créer son site pour une artiste n'est pas une mince affaire. Ma tante Arlette Martin est peintre et marquetiste. Elle est aussi trésorière de la Maison des Artistes où elle est responsable de l'aide sociale, après avoir été en 1986 la première femme présidente de la S.A.D. (Société des Artistes Décorateurs), première association en loi 1901 jamais créée, et secrétaire générale du Syndicat National Professionnel des Plasticiens Créateurs d’Art Mural et Modèle et du Syndicat National des Sculpteurs et Plasticiens. Elle peut enfin présenter son travail, meubles, tableaux, murs, marqueteries, éventails et le faire connaître world widely waouh ! Il y a quatre ans j'ai écrit un texte intitulé Ma tante touche du bois repris en préface d'un livre qui lui est consacré. Mais je suis heureux de découvrir aujourd'hui une partie de son œuvre qui inspira inconsciemment mes jeunes années.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 9 août 2011 à 07:32 ::Musique
C'est plutôt CD à part que font cette fois chacune de leur côté la pianiste Ève Risser et la percussionniste Yuko Oshima. On connaissait le duo féminin Donkey Monkey entre autres pour leurs CD Ouature et Hanakana. Voici deux "nouveautés" comme s'expriment les vendeurs.
Début juillet elles accompagnaient ensemble le mano a mano des agences photo VII et Tendance Floue dans le cadre magnifique du Théâtre Antique d'Arles. À la fois complices et soulignant ou ponctuant chacune les propos des photographes américains pour Oshima et français pour Risser, elles surent donner la touche spectaculaire et lyrique à l'échange de points de vue. Ève Risser au piano préparé et Joris Rühl à la clarinette interprètent la musique du compositeur Karl Naegelen sur l'album Fenêtre Ovale paru sur le label suédois Umlaut. Il s'agit plutôt de la collaboration entre un compositeur et deux improvisateurs partageant leurs recherches. L'écriture originale préserve la spontanéité du duo habitué à se fréquenter pour créer à trois une œuvre vivante qui ne ressemble à aucune autre. Comme John Cage utilise gommes et vis ou Benoît Delbecq des bouts de bois joliment taillés coincés dans les cordes, les préparations du piano de Risser intègrent toute une panoplie d'objets incongrus offrant une variété de timbres inouïs et surtout des modes de jeu uniques : des aimants, un vibromasseur, une brosse, du velours, une perle accrochée à une ficelle, du fil de cuivre et bien d'autres outils. Bien que le livret n'annonce pas la flûte de Risser ou l'orgue à bouche de Rühl, le duo offre un matériau exceptionnel à Naegelen préoccupé de trouver une notation qui servira ensuite aux instrumentistes. La musique possède la beauté et la sérénité des Sonates et Interludes de Cage ou des pièces pour shakuhachi japonaises en renouvelant le genre. Délicate et profonde, riche et sobre à la fois, elle réussit à faire oublier le geste instrumental, pourtant radicalement présent, pour ne faire ressortir que le temps musical avec ses pleins et ses déliés, ses couleurs et ses silences.
De son côté Yuko Oshima produit un double CD composé de Kéfukéfu et Signs sur le label portugais Creative Sources. L'une et l'autre pièce partent de l'improvisation, la première pour se conformer à un concept compositionnel en quatre parties ininterrompues, la seconde pour constituer une suite de onze courtes pièces aux titres graphiques. Même maîtrise que sa comparse, même soin, même calme, fût-il acéré comme une lame, percutant comme un taiko ou inédit, produit par l'échantillonneur, complément de la batterie de percussions. La voix chante une berceuse, les aigus informatiques cliquètent dans l'azur, les graves renvoient au drame nucléaire des îles qui se rapprochent, autant de signes que nos oreilles sont appelées à déchiffrer sous les peaux et les cymbales dont la rigueur rappelle quelque rituel du soleil levant. La dialectique est au service de la musique quand se confrontent "délicatesse et brutalité, abstrait et concret, espace et densité, tout ce qui caractérise le Japon".
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 13 juillet 2011 à 00:03 ::Voyage
Avant que le soleil se couche nous sommes allés admirer l'affiche que Ella et Pitr ont collé la veille aux Lilas. Françoise et moi ressemblons au petit couple à cheval sur le front de l'oiseau bleu. Nous quittons Paris d'abord pour les Pyrénées où toute connexion à la Toile est impossible. Il faudrait monter au sommet ou descendre dans la vallée, mais nous avons besoin de vacances. Ensuite nous nous laisserons glisser le long du cou de l'animal en suivant la vague. L'été succédera à l'hiver. Adelaide et Nicolas gardent la maison avant d'emménager à Marseille. Scotch nous accompagne. Je reprendrai probablement le fil du blog d'ici la fin du mois lorsque nous serons dans le sud. D'ici là nous arpenterons les pentes à pic et nous nous prélasserons au coin du feu avec un bon bouquin.
Le mien sortira le 20 août avec la fournée de la rentrée de publie.net. Le 15 septembre ce sera au tour des deux nouveaux DVD de Françoise, Gais Gay Games et Thème Je. Suivra la diffusion de La planète dans tous ses états de Hubert Védrine réalisé pour Arte par Pierre Oscar Lévy dont j'ai signé la musique avec Vincent Segal et Antonin-Tri Hoang, tandis que la nouvelle tournée des lapins débutera en Estonie !
Beaucoup de projets pour la rentrée, aussi avons-nous besoin de régénérer nos forces, en commençant par le farniente...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 12 juillet 2011 à 00:09 ::Expositions
Le clou des Soirées des Rencontres d'Arles de la Photographie fut sans conteste la prestation de JR contant son ascension fulgurante tandis qu'il faisait défiler ses images sur un claquement de doigts. Son show est remarquablement mené, avec humour et précision, tant que l'on peut se demander si son naturel n'est pas le fruit d'une mise en scène parfaitement rodée, storytelling à l'américaine où chaque mot est pesé pour plaire au plus grand nombre. Du genre, "tu peux coller des affiches ou les déchirer, c'est ça la démocratie." Même le talentueux directeur des Rencontres, François Hébel, le présente comme artiste politique "mais qui n'aime pas qu'on le dise", histoire de satisfaire ceux qui le souhaitent comme ceux qui le craignent ! Le coach en communication surveille du coin de l'œil la prestation de son poulain. JR joue les mecs cools, présentant Patrice, complice de son équipe de colleurs d'affiches qui gratte un peu de la guitare et qu'il a découvert, alors que c'est un chanteur reconnu depuis une dizaine d'années. S'il préserve son anonymat sous son petit chapeau et ses lunettes noires et que ses initiales ne permettent pas d'imaginer ses origines, sa proximité avec le collectif Kourtrajmé où officient Kim Chapiron (fils de Kiki Picasso), Romain Gavras (fils de Costa-Gavras), Vincent Cassel (fils de Jean-Pierre Cassel), Mathieu Kassovitz (fils de Peter Kassovitz), suggère celles du clan. Il n'empêche que son numéro est parfaitement au point, sympathique, efficace et malin, et que ses projets plutôt enthousiasmants. Même si je pense à la scène de l'avocat cynique dans Jésus de Montréal proposant au héros ses services pour amplifier son rayonnement, quitte à en faire profiter des organismes humanitaires si l'enrichissement personnel ne lui convient pas. Générosité et business. Expansionniste. Inside Out, la plus récente manifestation de JR devenu imprimeur, consiste à lui envoyer une photo pour recevoir gracieusement par retour du courrier une affiche à coller dans la rue en fonction de son propre projet...
Cette belle soirée clôturait la semaine où l'équipe de Coïncidence assura les projections au Théâtre Antique et aux Arènes en plus de quelques expositions comme celles de Dulce Pinzon ou Maya Goded. Olivier Koechlin, Valéry Faidherbe et François Girard en réalisèrent les montages grâce au logiciel iSlide conçu et programmé depuis dix ans par Koechlin pour l'occasion. Manuel Braun et Céline Le Guyader complètent merveilleusement cette équipe à l'œuvre depuis 2002. Suivant les indications des photographes ou leur proposant nos propres idées les montages sont sonorisés par des compositions originales ou des illustrations musicales préenregistrées, lorsque les musiciens ne sont pas en direct. La prestation de JR remporta tous les suffrages, car elle tranchait avec les remises de prix, hommages et commentaires de photographes peu familiers de la scène, trop compassés dans une optique spectaculaire. Au bout de dix ans on souhaiterait pour l'avenir plus de mise en scène ou de spontanéité, plus de spectacle en somme. Ce n'est évidemment pas facile avec une profession de solitaires peu habitués à se produire en public. Tout reste à inventer, ce qui fait le charme de nos métiers.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 11 juillet 2011 à 04:54 ::Multimedia
P.S. : À rêver tout haut d'un monde meilleur il m'arrive de froisser des camarades. J'aborde ici une question de fond sans critiquer les équipes des Rencontres et de Coïncidence, pas plus que les artistes, les commissaires et partenaires qui ont tous réalisé un travail formidable faisant de ce 10e anniversaire une magnifique édition.
À l'occasion des Rencontres d'Arles de la Photographie se pose radicalement la question du son dans les expositions, pendant les projections au Théâtre Antique ou pour la Nuit de l'Année aux arènes. Directeur musical des Soirées, j'interviens en compositions originales, illustrations musicales, organisation de sessions live et conseils en tous genres lorsque les intervenants ne s'en chargent pas directement. Partout je note une absence plus ou moins délibérée du sens dans l'utilisation du son lors des manifestations qui y ont recours. Est-ce la peur d'écraser les images, le besoin d'hypnotiser le public à grand renfort de musique martelante ou plus simplement une inculture, ignorant l'impact du son dans la relation complémentaire qu'entretiennent les medias audio-visuels ? Partout résonnent des "morceaux choisis" sans rapport avec le sujet traité.
Mais d'abord pourquoi ajouter du son dans la présentation de photographies ? Si les expositions de tirages s'en passent fort bien, les projections dans le silence du Théâtre font ressortir la présence dissipante de la foule des spectateurs au lieu de créer une focalisation visuelle ou une pause musicale. Le bruit des rues adjacentes peut se signaler brutalement tandis que la réverbération de l'hémicycle souligne le murmure de la salle en plein air. Quitte à sonoriser les montages photographiques il existe maintes façons d'y répondre, en faisant tout pour faire oublier le son (psychoacoustiquement nécessaire) ou en cherchant à préciser les intentions des photographes grâce à son apport.
Pendant les Rencontres les réponses peuvent sembler diverses alors qu'elles obéissent à la même loi de désaffection du sens. Au Théâtre Antique, à de rares exceptions près (par ex., duo de Mitch Epstein avec le violoncelliste Erik Friedlander), on invoque que le spectacle des photos n'est pas un festival de musique pour réclamer des sonorisations invisibles, musiques d'ameublement n'influant pas sur la lecture des images. Lors de la Nuit de l'Année aux arènes la surenchère punchy est carrément absurde sauf à vouloir faire passer le remarquable travail des photographes pour une usine à clips, fond illimité d'archives interchangeables où les professionnels n'ont rien à gagner. La quasi totalité des montages proposés par les agences sont écrabouillés par des musiques rentre-dedans. L'épate prime sur la sensibilité et la profondeur des idées véhiculées par les images. Les DJ de la piste centrale diffuse le même genre de musique hypnotique, relents surfers sur le dance floor, rock musclé ou techno dans les quinze alcôves à la scénographie pourtant magique. Celle des expositions pourrait remettre en question l'espace muséographique en général, entre autres par une utilisation intelligente du son, tant les réponses sont conventionnelles dans ce secteur.
Dans tous les cas, célébration huppée des Soirées, grand rendez-vous populaire aux arènes, recueillement des expos, la musique est réduite à meubler le silence plutôt qu'à favoriser l'analyse de ce qui est donné à voir. Si l'illustration redondante est vaine le son pourrait apporter un complément de sens en faisant ressortir les détails cachés ou peu visibles au premier abord. Il agit tel des gros plans, travellings ou panoramiques acoustiques produisant des effets de perspective à la surface des œuvres. Le hors-champ qu'offre l'espace sonore pulvérise le cadre en multipliant les lectures et les interprétations. Au lieu de profiter de ces ressources la sonorisation assène une vacuité qui homogénéise l'ensemble des projets, pourtant aussi divers que possible. Il est probable que cela ne soit pas intentionnel, mais simplement le résultat d'une inculture où le son est relégué à jouer les papiers peints, discrets ou omniprésents. Cette méconnaissance génère une peur qui peut s'avérer légitime si la rencontre des images et des sons n'est pas maîtrisée. Les choix démissionnaires en vigueur sont pourtant définitivement les pires puisqu'ils ignorent absolument les possibilités offertes et aboutissent à un nivellement par le bas tristement homogène qui tient du décervelage.
Vendredi soir la seule installation des arènes où le son était traitée analytiquement, et donc créativement, était paradoxalement celle de Caroline Cartier ! Pas une seule image, un comble, mais un astucieux montage sonore d'extraits radiophoniques qui rappelle nos "radiophonies" inaugurées en 1974 avec le film La nuit du phoque ou plus explicitement Crimes Parfaits, œuvre clef de 1981 qui inspirera maint DJ et adepte du plunderphonics. Par un montage rythmé de courts extraits signifiants le paysage social y prévaut sur le paysage sonore.
La sonorisation des images ne mérite pas d'être aussi rébarbative qu'elle est unanimement pratiquée. Des réponses créatives et sensibles existent, à condition de les confier à des créateurs travaillant librement, en bonne intelligence et complémentarité. Pour ce faire, il ne faut surtout pas craindre les révélations que l'échange pourrait générées. Tout reste à faire, champ d'expérimentation extraordinaire qui redonnerait un nouvel élan à tous les spectacles audiovisuels quels qu'ils soient, photographie ici, cinéma ailleurs.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 8 juillet 2011 à 01:40 ::Expositions
Grande exposition Chris Marker en Arles pour les Rencontres de la Photographie. L'ensemble est à la fois disparate et homogène. À l'entrée, offert à la manipulation des visiteurs sur deux ordinateurs, le monde du cinéaste sur Second Life est aussi profond que le CD-Rom Immemory, mais il souffre des mêmes travers, une interface minimale et rébarbative. À la place de cet espace virtuel, à l'esthétique informatique vieillotte et malhabile, on rêverait d'une scénographie foraine en dur qui nous entraînerait dans les méandres de la pensée, en décors bien réels, avec des chausse-trappes et des miroirs déformants, de fausses perspectives et des passages secrets.
Si le malin faussaire froisse et déplie les visages des femmes, est-ce un ménage de printemps ou un échappatoire à l'inexorable oubli ? Ses clins d'œil aux vieux maîtres sont ceux d'un merveilleux conteur. Les affiches de cinéma jouent des heurts de la mémoire, les photographies des passagères du métro, son travail le plus récent, sont retouchées comme dans un journal de mode ou comparées à des tableaux historiques. Les fantômes prennent la pose à l'insu des modèles. Sommes-nous les enfants du passé ou du futur ? La conjugaison de Chris Marker confond l'un et l'autre. Les visiteurs peuvent se demander s'ils sont bien là ou ailleurs. Quelle heure est-elle ? interroge-t-il. La Jetée avait dressé les ponts. Le totem de postes de télévision est une incantation aux mythes cinématographiques, ces femmes qui hantent les souvenirs d'un homme qui s'est toujours voulu sans visage, du moins pour les autres. Invisible passe-muraille, le cinéaste traverse le temps sans même plus se déplacer, car Chris Marker ne viendra pas. Tout cela est derrière lui. Fatigué par les années des vrais calendriers, l'arpenteur rebelle avance toujours et encore, appâts contés.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 7 juillet 2011 à 02:21 ::Multimedia
Comment choisir ? Le jour ou la nuit ? Sur l'écran géant du Théâtre Antique le jour se découpe comme un drap tendu par les hommes pour entrevoir l'éternité. La lune est véritable, remarquablement accrochée au-dessus de la scène. Le recadrage de Manuel Álvarez Bravo ne durera que quelques secondes. Bien qu'elles soient éphémères les photographies figent un temps et le prolongent. Les ruines d'Arles ont disparu dans l'obscurité du contraste.
La projection figure un mur infranchissable. L'échelle est trop courte. Je n'arrive pas à cadrer comme je le souhaiterais. Plus petit l'astre serait méconnaissable. J'aurais aimé le décrocher et te l'offrir en guise de bienvenue. Les photographies sont des réminiscences pour plus tard. Le révélateur me fait penser à l'absurdité des hommes. Hiroshima pour l'échelle. Entre songes et mensonges l'amant fait son choix. Mais qu'ai-je vu ? Le jour et la nuit. Sur le premier cliché le temps rend les deux mondes incompatibles. Dans le second l'espace nous relègue à notre échelle insignifiante. Le jour et la nuit se complètent, mais nous n'y sommes pour rien.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 6 juillet 2011 à 01:45 ::Multimedia
Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier qui rira aura une tapette. L'animal totem dessiné par Michel Bouvet qui campe Place de l'Archevêché n'est qu'un prétexte à un champ-contrechamp avec la pianiste Ève Risser. Les Rencontres d'Arles de la Photographie et Gares & Connexions organisent un concours photo de quatre zébus paissant dans les gares de Paris Gare de Lyon, Marseille Saint-Charles, Avignon TGV ou Arles. Intervenants des Soirées, nous n'aurions probablement pas le droit d'y participer si l'idée nous en était venue. Ève Risser et la percussionniste Yuko Oshima, autrement connues sous le nom de Donkey Monkey, accompagneront ce soir au Théâtre Antique le Mano a mano entre les agences VII et Tendance Floue, et j'assure la direction musicale des Soirées qui courent jusqu'à samedi. Duel pour duel, tous se plient à l'exercice, comme le son redessine les images projetées sur l'écran de 9 sur 9 mètres tendu sous les étoiles.
Le champ-contrechamp est plus affaire de cinéaste que de photographe. Dialogue, il ne dévoile pas pour autant le hors-champ que seul le son pourra évoquer sans le montrer. Le contrechamp de la photographie est un homme ou une femme qui appuie sur le déclic. On les reconnaît dans les rues d'Arles comme s'il portait leur appareil autour du cou. C'est pourtant à leur regard qu'ils se démasquent. Une lumière les éclaire de l'intérieur, aiguilles pétillantes d'une noblesse de terrain revendiquée. Le vêtement souvent ample et confortable est l'uniforme de cette profession solitaire. Au centre des pupilles les iris s'arborent comme des décorations. Il faut que ça brille.
Déjà directeur musical des Soirées de 2002 à 2005 j'appréciais le graphiste Michel Bouvet, responsable de toutes les affiches des Rencontres, ignorant qu'il était mon cousin. Nos mères sont cousines germaines. La sienne, Maryse, agrégé de français-latin-grec, m'avait pistonné pour rentrer au Lycée Claude Bernard alors que j'habitais Boulogne-Billancourt. Son grand-père, inspecteur général, le frère du mien, avait contrôlé mon propre prof de français lorsque j'étais en 4ème. Jubilation du gamin. Michel, plus jeune que moi de trois ans, se rappelle de mon prénom et connaît mon travail sans n'avoir jamais fait non plus le rapprochement. Je tiens de ma tante Arlette Martin cette révélation et de mon cousin Serge un arbre généalogique où trouver nos marques. Seuls rebelles de notre génération, les parcours de Michel et moi se ressemblent étonnamment. Nous rions de François Hébel, patron des Rencontres (la nôtre est de taille) et autre ancien de Claude B., qui se voit cerner par la famille !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 5 juillet 2011 à 00:22 ::Musique
Les meilleurs résultats s'acquièrent dans la simplicité. Je ne crois pas à la souffrance. Workaholic passionné, je ne voue un culte qu'au moindre effort pour un effet maximum. Bien préparée, avec un casting aux petits oignons, des musiciens cultivés et généreux, un réalisateur aux intentions claires, la séance s'annonçait prometteuse. Entendre que la préparation peut être laborieuse, mais l'acte de création doit préserver la fraîcheur de l'inspiration. Nous ne devons être freinés ni par la technique ni par une insatisfaction forcément justifiée. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire nous nous installons et nous jouons, comme des enfants. On s'amuse à prendre les tons les plus variés, à changer de rôle, et nos maladresses provoquent l'hilarité générale. À la pause nous nous offrons le luxe de regarder quelques morceaux de Spike Jones sur le petit écran du salon et nous pleurons quand le rire nous submerge. Il y a des évidences dans l'alchimie humaine. Vincent Segal me dit qu'il était certain qu'Antonin-Tri Hoang nous épaterait du haut de ses 22 ans. Nous formons un trio symphonique qui ne me fait pas regretter l'orchestre d'Europe de l'Est évoqué initialement pour enregistrer la musique de ce long métrage. Le violoncelliste et le souffleur sont tantôt les solistes d'un concerto, tantôt ils s'intègrent à la masse orchestrale. Les instruments d'aujourd'hui me permettent de réaliser mon rêve d'enfant, un ensemble virtuel aux bouts des doigts, une palette de timbres inouïs ou totalement référentiels.
En 48 heures nous mettons en boîte quantité de morceaux différents. À de rares exceptions la première prise est la bonne, parce que nous savons pourquoi nous l'exécutons. Le premier jour je m'emberlificote à vouloir délivrer des mixages différents pour chacun. La schizophrénie ne me distrait pas de la musique, mais j'opère quelques ratés comme ne pas avoir vérifié que la machine qui enregistre est lancée ! Cela n'arrive qu'une fois. J'ai si honte que je passerai la nuit à mixer pour vérifier que nous n'avons pas besoin de recommencer quoi que ce soit. Pour de multiples raisons, nous continuerons aux casques, pour mes camarades une oreille sur leur instrument l'autre dans le mix. Je n'ai plus à me préoccuper de technique : ce que j'entends est ce que vous entendrez. Du moins je crois l'entendre, car l'état second que suppose l'interprétation instantanée n'autorise l'écoute critique que plus tard.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 4 juillet 2011 à 00:06 ::Multimedia
Prévu pour le printemps, la refonte du site de Françoise Romand sort pour les vacances d'été. Entre les textes, les images, les films, la présentation graphique, les délais sont toujours plus longs qu'annoncés. Caroline Capelle avait déjà réalisé la pochette du DVD Gais Gay Games en s'inspirant de la collection dessinée par Claire et Étienne Mineur, elle a cette fois rempoté les petites fleurs d'Appelez-moi Madame pour faire éclore les créations cinématographiques de Françoise. En guise d'engrais, Sophia Milann s'est attelée à la programmation sous le soleil de Guylaine Monnier et Bertrand Gac de Regart.net. Tout n'est pas encore sorti, mais les graines peuvent germer. Un bémol, de taille à mes yeux, le site est en Flash et donc incomplet sur iPad ou iPhone. L'ouverture tombe à pic, Thème Je, cinquième DVD, sortira le 14 septembre, avec projection publique (et gratuite !) au Cin'Hoche de Bagnolet. En attendant, bonnes vacances à celles et ceux qui les prennent enfin ou déjà.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 1 juillet 2011 à 22:34 ::Musique
Chaque nouveau projet exige une remise à zéro du compteur. R.A.Z. est à l'opposé de R.A.S. (rien à signaler) ! Tout doit être pris en compte. Perdre ses habitudes, les bonnes comme les mauvaises. Ne conserver que la méthode, celle de la rigueur. Ne rien laisser au hasard qui ne soit décidé sciemment, ni le détail ni le hasard. Entendre que l'improvisation n'a rien à voir avec le flou artistique. Lorsque le modus operandi est approprié au sujet il ouvre la porte aux états de grâce. Commencer par les besoins de la commande, ses motivations, ses contraintes techniques et humaines, sa cible. Continuer avec les attentes. Que peut-on apporter ? Comment se rendre utile ?
Il s'agit cette fois de composer la musique d'un long métrage documentaire pour Arte. J'ai déjà travaillé avec son réalisateur, Pierre Oscar Lévy, pour le centenaire de L'Europe, un court institutionnel pour L'Oréal et surtout les 23 films d'art de la collection Révélations dont j'étais également le directeur artistique. J'ai proposé au violoncelliste Vincent Segal et à Antonin-Tri Hoang qui jouera clarinette, clarinette basse, saxophone alto et piano, de s'y associer pour créer les ambiances souhaitées. Je dirigerai au clavier un orchestre virtuel quasi symphonique et ajouterai de temps en temps trompette à anche, violon, guimbardes, etc. J'avais déjà enregistré quelques parties orchestrales avec lesquelles dialoguer.
Contrairement à ma démarche "complémentaire" qui rejette les illustrations musicales où l'on souligne au marker fluo les humeurs, nous devons composer avec un film bavard en insistant sur les quatre parties qui le structurent. C'est un portrait politique de la planète, donc bourré d'entretiens et de documents d'archives. La musique dans le mixage étant reléguée à l'arrière-plan, j'ai proposé d'emblée de réaliser du papier peint, musique d'ameublement découpée en lés de 1 à 7 minutes que le réalisateur pourra placer au montage selon ses besoins et en s'en inspirant. Le rythme, déterminant, devrait ajouter souplesse et respiration. Nous enregistrons sans voir le film, en nous basant sur des indications telles que conte de fées, tension, horreur, propositions... La nuit je mixe, ce qui ne me laisse pas beaucoup de temps pour raconter la magie des séances.
C'est à n'y comprendre rien. Les malaises chroniques justifient-ils le recours à l'homéopathie ou à la psychanalyse ? 4CH d'oxygène et une saison de In Treatment avec Gabriel Byrne ressemblent à des fictions télé que je n'imagine même pas allumer. Vous avez vu les programmes ? Les granules ne peuvent donc rien à l'embouteillage et le divan parqué derrière un grillage risque de s'envoler avant que je fasse le saut périlleux. Leitmotiv quotidien, je cours après le temps, fuite aussi extravagante que tenter de se dépasser soi-même. Croche-patte assuré. Fuyant toute procrastination, je traîne ma carcasse comme un isard en sortir de table, rebondissant lourdement de pièce en pièce, pour répondre aux sollicitations à l'instant où elles se présentent. Une porte se referme qu'une autre est déjà ouverte. Courant d'air. Mon shoot au blog devient de l'alpinisme, ginseng des montagnes de Changbai et miel de La Ciotat en guise de piolets. J'assure mes prises. La note est salée. Je l'envoie aux praticiens, qu'elle étanche leur soif. Un griffon sur un point d'orgue vaudrait mieux qu'un bémol dans un concert de loups-anges. Je taille les boucles d'Atys pour l'Opéra Comique et cherche à contourner l'aube de Peer Gynt quand midi sonne à ma porte. Le facteur apporte la pièce détachée que je finis par visser au plafond des couverts. Succès. Pas de blâme. Les dernières tomates sont rouges de confusion, mais si petites qu'on n'en fait qu'une bouchée. Je pense à la viande pour ce soir. Donnez-moi du lard, je te dis. Les enfants viennent dîner. Vous l'entendez, il ne pense qu'à l'amour. Ils sont si grands que je rétrécis. À l'Alma l'eau m'arrive aux genoux. Je replonge sur la planète. Dans quel état ? Pierre Oscar a désigné quatre parties : le conte de fées, la tension, l'horreur et les propositions. On n'a pas le choix, mais l'espèce humaine est insondable. J'enfile un paletot pour ne pas avoir froid au dos. Inquiet, je voudrais tout faire le jour-même. Croiser mes listes organise le chaos. En avance sur son temps, un pétard de 14 juillet nous allonge le temps de dire ouf. C'est bon. Le divan aura au moins servi à quelque chose.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 5 mai 2011 à 00:15 ::Multimedia
Le titre de mon article se réfère évidemment à la Musique d'accompagnement pour une une scène de film (Begleitungsmusik zu einer Lichtspielszene) d'Arnold Schönberg (sur l'INA ou Deezer) pour laquelle Danièle Huillet et Jean-Marie Straub tournèrent jadis une remarquable Introduction cinématographique. Si le schéma opératique le plus courant est "exposition, action, catastrophe", Schönberg crée le drame sur la trame "danger menaçant, angoisse, catastrophe". L'économie de moyens déployée ici pour un résultat optimal est évidemment un modèle qu'il est aussi agréable qu'utile de suivre !
Comme je ne veux rien dévoiler qui ne soit officiel, je commence par regarder la conférence de presse des Rencontres d'Arles de la Photographie et je parcours la programmation. Me voici donc embarqué avec l'équipe de réalisation, Olivier Koechlin, Valéry Faidherbe et François Girard, pour une nouvelle aventure arlésienne. J'avais déjà occupé le poste de directeur musical des Soirées de 2002 à 2005, mais n'y étais pas retourné depuis. Si mon rôle tient du conseil, comme pour le "mano a mano" entre les agences Tendance Floue et Seven ou l'hommage à Roger Thérond, je mets la main à la pâte en sonorisant les dix ans du Prix Découverte et les autres, ou des expositions qui dureront tout l'été, comme celle de la photographe mexicaine Dulce Pinzon (La véritable histoire des super-héros, photo ci-dessus). Le reste est projeté sur écran géant au Théâtre Antique, avec musiciens en direct ou montage préenregistré. L'artiste JR clôturera la dernière soirée et je suis impatient de voir l'exposition consacrée à Chris Marker, de La jetée à son travail sur Second Life, dans le cadre de From Her On.
Sonoriser les montages photos est indispensable pour que le spectacle naisse, mais c'est un exercice difficile, voire dangereux. La rencontre de la musique et des images engendre de nouveaux sens qui ne doivent pas trahir les intentions des photographes. Lorsque je ne compose pas moi-même des originaux, j'essaie en général d'utiliser des œuvres peu connues dont les références ne handicapent pas le mariage arrangé tout en évitant l'illustration redondante. Je recherche donc les complémentaires en ayant à l'esprit l'effet produit sur les quelques 2500 spectateurs ! Il s'agit de créer le rêve ou la réflexion dans un temps très court, en surprenant, mais confortablement pour ne pas écraser les images. L'ensemble sonore doit faire œuvre, se tenir d'un bout à l'autre, tout en entretenant l'attention. Ce n'est pas toujours simple lorsque les sujets sont variés dans un même programme, ou les séquences extrêmement courtes, mais les enjeux sont stimulants. Pour l'instant nous en sommes à découvrir nous-mêmes les alliages magiques où l'intuition rivalise avec le synchronisme accidentel. Je plonge dans ma discothèque en grimpant le long des étagères, je bloque les dates des musicien(ne)s pressenti(e)s et savoure le travail de mes camarades réalisateurs qui mettent en forme la semaine de spectacles du 5 au 9 juillet prochains.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 19 mars 2011 à 00:05 ::Voyage
Voilà. C'est fini. Les vacances sont terminées. Ce 27ème chapitre clôt cette série. J'aurais pu publier au jour le jour depuis les cafés et les hôtels où le wi-fi est partout gratuit en Asie, comme je le fais souvent lorsque je voyage, mais il aurait fallu que j'emporte mon ordinateur ou que je me connecte depuis des postes fixes, et surtout que je me mette systématiquement en chasse de cette liaison magique. Or si je suis parti, c'est justement pour fuir ce fil à la patte, cette perfusion quotidienne qui ponctue mes jours et m'esquinte la vue. J'avais besoin de vacances, surtout après le sprint de juillet ; pas moyen de récupérer depuis ; j'avais composé, interprété, enregistré, et ce avec des musiciens, monté sur les images et mixé la musique de 23 courts métrages en moins d'un mois, ce qui me laissait trois heures de sommeil par nuit. J'ai beau être un petit dormeur et faire des doubles ou triples journées de travail, par goût puisque j'ai la chance de faire de ma passion un métier, j'avais besoin de prendre l'air, de casser mes habitudes, de changer d'angle. Voyager dans des pays dont je ne parle pas la langue a toujours produit l'effet désiré. Cela ne m'a pas empêché de prendre des photos comme n'importe quel touriste et des notes sur le petit carnet que j'avais déjà gribouillé en janvier 2008 lorsque nous avions traversé le nord de la Thaïlande et le Laos.
Nous nous sommes reposés la première semaine sur une île thaïlandaise dont je n'ai jamais cité le nom par respect pour tous ses habitués qui m'ont demandé de le taire par crainte d'afflux massif dans les années à venir. Ils rêvent. Des Suédois et des Allemands y construisent déjà un village quadrillé et un grand complexe hôtelier. Il faudra certainement encore fouiner pour trouver de nouveaux paradis que nous contribuons nous-mêmes à polluer par notre rêve d'évasion. Les quinze jours au Cambodge se sont déroulés en trois phases : visite d'Angkor (trois jours suffisent), balade campagnarde sur le lac et au milieu les rizières en descendant jusqu'à Phnom Penh, puis retour au réel dans le monde des ONG et de la prostitution. Bangkok joua enfin le rôle de sas avant de retrouver l'Europe.
Un mois plus tard, je constate l'efficacité des vacances à mes moments de distraction.
J'ai une dent, une chaudière et un évier tout neufs. L'affiche d'Ella et Pitr, lacérée par une foldingue, ne sera pas restée collée plus d'une heure sur notre mur. Sacha et moi avons réalisé notre premier travail de commande en tandem pour Chanel. Le trio que nous avons formé avec Birgitte Lyregaard entame sa seconde période de laboratoire dès lundi prochain. On peut regarder mon duo avec Vincent Segal filmé par Peter Gabor en attendant la suite. Ma fille Elsa a changé de voix sans changer de voie. Françoise va sortir deux DVD au lieu d'un. Pour l'année du lapin nous espérions bien nous envoler vers le soleil levant, mais l'avenir est incertain. Vers où que nos yeux se tournent... Enfin, publier ce récit de voyage avec quarante-cinq jours de décalage m'aura donné un second mois de vacances ! Pour le reste de l'actualité, se reporter aux médias habituels, papier ou virtuel comme Mediapart où ce blog est publié chaque jour en miroir.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 5 décembre 2010 à 05:53 ::Humeurs & opinions
" Le chat est mort ". C'est ainsi que Michael annonce l'incendie qui a ravagé la Comète 347 vendredi après-midi. Dans L'école des femmes Arnolphe répondait à Agnès : " C'est dommage; mais quoi ! Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi..." Justement pas. Le squat qui accueillait maint spectacle inventif respirait le partage et la solidarité, un îlot d'utopie en plein Paris. " La cause est inconnue ", mais la bataille pour le relogement de l'équipe dont l'expulsion était imminente sentait le roussi. Je ne peux pas m'empêcher d'avoir une pensée sombre pour les incendies qui arrivent à pic aux endroits où les promoteurs rêvent d'édifier du neuf. On invoque la vétusté des lieux ou le mégot mal éteint qui embrase la forêt. N'empêche que les terrains y deviennent bizarrement constructibles. Au 45 rue du faubourg du Temple, il n'y a pas eu mort d'homme, oui mais le chat. C'est trop triste. Vingt ans de travail et d'archives sont partis en fumée avec le matériel. Pendant la guerre, l'ancienne usine avait fabriqué des boutons pour les uniformes nazis, puis elle s'était transformée en dépotoir de produits chimiques à l'abandon. Les animateurs de la Comète 347 avaient eux-mêmes décontaminé les lieux il y a quatre ans. Frank Vigroux m'y avait invité pour des soirées D'autres Cordes, j'y avais joué plus tard les Somnambules avec Nicolas Clauss. La fosse escarpée avec la scène en contrebas était un point de vue original. En haut, le mobilier dépareillé au milieu de sculptures éphémères donnait une tonalité chaude au capharnaüm. L'ambiance de l'atelier devait beaucoup à ses animateurs, des Robinson Crusoé du XXIe siècle qui avaient choisi de faire se rencontrer tous les arts sur leur île. Pendant que j'écris, Scotch regarde le feu dans l'âtre. Il y a toutes sortes de flammes. Aujourd'hui les chats sont en deuil.
Pour l'exposition Révélations, une odyssée numérique dans la peinture au Petit Palais à Paris du 18 septembre au 17 octobre 2010, seulement 6 de nos films seront projetés sonorisés (Van Gogh, Giorgione, Holbein, Rembrandt, Monet, Ingres). Pierre Oscar Lévy a réalisé 23 films des 40 de la collection Révélations pour Samsung d'après des chefs d'œuvre de la peinture. J'en ai assuré la direction artistique et la composition musicale, Dominique Playoust la production, Luis Belhaouari le conseil historique, Sonia Cruchon nous a assistés, Snarx-Fx s'est chargé de toute la post-production (numérisation des tableaux, traitement sur Flame, images 3D, etc.). Vincent Segal a composé la musique de La Grande Odalisque en imitant un oud avec son violoncelle, j'ai cosigné la partition de piano de Coucher de soleil à Lavacourt avec Bernard Vitet et je me suis chargé du reste. Les 16 autres de nos films seront exceptionnellement diffusés en muet au Petit Palais, les versions originales, toutes sonorisées, étant exclusivement accessibles sur les nouveaux téléviseurs géants de Samsung. Deux films (Böcklin et Chardin) ont été tournés en 3D par nos soins. Les dix-sept autres tableaux ont été traités dans une approche totalement différente par une autre équipe.
Tenu au secret tant que ce n'était pas officiel, j'ai évoqué ici mon travail pendant tout le mois de juillet sans me référer au commanditaire ni à la finalité de la collection. En plus d'avoir initié tout le projet avec Hee Il Shin, Dominique et Pierre Oscar, j'ai livré quelques idées pour l'exposition, m'inspirant de la scénographie d'une exposition vue à Linz l'an passé, en particulier l'astucieux système de chicanes pour isoler phoniquement les alcôves où seront présentées les 7 films sonores (la réalisation du septième, Delacroix, ne nous incombe pas). Travailler sur nos 23 films a été une partie de plaisir, même si ce ne fut pas une sinécure ! J'ai dormi trois heures par nuit en juillet pour accoucher de 22 partitions sonores dont la plupart des musiques ont été enregistrées avec des instruments acoustiques, qui plus est originaux, souvent construits par Bernard (flûtes en PVC et plexiglas, trompette à anche, contrebasse à tension variable, clavier de cloches tubulaires, etc.). J'ai fait tomber des grains de riz sur toutes sortes d'instruments et cassé un rhombe pour le Zao Wou-Ki, joué du violon et du piano-jouet pour le Chirico tandis que Sonia s'est entraînée pour que le Toton de Chardin tourne encore pendant 250 ans. Tout cela fut possible grâce à la persévérance et à l'amitié de mes camarades de jeu qui se sont défoncés pour rendre en temps et en heure ce qui équivaut à la production d'un long métrage ! L'apport de Vincent a été déterminant, que ce soit pour le burlesque Chirico ou le dramatique Le Lorrain. Elsa a fait fredonner la Vierge de Vinci, Pierre Oscar a joué Joseph et Sonia son fils pour le de La Tour... Mon idée était de rendre les films narratifs sans aucun autre commentaire que la partition sonore et le travail sur l'image. L'équipe de Snarx, principalement Erwan et Franky, a rajouté quelques effets numériques ici et là à la demande de Samsung, ce que Pierre Oscar avait l'habitude d'appeler malicieusement les effets Tannenbaum. Sur les 23 qu'il a réalisés, tous ne peuvent être des chefs d'œuvre, mais pour quelques uns d'entre eux j'ai des doutes ! Je dois enfin préciser que tous ont été conçus pour fonctionner en boucle et que leur durée moyenne est de 4 minutes.
Photographie de Pierre Oscar Lévy travaillant sur Les noces de Cana de Véronèse.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 31 juillet 2010 à 00:00 ::Multimedia
Les collègues de Marie-Laure lui ont offert un magnifique livre pour son départ du collège où elle enseignait jusqu'ici. Dès qu'elle me l'a montré j'ai su que c'était le cadeau idéal pour Estelle dont c'est l'anniversaire aujourd'hui. Papercraft est un recueil d'objets design et d'œuvres d'art réalisés en papier, rivalisant tous d'invention et renouvelant l'émerveillement à chaque page. Aux 258 pages s'ajoute un DVD avec une partie Rom et nombreuses animations. L'édition anglaise étant essentiellement constituée d'illustrations, les non-anglophones seront peu pénalisés. Le site des Éditions Gestalten regorge d'extraits.
C'est le genre d'ouvrage que l'on peut ouvrir à n'importe quelle page pour s'entendre s'esclaffer comme si l'on assistait à un feu d'artifices. Je le feuillette pour citer les artistes ou designers que je préfère, mais c'est si varié que la sélection est absurde. La double page ci-dessus montre les performances d'Akatre à Mains d'Œuvres, mais je suis tout autant fasciné par les dentelles de Bovey Lee, les livres taillés dans la masse de Brian Dettmer, les mises en scène de Thomas Allen, les films d'Apt & Asylum, les théâtres de Swoon, les fumées d'Adam Klein Hall, le mobilier de Tokujin Yoshioka, l'univers rose et blanc de Kerstin Zu Pan, les costumes de Polly Verity, etc. Maintenant que je dois rendre l'exemplaire que Marie-Laure m'a prêté pour écrire mon article, je n'ai plus d'autre choix que d'en commander un pour moi.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 30 juillet 2010 à 00:14 ::Multimedia
Sun Sun Yip a rapporté de son séjour en pays manceau plusieurs sculptures en bois de chêne qu'il a travaillées à la tronçonneuse et au ciseau à bois. Chaque fois que j'ai besoin de couper un arbre mort je l'appelle au secours tant il jubile à l'idée de faire marcher l'instrument du massacre. À côté de ses troncs creusés et recouverts de mûre écrasée, il s'est amusé à réaliser toute une série de crânes dont deux s'embrassent langoureusement. Approche paradoxale car Sun Sun cherche à mémoriser l'été, sommet de la vie. Il ramasse les fruits tombés qui seuls permettent d'obtenir la teinte foncée et fige dans l'instant ses sculptures en recouvrant la pâte noire d'un vernis à la résine d'époxy, le reste du bois restant brut. Se dégage de l'ensemble un sentiment trouble du temps qui passe, entre modernité des formes et archaïsme du matériau.
Avant de partir il me remet un DVD d'une étonnante version en triptyque de G10 pour lequel j'ai composé une musique pour ensemble de cordes traitées électro-acoustiquement. L'impression "alien" en est renforcée comme si les cristaux vivants s'étaient multipliés pendant mon sommeil. Là encore la vie s'écoule inexorablement sans que l'on en comprenne forcément les tenants et les aboutissants. De la beauté de l'inconnu naît le trouble.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 29 juillet 2010 à 01:31 ::Perso
Pourquoi faut-il toujours que les ennuis nous tombent sur la tête à l'instant où nous pouvons enfin nous reposer ? Suis-je naïf de croire que je vais pouvoir enfin me prélasser à la fenêtre !
Comme Jonathan m'apprend que le tapis qui recouvre toute la salle de bain est gorgé d'eau, nous découvrons que le flexible du mitigeur est fendu sur toute sa longueur. Nous avions évidemment commencé par changer les joints, mais l'eau chaude fuyait de plus belle. Coup de chance, voilà onze ans que je conserve au grenier un mélangeur tout neuf pour bidet qui s'adapte parfaitement au lavabo. Annie m'aide à l'installer, mais la chaudière ne veut pas repartir ! Enfin, je ne sais plus, j'appelle le plombier qui est en vacances, le chauffagiste qui me dit de ne pas m'affoler et d'attendre, je mets le tapis à sécher. En bas, Annie, grattant le mur du studio avant de le repeindre, s'aperçoit que la poutre qui tient la maison est bouffée par les bêtes, il n'en reste pratiquement rien. Espérons seulement que c'est ancien.
Hier soir je faisais des comptes. Pendant quelques jours j'ai cru être riche. Je me suis seulement donné les moyens de continuer. J'ai la chance d'avoir travaillé pour pouvoir payer les travaux. Tout ce que l'on a gagné s'évapore plus vite qu'il n'a fallu de temps pour l'amasser. Ceux qui n'ont pas les moyens de réparer ou de remplacer les appareils défectueux sont simplement encore plus dans la mouise.
Moralité : tant que les ennuis arrivent lorsque le travail est terminé, tant que l'on a gagné de quoi payer la casse, tant que l'on est encore là pour en parler, c'est que tout va bien.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 28 juillet 2010 à 00:07 ::Pratique
Comme je n'ai plus de quoi m'arracher les cheveux tandis que mon ordinateur refuse obstinément de graver, je saisis le joker Pierre Oscar qui m'envoie la photo de Francis à l'œuvre. Chaque fois que je crois pouvoir enfin me reposer il y a toujours une bonne raison de rempiler. J'ai ainsi étalonné les 22 musiques et partitions sonores de la collection dont je vous rabâche les oreilles depuis le début du mois pour pouvoir les apporter chez Snarx tout à l'heure. Les ennuis ont commencé lorsque j'ai voulu les sauvegarder sur un DVD : "Le graveur a détecté une erreur : Sense Key = ERREUR MOYENNE / Sense Code = 0x73, 0x03". Après moultes essais infructueux j'ai employé les grands moyens. Après avoir zappé la P-RAM (tenir les touches option-command-P-R appuyées au redémarrage et attendre d'avoir entendu trois fois le son fatal du lancement du Mac avant de les relâcher) et inséré un disque de nettoyage, miracle, ça s'est remis à fonctionner. Mais l'expérience m'avait rasé la tête de l'intérieur. Je n'avais plus rien à raconter.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 27 juillet 2010 à 00:05 ::Pratique
Françoise est repartie voir sa maman en me confiant la traduction des chansons composées avec Bernard Vitet qu'elle a choisi d'utiliser pour son film Thème Je (The Camera I), à paraître à l'automne en DVD dans une version radicalement différente des pré-projections qui ont eu lieu jusqu'ici. Pour faciliter la tâche à Jonathan, je tente une première traduction à l'aide de l'Harrap's en quatre volumes, ne cherchant surtout pas une traduction littérale, mais les effets poétiques que j'avais imaginés pour le disque Carton en 1996. Écroulé de rire, mon ami américain me suggère d'essayer Google qui me sortira certainement des propositions aussi sottes que grenues. C'est bien la raison pour laquelle je rédige mon blog en français plutôt qu'en anglais qui me permettrait pourtant d'augmenter considérablement mon lectorat. La précision du langage, ses sous-entendus et ses jeux de mots, ne me sont hélas accessibles que dans ma langue maternelle. Je garde l'anglais pour les conversations de tous les jours et les échanges épistolaires avec le reste de la planète. N'empêche que pour l'instant les sous-titres du film risquent d'être assez croquignolets à l'endroit des chansons. Par exemple ça pourrait donner : My parallel or my loving drumstick Mademoiselle calling your name You’re old enough to love When your quill hesitates…
Que celles ou ceux qui ont reconnu la chanson originale en français nous écrivent. Ils ont gagné...
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 26 juillet 2010 à 00:46 ::Multimedia
Suite à un différent avec le créateur du site LeCielEstBleu, son ex-compagne Kristine Malden, qui en avait déposé le nom en tant qu'administratrice, l'a brutalement fait disparaître sans prévenir. Co-auteur d'une énorme partie des œuvres qui y sont présentées, j'ai immédiatement suggéré à Frédéric Durieu de le remettre en ligne avec un nouveau suffixe. L'adresse est donc devenue www.lecielestbleu.org (à la place de .com).
Rencontré en 1999 lors de la création du CD-Rom Alphabet j'ai réalisé avec Fred nombre de modules interactifs de 2000 à 2004, jusqu'à FluxTune qui reste encore inédit. Lors d'un précédent article j'avais évoqué ces œuvres en libre accès sur Internet, à condition d'installer le plug-in Shockwave. Je dois maintenant me livrer à une petite gymnastique consistant à remplacer l'ancien suffixe par le nouveau un peu partout sur la Toile.
Cette aventure montre à quel point il est nécessaire d'être propriétaire de nos noms de domaine et de l'espace virtuel que nous créons, d'en posséder les codes en ne les partageant qu'à bon escient ou en bonne intelligence. Nos informations pouvant être à la merci de personnes indélicates comme de faillites, de pannes comme de manœuvres politiques, il est également indispensable d'en conserver copie dans un endroit sûr. Pour les personnes publiques et les entreprises quelles qu'elles soient il est également conseillé de déposer son propre nom comme nom de domaine. C'était la séquence parano pour bien commencer la semaine !
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 25 juillet 2010 à 01:12 ::Révélations (coll.)
Pierre Oscar est arrivé au moment où Francis me coupait les cheveux. Sonia et moi avions déjà commencé depuis la matin avec Marie-Laure qui avait apporté toile et pinceaux pour jouer le rôle d'Édouard Manet dans l'atelier où il avait peint le scandaleux Déjeuner sur l'herbe. Point d'ambiance naturaliste donc, mais l'envers du tableau, petits bruits légers et une seule respiration du modèle sur son gros plan. Au fond, une grosse horloge franc-comtoise homogénéise la scène en assurant la continuité.
Avec raison notre réalisateur nous obligea ensuite à refaire la toupie du Chardin pour mieux l'animer. Nous nous étions donné tant de mal à caler la planche la fois précédente alors qu'il me suffisait de l'incliner au fur et à mesure des lubies de la toupie pour que sa rotation dure le plus longtemps possible tout en variant ses mouvements. Suivit une séance de panoramification en fonction de l'animation en relief dont le film ne présentait ici que l'œil gauche, puisque l'Enfant au toton sera vu avec des lunettes 3D comme le Böcklin.
Pour terminer cette longue journée, nous peaufinâmes les mixages de Gauguin, Poussin et surtout Courbet pour lequel Pierre Oscar (merci pour la photo dans le studio) me demanda de faire complètement disparaître le son à chaque fondu au noir faisant sombrer les dames de petite vertu dans le rêve.
Le vingt-deuxième et dernier tableau est ainsi terminé. Il ne nous reste plus qu'à étalonner l'ensemble et créer toutes les nuances entre faux silence et musique à fond les manettes. Le temps était propice à ma taille saisonnière. Françoise ayant subi le même sort prend les photos avant-après comme la pub d'une cure d'amaigrissement. Je me sens mieux.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 24 juillet 2010 à 00:00 ::Révélations (coll.)
Je ne suis pas certain de l'ordre des évènements. Mon œuvre de workaholic m'aurait-elle donné des vapeurs au point de me faire sombrer dans une douce léthargie m'empêchant de discerner le vrai du faux ? Je mixais la partition sonore du tableau de Turner lorsque la pluie s'est mise à tomber, arrosant le jardin d'une lumière de mousson. J'ai redoublé de vitesse pour arracher le linge presque sec et fermer les fenêtres, mais c'était déjà trop tard. La tentation était grande de photographier les couronnes d'eau formées par les gouttes au contact du bois, mais Pierre Oscar était déjà passé par là avec son appareil le jour où nous mixions La tempête de Giorgione.
Il ne me restait plus qu'à repartir au début du fichier en soignant le point de bouclage. La brume de 1844 camoufle le départ de la Firefly Class qui s'ébroue avant que la pluie n'arrose copieusement le pont enjambant la Tamise à Maindenhead. L'averse redouble tandis que la locomotive accélère au delà du raisonnable. L'énergie cumulée de la nature et de la science pousse le son à son paroxysme, noyant le moteur emballé sous un déluge de bruit blanc. Je suis obligé de recommencer la fin, car les caprices des harmoniques me font bizarrement entendre un intolérable et répété "Sieg Heil" constitué de l'entrechoc des gouttes, des pistons et des rails. Je ne peux pas prendre le risque qu'un spectateur ait la même sensation. En réécoutant le mixage, je m'aperçois que je monte toujours selon des références cinématographiques plutôt que musicales, préférant les passages cut brutaux au camouflage des fondus. Ainsi, insérant par le son des effets de coupe dans un plan séquence, je recrée l'image mentale d'un film imaginaire où les angles varient alors que la caméra est fixe.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 23 juillet 2010 à 00:01 ::Musique
En indiquant de ne jamais coller aux images je ne rejoue pas le combat que mène Moïse contre Aaron dans le sublime opéra de Schönberg filmé par Straub et Huillet, mais j'évoque la question du synchronisme dans un film.
Si les sons valident souvent les gestes de l'utilisateur dans une interface multimédia, au cinéma il est jouissif de jouer des effets psychoacoustiques que permettent avances et retards des évènements sonores en regard de l'image (et non de l'action, car l'action est composée des deux !). Précéder de quelques images (un dixième de seconde, par exemple) l'action visible est logique si l'on considère l'inégalité de vitesse des deux composantes. De 340 mètres pour le son (dans l'air) à 299 792 458 mètres par seconde pour la lumière, le rapport est de 1 million pour 1. Même à un mètre de l'écran la différence me semble perceptible ! La raison scientifique n'est pas la seule motivation aux glissements du plaisir de ne pas être synchrone. Suggérer par le son ce que l'on va voir, installer une ambiance avant d'éclairer la scène, faire trébucher les personnages, rompre un équilibre qui n'existe pas et n'existera jamais, jouer la complémentarité sans rechercher une vérité imaginaire, est l'apanage de la discipline. Entendre par là mon indiscipline constitutionnelle à mon statut d'auteur. Le montage cinématographique a toujours joué de ces miracles. Adepte du synchronisme accidentel explicité par Cocteau dès La belle et la bête et le ballet du Jeune homme et la mort, je suis aux anges lorsque vient le moment de placer les éléments sur la timeline, le cours du temps, où chaque vingt-quatrième ou vingt-cinquième de seconde compte. Car cette différence la plus minuscule soit-elle transforme le sens ou l'émotion d'une version à une autre.
Lorsque Bernard interpréta Moïse et que je jouai le rôle d'Aaron en sous-titre français sonore dans une évocation radiophonique de Patrick Roudier, nous nous gardâmes bien de coller aux voix des chanteurs pour que le texte reste perceptible malgré notre französischerSprechgesang en surcharge et pas seulement musicale ! Schönberg a dû se retourner dans sa tombe, mais j'emporterai ce souvenir palpitant dans la mienne...
Le tableau de Zao Wou-Ki s'appelle "Il ne fait jamais nuit". En ville comme à la campagne le noir n'existe pas et Claude Monet d'insister, "le noir n'est pas une couleur". En passant la journée à quatre pattes pour enregistrer le son des grains de riz tomber sur mes instruments, je cherchais à varier les couleurs d'une écriture imaginaire. Sur les à-plats du fond composés de deux violoncelles et de divers enregistrements de rhombe, nous pouvons entendre le riz sur les lames du xylophone et du métallophone, sur les blocs chinois et les peaux, mais j'ai aussi utilisé une ardoise et des casseroles accordées, et, pour terminer, la guitare électrique. En faisant tourner le rhombe j'ai heurté le mur et l'instrument s'est brisé. J'ai heureusement pu aller au bout de l'enregistrement en coinçant le bois dans les vis, mais ce genre d'accident me crève le cœur parce qu'il aurait pu être évité si je ne me mettais pas dans cet état d'excitation qui me fait enchaîner les prises à une vitesse digne d'un concert en public. Si je relâche la tension, il me faudra des jours ou des semaines pour obtenir un résultat équivalent. Voilà pourquoi je prépare la séance pour avoir tout sous la main, pour que la technique ne pose aucun obstacle à mon inspiration. Sonia est d'une aide précieuse tant pendant l'enregistrement qu'au montage, son écoute me permettant de prendre du recul, de voir avec ses yeux. Après plusieurs phases de doute et d'approximation, à la fin de la journée l'œuvre ressemble à ce que j'avais imaginé. Qu'il est agréable de comprendre que c'est fini !
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 21 juillet 2010 à 01:14 ::Révélations (coll.)
En travaillant avec Pierre Oscar Lévy qui, par le biais de son "image du jour", me fait cadeau de son cliché pour le billet de ma nuit, je me demande si toute œuvre n'est pas une anamorphose. Entendre que nos motivations et les moyens pour les atteindre relèvent d'un mystère plus grand que notre prétention à maîtriser notre art, même en prenant la clef des chants les plus désespérés. De là à tordre notre fiction pour faire apparaître le réel enfoui sous des couches de savoir ou de savoir faire il n'y a pas loin. J'imagine que l'inconscient guide notre main comme un mille-feuilles hypnotise le gourmand. Voyez-y pour preuve le synchronisme accidentel que nos rêves les plus fous n'auraient jamais osé invoquer. L'astronome de Vermeer résistait à toute analyse. Aucun lâcher prise n'établissait le contact sensible. J'ai commencé par résoudre les problèmes techniques qui m'ennuyaient depuis des semaines en réinitialisant le Midi dans l'utilitaire Configuration audio et MIDI. Comme j'avais lancé les machines sur huit pistes parallèles je débordai des quatre minutes du film de Pierre Oscar jusqu'à seize. Persuadé qu'il me faudrait trois ou quatre jours pour arriver au bout de l'œuvre, je réécoutai agacé le brouillon. Il y avait de belles choses. M'effleure alors l'idée que ce mélange de cloches tubulaires (lutherie Vitet toujours), de marimba eroica, de gongs et de pizz conviendrait peut-être... Laissant le début tel quel, sobre et répétitif, j'attaquai par la fin, riche en expérimentations timbrales, cymbales frottées, arpégiateur sur arpégiateur, filtre du circuit d'échantillonnage et de maintien sur le panoramique, etc. Je montai la musique comme un film tant qu'on oublie le plan séquence de l'image. La pièce prenait forme, mais la synchro ne rimait à rien. Reprenant le début tel quel, je coupai après une minute ce qu'il y avait en trop pour arriver à quatre minutes exactement. Start. Tout est magiquement en place. L'accélération fait tendre l'oreille à l'astronome comme à ses admirateurs. Même lorsqu'il regarde ses genoux il entend les étoiles et nous croyons les voir. L'horloge sonne au mur. On devine le ciel derrière la fenêtre fermée. La retenue de la première partie cède la place à une profusion d'équations musicales à l'instant même où l'idée jaillit, symbole de la création.
Les purs sanglots ne sont pas nécessaires pour la croire immortelle. La faux est au bout du chemin. Les deux crapules s'effacent devant le Christ en relief que trop de reproductions recadrent honteusement tandis que le crâne d'Holbein retrouve son inéluctabilité biologique.
S'il s'emporte sur son blog de temps en temps, Pierre Oscar publie sa photographie du jour qu'il envoie par mail à ses amis. Je suis chaque fois sidéré par l'acuité et la promptitude de son regard, cette manière de saisir l'instant des gens de la rue devant un décor qui semble construit pour eux ! À lui le soin de publier cette somme quand cela lui chantera. Je lui demande un simple témoignage, l'anamorphose. C'est sous son signe que nous croisons nos parapluies et nos machines à coudre sans autre effet que les ressources du son et de l'image. On nous demande d'en rajouter, mais on ne peut dessiner les moustaches de la Joconde à la Victoire de Samothrace !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 20 juillet 2010 à 00:00 ::Pratique
Le soleil sur la table du jardin m'a donné l'idée d'essayer la minuscule automobile que Françoise m'avait rapportée il y a deux ans. En l'absence d'accumulateur son capteur solaire ne permet pas d'emmagasiner l'énergie ; la petite voiture s'arrête donc à la première ombre, ce qui m'arrange pour la prendre en photo. Le climat parisien est habituellement peu propice à ce genre d'expérience si je me remémore les journées ensoleillées cette année.
Je n'ai pas cédé à la campagne commerciale m'incitant à affubler mon toit bagnoletais de capteurs dont le délai avant rentabilité risque de dépasser largement ma présence en ces lieux. Vendre à EDF de l'électricité plus chère qu'elle ne coûte réellement m'est apparue comme une grosse arnaque des lobbys solaires au détriment de l'État. De plus c'est une technologie qui évolue très vite et je crains qu'il faille remplacer tout le système bien avant les simulations financières expliquées par le représentant de commerce trop insistant. Je repense au CD que l'on nous a présenté inusable alors que mes vinyles tiennent beaucoup mieux la distance. Je ne vais pas ici détailler les raisons qui m'ont fait abandonner cette fausse bonne idée, mais le sujet me laisse songeur.
Naïf et mal informé, je me laisse aller à rêver à toutes les énergies que nous pourrions canaliser plutôt qu'en subir uniquement les conséquences dramatiques. Attribue-t-on assez de crédits aux chercheurs qui travaillent sur celle des marées, de la tectonique des plaques, de la combustion des déchets ou de nos propres mouvements ? Le charbon et le pétrole ont vécu, mais il n'y a pas que l'éolien, l'hydroélectrique, le thermique, l'organique, le nucléaire ou le solaire. Je n'y connais pas grand chose, mais en regardant la petite voiture filer sur la nappe, je me suis dit que l'on ne pouvait pas plus continuer à polluer que de foncer tête baissée dans la première offre promotionnelle politiquement correcte. Là-dessus j'ai attrapé mon épuisette et je me suis mis à courir après les écureuils. Avec toute l'énergie que j'ai déployée en vain on aurait pu au moins éclairer la penderie.
Pierre Oscar Lévy exécute un travail de titan, donnant un coup de jeune aux chefs d'œuvre du patrimoine. En un mois il aura pondu quarante scénarios et réalisé plus de la moitié des courts métrages autour d'autant de merveilles de la peinture. Une toile, un film. Même punition en ce qui me concerne, puisque j'en compose les partitions sonores avec la gageure de renouveler chaque fois l'exercice. La démonstration de l'apport du son dans un médium audiovisuel est flagrante. En suggérant Pierre Oscar à Dominique Playoust j'ignorais à quel point j'avais vu juste. Épris de peinture depuis son plus jeune âge, il réalise un de ses rêves d'enfant et donne naissance à son tour à quelques perles du 7ème Art. Pour ce faire il aura dévoré jusqu'à cinq bouquins par œuvre, recueilli les conseils avisés de Luis Belhaouari et dirigé une équipe d'effets spéciaux travaillant essentiellement sur Flame et une autre plongée dans la 3D. Chez Snarx, avec Jean-Christophe, Mélanie, Erwann, Nicolas, Frankie et tous les autres, il jongle donc d'un pied sur l'autre entre deux salles, ce qui est peu, j'en conviens, pour avoir vu Orson Welles travailler à Saint-Cloud avec cinq monteurs simultanément ! Ses genoux en prennent un coup, mais ses chevilles résistent à l'épreuve. Chaque scénario comprend un récit, soit l'analyse historique et psychologique du tableau, un texte poétique emprunt à la littérature qui n'a d'autre fonction que de décoller de la toile, l'objectif, c'est-à-dire l'angle sous lequel il l'aborde, et le découpage plan par plan, sachant que plus de la moitié des films qu'il aura réalisés se borne à un plan séquence savamment étudié au millimètre près.
Nous faisons valider d'abord les scénarios, puis le montage, le plus souvent sonorisé, pour terminer par les effets spéciaux exigés par notre client et qui prennent un temps machine considérable. Ces artefacts sont toujours inspirés de l'étude des tableaux et obéissent à la même logique narrative que le reste de la collection. Je les imagine comme un clin d'œil brechtien révélant la commande. Ils signent le saut dans le temps que notre travail représente, à la fois savant et naïf, et rendent hommage aux peintres sublimes que nous vénérons sans plus de sacralisation que d'iconoclastie. On peut être sérieux et élever des écureuils fous (je n'arriverais jamais à prononcer correctement "Crazy Squirrel"), puisque je ne peux m'empêcher de penser à Tex Avery quand le reste du temps et selon les films je reconnais Murnau, Renoir (Jean), Laughton, Visconti, Jancso, Buñuel et tant d'autres, mais, finalement et surtout, Pierre Oscar Lévy, qui en 1983 signait Je sais que j'ai tort mais demandez à mes copains, ils vous diront la même chose (Palme d'or du court-métrage au Festival de Cannes) autour de Picasso, Premiers mètres l'année suivante et Le cabinet d'amateur en 1986 qui sont deux magnifiques collections de faux, cinématographiques d'abord, picturaux ensuite, Relief de l'invisible en 1999, zoom vertigineux dans la matière, etc.
Si Dominique, qui est à l'origine du projet avec nous deux et remplit les fonctions de producteur, nous octroya une confiance aveugle, Pierre Oscar, avec qui j'avais travaillé précédemment sur deux films, me permet de vérifier mes théories sur l'apport du son lorsqu'il vient compléter les images plutôt que les illustrer. Les partitions sonores, répertoriées selon leurs constituants, prennent plus ou moins de recul, à savoir la densité d'évocation poétique qu'elles sont en mesure de susciter. La musique est évidemment la porte ouverte à toutes les interprétations, et plus elle est difficile à caractériser, plus elle en offre ! Les partitions bruitistes, faites d'ambiances réalistes ou sonorisées par des signes jalonnant de sens les paysages survolés par la caméra virtuelle, jouent la carte de l'immersion, voire de la transe. Certains partis-pris comme l'enregistrement de la foule des visiteurs du Louvre devant Les noces de Cana relève encore d'une autre série, plus conceptuelle. Je parle de tout cela alors que nous sommes encore en plein dedans. Presque toutes les musiques ont été enregistrées avec des instruments acoustiques, le plus souvent bien réels ; je m'y suis collé pour la plupart (flûtes, trompette à anche, trompette, violon, hou-kin, piano, piano-jouet, guimbarde, percussion...), mais le violoncelliste Vincent Segal est venu me prêter main forte, ainsi qu'Elsa pour une chanson murmurée, et pour quelques bruitages complexes Pierre Oscar et Sonia Cruchon qui trouverait la solution à n'importe lequel de nos désirs impossibles... À l'avenir il serait palpitant d'opérer sur des œuvres plus récentes. J'ai déjà hâte de voir tous les films terminés, repensant au dernier vers de Renard de Stravinsky et Ramuz : "Et si ma chanson vous a plu, payez-moi ce qui m'est dû !".
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 18 juillet 2010 à 01:39 ::Révélations (coll.)
Embarqué dans une activité musicale monomaniaque, j'ai de plus en plus de mal à écrire sur autre chose. Vient s'ajouter la crainte de lasser mes lecteurs/trices à en détailler le menu, discours de la méthode que je tente de renouveler chaque jour puisque je me suis fixé de traiter chacun des vingt-deux tableaux de manière radicalement différente. Saurez-vous décrypter le sens caché de ce qui peut, au premier abord, paraître des modes d'emploi ? Dans cet autoportrait en creux, j'espère toujours que l'anecdote ou l'exemple seront suffisamment éloquents pour susciter une critique, une réflexion, ou bien livrer quelque astuce, pour que l'on n'en reste pas à la description rudimentaire de ma tambouille faussement technique !
Aussitôt dit, aussitôt fait, j'ai enregistré les deux pièces pour flûte. Très tôt, j'attaque le Portrait de l'artiste en costume oriental avec la flûte basse en PVC construite par Bernard. Je m'époumone dans son tube de 2 mètres avec une section de 3,5 cm. Cinq prises de 4 minutes chacune plus tard, je crée un espace plausible pour la scène, mais je réverbère la mélodie rythmée accompagnant le chien pour lui donner un effet artificiel, comme si c'était un avatar rêvé du peintre. Pierre Oscar (admirant l'original au Petit Palais) m'apprend que l'animal a été ajouté dans un second temps. À la sortie des 101 dalmatiens en 1961, j'avais été marqué par la scène où les maîtres ont tous un chien qui leur ressemble. Ce phénomène d'identification se vérifie souvent. Si je joue Rembrandt très grave, son ironie devient explicite avec le rythme sur le chien, sujet majeur de la toile.
L'après-midi, j'essaie de transmettre l'érotisme d'Arearea (Joyeusetés) de Gauguin tout en soufflant comme si c'était la jeune fille. La rivière diffusée en playback dans le casque, je joue là aussi en regardant le film, ce qui n'est pas mon habitude, car en général je préfère mémoriser pour profiter des effets magiques du synchronisme accidentel. J'hésite un peu, j'ânonne tout en conservant l'émotion. Je voulais utiliser une petite flûte en bois, mais Pierre Oscar insiste pour que ce soit très doux. J'en sélectionne donc une en plexiglas que Bernard m'avait construite. En fait, c'est ma préférée. J'avais peur qu'elle fasse trop japonaise, mais en choisissant bien la tonalité j'espère m'être approché de la sensualité fragile désirée.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 17 juillet 2010 à 00:09 ::Perso
Je voudrais filer à La Ciotat auprès de Françoise qui veille Rosette jour et nuit, mais le tournage des tableaux me retient à Paris. Ce n'est pas toujours facile d'être où l'on devrait.
Je travaille de 6h à passé minuit presque tous les jours. Comme pour le reste de l'équipe il n'y a ni samedi ni dimanche. Et chaque jour j'ai l'impression que respecter le planning tient du miracle. Hier j'ai mixé La Vierge aux rochers de Leonard de Vinci et préparé les séquences animées des Demoiselles des bords de Seine de Gustave Courbet. Le rêve qu'a construit Pierre Oscar autour de ce tableau me fait éloigner les rires du bal sur l'autre berge et celui d'une des filles dans un imaginaire à portée de main. Samedi la flûte tient le rôle principal, basse sur le Rembrandt, aigrelette sur le Gauguin, dans l'intimité du miroir pour le premier, en suivant la rivière pour le second. Je voudrais tout enregistrer cette fois à l'image, sur le modèle de la fugue.
Une fugue ? Je me sens mal de ne pas pouvoir te serrer dans mes bras. J'aimerais faire rire ta maman, aider ton père, vous écouter parmi les oiseaux et les cigales, mais je ne fais que reconstituer ce genre d'ambiances dans le studio que je déserte seulement aux rares heures du sommeil. Je pense à vous tout le temps, dans le moindre interstice de la fiction en morceaux que nous inventons.
Lorsque j'arrive à voler du temps à cette course folle contre la montre je m'active à terminer 2025 ex machina, un grand écart de quinze ans en prémisse de mon prochain disque, je rédige avec Antoine le texte de présentation de Petit manège, notre nouvelle installation, je résous mille problèmes domestiques ou administratifs sans réussir à m'allonger ne serait-ce que dix minutes pour lire le journal. Pourtant je suis calme, ce qui me permet d'avancer vite et bien. Il y avait longtemps que je n'avais senti cet élan musical. Tout prend sa place. Je pense que je suis calme parce que je suis avec toi et que je te sens t'affairer aussi jour et nuit. Je suis près de toi et ta pensée m'enveloppe à tout moment. Ma tristesse est modulée par l'admiration que m'inspire Rosette, égale à elle-même, à la hauteur de sa vie exemplaire. Déjà Tonton nous avait épatés. Quelle belle famille ! Est-ce que j'écris ces lignes pour m'empêcher de culpabiliser de n'être pas physiquement avec vous ? C'est possible. Je suis ici et là-bas. Je me dépêche de terminer. Ce mois de juillet n'a pas l'air vrai. Rien ne semble réel.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 16 juillet 2010 à 01:26 ::Cinéma & DVD
Nuits blanches a la brutalité du rêve : rien n'est plus cruel que le réveil. En 1957 Lucchino Visconti abandonne le néoréalisme qui a fait son style et son succès pour un néoromantisme où le réalisme poétique sert l'intemporalité du conte. À l'époque la critique ne lui pardonnera pas. La beauté des images en noir et blanc colle avec les contradictions intérieures des protagonistes ; le flou du brouillard qui les grise, réalisé avec des tulles immenses au lieu d'effets de fumée, la neige qui tombe sur un coup de baguette magique font ressortir les sentiments puissants qui nous enchaînent et nous entraînent. Visconti porte le théâtre essentiel à l'écran par une maîtrise absolue de l'art cinématographique. Il construit à Cinecitta le décor de Livourne, la petite Venise, pour que l'intrigue soit non seulement de toujours, mais aussi de nulle part. Dans l'un des bonus qui accompagne la superbe copie remasterisée (Ed. Carlotta), le chef costumier Piero Tosi évoque le réalisateur avec une élégance et une maîtrise dont on devine la complicité avec le maître. Le film est une leçon de vie et une leçon de cinéma. La solitude des personnages montre à quel point il est difficile de partager le même rêve. Marcello Mastroiani en garçon pudique hors de son temps, Maria Schell en jeune fille à peine sortie des jupons de sa grand-mère, Jean Marais en beau ténébreux étonnamment froid et absent, Clara Calamai la prostituée dont la tendresse et l'injustice font partie du métier, vivent dans des mondes parallèles.
En revoyant le film, j'ai pensé au tragique Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, et puis j'ai eu très envie de revoir Les quatre nuits d'un rêveur, autre adaptation du même roman de Dostoïevski par Robert Bresson en 1971. Plus récemment James Gray rendit explicitement hommage au romancier russe et au réalisateur italien en filmant Two Lovers. La version de Bresson est, comme chez Visconti, en porte-à-faux par rapport à ses précédents films, plus terre à terre dans cet impossible qui le caractérise. Ses effets de modernité sont encore plus caricaturaux que le rock 'n roll de Nuits blanches, mais ils en retirent une éternité blessante qui nous renvoie encore à notre solitude tout en étant plus que jamais de notre temps. Sa direction clinique renforce l'aspect obsessionnel. Les quatre nuits d'un rêveur est, je crois, bloqué par des problèmes de droits, mais il serait passionnant de le comparer aux Nuits blanches comme le fit Criterion en publiant ensemble Les bas fonds porté à l'écran par Jean Renoir et Akira Kurosawa d'après un roman cette fois de Maxime Gorki...
Au cinéma, le pouvoir de l'imagination confère aux films un ailleurs qui nous est proche et que nous ne pouvons partager avec personne. Un célèbre carton dans Nosferatu de Murnau effleure cet inconscient qui se raccroche au réel en s'appuyant subrepticement sur le phénomène d'identification, reconnaissance de ce que nous avons déjà vécu, fut-ce dans un rêve : "De l'autre côté du pont, les fantômes vinrent à sa rencontre."
À peine avais-je le dos tourné que S. inonde la cave en voulant changer la pompe de la chaudière. Interrompu alors que je plaçais mon ambiance piscine sur le Manet qui fit scandale au salon des Refusés en 1863 (Mais que fait la police ? Elle arrive ! Sifflets à roulette et sirène pin pon d'avant l'Amérique...), je me retrouve devoir bouger des centaines de kilos de disques, éponger à quatre pattes et juguler la crise. Comme je vide les seaux d'eau encrassés par la suie je fais un vol plané à plat dos sur les planches de la terrasse. Il est trop tard pour réparer, je n'aurai pas encore d'eau chaude avant vingt quatre heures !
La journée avait commencé drôlement, en stéréophonie, à droite le réel, à gauche le virtuel. Un impressionnant orage éclate sur Paris tandis que je sonorise La tempête avec Pierre Oscar. Le tableau de Giorgione est une pure mise en scène de théâtre. Je jongle entre le tonnerre et la plaque de tôle. Les trois coups résonnent avant que la femme nue ne gronde. Le public applaudit le véritable éclair qui zèbre le ciel peint, mais en fait c'est la pluie...
Plus tard, Pierre Oscar jouera le rôle de Joseph dans le tableau de Georges de La Tour, soufflant comme un bœuf sur son labeur de charpentier face à l'enfant interprété il y a quelques jours par Sonia. Il plie sa ceinture pour imiter le bruit des semelles, mouille la mèche de la bougie avant de l'allumer et fait un trou avec une vrille dans mon tambour de bois. Tout est très délicat, souffles proches du silence.
Il m'attrape dans le mouvement avec son appareil tandis que je lui propose des sons pour le Zao Wou-Ki. Je pense utiliser un rhombe et des grains de riz tombant sur différentes percussions. Nous faisons le tri parmi les différentes ambiances que j'ai préparées pour Poussin, Courbet et Gauguin. Je cale toujours sur Vermeer.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 14 juillet 2010 à 00:25 ::Musique
Pour les avoir plusieurs fois évoqués dans cette colonne, je savais que le compositeur Luc Ferrari avait réalisé des films entre 1965 et 1967, mais je ne les avais jamais vus jusqu'à très récemment. Celui sur Edgar Varèse m'intriguait particulièrement et il aura fallu quarante ans pour qu'enfin les cinq grandes répétitions soient éditées par K-Films sous la forme de 2 DVD. En réalité les portraits de Varèse, Scherchen, Stockhausen, Messiaen et Cecil Taylor sont cosignés par le réalisateur Gérard Patris sur une initiative de son beau-père, Pierre Schaeffer, qui dirigeait alors le Service de Recherche de l'(O)RTF. Ferrari manque de peu la répétition avec Varèse lui-même qui a la mauvaise idée de mourir quelques jours avant l'enregistrement, mais il réussit de peu celui de Scherchen qui va s'éteindre deux mois après. Ces témoignages, aussi urgents que lorsque Guitry a l'idée en 1914 de filmer à l'œuvre Monet, Rodin, Renoir ou Saint-Saëns pour Ceux de chez nous, forment œuvre de salubrité publique. L'intelligence du regard porté sur ces artistes fondamentaux du XXe siècle fait entendre l'acte créateur dans ce qu'il a de plus intime et de plus authentique. Ce double DVD fait partie des rares objets qui devraient être obligatoires dans les écoles. Chaque film obéit à sa logique propre, réfléchissant les compositeurs et leurs interprètes au travail.
En l'absence d'Edgar Varèse, nous assistons à la répétition de Déserts dirigée par le grand Bruno Maderna et à celle de Ionisation par Constantin Simonovic, augmentés de l'Hommage rendu par Xenakis, Schaeffer, Boulez, Messiaen, Scherchen, Jolivet, Duchamp et les exégètes Fernand Ouelette et Pierre Charbonnier.
Le chef d'orchestre autodidacte Hermann Scherchen a commencé en dirigeant le Pierrot Lunaire de Schönberg. Il a créé quantité d'œuvres de Berg, Webern, Hindemith, Richard Strauss, Dallapiccola, Roussel, Dessau, Stockhausen, Nono, Xenakis, Henze et Déserts qui fit scandale en 1958, mais c'est avec L'art de la fugue de Bach que nous suivons ici ses indications. Son épouse, la mathématicienne roumaine Pia Andronescu, raconte en français à leurs cinq enfants qui fut leur père récemment disparu, un être généreux au-delà de la musique.
Toujours en français, Karlheinz Stockhausen commente son travail et dirige son œuvre emblématique Momente qui révolutionne toute la musique contemporaine en organisant une sorte de cut-up inouï où se mêlent mélodies, onomatopées, applaudissements, lettres d'amour à sa femme ou Le Cantique des Cantiques. Martina Arroyo y est exceptionnelle avec l'orchestre et les chœurs du West Deutscher Rundfunk.
En Et Exspecto Resurrectionem Mortuorum d'Olivier Messiaen je reconnais ce qui inspira à Bernard la musique de ma chanson Les oiseaux attendent toujours le Messie qui clot notre CD Carton ! Enregistrée la veille de la création dans la Cathédrale de Chartres sous la direction de Serge Baudo, l'œuvre permet au compositeur d'en donner les clefs, véritable discours de la méthode, analyse des timbres, précision de l'interprétation.
Le plus provocant reste le pianiste Cecil Taylor, le seul encore vivant, dont le free jazz reflète les positions politiques radicales. Taylor resitue sa musique dans le contexte historique de sa communauté afro-américaine, il exprime ce qu'aucune analyse musicale ne peut offrir, le pourquoi des choses, l'urgence de la révolte. Même si Messiaen fait exception en évoquant pieusement son Dieu, c'est en fait le lot de chacun des compositeurs choisis par Luc Ferrari, d'immenses provocateurs !
Il nous offre cinq leçons de musique qui l'ont certainement influencé, car il fut lui-même un très grand symphoniste (Histoire du plaisir et de la désolation) à côté de ses activités électroniques et radiophoniques. Minuscule bémol eu égard à l'importance des films, mais on eut aimé plus de soin dans l'édition du livret qui recèle nombre de coquilles jusqu'aux étiquettes des DVD qui ont été inversées. Absolument indispensable si l'on s'intéresse à la musique quelles que soient ses compétences en la matière !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 13 juillet 2010 à 00:36 ::Humeurs & opinions
Station Jourdain j'ai pensé aux parents seuls avec poussette lorsqu'il n'y a ni ascenseur ni escalator. Qu'est-ce qu'on attend pour soulager le fardeau des vieux, des handicapés, des mômes, des porteurs de valises et des râleurs ? Le train s'est arrêté au milieu du tunnel. Le conducteur pensait-il à un miracle lorsqu'il a prononcé Marie des Lilas comme si c'était une gloire ? Au terminus, je me suis ému d'une petite blonde, une canette de bière à la main, retenant ses larmes face à son punk à crête qui ne cédait pas au chantage affectif. Elle a fini par lui emboîter le pas. Combien de temps faut-il pour apprendre à ne pas se faire soi-même du mal quand on est contrarié ?
Un Africain en salopette bleue balayait consciencieusement en bas des marches. En haut, les habitants avaient ouvert leurs portes pour laisser le vent s'engouffrer. Parfois, le rideau de fer à moitié baissé ne laissait entrevoir que leurs jambes. Au premier étage des Arabes regardaient la télé au milieu des lits superposés. J'avais totalement échappé au Mondial. Moi qui suis toujours en colère sans n'être plus énervé, j'arborais mon regard attendri des soirs d'été lorsque l'on est amoureux. On dit bonsoir à des inconnus, on leur sourit. Combien de temps faut-il pour apprendre que la bienveillance est inutile si nos interlocuteurs ne sont pas réceptifs ? On donne à qui peut prendre. On parle à qui veut l'entendre. La moindre insistance braque celles ou ceux que les miroirs désespèrent. On a beau leur dire qu'on est comme eux, leur porte est cadenassée. Un chauffard dévale la rue à fond la caisse, toutes vitres fermées. J'ai d'abord cru que c'était pour faire de l'air. Plutôt une illusion de puissance.
Nous essayons de vivre ensemble, mais le passé dicte nos pas avec la brutalité des inconscients multipliés. On fait payer à ses proches le déficit des années antérieures. Et cela ne date pas d'hier ! Jusqu'à combien de générations faut-il remonter pour comprendre ce qui nous torture ? Si nous étions capables de marcher autrement qu'à reculons vers le futur, atteindrions-nous la sagesse ? Impossible, tel le bonheur on peut y tendre ou y prétendre, ce ne peut être un but, tout juste un vecteur. La paix intérieure permet de relever la tête et de se battre contre les démons, les siens, ceux des autres, l'humanité tout entière. Le concept de B.A., la bonne action des scouts, n'est pas si débile, pas que l'on s'y adonne mécaniquement pour se donner bonne conscience, mais parce qu'elle oblige à s'interroger sur notre vie pétrie de conventions et d'habitudes.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 12 juillet 2010 à 00:40 ::Pratique
Même si les ordinateurs domestiques ont fait de considérables progrès ces dernières années, ils ne sont pas encore suffisamment conviviaux pour éviter à l'utilisateur lambda d'épisodiques migraines ou d'angoissantes sueurs froides. Mais n'en est-il pas ainsi de tout ce qui est mécanique, a fortiori informatique ? Plus personne ne peut remplacer la courroie d'un ventilateur avec un collant de femme s'il tombe en panne sur l'autoroute. Il en va de même pour tous les appareils électroménagers, le seul recours est le service dépannage et la commande de pièces, ou pire, l'échange pur et simple, soit la mise à la poubelle de la machine défectueuse ! Le sentiment de victimisation est toujours pénible et j'en sais quelque chose pour ne plus avoir d'eau chaude depuis samedi, ce qui n'est pas la mer à boire en cette saison...
Néanmoins, ou grâce au progrès des entreprises à rentabiliser leur affaire, les experts amateurs que nous fûmes ne répondent plus très souvent aux appels de détresse des camarades paniqués par un plantage ou un bug de leur ordinateur. Aujourd'hui les pannes sont rares, donc graves ! Il reste heureusement une tradition de solidarité entre utilisateurs, car nous sommes tous experts et novices selon l'angle où l'on se place, par nos pratiques intimes ou nos secteurs d'intervention. Francis et Antoine me sortent ainsi de temps en temps d'un mauvais pas, car plus on est compétents, plus on force le système en testant des trucs bizarres jusqu'à nous retrouver coincés dans un recoin obscur dont le développeur de l'application incriminée n'avait pas forcément conscience lorsqu'il a imaginé sa machine infernale.
Comme Francis m'envoyait les pièces de rechange dont j'avais besoin via iChat, pas pour ma chaudière, mais pour mon Mac, il m'invita à télécharger gratuitement l'étonnant TeamViewer, une application permettant le contrôle total d'un ordinateur par un autre, à distance où que se trouvent les deux postes. Les utilisations sont multiples, mais j'y vois un intérêt capital en voyage, puisqu'elle permet de se connecter à son ordinateur principal et à tous les disques durs qui y sont reliés depuis son portable ou n'importe quel ordinateur comme si l'on était chez soi. Le transfert de fichiers devient un jeu d'enfant pour ce que l'on aurait laissé derrière soi et dont on aurait un besoin urgent, par exemple. On peut aussi assister un ami en détresse en lui montrant ce qu'il faut faire, puisqu'il s'agit purement et simplement de prendre la main sur l'ordinateur distant. Tout se constate à l'écran. On voit la souris bouger toute seule ! Il suffit de télécharger la petite application gratuite, son ouverture déclenchant un identifiant et un mot de passe chaque fois différent, et de les transmettre à la personne qui va prendre les rênes. Gratuit, simplissime, sécurisé, se jouant des pare-feu, TeamViewer est un outil précieux, si réussi que c'en est un peu paniquant. On imagine les ravages si un hacker interceptait nos codes. Mais peut-être est-ce déjà un jeu d'enfant ?
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 11 juillet 2010 à 01:54 ::Perso
Quai des Vertus, deux fleurs blanches se donnent la main devant témoin. Dalila et Didier avaient trouvé un endroit original pour fêter leur mariage. Je n'irai pas jusqu'à le prétendre sauvage, mais le pique-nique l'était bel et bien, comme les fleurs, un peu à l'écart de toute habitation, squat des ami/e/s venu/e/s partager quelques heures agréables sur le bord du canal. Les danseurs s'accroupirent pour savourer le couscous chèvre au saté ou à la noix de coco. On aborde les continents en touristes, même si le mot déplaît aux voyageuses, étymologiquement pourtant équivalent. Je n'avais pas revu Lou depuis qu'elle était devenue une belle jeune fille. Tant que vous grandissez, vous me faites vieillir, et dans vos yeux je reconnais l'enfant que je n'ai jamais cessé d'être : il fait le grand écart en me criant "encore !"
Sur l'autre rive, les camions se clonaient, flotille de bétonnières bleu blanc rouge. À mi-chemin entre le pont et l'écluse, notre bivouac vit défiler les cacous sur leurs machistes engins. Les uns rôdent leur auto, les autres s'essayent à la roue arrière. Comme nous sommes sur leur territoire, je les salue en m'enfonçant dans la nuit. Le parfum de leurs cigarettes magiques embaume l'atmosphère de ce rendez-vous de juillet. Tandis que je tente de me souvenir, mes yeux se ferment, mes bras s'alourdissent et je m'endors sur mon clavier, sans me rendre compte des heures qui filent sur les rouets de nos vies. Chaque seconde est un miracle.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 10 juillet 2010 à 01:44 ::Révélations (coll.)
Écrire, toujours écrire. Chaque jour, tous les jours. S'il n'y avait qu'ici, mais là aussi. Jouer avec les mots ou les sons échappe aux lassantes habitudes. Mon amour pour l'écriture finit par se savoir. En vérité, j'improvise. Ma main ne m'obéit même pas. Elle revnerse les lettres. Sommes-nous tous dyslexiques ? Les idées tricotent. Les bulles de savon éclatent en frôlant la portée. Les clefs perdues, je rentre par la fenêtre. L'assurance se nourrit de la commande. Courte, elle se construit phrase après phrase. Conséquente, l'intro - trois parties - conclusion mène le bal. Ça sonne aux abonnés absents. Le regard perdu sur la ligne bleue des Vosges. Oiseaux devant, oiseaux derrière, peu d'automobiles, autant d'avions, insecte, un autre, encore... Dix lignes pour hier soir, quatre ou cinq feuillets pour début d'août, le nouveau projet pour la semaine prochaine, les comptes, les chèques, signer ou faire signer ? Je passe d'un clavier à un autre. Le merle est revenu. À l'instant ! C'est la fête. Je me demandais.
Si Vincent Segal ne m'avait pas raconté qu'il adorait Fra Angelico, lui aurais-je proposé d'enregistré le playback du Couronnement de la Vierge ? Sur la basse recopiée trois fois, il ajouta la seconde voix. Je n'aurais plus qu'à poser un instrument à vent sur la corde à linge de ses violoncelles. À la recherche de trompettes célestes, j'ai ressuscité le bugle de Bernard Vitet cryogénisé il y a plus de vingt ans dans le S1000. Différents timbres. Mes mains font ce qu'elles peuvent. Je ne pense qu'au sens, à l'émotion que la scène me procure. Enregistré dix prises successives, pratiqué des élisions chirurgicales jusqu'à ne garder que l'essentiel. Sonia y entend de la bienveillance. C'est ma manière de traiter avec le sacré. Idem avec La Vierge aux rochers de Vinci. J'ai demandé à Elsa de la jouer comme Edith Scob dans La voie lactée de Buñuel, comme si elle chantonnait en faisant la vaisselle. "Ne te rase pas mon fils, la barbe te va si bien !". Elle est tendre avec les bambins, bienveillante. Un coup de vent, un ru, je noie sa voix dans l'écho de la grotte (et non pas...). Je n'ai pas pu m'en empêcher. Comme l'illustration de l'article !
Traiter avec l'histoire de la peinture, c'est se coltiner un paquet de bondieuseries. Sans foi, on s'invente sa loi. Pour y arriver, je me glisse souvent dans la peau de l'artiste, je pense à son salaire, au délai qu'il lui fallut respecter, au refus de ses commanditaires, au scandale que sa plume ou son pinceau provoquèrent... À condition de pouvoir jouer sur les deux tableaux, auteur ou sujet, le système d'identification fonctionne aussi bien en musique qu'au cinéma ou au théâtre. Je prends l'accent de mes modèles pour voyager dans le temps.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 9 juillet 2010 à 07:34 ::Musique
Le hasard fait bien les choses. Lynda Michelsonne me demande de contribuer au livre qu'elle écrit sur les instruments construits par son père, les célèbres pianos-jouets utilisés par Comelade, Tiersen, Musseau, Les Blérots de Ravel et bien d'autres. Cherchant en vain des photos d'époque je me résigne à poser avec le retardateur, après avoir griffonné quelques notes.
Enfant, j'accumulais les objets cassés pour en faire des sculptures. Devenu musicien, je ne jetais aucune chose sans d'abord l'avoir fait sonner. On me parle souvent de ma collection d'instruments, mais c'est une boîte à outils, ma palette de timbres. Je ne me souviens plus comment j'ai acquis mes deux pianos Michelsonne, probablement des cadeaux d'amis qui n'en avaient aucun usage. Le son du plus grand vaut tous les glockenspiels d'orchestre. Ses fines tiges tubulaires sont justes et cristallines. Il évoque l'enfance, l'enfance de l'art, l'âme d'enfant de l'adulte et de l'interprète. On l'entend sur Le réveil, au début de la seconde face de Défense de de Birgé Gorgé Shiroc, mon premier disque, devenu culte grâce à la Nurse With Wound List. Enregistré en 1975 sur le label GRRR, il fut réédité par Mio Records en 2003 sous la forme d'un double cd+dvd. Hélas, il y a trente ans, comme j'initiais de très jeunes enfants à la musique, ils tapèrent dessus jusqu'à en briser trois notes au milieu du clavier. Aussi, récemment, quand je voulus l'utiliser pour la musique d'un film sur La chanson d'amour de Giorgio di Chirico avec le violoncelliste Vincent Segal, je me rabattis sur ses clones virtuels, plusieurs Michelsonne remarquablement échantillonnés par UltimateSoundBank. Rythmique ou mélodique, il possède une puissance et une poésie irremplaçables. J'aimerais beaucoup en retrouver un en bon état pour pouvoir en jouer à nouveau sur scène.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 8 juillet 2010 à 02:49 ::Cinéma & DVD
278. Chaque documentaire porte un numéro. Chaque commentaire peut en cacher un autre. 280. Chaque son est à sa place. Les documentaires numérotés sont quasiment muets. Le peu de musique, superbe. 185. Les cinq hommes sont alignés derrière la table. Ils prennent des notes. Le Secrétaire, chargé de les rappeler au règlement, ne supporte pas qu'on l'interrompe lorsqu'il projette les documents. 293. Une lumière s'allume. Une autre s'éteint. Les commentaires suggèrent que les associations d'idées recèlent le secret de l'énigme. 147. Le film de Ferdinand Khittl (1924-1976) commence lorsque s'achève la seconde partie. Le premier plan est un cadre noir avec un montage radiophonique coupé cut. 242. Je l'avais oublié. La route parallèle, qui date de dix ans plus tôt, nous fut projetée un matin de 1972 dans la grande salle de la Cinémathèque Française au Trocadéro. J'avais 19 ans. Depuis, je n'ai eu de cesse de rechercher cet OVNI, un film qui ne ressemble absolument à aucun autre. Chercher les similitudes et les antagonismes. C'est pareil. Le raisonnement par l'absurde représente probablement la seule réponse possible à l'énigme de l'existence. Il n'y a même pas de question. Comparons les faits. 253. Les cinq encyclopédistes de circonstance jouent leur vie. Ce n'est pas la première équipe à se plier à l'exercice. Ce ne sera hélas pas la dernière. Saurons-nous à notre tour nous identifier à leur quête ? Un kaléidoscope d'illusions. Sur 308 documents, nous n'en verrons que 16. Le texte des documents forme toujours dialectique avec l'image. Nombreux sont en couleurs, mais la salle de projection est en noir et blanc. Le puzzle est inextricable, les dés sont pipés. 205. Changement de repère. Ce casse-pipe kafkaïen tient de la science-fiction et du "thriller philosophique".
Francis Lecomte, directeur des éditions DVD Choses vues qui [importait] le label autrichien Filmmuseum dont c'est le 47e numéro, me confirme que les véritables films expérimentaux n'ont pas fait le deuil de la narration. D'autre part, le cinéma rétinien, farci de conventions, a toujours bénéficié d'un circuit parallèle lui permettant de survivre aux assauts du temps tandis que les circuits commerciaux ne pardonnent jamais aux films extra-ordinaires. S'ils font un bide à leur sortie, ils peuvent disparaître corps et âme dans les plis du temps. Il faut un fou, l'ayant-droit parfois d'un des protagonistes, un amateur éclairé (à la lampe de poche), pour exhumer les chefs d'œuvre inédits du 7e Art. La route parallèle est de ceux-là. Un diamant noir dans une salle obscure.
La version française a été supervisée à l'époque par Khittl lui-même, paraît-il encore meilleure que la version originale allemande sous-titrée en anglais. Elles sont toutes deux présentes sur le DVD, ainsi que 3 passionnants courts métrages documentaires du réalisateur, Auf geht’s (1955, 11′), Eine Stadt feiert Geburtstag (1958, 15′), Das magische Band (1959, 21′ inventives sur l'enregistrement magnétique) et deux entretiens où apparaît le réalisateur (un des signataires du Manifeste d’Oberhausen en 1962, l’acte de naissance du Nouveau Cinéma allemand), plus le découpage et le dossier de presse sur la partie Rom. Aux côtés des images, des sons, des mots, il y a des chiffres, toujours des chiffres, à commencer par "un" comme dans "un film". Il en faut bien pour espérer résoudre la comédie humaine, ici une équation très brechtienne. Reproduit dans le livret, le texte remarquable de Robert Benayoun publié en avril 1968 dans Positif m'évite de décortiquer l'objet. Avril 68, on comprend que le film soit passé inaperçu ! En 98, je lui avais dédié Machiavel. À l'issue de cette nouvelle projection, je comprends que je lui dois aussi ce blog.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 7 juillet 2010 à 00:13 ::Perso
La maison est triste. Tout le monde est parti en même temps. Françoise est descendue voir sa maman qui va de plus en plus mal. Elsa est arrivée dans l'autre sud avec ses amis musiciens. Je crois qu'elle chante trois chansons dans leur spectacle dans trois langues différentes. Pascale est repartie aussi vite qu'elle était apparue. Le quartier est bien calme. Le chat qui vient d'avoir huit ans roupille toute la journée. Sur le chemin du métro, en revenant du rendez-vous avec Olivier et Marc qui nous ont révélé ce que devenait le joyeux projet des objets communicants, j'ai croisé une meute d'épouvantails qui occupaient seuls le jardin des Lilas. Chacun a sa personnalité, choisie par les enfants qui les ont transformés en autant de grands Pinocchio. Je devrais probablement en installer un pour me tenir compagnie quand je lève la tête de mes claviers pour mettre le nez dehors.
Hier, j'ai composé et enregistré une valse pour orchestre, deux mouvements en boucle, l'un gai, l'autre triste, avec la harpe et les timbales en éléments interactifs, pour le dernier module de 2025 ex machina que Nicolas doit terminer avant de ficher le camp à son tour. Je suis content de clore les quatre épisodes par une chose romantique après avoir joué des codes du jeu sur ordi. Ces derniers jours, je ne dors presque plus. L'excitation de la création me tient en éveil. Néanmoins, sans prévenir, à n'importe quel moment de la journée et dans des circonstances parfois assez saugrenues, je sens le sommeil qui me tire par les paupières. Plus je compose, plus je vais vite et plus les pièces me ravissent. Heureusement que toute la "bande des tableaux" est coincée à Paris jusqu'à la fin du mois ! Tenu par un secret de polichinelle, je ne sais comment nous appeler. Pierre Oscar m'a fait envoyer le Chirico, très court, une minute et quelques. C'est une chance que nous ayons enregistré dimanche avec Vincent et que j'ai attaqué le dépouillage de la séance... J'aurais été moins prolixe. À la tête d'autant de prises drôles et surprenantes, j'ai l'idée de faire plusieurs partitions sonores différentes pour le même film. Puisqu'il joue en boucle, la répétition générera la surprise ! Combien pourrai-je bien fabriquer de versions successives à partir de nos élucubrations ? Je m'y attèle.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 6 juillet 2010 à 00:50 ::Humeurs & opinions
Dans le film de 1936 de Robert Siodmak, "Le chemin de Rio", dont on entend des bribes dans le premier disque d'Un Drame Musical Instantané, "Trop d'adrénaline nuit", enregistré en 1977, Marcel Dalio fait ses "compliments !" à Jules Berry qui lui répond "Vous me décorez...". Dialogue cynique de part et d'autre puisqu'il s'agit, si je me souviens, de traite des blanches !
J'entends que les artistes apprécient les compliments, or ce n'est pas la question. La plupart vivent dans le doute et font mine d'être forts pour arriver à continuer, avec le besoin d'être rassurés. Un de mes amis clame haut et fort qu'il est génial avant d'éclater d'un rire rabelaisien. Si un admirateur lui déclare qu'il est génial, mon camarade risque tout bonnement la larme à l'œil. Hypersensible camouflé en frimeur, il préfère rigoler que pleurer. Le compliment est un terme trop flou pour que l'on sache s'il est feint ou réel. Les artistes n'ont pas besoin de félicitations pour travailler, car elles arrivent en fin de parcours lorsque tout est terminé. Par contre les encouragements sont indispensables à la bonne marche des affaires. Si l'encours est délicat, la félicité n'existe pas pour l'artiste dont l'insatisfaction perpétuelle est garante de sa créativité.
Le miracle se reproduit chaque fois en la présence de Vincent. Tout coule de source, le son du violoncelle prend trente secondes à régler, aucune répétition n'est nécessaire, nous nous comprenons à demi-mot voire sans paroles, lorsque je suis au clavier je le sens lorgner sur mes mains pour être certain de rattraper les balles impossibles qu'il m'arrive de lui lancer ! Nous enchaînons la musique de cinq films avec une efficacité déconcertante. Vincent Segal passe d'un style à l'autre comme qui rigole et nous ne nous en privons pas (photo : Sonia). L'atmosphère détendue permet de nous concentrer tant sur les effets de sens que sur la musique proprement dite. La première prise est la bonne. Mis en confiance par son goût de la surprise et son agilité de funambule, je m'autorise d'imprévisibles expérimentations, je me découvre des talents que j'ignorais. Je crois n'avoir connu cette complicité de jeu qu'avec Francis Gorgé du temps d'Un Drame Musical Instantané. Sur le Chirico je joue d'un ballon de baudruche en modulant les notes avec ma caisse de résonance buccale et ma guimbarde prend des intonations que je ne lui connaissais pas. Vincent pense que, n'ayant aucun complexe pour jouer quelque musique que ce soit, nous nous affranchissons de tous les préjugés musicaux dans la plus grande liberté. Il sait tout jouer, je crois ne rien savoir, ce qui revient au même lorsqu'il faut se jeter à l'eau. Dimanche après-midi nous improvisons sans effort, du pur plaisir !
Lyrique et dramatique pour le début du Lorrain, Vénitien et irradiant pour la fin, il imite le oud sur le Ingres mieux que je ne l'aurais fait avec la cythare inanga. Nous accumulons les petites formes nerveuses pour le Chirico qui n'est pas encore tourné, après avoir lu le découpage réalisé par Pierre Oscar, plus une dernière séquence dans un seul souffle pour la remontée de la montgolfière. Si j'utilise également le piano-jouet Michelsonne et la pomme-carillon pour donner l'aspect ludique et enfantin à La chanson d'amour, je suis assez fou pour agripper le violon, encouragé par mon camarade ! Comme j'évoque mes difficultés à trouver les trompettes célestes du Fra Angelico, Vincent me propose un sublime continuum à deux violoncelles qui me permettra de poser un cromorne ou un autre instrument à vent lorsque Le couronnement de la vierge aura été filmé. Pour terminer la journée, il enregistre quelques nuages inspirés par Zao Wou-Ki, le seul peintre vivant de la collection, bien que nous ne connaissions pas encore le tableau choisi.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 4 juillet 2010 à 01:58 ::Musique
Travailler sur les modules interactifs de Nicolas Clauss me change de la galerie de peinture patrimoniale.
Le matin, j'avais terminé le Böcklin, voué à la stéréoscopie, en enregistrant des cordes à l'archet et en les faisant traverser le H3000 pour donner un effet Ligetien, quelque chose qui semble statique, mais qui avance inexorablement vers la mort, très présente dans l'histoire des arts. Ensuite, j'ai revu la partition du Monet, d'après une pièce composée avec Bernard Vitet il y a une quinzaine d'années, en choisissant un Bechstein échantillonné, nettement plus réussi que les clones de piano que nous utilisions alors. Cette fois la musique, si illustrative qu'on dirait un pastiche, est simplement triste, ce qui ravit Pierre Oscar. Heureusement, dimanche est marqué par la visite de Vincent Segal avec qui j'espère finir Le Lorrain et amorcer le Chirico, deux partitions nerveuses extrêmement différentes. De toute manière, chaque partition sonore, chaque film, obéissent à leur logique propre, un tour de magie audiovisuel que nous tentons de renouveler sans jamais recommencer le même tour, si ce n'est sur eux-mêmes, puisque ce sont tous des boucles.
Nous avons donc entamé la réalisation du quatrième épisode de 2025 ex machina. Encore des boucles, mais plus courtes ! Celles-ci ne dépassent pas 20 secondes, tandis que les films du projet dont le nom est tenu secret dépassent souvent les 4 minutes. Nicolas intègre les sons que je lui envoie au fur et à mesure et nous effectuons les réglages fins au téléphone. Cherchant comment donner un rythme naturel à ma musique, quelque chose qui ait à entendre avec le rubato de la vie, j'ai l'idée de chanter chaque séquence, de la traduire en signaux Midi pour pouvoir l'orchestrer ensuite avec quatre de mes machines. Cette méthode que je n'avais encore jamais expérimentée m'ouvre des perspectives passionnantes. Il ne me reste plus qu'à apprendre à chanter des accords et le gain de temps sera considérable !
En m'endormant je savais qu'un truc ne collait pas. J'avais prévu de sonoriser Les Ambassadeurs d'Holbein avec un solo de trompette à anche, instrument inventé dans les années 60 par Bernard Vitet qui utilisait un bec de saxophone sopranino sur sa trompette en si bémol aigu. Aussi, dès 1976, lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, j'ai adapté le bec de mon alto à ma trompette de poche. Quelque chose me chagrinait. Je pensais qu'il manquait une ambiance derrière les phrases entrecoupées de silence, mais le problème venait du fait qu'ils étaient deux, ces brigands ! Dans mon sommeil, j'ai imaginé inviter un autre musicien à jouer en duo, mais aucun instrument ne me convenait. Je me suis demandé comment j'aurais fait si Pierre Oscar ne m'avait pas dit qu'il n'aimait que les instruments acoustiques. D'un coup, la musique a résonné dans ma tête, le timbre du rythme cardiaque, les souffles du Christ derrière le rideau, le Waldorf MicroWave XT que je n'avais pas allumé depuis des lustres... J'ai filtré les graves et rosi le bruit blanc, mais je n'étais pas au bout de mes peines. J'ai commencé par enregistrer tous les instruments ensemble, parce que j'aime que la musique sonne comme on respire. À 8 heures du matin, j'avais quatre excellentes prises dans la boîte. Manque de chance, je ne devais pas être tout à fait réveillé, les sons synthétiques étaient trop bas dans le mixage. Tout reprendre. Je les ai enregistrés seuls et j'ai recommencé à souffler par dessus, en faisant du bruit avec les clefs, en respirant, j'ai même poussé un gémissement sur le crucifix. Entre temps j'avais suffisamment répété en regardant le film pour en connaître toutes les subtiles articulations et me souvenir de l'analyse que Luis en avait faite. La première prise était la bonne ; juste remplacer la dernière phrase par une seconde. Tout est calé à l'image près, naturellement. Le son de la trompette à anche ressemble à celui d'une clarinette basse. Dominique compare mon solo à Roland Kirk sans connaître mon attachement au saxophoniste aveugle. Je pensais à quelque chose de grave, à la mort dont les signes sont partout cachés dans le tableau jusqu'au célèbre crâne anamorphosé. J'ai trouvé un moyen de boucler mes 4'51" et j'ai envoyé le fichier son. La tension était telle dans le studio que j'en avais encore la tremblote. Le soir, Pierre Oscar me dit qu'avec la musique on dirait du Scorcese. Les Ambassadeurs ont l'air de deux crapules. La vanité est devenu un film noir.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 2 juillet 2010 à 00:20 ::Révélations (coll.)
On peut toujours se plaindre de la chaleur. Il faut savoir aussi l'apprécier. J'ai passé l'après-midi à Asnières, les yeux baignés par ces bords de Seine. Je m'y suis plongé à en attraper la crève. Les zoziaux finissant par me sortir par les trous de nez, j'ai ajouté quelques clapotis pour me rafraîchir. Écouter un train à vapeur au loin renforçait la perspective, mais le bruit des wagons salissait le tableau peint par Seurat. Je ne conserve que le sifflet de la locomotive rappelant les volatiles et surtout le gamin qui voudrait faire de la musique en serrant un brin d'herbe entre ses pouces. Quand glissent les rameurs je me repose sur le panoramique. Une voile claque. Le môme finit par y arriver, mais ça réveille le chien. J'anticipe les sons pour qu'ils justifient les deux mouvements rapides que Pierre Oscar a écrit et qui dynamisent cette après-midi lascive. Ce grand type allongé de tout son long dresse l'oreille aux moqueries des enfants. Je pense au flic frappadingue qui a sauté sur mon pote mercredi matin en l'accusant de pédophilie parce qu'il faisait des photos d'un gamin de 5 ans poussant le caddy de sa mère dans une rue du XVIème. Ça fait peur. On attend le récit de son aventure traumatisante sur son blog avec impatience ! Il fait vraiment chaud.
Aujourd'hui le travail sera plus ardu, je dois souffler la mort sur Les Ambassadeurs et je sens ma trompette se plier pour me montrer ce que je ne veux pas voir.
Notre client nous aura fait tourner comme une toupie, mais nous sommes à l'œuvre après quatre mois d'une éprouvante partie de yoyo. Passant moins de temps à la direction artistique du projet, je me consacre essentiellement à composer les partitions sonores de 22 courts-métrages réalisés par Pierre Oscar Lévy sur autant de chefs d'œuvre du patrimoine pictural. Les 18 autres tableaux de la collection que nous avons scénarisés sont entre les mains d'une autre équipe et il semble que l'agence en charge de l'exposition dont j'ai pourtant imaginé le projet jusqu'à sa scénographie ait décidé de se passer de nous. Dominique Playoust aux commandes et Sonia Cruchon dans le rôle de la déesse Shiva complètent notre équipe infernale avec les camarades de Snarx pour œuvrer comme des fous jusqu'à la date limite fin juillet. Je crains de revenir pas mal ici sur ce travail qui va nous occuper jour et nuit pour rendre les 21 films, certains en 3D, à la date exigée ! Chez Snarx ou chez nous, tout le monde est excité par le projet. Luis Belhaouari offre une approche historique et critique à Pierre Oscar pour les scénarios et le conservateur de l'exposition apporte toutes ses lumières. Deux films pilotes avaient été réalisés en mars dernier, l'un sur Véronèse, l'autre sur van Gogh. Le premier invite le public du Louvre au festin, le second fait planer sous les étoiles. Nous n'attendons plus que les Ektas pour pouvoir connaître le planning précis de la suite.
Je choisis les sons déjà en magasin en attendant les premiers QuickTime, j'enregistre à l'avance lorsque c'est possible, accumulant les matériaux pour être prêt à monter et mixer, et évidemment enregistrer la musique à l'image si nécessaire. Hier matin, Sonia, qui s'était entraînée, a fait tourner la toupie de Chardin qui selon le conservateur ne s'est jamais arrêtée depuis 250 ans ! Dans l'après-midi, Elsa est venue interpréter la Vierge aux rochers, défi qu'elle a relevé tout en délicatesse et sans montage dès la seconde prise. Je m'attèle maintenant à sélectionner les sons du Seurat que j'avais préparés il y a quatre mois, avec Anny en siffleuse d'herbe, et je planche simultanément sur de douces trompettes célestes, la musique du cosmos entendue par la fenêtre et une odalisque que je ne suis pas encore certain d'accompagner au oud.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 9 mai 2010 à 01:28 ::Musique
Passé ma colère contre l'art de faire faire le boulot par les autres par la grâce du copier-coller en en récoltant les fruits tout en arrogance et mépris, je me délecte des témoignages de première main qui rendent enfin hommage à l'un de mes héros. Suicidé*, c'est bien l'histoire que j'avais imaginée en pensant à tant d'artistes lapidés ou simplement ignorés qu'il est coutume d'encenser après leur mort ! Où (en) étiez-vous en 1970 ? Quarante ans plus tard, celles et ceux qui ont connu Albert Ayler nous livrent des instants magiques, des scènes cruelles, des confessions troublantes. Les autres ne peuvent s'empêcher de jouer de leur biniou lyrique, poètes du son, fleurs bleues du free, humilité sincère. J'en suis et recopie ici ma modeste contribution à l'ouvrage publié chez Le Mot et le Reste.
Le sabre et le goupillon(titre disparu à l'impression !)
Albert Ayler fait voler en éclats le sabre et le goupillon. Héritier de Charles Ives, le père de la musique contemporaine américaine qui marqua autant John Cage et John Adams que Frank Zappa et John Zorn, il intègre les fanfares à son jeu hirsute et révolté. Emprunt de spiritualité, il chante des hymnes à la vie plus profanes que fondamentalement religieux. Il y a mille manières d’assumer son passé lorsque l’on désire rompre avec lui. Recyclant ses expériences de l’église et de l’armée, Ayler sait apprivoiser le savoir et la sauvagerie. Les paradoxes qui animent sa puissance de feu pourraient ainsi le faire assimiler à un Luis Buñuel du saxophone ténor. En musique, rien ni personne ne lui ressemble, parce que nous sommes en face d’un art brut qui se joue de toutes les influences, séculaires ou tout bonnement quotidiennes. Il met l’urgence au programme de chacune de ses œuvres.
Le compositeur prêche avec tout son corps comme un convulsionnaire. La musique populaire noire est présente dans toutes ses phrases et son album de 1968, New Grass, dont la finalité discographique est explicite dès son Message from Albert, est une des clefs de son œuvre. Pourtant peu apprécié de la critique, ce dernier album insiste sur le rhythm and blues de la Great Black Music. Ce ne sera pas son dernier enregistrement… Albert Ayler continue de se produire et les préservateurs de mémoire immortalisent ses prestations uniques et irreproductibles.
1970 marque l’arrivée en France de l’Arkestra de Sun Ra, du piano de Cecil Taylor comme des « minimalistes » Steve Reich et La Monte Young. Ils sont tous programmés à la Fondation Maeght à Saint Paul de Vence grâce à Daniel Caux et se retrouveront sur le label Shandar de Chantal Darcy. Les 25 et 27 juillet, Ayler y explose. Les Nuits sont magiques. Quatre mois plus tard jour pour jour, on le repêche dans l’East River à New York. Entre temps ont disparu Alan Wilson du groupe Canned Heat, Jimi Hendrix et Janis Joplin (* "suicides" auxquels Jean Saavedra ajoute ceux de Mark Rothko et Paul Celan la même année). C’est une hécatombe.
La Galerie Shandar n’existe plus. Le stock des disques périt noyé à la cave de la rue Mazarine [P.S.: dans la très bonne émission d'Alexandre Bazin du 12 mars 2023 sur France Musique, Autour du Label Shandar, Chantal Darcy dément cette histoire d'inondation]. Les mécènes tels Aimé and Marguerite Maeght se font rares. Les producteurs Bob Thiele et Daniel Caux ont rejoint la sainte famille des fantômes d’Albert pour un message universel où la musique est apte à soigner tous les maux de l’univers. La vérité est en marche. On pourrait faire des plans sur la comète pour imaginer ce que serait devenue la musique de cette nouvelle génération, admiratrice du soleil, en quête de toujours plus de liberté, mais les codas, biologiquement inéluctables, nous rappellent que la vie est courte, qu’il faut savoir vivre chaque jour comme si c’était le dernier, que le chant nous emporte. Albert Ayler touche à ce qu’il y a de plus précieux en l’homme, un sursaut de bon sens contre toutes les conventions, une transposition poétique du réel, la critique d’un monde qu’il faut changer, une suite de notes dont l’intégrité n’existe que dans l’instant, un cri dans la nuit des temps.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 15 octobre 2009 à 00:47 ::Multimedia
Après le piano qui parle, le pop-up qui s'allume ! Dans le High-Low Tech group du MIT Media Lab, Colombia University à Boston, une étudiante en ingénierie mécanique, Jie Qi, a passé l'été à réaliser un prototype de pop-up électronique avec l'aide du Pr Leah Buechley et de Tschen Chew. Le livre s'allume lorsqu'on bouge les tirettes, au contact des doigts, sous leur pression et leurs caresses. Jie Qi donne les clefs de son œuvre et décrit les pistes vers ces livres enchanteurs (PDF et blog, ainsi que ses précédentes réalisations). Papier et peinture conductrice, LEDs, micro-contôleur Arduino en composent la matière première. Pour répondre à la virtualisation de la musique ou de l'édition littéraire, qu'y a-t-il de plus astucieux que de fabriquer des livres-objets qui se servent des nouvelles technologies ?
En France, Étienne Mineur et Bertrand Duplat sont en train d'imaginer toute une série de livres interactifs d'un genre nouveau, explorant des techniques éprouvées ou inédites, pliages, puces, codes 2D, nanotechnologies, pour nous faire rêver. En juillet dernier, Étienne avait déjà dirigé un workshop à la Fondation Santa María de Albarracín en Espagne : livres qui se tresse, fait des bulles, se déchire, brûle, tombe, etc., et en avril il avait présenté au PechaKucha ses premières avancées... Reste à trouver les financements pour publier ces livres magiques en un suffisamment grand nombre d'exemplaires.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 18 août 2009 à 00:18 ::Roman-feuilleton
Le monde est impitoyable. Les mauvaises nouvelles succèdent aux bonnes, inéluctablement. Dans l'univers tout semble affaire de cycles, le son, la lumière, la vie, les règles, et les emmerdements. Le bon côté : les bonnes nouvelles succèdent à leur tour aux mauvaises. Dans cette affaire, Max avait baissé sa garde. Il avait oublié les leçons de son vieux maître. Puisque l'on ne peut empêcher les creux du cycle, et même si certains s'évertuent à éroder les crêtes, agissons sur sa fréquence. Faisons en sorte de réduire le mauvais temps au strict minimum et rallongeons celui des cimes. Mais Max était trop flippé pour coller au cycle. Ayant perdu de vue ces enseignements, il s'était laissé entraîner dans un précipice de consternation. Si l'aiguille du baromètre, déjà en dessous de Tempête, avait pu descendre plus bas elle aurait exécuté un nouveau tour de cadran, il s'en fallait d'un cheveu. La dépression avait crevé le fond de la sinusoïde. Rentré chez lui, Max ne savait plus que broyer du noir avec un mortier. Tout n'était qu'aspiration au vide. Son cerveau slalomait dans une nuit intersidérale où aucune escale n'était programmée. Les signes étaient d'une morbidité à faire peur. Les objets lui échappaient. La logique n'avait plus cours. Au bout de quelques semaines, sa barbe avait poussé, il avait considérablement maigri, ce qui aurait dû le réjouir, mais il n'était plus capable de réfléchir, jusqu'à ce qu'il se réveille un matin de juillet avec l'irrésistible envie de tout plaquer pour de bon. La route. Le détachement. Il était très tôt. Il avait pleuré toute la nuit. Vers cinq heures il avait décidé d'enregistrer le vacarme des oiseaux. Dans le passé il en avait souvent eu envie, mais la flemme l'avait toujours empêché de se lever. C'était l'occasion ou jamais. Obligé de s'arrêter de renifler pour ne pas rater sa prise de son, il avait retenu sa respiration pendant une heure et pendant cette heure sa cervelle s'était remise en marche. Dans le silence bruyant des piaillements et des chants. Il avait été sauvé par les oiseaux.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 31 juillet 2009 à 00:38 ::Musique
Une nuit, sous le chapiteau du Festival d'Amougies qui nous servait de tente, j'ai eu le sentiment que mes goûts allaient changer de couleur. Avec sa trompinette Don Cherry sculptait les rythmes d'Ed Blackwell. Mu, first part et second part, à l'origine chez Byg réédité en CD sur le label Charly, remplit tout l'espace sonore, l'espace du rêve. Inutile de convoquer un dispositif important pour que les arbres se mettent à marcher, les immeubles à s'envoler. La musique de Don Cherry, emprunte de traditions et de modernité, dessine des courbes complexes que l'on suit avec une facilité déconcertante, comme si l'on pouvait voir les méandres de la pensée et se laisser voguer sur le flux. Plus tard j'achèterai une trompette de poche comme la sienne, pas comme celle que Bernard (Vitet) lui vendit, incrustée de fausses pierres précieuses, ayant appartenu à Josephine Baker, non, mais une trompette de poche tout de même, dont je continue à jouer de temps en temps. Don Cherry est à la trompette ce qu'Albert Ayler est au sax, un incendiaire, entendre par là un pompier volontaire, fasciné par le feu et l'eau.
Je regarde rarement les concerts filmés dans le noir, sur grand écran. Un téléviseur ou un ordinateur raccordé à la chaîne hi-fi me permet de continuer à travailler, en suivant l'image d'un œil distrait. Je suis justement tombé par hasard sur un concert au Studio 104 filmé en avril 1971 par Marc Pavaux et présenté par André Francis du temps de l'ORTF. Don Cherry s'est transformé en poly-instrumentiste, chantant, psalmodiant, jouant du piano, de la flûte, de la conque et évidemment de la trompette dans laquelle il souffle en gonflant les joues comme deux pommes trop rondes. Il est accompagné par le Sud-Africain Johnny Dyani à la contrebasse, aux percussions et qui chante aussi, et par le Turc Okay Temiz à la batterie et aux percussions. Pour cette suite Sound on Vision, Don Cherry s'inspire d'une Afrique multicolore, claquement des langues et grands espaces, incantations rituelles et ouverture vers le nouveau monde où est né le jazzman. Si tout ce qu'il touche est de l'or, le sorcier transforme le cuivre et l'acier en métal précieux. Je ne me lasserai jamais des intermèdes oniriques qu'il me procure. Loin de la syntaxe mélodique de mon acolyte du Drame, il incarne ce vers quoi j'aimerais tendre lorsque je souffle dans le moindre instrument, une énergie brute, faite de silences et de tensions, la rugosité des villes associée au sable et au vent, un je ne sais quoi qui me fait chercher mes mots.
P.S. : puisque j'étais dans la télé en musique, j'aurais dû signaler Nighting Eighties, 15 tubes des années 80 arrangés avec invention par Albin de la Simone et Sarah Murcia (respectivement au clavier et à la basse), interprétés par Élise Caron (trois chansons dont un formidable People are People de Depeche Mode), Brad Scott (Billie Jean épatant), Mark Tompkins (Purple Rain), Dave inattendu (Sweet Dreams), Krysle Warren, accompagnés avec beaucoup de zèle par le guitariste Gilles Coronado, le percussionniste Franck Vaillant, la violoniste Catherine Debroucker, le "trompettiste" Julien Rousseau... Le tout avait un lien de parenté évident avec le Robert Wyatt de l'ONJ, fantaisie délicate pleine de ferveur. Très bonne tenue générale, belle réalisation de Paul Ouazan. C'était hier soir jeudi sur Arte, mais l'émission peut se retrouver pendant les 7 jours qui viennent sur le site de la chaîne...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 30 juillet 2009 à 00:03 ::Pratique
Aujourd'hui je suis allé voir Antoine à la campagne pour mettre nos lapins en boîte. Ils ne manquent pas d'humour. Nous avons commandé trois fly-cases chez Bargraph qui nous a mitonné ça aux petits oignons. Rembourrage en mousse et petites équerres trouées pour fixer des cadenas, histoire d'éviter les évasions pendant les transports. Nous voilà parés, bardés, pour ne pas nous retrouver avec une bande d'éclopés comme du temps où ils étaient trimbalés par des chariots éléventreurs. L'ensemble pesant 141,5 kg dont on soustraira trois fois 18,5 kg, le poids d'une malle à vide, en comptant les tranfos, les routeurs, le hub, le notebook et les 120 bestioles dont 20 remplaçants, le lapin arrive à 720 g pièce de moyenne. Par contre, même au prix de lancement d'un Nabaztag v.1, ça met le lapin à 173 euros le kilo, ce qui est franchement prohibitif pour une viande habituellement bon marché. En répartissant le clapier dans trois caisses on évite de titiller ma hernie discale, la largeur de chacune permettant de les enfourner dans une petite camionnette style Kangoo et leur armature leur ouvrant la soute des longs courriers. Voyez-vous où nous voulons en venir ?
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 29 juillet 2009 à 00:06 ::Humeurs & opinions
On finirait par culpabiliser d'être partis une semaine. Déjouons donc les piques de certains de mes camarades à mon évocation de vacances alors que tant de compatriotes sont dans l'incapacité financière d'en prendre. Agiter la crise à tout bout de champ est dangereux tant le capital s'en sert pour licencier à tour de bras et les instances gouvernementales pour réduire ou supprimer les aides indispensables à maints secteurs d'activité, santé, éducation, culture, etc. Même si elles empirent, la misère, les inégalités ne sont hélas pas phénomènes nouveaux. Pour autant, mes bienveillants contradicteurs doivent assumer leurs choix, prises de risques, comportements inconséquents, accidents qu'il serait douteux de comparer à la catastrophe touchant les SDF ou les toujours trop nombreuses familles vivant sous le seuil de pauvreté. Rappelons que, plus loin, sous d'autres tropiques, cette pauvreté pourrait être chose enviable, considérée comme une richesse. La famine qui sévit sur la planète justifie-t-elle que l'on n'ose plus parler cuisine, salaire ou chômage ?
Passé cet avertissement, me voici libre d'attaquer mes huîtres à 5 euros la douzaine, rien de scandaleux, j'espère, si ce n'est l'interdiction préfectorale faite aux ostréiculteurs du Bassin d'Arcachon d'en faire commerce tant que la mort rôde autour des coquillages. Le test fatal consiste à injecter mollusque sur mollusque à une souris jusqu'à ce qu'elle en crève. Si j'imagine qu'une vingtaine d'huîtres puisse avoir parfois raison du petit rongeur, combien de douzaines devrais-je en ingurgiter pour aboutir au même résultat ? Il est des allergiques au sein de toutes les familles de mammifères, me semble-t-il. Les ostréiculteurs en colère bravent l'interdiction, demandent de remplacer les souris par des rats et continuent de ravir nos papilles, qu'on savoure les huîtres nature, avec un filet de citron, au vinaigre-échalote, avec ou sans pain beurré. Certains recommandent néanmoins d'accompagner prudemment la dégustation d'un verre de vin blanc.
Au moment de publier ce billet, nous avons déjà regagné nos pénates. Les vacances furent courtes, mais délicieuses. Nous goûtâmes pour la première fois filets de vive et de baliste en regardant s'ébattre pinsons, rouge-gorge, geais et mésanges... Je ne fus hélas jamais assez prompt à saisir mon appareil pour photographier les écureuils fous qui dévorent méticuleusement les pommes de pin sans nous laisser un seul pignon à nous mettre sous la dent.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 28 juillet 2009 à 00:47 ::Multimedia
Aujourd'hui je ne me foule pas, renvoyant directement mes lecteurs à l'article qu'Annick Rivoire a écrit sur Poptronics au sujet de nos lapins.
Il est d'autant plus agréable que rare de constater un véritable travail face au nôtre. Trop souvent dans le passé je me suis dit que si j'écrivais comme la plupart des journalistes je n'aurais pas fait de vieux os dans ma profession ou dans mon art. J'ai déjà raconté qu'une ou deux fois par an l'un ou l'une d'entre eux s'attelle sérieusement à son sujet et nous surprend, jusqu'à nous en apprendre sur nous-mêmes. Cela n'a rien d'étonnant de la part d'une journaliste consciencieuse qui prend le temps d'assimiler ce qu'elle aborde, de vérifier ses sources et de remettre l'ouvrage sur le métier autant de fois que nécessaire.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 27 juillet 2009 à 00:06 ::Voyage
Où sont passés les baigneurs, les vacanciers, les touristes ? La plage est immense, déserte, sublime. Sur des kilomètres de sable fin, il n'y a pas un chat. À peine quelques surfeurs isolés, ici et là un petit groupe d'adolescents perdus parmi les grains du sablier universel, un cerf-volant à chaque bout de l'horizon, un couple qui remonte la dune en se faisant masser les pieds à toutes petites enjambées...
Tandis qu'elle plonge dans l'écume, Florence croise des bars jouant à saute-mouton sur les vagues qui déferlent trop rapprochées pour que l'on ait le temps de nager. À l'approche du flot bouillonnant, intarissable monstre baveux, on tente le saut en hauteur pour franchir la première barre. On court, un peu, pas le temps, déjà une autre vague nous fonce dessus. On met les deux bras en avant, les mains jointes, espérant percer le mur qui s'avance comme le râteau imperturbable du croupier raflant la mise. Passé deux ou trois obstacles de cet acabit, on pense avoir trouvé un semblant de répit. Les murailles d'eau salée nous portent. Devenus bouchons, nous flottons sur leurs crêtes, nous laissant bercés. Jusqu'à ce qu'une vague trop impétueuse nous oblige à plonger en son sein pour ne pas qu'elle nous roule comme des petits bleus. Nous nageons à contre-courant pour ne pas nous laisser emporter trop loin. Encore qu'un baptême en hélicoptère soit sacrément tentant ! Les blockaus enfouis cachent parfois de dangereux fers à béton hérissés comme des herses maléfiques. Fatigués de lutter, nous nous laissons ramener vers la plage, une vague après l'autre. Près du bord, le danger se fait pressant. Le jacuzzi se transforme en mixeur. Comme à l'aller, on s'allonge en fusée, espérant que les lames ne nous transformeront pas en vilebrequin. On sort de l'eau rincé, nettoyé de la noirceur du monde, amnésiques. Une saine fatigue nous coupe les jambes. Le vent nous sèche en deux coups de cuillère à peau. Le soleil nous aveugle.
En nous retournant, nous sommes surpris d'être si peu nombreux à jouir du paysage merveilleux et des ressources que l'océan étale à nos pieds. Pour rien. Pour toujours. Allez savoir.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 26 juillet 2009 à 01:31 ::Cinéma & DVD
Saurez-vous reconnaître ces quatre films qu'évoque Slavoj Žižek dans The Pervert's Guide to Cinema ?
Cadeaux-surprise pour les premières bonnes réponses si vous laissez vos coordonnées en commentaires. Elles ne seront évidemment pas publiées puisque je peux en prendre connaissance avant d'en autoriser la mise en ligne, et cette fois j'éviterai même soigneusement de les mettre en ligne pour que vous puissiez être nombreux à répondre. Les résultats n'afficheront que le nom des gagnants et la nature de leurs lots. Indices sur le blog !
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 25 juillet 2009 à 00:29 ::Perso
On peut faire dire ce que l'on veut à une photographie. Son sens glisse entre les doigts comme une sirène que l'on saisirait par la queue. Se laisser porter par la rêverie et l'on invente des dizaines d'histoires. La quantité des interprétations possibles d'une œuvre lui confère sa valeur. Ainsi la Joconde en offre autant qu'il existe de visiteurs attentifs.
Sur la plage, l'homme semble regarder la fille aux seins nus à la dérobée sous une drôle de coiffe confectionnée à partir d'un sac en plastique. La grosse montre qu'il a gardée au poignet indique son souci de la précision. Rien n'a pu être laissé au hasard, ni l'anonymat de la fille dont on ne voit pas la figure, ni la ligne sur laquelle évoluent tous les personnages présents à l'écran, tournant le dos à la mer comme trop occupés par ce qui se passe du côté des dunes. Mais de cela, on ne saura jamais rien. Le geste qui pourrait être celui de la pudeur enserre le corps féminin dénudé dans l'étau triangulaire formé par le biceps, le poing et le regard en coin du Tartuffe. La masse de chair du colosse contraste avec la silhouette frêle de la jeune femme. En appuyant sur le bouton de son appareil, le photographe saisit le geste d'un autre voyeur.
Pure invention de ma part. C'est se faire du cinéma. Si l'horizon dramatise la situation en rendant toute fuite vers le large impossible, la réalité est tout autre, invisible à qui n'en fut pas le témoin. Elle n'en est pas moins cocasse. Nulle tentative de suicide par asphyxie, la scène, sur le second cliché, reste d'autant plus énigmatique que le corps près des vagues est bizarrement penché, comme tombant en arrière. Déséquilibre inexplicable sans la présence du vent. Les bourrasques laissent deviner la résistance offerte par un cerf-volant acrobatique sur la plage désertée. Comme je m'étais moi-même recouvert la tête de mon T-shirt pour éviter les réflexions du soleil en imitant les appareils à plaque d'antan avec le Lumix sans viseur, Serge s'était fabriqué une astucieuse cabine téléphonique de fortune pour entendre son interlocutrice malgré le bruit assourdissant qui soufflait tout autour de nous. Le reste est un mélange d'affabulation et d'observation, une interprétation parmi d'autres.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 24 juillet 2009 à 01:05 ::Voyage
À marée haute l'eau du bassin monte à quelques mètres de la maison. Le soir nous avons le temps de dîner dehors avant qu'il ne commence à pleuvoir. Nous nous endormons tandis que les gouttes entament leur rythme ancestral sur les épines de pin qui jonchent le sol. C'est seulement lorsque la nuit est profonde que le tonnerre commence à gronder. Et puis c'est l'averse. Les éclairs dessinent de brèves ombres chinoises. Pour profiter du son des vagues nous laissons ouvertes portes et fenêtres. La fraîcheur pénètre en courants d'air comme des fantômes de brume. Un bruit de bois croqué nous réveille. L'orage a balayé le ciel. Sans bouger du lit nous assistons au spectacle. Un écureuil fou galope sur l'écorce des pins, il se jette d'arbre en arbre, grimpe, dégringole, fait volte-face et s'évanouit. Les oiseaux répètent inlassablement les mêmes cris que la veille. Tout est en place pour que la nouvelle journée qui s'annonce soit chaude et belle.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 22 juillet 2009 à 00:39 ::Voyage
Il y avait longtemps que je ne m'étais pas baigné dans les rouleaux. En plongeant dans l'écume je me fais masser le dos par la vague comme si je traversais un jacuzzi. Le courant nous entraîne à une vitesse surprenante. Une voiture de police laisse ses traces de pneus sur le sable en fonçant parmi les vacanciers allongés comme dans un film américain, elle est rapidement suivie par deux quads montés par des C.R.S. carapaçonnés Mad Max et par un véhicule de pompiers. Deux hélicoptères ferment le ban. Une nageuse aguerrie s'étant laissée déportée au large est hélitreuillée, saine et sauve.
Je me souviens de notre terrible expérience en Guadeloupe lorsqu'Elsa avait 11 ans. Depuis, elle n'aime plus beaucoup se baigner, ce qui m'attriste pour elle. C'est si bon de nager, de sentir l'eau vous entourer, de vivre dans cet état d'apesanteur humide. Tout était turquoise. Une lame de fond nous avait fauchés alors que nous avions pied. Elle nous avait désarticulés comme si nous n'étions plus que des marionnettes dont les fils ont cédé. Mes membres étaient mélangés, me transformant en monstre, ma tête avait heurté le fond, je ne savais plus si j'étais entier, où était le ciel, où était le fond, surtout j'avais fini par lâcher la main de ma fille et la pensée de la noyade m'avait assailli. Tout s'était passé très vite. Nous nous en sommes bien sortis, mais l'aventure avait été traumatisante. Une autre fois, dans les Landes, alors que j'étais jeune homme, j'avais eu beaucoup de mal à revenir. Je crois avoir acquis une certaine prudence, mais l'océan est traître. Dans la vie, il me semble que les accidents arrivent plus souvent aux experts qu'aux novices. Le désir d'aller plus loin pousse à prendre des risques, la connaissance du terrain fait baisser sa garde et la vigilance s'évanouit par habitude.
Nous nous sentons enfin en vacances. Le Cap Ferret est magnifique. Les oiseaux volètent parmi les pins. Le murmure incessant de l'océan forme un train infini (long, isn't it ?) qui passe au-delà des lotissements, petites villas hétéroclites parfois faites de bric et de broc. La maison de Florence est proche du cap, passé le phare. Nos pas dans le sable font un son étonnant, couït couït couït, pas faciles à enregistrer sous le vent.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 21 juillet 2009 à 00:06 ::Théâtre
La chorégraphe Kitsou Dubois travaille depuis de nombreuses années sur l'apesanteur. Sous le titre "Autres pistes" elle a réuni au Théâtre de la Cité Internationale une série de numéros de cirque qui défient la gravité et se jouent du poids du corps des acrobates. De semaine en semaine jusqu'au 9 août, virtuoses du mât chinois, clown, jongleur au diabolo, trapézistes composent des spectacles en courts métrages qui donnent le tournis. Dimanche dernier, l'après-midi commençait avec Marie-Anne Michel dont le mât avait été dressé dans le hall du théâtre. Jouer dans un lieu inhabituel produit toujours un effet intéressant sur les spectateurs ; le déplacement interroge la représentation et en l'amenant vers le public lui donne une réalité plus merveilleuse que les conventions théâtrales, il nous en rapproche comme si nous étions invités à découvrir le spectacle depuis les coulisses, là où les trucs se voient sans pénaliser l'illusion, bien au contraire. Et la jeune fille de tomber, de tomber... Ayant regagné la salle, nous découvrons l'humour de Tsirihaka Harrivel qui, attaché à un contrepoids sur une poulie, vole et nous venge, jeu de massacre où le mobilier part en morceaux, par la maladresse d'un clown bègue luttant contre l'adversité des forces contraires. J'apprécie grandement l'absence de musique de ces deux premiers numéros tant le choix musical des danseurs et acrobates est souvent catastrophique. Les grincements du mât de Marie-Anne Michel nous font voguer sur une mer composée d'autant de nous-mêmes et les cascades d'Harrivel absorbent les pleurnicheries à-propos du chiard d'une mère égoïste mettant tant de temps à quitter la salle ! Monteverdi rendra totalement soporifique le duo de portés qui suivit, beaucoup trop académique à mon goût, plus gymnaste que créateur de rêve, et la ritournelle répétée du duo sur trapèze affadissant pourtant un beau travail d'enlacements que les costumes blancs des uns et des autres ne mettent hélas pas en valeur. Nous regretterons d'avoir manqué le clown Ludor Citrik programmé dans les jours qui suivent, mais sortirons heureux d'avoir passé ces moments en apesanteur.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 20 juillet 2009 à 00:07 ::Voyage
Départ matinal. Scotch et Jonathan agitent leur mouchoir. Ce n'est pas l'embarcation que nous emprunterons pour rejoindre le Cap Ferret depuis Arcachon, mais tout cela a un parfum de vacances dont nous avons bien besoin. D'habitude je pose mes clefs, mes lunettes ou n'importe quoi en des endroits très intelligents dont j'ai évidemment du mal à me souvenir ensuite. Ces derniers temps, les cachettes se sont avérées absurdes, symptômes de ma fatigue, plus intellectuelle que physique. Nous partons une semaine sans savoir si je pourrai continuer à poster mes billets depuis l'océan. Serge dit qu'il doit y avoir un troquet avec du wi-fi à un kilomètre. On verra bien.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 19 juillet 2009 à 00:10 ::Humeurs & opinions
La conversation dévie rapidement vers le machisme et l'homophobie dans les milieux musiciens et dans la société actuelle. À table, je fais face à Caroline et Sophie. Les deux filles se trouvent peu représentatives des nouvelles générations où l'on se marie à 18 ans et où la bisexualité n'est pas très courante. Curieuses de savoir comment la mienne vivait la chose, elle me posent une foule de questions auxquelles j'essaie de répondre sans ne jamais porter aucun jugement.
Les relations sexuelles semblaient plus faciles, même si cela ne changeait pas grand chose aux rapports amoureux. Nous faisions parfois l'amour comme on dit bonjour, sans que cela implique quoi que ce soit d'autre qu'un moment agréable. La syphilis incarnait le passé, le Sida allait marquer notre avenir. Entre les deux, la pilule, le stérilet ou le diaphragme avaient donné aux femmes une liberté dont les hommes partageaient la jouissance. Ce présent n'excluait pas d'attraper des saloperies, mais elles n'étaient pas mortelles. J'en ai tant collectionnées que j'aurais pu écrire tout un poème avec des rimes en "oque". Nous nous racontions nos fredaines, incartades hors du couple, ce qui nous rendait évidemment très malheureux. La liberté sexuelle ne nous empêcha certainement pas de souffrir, mais elle donnait un parfum de légèreté à nos échanges. On n'en faisait simplement pas une histoire.
Ne pas confondre avec l'insatisfaction chronique qui peut pousser un individu à multiplier les rencontres. Même si nous étions très expérimentaux, nous cherchions l'âme sœur. Bernard Vitet m'avait raconté qu'une des Clodettes qui venait de passer la nuit avec Jimi Hendrix était réapparue le matin en clamant "I've been experienced !" Comme tous les jeunes gens depuis que l'on ne se marie plus par intérêt, nous étions tout de même à la recherche de l'amour. Nous pensions déjà posséder la jouissance, ignorant ce que la maturité nous apporterait plus tard. Au début du film de Denys Arcand, Le déclin de l'empire américain, un des personnages, professeur d'histoire, associe l'exigence amoureuse aux sociétés décadentes où les individus privilégient leurs propres intérêts à ceux du groupe et de son équilibre. Dans Žižek!, film passionnant d'Astra Taylor sur Slavoj Žižek, le philosophe slovène avance l'amour comme réponse à l'erreur du monde. Si la création est un accident dans l'histoire du cosmos, il choisit d'assumer le déséquilibre en invoquant l'amour, sans tomber dans l'écueil de l'amour universel qui le dégoûte, mais en l'associant à la notion du mal : "Love is Evil". L'amour, le manque à soi, il y aurait tant à développer...
Idem pour la bisexualité. C'était une découverte. Nombre de copains avaient été convertis par Bernard Mollerat qui revendiquait haut et fort son homosexualité sans tous ses atours caricaturaux. La plupart d'entre eux finirent par faire des choix, revenant à une hétérosexualité plus facile à vivre socialement ou affirmant leur refus d'une prétendue normalité. Peu continuèrent à être "bi". Les couples de filles étaient souvent plus stables que les garçons entre eux, le modèle dominant restant évidemment représenté par les hétéros. J'esquisse ici vaguement une réponse, mais il faudrait se pencher plus sérieusement sur le sujet pour ne pas dire trop de bêtises... Nous avions beaucoup d'imagination, et celles et ceux qui surent en préserver quelques traces lui substituèrent la fantaisie. Car, dans ce domaine comme dans tout ce qui nous anime et nous garde vivants, rien n'est jamais gagné, le cœur devant se reconquérir chaque jour comme si c'était le premier.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 18 juillet 2009 à 01:51 ::Pratique
En photographiant un rescapé de l'incendie qui a ravagé l'appartement de Jonathan à New York, un titre me vient immédiatement à l'esprit. Il faisait partie de Sic Tui (Sept Improvisations Courtes sur Thèmes fixes pour Un Instrument), enregistré entre le 24 décembre 1974 et le 13 octobre 1975. Quand ta case brûle, rien ne sert de battre le tam-tam, pour flûte seule, date donc du 1er mars 1975. Les autres pièces, pour orgue à bouche, piano, percussion, sons électroniques, saxophone alto et synthétiseur s'intitulaient respectivement À l'usage des jeunes générations / Jusqu'à penser devoir t'effacer (critique) / Par l'insurrection armée, s'il le faut ; par le terrorisme si c'est nécessaire / Jusqu'à l'effacement (autocritique) / Merde, dit-il, je viens de marcher sur le visage de Dieu ! / De le traquer avec des gobelets, de le traquer avec soin. Une huitième pièce, Hic Tui, devait réunir l'ensemble des instruments, mais je crois ne l'avoir jamais enregistrée.
J'ai toujours adoré trouver des titres, pour mon propre usage ou pour les camarades, et le blog m'offre le plaisir de m'y adonner quotidiennement. Selon les jours, il illustre ou apporte un contrepoint à l'image ou au texte qu'il introduit. Ces trois éléments forment une dialectique dont je ne peux d'ailleurs me passer pour aucun de mes actes, recherchant systématiquement l'antithèse ou le complément avant de tirer le moindre début de conclusion.
Un court-circuit aurait donc mis le feu à ce qui tenait lieu d'appartement à Jonathan dans l'East Village, deux petites pièces où s'amoncellent les livres sur le cinéma et les notes de recherche. Le soir, par un astucieux système de poulies, notre ami faisait descendre son lit au-dessus de son bureau, à quelques centimètres de l'écran de l'ordinateur. Les pompiers ont tout jeté par la fenêtre. Jonathan dût réordonner chaque page après les avoir fait sécher, car on oublie que l'extinction par noyade est souvent plus ravageuse que l'incendie lui-même, du moins s'il est circonscrit. Une société spécialisée a même pu récupérer le contenu de son disque dur après un vol plané de six étages. L'ami américain a trouvé refuge chez des amis de Brooklyn et cet été, comme chaque année, nous l'hébergeons et profitons de son passage à Paris, où il continue son étude sur l'exception culturelle française dans le cinéma comparée aux Etats-Unis, pour filer à l'anglaise, quelques jours de vacances au bord de l'eau, tout feu tout flammes.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 17 juillet 2009 à 00:14 ::Perso
On est comme à la campagne. Le cimetière de Charonne jouxte l'église Saint-Germain-de-Charonne qui servit de décor à la scène finale des Tontons flingueurs. C'est dire si la cérémonie commençait bien. Les vieux amis ressemblaient à des boulistes ayant raté l'heure de la sieste. Sous un soleil brûlant aux effluves presque corses, les oraisons prononcées en hommage à Jean-André Fieschi en dressèrent un portrait fabuleux et varié, certains avec énormément d'émotion, d'autres plein d'humour, les plus proches se laissant aller à quelques piques pleines de tendresse. Ainsi sa compagne Françoise Risterucci, Émile Breton, Christiane Lack, Jean-Patrick Lebel, Michel Vinaver et d'autres se succèdent au micro, mais ce sont certainement les témoignages de ses enfants, Marthe et Simon, qui sont les plus poignants et les plus fidèles. J'espérais retrouver certains visages, j'en découvre d'autres, je n'en avais oublié aucun. Une chanson corse et la trompette de Miles Davis accompagnent les derniers adieux. En guise de faire-part, la famille a mis à disposition des cartes postales figurant Jean-André à différentes époques de sa vie. Il a toujours adoré les images. J'en choisis une où l'on voit bien qu'il pouvait ne pas être toujours commode !
Lorsque ce fut mon tour je bégayai quelques mots à la mémoire de mon ami : Cher Jean-André, je n'aurais jamais imaginé me retrouver dans ces circonstances. Nous avons arpenté ensemble maints cimetières en lieux de promenade et de mémoire, de Venise sur l'île San Michele où nous étions venus porter des fleurs à la demande d'un ami sur la tombe de Stravinsky aux côtés duquel reposait Diaghilev jusqu'au Père Lachaise où tu voulais me montrer celle de Pierre Zucca. Un après-midi comme celui-ci, tu m'avais amené ici-même et tu m'avais indiqué celle de l'infâme Brasilach qui n'était pourtant pas ta tasse de thé bien qu'il ait écrit une célèbre histoire du cinéma. Ce cimetière de Charonne, nous devrions le rebaptiser cimetière de Charon en hommage à tes qualités de passeur. Je parlais de toi en t'appelant "mon Maître", car lorsque j'étais jeune homme, tu m'appris la moitié de ce que je sais et me donna la méthode pour acquérir le reste. Je disais aussi que ma dette était inextinguible et ton dernier coup de théâtre ne me facilite pas la tâche. Tu tenais toi-même ce pouvoir initiatique de Claude Ollier. Aussi, pour que ta flamme ne s'éteigne jamais, il nous reste à continuer à transmettre ce que tu nous a légué, une appréhension aussi magique que matérialiste de notre monde. On ne réveille pas un somnambule qui marche au bord du toit. Dors bien et continue à nous faire rêver.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 16 juillet 2009 à 00:00 ::Humeurs & opinions
Les détonations ayant attiré notre oreille, nous avons mis le film en pause. Le feu d'artifice nous changeait du ballet des hélicoptères qui semblaient faire des allées et venues au-dessus de Montreuil. Là-bas ça chauffait. Queue de manif. La police tire dans le dos, flashballs à hauteur du visage. Ne pas se retourner. Joachim Gatti, fils de Stéphane Gatti et petit-fils d'Armand Gatti, y laissera son œil de cameraman. Déploiement de forces pour faire évacuer le squat de La Clinique. Un journaliste du Monde se fait embarquer. Sarkozy a lâché ses chiens. Le pouvoir montre son vrai visage en défigurant un jeune réalisateur. Rappel des faits. Pétition.
Tombée de la nuit. Le feu d'artifice de Bagnolet est très chouette. Ce n'est pas la Tour Eiffel, mais au moins il n'y a pas de musique grandiloquente pourrie pour abîmer le spectacle. Le son des fourmis lumineuses est épatant et les échos rebondissant partout à la fois constituent une pièce pour percussion remarquable. Nous apprécions moins le ballet des moustiques qui nous dévorent tandis que nous sommes assis sur les tuiles du toit. Encerclés par les flammes qui crachent aux lointains, nous grelotons sous la brise. Quand le ciel changera-t-il enfin de couleur pour passer du tricolore au rouge et noir de la révolte ? Une question d'heures ? J'entends des enfants qui rugissent quand on les gronde...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 14 juillet 2009 à 00:28 ::Cinéma & DVD
Sur son blog, Pierre-Oscar Lévy rappelle les différentes étapes de la lutte pour sauver la planète de 1827 à nos jours. Sous un déluge de dates, la catastrophe annoncée ne rencontre que peu d'écho chez les politiques à la solde des profiteurs. Personne ne souhaite savoir. Quand on écrit personne, cela signifie évidemment peu de monde. P.O.L. livre cette compilation édifiante, fruit d'une recherche pour un film qui ne se fera pas, et pour cause...
En 1995, j'écrivais de mon côté le scénario d'un long-métrage de fiction qui subira le même sort. J'en livrai ici-même le découpage des cinq premiers plans sous le titre Prégénérique de L'Astre. J'étais très présomptueux. Qui a envie de voir un film qui raconte la fin du monde ? Nous savons tous que nous allons vers la mort, mais nous ignorons que nous pourrions la vivre ensemble. Il ne s'agissait même pas de l'orgueil des hommes qui pensent devoir en être forcément responsables, mais d'un accident survenu dans le système de la gravitation. Rapidement la terre retombe au soleil et tend à lui pour s'y refondre... Je n'avais pas mis toutes les chances de mon côté en attribuant à une voix off le rôle principal, pourtant alors accepté par Hanna Schygulla (on la voyait seulement apparaître dans les derniers plans), tandis que le scénario ne mettait en scène qu'une multitude de rôles épisodiques. Gilles Sandoz, alors Agat Films, voulait produire L'Astre, mais je comprenais mal ses manières de producteur, et la réaction de la Commission de l'avance sur recettes eut raison de mon enthousiasme. Évènement paraît-il exceptionnel, face à mon scénario la Commission se déclara incompétente deux fois de suite ! J'avais donc la possibilité de le présenter une troisième fois, mais les notes de lecture de la seconde Commission m'achevèrent. J'avais souhaité faire un film "populaire" et l'on me comparait à Duras, Straub et Huillet. Quelle naïveté de ma part ! Je retournai à ma musique... Françoise dit que je devrais retenter de le mettre sur pieds, mais j'avoue être sceptique. J'avais d'abord rêvé de faire de ce roman de C.F. Ramuz un opéra, puis un hörspiel avant de me lancer dans ce projet de long-métrage. Nous avions retravaillé les dialogues avec Lors Jouin et produit un découpage alibi pour rassurer mon producteur alors que ma façon de tourner devait obéir à des lois beaucoup plus personnelles. Avec Bernard Vitet, nous avions écrit toute la musique pour qu'elle préexiste au tournage. Il n'y a pas de scénario qui exprime mieux ma vision du monde. En l'abandonnant, j'ai fermé les yeux.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 13 juillet 2009 à 07:35 ::Humeurs & opinions
En éclairant la scène d'une lumière insoupçonnée, l'envers du décor découvre des angles magiques qui retournent nos convictions. Le contrechamp interroge la réalité comme si elle n'était qu'un théâtre où se joue une pièce dont nous ignorons si nous en sommes les auteurs ou les acteurs. Les fils qui pendent des cintres sont autant de leurres auxquels nous sommes prêts à mordre au moindre signal. Pas un bruit, pas un mouvement. Par un petit trou dans le rideau rouge, on aperçoit les spectateurs, mais le moindre courant d'air pourrait révéler notre présence. Sur les coursives, les cellules abritent des travailleurs de l'ombre. Sous les corbeilles, pour peu que l'on s'y penche, on devine le silence des galeries. Les lustres sont ceux du soleil, ils réfléchissent un océan de gaz vital, une perspective d'avenir qui plonge dans la nuit des temps. Leur nombre érige la surprise en système. Il donne le vertige pour nous éloigner des bords. La photographie tendrait à prouver qu'il ne s'agit pas d'un rêve, mais d'une élucubration.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 12 juillet 2009 à 00:15 ::Voyage
On a beau invoqué le vandalisme, j'ai du mal à accepter que les stations Vélib' soient si mal entretenues. Le système de la bicyclette citoyenne est pourtant génial et représente sans conteste un des plus grands bouleversements de la vie à Paris pour ses habitants comme pour les touristes qui s'en sont entichés et l'ont pris pour modèle. De plus en plus souvent je suis tenté de laisser mon Brompton au garage et d'emprunter le vélo à 29 euros l'abonnement annuel (1 euro la journée et 5 euros la semaine pour les abonnements ponctuels, trajets de moins de 30 minutes), tarif qui n'a rien d'arrogant pour une jeunesse démunie en comparaison avec le prix de la carte orange ou du moindre transport individuel motorisé. Évidemment il y a un mais. Encore faudrait-il que le système soit fiable et ne nous fasse pas rater nos rendez-vous...
Comme j'habite sur les hauteurs, les stations manquent souvent de vélos tandis que celles du centre de Paris sont surchargées et que l'on n'y trouve pas de place pour parquer son engin. Il est conseillé de passer sa carte sur la borne de la tête de station pour être crédité de 15 minutes supplémentaires et de noter les stations avec des places libres à proximité pour s'y rendre au plus vite. On peut préférer attendre qu'une place se libère, c'est chacun son choix ! Les stations en périphérie marquées d'un pictogramme « V'+ » donne droit à 15 minutes supplémentaires lorsqu'on rend le vélo après avoir courageusement pédalé dans les montées. Mais ce n'est pas tout. Nombreux Vélib' sont en panne : crevaisons, roues voilées, chaînes sautées, freins absents, etc., sans compter les bornes détraquées, les stations éteintes, etc., etc. Je me pose une question simple : qui a intérêt à ce que cela ne marche pas ? Decaux fait des économies de personnel d'entretien, d'accord. La Mairie de Paris voit l'affaire comme un gouffre, certes. Les marchands de cycles tirent la tronche, bof. Les ados s'ennuient le dimanche, mouais. Les taxis pestent comme des rats morts, on se calme. Les uniformes verbalisent à tour de bras, tout bénef. Alors ? Alors je ne sais pas, mais je m'interroge. À qui profite le crime ? Quoi qu'il en soit, si Decaux, concessionnaire en échange de matraquage publicitaire, et la municipalité souhaitent que la bonne idée ne leur revienne pas dans la figure comme un boomrang, il va falloir mobiliser les volontés et se donner les moyens financiers pour que le service soit opérationnel... Pour commencer, il serait utile d'arriver à joindre Vélib' au téléphone qui ne répond jamais.
La liste de diffusion Mieux se Déplacer à Bicyclette donne de précieux conseils. Ainsi j'apprends que les élus municipaux parisiens ont voté mardi en faveur de l'autorisation de tourner à droite pour les cyclistes aux feux rouges, avec expérimentation sur un nombre limité de carrefours (déjà en œuvre à Bordeaux et Strasbourg), ceci participant du même mouvement que les double-sens cyclables dans les zones 30. Le code de la route est à repenser de fond en comble en fonction des vélos qui se sont multipliés. Les piétons et les cyclistes doivent pouvoir se réapproprier la ville face au cancer que représentent les engins motorisés.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 11 juillet 2009 à 02:08 ::Voyage
Au détour de la donation Dubuffet au Musée des Arts Décoratifs, je tombe nez à nez avec le 96. Le métro n'était donc pas seul à passer Porte des Lilas dans les années 50 ! En remontant à la surface, le poinçonneur immortalisé par Gainsbourg aurait pu rencontrer le peintre, du moins les jours où le jaja pouvait partager le zinc avec l'eau minérale grande source. À la même époque, René Clair tourne Porte des Lilas avec Pierre Brasseur, Georges Brassens dans le rôle de L'Artiste, Henri Vidal, Dany Carrel, Raymond Bussières. On peut y voir les fortifications qui encerclaient Paris avant que le Périphérique ne les remplace. C'était le paradis des mômes et des mauvais garçons.
Lorsque j'étais enfant, il n'y avait pas de portillon automatique dans le métro, mais un employé de la RATP qui faisait un petit trou rond dans chaque ticket. Ceux de l'autobus étaient tout allongés, pliés en accordéon. Le receveur les glissait dans une boîte à manivelle attachée à sa ceinture qui faisait krrrr krrrr pour les oblitérer. Lorsqu'il pensait que tout le monde était monté il tirait sur une poignée de bois accrochée en l'air à une chaîne qui faisait dling ! Comme la plate-forme arrière était en plein vent et n'était fermée que par une autre chaîne gainée de cuir nous montions et sautions souvent en marche pendant que le préposé avait le dos tourné. Comme c'était l'unique accès, on pouvait descendre sans avoir besoin de traverser tout le couloir. J'adorais l'impression d'être sur un balcon sur roues. Si l'on supportait de voyager debout, c'était vraiment la meilleure place de l'autobus.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 10 juillet 2009 à 00:03 ::Perso
Après avoir été le jardin de mon enfance, le Palais-Royal est devenu mon ministère. Je ne l'exerce plus guère, mais je ne désespère pas de déclencher la manne providentielle pour monter quelque nouveau projet qui ne se ferait pas sans elle. Le drapeau flotte sur la marmite tandis que je tourne le dos aux appartements de Colette et Cocteau, aux boîtes à musique Anna Joliet (100 euros la programmable, mais 500 pour les douze sons, c'est trop cher !) et à la rue Vivienne où nous habitions dans un ancien hôtel de chasse de Richelieu. Le quartier a bien changé depuis les XVIIe et XXe siècles ! J'allais à la maternelle dans cette même rue... Deux jours avant que le nouveau ministre adorateur de monarchies n'annonce sa nomination, Antoine et moi l'avons croisé rue Saint-Honoré en train de faire du lèche-vitrine devant un antiquaire, un barreau de chaise au bec et l'air étonnamment guilleret. Ne pensant qu'à la proximité de notre clapier au Musée des Arts décos, nous avons raté le scoop, ce qui nous fait une belle patte de lapin. C'était probablement son dernier jour de liberté. Pour en revenir aux mammifères à poils que nous gardons, les roses trémières et les roucoulements de pigeons faisaient obstacle à dresser un pont entre l'enfance de l'art et les colonnes du temple, ou l'inverse, soit l'art de l'enfance et le temple des colonnes. Si vous trouvez ce billet ésotérique, mettez-le sur le conte du jeu de mots et de la rêverie bucolique que m'inspire souvent la traversée du jardin, une délicate régression.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 9 juillet 2009 à 00:14 ::Pratique
Notre vie semble réglée sur du papier à musique, mais les portées sont autrement plus complexes, sans compter le paquet de bémols à la clef. Cycle menstruel ou éternel recommencement de l'Histoire, persistance des comportements névrotiques ou saisons, mouvement des planètes ou rénovation du vivant, rien n'y échappe. Si tout ce qui vit sur la Terre suit des lois cycliques, la répétition n'en est pas moins improbable, car aucun des cycles ne possède la même fréquence. Considérons cette superposition d'ondes comme un sandwich tunisien, un mille feuilles où chaque couche a son propre rythme. Pour qu'existe une révolution complète il serait nécessaire qu'elles se retrouvent ensemble à un nœud de vibration commun à toutes, cas de figure plus qu'incertain dès lors que l'on embrasse un système relativement large. De même, la synchronisation de plusieurs creux ou bosses produit des crêtes induisant des phases de dépression ou d'excitation. La représentation de la vie peut ainsi ressembler à un spectre, comme celui de la lumière ou du son, dont les couches harmoniques dessinent le timbre.
La première image, celle du spectre sonore, a été réalisée en 1999 par Aphex Twin avec le célèbre logiciel Metasynth d'Eric Wenger. On peut entendre le résultat sur le single Windowlicker. Remarquons que Wenger est également l'auteur de l'application Bryce : lorsque ce ne sont pas les cycles, nous avons affaire aux fractales, ce qui, dans notre exposé, revient à peu près au même, et rebelote.
La seconde est mon test d'audition que je subis avec curiosité hier matin au Centre Médical de la Bourse. Bilan : largement supérieur à la moyenne de mon âge. Comme c'est dit élégamment ! Avec une perte de l'oreille gauche autour des 4 kHz. Et rebelote, vous disais-je.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 8 juillet 2009 à 07:43 ::Pratique
La Maison Berthillon ferme toujours au moment des vacances scolaires. Juillet et août n'échappent pas à la règle, chose assez surprenante pour un glacier. La queue des touristes venus déguster les célèbres sorbets et crèmes glacées s'allonge sur l'île Saint-Louis, ailleurs que devant la maison-mère, étonnamment close pour un tel lieu de plaisir. Comme les restaurants abonnés, les dépôts du quartier auront su prévoir leurs stocks. Le magasin est fermé, mais le laboratoire continue à tourner presque tout l'été sous la houlette du gendre du fondateur (si je ne m'emmêle pas les pinceaux dans la généalogie de la famille). Si commander un cornet réclame de la patience, il n'y a jamais cohue pour acheter les boîtes en ¼, ½, ¾ ou litre. Il ne reste donc plus que quelques jours (réouverture le 2 septembre) pour faire ses provisions avant la fatale pénurie.
Déjà enfant, les glaces me faisaient rêver. Nous allions en famille à L'igloo, rue de Sèvres. Je me souviens du verre d'eau rempli de glaçons que le couple de propriétaires servait avec. Lors d'un séjour à St-Johann-im-Tyrol où mes parents m'avaient envoyé pour apprendre l'allemand (!), je m'ennuyais tant qu'un samedi après-midi je m'enfournai 17 boules, testant systématiquement tous les parfums. Le choix draconien que je m'étais imposé provoquait probablement les séances de revenez-y. Mes amis se sont souvent étonnés de nous voir savourer ce mets glacé en toutes saisons. Aujourd'hui, c'est devenu commun, mais à l'époque les appartements n'abritaient pas tous un réfrigérateur et les congélateurs domestiques étaient encore rares. Je me souviens des premières crèmes glacées à emporter que l'on trouvait dans certains supermarchés tel Inno. Lors de mes promenades sur les grands boulevards, près de la rue Vivienne où je passais mes premières années, les glaces italiennes à la pression formaient monticule en petites torsades. À nos palais Motta succéda à Gervais, les esquimaux à l'entr'acte, Sip Babylone et tour du monde en cornets.
Il m'est impossible de revenir de chez Berthillon, dernière station avant l'autoroute qui nous ramène à la maison, sans rapporter un sorbet au cacao extrabitter, d'une densité à couper au couteau en se faisant les muscles. Ensuite j'oscille : chocolat au nougat, marron glacé (selon saison), praliné au pignons ou au citron et coriandre, noix de coco, pistache, réglisse, earl grey, lait d'amande, feuille de menthe, poire, fraise des bois (selon saison), framboise, mangue, sans oublier l'incontournable caramel au beurre salé ou au gingembre pour Françoise et le petit pot au fois gras pour Noël...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 7 juillet 2009 à 00:09 ::Cinéma & DVD
Enfant, mes parents me parlaient souvent de Roland Toutain, un ami acteur et cascadeur qui rêvait plaies et bosses. Il faisait de la voltige, se promenant sur l'aile de son avion à hélices et se balançait dessous au trapèze. Ses 97 fractures et une jambe amputée ne l'empêchaient pas, après un déjeuner bien arrosé, de grimper au premier étage d'un immeuble par la gouttière pour aller faire une bise à une petite secrétaire, la pantalon sur le bras. Son rêve était de passer sous l'Arc de Triomphe avec son avion, descendre les Champs-Elysées, faire le tour de la Place de la Concorde, remonter la rue Royale jusqu'à la Madeleine, y pénétrer brutalement, les colonnes lui coupant les ailes, et descendre enfin de la carlingue devant l'autel, nu avec une grande cape. Un jour que mon père est coincé par un chauffard dans un embouteillage et que le ton s'envenime, Roland Toutain qui est assis à côté de lui sort la tête par le toit ouvrant et crie à l'agressif médusé : "Hé va donc, espèce de raclure de pelle à merde !" Après cela, il ne reste plus grand chose. L'insulte fait toujours son petit effet et laisse sans voix ses victimes. Mon père a toujours fait découper des toits ouvrants à toutes ses voitures.
Plus tard, je découvris son visage grâce à La règle du jeu de Jean Renoir où le comédien joue le rôle d'André Jurieux, l'aviateur par qui le drame arrive pour ne pas avoir compris ce que sont les classes sociales. On le retrouve au manche dans Rouletabille aviateur, un film rare de Etienne Székely qui fait suite aux deux chefs d'œuvre sonores de Marcel L'Herbier, Le mystère de la chambre jaune et Le parfum de la dame en noir. Ce troisième épisode des aventures du journaliste-détective Joseph Rouletabille n'a d'intérêt que pour les acrobaties de Toutain et les décors naturels filmés à Budapest en 1932. Les deux autres méritent sans hésiter l'acquisition du DVD de la Trilogie Rouletabille publiée par les Documents Cinématographiques à qui l'on doit déjà les trois volumes de Jean Painlevé et ceux de Georges Rouquier dont l'inénarrable Lourdes et ses miracles. L'adaptation des romans de Gaston Leroux par L'Herbier datant de 1930 et 31 rend ridicule celle de Podalydès. Les décors hallucinants au style "art nouveau" et le jeu des acteurs tirant sur l'expressionnisme confèrent aux deux films de L'Herbier un parfum de mystère que seule la fougue enjouée de Toutain réussit à contrebalancer. S'il initia Jean Marais à la cascade, on comprend l'influence qu'il eut sur le jeune Jean-Paul Belmondo, toupet, naturel, humour et cabrioles. Le film vaut aussi pour un travail sonore épatant, rare à l'avènement du parlant. Le génial cinéaste, auteur de L'inhumaine et surtout de L'argent, n'était pas encore rentré dans le rang.
Je me souviens avoir croisé ce vieux monsieur au regard sévère derrière ses grosses lunettes dans les bureaux de l'Idhec, avenue des Champs-Elysées, au début de mes études de cinéma. Il n'était alors pour moi que le fondateur de l'école qui allait faire de moi ce que je suis devenu. Je ne parle pas par antiphrases, mais c'est une longue histoire que seul le feuilleton quotidien peut conter, révélant ses énigmes et sautant par les fenêtres tant que j'en suis encore capable.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 5 juillet 2009 à 01:00 ::Perso
Y a-t-il des jours où mieux vaut rester couché mais en avons-nous vraiment le choix ? Allongé ou actif, je pense à Jean-André, une partie de moi-même disparue, comme si la responsabilité de la transmission m'était dévolue à jamais. Mes réflexions ont perdu leur source. J'ai la tête ailleurs. En frôlant un camion, j'éclate une fois de plus le rétroviseur du côté droit. Venu chercher les flight-cases pour les lapins, je repars bredouille parce que j'ai oublié de commander des serrures où l'on puisse accrocher des cadenas. Pour couronner le tout, je tourne une heure sur des échangeurs d'autoroute aux panneaux incompréhensibles. Lorsque je trouve enfin une sortie Montreuil, un semi-remorque m'empêche de l'emprunter. Finalement rentré, je n'ai même pas envie de déjeuner. C'est toujours le signe que je ne vais pas bien. La somatisation attaque sur tous les fronts, je suis en papillote. En fait, c'est la grippe. J'attends que ça passe.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 4 juillet 2009 à 01:26 ::Cinéma & DVD
L'héritage intellectuel de JAF fut si considérable que sa mort génère en moi un sentiment d'usurpation. Je n'y étais pas préparé. Cherchant à honorer ce que j'appelais ma "dette inextinguible" je plonge dans mes archives et compile une biographie curieusement absente du Web. Je retrouve des projets, des lettres, des articles, des entretiens, des films, des images dont cette photo que j'ai prise dans les années 70... Une biographie au carbone qu'il avait rédigée au début de notre collaboration sur Les nouveaux mystères de New York (1976-1981) nous donne de précieuses informations, quand j'aimerais reproduire certains de ses écrits, toujours remarquables.
Jean-André Fieschi
(5 mai 1942, Ajaccio, Corsica - 1er juillet 2009, São Paulo, Brésil)
1949 : Vision de Bambi au Rio Opéra.
1961 : Les Cahiers du Cinéma, époque Rohmer.
1963 : Réalisation, à Barcelone, de Cuixart, pour la Galerie Metras.
64/68 : Cahiers du Cinéma, époque Rivette. Secréatrait de rédaction de la revue, articles, entretiens, rencontres (Renoir, Bunuel, Sternberg, Rossellini, Pagnol, Visconti, Straub).
1966 : En plus des CdC, chronique hebdomadaire au Nouvel-Observateur.
Réalisation de L'accompagnement, écrit en collaboration avec Claude Ollier et Maurice Roche, et traversé par les mêmes + Edith Scob, Marcelin Pleynet, André Téchiné. Montage : Jean Eustache. Partition sonore : Michel Fano. Le film était dédié à Julio Cortazar, Prime du CNC (60 000F), ventes aux USA, Canada (ligne illisible dûe à la pliure)
65/68 : Fonde et dirige avec Noël Burch, l'IFC (Institut de Formation Cinématographique), atelier un peu utopique où furent chargés de cours, de recherches ou de travaux pratiques W.Borowczyk, Marguerite Duras, Michel Fano, Jean-Luc Godard, Pierre Guyotat, Marcel Hanoun, André Hodeir, Robert Lapoujade, Christian Metz, Claude Ollier, Alain Resnais, Jean Ricardou, Jacques Rivette, Jean Rouch, Alain Robbe-Grillet, rien que du beau monde.
66/68 : Réalisation, dans la série (défunte) de Janine Bazin et André S.Labarthe "Cinéastes de notre temps" de :
Pasolini l'Enragé (1h40)...
Domaine italien 2 : Bertolucci (on pouvait avoir des excuses à ce moment-là), De Bosio, Bellochio ?
La Première Vague (Delluc, Dulac, Epstein, Young Mr L'Herbier), travail de recherche de montage, de teintage, et d'archivage de ce qui pouvait encore être archivé.(coréal: Noël Burch)
M.L'Herbier : une re-vision, réévaluation de l'œuvre muette de M.L'H.
Également, participation aux émissions sur Bunuel et Sternberg.
68/69 : Chronique régulière à "La Quinzaine Littéraire".
69/70 : Chargé de cours à Paris I (Histoire du cinéma).
Co-auteur, avec Claude Ollier, de textes radiophoniques, La Fugue et Cinématographe, dans le cadre de l'A.C.R. (Atelier de Création Radiophonique).
70/71 : Pratique intensive du cinéma d'intervention directe (film réalisés pour les municipalités d'Argenteuil, Bobigny, Sartrouville, pour la Confédération Génbérale du Travail, pour le Théâtre des Amadiers à Nanterre, etc.
L'histoire vivante, sur la mémoire du mouvement ouvrier, starring Jacques Duclos, vainqueur d'un cendrier de cristal (rose) au Fesrtival de Leipzig de l'année suivante. (coréal: Bernard Eisenschitz)
71/73 : Enseignement à l'IDHEC (Histoire du cinéma, travail sur le montage, direction de tournages).
Pratique de la vidéo d'animation, dans les entreprises de la Seine St Denis.
Participe à la rédaction d'une encyclopédie monumentale du Cinéma, dirigée par Richard Roud, en cours de publication à Londres et New York simultanément.
Textes sur Bunuel, Epstein, Hitchcock, Murnau, Rivette, Rouch, Sennett, Straub, Tati, Vertov.
73/75 : Directeur de production à Unicité (films, vidéos, disques, journaux muraux, etc.). Étude sur des terrains très diversifiés (entreprises, quartiers, municipalités, régions, etc.) des différents supports audiovisuels et de leus spécificités. Enquêtes, voyages.
Auteur d'émissions de télévision, dans la série (défunte) de Monique Assouline "Grand Écran" : Le film noir américain et Jean Renoir (Réal: Charles Bitsch), L'enfant et ses images (R: Pierre Beuchot). Également : Il était une fois la Comédie musicale (R: Raoul Sangla).
Parallèlement, découverte, expérimentation et pratique intensive de la Paluche, écriture de scénarii (pour Bernard Stora, Eduardo de Gregorio), interventions dans les pages "spectacles" du "Monde", réalisation d'une émission (FM) sur la musique traditionnelle corse, ainsi qu'un disque sur le même sujet.
1976 : Paluche encore, naissance d'un projet tout à fait spécial, double travail concernant le projet lui-même et les moyens de le faire aboutir.
Complétons imparfaitement avec la filmographie publiée lors de sa rétrospective à la Galerie du Jeu de Paume en 1999 :
Permanencia del Barroco (1963)
Théâtre (1980), coréal. Jean-Pierre Mabille, avec Françoise Lebrun, Dominique Labourier, Jean-François Stévenin, Maurice Garrel, Jean-Claude Dreyfus, Jacques Lassalle
Bande Eustache (Jean qui pleure, Jean qui rit) (1982)
L'horreur de la lumière (1982, vidéo-paluche), 25', image-montage : JAF, avec Georges Didi Huberman
Les Monts Oural (1982, 5'), image-montage : JAF, avec Pascale Murtin et François Hiffler (Grand Magasin)
Les Dogons et Chamber Music (1983)
Baby Sitter (1984, 13') avec Anouk Grinberg
Un enfant au sommeil agité (1985, vidéo-paluche/UMT, 13') avec Grand Magasin
Le tueur assis (1985, 60'), scénario-dialogues JAF et Jean Echenoz d'après Patrick Manchette, avec Jean-Pierre Léaud, Roland Amstutz, Caroline Chaniolleau, Jean Dautremay, Michel Delahaye, David Gabison, Yann Collette, Hugues Massignat, Catherine Laulhère
Lettre à une jeune comédienne (40 ans d'Avignon : les acteurs) (1987, 26') avec Maria Casarès, Alain Cuny, Ludmila Mikaël, Gérard Desarthe, Maurice Bénichou
L'idée perdue (1988, 21'), texte Jean Paulhan, avec Anouk Grinberg
Portrait imaginaire d'Alain Cuny (1988, 120') - 1re partie Le savon noir, 2e partie La jeune fille Violaine, image Jacques Bouquin et JAF, montage JAF, avec Alain Cuny, Anouk Grinberg
Chloé, bonne à Rome (1988, 5') avec Grand Magasin
Tommaso Landolfi (1986, 27'), image Luc Pagès et JAF, montage JAF, avec Olimpia Carlisi, Idolina Landolfi
Joë Bousquet (1990, 27'), id., avec Hélène Alexandridis et la voix du Poisson d'or
Pasolini l'enragé (1966-1993, 65'), image Georges Lendi, avec Pier Paolo Pasolini, Franco Citti, Sergio Citti, Ninetto Davoli (photo ci-dessus)
Ramentevoir (1993, installation, Centre Pompidou, "Manifestes")
Que faire ? (bis) (1994, 59'), image/son/montage JAF, entretiens Jacques de Bonis, musique Jean Wiener, avec Jean Burles, Yves Clot
Ninetto le messager (1995, 28'), image Maurice Perrimond, montage Danielle Anezin, avec Ninetto Davoli
Le Talisman (1996, 4')
L'illusion (1997, 60') autour de L'illusion comique de Pierre Corneille montée par Jean-Marie Villégier, image JAF, montage Danielle Anezin
CinéMuse (1997, 13') avec Christine Hoffet
Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) (1998, 73'), image JAF et Gilberto Azevedo, Montage Danielle Anezin, avec Damouré Zika, Tallou Mouzourane, Hamidou Godye... et Jean Rouch
Le Commencement des lions (1998, 4') avec Martha Fieschi
Kaydia (Nouvelles impressions d'Afrique) (1998)
Le jeu des voyages (1987-2004, 20 heures!)
La fabrique du "Conte d'été" (2005, 90'), coréal. Françoise Etchegaray
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 3 juillet 2009 à 01:01 ::Cinéma & DVD
Je suis abasourdi. Il y a une heure, dans le taxi qui nous ramenait vers l'est, je discutais de la vie avec ma fille Elsa dont nous venions de fêter l'anniversaire de 24 ans. Beaucoup de tendresse, la responsabilité du passage d'un homme mûr à une jeune adulte, la part des choses... Le recul nécessaire pour comprendre qui l'on est en se retournant sur nos passés nous permet d'envisager l'avenir comme une suite d'aventures extraordinaires. Oui, beaucoup de tendresse pour celles et ceux qui nous ont formés, même si les maladresses constituent souvent collection. Ne sachant pas par quel bout le prendre, je ne réaliserai l'annonce qu'après avoir dormi un peu. Le message de Jean-Patrick Lebel et Christiane Lack anticipe l'orage qui s'annonce et me foudroie : "Cher Jean-Jacques, pardon pour la brutalité de cette très triste nouvelle. Jean-André Fieschi, qui était au Brésil avec Émile Breton, Michel Marie et d'autres, est mort brusquement hier au moment de son intervention dans un colloque sur Jean Rouch. Nous sommes dans l'affliction et t'embrassons fort."
J'aurais pu titrer tout aussi bien "La mort d'un maître" et il fut le mien. Jean-André était mon troisième père, après mon géniteur dont le regard posé sur moi ne me quitte pas et Frank Zappa qui initia mon récit. Il est terrible de penser que Bernard Vitet dont la santé m'inquiète depuis plusieurs mois est le dernier survivant de cette bande des quatre. J'ai rencontré Jean-André lorsque j'avais 18 ans, jeune étudiant en première année de l'Idhec. Responsable de l'analyse de films, il nous initia au cinématographe dans ce qu'il a de plus beau, de plus intelligent, de plus magique surtout. J'évoquai longuement les merveilleuses années passées en sa compagnie dans mon billet intitulé "Remember My Forgotten Man". Je le prenais pour un génie, un génie suicidaire encombré par tant de mémoire et d'intuition, par ses trésors cachés acquis souvent dans des circonstances mystérieuses, ses silences qui nous auraient fait perdre patience si notre dette n'était inextinguible. Le cinéaste et critique était un passeur. Tous ceux et celles qu'il forma en gardent un souvenir indescriptible. En exergue de ses Nouveaux Mystères de New York il avait inscrit cette phrase de Paracelse : "Je vous apporte la peste, moi je ne crains rien, je l'ai déjà." Sa reconnaissance publique n'a jamais été à la hauteur de son enseignement, car la plupart de ce qu'il nous transmettait passait par l'oral et par les documents qu'il sortait comme des lapins ou des colombes de son chapeau-claque. Il avait connu les plus grands et savait leur rendre hommage. J'eus la chance de partager plus d'une tranche du gâteau pendant mes années de formation. L'entendre au sens où Jean Renoir les préférait à toute tranche de vie.
Comme je ne sais pas où trouver une photo de lui dans mes archives, je fais une capture écran de son rôle en Professeur Heckell dans Alphaville, derrière, à droite d'Eddy Constantine, Jean-Louis Comolli et Laszlo Szabo. Et j'appelle Elsa parce que, s'il m'arrive de donner des leçons, des conférences ou des conseils, c'est pour que ne s'éteigne jamais sa lumière. Les pierres précieuses dont il me fit cadeau et qui me brûlent les doigts m'aident à vivre depuis, sans discontinuité. JAF avait 67 ans. Je pense à ses trois enfants en entendant la voix de la mienne et je trouve enfin mes larmes.
Tu as rejoint la cohorte des fantômes qui ont peuplé ta vie. Mourir au Brésil, c'est bien un tour à ta façon. Si tu pouvais partager cet ultime rebondissement tu en rigolerais bien.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 2 juillet 2009 à 00:02 ::Humeurs & opinions
Il y a peu je fustigeais les mauvaises manières des jeunes musiciens de jazz. C'était injuste à plus d'un titre. Ni les jeunes, ni les musiciens, ni les jazzmen n'en ont l'exclusivité. De plus, les conditions de tension et d'épuisement avaient fragilisé les membres de l'ONJ dont les consignes manquaient probablement de jugeote et de tact.
Lorsque l'on est artiste, "avoir la grosse tête" est somme toute assez courant, voire logique. Le plus important est de savoir séparer le privé du public, l'humain du monstre, fut-il sacré. Devenir professionnel, sortir du lot, exigent pour certains une résistance à l'adversité, une écoute sélective des critiques, entendre une surdité choisie qui permette de poursuivre sa course d'obstacles, incompatible avec une politesse civique et un échange équilibré. L'alternative à la grosse tête serait la dénégation, la dépression, allant souvent de paire avec une descente aux enfers que l'alcool ou la drogue n'arrangent guère, encore que cela revienne au même.
Dans une soirée, il est courant de s'intéresser aux autres sans que personne ne vous demande ce que vous-même devenez. Tandis que je retournais la phrase "et toi, comment vas-tu ?", le musicien pourtant bien en vue à qui je m'adressais me répondit : "Merci, voilà trois semaines que personne ne m'avait posé cette question !" Ce n'est pas que mon ego soit différent des autres, loin de là, mais j'essaie de faire attention à mes interlocuteurs, je me force à ne pas entretenir un rapport unilatéral. Ce n'est pas toujours facile tant la passion et l'enthousiasme nous animent. Il n'est pourtant de relation équilibrée que dans l'échange et le partage. De plus, ce petit exercice, qui peut paraître d'abord de simple politesse, est profitable à quiconque sur scène espère passer la rampe. Dans tous les cas, l'écoute des autres est instructive, même si l'on pense déjà connaître la réponse ou que l'on s'en fiche royalement. Cette politesse recèle plus d'une surprise, tant cette pratique est peu courante. La plupart des individus ont la fâcheuse tendance à développer des discours à sens unique sans s'intéresser à qui ils ont affaire. Le retour alimente pourtant notre perception du monde et nous nourrit.
Dès lors qu'il s'agit d'artistes qui font profession de se montrer devant des spectateurs, l'échange inégal se fait particulièrement sentir. La fascination qu'ils exercent sur leur public camoufle souvent ce rapport boiteux. Il n'est reste pas moins honteux et stupide, voire stérile et manqué. S'enquérir de son voisin avec la plus grande attention est une démarche salutaire qui, si elle ne fait pas dégonfler la tête, a le mérite de transformer les monstres en gentilles bêtes.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 1 juillet 2009 à 04:19 ::Voyage
De mon père j'ai hérité la première charade dont je me souvienne : " mon premier est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon second est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon troisième est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs (à cet endroit mon père ne faisait qu'accélerer son débit de paroles jusqu'à le rendre à la limite du compréhensible par un effet de vitesse et d'emballement), mon quatrième est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon cinquième est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon dernier est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, (là mon père marquait une pause et concluait à bout de souffle et soulagé) et mon tout est une boisson rafraîchissante !? ". Pour l'anecdote, je suis né rue des Martyrs, ou plus précisément dans une impasse qui y prend sa source, Cité Malesherbes.
En dévalant le macadam comme un fou depuis la Porte des Lilas jusqu'à la Bastille, je vois mon ombre qui s'allonge devant moi comme si elle me précédait dans le temps. Elle arriverait plus vite que moi à mon rendez-vous si je n'entamais un virage déterminant Place Voltaire. Avant de reprendre le dessus, je saisis d'une main mon appareil dans le panier du Vélib et j'épingle l'arrogante qui me montre la route. Il ne me reste plus qu'à savourer la solution de ma charade, citron pressé, breuvage tout indiqué par cette température.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 5 mai 2009 à 00:07 ::Perso
Je résume parce que j'ai effacé le long billet que je viens d'écrire en me trompant de bouton. Cela ne m'arrive pas très souvent, mais c'est encore une fois de trop !
Contre-champ géographique. La vue de Paris depuis la terrasse qui surplombe l'appartement de ma mère, route de la Reine à Boulogne-Billancourt, fait référence à notre visite de l'atelier du Corbusier en juillet 2007. On l'apercevra au loin en bordure gauche du cadre, tandis que se découpent le Front de Seine et la Tour Eiffel, indémodable, et que l'on voit les contreforts du Parc des Princes où nous jouions au foot pendant les cours de gym, quand je ne pouvais m'y soustraire. Je racontais alors l'histoire de cette terrasse, lieu de nos festivités psychédéliques du temps du lycée...
Contre-champ historique. Passé chez ma mère récupérer des "vieux papiers" dont elle souhaitait se débarrasser. Les posters fluorescents de ma chambre d'adolescent ont été parfaitement conservés en haut de la penderie. Je n'ai pas encore ouvert le carton de diplômes, collection impressionnante de rouleaux, de mon grand-oncle maternel Édouard Salomon, mais j'ai épluché tout le dossier de déportation de mon grand-père paternel, Gaston Birgé. Tout y est. Je lis un témoignage : Monsieur Birgé Gaston a été arrêté par la Gestapo le 12 juin 1942, dans son bureau, 1 quai Félix Faure à Angers. Il a été ensuite emmené à la Prison d'Angers (où il est resté 80 jours) puis au camp de Drancy (séjour : 1 année environ). Il est parti après pour le camp d'Auschwitz, vers le 2 ou 3 septembre 1943 (où il est passé à la chambre à gaz). Mon oncle Roger, le jeune frère de mon père, écrit : Angers (prison) du 12 juin 1942 au 2 septembre 1942. Camp de Monts (près de Tours) jusqu'au 5 ou 6 septembre. Drancy (Seine) jusqu'au 2 ou 3 septembre 1943 (matricule 30043... ou 266 ?). Weimar (camp) jusqu'à fin juin 1944. Les informations se contredisent sur le lieu de son exécution : Auschwitz est en Pologne, le camp de Weimar est celui de Buchenwald (version officielle). Cyprienne Gravier, sa secrétaire, très proche de lui avant qu'il n'épouse Odette Lévy en secondes noces et à nouveau après cela, précise : J'étais dans son bureau à prendre du courrier, vers 11 heures du matin, lorsque deux agents de la Gestapo sont entrés, l'ont interrogé et ensuite emmené. L'arrestation de Monsieur Birgé, directeur de la Compagnie d'Électricité d'Angers, en tant qu'Israélite, a été provoquée par une dénonciation faite par un nommé R.Vaudeschamps, chef de la Subdivision d'Angers du Mouvement Social Révolutionnaire, à la solde de la Gestapo.
J'apprends aussi que mon grand-père Gaston, après la mort de ma grand-mère Blanche lorsque mon père avait trois ans, s'est remarié avec Odette (pupille de la nation) en 1925 pour en divorcer en 1934... En ce qui concerne l'appartement, il est dit que : "il n'avait pas été posé de scellés. Rien n'a pu être mis à l'abri. Après avoir occupé l'appartement, les Allemands ont déménagé beaucoup de choses, dont les meubles..." Parmi les photocopies, l'arrestation de mon père le 2 juin 1944 vers 10 heures du matin à son bureau 104 avenue des Champs Élysées par deux agents de la Gestapo, déporté le 15 août, et avec à la date de libération : "évadé des trains de France". Ces informations me parviennent de manière surprenante au moment où je retrouve mon cousin Serge et qu'il décide d'esquisser notre arbre généalogique, mais ça c'est une autre histoire...
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 25 avril 2009 à 08:43 ::Expositions
Il est rare de pouvoir admirer les petits personnages du Cirque de Calder. Si le film de Jean Painlevé tourné en 1955 (ci-dessous) est projeté au 6ème (nocturnes de l'exposition "Les années parisiennes, 1926-1933" tous les jours jusqu'à 23h, sauf le mardi où les musées sont fermés) et au 4ème étage de l'exposition présentée au Centre Pompidou jusqu'au 20 juillet, on trouvait celui tourné en 1961 par Carlos Vilardebo (ci-dessus, moins complet mais peut-être plus enlevé) depuis quelques années en DVD aux Éditions du Paradoxe avec en prime Les mobiles de Calder et Les gouaches de Sandy. Comme j'avais déjà eu la chance d'admirer le Cirque, ce sont les portraits au fil de fer qui me surprennent le plus. Leurs ombres projetées sur le mur blanc révèlent un autre aspect de chaque personnalité. C'est la magie Calder, jeune artisan illusionniste qui fait ses premiers pas dans l'art, avant sa rencontre d'avec Miró, avant ses célèbres mobiles et stabiles qui feront sa renommée. On retrouvera ce goût de l'enfance et du jeu chez Tinguely, digne héritier de cet enchanteur. Petit détail, mais de taille et de bonne, saluons les cartels qui précisent titre, date, etc. bien au-dessus des œuvres, lisibles sans bousculade et sans qu'on ait besoin de chausser ses bésicles.
Plus loin, la rétrospective Kandinsky (jusqu'au 10 août, 11h-23h comme la précédente) montre la fraîcheur du jeune russe qui se laissera trop rapidement influencer par ses contemporains dès lors qu'il voyagera... Les premières salles éclatent de couleurs et de formes merveilleuses, des bleus électriques explosant parmi les couleurs chaudes de ses époustouflantes "improvisations"... Les dernières œuvres semblant cette fois empruntes des mimis aborigènes donnent envie de revenir au point de départ, celui de l'innocence...
Ah, c'est un bien autre cirque que celui de la veille ! Pour répondre à certains commentaires et suite aux confessions de quelques participants de cette prétendue Force de l'Art, je souhaite préciser qu'avec une telle présentation une œuvre de sens se serait glissée au milieu du fourre-tout que l'on n'y aurait vu que du feu, éblouis par tant de poudre aux yeux, du sable en l'occurrence, la vilaine affaire ! Si nos lapins s'étaient retrouvés dans cette galère, ils auraient certainement parus aussi crétins que les autres, à ramer contre vents et marées, engloutis par l'or que les marchands y briguent, courbettes et pompeux propos à l'appui. Toute la manœuvre est un mensonge, très peu d'œuvres ayant été conçues pour l'occasion (voyez les dates) contrairement à ce qui est annoncé, supercherie ostensible tant le le lieu magnifique s'en trouve inexploité. On aurait imaginé prendre de la hauteur ou se promener sur les coursives désespérément désertes. Le public crédule s'en retrouve berné et, non, je ne confonds pas Duchamp, Klein ou Beuys avec ces professeurs indignes de leurs chaires qui présentent en ces lieux toute leur fatuité à briguer naïvement les places de ceux qu'ils "ensaignent"...
Comme les cinéastes qui ont choisi de défendre la loi Hadopi, trop vieux pour comprendre ce qui se joue dans notre monde en pleine mutation, les artistes qui se prêtent à ce jeu d'écritures ratent l'avenir en collant à la demande marchande et se compromettent dans cette tricherie indigne de notre siècle naissant.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 8 avril 2009 à 00:28 ::Expositions
À l'entrée de Kréyol Factory qui se tiendra jusqu'au 5 juillet à la Grande Halle de la Villette, je suis saisi par une citation de Patrick Chamoiseau qui éclairera ma visite de l'exposition : Quand les colons européens parvinrent aux Antilles, ils trouvèrent des Caraïbes, des survivants arawaks. Débarquant, le premier geste de ces "Découvreurs" fut de reproduire l'esprit-village continental : planter drapeau et croix, prendre possession du sol, nommer, poser chapelle, dresser fortins, installer une souche de peuplement. Cette pratique s'opposera à celle des Caraïbes. Pour ces derniers, les îles n'étaient pas des isolats, mais les pôles d'un séjour archipélique au long duquel, de rivage en rivage, au gré des événements, des fêtes et des alliances, ils naviguaient sans cesse. Leur espace englobait l'archipel et touchait aux lèvres continentales. Pour eux, la mer liait, et reliait, précipitait en relations. Le colon européen, lui, se barricade dans l'île : rival des autres fauves colonialistes, il élève des remparts, dessine des frontières, des couleurs nationales, il divise, s'enracine, confère force religieuse à son enracinement : il crée un Territoire. Il scelle dans sa tête les barreaux de l'exil. Loin de sa source natale, il se vit à l'écart, et fonde l'acceptation dominante de l'insularité.
Une soixantaine d'artistes contemporains réfléchissent l'histoire de la créolisation, de la colonisation à l'exploitation. L'actualité la plus brûlante, avec, entre autres, la grève guadeloupéenne, renforce d'autant l'affirmation d'une culture forte, résistante et critique. C'est l'anti-Quai Branly. Les cris de rage s'opposent aux collections du musée colonial. Ici les œuvres jouent du sac et du ressac, les vagues ravivant les racines amérindiennes, l'esclavage et la misère. L'Océan indien aussi a fourni son lot de déracinés. Après ces traversées, l'exposition attaque directement au nœud freudien de la virilité en abordant le trouble des genres, comment se transmet une culture, puis comment elle se rêve... Passé l'évocation des tribus arawaks massacrées, l'Afrique s'exporte dans les mythes du vaudou haïtien et les rythmes du calypso et du gwo-ka. Le métissage et les mélanges marquent les "Nouveaux Mondes" de leur empreinte. Il n'y a pas que les Caraïbes, au-dessus des océans les étoiles dessinent d'étranges figures qui relient la Réunion, l'île Maurice, la Guyane et les grandes métropoles où les communautés ont parfois élu nouveau domicile, un "chez soi - de loin".
La plupart des œuvres sont magnifiques et nous permettent de découvrir des artistes majeurs trop peu exposés. Quelle claque si l'on compare avec les insipidités des récentes expositions contemporaines ou les galeries prétentieuses qui ne font que nous renvoyer à la vacuité d'un mondialisme stérilisant ! Nous sommes loin du Trocadéro et de la Maison Rouge... Sobre et élégante, la scénographie de Raymond Sarti fait ressortir les couleurs qui nous explosent à la figure. La déambulation est remarquable, nous laissant glisser d'île en île sur les rouleaux d'une vague de carton où flottent de gigantesques containers de tôle ondulée. Il me manque les sons que ce bouquet de fleurs paradisiaques ou vénéneuses suscite en moi et qui auraient permis que nous décollions littéralement. Les textes peints sur les murs remplissent ce besoin, et il faudra évidemment que j'y retourne pour voir les films projetés dans les tours de zinc, pour relire les voix de Aimé Césaire, Édouard Glissant, Stuart Hall, Daniel Maximin, Raphaël Confiant, Françoise Vergès, Frantz Fanon ou Chamoiseau, pour m'imprégner des pièces que j'ai négligées à ma première visite. Je garde en mémoire la forte émotion produite par les centaines de tongues ramassées sur la plage et serties de fil de fer barbelé de Tony Capellan, la beauté des tableaux de Marcel Pinas composés d'ustensiles de cuisine, la violence des 210 000 douilles qui transforment en ruche mortelle la carrosserie de Limber Vilorio, la tête contre les murs de Jorge Pineda, les photos transgenres de Lyle Ashton Harris, le bateau de Jean-François Boclé dans l'obscurité d'un fond de cale et les 33 figures de femmes accrochées de Belkis Ramirez... Toutes les œuvres, récentes, témoignent de la vivacité de ces cultures fortes qui assument leur passé tragique les yeux fixés sur un avenir entièrement à inventer. L'ensemble est une des expositions les plus politiques que j'ai eu l'occasion de voir depuis longtemps.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 6 mars 2009 à 00:05 ::Cinéma & DVD
Le 4 juillet dernier, j'avais écrit ici : Le film de Ari Folman est à rapprocher du Tombeau des lucioles, l'animation produisant une distance avec l'évocation troublée de la mémoire et de l'oubli. Le réalisateur aborde le massacre de Sabra et Chatila sous l'angle du refoulement. Les images d'ombre et de Lumière enrobent le cauchemar. Cet incontournable documentaire d'animation n'a hélas rien de la fiction ni du rêve. On prend cette enquête en pleine figure, parce qu'elle chatouille nos propres traumas. J'ai vu Beyrouth dévasté, les immeubles grêlés de millions d'impacts, j'ai vu la mer imperturbable, le soleil et la nuit. Valse avec Bachirme fait découvrir ce que je pouvais deviner, le contre-champ.
Depuis, le film a fait du chemin. Il a reçu 6 Ophirs du cinéma israélien, le Golden Globe et le César du meilleur film étranger et une quantité d'autres récompenses. Les Éditions Montparnasse le publient en DVD agrémenté de bonus qui en éclairent la réalisation. Il y est confirmé qu'il s'agit d'une histoire vécue par Ari Folman lorsqu'il avait 19 ans, qu'il commente en voix off tandis que ses camarades y témoignent pour la plupart sous leur vrai nom. Les quelques secondes de silence des images du Journal Télévisé d'Antenne 2 filmées à Sabra et Chatila le 18 septembre 1982 valident le choix du dessin animé. Dans un entretien, Joseph Bahout évoque la guerre du Liban, l'assassinat de Bachir Gemayel et le massacre de 4 à 5000 Palestiniens qui s'en suivit par la milice chrétienne libanaise avec l'approbation de l'armée israélienne dirigée par Ariel Sharon.
Depuis la sortie du film, le gouvernement israélien s'est rendu coupable d'un nouveau massacre dans la bande de Gaza, se mettant à dos la plus grande partie de l'opinion internationale. De nombreux Juifs condamnent enfin le colonialisme d'un état paranoïaque qui détruit des siècles de culture pacifiste et sonne le glas de l'intelligence. Aucune confusion ne doit pouvoir se faire entre la politique criminelle de l'état religieux et une grande partie de la diaspora en désaccord avec la folie qui s'enferme en Israël.
La consécration de Valse avec Bachir n'en a que plus de force. Le traitement freudien de la culpabilité des soldats israéliens traumatisés par ce qu'ils ont laissé faire, l'humour et les délires surréalistes que le cinéaste israélien s'autorise, son travail intime d'enquêteur en font une œuvre puissante et originale d'un genre nouveau aux côtés de Persepolis, comme l'avait été Maus pour la bande dessinée.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 28 février 2009 à 08:49 ::Pratique
Depuis la canicule le syndrome des climatiseurs envahit progressivement la France, défigurant les façades de leurs verrues métalliques et bruyantes. S'ils n'ont pourtant pas été d'une grande utilité depuis l'alerte de l'été 2003, cela n'empêche pas les sociétés pollueuses qui les fabriquent ou les installent de fleurir comme des furoncles sur le dos de la peur. Le décret timide qui en réglemente l'usage, publié le 21 mars 2007 au Journal Officiel et en vigueur depuis le 1er juillet, recommande de n'utiliser ces systèmes de refroidissement qu'au-dessus de 26° pour en réduire la consommation d'énergie délirante, incitant à limiter ainsi l'émission des gaz à effet de serre et le réchauffement climatique qu'ils occasionnent. Trois véhicules neufs sur quatre en sont déjà équipés, augmentant considérablement la dépense d'énergie. EDF, dans un discours totalement cynique, espère que cette habitude va se propager aux habitations individuelles et collectives. Aux États-Unis, dans nombreux pays d'Asie, les rues en sont infestées, générant un bruit permanent tel qu'il empêche d'ouvrir les fenêtres si l'on pensait avoir le choix en créant un courant d'air. C'est ce bruit qui angoisse Françoise tandis que des installateurs sont en train de poser deux de ces maudits appareils sur le toit de l'entreprise qui surplombe le jardin et jouxte les fenêtres des chambres. D'autant que ces systèmes fonctionneront sans cesse puisqu'ils peuvent servir de chauffage le reste de l'année ! Elle exige déjà des taxis qui nous véhiculent d'arrêter l'air conditionné quand nous en empruntons. À New York, on attrape la crève l'été à pénétrer en tenue légère dans des bâtiments frigorifiés et l'hiver dans des lieux surchauffés alors que l'on est bien couverts. L'Agence Régionale de l'Environnement a publié un petit dossier instructif sur le sujet. L'automobile a défiguré les artères de nos villes, c'est au tour des climatiseurs de s'attaquer aux façades. La perversité du système, c'est que le pseudo confort qu'ils offrent (installation et consommation onéreuses) en rafraîchissant l'air intérieur fait monter la température extérieure, générant la demande de rafraîchissement intérieure ! L'air conditionné est donc une drogue nocive produisant une accoutumance dangereuse pour la santé, le porte-feuilles et la planète. J'imagine déjà une réplique pour saboter ce fléau comme Bourvil s'attaquait aux antennes de télévision dans La grande lessive de Jean-Pierre Mocky. "Caramba, encore raté !". Je crains de prêcher dans le désert, là où il n'y a aucun cerveau disponible à bourrer et où l'électricité n'a pas droit de cité. Si ça fulmine sous nos crânes, faudra-t-il encore s'habituer à vivre en face de l'absurde et du gâchis ?
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 5 février 2009 à 00:11 ::Musique
Je ne dis rien de Concertos, le dernier CD de Michael Mantler paru chez ECM, avec Bjarne Roupé, Bob Rockwell, Pedro Carneiro, Roswell Rudd, Majella Stockhausen, Nick Mason, le Kammerensemble Neue Musik Berlin dirigé par Roland Kluttig, et le compositeur à la trompette, parce que j'en parle dans le prochain numéro de Muziq. Pas un mot non plus de Songs for Robert Wyatt, cinquième tome de la série MW cosignée par le chanteur-compositeur et le peintre Jean-Michel Marchetti aux éditions Æncrages & Co (qui annoncent déjà pour le 7 mars un CD de 8 pistes dont une interview de Robert Wyatt, 80 chansons en version bilingue, 240 pages rassemblant les 5 volumes sur un papier évidemment moins luxe que les originaux dont le stock a disparu dans un terrible incendie !). Aujourd'hui l'ouvrage en linotypie à tirage limité tourne cette fois autour des paroles écrites par Alfreda Benge pour son compagnon. Donc pas un mot, puisque le rédacteur en chef de la revue bimestrielle n'apprécie pas que je déflore les articles dont je me fends dans ses colonnes. Cela se comprend, bien que ce ne sont pas forcément les mêmes lecteurs. Allez savoir !? Muziq est un magazine grand public qui traite d'artistes qui sortent aussi des sentiers battus.
Je me pose la question de la place échue à ce genre d'exercice. Avec 3000 signes, on peut conserver le style, avec 1500 on devient plus informatif et tous les articles finissent par se ressembler. Ce n'est pas tant la longueur que le formatage qui me préoccupe. Cela me plaît de continuer à rédiger des petites chroniques dans des publications papier, mais Internet me donne une liberté que je n'aurais nulle part, parce que rien n'est ici mesuré, si ce n'est la sacro-sainte trinité titre-image-texte à laquelle je me plie et la régularité de la gymnastique quotidienne. J'écris souvent d'un jet pour effectuer ensuite des corrections à l'instant de la mise en ligne. Entre les deux, il y a tout un travail d'écoute, de recherche de sources qui prend un temps fou. Il serait dommage de se priver des liens en hypertexte puisque l'édition électronique a des qualités que le papier ne possède pas encore. L'occasion fait le larron et rester cantonner à mon clavier m'inspire moins que d'aller me promener. Il faut que je bouge.
Je vous aurais bien parlé du dernier album publié par la famille Zappa, un triple CD intitulé Lumpy Money autour des albums remasterisés dans les années 80 de Lumpy Gravy et We're Only In It For The Money, mes disques fondateurs, mais c'est la même histoire. Frédéric Goaty aimerait bien que je fasse quelque chose dessus, alors motus et bouche cousue. Je soulève seulement un voile pour celles ou ceux qui seraient trop impatients de savoir ce que recèle ce triple disque, entendu que les héritiers de Frank Zappa n'en soufflent mot sur leur site où l'objet est vendu, exclusivement, pour la maudite somme de 50$ (69,51$ avec le port, soit environ 54 €). Le Disc One nous offre la version originale des Studios Capitol de Lumpy Gravy et un mix mono inédit de We're Only In It... réalisé par le maître. Pas de surprise avec le Disc Two puisque c'est presque la même chose que la réédition CD que les amateurs possèdent déjà, du moins je l'espère pour eux. Enfin, le Disc Three est une compilation de petits machins sous la houlette de la veuve Gail et de Joe Travers. En 29 index, l'Abnuceals Emuukha Electric Symphony Orchestra, des instrumentaux des Mothers of Invention, des petits bouts de texte, des blocs épars ayant servis ou pas à Zappa pour les deux disques originaux constituent cet "objet/projet audio-documentaire" accompagné de reproductions trop petites des pochettes originales (les textes des chansons et la distribution sont illisibles), mais doté d'un intéressant témoignage de David Fricke et de photos inédites. Pourtant rien ne vaudra jamais l'exemplaire 30 cm que je rapportai avec moi des USA en 1968 et qui, un après-midi de juillet à Cincinnati, décida de toute ma vie...
P.S. : Muzik ne paraissant plus, j'imagine qu'il y a prescription, voici donc l'article paru dans le numéro 22.
Il est des objets comme des rencontres qui changent le cours de notre vie. Le temps d’un claquement de doigts, doo wop, il y avait un avant et tout bascule à jamais. J’avais 15 ans à l’été 68 ; après avoir battu le pavé, seul avec ma petite sœur nous faisions le tour des États-Unis. À Cincinnati, Ohio, au lendemain d’une psychédélique Battle of the Bands, l’écoute fortuite de l’album des Mothers of Invention, We’re Only In It For The Money, transforma la chenille en papillon. Jamais aucune musique ne me sembla aussi hirsute, jamais paroles ne sonnèrent aussi critiques, jamais révolution ne me parut aussi certaine. La pochette pastichait le Sergent Pepper’s des Beatles à en faire grincer des dents, tout y était provocation, de l’humour le plus virulent à la sagesse la moins complaisante. Je n’appris pas seulement les chansons par cœur, mais aussi chaque accord symphonique, le moindre bruit électronique, jusqu’à la rayure stéréo du sillon si crédible que j’en arrachai le disque de la platine pour n’en écouter la fin que deux mois plus tard à Paris !
Mes cheveux n’avaient pas encore poussé que déjà Frank Zappa caricaturait les hippies de San Francisco et attaquait le gouvernement américain. La satire y est portée par des mélodies merveilleuses, le montage avec inserts de voix parlées et bruits bizarres constituant l’un des meilleurs documentaires jamais réalisés sur l’époque. J’aimerais extraire quelque citation, mais chaque ligne fait sens, chaque note est renversante.
À mon retour j’acquiers Lumpy Gravy, "phase 2 du précédent", un mélange de pop électrique, orchestre contemporain, dialogue déjanté, bande-son d’un film impossible.
À l’automne 69, j’enjamberai les barrières des coulisses du Festival d’Amougies pour abreuver de questions le compositeur, chroniqueur pince-sans-rire s’engageant contre l’hypocrisie des ligues de vertu, exhortant les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales, témoignant au Sénat et rêvant sérieusement de se présenter au poste suprême à la Maison Blanche !
Lumpy Money rassemble tout ce dont peut rêver un fan de Frank Zappa, les séances Capitol originales de Lumpy Gravy, le remix de 1984 avec introduction chorale tout aussi inédite, celui de We’re Only In It où Zappa remplace la section rythmique initiale par Scott Thunes et Chad Wackerman plus une version mono de 68, auxquels s’ajoutent un troisième CD de 29 surprises à déguster comme un assortiment de chocolats, de surprenantes photos (j’avais toujours cru que Jimi Hendrix était un personnage découpé du collage alors qu’il était venu faire un tour au studio ce jour-là), des notes de pochette passionnantes de David Fricke et Gail, la veuve qui veille sur l’œuvre depuis la mort de son auteur fin 1993… Les autres, si vous avez manqué ces deux albums absolument incontournables, tentez la grande mutation en les acquérant dans leur version originale, fidèle au mixage de 1968, quand le génial compositeur ne pouvait trouver nom de groupe plus exact que celui des Mothers of Invention.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 30 septembre 2008 à 00:00 ::Perso
Après une journée à passer des coups de fil sur trois lignes en même temps, régler des détails de régie pour le spectacle de samedi et découvrir que mes problèmes de mail venaient une fois de plus de mon fournisseur d'accès Online, je ne trouvais rien à raconter de passionnant. En désespoir de cause, j'ouvre un tiroir dans lequel j'ai rangé des babioles lors de mon emménagement, des trucs qui ne servent à rien mais dont je n'arriverai probablement jamais à me défaire. Les souvenirs portent bien leur nom. Ils font remonter à la surface des histoires oubliées, des pans entiers de nos vies, anecdotes tragiques ou amusantes, petits cadeaux attendrissants, rencontres sans suite... Côte à côte, je tombe sur des reproductions des premiers dollars américains rapportés de mon premier voyage en 1965 et des paquets de cigarettes bosniaques vides, fabriqués avec des pages de livre, des emballages de savonnettes et de bas de femme recyclés. Le contraste me saute aux yeux. La misère et l'opulence. Un nouveau monde et la fin d'un autre.
Les assignats ont gardé le parfum sucré du faux parchemin, 4 dollars "espagnols" de 1778 de Caroline du Nord, trois de Rhode Island portant le numéro 2298 avec le taux des intérêts, 8 de la Baie du Massachusetts, le tout échangeable contre des pièces d'or ou d'argent... Dans la même boutique, j'avais acheté des facsimilés de la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 et de la Constitution de 1787. Leur texture me faisait rêver, comme la carte de l'île au trésor du Capitaine Flint. Le texte ouvrait des perspectives qui se refermeraient trois ans plus tard.
Les paquets de clopes raplaplas, fabriqués avec des papiers de récupération, sont moins glamour. Il n'y avait plus grand chose à manger, mais les Sarajéviens continuaient à fumer. Allez savoir de quoi étaient faites leurs cigarettes ! Ça esquintait moins les bronches que les obus des monstres ne vous arrachaient la tête. C'est tout ce que j'avais réussi à rapporter, un billet de 5000 dinars sans valeur, un timbre-poste sans utilité puisqu'aucune lettre ne pouvait sortir de la ville assiégée et deux paires de privglovke (orthographe approximative), soit les dernières chaussettes à semelles d'une vitrine vide qui n'aurait plus de raison d'être le lendemain matin. J'ai aimé vivre avec ces gens qui n'avaient rien, partageaient tout.
Je jette tout cela en vrac sur le scanner. Le blason des Etats Unis s'est bien terni. À défaut d'être craints, ils ont réussi à se faire haïr par le reste de la planète. La fin d'un nouveau monde. La boucle est bouclée. Les dollars d'aujourd'hui n'auront bientôt pas plus de valeur que ces bouts de papier jaunis. Souvenirs. On gardera les meilleurs. Sans tabac, les emballages de fortune ne signifieront plus rien à celle qui les découvrira un jour dans ce capharnaüm. Heureusement, j'ai conservé trois paquets pleins, plus explicites, évidemment infumables. L'ont-ils jamais été ? Une autre fois, je vous raconterai ce qu'il y a de chimères entassées dans ce tiroir du bas.
Plus le temps avance, plus le tri devient nécessaire. Les souvenirs n'ont pas tous la même valeur. L'accumulation est étouffante. Je dois me replonger dans les archives sonores exhumées pour mon disque et que j'avais laissées de côté ces derniers jours. Là, je me laisse aller...
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 22 août 2008 à 02:16 ::Humeurs & opinions
Pierre-Oscar pense à moi régulièrement en m'indiquant des sujets épineux. Cette façon de rester en contact par médias interposés nous permet de dialoguer même si nous sommes immergés dans nos projets propres, nos vies, nos combats. Mails, vidéos en ligne, blogs, commentaires dessinent une carte du Pas Tendre, en toute amitié, pour ramper dans la fange géopolitique.
La désinformation, comme l'appelle Jean-Claude en se calant devant le 20 heures, est à son comble. Les États Unis financent Reporters Sans Frontières pour tenter de déstabiliser la Chine, ils arment la Géorgie pour continuer leur encerclement de la Russie, ils soutiennent Israël pour assurer leurs bases au Proche et Moyen-Orient, occupent l'Irak et menacent l'Iran en lorgnant sur leur pétrole, visent la Syrie pour faire passer leurs oléoducs, etc. La liste remplirait un annuaire du téléphone. La France, malhabile petit soldat, leur emboîte le pas en essayant de les imiter avec relativement peu de succès (revoir par exemple le formidable documentaire "À qui profite la cocaïne ?" de Mylène Sauloy et Gilles de Maistre), sauf pour étouffer les affaires, une spécialité locale (le Rwanda, Elf, les frégates de Taïwan, la Bosnie, Clearstream, UIMM, etc.). Ces lignes ne dédouanent pas pour autant la Chine, la Russie, les pays arabes, etc., mais se poser en défenseurs de la démocratie est d'un cynisme achevé.
Lorsqu'un journaliste d'une chaîne publique ne suit pas la ligne gouvernementale mensongère qui soutient les USA et Israël, il est simplement viré. Ainsi, Richard Labévière, rédacteur en chef à Radio France International (RFI) s'explique sur son licenciement abusif après son interview exclusive du Président syrien Bachar el Assad en juillet dernier. Cela se produit au moment au Christine Ockrent-Kouchner et Alain de Pouzilhac prennent la direction de l'Audiovisuel Extérieur de la France (AEF, soit RFI, TV5 Monde et France 24). Il s'agit simplement "d'imposer une lecture unique, néo-conservatrice et inconditionnellement pro-israélienne des crises et des relations internationales" au Moyen-Orient.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 1 août 2008 à 00:02 ::Musique
Un an après que nous ayons terminé le clip Europa avec le réalisateur Pierre-Oscar Lévy, il est enfin visible sur le site de Kaos, son producteur. Le film a été rebaptisé pour la énième fois, 1907-2007 : 100 ans de construction européenne. L'enjeu de présenter le sujet en deux minutes était dément, tant la profusion des documents aurait pu devenir étouffante, tant il était difficile de ménager les 27 pays membres, tant nombre d'entre nous ne partage pas les options européennes telles qu'elles figurent dans les textes, tant il était difficile de composer une musique qui embrasse le cahier des charges dans un temps si court. Au delà du message dont je doute personnellement (un traité se déchire plus vite qu'il ne se signe), Pierre-Oscar a réussi son coup au-delà de toutes les espérances. Unanimement salué, le film est introduit par un prologue en noir et blanc relatant ce qu'il aurait fallu éviter à tout prix de reproduire dans l'Histoire à venir. Jouant de l'opposition noir et blanc / couleurs de façon didactique et élégante, remontant les images après l'enregistrement de la musique (relatées les 10 juillet et 12 juillet de l'année dernière, sous les titres L'Europe, l'Europe, l'Europe et Octuor pour 27 nations), le réalisateur a donné son rythme au clip en lui insufflant un souffle épique et intégrant de façon brechtienne une multitude de sens. Compositeurs de la musique originale, Bernard Vitet et moi-même (également responsable des effets sonores), tenons à saluer ici l'ingénieur du son, Fabrice Maria, et les huit musiciens qui nous ont secondés avec brio et convivialité : David Venitucci (accordéon), Hervé Legeay (guitares), Ronan Le Bars (uillean pipes), Éric Échampard (batterie) et le Quatuor IXI composé de Régis Huby et Irène Lecoq (violons), Guillaume Roy (alto) et Alain Grange (violoncelle).
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 30 juillet 2008 à 14:30 ::Voyage
Partis à 5h du matin, nous sommes arrivés au large de Cassis une heure plus tard. La pêche à la traîne n'ayant rien donné, nous avons lancé les rusquiers (du provençal "rusque", l'écorce) par dessus bord. Ce sont des flotteurs en liège d'environ 15 centimètres de diamètre, peints en blanc pour qu'on les repère plus facilement, auxquels sont fixés trois hameçons garnis de pain frais pas trop cuits. Les poissons mordent au piège et ne pouvant entraîner le bouchon au fond de l'eau remontent deux ou trois fois pour finir par se noyer. On n'a plus qu'à repasser avec le pointu et les repêcher. Nous nous battons contre les gabians (goélands) qui fondent sur nos proies. Moisson d'oblades, avec en prime une énorme mustelle à la mine patibulaire, mais à la chair succulente, que Jean-Claude cuira au court-bouillon dans la turbotière que ses filles ont chinée à l'Emmaüs de Marseille. J'ai rapporté de Paris des algues fraîches (nori) conservées dans le gros sel qui se fondent très bien avec les tomates, les oignons et les herbes aromatiques du jardin... Suit une bonne sieste !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 29 juillet 2008 à 08:17 ::Humeurs & opinions
Voilà deux ans que je garde cette photo sous le coude. Après avoir laissé ce commentaire sur mon propre site et sur celui d'Étienne Mineur, j'ai décidé d'enfoncer le clou en le reproduisant ici :
À la lecture des attaques répétées du rédacteur en chef de Libération, Laurent Joffrin, une question m'assaille : " celui qui voit des antisémites partout n'invoque-t-il pas, sans s'en rendre compte, son propre racisme ? " Si(g)né Un sale youpin (puisque propalestinien)
Ce qui me rassure, en lisant la liste des signataires de la pétition pour Siné et les positions des uns et des autres, c'est que je ne suis pas le seul.
Quant à la photo, elle m'a été inspirée en août 2006 pour illustrer le mur de la honte entre Israël et la Cisjordanie.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 28 juillet 2008 à 07:44 ::Multimedia
Depuis le passage de mon iPhone en version 2.0, j'ai téléchargé sur l'Apple Store quelques applications gratuites. VoiceNotes le transforme en dictaphone : j'ai enregistré un air composé en marchant sur le gravier. La nuit, Light ou FiatLux éclairent ma route. Je tchate avec AIM et convertis devises, poids et mesures. Le Yi-King (iChing) prend le relais en débloquant les situations où c'est moi qui débloque. Je me connecte directement à mes MySpace et FaceBook. Quelques jeux (iMaze, Labyrinth...) sont basés sur le centre de gravité de l'engin... Tous gadgets dont on se passe très bien.
Mais plus fort que Shazam qui reconnaît une chanson qui passe à la radio, Midomi va me chercher ce que je fredonne. On n'arrête pas le progrès ! J'ai essayé et cela fonctionne remarquablement. Midomi trouve même des occurrences inédites. Je jette un coup d'œil à la liste proposée ou j'écoute quelques secondes des résultats pour être certain de mon choix. Il suffit de chantonner, marmonner, siffler, et voilà Midomi qui me projette le clip en ligne sur YouTube ou me propose l'achat sur iTunes ! Évidemment, l'application est de parti pris. Pas question de trouver l'une des chansons que j'ai écrites, mais je ne suis pas certain de la chanter correctement, alors...
J'aurais pu tout aussi bien dire à haute-voix le titre de la chanson ou d'un artiste (mais cela n'apporte pas grand chose), taper son nom (idem) ou lui faire deviner ce qui se joue à la radio (comme Shazam), mais cela ne m'aurait pas esbroufé comme de chantonner vaguement La complainte de la butte ou un machin des Beatles et me retrouver avec le clip ou la chanson identifiée automatiquement en quelques secondes : et hop, c'est dans la poche !
P.S. : J.R. m'envoie cette requête par mail "Peux-tu me retrouver cette chanson : tan tantan tantantantantantan tin tintin tintintintintintin tantan tantantantantan tan tantantantan tan etc." Le système n'est pas aussi performant que je l'avais supposé. Ça ne marche pas !
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 27 juillet 2008 à 07:38 ::Perso
Voilà plus de vingt ans que je connais Anh-Van. Nous habitions dans le même immeuble à Père Lachaise. Je grimpais au 3ème. Il descendait au 1er. Les enfants étaient chez les uns, chez les autres. À tour de rôle, les voisins faisaient les nounous. Nous pouvions décider de sortir sur un coup de tête. Michèle et moi n'avions pas une fille, mais une demi-douzaine ou pas du tout. Une véritable ruche. La quinzaine de moutardes (à deux près il n'y avait que des filles) avaient presque toutes le même âge. Certains dimanches, il y avait des fêtes d'immeuble que je filmai au fil des années. Marie-Christine et Anh-Van organisaient des soirées avec des dizaines de convives où se produisaient des musiciens classiques, des jazzmen, des danseurs de tango, des comédiennes... Lui, c'était le bon docteur, fidèle au serment d'Hippocrate, des comme on n'en voit plus beaucoup, dévoué à ses patients. J'en faisais partie, mais lorsqu'il a déménagé, j'ai arrêté d'être malade. Ce serait devenu trop compliqué. J'ai raconté les mardis soir où ensuite Anh-Van Hoang faisait table ouverte et plus tard ses dimanches après-midi à Belleville...
Lorsqu'il est passé à La Ciotat, entre ses plongées en Corse et Carnoules où jouait son fils Antonin-Tri, je lui ai suggéré que nous mettions en ligne les 26 numéros de notre revue ABC comme, quatre ans et demi, de 1992 à 1996, pour arriver à la lettre Z. Cela consisterait essentiellement à scanner un paquet de pages 21x29,7, textes et images. On pourrait en reproduire un florilège. Je rappelle que l'ABC comme tirait au nombre d'exemplaires qu'il y avait de rédacteurs. À l'époque où mes films tournés à Sarajevo rassemblaient 20 millions de téléspectateurs tous les soirs, je trouvais cela très sain. Selon les numéros qui grossissaient au fur et à mesure de la chronologie, on était assuré d'être lu par huit, dix-sept ou trente-trois lecteurs attentifs, d'autant que l'on s'en parlait mutuellement à la fête qui célébrait chaque sortie. Il sera impossible de restituer la variété de textures, les papiers variant pour chacun d'un coup sur l'autre, papier glacé, papier buvard, papier dessin... Marie-Christine Gayffier, qui assurait le secrétariat de rédaction en plus de tout le reste, reliait parfois des matières plus exotiques, grillage, carrelage en plastique... Nous livriions chacun les copies de notre contribution, image et texte associés. Tout était fait à la main, parfois numéroté. Pour la lettre K, nous avions édité une cassette audio dont j'avais réalisé le montage. Parmi les rédacteurs il y avait autant de pros (Françoise Petrovitch, Alain Monvoisin, François Davin, François Figlarz, Joseph Guglielmi et tant d'autres) que d'amateurs (Elsa qui était toute petite avait même écrit et dessiné un O comme Oeuf !). La revue vit naître des amours, des couples se séparer, des amis disparaître, des créativités se révéler... C'est dans ce cadre que j'écrivis mon M comme Mobilisation Générale et mon P comme Papa. En bon archiviste, je suis un des rares à posséder toute la collection, comme celle du Journal des Allumés qui publieront leur vingt-deuxième numéro à la rentrée.
J'aurais pu parler de la musique, des rêves, des filles, de politique ou de bouffe, de fumée ou d'alcool (en bon médecin, Anh-Van est l'auteur avec Yves Charpak du Guide de la Cuite !)... L'ABC comme fait partie des souvenirs que je partage avec Anh-Van et des beaux jours du boulevard de Ménilmontant.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 25 juillet 2008 à 07:47 ::Cinéma & DVD
La Trilogie de la Jeunesse (3 dvd Carlotta) est un triptyque formé des trois premiers films de Nagisa Oshima : Une ville d'amour et d'espoir, Contes cruels de la jeunesse et L'enterrement du soleil. De film en film, le cinéaste japonais s'enfonce dans une noirceur extrême. Les jeunes héros s'enferrent dans une lutte désespérée contre la société qui les a engendrés. Tournés en 1959 et 1960, ces films qui ont marqué les débuts de la nouvelle vague japonaise montrent le pays du soleil levant incapable de se relever de la guerre dont le terrible échec restera inavouable jusque très récemment. C'est le combat des traditions ancestrales contre de nouvelles aspirations encore inaccessibles, d'une indépendance revendiquée et de la domination américaine, des générations précédentes qui se sont perdues et de celle qui ne s'est pas encore trouvée, des rêves d'amour et de la cruauté de la misère. Le décor est celui des bidonvilles de l'après-guerre, des sans-travail et sans-logis, avec à l'horizon lointain la vague silhouette d'une nouvelle classe moyenne urbaine. On sera bouleversé par cette critique sociale qui montre les miséreux s'entretuer. La prochaine révolution pourrait être plus brune que rouge. Alerte. Se vendre ou mourir, se vendre et mourir. La critique politique est tout aussi saignante. La même année, le réalisateur tournera Nuit et brouillard au Japon (article à venir) marquant la fin de sa collaboration avec la production Shochiku pour devenir indépendant.
Les bonus sont absolument remarquables : Une histoire du cinéma japonais par Oshima lui-même, des entretiens lumineux avec Donald Richie et Yoichi Umemoto, les carnets d'Oshima pour Contes cruels de la jeunesse...
Carnet 1 : Les voir tirer un pigeon au fusil de chasse ne leur fait rien. OK. Cette fois-ci je leur balancerai une bombe... Carnet 2 : Prendre le sexe comme objet, c'est observer tous les personnages du point de vue du sexe... Rebellion fondée sur une anarchie sexuelle populaire, effondrement de la morale établie, nature marchande du sexe... Histoires de parents qui font payer leur sort à leurs enfants... Carnet 3 : Drame de la conscience de soi. En est-ce bien un ? Rencontre, blessure, séparation, réconciliation. Sinon, tout se passe contre leur volonté, puis conformément à leur volonté, dépravation progressive. Monde où il faut vendre et se vendre... Leur ennemi, le système lui-même, ceux qui l'incarnent... Carnet 4 : Subjectivité de la caméra, rapports de position entre personnes, composition, panoramiques multiples, couleurs sombres de peinture à l'huile, mouvements juste avant que ça coule, les personnages disparaissent en traversant l'avant-plan, utilisation percutante du son, y penser si modification du scénario, mouvements des gros plans, filmer les choses longuement, la lumière minutieusement, plans dont les personnages débordent, au moment où très gros plan dézoomer, ne jamais faire entrer le moindre morceau de ciel... Croire ou ne pas croire en la solidarité... Les distorsions de la société c'est que les hommes se vendent et s'achètent, c'est ça qui les oblige à commettre de tels actes... Les hommes sont les seuls à conférer de la valeur à ce qui n'en a pas, alors il faut les respecter, alors il ne faut pas mourir... C'est l'histoire de jeunes gens qui ne peuvent laisser éclater leur colère que sous une forme distordue... À travers la tragédie de cette distorsion qui réduit cette belle jeunesse qui devrait être la leur à une défaite cruelle je veux exprimer ma colère contre la situation dans laquelle est prise la jeunesse contemporaine. No comment !
La bande-annonce de ce second volet de la Trilogie la résume parfaitement : Abruti ! Ce n'est pas une façon de se comporter... OSHIMA FRAPPE FORT... Je dis ça pour votre bien. Vous devriez rompre avant qu'il ne soit trop tard... C'est parce que tu étais lâche que tu as échoué... Tu es certaine de leur fidélité ?... Dis pas n'importe quoi ! Nous, on ne se laissera pas déshonorer comme vous. DISPARAISSEZ, BANDE DE LÂCHES ! ON CHOISIT LA JEUNESSE ASSOIFFÉE DE SANG ! C'est vrai, on a consacré notre jeunesse à essayer de changer la société. Mais il est impossible de casser ce mur. DEUX GÉNÉRATIONS S'AFFRONTENT. DE VIOLENTS DÉSIRS. UN FILM SANGLANT !
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 24 juillet 2008 à 10:09 ::Humeurs & opinions
En général, j'évite les sujets traités par les autres médias qui le font beaucoup mieux que moi. Je préfère débusquer des inédits, des raretés, exhumer des méconnus, creuser, fouiller, ou bien exprimer un point de vue s'il prend le contre-pied de la majorité. Et puis, de temps en temps, je me fiche en colère et ne peux résister de me joindre aux camarades épris de justice ou de liberté, deux mots galvaudés certes, qui ne veulent pas dire grand chose, deux fantômes qu'il est bon de faire surgir certaines nuits de pleine lune.
Ainsi, j'ai immédiatement signé la pétition pour défendre Siné contre la dictature autoritaire du rédacteur en chef de Charlie Hebdo, devenu douteusement de plus en plus consensuel. Je l'ai par ailleurs commentée sur le blog d'Étienne Mineur.
J'ai reproduit ci-dessus la chronique de Siné non publiée par C.H. et envoyée au Nouvel Observateur, car je ne peux supporter l'utilisation frauduleuse de la critique du sionisme qui tente de la faire passer pour de l'antisémitisme. C'est honteux et dangereux. C'est confondre racisme et critique politique. Se battre contre le colonialisme israélien n'a rien à voir avec la Shoah comme l'utilisent les paranoïaques pour justifier leurs crimes actuels. Et fustiger l'opportunisme de l'Aiglon n'a rien d'antisémite ; pour preuve, voici l'article initial de Siné qui lui a valu d'être exclu de Charlie Hebdo : Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le parquet (encore lui!) a même demandé sa relaxe! Il faut dire que le plaignant est arabe! Ce n'est pas tout: il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit!
Pour les amateurs, je rappelle enfin l'entretien avec Siné dans le cadre du Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz (n°16, automne 2006).
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 22 juillet 2008 à 07:50 ::Humeurs & opinions
Le réchauffement climatique, la pollution, la famine, la misère, l'exploitation de l'homme par l'homme, je n'en ai rien à battre. Il m'arrive d'être chagriné par ce qu'un vieil ami des bêtes appelle la mégalanthropie, cette mauvaise manière de penser l'homme en mammifère supérieur. J'ai, quant à moi, réussi à mettre au pas l'espèce humaine : gîte, couvert, massages, quand je veux, comme je veux... Mais chut ! C'est un secret. Je leur fais croire que c'est eux qui gouvernent !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 21 juillet 2008 à 06:58 ::Musique
Évoquée à la sortie de la réédition de l'album Défense de signé Birgé Gorgé Shiroc, la Nurse with Wound List intrigue nombre des amateurs de musique expérimentale. En 1979, le groupe anglais Nurse With Wound publie la liste des disques qui les ont influencés, jointe à leur premier disque, Chance Meeting on a Dissecting Table of a Sewing Machine and an Umbrella, et augmentée avec le suivant, To the Quiet Men from a Tiny Girl. Au fil des ans, la liste établie par Steve Stapleton, John Fothergill, et Heman Pathak devient la Bible des amateurs de musique expérimentale. Ainsi le vinyle Défense de, épuisé depuis sa sortie en 1975, acquiert le statut de disque culte et s'arrache à prix d'or sur le marché de l'occasion. Il sera réédité en 2004 par Mio Records sous la forme d'un cd (30 minutes de bonus tracks) et d'un dvd (6 heures inédites du trio + mon premier film, La nuit du phoque, sous-titré en anglais, japonais, hébreu, français !).
Thurston Moore (Sonic Youth) tannera Philippe Robert jusqu'à ce que celui-ci lui cède son exemplaire original. À sa sortie de scène à l'Olympia, la première question qu'il pose aux journalistes présents sera : "Est-ce que Un Drame Musical Instantané ça existe toujours ?" ! Thurston ira jusqu'à enregistrer un étonnant remix des 33 tours du Drame intitulé 7/11, toujours inédit. Le Drame fut fondé en 1976, deux ans après Défense de, avec Francis Gorgé et moi-même, plus le trompettiste Bernard Vitet. Trent Reznor (Nine Inch Nails) et bien d'autres musiciens atypiques n'ignorent rien de la liste.
En 1984, le label United Dairies de Steve Stapleton éditera In Fractured Silence, une compilation où figurent des inédits du Drame (Tunnel sous la Manche / Under the Channel, 12'), d'Hélène Sage, Sema et NWW.
Quant à la liste, elle existe sous différentes formes, divers amateurs l'ayant étayée, illustrée (pochettes des disques) ou annotée (Défense de y est signalé comme une influence majeure de NWW). Encore aujourd'hui nombreux collectionneurs tentent de réunir l'ensemble de la liste magique.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 20 juillet 2008 à 06:51 ::Perso
Très jeune, j'aidais mon père à corriger l'annuaire Qui représente qui ? en France pendant la période des vacances. Comme son bureau était sis 1 rue Turbigo, nous nous promenions souvent dans les Halles Baltard et il m'emmenait déjeuner au Pied de cochon.
Lorsque j'avais 14 ans, il me trouva des boulots d'assistant chez Tadié Cinéma dont les studios étaient rue des Peupliers à Boulogne-Billancourt, à quelques numéros d'où nous habitions. J'ai ainsi passé une semaine à souder des câbles XLR, me dégoûtant définitivement de ce genre d'activité et du bricolage en général. Plus tard, j'assumai le rôle de second assistant sur My Old man, un moyen métrage américain inspiré d'Hemingway. Je faisais le traducteur, tenais le clap et m'occupais de toutes les basses besognes. Le film se déroulait sur les champs de course d'Auteuil et Maison-Laffite... Lorsque j'obtins mon permis de conduire, j'accompagnai Philippe Arthuys pour une tournée où il présentait un mur d'écrans pour Renault. À Nantes, je me retrouvai au volant d'une Alpine, je crois ne pas avoir dépassé la seconde vitesse !
À ma sortie de l'Idhec, Papa voulait absolument m'aider dans mes recherches de travail. Il avait connu nombreux producteurs, réalisateurs et comédiens, mais je déclinai toutes ses offres, craignant que ses contacts datent beaucoup trop, et donc qu'il soit pris pour un ringard, et moi avec...
À son tour, ma fille n'a jamais voulu que je l'aide en quoi que ce soit dans ses démarches professionnelles. Elle ne veut devoir sa "réussite" qu'à elle-même. Cela ne nous empêche, ni sa mère ni moi, chacun de notre côté, de rêver réaliser quelque chose avec elle. La seule chose qu'elle me demande de temps en temps est la mise à jour de son site web. Ainsi, nous venons de créer deux nouvelles pages de photos prises par Gérard Harten et de coller une nouvelle vidéo où elle évoque son travail. J'ai bien rigolé en l'entendant raconter : "Mes parents ne savaient pas trop quoi faire de moi. Ils se sont dits on va lui faire faire du sport, donc ils m'ont casé à l'École du cirque..." Ou à la fin lorsqu'elle rit en revendiquant "du caractère et pas qu'un peu !"
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 18 juillet 2008 à 00:25 ::Musique
Des pans de mémoires s'envolent. Les défricheurs ne font pas long feu. Après le compositeur Luc Ferrari, le patron de presse Jean-François Bizot, c'est au tour du journaliste et homme de radio Daniel Caux de nous laisser orphelins.
Je l'avais rencontré en 1970 aux mythiques Nuits de la Fondation Maeght, alors que je sillonnais les routes du sud de la France avec ma petite sœur. Je n'avais pas 18 ans, Agnès en avait 15. Ce petit monsieur gentil et passionné avait fait venir Albert Ayler et Sun Ra dont l'orchestre nous adopta. Il y avait là Yasmina (a black woman), les photographes Philippe Gras (tous deux disparus eux aussi) et Horace. La Monte Youg et Marian Zazeela jouaient un interminable raga qui envahissait doucement les jardins... L'année suivante, je lui devrai la découverte de Steve Reich dont les interprètes se nommaient Philip Glass, Jon Gibson, Arthur Murphy, Steve Chambers.
Daniel, qui écrivait dans la revue L'Art Vivant auquel je m'étais aussitôt abonné, jouait le rôle de directeur artistique pour le label Shandar dirigé par Chantal Darcy, galeriste à qui je rendais régulièrement visite rue Mazarine. Les premières syllabes de ses prénom et nom donnèrent leur titre au label et à la galerie d'art. On raconte que tout disparut, stock, masters, etc. avec l'inondation de leur cave... Ce malheur arriva une fois dans la nôtre, engloutissant les derniers exemplaires des vinyles Trop d'adrénaline nuit et Mehr Licht !.
Je continuai à croiser sa silhouette hors des sentiers battus, aux concerts de musique marginale, sur les ondes où il officia longtemps. Nous partagions avec Daniel le goût pour Terry Riley, Harry Partch, John Cage, la techno ou les musiques arabes. Je ne lui ai jamais dit à quel point je lui devais mes premiers pas dans le monde hors du monde.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 17 juillet 2008 à 00:36 ::Perso
J'ignorais le vertige
Lorsqu'arriva l'enfant.
La terreur me fige...
Un jeune adolescent
Me rendra le courage
De rentrer à la nage
Pour jouer sur tous les temps
Comme si j'avais dix ans.
Mesures.
Lake Powell, an 2000. Le saut fait dix mètres. Si j'avais eu 15 ans, j'aurais plongé sans trop hésiter. Une fille de cet âge-là saute dans le vide. Un gamin de 11 ans, ni une ni deux, hop là ! Je me renseigne. On me répond qu'il faut surtout garder les bras bien serrés le long du corps. J'attends 20 minutes. Les mômes passent et repassent. Elsa commence à avoir faim. J'ai peur. Ce n'est que de l'appréhension. Je me jette à l'eau, ramassant mes bras avant de toucher la surface. 300 mètres de profondeur. Aucun risque. Je me détends lorsque mes pieds s'enfoncent. Les abysses me rassurent. Je veux recommencer pour être certain de n'avoir pas rêvé. Avec le temps, on ne sait plus ce que l'on sait encore faire. Le savoir s'accumule en désordre. Je sauterai une 3ème fois pour ouvrir les yeux que j'ai gardé fermés. Mais rien n'y fait. La peur me renvoie à ma nuit intérieure, aux rêves de saut, lorsque je croyais savoir voler.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 16 juillet 2008 à 00:39 ::Cinéma & DVD
En voyant le documentaire de Rosanna Arquette, À la recherche de Debra Winger (Ed. des Femmes / Ed. Montparnasse), je me suis demandé pourquoi toutes les actrices qu'elle interroge évitent le sujet en soulignant essentiellement qu'il n'y a pas de rôle à Hollywood pour les femmes qui atteignent la quarantaine, qu'être à la fois mère et comédienne est presque incompatible dans les règles que le métier a fixées. Le seul homme interviewé est un producteur qui révèle la cible du cinéma américain, les moins de 25 ans pour qui les femmes "mûres" ne sont évidemment pas leur truc. Heureusement que tous les scénarios n'obéissent pas à cette loi. Ce qui n'est pas dit, c'est que la motivation principale des réalisateurs à faire des films est de coucher avec des actrices, et accessoirement d'en tomber amoureux. La chair fraîche des jeunes femmes leur renvoie une image plus flatteuse que leurs bedaines ou leurs rides. Ensuite la défaillance des mâles à imaginer des histoires qui mettent en scène des femmes "âgées" est en effet stupéfiante. L'une des nombreuses stars (Melanie Griffith, Salma Hayek, Jane Fonda, Meg Ryan, Sharon Stone, Tracey Ullman, Robin Wright Penn, Holly Hunter, Frances McDormand, Emmanuelle Béart, Charlotte Rampling, Chiara Mastroianni, Debra Winger...) qui peuplent ce film très people souligne que les actrices spécialisées dans les rôles de composition s'en sortent généralement mieux avec le temps que les bimbos dont la plastique est le nerf de la guerre. Whoopi Goldberg est une des rares à ne pas tricher parce qu'elle s'est fixée une fois pour toutes le but de rentrer dans le lard du "politiquement correct" et qu'elle parle comme tout le monde le langage de la rue. On aurait aimé que l'engagement politique de Vanessa Redgrave soit creusé, car il n'y a pas que les années qui marquent une personne et l'éloignent des studios.
De même, le choix draconien entre nombreuses professions et une vie de famille équilibrée ne touche pas seulement les stars féminines d'Hollywood. La passion de son métier entraîne souvent des sacrifices, dans un sens ou dans l'autre, et pas uniquement dans le monde glamour du spectacle. Il existe aussi des hommes qui, pour voir grandir leurs enfants, choisissent de faire évoluer leurs activités vers une vie plus sédentaire. Si les scénarios de film offrent peu de beaux rôles aux actrices "mûres", le monde du spectacle, comme le reste de la société, obéit toujours aux lois du machisme, trop souvent entretenu tant par les femmes que par les hommes. Certaines actrices décideront heureusement de passer derrière la caméra (voir le très beau film d'Helen Hunt, Then She Found Me, dont la sortie française a été bizarrement ajournée), et l'on peut espérer que le cinéma change de visage, sans que cela ressemble à un simple lifting ou à un effet de "transexualité scénaristique".
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 15 juillet 2008 à 00:05 ::Voyage
De la brume soudain émerge la tête du chien.
Au-dessus, le nuage invisible dessinait un tibia.
Serions-nous assez fins pour trouver le trésor
sans réveiller le molosse et gommer le mouton ?
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 14 juillet 2008 à 00:28 ::Musique
Il y a trois ans la chanteuse Pascale Labbé avait sorti un disque inouï enregistré avec les patients de l'institution psychiatrique des Murs d'Aurelle (nûba, dist. Orkhêstra). Loin du cynisme ambiant, des querelles de chapelles, des effets de mode, Les lèvres nues montrait que musique et création ne sont pas qu'affaire de professionnels. La sincérité et l'authenticité des interventions vocales et sonores interrogent la société dans ses us et coutumes, par la transposition de ses conventions et de ses interdits qui canalisent universellement l'expression artistique des individus.
Benjamin Bouffioux a rassemblé à son tour 29 plages de musique en marge sous le titre Bôkan ! (Sub Rosa, dist. Orkhêstra). Tous les jeudis, il anime un atelier musical à La Porte Ouverte en Belgique, centre de rééducation psycho-social pour adolescents de 13 à 20 ans présentant des troubles épileptiques, des troubles mentaux graves, des troubles de la conduite et de la personnalité. Le résultat est renversant. Les jeunes à qui il a confié un micro, des percussions, une guitare, un piano ou un magnétophone se laissent aller sans préjugés et réinventent le son du monde qui les entoure. Ils le réfléchissent à leur manière, en en captant l'essentiel, dans sa beauté et ses tourments, dans son actualité et ses anachronismes. Là où Les lèvres nues pouvait se rapprocher de la sculpture, du théâtre musical et de l'improvisation, Bôkan ! découle directement des univers de la radio, de la télé et des rythmiques festives. Mais tous deux présentent des formes d'art brut musical, franchement revigorantes, qui devraient inspirer nos artistes officiels en mal de devenir.
Comme Les maîtres fous de Jean Rouch mettait en scène un rituel thérapeutique Hauka s'inspirant de la pression colonisatrice de l'occupant anglais au Niger, Bôkan ! brosse une critique acérée de notre environnement mondialiste, tant musical que psychologique, et nous renvoie aux origines de l'inspiration.
Article sur Les lèvres nues et entretien avec Pascale Labbé parus dans Jazz Magazine en 2005 en cliquant sur :
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 13 juillet 2008 à 00:17 ::Humeurs & opinions
Avant que les fermiers ne clôturent leurs terres, les éleveurs circulaient librement avec leurs bêtes. Un débile a transposé le western sur les hauteurs de Figuerolles. Il a cimenté une barrière de deux mètres de haut pour empêcher les randonneurs de longer le littoral. Pour parfaire son délire propriétaire il a terminé son œuvre aux barbelés. On peut espérer que cet incivisme est illégal et qu'on l'obligera un de ces jours à démonter son horreur.
Sur la plage de la Ciotat, les restaurants ont installé des transats jusqu'à un mètre de l'eau. On peut passer, mais la plage est devenue privée. Plus loin, les serviettes s'agglutinent les unes contre les autres, pare-chocs contre pare-chocs, cul à cul. Je rêve d'une jacquerie où les baigneurs prendraient d'assaut le sable confisqué par le pouvoir de l'argent, où les promeneurs s'armeraient de pinces coupantes, où l'on pourrait marcher librement en regardant le ciel...
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 12 juillet 2008 à 00:05 ::Voyage
Nous nous sommes endormis sur le qui-vive craignant que le chat ne fasse qu'une bouchée des petits canetons en train de naître sous notre fenêtre. Leur mère n'avait rien trouvé de mieux que de couver dans les buissons juste en dessous du perchoir de Scotch. Elle sort pour se nourrir, mais elle regagne subrepticement son nid après s'être assurée que personne ne la regarde. À minuit, nous entendons les coquilles craquer et les petits piailler.
Vers 4 heures du matin, j'entends de drôles de sifflements, comme des plaintes. Je me redresse brusquement dans le lit pour m'apercevoir que c'est ma compagne qui fait ces bruits de sirène homérique. Les canetons ne mouftent pas. En revenant des toilettes, j'aperçois comme une paire de chaussettes roulée en boule le long du couloir. Je m'approche. C'est une tourterelle, mais comme elle ne bouge pas d'un cil qu'elle n'a pas, je me demande si ce n'est pas un leurre en plastique du père de Françoise. Je retourne dans la chambre chercher une lampe de poche et j'éclaire son petit œil rond et noir. Un trou de sang coagulé marque son dos. L'oiseau reste inerte jusqu'à ce que je le saisisse pour le mettre dehors. Après un tour d'inspection dans la maison, je découvre le carnage dans la cuisine. Le lendemain matin, je peux suivre le trajet du chat aux plumes semées sur son passage, mais plus aucune trace de la tourterelle.
Avec ses copines, elles volent le grain des canards et en consomment 50 kilos chaque mois, un gouffre. Scotch, tapi à l'affût, sait faire la différence entre animaux domestiques et pilleurs célestes. La cane, de son côté, vient le narguer pour fixer les bornes avant qu'il ne se croit tout permis. Nous attendons que tous les petits soient nés. Il faudra en attraper un pour attirer la mère suivie de toute sa smala et les faire entrer dans la nurserie...
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 10 juillet 2008 à 00:19 ::Perso
Ma fille a repris le train et ça me rend triste. Ce n'est pas facile d'être père, ou mère, lorsque les enfants grandissent. Ils volent de leurs propres ailes, même si l'on est toujours là pour les coups durs. On a fait notre travail. Il leur reste à inventer leur vie. On met toute la sienne à savoir qui on est et pas de qui on naît. Les parents sont des fardeaux dont il est crucial de se défaire. Cela n'empêche pas les sentiments tendres. On reviendra vers eux, plus tard, si ce n'est pas trop. Après l'enfance fusionnelle, vient l'adolescence rebelle, puis la confiance en soi rapproche les générations, et il reste encore l'épreuve parentale. Mais le cycle n'est pas terminé. Il faut apprendre à vieillir. Savoir profiter de chaque instant de son âge, lâcher sans renier, persister sans ridicule, recommencer sans cesse. Il faut encore et encore réapprendre l'indépendance.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 9 juillet 2008 à 07:11 ::Musique
En attendant l'édition dvd de l'intégrale Jacques Demy sur laquelle travaille amoureusement la famille Varda-Demy rue Daguerre, offrez-vous le double cd d'Une chambre en ville que Michel Colombier mit en musique en 1982. Si Les parapluies de Cherbourg, Les demoiselles de Rochefort et Peau d'âne sont adulés par tous les admirateurs de Demy et de "comédies" musicales, Une chambre en ville rencontra un succès critique, mais fut un échec populaire incompréhensible. Télérama s'en émut, mais rien n'y fit. Certaines sorties tombent à un mauvais moment, d'autres profitent à un film surestimé. Les succès d'Amélie Poulain ou des Chtis correspondent à une époque de grisaille où le public avait besoin de se changer les idées et d'oublier les tracas de la vie.
Le film de Demy est le plus explicitement politique de son œuvre. Le disque met en valeur ses dialogues comme toujours exceptionnels. Si la musique de Michel Colombier ne possède pas la richesse mélodique de Michel Legrand (par ailleurs plus aussi en verve pour Trois places pour le 26 ni sur le catastrophique Parking, mais quelle idée aussi de laisser chanter Francis Huster !), elle fonctionne dramatiquement à travers la suite de ses récitatifs. Au début du film, la charge des CRS contre les ouvriers des chantiers navals nantais est un morceau d'anthologie.
Dominique Sanda nue sous son manteau de fourrure, la violence de Michel Piccoli en marchand de télés impuissant au collier de barbe rouquin, la prestation extraordinaire de Danielle Darrieux en aristocrate déchue veuve de colonel, les ouvriers métallurgistes joués par Richard Berry et Jean-François Stévenin illuminent ce joyau méconnu ou mésestimé. Les images de Jean Penzer, les décors de Bernard Evein, les costumes de Rosalie Varda participent à la magie de l'œuvre. Le générique des voix est comme souvent absent du livret : Danielle Darrieux qui se double toujours elle-même dans les passages chantés (Mme Langlois), Fabienne Guyon (Violette), Florence Davis (Edith), Liliane Davis (Mme Pelletier), Marie-France Roussel (Mme Sforza), Jacques Revaux (François), Jean-Louis Rolland (Ménager), Georges Blaness (Edmond), Aldo Franck (Dambiel), Michel Colombier (arroseur), Jacques Demy (un ouvrier)...
L'INA permet de découvrir quelques extraits, des moments du tournage, l'enregistrement de la musique, grâce à un reportage passionnant de Gérard Follin et Dominique Rabourdin et à un court sujet de ''Cinéma Cinémas".
En me rendant sur le site de Michel Colombier, j'apprends que le compositeur s'éprit très jeune de jazz et d'improvisation. Si on le connaît pour avoir cosigné la musique de la Messe pour le temps présent avec Pierre Henry pour les ballets de Maurice Béjart, il écrivit énormément avec Serge Gainsbourg et collabora avec Charles Aznavour, Jean-Luc Ponty, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Stéphane Grappelli. Il fut le directeur musical de Petula Clark (Wings est considéré comme la première symphonie pop) et travailla avec des artistes aussi variés que les Beach Boys, Supertramp, Quincy Jones, Roberta Flack, Barbra Streisand, Herbie Hancock, Earth Wind and Fire, Joni Mitchell, Jaco Pastorius, David Sanborn, Branford Marsalis, Bobby McFerrin, Prince, AIR, Mirwais, Madonna et le Quatuor Kronos.
Attention, ce double cd, commandé sur Screenarchives, est un tirage limité à 1200 copies édité par Kritzerland (extraits sonores).
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 8 juillet 2008 à 07:25 ::Humeurs & opinions
Rien n'est jamais joué. Combien de fois l'ai-je écrit dans mes billets ? Avec en exergue la phrase de Cocteau qui sous-titre ma carte de visite, "le matin ne pas se rase les antennes", ou bien celle de Strawinsky citée par J.C., "trouver une place fraîche sur l'oreiller", que je pratique stricto sensu... Les moments où l'on ne sait pas où l'on va sont plus sûrs que les lignes toutes tracées, mais moins excitantes que les amorces.
Il en va de même avec les amis et les amours. On marche ensemble un bout de chemin, main dans la main, mais il arrive parfois que les choix divergent. Il peut être sage de se séparer sans pour autant renier le trajet parcouru, les paysages découverts ensemble, les émotions un temps partagées. À terme, l'immuabilité des habitudes exige la fuite. Il arrive aussi que deux parallèles se rencontrent à l'infini ; naît un nouvel ami, insoupçonné la veille. C'est ce que, décidément, les rails m'inspirent. Des routes parallèles. Je pense à ma mie. Heureusement.
Chaque année je perds un(e) ami(e). C'est le drame. Je le vis mal. J'aurais tout tenté. Sans succès. Je suis triste, mais je me fais une raison. On n'a aucune influence sur qui que ce soit. Chacun reprend ses billes. Nous ne sommes plus les mêmes. Ou au contraire, la peur de la nouveauté nous empêche de bifurquer. L'un des deux doit prendre la tangente. Pas le choix. Question de vie ou de mort parfois. Mais les souvenirs restent, les meilleurs, à condition qu'il n'y ait pas eu crime. Le reste sombre dans l'oubli, à tort ou à raison. L'inconscient fait ses choix, son petit marché de dupe.
Chaque année je gagne un(e) ami(e). L'équilibre est maintenu. "Une de perdue, dix de retrouvées", me serinait ma maman. C'est faux, même si c'était gentil de l'exprimer ainsi. L'équation donne du "un pour un". Le compte ne dépasse jamais les doigts de la main. Certain(e)s sont loin, mais ils ou elles ne cessent d'exister. J'imagine leur regard posé sur moi. Ils me dictent ma conduite. Je les aime, je crois qu'ils m'aiment. On verra. J'en cherche de nouveaux. Je ne m'endors pas. Les alliances sont mon essence.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 7 juillet 2008 à 05:38 ::Pratique
Quelle injustice ! Ce fruit parfumé et sucré est synonyme de pas grand chose en langage populaire. On dit la même chose des prunes, mais le prunier n'est pas aussi méconnu que le néflier. Si mon père adorait les nèfles, je n'en ai pas goûté avant de venir à La Ciotat ces dernières années. Cela ne devait probablement pas coûter bien cher, un peu comme les mûres. Je me régale de celles que je cueille directement sur l'arbre, comme de la liqueur succulente que Jean-Claude concocte (pendant 40 jours faire macérer 40 noyaux avec 40 morceaux de sucre dans un litre d'alcool à 40° ; argh, nous voilà sous le signe de la quarantaine ! Pas étonnant que les nèfles jouissent de peu de réputation...) ou de ses confitures où il les mélange justement avec des "mûres du framboisier" (on dirait un peu de la confiture de cerises). C'est bizarre, certains fruits ont un, deux, trois, quatre ou cinq noyaux. J'essaie de les cueillir les fruits avant qu'ils noircissent.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 6 juillet 2008 à 00:34 ::Musique
J'ai réussi à faire le point. Le Diable est apparu tel que Murnau l'avait imaginé. C'est à cette figure que je me référais hier en cherchant dans la glace l'ombre fixée par la chaleur.
Le Faust de F.W.Murnau est le seul film muet que je regrette de n'avoir pas mis en musique à l'époque d'Un Drame Musical Instantané, d'autant que nous en avions composé toute la partition. Tout était prêt, et la chose devait être diffusée en direct à la télévision dans le cadre du Ciné-club de Claude-Jean Philippe. Nous venions de créer L'homme à la caméra de Dziga Vertov avec le grand orchestre du Drame qui avait obtenu un grand succès au Théâtre Déjazet. Mais René Koering qui dirigeait alors France Musique et avait depuis longtemps notre projet sous le coude, la chaîne musicale devant en être partenaire par la retransmission simultanée de la musique, s'est débrouillé pour nous damer le pion. Sa version fut si catastrophique que Claude-Jean Philippe fut contraint d'abandonner le projet de programmer d'autres ciné-concerts en direct. Nous ne jouerons jamais notre Faust, la télévision ne validera pas le travail accompli depuis de longues années. Nos espoirs s'envolaient. Après avoir relancé la mode du ciné-concert dès 1976, avec plus de vingt films au répertoire, nous montâmes encore L'argent de Marcel L'Herbier qui marqua certainement l'apothéose de notre travail cinéphilique et nous voguâmes vers d'autres tropiques. Nous eûmes beau exorciser le malfaisant sous la forme d'un anagramme dans les dernières secondes de La Bourse et la vie, créé dans l'enceinte même de la Maison de la Radio par le Nouvel Orchestre Philharmonique, Faust nous laissa un goût amer. Le Diable s'était joué de nous.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 5 juillet 2008 à 07:22 ::Perso
À la lumière du soir les arbres roussis se réfléchissent dans le pare-brise du 4x4 incendié. Les feuilles sont mortes, comme un automne précoce. Très précoce, ce début juillet ! Qui a fichu le feu aux deux bagnoles ? À l'une ou aux deux ? Effet de poudre ? C'est bizarre comme le fait que ce soit un 4x4 laisse supposer un règlement de comptes. L'incendie aurait pu mettre le feu à la maison de mon amie, mais à cet endroit seule la grille a cuit. Certainement pas l'inverse, ce ne peut en aucun cas être une simple cuite qui a grillé ce signe extérieur de richesse. Le fer forgé, c'est solide. L'arbre, c'est plus triste. Dans le verre sécurit, on voit l'œil du reptile, son noir désir, avec le Diable en sourcil.
En cette période estivale, lirais-je trop de romans policiers ? L'effet est certain, je me repose enfin. Après l'excellent Un lieu incertain de Fred Vargas, je me suis attelé au second volume de Millénium. Ce n'est pas très bien traduit, mais ça tient en haleine. La littérature policière a le mérite de réfléchir les mutations du monde dans lequel nous vivons avec particulièrement d'acuité. C'est le refuge de nombre de rebelles, comme les romans d'anticipation sont censés tirer les sonnettes d'alarme ou les autobiographies affirment de nouveaux pouvoirs.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 4 juillet 2008 à 06:59 ::Cinéma & DVD
Nous n'étions que deux dans la salle n°2 du Lumière à la séance du soir. Valse avec Bachir fait la une du programme de la salle d'art et essai, mais le public préfère aller voir Le monde de Narnia 2 ou Seuls Two. À côté de ces deux niaiseries, il y a aussi le film d'épouvante de Romero, Diary of the Dead, mais pas à cette heure-là. Le film de Ari Folman est à rapprocher du Tombeau des lucioles, l'animation produisant une distance avec l'évocation troublée de la mémoire et de l'oubli. Le réalisateur aborde le massacre de Sabra et Chatila sous l'angle du refoulement. Les images d'ombre et de Lumière enrobent le cauchemar. Cet incontournable documentaire d'animation n'a hélas rien ni de la fiction ni du rêve. On prend cette enquête en pleine figure, parce qu'elle chatouille nos propres traumas. J'ai vu Beyrouth dévasté, les immeubles grêlés de millions d'impacts, j'ai vu la mer imperturbable, le soleil et la nuit. Valse avec Bachir me fait découvrir ce que je pouvais deviner, le contre-champ.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 3 juillet 2008 à 00:22 ::Humeurs & opinions
Comme je suis totalement déconnecté des compétitions sportives que j'assimile à l'école de la guerre, j'ai cru que Jean-Claude avait accroché une banderole au cul de son camion pour exprimer son soulagement face à l'échec de "la France". Il suffit que l'équipe nationale soit disqualifiée pour que dans les salons comme dans la rue on parle d'autre chose et que la métonymie du "nous" se dissipe quelque temps. Ainsi, espère-je toujours la victoire de l'équipe adverse, histoire qu'on nous lâche avec les "on a gagné !" et les débordements hystériques nationalistes.
Je suis vraiment à côté de la plaque. Jean-Claude affiche simplement son désaccord avec la Constitution Européenne en clamant sa solidarité avec le résultat du référendum irlandais.
Mais la démocratie dévoile sa véritable nature. Lorsque le vote des électeurs s'avère négatif, on parle de recommencer toute la procédure ou l'on fait passer la loi à l'Assemblée sans se soucier du résultat des urnes.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 2 juillet 2008 à 00:33 ::Cinéma & DVD
Entrée gratuite d'une petite exposition avec vue sur la salle mythique de 17h à 20h du lundi au samedi. On se demande ce qu'attendent la municipalité et le syndicat d'initiative. Pas une seule carte postale des frères Lumière, pas un objet dérivé. On croit rêver, ou plutôt, ici on ne rêve plus. La salle aurait bien besoin d'une rénovation et la ville de mettre l'accent sur son patrimoine (je me répète : précédents billets ici et là).
Rien non plus sur l'invention ciotadène de la pétanque telle qu'elle se pratique aujourd'hui, "les pieds tanqués". Pas grand chose sur le magnifique chantier naval... Parallèlement à cette absence, les projets immobiliers commencent à s'étendre de façon inquiétante dans cette ville épargnée par les barres de la Côte d'Azur. Le long de la plage, pas un immeuble ne dépasse trois étages.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 20 juin 2008 à 00:18 ::Cinéma & DVD
Voilà longtemps que je n'avais vu un si bon polar ! Le film affirme que c'est une histoire vraie, mais il y a évidemment des éléments romancés rajoutés. Une des plus célèbres figures de la famille royale anglaise étant mouillée jusqu'au cou dans l'affaire, je me demande si un film comme The Bank Job pourrait se faire en France, sur un membre du gouvernement par exemple, comme les frasques d'un ancien Président de la République ? L'intrigue construite comme des poupées gigognes (on dit aussi des poupées russes, mais là elles sont presque toutes anglaises avec un éventail d'accents british extraordinaire, impossible à comprendre sans sous-titres) justifie les nombreux personnages, tous magnifiquement joués, c'est la force des acteurs anglais. Drogue, pornographie, enjeux politiques, Black Power (ça se passe en 1971), rapports de classe, services secrets, corruption, scandales, les ramifications de ce cambriolage sont épatantes tant tout est imbriqué. Lorsqu'on apprend que toute cette histoire est (plus ou moins) vraie, on en reste encore plus époustouflés. Comme d'habitude, j'évite de raconter le film, même si ça me tente.
Attention, la bande-annonce pourrait déflorer un peu du film, mais comme il ne sort en France que le 23 juillet, vous avez le temps de l'oublier...
Je pensais que son titre signifiait travailler dans le secteur bancaire ou que c'était littéralement L'affaire de la banque, mais Jonathan m'explique que l'on appelle comme cela un cambriolage. Pas mal ! Même si ce sont des correspondances de traduction qui n'ont pas de rapport direct, le secteur bancaire équivaut donc à un cambriolage ! Je m'en doutais.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 30 mai 2008 à 00:11 ::Cinéma & DVD
Le réel est toujours plus surprenant que les conventions de la fiction. On le savait, mais cela fait du bien de le vérifier lorsqu'un film intelligent et sensible sort du lot des imbécillités que le cinéma commercial ou pas nous sert à tous bouts de champ. Rarement des portraits d'hommes auront été aussi convaincants et honnêtes, dans leur trouble ambigu, leur fragilité assumée. On parle de cinéma féministe lorsqu'il sait rendre aux femmes leur pouvoir, mais ici il est encore plus jouissif de voir des hommes aux prises avec leurs doutes et leur incapacité à gérer le quotidien comme savent et doivent le faire depuis toujours leurs compagnes. L'héroïne n'est pourtant pas mieux lotie, écartelée entre deux mères, la génitrice faisant son entrée quand disparaît l'adoptrice, entre deux hommes, l'un apparaissant lorsque l'autre s'en va, entre deux vies, condamnée à quitter un passé fantasmé pour un avenir incertain. Les personnages ne réfléchissent pas ce à quoi l'on s'attend, mais leurs choix sont autrement plus vrais que les scies rabâchées.
Nerveux et précis, fourmillant de rebondissements inattendus, d'ellipses astucieuses, Then she found me nous épate par la justesse de son propos. À force de répéter sans cesse les mêmes formules, le cinématographe nous a peu habitués à tant de lucidité. Si le film n'a rien d'un documentaire, il prend bien les conventions de la fiction à rebrousse-poil pour se rapprocher du réel, et le miracle vient de ce que l'on s'y reconnaît ou du moins que l'on comprend enfin comment ça marche, de la relation amoureuse, de la pulsion sexuelle ou du désir d'enfant d'une femme qui aura bientôt quarante ans.
User des ressorts du genre sans en conserver les réflexes risque de faire passer cette comédie dramatique produite, réalisée et interprétée par la comédienne Helen Hunt, remarquablement entourée par Bette Midler, Colin Firth et Matthew Broderick, au-dessus des têtes d'une presse engluée dans un machisme inconscient et incapable de se remettre en question. Paradoxalement, j'illustre mon billet avec une bande-annonce qui ne rend justement pas du tout compte de l'aspect différent du film. Détail amusant, on y aperçoit à la fin Salman Rushdie dans le rôle d'un gynécologue ! Et puis, tant pis, comme d'habitude je ne raconte rien pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, vous devrez me croire sur parole. Then she found me, dont le titre français est un mauvais jeu de mots, Mère sur prise, sortira le 2 juillet sur les écrans français.
Le titre n'est certainement pas simple à traduire : là où l'anglais sonne sec et nerveux avec ses mots monosyllabiques, le français, qui possède d'autres subtilités, est balourd. D'autant que la clef est dans le Then, le passage, l'enchaînement des plans et des séquences, le montage, la surprise.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 16 octobre 2007 à 08:22 ::Humeurs & opinions
Il faut parfois du temps pour que les informations nous parviennent. Hier s'amoncellaient dans ma boîte un paquet de mails concernant la visite de policiers à la Librairie Le Thé Troc, rue Jean-Pierre Timbaud dans le 11ème arrondissement de Paris, accusée d'avoir exposé un dessin les représentant arrêtant un type qui a peint sa maison en couleur alors que les autres de la rue sont grises. La chose est inquiétante après l'interdiction du livre de Placid, après la confiscation à la Librairie du Monte-en-l'air d'une affichette de soutien à Lamine Dieng mort dans un fourgon de police, après le scandaleux procès à La Rumeur et autres bavures culturelles qui rappellent les premiers indices d'une époque sinistre que certains croyaient, à tort, définitivement révolue. La moindre critique satirique portant atteinte à l'image de la police transforme ses auteurs en gibier de potence.
Au-delà de la sinistre farce jouée par les pandores, on peut s'interroger sur le fait que l'information en question fut publiée le 6 juillet dernier sur le site d'indymedia et qu'elle est présentée comme si cela s'était produit aujourd'hui. Si les résistants qui relaient ce genre d'annonce ne vérifient pas leurs sources, ils risquent de décrédibiliser l'outil que représente Internet pour lutter contre toute censure. Ce n'est pas la première fois que cela se produit, on se souvient des fausses déclarations de Le Pen qui aurait cité Hitler, par exemple. La presse professionnelle (qui oublie vite les panneaux dans lesquels elle tombe régulièrement) et le pouvoir (qui les a souvent commandités) sont trop heureux de montrer que ce n'est que rumeur pour étouffer la concurrence ou l'opposition sur un terrain qu'ils ne maîtrisent pas. Alors, vérifiez scrupuleusement les informations, faites des recoupements, avant de sonner l'alarme. Rappelez-vous ce que l'on nous répétait enfants : la prochaine fois, on ne te croira pas. C'est plus grave que cela n'en a l'air. Les affaires sont sérieuses. Et moi qui espérais repeindre ma maison en orange sanguine, j'entends déjà se dresser les gibets.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 10 octobre 2007 à 00:02 ::Humeurs & opinions
Hier, dans les pages Rebonds du quotidien Libération, Franz Vasseur, avocat au Barreau de Paris, spécialiste en droit de la propriété intellectuelle et en droit des affaires, titrait Vive la grève par gratuité !. Il révèle une solution astucieuse, suggérée et espérée depuis des lustres, pour faire pression sur le patronat sans ennuyer les usagers, à savoir la gratuité des services les jours de grève. Ou comment redonner aux mouvements sociaux leur popularité perdue sous les coups de butoir du Capital qui a réussi à faire oublier ce qu'était la solidarité interprofessionnelle ? Jusqu'ici, il m'avait été répondu que la grève par gratuité était interdite pour des raisons de sécurité et d'assurances. L'arrêté de la Cour Européenne du 17 juillet dernier est le camouflet le plus cinglant au service minimum de Sarkozy qu'il enterre ipso facto. Service complet donc, sans avoir besoin de débourser un sou pour les usagers des transports en commun. Les détenteurs de la carte orange n'y verront que du feu, mais les autres apprécieront la forme de cette nouvelle grève. Quant à la SNCF, c'est le droit de rêve qui retrouve sa place : tous à la mer et à la campagne, à moins qu'on aille simplement manifester sa solidarité avec les guichetiers et les contrôleurs ! "Les conditions édictées par la Cour pour la grève par gratuité semblent être les suivantes : 1) une action collective relevant de l’exercice des droits syndicaux, 2) décidée et organisée par un syndicat et 3) avec l’information préalable des autorités (et, en France, préavis à l’employeur)." Ces jours-là, plus de "chtonk le billet", si ce n'est ceux du patronat...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 1 août 2007 à 10:21 ::Humeurs & opinions
L'oracle interrogé me renvoie évidemment à moi-même, nul besoin d'être devin ou psychanalyste pour le comprendre. Le vendredi 13 du mois qui se termine, je rappelais la phrase de Cocteau, Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être l'organisateur... Un clou chasse l'autre. Je ne suis plus du tout comme un poisson dans l'eau, car je suis devenu muet devant les questions qui m'assaillent. Elles concernent le monde qui se transforme, et plus particulièrement celui qui m'anime, ni conspiration du bruit ni monde du silence, mais la musique, l'organisation des sons, son propos et sa raison d'être. La musique a le mérite de pouvoir absorber les deux autres. Je décide d'écrire un papier pour le Journal des Allumés qui sortira début octobre à partir de ces difficultés à décider de la direction à emprunter. J'en perds mon latin. Je l'illustrerais de films sortis en dvd pour le publier dans ma rubrique Sur l'écran noir de vos nuits blanches qui revêtira ainsi un sens inédit. Organiser le chaos mental. Je m'explique, du moins je vais essayer, pour éviter de boire la tasse.
Devant l'offensive contre l'intelligence et la culture dont la "droite décomplexée" se fait des gorges chaudes, pour combattre les options choisies par les multinationales sonnant la mort du disque, face à la mystique de la virtualité, je ne vois que deux chemins. On peut suivre la voie tracée par le progrès (c'est comme ça que l'on appelle le plus souvent l'incitation à la consommation) en fonçant sur le Net et ses multiples propositions : sites de téléchargement payant, réseau à la MySpace, illusion participative du Web 2.0, banques d'archives babylonienne, etc. Dans cette perspective, les indépendants devront inventer une façon de nager en eaux troubles, au milieu d'une flotte impériale plus puissante que jamais. Pourquoi pas ? Toutes les révolutions commencent par une étincelle (après la goutte d'eau qui...). On ne peut pas rester les bras croisés, condamnés à l'attentisme ou au suivisme.
Ou alors, on est très attaché à l'objet et l'on refuse que la dématérialisation des supports soit la seule option possible (les deux options ne semblent pas incompatibles), et là encore il faudra faire preuve d'invention pour ne pas être relégué à un fétichisme nostalgique. Aucun d'entre nous ne peut défendre la galette de plastique argentée comme support idéal de la reproduction musicale, pas plus que le vinyle ou la bande magnétique. On s'en fiche, seule la musique mérite qu'on la protège. Il faut que les œuvres circulent. À qualité égale, que regrettons-nous dans le remplacement de l'objet par sa diffusion hertzienne, satellite ou câblée ? Réponse : tout sauf la musique ! À savoir l'écrin qui l'accompagne et non le support qui l'accueille. Ce peut être un livret, des paroles, une analyse, des images, une création graphique, que sais-je ? Justement ! Quels objets pourraient accompagner la musique ? Est-ce que l'édition graphique, littéraire ou autre chose ? Doivent-ils être attachés ou séparés de l'objet porteur de musique ?
Avant la reproduction mécanique, la musique se consommait autrement. Par exemple, les passants achetaient les paroles, des petits formats, pour chanter dans la rue. Après (et le pétrole vint à manquer), on trouvera d'autres façons. Mais quelle musique restera-t-il à se mettre sous la dent ? Le capital misant tout sur la vitesse, il va nous falloir penser vite et agir dans la foulée si nous ne voulons pas être entraînés par une lame de fond qui pourrait tout emporter sur son passage pour ne conserver que ce qui est utile. Utile à quoi ? L'art ne peut répondre à cette notion, la musique parfois, ou mieux, son absence. Son inutilité de surface garantit notre bonne santé sitôt que nous sommes attirés dans les profondeurs. Il est ce dont les rêves sont faits...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 31 juillet 2007 à 07:44 ::Humeurs & opinions
Je voulais attendre de l'avoir terminé avant de l'évoquer ici, mais la biographie à deux voix de Fidel Castro avec Ignacio Ramonet est aussi imposante (700 pages) que passionnante. Le livre d'entretiens mené par le "patron" du Monde Diplomatique souffre d'un black out surprenant du reste de la presse. Ça commence comme un roman d'aventures pour devenir une revue de toutes les questions qu'un homme de gauche est à même de se poser. De se poser encore. L'utopie. Nous allons de révélation en révélation. Fidel Castro parle clair, sans langue de bois. Cela n'évitera pas les détracteurs. On n'a pas besoin d'adhérer à toutes ses positions pour dévorer cette épopée qui ne s'éteindra pas avec la mort du comandante, car son témoignage est un document absolument exceptionnel. Vous voudrez tout savoir et vous apprendrez beaucoup de Cuba et sur la planète. La chronologie s'emballe quand pointe la révolution. Les antécédents historiques sont invoqués. L'avenir est offert sur un plateau. Ramonet a potassé son sujet pendant un an et enregistré cent heures d'entretien. Castro a peaufiné son discours pendant un demi-siècle. Il n'évite aucune question embarrassante. Tout y passe. C'est un livre d'histoire et d'histoires, l'histoire d'un homme et d'une révolution, un livre. Le roman de l'été, sans hésiter.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 30 juillet 2007 à 01:04 ::Musique
Lorsque j'étais petit, j'écoutais chaque dimanche Francis Blanche démasquer les plagieurs dans son émission Marions-les. Les auditeurs appelaient pour débusquer les chansons originales des copies. Aujourd'hui, le site vinylmaniaque.com donne une liste de chansons "à marier" et un forum d'Audiofanzine.com traque d'étranges coïncidences.
Il y a deux jours, Franck Vigroux me montrait le blog samples.fr qui recense les plagiats musicaux, compare des morceaux à la mode avec d'anciennes versions et, surtout, recherche les morceaux d'où sont issus les samples de nos tubes du jour. Daft Punk ou Justice, par exemple, s'en trouvent démasqués. Ce sont carrément des passages entiers qui sont pompés. Mais boostés avec quel talent, ah, les beaux compresseurs à lampes ! Cela me rappelle un musicien "électronique" très en vue qui jouait de ses machines sans qu'elles soient branchées pendant que ses sbires jouaient les parties en fond de scène ou qu'une bande défilait en playback. Ces commerçants ont fait du vol un art de l'esbroufe, mais est-il possible de les appeler des musiciens ? Quand on pense que ça fait la couve de Télérama...
Il ne faut pas confondre plagiat et démarquage. Il n'y a pas de génération spontanée. Chaque créateur s'inspire, consciemment ou in consciemment, des œuvres qui l'ont précédé. Patrimoine et culture sont le terreau des créations les plus révolutionnaires. Mais la copie ou l'utilisation d'un passage pour produire les mêmes effets que l'original s'apparente à un délit.
En termes légaux, un plagieur s'en sortira pourtant sans problème s'il peut prouver que l'œuvre dont il s'est "inspiré" est elle-même issue d'un précédent morceau. La loi favorise donc les nids ! Un plagiat non dénoncé ouvrirait la porte à tous les abus ? Mais attention tout de même, le sampleur n'est pas sans reproche : si copier Gainsbourg n'est ainsi souvent pas trop risqué, le sampler (le terme "échantillonner" n'est pas passé dans les mœurs des pays colonisés) est une autre paire de manches, car l'enregistrement appartient à l'éditeur qui est alors beaucoup mieux protégé par la législation sur le droit d'auteurs que le compositeur mort depuis des décennies. En d'autres termes, même lorsque la musique est passée dans le domaine public, l'enregistrement est souvent encore protégé.
S'il y a des coïncidences troublantes, il y a aussi des récidivistes dont le métier est de voler, parce qu'ensuite ils seront mieux équipés pour vendre le fruit de leur larcin que les auteurs réels n'auront été capables de défendre leurs œuvres. Drôle d'histoire, l'histoire de l'art !
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 29 juillet 2007 à 06:57 ::Multimedia
100 Набазтагов в Центре Помпиду Видео Юлия Выдолоб / Рецензии / 1 из 86 Обозреватель
«Афиши»
Nabaztag — это пластмассовый заяц, который подключается к Wi-Fi, шевелит ушами и мигает светодиодами. Сразу надо сказать, что практической пользы от него вообще никакой. Конечно, вам будут рассказывать, что зайчик еще может читать новости на английском и французском, проигрывать mp3-файлы, оповещать, что пришла почта, работать будильником и так далее. Но, согласитесь, все это можно делать и без зайчика. А вот когда видишь, как пластмассовое существо медленно поводит ухом и пускает по животу ряд разноцветных огней — вот тут спокойными остаются только самые бессердечные. Патологическую любовь с первого взгляда — или по крайней мере жгучий интерес — Nabaztag вызывает практически у каждого. И зачем он мигает, в принципе, уже неважно (хотя мигает он потому, что ищет сеть, или принимает сообщение, или читает RSS-поток, или не нашел сети и т.п., — все это подробно расшифровано на nabaztag.ru). Поклонников у зайчика в мире уйма. Они наряжают его в очки и покупают наборы цветных ушей, фотографируют в цветущем саду и выкладывают во Flickr; а два француза и вовсе собрали сто Набазтагов и заставили их синхронно мигать и издавать звуки в Центре Помпиду (см. youtube.com). Смотрится это по-настоящему жутко.
17 июля 2007 г.
En illustration du site russe, on retrouve le film que Françoise a tourné sur la création de notre opéra au Centre Pompidou. Représentations de Nabaz'mob prévues à Nantes (Scopitone, 20 septembre), Amiens (Nuit blanche, 6 octobre), Amsterdam (20 octobre).
Versions anglaise, américaine, espagnole, italienne, allemande de Nabaztag déjà disponibles ou en cours d'enregistrement (même ce dimanche !). Le lapin viserait-il à devenir maître du monde ? HAL s'inquiète.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 28 juillet 2007 à 07:53 ::Musique
Les quatre jours de laboratoire nous ont permis de faire connaissance, d'apprécier nos similitudes et nos différences. Chacun repart avec une copie des enregistrements, libre de découper, monter, ajouter ce qui deviendra le premier mouvement d'une collaboration originale entre deux compositeurs. Notre prochaine rencontre sera certainement plus dirigée pour s'approcher de quelque chose que nous pressentons. Nous pensons à des voix, à des chansons, des guitares (cette fois, Franck Vigroux était venu sans), des documents sonores, reportages, événements dramatiques...
J'ai sorti mes synthétiseurs vintage comme le PPG et le DX7 que je n'avais pas utilisés depuis près de quinze ans. La première surprise est qu'ils fonctionnent encore. Je vais faire réparer le PPG dont les touches se bloquent et dont la mémoire est volatile. Heureusement, j'ai sauvé mes programmes sur un cd que je peux recharger à chaque rallumage. Le DX7 est équipé d'une carte Supermax qui multiplie incroyablement ses possibilités, le rendant, entre autres, multitimbral et lui adjoignant un puissant arpéggiateur. Franck détruit systématiquement leurs timbres avec ses filtres diaboliques. J'en ai commandé un en Allemagne. C'est une manière de leur donner un sacré coup de jeune. Le son crado, hard core, ne m'empêche pas de continuer à aimer la transparence du PPG, ses perspectives et ses lignes de fuite, mais ce n'est pas le style de la création que nous avons entamée. J'ai d'ailleurs utilisé des bandes que j'avais enregistrées entre 1965 et 1968, parmi mes premières œuvres électroniques, en les retraitant avec mon Eventide H3000.
Franck, qui de son côté voudrait recréer un orchestre symphonique, m'a demandé de souffler dans des instruments que j'ai également délaissés depuis trop longtemps : trompette, cornet, saxhorn, trombone, cor d'harmonie, hélicon, toute une section de cuivres. Même démarche avec les cordes, nous frottons violon, alto, violoncelle et contrebasse. La section de cordes est composée essentiellement d'instruments de la lutherie Vitet : le frein est une sorte de contrebasse à tension variable, l'alto est en laiton et plexiglas avec un manche à sillets, le violoncelle est un huitième, il n'y a que mon violon qui soit "normal" ! Je fais ce que je peux. Le montage fera le reste !
Nos voies sont enregistrées sur des canaux séparés. C'est une pâte sonore extrêmement riche, avec des distorsions si importantes que l'électronique retrouve une matière palpable. Des alliages inouïs, que nous n'aurions pas imaginés sans nous rencontrer, naissent de ce travail alchimique. J'attendrai quelques jours pour réécouter les trois heures (nous avons été raisonnables !) que nous avons mises de côté. Nous connaissons déjà le titre de l'œuvre à venir, mais chut ! Nous pourrions réveiller les démons qui dorment en chacun de nous... Une manière discrète de parler de "vous".
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 27 juillet 2007 à 10:10 ::Humeurs & opinions
Hier j'ai dû effacer un paquet de propos racistes sur YouTube en commentaires de mon film Le sniper et j'ai techniquement interdit à leurs auteurs de continuer de se répandre. Internet favorise les échanges, mais certaines limites s'imposent. Libre à chaque rédacteur de jouer son rôle de modérateur en excluant la haine de son site.
Les commentaires qui y sont commis, souvent sous couvert d'anonymat, sont aussi de la responsabilité légale de celui qui les gère. Il est parfaitement attaquable en justice même si les phrases litigieuses ont été supprimées très vite. Cela explique que les commentaires de certains blogs nécessitent de passer par l'acceptation d'un modérateur avant de pouvoir être publiés.
N'empêche que cette haine est un douloureux retour à la réalité, même et surtout si elle est niée et bafouée. En 1991, je chantais Der Hass ist der Armen Lohn sur le disque Kind Lieder d'Un Drame Musical Instantané, une chanson que j'écrivis en partie en allemand avec en tête Un survivant de Varsovie, une des dernières œuvres d'Arnold Schönberg :
Der Rassenhass. Je weniger davon dir Rede ist, um so besser fühlt man sich. La haine raciale Profitverschleierung' La haineLe profit.
Der Hass ist der Armen Lohn Je weniger davon dir Rede ist, um so besser fühlt man sich. Denn diejenigen, die ihn einimpfen, wollen seinen Pelz, Sein Robbenfell oder seine Schlangenhaut: Elefanten Sterne! Profit, Je mehr davon die Rede ist, um so besser wird man sich fühlen.
La haine est le salaire des pauvres. Moins on en parle mieux on se porte. Targui, Palestiniens, Le profit, source des maux, Vous arrache la peau.
Was gibt es gerechteres als man selbst, der sich vermengt? Völker in der Mehrzahl der Arten Geben wir Cäsar das wenige, das ihm gebührt. Für jeden einzelnen ist es viel, Für alle zusammen ist es alles.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 26 juillet 2007 à 09:15 ::Musique
J'enregistre en laboratoire avec Franck Vigroux. Comme le Studio GRRR est déjà conçu pour que je puisse instantanément réaliser tout ce qui me passe par la tête, le premier jour Franck commence par installer son matériel. À chaque projet, il cherche une nouvelle configuration pour ses instruments, ici essentiellement une platine tourne-disques et des petites machines électroniques le plus analogique possible. Il les branche ensemble comme j'avais l'habitude de connecter les modules de l'ARP2600 acquis en 1973, l'année de sa naissance ! Il échantillonne les précieux 45 tours que j'ai descendus de ma discothèque, les filtre, les distord, pour fabriquer une pâte qui devrait constituer l'orchestre improbable de ses rêves.
Ces jours-ci, je fais des cauchemars gore et je ne sais pas pourquoi. Dans la journée je suis serein, intéressé d'apprendre comment un musicien que j'apprécie s'approche des mêmes objectifs avec des outils actuels. Il retrouve à sa manière ce que Bernard fabriquait en manipulant des bandes magnétiques ou ce que je compose avec mes machines, synthés, échantillonneurs, et surtout en traitant des objets acoustiques par l'entremise de mon bardas digital, la plupart du temps en temps réel, j'insiste. Mon système me permet de réduire le temps de latence entre l'idée et l'acte. Je suis extrêmement attaché au geste instrumental, particulièrement lorsqu'autant de machines sont mises à contribution. À nos trois générations séparées chacune de vingt ans correspondent trois méthodes pour arriver à des résultats très proches, la recherche d'une pâte dramatique qui, remodelée, composera sa propre histoire, que j'espère suffisamment ouverte pour que l'auditeur puisse se l'approprier.
En fin de journée, nous avons hier rendu visite à Igor Juget, de la revue Sextant, qui a réalisé l'authoring du nouveau dvd de Franck. Igor nous pose la question du montage qui est déterminante. Qui s'y colle ? Mon camarade s'imagine mal abandonnant la phase 2 de nos compositions ! Je le comprends trop bien et lui confirme ma confiance. La confiance est l'élément essentiel de ma démarche de créateur. Je pourrais toujours lui exprimer mon opinion, mes critiques, tant qu'elles seront constructives, et réciproquement. Je ne me vois pas interdire telle ou telle manipe, car c'est de la liberté de création dont il est question, d'autant que notre investissement est partagé. À l'issue de nos quatre jours de jeu et de bidouillage, je ferai une copie de tous nos enregistrements pour que Franck les emporte dans sa Lozère et continue le travail de son côté. Du mien, je réfléchirai à comment les utiliser également. Le projet prend enfin tout son sens. Nous nous retrouverons probablement pour de nouvelles séances. Il est passionnant d'imaginer comment deux compositeurs travailleront à partir du même matériau, confrontant le résultat dans une forme de production qui reste à définir.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 25 juillet 2007 à 00:13 ::Perso
Tout commence par une erreur de frappe. Marcel Berthier tape Berger au lieu de Birgé et tombe sur mon blog. Il a travaillé sous la direction de mon grand-père du 15 juin 1941 jusqu'à son arrestation par les Allemands à la Compagnie d'Electricité d'Angers et Extension. Le lendemain, Cyprienne Gravier, la secrétaire de Gaston Birgé, dont je porte le prénom en second, lui demande d'emmener mon oncle et ma tante chez des cousins à Maison-Laffite. La mère de l'aîné, Jean, mon père, est morte de la typhoïde lorsqu'il avait trois ans. La leur est séparée de mon grand-père depuis déjà quelques années. Mon père a quitté Angers pour vivre à Paris. Mon grand-père, directeur de l'usine d'électricité, était un notable de province avec chauffeur et cuisinière, loge privée au Théâtre d'Angers, il avait fait les Arts et Métiers. Mon père, qui avait eu une gouvernante, avait plus ou moins été élevée par Cypri chez qui je suis souvent allé en vacances rue Béranger. Dans la garage, il y avait de grands drapeaux français, anglais et américain qu'elle avait cousus pour la Libération. Je n'ai évidemment jamais connu mon grand-père puisqu'il fut déporté à Auschwitz et gazé à Buchenwald, à la suite d'une dénonciation.
J'ai toujours cru que c'était à cause de ses origines juives et que l'inscription "mort pour la France" sur la plaque du boulevard qui porte son nom à Angers était usurpée. C'est du moins ce que mon père pensait, car Gaston prétendait que Pétain protégerait tous les Juifs de France comme il l'avait promis. Ingénieur des Arts et Métiers avec la Légion d'Honneur, il n'a pourtant jamais accepté de porter l'étoile jaune. Mon père, très politisé, avait connu la montée du nazisme de 33 à 39 en Allemagne et n'était pas dupe une seconde. Lorsqu'il apprit l'arrestation de mon grand-père, il contacta Victor Chatenay qui était en liaison avec Londres et fit tout ce qu'il put pour le sauver. J'ai raconté tout cela. Mais le témoignage de Marcel Berthier éclaire cette époque d'un jour nouveau et me donne des informations précieuses sur mon grand-père dont je ne sais presque rien.
Gaston Birgé, dont on m'a plusieurs fois dit que je lui ressemblais, était né le 14 décembre 1890 à Neufchâteau dans les Vosges. Arrêté en juin 1942, il fut transféré à Drancy où mon père réussit à lui rendre visite une seule fois, mais en vain, puis à Compiègne. Le convoi 59 l'emportera à Auschwitz le 2 septembre 1943. Marcel Berthier raconte : Gaston Birgé a été détenu d'abord à la prison d'Angers dont le coiffeur, M. Girard, nous donnait des nouvelles. Le salon de M. Girard était rue Savary à côté du Café qui faisait le coin de la rue Pierre Lise et de la rue Savary, ce pouvait être le 16... Comme il avait été transféré à Drancy, Cyprienne Gravier m'a demandé un jour d'aller voir à Paris un journaliste de "Je suis partout" auquel M. Birgé avait rendu service, avec l'espoir que l'on pourrait par lui obtenir un droit de visite ou faire passer lettres ou colis. Je suis allé à Drancy avec lui mais en vain. En fait ce journaliste n'avait que le pouvoir qu'il se donnait et il nous a promenés ! Le 15 juin 1941, démobilisé des Chantiers de Jeunesse, j'ai commencé à travailler à la Cie d'Electricité d'Angers et Extensions dont Gaston Birgé était le directeur, à la comptabilité dirigée par Mlle L. Pendant ses congés en août, Gaston Birgé a décidé que je la remplacerais, "scandale" de C., l'ingénieur en chef, de P., un ancien CRS, le chef des encaisseurs. Gaston Birgé, lui n'était pas en vacances ! Il m'appelait pour un oui ou pour un non et c'est à cette époque que j'ai commencé à bien connaître Cyprienne Gravier, sa secrétaire, qu'il appelait "Gravier" et tutoyait comme il tutoyait tout le monde ou presque. Quand il arrivait le matin, à l'heure, s'il avait son chapeau sur le nez, l'humeur était mauvaise, s'il l'avait sur la nuque, tout allait bien. En octobre il m'a nommé chef du service des compteurs qu'on appelait le laboratoire... À son arrestation, Cyprienne Gravier n'avait pas le choix, j'étais le seul ou presque suffisamment "sûr", disponible immédiatement et capable d'accompagner les enfants sans gros risque, jamais les Allemands ne penseraient à moi, pour eux je n'existais pas. Il en allait tout autrement d'elle-même, du chauffeur, Jean Fonteneau, de leur mère ou des amis connus comme tels de Gaston Birgé. Pendant les jours qui ont suivi l'arrestation Cyprienne Gravier n'a pas dévié de son trajet rue Béranger-quai Félix Faure, et Jean Fonteneau pas plus du sien rue Saint-Laud-quai Félix Faure, ils étaient probablement surveillés encore qu'il ne soit pas certain que les Allemands s'intéressaient aux enfants, ni même qu'ils aient connu leur existence. Le motif de l'arrestation de Gaston Birgé était professionnel, il trafiquait les chiffres de production et de consommation d'électicité et les Allemands ne l'ont su que par une dénonciation venant de la Cie d'Electricité d'Angers. La famille n'avait aucune part dans cela. Mais nous ne le savions pas à ce moment.
Pour que vous compreniez ce qui s'est passé il faut que je vous parle de l'environnement professionnel de Gaston Birgé. Au sommet de l'organisation la Sté de Distribution d'Electricité de l'Ouest (SDEO), 8 rue de Messine à Paris, propriétaire du poste de transformation et d'interconnexion Haute tension/ Moyenne tension d'Angers. Ingénieur en chef : X. (Sup'elec). En dessous la Cie d'électricité d'Angers et Extension (CEAE) chargé du réseau Basse tension et de la distribution aux abonnés... Ingénieur en chef : C. (Centrale), à côté la Sté Auxiliaire d'Énergie Électrique (SAEE) en charge de la centrale thermique d'Angers, Ingénieur en chef : F. (Arts et Métiers). Gaston Birgé coiffait le tout jusqu'au début de 1942. À ce moment la SDEO, appliquant les lois sur les Juifs de Vichy, a nommé un nouveau directeur, un Alsacien protestant, tandis que Gaston Birgé restait "conseiller technique" en titre et vis-à-vis de beaucoup le directeur de fait. Contre lui il y avait C., très jaloux, L., chef comptable et son subordonné, P., chef des Encaisseurs, ancien CRS, ces deux derniers très pro-Allemands. Avec lui il y avait Y., très encombré par ses histoires d'adultère, B., caissier depuis très longtemps et un dessinateur, poète, artiste, ancien lui aussi dans la maison, Jean Fonteneau et Cyprienne Gravier. Les autres pas hostiles mais "surtout pas d'ennuis". La dénonciation vient sans doute de L. qui a fourni les éléments avec, peut-être la complicité active de C., mais c'est P. qui l'a presque certainement réalisée en passant par les "copains CRS-Gestapo". Quand il m'avait nommé chef du service des compteurs, Gaston Birgé m'avait aussi donné la gestion des restrictions d'électricité chez les abonnés, en me recommandant la modération. En 1942 chaque abonné ne devait pas dépasser la consommation moyenne d'une période précédente (1941, je crois), mais comme il n'y avait plus guère de gaz ou de charbon, les abonnés achetaient des plaques de cuisson et des radiateurs électriques (des petits, juste 1000 watts, disaient-ils, oui mais 1000 W = 50 lampes) et les consommations s'envolaient. Il fallait arranger les choses et cela scandalisait P. qui aurait volontiers mis les contrevenants en prison. Tant que Gaston Birgé était là il n'y avait rien à craindre, mais après son arrestation, P. a obtenu de C. que je sois muté avec X. comme répartiteur (trois ingénieurs et moi, travaillant 3X8 heures). Il s'est arrangé (comment ?) pour que je sois inscrit sur les listes du STO. Prévenu par M. Cons, chef de cabinet (?) du préfet, je suis parti à Toulouse en août 1943 grâce au Baron Reille, un ami de Gaston Birgé. À la même époque M. Cons est devenu Préfet de l'Ariège... Gaston Birgé avait "roulé" de très hauts personnages et ils n'ont pas aimé quand ils l'ont su. Il ne faut pas oublier que le château de Pignerolles à Saint-Barthélemy abritait un important État-Major de la Marine. C'était l'échelon militaire le plus élevé de la région, grosse consommatrice d'électricité (les bases, les radars, etc.) avec un droit de regard particulier sur les chiffres et sur ce qu'elle payait. Le poste de répartition d'Angers couvrait la zone : Lannemezan (Pyrénées), Eguzon (centrale hydraulique), Distré (Poste de transformation près de Saumur), Le Mans (SNCF), Caen, Paris (Métro) et les répartiteurs communiquaient entre eux par la téléphonie Haute-Fréquence que les Allemands ne pouvaient contrôler. C'était donc un système sensible et important. À la libération C., P. et L. ont été inquiétés, mais les enquêtes étaient menées par d'anciens flics ou CRS qui protégeaient efficacement leurs "amis". Ils ont été révoqués et frappés d'indignité nationale mais, à ma connaissance il n'y a pas eu de vrai procès. C. est mort très rapidement, les autres ? Les vrais coupables étaient à la SDEO, mais ils s'en sont tirés....
Le témoignage de Marcel Berthier, à qui je suis reconnaissant d'avoir ravivé ses souvenirs, me permet de renouer avec ma cousine Susy, la plus jeune des quatre enfants de mon oncle Roger, décédé d'un cancer il y a trente ans. Elle est musicienne et joue du steel drum. Susy m'envoie deux photos de mon grand-père, je n'en possédais aucune. Sur la seconde, la ressemblance avec mon père, frappé d'un cancer il y a vingt ans, est flagrante. Ma tante Ginette est morte il y a deux ans, et avec elle ont disparu toutes les archives de la famille dont il ne reste plus aucun protagoniste vivant. Je fais suivre toutes ces informations à ma sœur Agnès et à ma fille Elsa qui est très attachée aux histoires familiales. Je comprends enfin l'inscription de la plaque à Angers du boulevard qui porte son nom : "Gaston Birgé, mort pour la France".
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 24 juillet 2007 à 00:01 ::Pratique
Une autre recette facile ! Râper les courgettes, les faire dégorger au gros sel, bien rincer, puis presser abondamment pour faire sortir toute l'eau. Mélanger avec des oignons coupés fins et du poivre. Faire frire en petits palets roulés dans la farine. C'est tout ! Alice passe trente secondes les oignons hachés au micro-ondes avant de les incorporer. Les fleurs de courgettes en beignets sont délicieuses, mais c'est plus difficile à réussir. Là on s'aventure sur le terrain des tempura, et c'est tout un art pour que cela reste léger.
Je tiens de ma famille une autre manière de consommer les courgettes lorsqu'elles sont petites. Les ébouillanter entières une minute sans les éplucher, les couper en deux dans le sens de la longueur et ajouter un filet d'huile d'olive et un peu de sel.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 23 juillet 2007 à 00:05 ::Voyage
Si j'adore me baigner, je n'ai jamais aimé aller à la plage. Trop de bruit, de bousculade, d'épandage, et surtout, impossible de trouver une position agréable pour bouquiner sur une serviette de bain. Il y a longtemps que je ne m'allonge plus sur le sable pour bronzer. Je laisse faire le soleil sans m'en préoccuper. Si nous sommes nombreux à y aller ensemble, j'apprécie encore de jouer avec les vagues, mais je m'épuise vite. Mon père m'apprit à rentrer dans la mer en courant ; ensuite je m'ennuie et nage rarement très loin. En découvrant il y a une douzaine d'années l'émerveillement de la plongée sous-marine, j'ai du même coup compris les joies du masque et tuba. Équipé ainsi, je ne sens plus le temps passer et les distances s'allonger ; en quelques brasses (je n'ai jamais su nager autrement avec plaisir) je me retrouve au bout du monde. Il suffit que je suive un banc de poissons pour me laisser entraîner loin du rivage, sans qu'aucune fatigue vienne interrompre la baignade. Lorsqu'Olivia et Thierry m'apprirent que la plongée était interdite aux asthmatiques, même légers comme moi, le monde du silence s'écroula. J'aurais pu hurler avec les loups de mer pour noyer mon chagrin. Je ne suis pas certain que je serais capable de suivre leur prescription si l'occasion se représentait tant j'ai adoré me promener dans cette forêt inimaginable au milieu des animaux farceurs. En attendant, Françoise et moi nous adonnons à la nage en surface les yeux rivés vers le fond, admirant pageots, saupes, oblades et girelles.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 21 juillet 2007 à 17:08 ::Humeurs & opinions
Voir le blog de Karl Laske, journaliste à Libération. Un témoin a filmé la scène.
C'est pourtant délicieux, les safous. J'en ai acheté récemment à ces femmes africaines assises sur le trottoir à la Goutte d'or. Elles étaient gentilles, elles m'ont expliqué qu'il fallait les cuire cinq minutes dans l'eau bouillante. J'ai trouvé ça bon même refroidi. On dirait de petits avocats, mais avec un goût acide. Il y a un gros noyau. On mange la peau.
Je me souviens de Jeannot qui vendait le poisson aux Halles à la sauvette. Il appelait ma mère de derrière une porte cochère. Parfois les marchands de quat' saisons prenaient leurs jambes à leur cou pour échapper aux rafles. J'en ai déjà parlé, mais cela m'a marqué. Les flics préfèrent cuisiner les femmes enceintes que les safous. Ils n'ont aucun goût.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 21 juillet 2007 à 00:47 ::Cinéma & DVD
Présenté comme un film d'horreur, Les innocents de Jack Clayton est plutôt une adaptation fantastique d'un drame psychanalytique où la sexualité hystérique du personnage de la gouvernante joué par Deborah Kerr est habilement suggérée dans un noir et blanc onirique, animé de courants d'air rappelant La chute de la Maison Usher de Jean Epstein. L'ambiguïté des fantasmes féminins d'Henry James dans Le tour d'écrou, dont c'est l'adaptation cinématographique, sont magnifiquement transposés par Clayton dans ce film étrange de 1962.
Ma première approche d'une adaptation du roman qu'Henry James écrivit en 1898 fut l'opéra de chambre de Benjamin Britten créé en 1954 à la Fenice de Venise, dirigé par le compositeur, où le rôle chanté du jeune Miles était tenu par David Hemmings, futur acteur du Blow Up d'Antonioni. Dans le film, l'interprétation des deux enfants, Flora et Miles, par Pamela Franklin et Martin Stephens, est d'ailleurs suffocante. Leur maturité flanque plus de frissons que les hallucinations de Miss Giddens. Le film à la trouble sexualité respire la souffrance jusqu'à sentir le soufre.
Les passionnants bonus du dvd (Opening) fournissent des pistes indispensables à la compréhension des enjeux du film, et la version historique de l'opéra, une des plus belles œuvres de Britten, existe en cd (London).
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 20 juillet 2007 à 00:28 ::Musique
Je ne sais plus comment écrire sur la musique, comment faire partager mes coups de cœur, comment transmettre ce qui m'a été légué, comment me distinguer du vacarme ambiant. Aurais-je perdu le rythme des mots, à parler sur au lieu de versifier sûr ? Dois-je chanter les louanges pour qu'elles soient entendues ? La culture est-elle devenue une simple marchandise qu'on la relooke aux couleurs de la mode, faux-semblant faisant croire aux artistes en herbe qu'ils inventent lorsqu'ils ne font que répéter sans le savoir ce qui les constitue ? Les idées se rencontrent, mais que reste-t-il du style ? Je m'y perds, parce que je n'ai jamais voulu pondre un morceau de plus, ajouter mes sornettes au concert de klaxons, urinant dans cet océan d'informations dans lequel nous nous noyons tous. Je tape trop souvent plus de lignes que je ne frappe de touches, comme la justification d'une vie passée à produire, comme si c'était fini, comme si j'avais tout dit et qu'il fallait encore enfoncer le clou. À viser l'efficace, on se dilue. Retrouver la simplicité du cœur, participer à la chorale, la vacance est là pour remettre le compteur à zéro.
La raison, déjà un mauvais terme, est qu'à mon retour je devrai me remettre à jouer. D'abord de la musique avec Franck Vigroux. Avantage, je n'ai aucune idée, donc pas de préjugé, comme une nouvelle virginité dans un corps marqué par les années. On peut les compter comme les écailles de la tortue. Ne croyez pas qu'avec le temps il soit plus facile d'écrire. C'est le contraire. Peur de radoter. Sensation de déjà vu. Y aller alors, au lieu de râler, sans souci, tel ce bateau en papier flottant dans le caniveau rue de la Convention lorsque j'avais l'âge de raison, avant l'orage des saisons. Mais avec quel accompagnement ? Je n'ai jamais su ni plier ni rouler le papier. Chacun de mes mouvements est lié aux désirs de mes alter ego.
Je dois aussi rédiger plusieurs articles. Pour le prochain Muziq, Goaty me demande d'écrire chaque fois 1500 signes sur trois disques que j'ai usés jusqu'à la corde. Pour me pendre ? Trois filles, non des moindres. En ai-je connu d'autres ? Bien sûr. J'ai failli me la passer autour du cou tant elles étaient fatales. J'ai grandi et m'en voilà fort marri ! Les idées ne manquent pas, je m'y mettrai lorsque j'aurai trouvé le style. Idem pour les Allumés, je dois absolument sortir du cadre thématique que je m'étais imposé pour ma chronique dvd "Sur l'écran noir de vos nuits blanches". Laisser aller la plume en considérant les galettes comme les contrechamps de mes élucubrations. Retrouver la liberté. Le ton. Une illusion. Je m'entraînais devant la glace. C'est du travail. Beaucoup de travail.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 18 juillet 2007 à 08:34 ::Pratique
J'aurais pu titrer Le jardin des délices (3) pour ce nouveau chapitre sur la plantation de Jean-Claude en plein La Ciotat, mais je veux cette fois rendre hommage à Rosette qui nous régale d'une recette arménienne d'une simplicité confondante. Elle la tient de sa mère, rescapée du génocide au début du siècle dernier.
Inciser des aubergines avec des gousses d'ail comme on fait d'un gigot. Saisir les fruits violacés dans l'huile cinq minutes de chaque côté, sans aucun autre additif, même pas de sel ! Réduire ensuite le feu en couvrant aux trois quarts. Au bout d'une demie heure, ajouter quelques tomates bien mûres. Attendez encore une heure pour savourer nature les aubergines Imam Baïle, un régal absolu qui fond dans la bouche et dont on ne peut se lasser. Son nom signifie d'ailleurs "Le prêtre s'évanouit" !
J'aime bien les recettes faciles qui font beaucoup d'effet...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 17 juillet 2007 à 01:24 ::Voyage
Nous sommes arrivés hier soir à la gare de Marseille. J'ai pris cette image des ors du sud l'été dernier en allant chez Pierre et Florence. Lorsque je ne sais pas quoi raconter, je vais jeter un coup d'œil dans le dossier "images en attente" où j'ai réuni des photographies qui me plaisent sans savoir ce qu'elles raconteront un jour, quel contrepoint elles dessineront. Scotch est venu partager la lumière du sud tandis que Jonathan est resté à la maison où le jardin explose de petites tâches jaunes, roses, mauves et fuschias sur canapé vert. Je lui ai préparé des ventilateurs, on se sait jamais. Serge nous embarque en voiture jusqu'à La Ciotat où j'espère respirer quelques jours avant de rempiler en studio...
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 16 juillet 2007 à 16:19 ::Humeurs & opinions
Lorsque Dominique Soto, présidente de SOS Racisme (une émanation de Parti Socialiste auquel d'ailleurs il appartient), défend Rachida Dati, ministre de la Justice (on dit aussi Garde des Sceaux), en affirmant qu'elle est attaquée "parce qu'elle est jeune, femme, et d'origine maghrébine", elle l'affuble de toutes sortes d'insignes dangereusement apolitiques.
Il me semble qu'en critiquant les projets politiques répressifs et réactionnaires de Rachida Dati, le discours est fondamentalement moins ségrégationniste que celui de ceux ou celles qui montent en épingle ses appartenances communautaires. En d'autres termes, le racisme ou le machisme vont parfois se nicher, certainement involontairement, dans des discours qui prétendent les attaquer.
Si le racisme est la haine d'une part de soi-même, si le machisme cache une fragilité fondamentale, si la haine des jeunes exprime un regret de ne plus l'être, si celle des homos souligne un refoulement de ses propres pulsions, alors on peut émettre un doute sur les idéaux de ceux qui réduisent les actes et les paroles des personnalités politiques à leur apparence ou appartenance communautaire, à leur vie privée ou à leurs racines.
Rachida Dati ne peut être jugée que pour ses propos, ses projets et ses actes, tous éminemment politiques. Hélas !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 16 juillet 2007 à 00:16 ::Cinéma & DVD
Il y a deux ans nous avions découvert le film de Robert Lepage, La face cachée de la lune, adaptée de l'une de ses pièces, qui, avec le temps, se révèle l'un de nos films préférés de ces dernières années. L'onirisme de Lepage n'y a d'égal que son intérêt pour les nouvelles technologies et les formes récentes d'expression qui ancreraient fondamentalement le théâtre dans une contemporanéité non coupée des arts populaires. Derrière lui, est réunie une équipe de chercheurs et d'artistes formant la troupe-laboratoire Ex-Machina. Le sérieux de ses recherches me rappellent la passion de Denys Arcand pour les manuscrits de la Mer Morte sur lesquels il s'appuya pour Jésus de Montréal dans lequel joue justement Lepage. Le metteur en scène cumule les rôles d'acteur, de scénographe et de réalisateur avec le même brio. Les acteurs québecquois bénéficient d'une direction exceptionnelle qui fait souvent défaut dans le cinéma européen. Ses personnages ont une profondeur analytique qui ne laissent jamais l'humour sur le bord de la route. Les raccords de montage de ses films sont toujours motivés à la fois par le sens et la beauté plastique des images. La machinerie de théâtre est renouvelée par l'apport de projections sur grand écran, Internet, les ombres et maintes trouvailles scénographiques, travail exemplaire qui devrait en inspirer plus d'un. La magie est au service des grandes interrogations et émotions humaines, elle nous fait plonger dans un émerveillement permanent, nous offrant de voir le monde avec des yeux d'enfant et une distance d'adulte.
Outre La face cachée de la lune, on peut trouver, en cherchant un peu (amazon.com ou fr ou ca), les dvd de Possible Worlds tourné en anglais (Lepage interprète ses pièces indifféremment dans les deux langues), Le confessionnal, Nò et, last but not least, celui qui accompagne le texte de La création Andersen, une de ses dernières créations. La conférence de presse de 40 minutes, les extraits et les autres compléments sont absolument superbes d'intelligence et de sensibilité (la voix et la diction de Robert Lepage sont de plus envoûtantes). C'est la première fois que je vois les nouvelles technologies totalement maîtrisées et justifiées dans l'espace théâtral.
Ne manquez sous aucun prétexte La création Andersen du 14 au 28 décembre prochains au Théâtre National de Chaillot. Pour cette biographie habitée et illuminée, le rôle du conteur danois sera tenu par Yves Jacques, un autre formidable comédien vu chez Arcand, qui a l'habitude de remplacer Lepage en tournée. In-dis-pen-sable. Je pèse mes syllabes.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 15 juillet 2007 à 00:00 ::Humeurs & opinions
Sur son Glob, Jean Rochard publiait hier un billet intitulé Rendez-vous à l'enterrement de la liberté d'expression suscité par l'annulation, par la chambre criminelle de la Cour de cassation, de la décision de la cour d'appel de relaxer Mohamed Bourokba, dit Hamé, du groupe La Rumeur (page de Wikipédia détaillant toute la procédure), inculpé pour "diffamations publiques envers la police nationale". Ce délire rappelle la condamnation du livre Tous coupables sauf que, cette fois, le Président de la République s'acharne personnellement contre un artiste. La Cour de cassation a l'habitude de juger la forme, pas le fond, c'est très inquiétant !
Pendant ce temps, le garde des Sceaux Rachida Dati se désolidarise de ses deux frères inculpés pour trafic de stupéfiants. Récidiviste, Jamal Dati écoperait d'une lourde peine sous le coup de la loi des peines plancher promues par sa charmante sœur dont les collaborateurs démissionnent les uns après les autres à cause de son autoritarisme. Des fonctionnaires du Ministère de la Justice qui n'ont pourtant pas été débauchés du Parti Socialiste ! Son autre frère, Omar Dati, n'est accusé que pour quelques centaines de grammes de hasch... Mais je suis mauvaise langue, la solidarité s'exerce pleinement puisque la Licra et SOS-Racisme se sont portés au secours de Rachida Dati qui "paie, dès son arrivée, le prix fort d'être la première personne issue de l'immigration maghrébine à accéder à une telle responsabilité gouvernementale".
Il serait maladroit de diaboliser Nicolas Sarkozy qui n'a encore pas fait grand chose si ce n'est une excellente opération médiatique allant de paire avec l'anéantissement du Front National, du Parti Socialiste et des velléités des jeunes loups de son propre parti. Pourquoi être brutal lorsqu'on peut faire cela en douceur et avec le sourire ? C'est tout de même plus élégant qu'une nuit des longs couteaux ou deux tours qui coûtaient une fortune à ses propriétaires, non ? Il faudra attendre prudemment la rentrée et le prochain cabinet pour constater les ravages de sa politique et ce qu'il reste de ses promesses qui, pour nombre d'entre elles, on préférerait qu'il ne les tienne pas.
Comment s'opposer à cette vague conservatrice et réactionnaire si l'opposition reste divisée ? Il paraît que la jeunesse est de plus en plus sarkoziste, mais la gauche l'a fait-elle encore rêver ? Les nantis de l'Europe ont émoussé toutes les utopies. La démocratie bourgeoise est au comble de son cynisme. Ceux qui condamnent mai 68 aimeraient effacer quarante ans d'histoire, revenir avant... Cela se fait couramment. L'occident est à bout de souffle, le reste du monde est sur les genoux. Alors, si la révolte vient de l'extérieur, il semble urgent de voyager.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 14 juillet 2007 à 00:53 ::Expositions
On pouvait tout voir, rien n'entendre. Tant mieux. Les audioguides empêchent l'évasion. Impossible de s'approprier le tableau de Kiefer avec un casque sur les oreilles. La photographie permet de retrouver une intimité avec l'œuvre. Les visites se font en plusieurs étapes. D'abord au pas de course, dans le catalogue, en revoyant les photos s'il est autorisé d'en prendre (il m'est arrivé d'en voler en comptant le nombre de secondes d'inattention d'un gardien), en revenant pour l'une des œuvres qui le mérite à nos yeux, une seule, le luxe, pour y pénétrer ; enfin en parler, écrire ou y penser. Alain me dit que Kiefer vit dans le sud de la France où il détruit progressivement et avec art sa demeure-atelier, 35 hectares, comme le château qu'il a transformé en Allemagne. Le gisant représenterait-il un autoportrait de l'artiste livré en pâture au public ?
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 13 juillet 2007 à 08:59 ::Humeurs & opinions
On dit que d'abord il va faire chaud, puis qu'un jour il fera beau. L'instabilité de la météo offre des surprises, volte-face soudaines et inattendues. Cela ne me déplaît pas. Rien n'est éternel, rien n'est immuable. Pourquoi se plaindre du temps ? Tous les climats ont leurs avantages et leurs inconvénients. Mais si "il n' y a plus de saisons" ?
Lorsqu'il pleut, je pense aux cultivateurs, je reste à la maison ou j'enfile ma cape imperméable pour chevaucher mon vélo pliant. S'il pleut trop, je ne bouge plus, ça me calme ! Le soleil donne le sourire, mais je suis plus souvent qu'on ne le croit dans la lune et il ne me voit pas. Qu'il m'attende, le temps que j'émerge de mon laboratoire... On sait bien que les beaux jours reviendront, pluie ou soleil. Pas de catastrophe. Je regarde souffler le vent tant qu'il plie les hauts bambous à l'horizontal, Scotch se fait dorer le poil au soleil, je n'ai pas besoin d'arroser, la neige rappelle l'enfance, le tonnerre ravit le musicien...
En 1999, la tempête a emporté la cheminée. Ses cent kilos sont tombés dans le chemin de terre, à quelques mètres de mon voisin qui s'était réveillé plus tôt que moi. Je débouche régulièrement l'évacuation du jardin et les gouttières pour ne pas reproduire d'inondation. J'entretiens la chaudière. J'ai des ventilateurs. Si j'en ai marre, je change d'atmosphère ou d'hémisphère. Nous grimpons dans la montagne lorsque la canicule terrasse les habitants de la vallée. Tant que j'aimerai le temps, il se laissera apprivoiser et je vivrai. Ici aussi j'applique la formule de Cocteau énoncée par Phono Un dans Les Mariés de la Tour Eiffel : "Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être l'organisateur..."
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 12 juillet 2007 à 01:14 ::Musique
Deuxième journée aux Studios de la Seine pour le clip L'Europe 1907-2007 avec Eric Echampard et Ronan Le Bars. Eric commence par choisir ses fûts et surtout les peaux qui vont dessus. Comme je n'aime que les batteries accordées, je suis comblé. Eric passe deux heures à s'accorder, retrouvant le grave de la grosse caisse en la refermant par une seconde peau et harmonisant la tonalité de l'ensemble. Les prises elles-mêmes ne durent que quelques minutes. Lorsque tout est intelligemment préparé et les motivations claires, il n'y a plus qu'à le faire ! Il accompagne la valse jazz avec son propre swing et la solea en jouant à mains nues, se rapprochant de notre idée première de percussion ethnique. Un élégant roulement de caisse claire introduit la batterie bretonne du bagad.
Après un déjeuner de sushis sur le pouce et pouf du studio, Bernard et moi accueillons Ronan qui aura fait sept heures de train pour quelques mesures de uilleann pipes. Le son de la cornemuse irlandaise nous fait dresser les poils sur les bras. Tricotant l'hymne européen avec la guitare wah-wah d'Hervé, elle ferme le ban en donnant l'impression qu'au finale se retrouvent les vingt-sept Etats de la Communauté Européenne.
La musique va maintenant permettre à Pierre-Oscar Lévy de monter son film. Un siècle d'histoire de l'Europe défilera tandis que derrière les notes, sous les mots, d'autres réflexions germeront. Nous reprendrons le mixage fin septembre lorsque les documents d'archives audiovisuels auront été calés.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 11 juillet 2007 à 00:10 ::Perso
Le mercredi de 9h à midi et le samedi de 10h à 17h, l'appartement-atelier de Le Corbusier, 24 rue Nungesser et Coli à Paris, est ouvert aux visites moyennant un droit d'entrée de 3 euros. Comme lors de notre passage à la Cité Radieuse à Marseille, nous sommes surpris par les astuces de l'architecte (utilisation maximale de l'espace, fonctionnalité, simplicité des lignes, circulation fluide entre les espaces, lumière partout présente) et dans le même temps tout semble étriqué (plafond bas, petitesse du salon et de la cuisine ; la fonctionnalité annonce déjà Ikea...). On n'a pas l'impression que l'ensemble mesure près de 240 mètres carrés. Je pense que Le Corbusier s'est inspiré des cabines de bateau où l'astuce doit contrebalancer le volume. Si l'on compare l'immeuble, dont il acheta les 7ème et 8 ème étages pour y vivre et travailler, aux constructions mitoyennes datant aussi du début des années 30, on se rend compte de sa modernité. Son système de voûtes, une coque renversée plutôt que la nef d'une église, lui évite de rajouter des piliers au centre de l'appartement, de grandes portes pivotent entre les pièces offrant la possibilité de morceler l'espace ou de l'ouvrir complètement, et l'on n'a jamais fait aussi confortable que sa chaise longue !
Par la baie vitrée, j'aperçois mon ancien lycée (photo) où j'ai effectué toute ma scolarité. Au coin du Stade Jean Bouin et du Parc des Princes, le Lycée Claude Bernard est une énorme bâtisse comme nombreux de ces édifices, donnant l'impression d'une caserne. Je me revois parquer ma mobylette grise devant la grande entrée ou faire la queue pour entrer en classe dans les immenses couloirs derrière les hautes fenêtres. Je prends conscience à quel point rien n'est fait pour donner envie d'y pénétrer. Massif, autoritaire, sa réflexion est à sens unique. Les classes donnent sur l'immense cour intérieure. Je ne crois pas que la concentration nécessite d'être coupé du monde à ce point. Il existe probablement des lycées conçus avec plus de lumière, où respirer avec les yeux et les oreilles est devenu possible, mais je n'ai connu que celui-ci, un lycée de garçons à une époque où la mixité n'était pas encore acquise. Ma libération marqua un point de non-retour.
À l'ouest, vers Boulogne-Billancourt, depuis le petit toit-jardin du Corbusier, j'aperçois l'appartement de mes parents couronné par la terrasse couvrant toute sa surface. C'est là que nous nous sommes libérés de la pesanteur des études, projetant sur les façades des immeubles voisins les diapositives géantes du light-show, allongés sous la lune complètement défoncés au son de musiques psychédéliques devenues le sésame d'un paradis magiquement accessible et qui n'avait rien d'artificiel, la fin des années 60.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 10 juillet 2007 à 00:01 ::Musique
Hier, l'enregistrement aux Studios de la Seine est passé comme une lettre à la poste. Après le Balanescu String Quartet pour Sarajevo Suite avec Dee Dee Bridgewater, c'est la seconde fois que nous enregistrons avec un quatuor à cordes. Le Quatuor IXI composé de Régis Huby et Irène Lecoq (violon), Guillaume Roy (alto) et Alain Grange (violoncelle) a été simplement parfait, interprétant la partition pour L'Europe avec une sensibilité toute viennoise tandis que les stations annonçaient Swing Waltz, Solea andalouse ou Finale celtique. Bien que le quatuor soit un travail d'équipe, il est amusant de voir Régis diriger à notre place. Nous avons commis une énorme erreur de copie en préparant la séance, oubliant un changement de tempo. L'ingénieur du son, Fabrice Maria, rattrape le coup par une astuce de montage qui rend le verse encore plus dramatique. Canaliser les erreurs et les maladresses produit des surprises miraculeuses.
Déjeunant chez Paul au carrefour des rues de Charonne et de Lappe, nous apercevons par la fenêtre une plaque commémorative en hommage à Francis Lemarque né en face. Coïncidence émouvante puisque nous débutons l'après-midi avec l'accordéoniste David Venitucci et le guitariste Hervé Legeay qui l'accompagnaient sur son dernier disque. Bernard raconte qu'à la même adresse, il y avait en bas un restaurant où il avait l'habitude de venir manger du couscous et acheter du hasch avec Chet Baker. David swingue comme un fou, Hervé passe de la guitare manouche au flamenco et termine par un Hymne à la Joie hendrixien tandis que résonnent les tambours incisifs du bagad breton. Suite mercredi avec Eric Echampard à la batterie et Ronan Le Bars aux uillean pipes !
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 9 juillet 2007 à 09:16 ::Musique
Après la revue Sextant qui me consacre 34 pages dans son numéro 3, c'est au tour de Jazzosphère, dans son numéro 32 intitulé "Musique et littérature", de publier 5 pages d'entretien sur ma collaboration avec Michel Houellebecq, agrémentées de nombreuses photographies. Après une première revue de presse il y a quelques jours, voici un petit article paru dans ce même Jazzosphère, augmenté de deux chroniques du Net.
Établissement d'un ciel d'alternance, Jean-Jacques Birgé/Michel Houellebecq
Texte et musique. Cette savante alchimie qui lie un auteur et un musicien ne révèle que très rarement son essence. Le musicien écoute l'auteur lire et exprimer son texte, lui donner une signification qu'il n'avait peut-être pas ressentie comme telle mais qui, dans ce lieu, avec ce public et à ce moment-là prend toute sa force.
Les rencontres mêlant la musique à d'autres formes artistiques sont toujours fragiles. Fragiles car la musique est avant tout vecteur d'émotion. Son rôle dans les œuvres cinématographiques n'est plus à montrer. Une scène prendra ainsi une couleur différente selon le son qu'on lui prête.
Cette relation intime se retrouve entre la musique et le texte. Quelle gageure de porter musicalement un texte sans se limiter à de simples illustrations des mots écrits par l'auteur. Quelle gageure pour un auteur de se prêter à l'exercice impudique de livrer au public son texte et de lier son entreprise à celle d'un musicien.
Jean-Jacques Birgé et Michel Houellebecq s'engagent, au travers d'Établissement d'un ciel d'alternance, dans cette voie périlleuse. Le musicien retient son souffle, se met au service d'un texte ; l'auteur partage ses mots, les délivre au goutte à goutte comme pour savourer encore plus ce moment magique. Publiée plus de dix ans après son enregistrement, cette œuvre suscite une émotion spéciale et conserve intacte sa force d'expressivité.
Sabine Moig (Jazzosphère n°32, juillet 2007)
Pour ceux que la Présence humaine houellebecquo-burgalesque avait laissés sur leur fin, se précipiter dans l'univers sonore "dynamiquement léthargique" de Jean-Jacques Birgé accompagnant notre slameur mou lors d'une performance à la Fondation Cartier (novembre 1996) que les disques GRRR nous restituent en une version studio sans perruches, sous le titre évocateur : Etablissement d'un ciel d'alternance. Hormis les retrouvailles avec la poésie délicieusement spleenétique de l'auteur, c'est une belle occasion de découvrir le travail d'orfèvre d'un musicien contemporain on ne peut plus farouche - le résultat (notamment la plage III extraite de La Poursuite du bonheur) est bouleversant et lyrique en diable. Marc Bruimaud
Disque ami : Jean-Jacques Birgé nous fait prendre une cuite…
Mais une cuite de Jupiter ! Le voilà qui s’est mis en tête (et en corps) de nous faire aimer Michel Houellebecq par son nouveau disque : Etablissement d’un ciel d’alternance co-signé avec l’écrivain. Et par un tour de passe-passe olympien, il y parvient. La diction de Houellebecq est seyante et intime. Elle est portée en confiance par la musique chaleureusement incisive (l'écrivain offre ici son meilleur, ses livres nous indiffèrent). Les photographies et le livret sont de beaux compléments d’objets directs. Un coup réussi du type de l’illustration du Voyage au bout de la nuit par Tardi (si vous voyez ce qu’on veut dire).
Et en conclusion surprise, et pas des moindres, une pièce intitulée "Tchernobyl" co-signée et co-réalisée avec Bernard Vitet qui pourrait être la bande musicale de l’excellent album de Chantal Montellier : Tchernobyl (éditions Actes Sud). Jean Rochard
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 8 juillet 2007 à 00:34 ::Expositions
Sous la nef, les sculptures de fin du monde de Kiefer se dressent au milieu des vestiges d'un ancien temps. Les édifices tapissés de tôle ondulée abritent la croûte terrestre et des restes d'une nature en décomposition. Les cargos échoués sont attaqués par la rouille. Le public profite d'une dernière après-midi dominicale pour arpenter la plage.
Il ne reste donc plus qu'aujourd'hui dimanche pour découvrir l'artiste Anselm Kiefer au Grand-Palais, première exposition de Monumenta 2007 sur le principe "Un artiste, un lieu, une œuvre". Les prochaines seront consacrées à Richard Serra en 2008 et Christian Boltanski en 2009.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 7 juillet 2007 à 07:37 ::Cinéma & DVD
J'ai raconté l'histoire du film de Françoise, Si toi aussi tu m'abandonnes, le 16 avril et annoncé le lancement de TVPerso sur le canal 13 de la FreeBox dimanche dernier. En voici une application, la version censurée par la télévision est accessible sur VideoClub en tapant le code 33642 ou en cherchant dans Divers. Cinquante deux minutes pour apprécier la différence si vous êtes abonnés à Free et que vous avez vu la version formatée produite par Image et Compagnie, la société de Serge Moati, lorsqu'elle est passée sur France 3. Une occasion exceptionnelle de voir le film tel que Françoise Romand l'a réalisé, avant les coupes et les ajouts, avant que tout ce qui concerne la religion, les Scouts d'Europe (liés au Front national) et la famille adoptive du jeune Colombien soit censuré, avant que le film ne devienne un portrait à charge... L'idéal serait de pouvoir comparer les deux versions, ce qu'a rapporté Poptronics lors de la projection aux Beaux-Arts programmée par Addoc... L'Humanité d'hier vendredi consacre une page sur le documentaire en danger dont un article sur l'histoire de ''Si toi aussi tu m'abandonnes'' signé Marie Barbier.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 5 juillet 2007 à 11:32 ::Humeurs & opinions
Le "nouveau" Président de la République est un malin. Il ferait croire à la population qu'il incarne la révolution face à l'immobilisme des socialistes, sur le mode "nous, nous ferons ce que nous disons, les autres n'ont fait que des promesses". La gauche incarnerait la réaction et la droite les forces de progrès. Cela rappelle les détracteurs du vélo à Paris qui vous suggèrent les carrioles à cheval ou les chars à bœufs, ou encore les défenseurs du mp3 contre la qualité réelle des CD. À admettre qu'il y ait ici et là révolution, il en existe toutes sortes qui ne vont certainement pas dans le sens de l'amélioration des conditions de vie. La révolution islamiste iranienne, le développement métastasique automobile, la compression audio montrent alors ce qu'est en réalité le progrès, une manière de vendre la modernité, étymologiquement "à la mode"... À la mode de chez nous on nous plante avec les coûts, à la mode de chez nous on nous plante avec les fous, à la mode de chez nous on nous plante avec le goût, à la mode de chez nous on nous bourre vraiment le mou. J'aurais pu choisir d'autres rimes en sous, en tout, que ça n'y changerait rien, le progrès est un leurre que brandit le pouvoir chaque fois que les arguments idéologiques font défaut. Je ne m'étendrai pas sur la faillite de la démocratie bourgeoise, le lobby automobile et les ressources planétaires, mais l'on peut s'inquiéter d'une population à qui l'on fait avaler n'importe quoi sous couvert de modernité ou de progrès. Une révolution est un mouvement cyclique qui nous fait revenir à notre point de départ, un tour complet, un tour de passe-passe, mais c'est ainsi que les hommes vivent, s'enfonçant tous les jours un peu plus dans l'ignominie et l'aveuglement. La révolte est tout autre. On y reviendra... Il fait des bonds, il fait des bonds, il fait des bonds...
L'extrême-gauche se désespère donc du tour que prennent les choses. On confond Mai 68 à la réaction qui n'a eu de cesse de revenir sur ses acquis. Sarkozy a toujours rêvé de revenir à l'état d'avant, on le comprend, tout était clair, chacun à sa place, les femmes, les prolos, l'ordre. Mais il ne faudrait pas pour autant le diaboliser en découvrant une France glissant radicalement à droite. Elle l'a toujours été et nous n'avons jamais représenté qu'une frange marginale attachée à une morale héritée des Lumières, de la Révolution française, de la Commune et de 1917 ou 1936. Il est sain de rêver et de développer de nouvelles utopies lorsque la classe politique s'affole à en perdre tout repère. Né en 1952, je ne me souviens pas d'avoir connu autre chose que la droite au pouvoir. Peu de souvenir de la IVème République avec René Coty, mais la mémoire de la Vème, pom pom pom pooom. D'abord 1958 et la Guerre d'Algérie avec De Gaulle, jusqu'en 69, puis Pompidou qui incarnait la puissance des banques, Giscard d'Estaing le faux aristo arrogant, petite accalmie mitterrandienne d'un ou deux ans au lancement mais la social-démocratie montre vite son vrai visage, cohabitation, Chirac... Y voyez-vous autre chose que la droite aux rênes du pays ? Moi pas. Alors on s'y fait, d'appartenir à la résistance. La lutte continue, parce qu'on n'a pas le choix. On refuse les accords stratégiques qui détruisent ce pourquoi nous combattons, des idées qui nous permettent de nous regarder dans la glace sans honte de ce que nous avons été et de ce que nous sommes devenus. La route est longue.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 4 juillet 2007 à 01:12 ::Cuisine
Il est de tradition familiale que nous fêtions les anniversaires dans un bon restaurant, invités par mes parents. Mon père étant mort il y a vingt ans, Maman perpétue cette délicieuse habitude qui veut que l'on tente chaque fois une nouvelle expérience gastronomique. C'était hier l'anniversaire d'Elsa à L'Avant-Goût, une occasion de nous retrouver, avec Michèle, sa maman, et Yann-Yvon. Le jeu consiste à dégoter de bonnes tables pour un coût raisonnable. Maman et ma sœur Agnès sont expertes à cette gymnastique. Nous nous laissons porter par le flot. Elsa et moi imaginons difficilement de terminer un repas sans dessert au chocolat. Pour le reste, nous avons tendance à choisir ce qui paraît le plus extraordinaire. Ça marche parfois. La frime de mon père, qui était du genre à faire appeler le chef pour le féliciter, me manque, même si cela nous flanquait chaque fois la honte. Il est devenu rare que nous ayons des étoiles dans les yeux quand nous évoquons les restaurants pourtant souvent délicieux et inventifs. J'ai l'impression que nos prouesses domestiques, aux un(e)s comme aux autres, valent largement ces bonnes tables. Maman a arrêté de faire la cuisine lorsque ma sœur et moi avons quitté le domicile parental. Lorsque j'étais petit, je me flattais de ne jamais manger deux fois le même plat pendant un mois. Les mayonnaises et les sauces étaient l'apanage de mon père. Les cocktails aussi. J'ai appris de lui à marier les alcools, mais je n'ai jamais osé faire monter une seule mayonnaise. Du Luft, disait-il, de l'air. Au début, les finances de mes parents ne nous permettaient que le restaurant chinois. J'ai appris à manger avec des baguettes en même temps que le maniement de la fourchette...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 3 juillet 2007 à 06:59 ::Musique
Il n'est ni agréable ni efficace de faire sa promotion soi-même. Je me suis épuisé à contacter les journalistes littéraires (sans le moindre succès, semble-t-il) et musicaux, à les harceler parfois. J'ai eu de temps en temps la surprise de longues et passionnantes conversations, mais il faut savoir être patient face aux promesses de publication. Aujourd'hui, je cède la place à trois journalistes qui ont écrit sur Établissement d'un ciel d'alternance, cd en duo avec Michel Houellebecq que j'ai composé, réalisé et produit (distribution Orkhêstra). Leur prose me repose et m'honore :
Alors que la cinématique génère de nouveaux chantiers musicaux, où l'on observe l'influence des BOF (Bandes Originales de Film) sur le jazz mâtiné d'electronica, sur le hip-hop échantillonné de dialogues cinématographiques, il convient de rendre à César ce qui appartient à César et à l'invention hélicoïdale ce qui appartient à Birgé. Car Birgé est un nom pionnier. Il est la source de toutes les aventures traversières actuelles, celles gui font fusionner les serpentements du son et les images qui refusent de ramper devant les impératifs du cliché. Réalisateur de spectacles multimédia à partir de 1965, fondateur, en 1976, du groupe Un Drame Musical Instantané, avec Francis Gorgé et Bernard Vitet, Birgé a montré avant tout le monde le parti que la littérature pouvait tirer de l'improvisation sonique (et réciproquement) en créant des évènements autour d'œuvres de Dino Buzzati, d'Edgard Poe ou encore de Zola. Cette capacité d'invention qui le fit composer pour le théâtre, le cinéma, la radio, un orchestre symphonique, un jazz band justifiait qu'on le sollicite afin d'accompagner une lecture de Michel Houellebecq lorsqu'il était ce poète prometteur adoubé par Michel Bulteau, l'homme du "Manifeste électrique aux paupières de jupes". Sous l'impulsion d'André Velter, naguère associé aux secousses transformatiques de la revue Change, il effectue l'exploit de combiner un traitement sonore sur la voix véritablement envoûtante de Michel Houellebecq lisant des fragments du "Sens du combat" (1996) et de "La poursuite du bonheur" (1992). Le spectacle eut lieu à la Fondation Cartier, en première partie de Patti Smith et à l'occasion du 10e anniversaire des Inrocks. Enregistré le 4 novembre 1996, en une seule prise, sans coupure ni mixage, "Établissement d'un ciel d'alternance" est ainsi salué par l'auteur de "La possibilité d'une île" : voici "quelque chose d'assez rare dans ma vie : une collaboration avec un musicien réussie ". Spécialiste des instruments de synthèse, Birgé parvient ici, talentueusement, à porter une écriture marquée par l'errance en rendant distinct le climat fuligineux et cette lumière tremblante qui éclaire le décor de guerre mis en voix par Houellebecq. Nul assemblage bricolé dans la recherche d'un effet, "Établissement d un ciel d'alternance" joue parfaitement son titre, un équilibre de tension entre l'harmonie du désastre et la grammaire des sons sinusoïdaux dont Jean-Jacques Birgé est l'oracle parfait. Signalons que l'opus, présenté sous etui DVD (un clin d'œil à l'image-mouvement) est post-scriptumé d'une pièce instrumentale signée Birgé-Vitet. Conclusion explosive au "poème symphonique" de Michel Houellebecq, elle
s'intitule éloquemment Tchernobyl. Guy Darol(Jazz magazine, mai 2007)
Pour sa collaboration avec Bernard Vitet, son ancien compère du Drame Musical Instantané, Jean-Jacques Birgé suggère un dynamisme léthargique proche du "poème symphonique" Établissement d'un ciel d'alternance qu'il co-signe avec l'écrivain Michel Houellebecq. L'expression synthétise avec goût cette lecture suffocante, comme happée par le vide, qui rebondit et s'embrase dans le fourmillement électronique - contrepoint idéalement visqueux à la voix lasse et quasi-désincarnée de Houellebecq, pour une musique d'un noir d'encre où l'écrivain chante des "territoires de la terreur" aux confins de Pierre de Mandiargues et d'Alain Robbe-Grillet...
Franck Mallet (Classica répertoire, mai 2007)
Ça se passe le 9 novembre 1996 à la Fondation Cartier pour le dixième anniversaire des Inrockuptibles. On attend Patti Smith et on patiente avec Houellebecq-Birgé. Des perruches (mais que faisaient-elles là ?) donnent de la voix, piaillent leur néant.
Ça se passait aussi quelques jours plus tôt au studio GRRR de l'ami Birgé. Sans les perruches, les deux hommes se soudaient d'une inconsolable fatalité ; celle de l'après chaos, celle du requiem des mondes. Celles de mécaniques obsessionnelles, répétitives, explorant l'étouffement des hommes, la fatalité des haines. La nuit est presque rouge dit l'un ; le cri ne sera bientôt plus capitonne l'autre. Mais lequel est le stalker de l'autre ? Lequel invente le récit ? Houellebecq est satisfait de la rencontre et le dit dans le livret ; Birgé parle de confiance... Le courant est passé qui mériterait de repasser.
Tout se termine avec Tchernobyl, composition du tandem Birgé-Vitet. Éloge du métallique et du fuyant, la peur s'en est allée, laissant au loin les stigmates de l'incertain.
Une musique recommandée et recommandable.
Luc Bouquet (Improjazz, juillet-août 2007)
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 2 juillet 2007 à 07:47 ::Pratique
J'ai voulu faire le malin, contenir les bambous sans enterrer de plaque de métal dans le sol, en arrachant simplement les rhizomes au fur et à mesure. Seulement voilà, c'était un leurre. Les feuilles mortes recouvraient l'action. J'ai laissé passer l'été dernier sans creuser le sol et les bambous se sont étalés partout sans que je m'en aperçoive. Ils ne sont pas profond du tout, mais leur force est inimaginable. Ils s'accrochent par une multitude de petites radicelles tout le long de leurs racines. Lorsqu'ils rencontrent un obstacle, ils se tordent jusqu'à faire des nœuds et poussent dans tous les sens, faisant tout exploser. Entendre pousser (pas le gazon, je déteste les pelouses) comme on pousse lorsque sa voiture est en panne. De toute leur force. J'ai commencé par creuser, tentant d'arracher ce que je dégageais, avec une pelle, avec mes mains... J'ai des ampoules d'un centimètre carré et j'arrive à peine à taper ce texte tant c'est douloureux et brûlant. J'ai remis la terre en place et déclaré forfait après trois heures d'acharnement sous le soleil matinal, à poil pour ne pas continuer à me salir. J'avais tenté d'humidifier la terre, mais ça n'a rien changé si ce n'est m'asperger de boue jusqu'à la racine des cheveux ! Si j'en reste là, et je ne vois pas comment faire autrement, les bambous étoufferont le palmier, le photunia et le bouleau pleureur, mais ils ne pourront s'étendre plus loin. À mon tour de m'étendre... Je suis perclus de courbatures.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 1 juillet 2007 à 07:53 ::Multimedia
"Avec TV Perso, Free offre sur le canal 13 de FreeboxTV un espace de liberté et de création unique à ses abonnés, leur permettant de devenir acteur, producteur et éditeur de leur propre émission, de leur propre chaîne et de partager ce contenu avec tout ou partie de la communauté freenaute." Suivent quelques explications augmentées du manuel.
Mon ami Jean-Pierre Mabille m'appelle vendredi soir pour tester le nouveau service que Free offre aux possesseurs d'une v.5. La FreeBox dite HD permet déjà de regarder des dizaines de chaînes ainsi que la TNT, d'enregistrer le flux sur son disque dur interne de 40Go (on peut ajouter un disque dur externe classique), et évidemment de se connecter à Internet et de téléphoner gratuitement.
C'est une petite révolution que nous vivons en direct. Chaque abonné devient le patron de sa propre chaîne. Il suffit de brancher une caméra ou un lecteur à l'arrière de la FreeBox et le tour est joué. Sur le canal 13 (attention cela ne marche pas en multipostes, la formule utilisée pour regarder les chaînes sur son ordinateur ; il faut connecter un écran à la prise Péritel de la boîte, sinon le canal 13 diffuse la Chaîne Parlementaire - excellent choix, si je me fis à Éric Échampard, spectateur assidu de ce canal politiquement passionnant), donc sur le canal 13 vous sélectionnez l'image qui vous convient et vous entrez chez les uns et les autres par le biais de ces webcams sophistiquées (l'image et le son sont excellents), vous donnant en spectacle à la France branchée Free. Il y a moyen de contrôler ses spectateurs si on le désire, par un système de mot de passe, sinon vous émettez tous azimuts.
Ne possédant qu'une v.4, je n'ai pu que regarder, mais je me suis posé de multiples questions. Comment l'État (de plus en plus policier) va-t-il réagir à cette déréglementation ? Il n'est plus question de licence, chaque abonné devenant un émetteur en puissance. Comment les sociétés d'auteurs vont-elles pouvoir contrôler la diffusion des films mis en partage comme sur YouTube ou DailyMotion, mais en temps réel ? Si cette pratique se propage, les débits des connexions vont-ils en être considérablement affaiblis ? Passé l'engouement pour ce nouveau jouet technologique, quels types d'émission sont susceptibles de se développer ? On sait que les blogueurs s'épuisent vite. On soignera la qualité de son exhibitionnisme, mais quel nouveau voyeurisme naîtrea de cette prolifération d'images et de sons ? Il faut bien comprendre également que tout va aller très vite. Les espaces de liberté ne le restent jamais longtemps. La radio libre est devenue la radio privée. Elle est massivement passée de libertaire à commerciale. De même, Internet devient un lieu de service et de commerce. Si la télévision perso peut produire d'inédites œuvres de création, les artistes vont devoir tirer plus vite que leur ombre avant que la loi ne rattrape cette fantaisie technologique.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 23 mai 2007 à 02:24 ::Musique
Le répétitif Tautologos III est la dernière pièce de Luc Ferrari enregistrée de son vivant, en juillet 2005. Action-silence. Je l'ai entendue de mes propres oreilles, une vérité pleine et entière : Luc Ferrari est un compositeur majeur du XXe siècle, un auteur empruntant le double sens, jonglant avec mathématique et philosophie. Rencontres fortuites et Didascalies, la seconde des trois pièces pour violon alto, piano et SM ("SM voulant dire Son Mémorisé et rien d’autre") qui donne son titre à l'album paraissant chez Sub Rosa (dist. Orkhêstra), le présentent tel un Zappa électroacoustique, adepte du montage et de la citation. Il est l'équivalent français de John Cage par son minimalisme dramatique, ses collages improbables et son attachement au réel. Il tient tant de Satie que de Varèse sur qui il réalisa d'ailleurs un fameux film aujourd'hui invisible (en 1965 et 1966, il cosigna ainsi avec Gérard Patris toute une série d'émissions intitulée Les grandes répétitions sur Messiaen, Stockhausen, Scherchen et Cecil Taylor). Ses abstractions instrumentales répondent à de mini-scènes anecdotiques, humoristiques, érotiques, où son inimitable voix donne les règles du jeu. Il parlait du nez. Ses œuvres distillent leur parfum comme une nuée de souvenirs tantôt rémanents, tantôt évanescents. L'auditeur, ne sachant plus à quel sein se vouer, les interprète à sa sauce. Didascalies, ces petites indications de jeu, de tenue vestimentaire que le compositeur ou le metteur en scène écrivent en italiques pour leurs acteurs, est un titre qui lui va comme un gant. C'est un de ses meilleurs disques.
Luc Ferrari possédait son propre studio, mais, en 1982, il avait créé La Muse en Circuit. Il réalisait des Hörspiels, mais savait écrire magnifiquement pour l'orchestre. Il nous faisait l'impression d'un dandy, Bernard l’appelait le Gainsbourg de la musique contemporaine. Sur la radiophonie de Crimes Parfaits (Un Drame Musical Instantané, lp À travail égal salaire égal de 1981 et cd Machiavel de 1999), j'avais monté une de ses phrases que j'ai ensuite souvent citée : "Malheureusement, c'est comme ça qu'on le joue !".
Le 24 février 1992, nous avions enregistré avec lui une improvisation intitulée Comedia dell'Amore 224 qui figure sur notre album Opération Blow Up (dist. Orkhêstra). Pour illustrer sa participation parmi nos 14 invités, il avait envoyé une photocopie qu'il avait signée de Boucher et de lui-même. On l'y entend murmurer : "C'est la nuit, et voilà".
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 14 avril 2007 à 09:00 ::Musique
Depuis le numéro 9 qui vient de sortir (le prochain paraîtra en juillet), je participe au magazine Muziq en compagnie d'une belle brochette d'autres pigistes (p.69). Chacun de nous treize héritons d'une page pour partager avec les lecteurs les disques qui nous ont emballés, treize pages que le rédacteur en chef Frédéric Goaty appelle des blogs en référence à ces espaces personnels où chacun s'exprime librement. La commande est hiérarchique, un CD phare suivi de quatre ou cinq autres parus depuis moins de trois mois, éventuellement un livre ou un DVD en relation avec la musique, toutes les musiques. Le magazine est en trois parties, les Entrées avec des sujets les plus variés (Frank Zappa, Michel Delpech, Dee Dee Bridgewater, Odeurs, Alain Kan, etc.), les Plats qui donnent sa couleur à chaque numéro orienté thématiquement, cette fois les Grandes Musiques Noires (entretien avec George Clinton, , et, pour terminer, la farandole des Desserts, une centaine de chroniques donc. Quelque chose d'aussi sympathique que les débuts du Monde de la Musique émane de ce journal lancé comme un pari et qui tient bien la route. Si l'éventail reste ouvert et que vient s'y écrire toute l'effervescence du monde, si les musiques permettent d'entrevoir les sociétés qui les ont enfantées, si les nostalgies modernes n'étouffent pas les rêves d'aujourd'hui, si les musiciens eux-mêmes se l'approprient, alors Muziq pourrait devenir le magazine tant attendu du public comme des professionnels. Une fenêtre sur le passé, une porte sur l'avenir.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 8 avril 2007 à 08:35 ::Cinéma & DVD
Les Histoire(s) du cinéma paraissent enfin. Le feuilleton se clôt sur une ouverture, la parution en France du coffret de 4 dvd tant attendus (Gaumont, sous-titres anglais). J'ai écrit trois précédents billets sur la saga godardienne : d'abord le 6 juin au moment où les courts métrages avec Anne-Marie Miéville sont sortis chez ECM, puis le 19 juillet lorsque je me suis découragé et enfin le 14 septembre quand j'ai craqué pour l'édition japonaise. Voilà c'est là ! Ces Histoires contredisent-elles Eisentein puisqu'elles représentent une somme plus qu'un produit ? Le film des films. Intelligence et poésie. Le piège et la critique. Identification et distanciation. Lyrique autant qu'épique. Les ultimes soubresauts d'une cinéphilie née avec les Lumière et qui n'en finit pas de s'éteindre avec le nouveau siècle.
Cette version française n'abrite pas l'admirable index obsessionnel des japonais, mais si l'on ne lit pas cette langue cela ne sert hélas pas à grand chose. Dommage que Gaumont ni JLG ne l'aient reproduit, chaque document y est indexé et accessible instantanément, une sorte d'hypertexte à la manière d'Internet, pour chaque citation, musique, texte, film... Ils ont par contre ajouté trois suppléments. D'abord 2 x 50 ans de cinéma français, 50 minutes où Godard, avec la complicité de Miéville, fait péniblement la leçon à Michel Piccoli, mais où il montre aussi comment la consommation immédiate de produits culturels ne fait pas le poids devant l'histoire. Les images sont parfois remplacés par un carton, NO COPY RIGHT, révélant probablement le compromis ayant permis que les Histoires voient le jour. Il faudra que je vérifie si l'édition française de son chef d'œuvre a été également expurgé de certaines séquences pour cette déraison. Je n'ai encore regardé que les suppléments qui sont plutôt des compléments.
Deux conférences de presse cannoises, la première de 1988 intitulée La télévision, la bouche pleine, la seconde de 1997, Raconte des histoires, mon grand, complètent le tableau de manière éclatante.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 15 février 2007 à 01:02 ::Perso
La photo de Brassaï fait remonter d'étranges souvenirs. Pendant trois ans, une fois par semaine, j'ai pris le métro de la Porte de Saint-Cloud à la Bourse pour faire régler mon appareil dentaire passage des Victoires. J'achetais des petits fascicules de bande dessinée dans la station pour lire pendant le voyage. Dedans, il y avait de la publicité pour les lunettes à rayons X qui permettaient de voir à travers les vêtements. J'étais abonné à Tout l'Univers depuis que je ne recevais plus Tintin. C'étaient les années 60.
J'avais commencé tôt à voyager seul. Ma grand-mère venait me chercher à l'arrêt d'autobus devant l'Hôpital des Enfants Malades. Je n'avais que cinq ans et nous venions de déménager de la rue Vivienne à la rue Léon Morane dans le XVième. J'adorais rester dehors sur la plate-forme arrière avec le contrôleur qui faisait cricric en passant les petits tickets étroits dans la boîte qu'il portait sur le ventre à la ceinture et en tournant sa manivelle. J'entends encore le diling de la chaîne qu'il tirait pour signaler le départ au conducteur. Nous adorions monter ou descendre en marche même si c'était interdit.
À la même époque, mes parents ont confié ma sœur et moi aux passagers du compartiment pour que nous n'oublions pas de descendre du train à Grenoble. Agnès avait trois ans et je m'en occupais avec le plus grand sérieux. J'ai continué jusqu'à ce que nous ayons dix-huit et quinze ans. Mon tempérament inquiet est le fruit de cette responsabilité.
Lorsque j'eus onze ans, mes parents m'envoyèrent à Greenways School, dans le Wiltshire, pour apprendre l'anglais. J'y ai tenu mon premier Journal. Il commence le vendredi 24 juillet 1964. This morning, at a quarter to 9, I went by coach to Beauvais. At a quarter past ten, I took the plane. At eleven o'clock, I took the coach. At a quarter to 2, I arrived at London. A lady was waiting for me. This afternoon, I took the train to Salisbury ; Mrs Clarke's son brought me to Greenways. I unpacked my clothes and put them in the drawer. And I had dinner at 10 to 10. Then I went to sleep in my bed. Good night! C'est précis. Mes grands-parents avaient coutume de nous offrir une montre à nos six ans, à condition que nous sachions lire l'heure. Je remontais la montre à aiguilles chaque soir avant d'aller me coucher. Mon diary est illustré avec des cartes postales, des papiers de bonbons anglais, photos de mes copains (c'était un collège international), tickets, plumes de perdrix... Le 6 août, je suis resté médusé par les cris hystériques des fans des Beatles pendant la projection d'A Hard Day's Night dans une salle de Salisbury. Il y avait toujours deux films par séance. Quelques jours plus tard, perché sur la branche d'un grand arbre du parc, j'ai réussi à embrasser Valérie, qui venait de Suisse. C'était la première fois que je tombais amoureux. Nous avons visité Stonehenge et la fabrique de chocolats Fry. J'en ai gardé un souvenir terrible du travail à la chaîne.
Les feuilles volantes se perdent. J'ai continué à écrire dans des petits cahiers. Pas loin de quatre-vingt. En regardant la photo de Brassaï, je repense au poinçonneur des Lilas, maintenant que j'habite à côté. Le titre est extrait d'une chanson écrite pour Elsa lorsqu'elle avait neuf ans...
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 10 décembre 2006 à 11:28 ::Humeurs & opinions
Les fêtes approchent et nous sommes nombreux qui nous en passerions bien. Les enfants et les jeunes adultes sont beaucoup plus attachés aux traditions que nous le sommes. Il suffit qu'un membre de la famille y soit sensible pour que cela déclenche automatiquement une avalanche de contraintes plus vicieuses les unes que les autres. Les "confiseurs" se frottent les mains, c'est le moment d'augmenter son chiffre.
Le pensum commence par la question des cadeaux. Si certains aiment les surprises, en faire comme en recevoir, d'autres font leur liste, adjoignant parfois adresses et tarifs. J'adore offrir, mais toute l'année, lorsqu'une occasion se présente, au gré des balades ou des événements intimes. L'anniversaire est en cela plus proche de mes convictions, chacun, chacune, pouvant devenir le héros d'un jour. À Noël, il devient difficile d'échapper à la folie consommatrice, et cela peut devenir un drame pour les foyers ou individus démunis. Il est toujours possible de confectionner un petit truc charmant avec ses dix doigts, mais là aussi cela peut devenir délirant si la "famille" est nombreuse ! Embouteillages, bousculades, inflation sont le lot du mois de décembre.
Ensuite viennent les acrobaties familiales. Les pressions de rassemblement aboutissent parfois à des rabibochages salutaires. C'est la trêve de Noël. Ces obligations sont parfois salutaires. Mais les familles recomposées, de plus en plus nombreuses, n'en traversent pas moins des drames. Il est impossible de se partager. On fait Noël chez l'un et le Jour de l'An chez l'autre, alors qu'on préférerait souvent passer du temps avec les copains. Après les cadeaux, les tractations de dates et de nombre, il reste la question du menu, et ça recommence. Obligation de s'en mettre jusque là, c'est le trop plein qui donne la mesure de la réussite de la soirée. Il faudra gérer les lendemains de fête. Et je n'évoque pas ici les vacances qu'un peuple entier semble obligé de prendre en même temps.
Pourtant, rencontrer les membres de sa famille, offrir des présents, se réjouir d'être ensemble, sont des moments privilégiés dont il serait dommage de se priver. Mais les fêtes à date fixe m'ont toujours enquiquiné, celles-ci tout autant que le 14 juillet, Pâques, Halloween ou la Saint-Valentin... Ce ne sont que manipulations de masse à but commercial sous couvert de morale sociale et de tendresse canalisée.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 31 octobre 2006 à 00:11 ::Musique
Un nouvel album de Brigitte Fontaine est toujours une aubaine. Libido est plus classique que les précédents, il renoue avec une certaine tradition de la chanson française tout en restant franchement barré. L'île Saint Louis n'est pas si loin de Saint Germain des Prés et Brigitte joue de plaisanteries grivoises en jonglant avec les deux siens. Oecuménique, peu lui importe le voile, elle le déchire et glisse sa voix devenue grave du quatuor à la guitare électrique, d'Areski à Vannier en gardant le jeune M comme fil rouge de sa combinaison noire. S'amusant d'un érotisme SM de pacotille, Brigitte semble débarrassée de sa fragilité. Elle mord, fouette et cravache, mais gentiment ! Les musiques d'Areski rappellent tendrement leurs débuts à tous deux, celles de Jean-Claude Vannier sentent un peu trop les années 60 et Mister Mystère est du M tout craché, inventif et bondissant. Le livret présente une BD de Cabine, style Guido Crepax, fidèles à leur rose bonbon.
La première fois, j'ai rencontré Brigitte en juillet 1970 à Biot Valbonne, elle était accompagnée par Earl Freeman, un grand bassiste black plutôt brutal. Six ans plus tard, nous participions à un festival de soutien à la clinique antipsychiatrique de Laborde où je rencontrai Bernard Vitet lors d'un mémorable concert d'Opération Rhino. Il y avait Pierre Clémenti qui jouait du sax en costume blanc à col mao. Les pensionnaires étaient indiscernables des soignants. Il régnait une ambiance de douce folie à laquelle je n'échappai pas, mais ça c'est une autre histoire. Nous avions fait une battue pour retrouver Brigitte qui s'était enfuie dans les bois. La troisième fois, Bernard était venue rejouer avec elle (il avait entre autres remplacé Lester Bowie juste après l'enregistrement de Comme à la radio), il y avait Moustaki à l'accordéon, Jean-Philippe Rykiel aux claviers, Areski, bien entendu, qui est toujours là pour Brigitte.
Mais la rencontre la plus mémorable fut évidemment l'enregistrement de Amore 529 pour le disque d'Un Drame Musical Instantané, Opération Blow Up, en 1992. Le premier rendez-vous fut manqué à cause d'un gros orage, Brigitte avait préféré aller se cacher à la cave. La seconde fois, elle avait souhaité "une grande voiture avec quelqu'un à l'arrière avec moi", ça tombait bien, j'avais déjà l'Espace, Bernard s'est assis à côté d'elle pendant le voyage jusqu'au Père Lachaise où j'habitais alors. J'avais composé un truc tout en douceur pour conforter sa fragilité lorsqu'entrant dans le studio elle annonça de but en blanc n'être plus branchée que par le rock 'n roll ! Catastrophe, cette fois c'est moi qui fut vraiment touché par la foudre. Je dus récrire un morceau en deux heures, programmer l'Atari, pendant que Bernard et Brigitte prenaient le thé à la cuisine. De son côté, elle avait rédigé, très vite comme toujours, de superbes paroles, autographiées dans le livret du CD : Moment de flamme et de vigueur et amitié jour intérieur Serait-ce le sillon où se grave la vierge ou le microsillon poussiéreux des concierges ?
Bernard à la trompette, tout en live sur deux pistes directes. Je marchais sur un petit nuage. L'ayant raccompagnée et dînant à la brasserie en bas de chez elle, j'écoutais Brigitte nous conter ses angoisses avec la lucidité des vrais souffrants. Elle l'avait toujours clamé, titrant même son premier disque solo : Brigitte Fontaine est... folle ! On l'adore...
P.S. : N'empêche, si vous ne connaissez-pas son album Comme à la radio (Saravah SHL1018), courez l'acheter illico, chef d'œuvre absolu de 1970, un peu comme Rock Bottom de Robert Wyatt, Escalator over the Hill de Carla Bley, Trout Mask Replica de Captain Beffheart, White Noise, Carnival de Wyclef Jean, Björk ou les Beatles, mais aussi les Kindertotenlieder par Kathleen Ferrier et Bruno Walter ou les quatre derniers Lieder de Richard Strauss par Lisa della Casa, la Callas dans La Traviata, et Brigitte Fontaine dans "Comme à la radio"...
Elle y est accompagnée par l'Art Ensemble of Chicago (Lester Bowie, Malachi Favors, Joseph Jarman, Roscoe Mitchell), Leo Smith, Areski, Jacques Higelin, Jean-Charles Capon, J.F. Jenny-Clark, Kakino de Paz, Albert Guez.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 26 octobre 2006 à 05:30 ::Musique
En passant devant la Downtown Music Gallery à New York, je ne m'attendais pas à trouver le film que Shirley Clarke (1919-1997) réalisa sur Ornette Coleman (1930-). Le montage de ce qui s'avérera être le dernier film de Shirley Clarke s'acheva en 1985 après vingt ans de travail. Le son de la copie DVD (synergeticpress) n'est pas parfait, mais on peut y voir et entendre une quantité d'extraits depuis les groupes d'Ornette à l'Orchestre Symphonique de Fort Worth, la ville natale du compositeur texan, jouant son fameux Skies of America. Les témoignages sont émouvants : William Burroughs, Brion Gysin, George Russell. (on se souvient du passage improvisé du philosophe Jacques Derrida venu rejoindre Ornette sur la scène de la Villette en juillet 97 et hué par la foule inculte). Le montage joue d'effets rythmiques, de colorisations, d'annonces sur écran roulant, de reconstitutions historiques avec Demon Marshall and Eugene Tatum jouant les rôles du jeune Ornette... Le film est tendre, vivant.
L'affirmation des titres des albums d'Ornette m'a tout de suite impressionné : Something Else, Tomorrow Is The Question!, The Shape Of Jazz To Come, Change Of The Century, Free Jazz, The Art Of The Improvisers, Crisis, Science Fiction jusqu'au dernier, Sound Grammar, qui continue à développer le concept colemanien de musique harmolodique que je n'ai jamais très bien compris, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, la musique d'Ornette possède quelque chose d'unique, une fougue sèche, un lyrisme sans concession, une urgence durable. Je reste froid devant sa théorie comme je l'étais devant les élucubrations pseudo philosophiques de Sun Ra, mais encore une fois, qu'importe, puisque la musique nous précède et que nous en sommes réduits à lui courir après. Son dernier album est une des plus belles expressions de la vivacité de la musique afro-américaine comme son Skies of America rappelle encore le fondateur de la musique contemporaine américaine, Charles Ives. Ornette joue de l'alto, peut-être le seul à la hauteur de l'oiseau Parker, du violon et de la trompette. Sur Sound Grammar il est accompagné à la batterie par le fiston Denardo qui a grandi depuis le tournage, et deux basssites, Gregory Cohen et Tony Falanga.
Il y a chez Ornette quelque chose qui déborde du jazz, un sens de la composition unique comme chez Ellington, Mingus ou Monk, un appel des îles qui pousse irrésistiblement à danser malgré l'atonalité relative des mélodies et les flottements rythmiques. Si on lui doit le terme free jazz, il est aussi probable que toute cette musique changera définitivement de couleur lorsqu'Ornette rendra les armes.
Superbe entretien d'Ornette Coleman avec Paola Genone sur le site de L'Express avec 4 vidéos en ligne tournées chez lui dont une improvisation harmolodique !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 18 août 2006 à 09:36 ::Perso
Enfant, je n'ai élevé que des poissons rouges et une couvée de poussins. Les poussins n'ont pas tenu dix jours, les poissons rouges se sont suicidés les uns après les autres en sautant de l'aquarium. Mon père les ranimait en les massant et les requinquait avec des petits morceaux d'aspirine. À vingt ans, je me suis engueulé avec ma mère parce que j'étais venu avec Zappa, le chien des copains avec qui je partageais l'appartement. Il a dû tout comprendre, il a pissé le long de la porte d'entrée, ce qu'il ne faisait jamais. Comme elle me demandait de choisir entre elle ou lui, je suis parti furieux en claquant la dite porte. Sa phobie hygiénique m'empêcha d'avoir tout contact avec d'autres espèces sans que la question se pose vraiment. L'esclavage réciproque des chiens en ville ne me convainc jamais, mais la fréquentation des chats m'ouvrit à un monde que je ne soupçonnais pas. Je le dois à Lupin, un grand noir d'une intelligence prodigieuse et d'une poésie inhabituelle avec qui j'ai partagé dix huit ans de complicité.
Le chat occupe le même espace que nous, il se l'approprie totalement, mais d'une manière si différente qu'il me permet de m'interroger sur nos coutumes et nos manies. J'ai aussi un doute profond sur l'identité du maître. Le chat a réussi à domestiquer l'homme. Il possède le clos et le couvert, il est nourri, et, de plus, il a un masseur personnel à demeure, sans avoir besoin de contribuer d'aucune façon aux tâches ménagères.
Lorsque cette vie paradisiaque s'agrémente de gâteries outrancières, le chat devient un patapouf et perd son esprit malin. La vie d'appartement lui convient mieux qu'au chien, mais la plupart y deviennent tout de même neurasthéniques. L'idéal, comme pour tous les individus, est de lui laisser un espace de liberté. Il est certainement plus sain qu'il habite dans une maison avec chatière pour entrer et sortir à son gré. Le plat d'aisance est une solution de pis aller. Il est tellement plus naturel que votre chat aille faire ses besoins dans le jardin de vos voisins ! Ouist, l'un des chats d'Elsa, arrête instantanément de pisser partout dès qu'il peut sortir dehors. On dirait ces gamins impossibles dont les amis chez qui vous le laissez font ensuite tant de compliments.
Comme tout félinophile, je pourrais deviser des heures sur leur intelligence ou leur névrose. Tous les chats sont un peu dingues, mais de ce côté il n'ont rien à nous envier. Leur attachement à leur demeure plus qu'à leurs humains les rend casaniers et un poil maniaques, et chacun a sa névrose personnelle. Comme pour toute relation intime, il y a façon de l'accepter ou de la rendre viable... Et cela ne peut se faire qu'en douceur !
Nos chats marquent nos vies par la longévité de la leur. Vingt ans, c'est long, mais pas assez pour nous accompagner tout du long. Les adoptions se succèdent et jalonnent notre histoire. On peut vivre autrement, mais pour les amoureux de ces petites bêtes à fourrure une maison sans chat c'est une maison sans âme.
Lorsque Scotch voyage, il est sage comme une image. Son nom lui vient de son attachement à nos basques. Comme la déclaration en mairie n'est pas obligatoire dans les premiers jours du nouveau né, j'attends toujours de connaître son caractère pour lui trouver son nom. Il est né il y a quatre ans, un 3 juillet, comme Elsa. Il est revenu de sa colonie de vacances en Bretagne, spécialisée semble-t-il dans les sports de l'extrême, avec la cornée déchirée par un coup de griffe. Il se laisse faire lorsque nous faisons tomber dans son œil une goutte de collyre, quatre fois par jour. Comme il est terrorisé par Loulou, un vieux labrador à la retraite, il cherche un coin sûr pour se reposer. Nous avons fini par le trouver perché à l'intérieur d'une armoire à glace dans une pièce désaffectée...
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 7 août 2006 à 09:19 ::Musique
Zappa à l'Olympia en 1968.
Le 26 octobre 1968, j'assiste à mon premier concert des Mothers of Invention dans un Olympia très loin d'être plein. Je récupère le programme de leur tournée européenne (photos) organisée par Norman Granz, qui s'achève ici, à Paris. Revenu alors récemment des USA avec leurs trois premiers albums, les voir sur scène m'emballe définitivement. Fatigués par cinq semaines de concerts, les Mothers se lâchent, jouant probablement beaucoup plus d'instrumentaux qu'aux USA, pour un public non anglophone. À cette époque, ils improvisent beaucoup sur scène, s'accompagnant d'une panoplie de mimiques scabreuses. Zappa y exprime déjà son dégoût pour la crasse des wc français ! Il est aussi extraordinaire qu'émouvant de pouvoir écouter cette soirée 38 ans plus tard : improvisations très jazz, King Kong, Plastic People, Hungry Freaks Daddy, Son of Mr Green Genes... J'ai été encore une fois surpris de trouver cet enregistrement, dû à un certain JN, sur mon site de téléchargement favori. Tout remonte doucement, mais sûrement, à la surface. L'année suivante, j'enjambai les barrières de sécurité et rencontrai enfin Zappa dans les loges du Festival d'Amougies, mais ça c'est une autre histoire...
La distribution de la tournée semble un peu différente des notes du programme : Art Dyer Tripp III (batterie), Ian Underwood (vents & claviers) et Jim Motorhead Sherwood (sax baryton) relmplacent Billy Mundi et Ray Collins. La nouvelle loi sur les droits d'auteur risque de rejeter tous ces trésors aux oubliettes. Les généreux donateurs (partageurs serait un terme plus juste), bientôt passés au rang de délinquants, auront malgré tout multiplié et semé les copies tout autour du globe, sauvant un patrimoine inestimable, voué à l'usure du temps. Les bandes (souvent enregistrées par des amateurs) s'effacent au fur et à mesure, la couche magnétique se désagrégeant petit à petit. Le Peer to Peer aura ainsi permis de réaliser de nombreuses copies de sécurité sur de nouveaux supports qu'il faudra un jour penser dupliquer avant qu'ils ne se détruisent à leur tour... Voilà une œuvre de salut public !
Je suis écœuré par l'entretien pleine page en dernière de couverture de La lettre des sociétaires de la Sacem avec le PDG de la Fnac, Denis Olivennes. Ce fossoyeur de la culture se gargarise de "diversité culturelle" alors qu'on n'y trouve plus rien en dehors des blockbusters. Il s'érige en défenseur des auteurs et des producteurs alors que les marges de son magasin sont prohibitives et que son système informatique est criminel. Non content d'avoir assassiné les disquaires indépendants il y a trente ans, se prépare la Saint-Valentin des producteurs indépendants. Le sort des distributeurs, toujours des indépendants, est déjà réglé. En juillet, c'était au tour de Night & Day de mettre la clef sous la porte... La Sacem s'est laissée entraînée par l'industrie et, même si ce n'est pas un service public (c'est une société privée), la Sacem a oublié sa mission de protéger les auteurs, tous les auteurs, pas seulement ceux qui rapportent beaucoup de droits. La dernière de couverture du bulletin de la Sacd n'est pas mal non plus, c'est une pub pour Hertz. La Scam, qui a également emboîté le pas de ces aveugles fanatiques du tout sécuritaire (la Sacem se flatte de sanctions graduées contre le téléchargement illégal, mais le Conseil Constitutionnel a annulé cette clause et nous sommes revenus à la répression maximale), commence à comprendre sur quelle planche pourrie elle a glissé, mais elle ne reviendra pas en arrière non plus, du moins tant que toutes nos belles sociétés d'auteurs n'auront pas saisi à quelle catastrophe cette nouvelle loi va nous mener. Heureusement, les deux sociétés d'interprètes, la Spedidam et l'Adami, opposées à cette loi et initiateurs de la licence globale, n'ont pas dit leur dernier mot. Je me rends compte que la sécurité est devenue le maître mot de notre époque. Les sociétés d'auteurs croient sincèrement protéger leurs adhérents, alors qu'ils font le lit d'une culture industrialisée et policièrement encadrée. La mort de l'art ? Certainement pas, car la résistance, heureusement, s'organise...
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 6 août 2006 à 00:39 ::Expositions
Le musée du quai Branly s'admire d'abord du quai lui-même. Le jardin vertical de Patrick Blanc orne la seule façade qui ne soit pas de verre, les plantes poussant dans des poches de feutre sans apport d'aucune terre. À sa gauche, l'extérieur ressemble à la Fondation Cartier, un très haut mur de verre abritant le jardin "naturel", théâtre de verdure conçu par Gilles Clément pour qui Raymond (Sarti) avait réalisé Le jardin planétaire à la Grande Halle de la Villette. Le bâtiment, dessiné par l'architecte Jean Nouvel, est un somptueux et malicieux écrin qui n'attendait plus que les "bijoux" offerts en pâture aux visiteurs...
Si l'architecture est formidablement réussie, la circulation dans les galeries intelligente et tortueuse favorisant une certaine intimité, la décoration chaleureuse et confortable et la lumière sombre et douce mettant en valeur les œuvres exposées, on ne peut en dire autant du sens de la démarche. Ce musée qui présente des formes artistiques d’Afrique, d’Océanie, d’Asie et d’Amérique, préserve avant tout l'esprit colonial. Le décor est formidable, mais, coupés de leur sens, les objets, plus merveilleux les uns que les autres, sont réduits au statut de belles images. La scénographie ne réfléchit absolument pas la dimension ethnologique qu'on est en droit d'espérer. L'ethnographie y deviendrait-elle une trahison de l'ethnologie ? Une impression de vol honteux se dégage de la contemplation de tous ces trésors.
Le 20 juillet dernier, Aminata Traoré, ancienne ministre de la culture et du tourisme du Mali, a publié dans les pages Rebonds de Libération un remarquable article intitulé Quai Branly, musée des oubliés : "Nos œuvres ont droit de cité là où nous sommes, dans l'ensemble, interdits de séjour... Les œuvres célébrées appartiennent avant tout aux peuples refoulés par la loi Sarkozy."
Malgré toutes ces réserves, le musée mérite la visite, et plus d'une fois tant les objets font rêver. C'est un des plus agréables à arpenter, y compris la galerie multimédia, c'est tout dire ! Je dois avouer que j'ai participé, très humblement, à l'ensemble des bornes interactives disséminées dans tous les espaces en en réalisant, pour Riff, le sobre habillage sonore. La réserve d'instruments de musique, sur plusieurs niveaux, m'a évidemment attiré, mais il est si dommage qu'ils ne soient jamais à portée de mains. Les musées resteront toujours des endroits morbides...
La Shoah ne peut éternellement excuser la politique d'Israël. Même si les Israéliens ne descendent pas tous des innombrables familles décimées par la barbarie nazie, rien ne justifie que les victimes deviennent bourreaux. Le passé des Juifs d'Afrique du Nord, par exemple, ne suffirait pas non plus à expliquer une politique colonialiste qui dure depuis près de soixante ans. L'holocauste est, sans aucun doute, le plus sinistre prétexte pour se livrer aux pires exactions contre un autre peuple sémite, les Palestiniens. Pendant des siècles, l'antisémitisme a fait les choux gras d'une Chrétienté dans la nécessité de s'affranchir de ses origines juives. La culpabilité de l'Occident le muselle : il s'est débarrassé de la question juive en fondant un état colonialiste et religieux sur les ruines d'un passé mythique. De quoi donner naissance à une sérieuse paranoïa ! Toute critique de la politique israélienne risque d'être taxée d'antisémitisme. C'est donc aux Juifs du monde entier de réagir et de condamner un état capitaliste et colonialiste, aussi suicidaire que meurtrier.
Le pouvoir, assumant sa paranoïa, galvanisant son peuple, n'a plus aucun recul sur les crimes qu'il commet. L'escalade semble interminable. Qu'est-il arrivé aux Juifs pour qu'ils oublient d'où ils viennent ? J'écris "d'où ils viennent" et non "par où ils sont passés". L'histoire nous appartient, pas la géographie. C'est bien de culture qu'il s'agit, et de morale... On ne naît pas juste, ce n'est pas inné, on ne le reste pas à vie, c'est un travail, un combat sur soi, contre l'horreur, et la honte qu'à terme elle ne manquera pas de générer.
Les juifs de la diaspora doivent s'interroger : est-il juste de chasser de leurs terres ceux qui y vivent depuis des siècles ? Est-il juste de ne pas respecter les ordonnances des Nations Unies sous prétexte que le pays le plus puissant de la planète vous soutient ? D'affamer des populations ? D'attaquer un pays qui n'est pas en guerre (comme l'histoire se répète !) ? Est-il juste d'ériger un mur pour parquer des innocents (cela rappelle d'autres ghettos) ? D'assassiner des centaines de civils sous le prétexte de deux enlèvements (cette fois, cela ressemble à des otages civils fusillés) ? Ma tristesse et ma colère sont si grandes que la liste pourrait ne jamais s'épuiser. Est-ce une déviance freudienne de conjurer le martyre que l'on a subi, à l'image de ces violeurs d'enfants qui se révèlent avoir été eux-mêmes abusés lorsqu'ils étaient petits ? Il doit bien y avoir une explication à tant d'obscurantisme et de cruauté...
Les Israéliens répondent que les "terroristes" se font sauter en assassinant des enfants, qu'avoir un cousin mort dans ces conditions est inacceptable... Mais les Palestiniens rétorquent que leurs enfants meurent sous les bombes et qu'avoir un cousin mort dans ces conditions est inacceptable... Et les Chrétiens libanais surenchérissent qu'avoir un cousin mort etc. Tous les crimes trouveront leur justification, parce que chacun est meurtri dans sa chair. On pourra s'entretuer jusqu'au dernier. Les guerres ont pourtant une fin : combien faudra-t-il de morts encore cette fois pour apaiser leurs dieux ? Jusqu'à quelle catastrophe devra-t-on courir pour que la machine de mort s'enraye enfin ?
Nous pourrions nous en tenir à la morale, invoquer la tolérance, rappeler que les Juifs ont traversé l'histoire sans jamais manier le bâton, cela devrait suffire à stopper la folie paranoïaque d'un peuple qui a perdu tous ses repères philosophiques et culturels. Mais ce qui doit être, avant tout, condamné, c'est une politique. Sur le modèle des États Unis, Israël pratique impunément un colonialisme des plus abjects, inique et suicidaire, et ses guerres sont simplement et cyniquement impérialistes. Il ne faut pas non plus confondre la longue et vénérable histoire des Juifs et la courte et monstrueuse histoire d'Israël. Ne soyons pas complices ! Tant d'iniquité ne peut que donner naissance à des générations d'opprimés, élevés sous l'occupation et les brimades quotidiennes, ne pouvant retrouver leur dignité que dans la révolte. Même si tout a commencé avec la création de l'état sioniste, on ne peut revenir en arrière. Alors, il ne suffira pas aux Israéliens de négocier, ils devront s'affranchir de la tutelle américaine qui les pousse au massacre. Certes, leur économie n'y résistera pas, aussi devront-ils trouver un nouvel équilibre avec tous les peuples qui les entourent. Ils devront probablement constituer un état laïque. Et les pays arabes ne pourront être en reste. C'est à ce seul prix que le Proche Orient peut envisager une paix durable, un avenir.
Répétons-le, les intérêts d'Israël ne sont pas les mêmes que ceux des USA. Le gouvernement américain manipule les Israéliens comme les autres peuples de la planète. Les Juifs du monde entier leur embraient le pas, parce que le communautarisme a enseveli la réflexion politique. Nombreux Israéliens résistent à la barbarie de leur gouvernement. C'est donc aux Juifs "de gauche" que je m'adresse, ils sont nombreux, car de partout affluent leurs appels à la paix, condamnant sans répit la politique d'Israël.
Cet article est directement lié à celui du 14 juillet dernier, intitulé Autodestruction.
P.S.: Excellent article de l'écrivain Mohamed Kacimi ce matin dans les colonnes Rebonds de Libération.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 31 juillet 2006 à 07:37 ::Cinéma & DVD
Le jour de l'arrivée de notre train en gare de La Ciotat, j'ai raconté la filiation étonnante de Françoise avec l'histoire du cinématographe. En passant en décapotable devant l'Eden Théâtre, j'ai pris une photo du plus vieux cinéma du monde. Aucune carte postale en vente nulle part ! Le 21 septembre 1895, eut lieu, la première projection, sur invitations, du Cinématographe Lumière. C'est là que les spectateurs s'affolèrent devant les images du train fonçant dans leur direction, et non pas à Paris deux mois plus tard, le 28 décembre, au Salon Indien du Grand Café, première séance publique payante du Cinématographe Lumière, car le programme parisien ne comportait pas ce film-ci.
Dès 1892, Antoine Lumière, le père des illustres Auguste et Louis, acquit 90 hectares, de la plage jusqu'à la colline, à la Ciotat. Nombreux de leurs films y furent tournés lorsque la famille s'y réunissait le week-end. Leur résidence, le Palais Lumière, existe toujours également, transformée en appartements.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 30 juillet 2006 à 09:49 ::Humeurs & opinions
Le titre de cet article ne suggère nullement qu'un baiser pourrait transformer cette grenouille en prince charmant. Rien ne me détend plus qu'admirer la nature. La contemplation des animaux me plonge dans un abîme de perplexité et me renvoie à l'animalité de l'homme. Voilà longtemps que j'essaie d'imaginer une vision complexe de l'être humain, quelque théorie qui associerait Freud, Marx et cette troisième composante. Tenter de comprendre l'homme sans évoquer sa nature de mammifère me semble vouer à l'échec. Si le matérialisme historique me semble toujours le meilleur système analytique pour comprendre les grands mouvements de civilisation et si la notion d'inconscient renvoie aux motivations secrètes qui forgent chaque individu dans leur différence, la biologie me séduit par ce que tous les êtres vivants ont de commun, et la génétique fait parfois exploser à notre figure des évidences brutales. Le pourquoi reste toujours aussi énigmatique, mais on commence à effleurer une réalité complexe montrant que nos motivations ne peuvent s'arrêter à un seul système d'analyse. On ne pourra comprendre nos créations, nos crimes et nos suicides en restreignant l'analyse aux phénomènes sociaux (Marx) et à ce qui leur résiste en chaque individu (Freud). S'en contenter, c'est réfléchir comme si l'homme était seul sur Terre. C'est vrai, il agit comme tel. Pourtant, quel vecteur porte donc l'espèce, qui nous rapproche de ce qui nous est le plus étranger, la nature ? De quelles forces sommes-nous les enjeux, voire les véhicules ?
Hier soir, près de la piscine, sur une frite bleue rêvait une rainette arboricole. Les canards ne l'avaient pas encore repérée. Le matin, nous suivions sous l'eau les bancs de girelles, de saupes et d'autres petits poissons très joueurs comme ces minuscules virgules violet électrique. Pas de rapport. C'est dimanche.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 29 juillet 2006 à 07:01 ::Voyage
Ce n'est pas l'angle auquel j'avais pensé, j'aurais préféré prendre le cliché d'un peu plus loin pour qu'on aperçoive aussi la ville, depuis l'autre côté du chenal, devant l'ancienne mairie transformée aujourd'hui en musée - la nouvelle est une immense bâtisse hideuse qui n'arrive pourtant pas à défigurer la beauté du site, le chantier naval désaffecté et le golfe transformé en joli port de plaisance - mais nous nous sommes retrouvés au bout du quai pour dîner. C'est étonnant comme on mange mal dans le sud-est de la France. Trouver un restaurant correct à La Ciotat tient du pari stupide. J'étais tout de même content de pouvoir prendre les grues et les ponts devant les Trois Secs, les gros rochers qui se jettent dans la mer. Michel Simon y possédait une maison isolée, repérée depuis les hauteurs du Chemin de Sainte-Croix. J'ai eu la chance de le voir jouer Du vent dans les branches de sassafras avec Caroline Cellier à ses débuts au Théâtre Grammont en 1965, mes premiers émois amoureux. On peut se rendre compte de la taille des installations près des hangars qui, à côté, semblent minuscules. Colossal, comme avait dit mon correspondant allemand devant la Tour Montparnasse fraîchement construite !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 28 juillet 2006 à 07:52 ::Humeurs & opinions
Hier, une auditrice de France Culture s'interrogeait en direct à l'antenne. Si Israël attaque le Liban parce que le Hezbollah a enlevé un soldat israélien d'origine française, la France n'est-elle pas en droit de raser immédiatement la Colombie si Ingrid Betancourt n'est pas libérée par les FARC ?
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 27 juillet 2006 à 10:04 ::Humeurs & opinions
Il n'est pas facile de changer de peau. Parfois les événements nous y aident. Que l'on perde son emploi ou la personne qui partage notre vie par exemple, et nous y sommes forcés. Toute résistance à ces transformations est encore plus dangereuse, jusqu'à s'y perdre, corps et âme. L'animal reste le même, mais il change de peau pour s'adapter à ses nouvelles conditions de vie. Le besoin de ce que l'on a coutume d'appeler "changer" n'est rien d'autre que la nécessité d'accepter ce que nous sommes, pour réduire la souffrance que génère la "difficulté d'être".
Nous ne sommes pas à un paradoxe près. La douleur ne se contrôle pas en la refusant, mais en l'apprivoisant. Le fakir connaît la chanson. Lorsque la douleur se présente, donnons lui des noms, décrivons la avec force détails, elle s'estompera comme par magie. Sur les montagnes russes de la fête foraine, il y a deux sortes de réactions devant la peur, certains hurlent en se penchant dans le sens de la pente et s'amusent, les autres crient tout autant mais se cabrent en arrière et finiront par aller vomir dans un coin sombre. Je rends grâce à Jean-André Fieschi qui, lorsque j'avais vingt ans et souffrant d'un panaris, me donna à lire Le bras cassé d'Henri Michaux. Je réussis à m'endormir. Vingt-cinq ans plus tard, j'en cueillis enfin les fruits en contrôlant la douleur par le seul fait de l'accepter. N'oublions pas que je suis un homme, et les garçons supportent beaucoup moins bien d'avoir mal que les filles. En 1975, je n'avais assimilé de Michaux que l'exergue : "Nous ne sommes pas un siècle à paradis, nous sommes un siècle à savoir". Pas si mal !
Revenons à nos moutons, ceux sur lesquels nous comptons pour sombrer dans les bras de Morphée. Du dieu des rêves à leur maître il n'y a qu'un pas, et la lecture de leur interprétation fut d'une aide précieuse pour comprendre comment ça marche. Comme je me plaignais à une amie philosophe de reprocher toujours les mêmes griefs à mes compagnes et ce malgré leurs différences fondamentales, je compris que le seul point commun était moi. Je ne pouvais donc leur en vouloir que de moi-même. Les conflits se désamorceraient d'eux-mêmes dès lors que j'accepterai l'autre au lieu de tenter vainement de le changer. Car on ne change personne, ni soi ni les autres. Un peu bouddhiste, n'est-ce pas ? Et pourquoi pas ! Les religions partent souvent de bons sentiments et d'analyses brillantes. Les prêtres les pervertissent en voulant les rendre accessibles au peuple et en profitent pour les transformer en armes de contrôle. Toutes les révolutions sont brèves, ou plus justement, les rêves durent peu, mais les conter prend du temps.
Les différents âges de la vie exigent d'adapter notre vision à notre corps. Chaque période a ses bienfaits et ses inconvénients. Réussir sa mue, c'est accepter qui nous sommes, en en précisant les perspectives vectorielles, sans se réfugier dans le passé par crainte du futur. Il faut toute une vie pour apprendre qui nous sommes, à savoir autre que ce que nos parents ont rêvé faire de nous. Et nous nous éteignons enfin dans la paix retrouvée. Entre temps, il aura fallu plusieurs fois changer de peau pour conserver l'équilibre précaire qu’on appelle une vie.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 26 juillet 2006 à 14:32 ::Voyage
Dans la petite barque de profil en bas à droite, rame Jean-Claude, le père de Françoise. Il embarquait souvent sa fille regarder les mises à l'eau. Le port de La Ciotat a été désarmé, les chantiers fermés, la ville communiste est passée à droite. Il reste de nombreuses traces de cette période d'intense activité. Les grues sont toujours là. Il faudrait les classer monument historique avec le reste des installations monumentales toujours en place. J'essaierai d'en faire une photo ces jours-ci, aucune carte postale ne les montre comme elles sont, surplombant la ville de toute leur majesté. Le long de la plage, il n'y a pas une seule construction de plus de trois étages, ça tranche avec le reste de la côte. La Ciotat n'est pas encore défigurée par le tourisme comme sa voisine Cassis. Les navires ont disparu, mais Jean-Claude continue de pêcher avec son nouveau pointu. La dernière fois, Françoise et moi avons joué à la pêche miraculeuse, dix kilos de sévereaux, nous étions fiers comme Artaban.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 25 juillet 2006 à 07:18 ::Musique
Depuis le temps que je passe mes dîners ciotadens la tête en l'air, à admirer les tarentes se repaître des insectes qui volètent autour du globe lumineux, j'ai fini par les chercher sur Google. La Tarentola mauritanica, dite gecko des murs, est protégée en annexe 2 de la convention de Berne. Je lis avec surprise qu'elle chante, émettant un petit cri que je vais maintenant tenter de surprendre, "vu" qu'aucun d'entre nous n'y a jamais fait attention. Cela ressemblerait à un truc aigu du genre "Gekk - Ho !".
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 24 juillet 2006 à 18:12 ::Humeurs & opinions
Dix jours après mon billet du 14 juillet (Autodestruction), je recopie les messages des cinéastes libanais et israéliens, en les faisant précéder par un texte de Berger, Chomsky, Pinter et Saramago que je viens de traduire.
UNE LETTRE
Le dernier épisode du conflit entre Israël et la Palestine a commencé quand les forces israéliennes ont enlevé deux civils, un
docteur et son frère, de Gaza. Un incident à peine relaté, sauf par la presse turque. Le lendemain, les Palestiniens ont fait prisonnier un soldat israélien - et proposé de l'échanger contre des prisonniers en Israël - ils sont approximativement 10 000 ans dans les geôles israéliennes.
Que ce "kidnapping" soit considéré comme une provocation, tandis que l'occupation militaire illégale de la rive ouest et l'appropriation systématique de ses ressources naturelles - en particulier l'eau - par les forces de défense (!) israéliennes sont considérées comme un regrettable, bien que réaliste, fait divers, est typique du double discours régulièrement servi depuis 70 ans par l'Occident aux Palestiniens, sur la terre qui leur a été allouée par des accords internationaux. Aujourd'hui la provocation en suit une autre ; des missiles artisanaux en croisent des sophistiqués. Ces derniers atteignent habituellement leur cible là où vivent entassés les déshérités, attendant ce que l'on a coutume d'appeler la Justice. Les deux catégories de missiles déchiquètent les corps dans l'horreur - qui d'autres que les officiers sur le terrain peuvent l'oublier un seul instant ?
Chaque provocation et contre-provocation est contestée et prônée. Mais tous les arguments, accusations et vœux qui s'en suivent, ne servent qu'à distraire et détourner l'attention du monde d'une incessante pratique militaire, économique et géographique à long terme dont le but politique n'est rien d'autre que la liquidation de la nation palestinienne.
Ceci doit être clamé haut et fort parce que cette pratique, seulement à moitié avouée et souvent secrète, avance ces jours-ci rapidement, et, à notre avis, doit être reconnue, sans délai et pour toujours, pour ce qu'elle est, et dénoncée.
John Berger, Noam Chomsky, Harold Pinter, José Saramago
PÉTITION POUR LE LIBAN DES CINÉASTES LIBANAIS
Le Liban brûle.
Depuis une semaine, Israël bombarde le Liban, Jusqu'à présent, le bilan est de plus de 300 morts et d'un millier de blessés. 500 000 personnes ont quitté leurs maisons et sont devenues des réfugiés. Et le peuple libanais est pris en otage sur son sol, en violation de toutes les conventions internationales. Parallèlement Israël procède à la destruction de toutes les infrastructures (routes, ponts, centrales électriques, aéroports et ports civils...) et institutions de la République Libanaise (armée, défense civile, croix rouge...).
À l'heure où certains clament que toute nation a le droit de se défendre, le Liban, même à genoux, refuse cet engrenage irresponsable. L'armée libanaise, continuellement bombardée, a reçu comme consigne de ne pas répliquer. Face à ce message de Paix, Israël poursuit pourtant ses attaques.
Face à une situation humanitaire catastrophique, nous cinéastes, intellectuels, artistes libanais demandons l'arrêt de la violence et exigeons un cessez le feu immédiat.
Nous lançons un appel à la communauté internationale et particulièrement au peuple français, à ses cinéastes, à ses intellectuels, à ses artistes, afin de faire pression sur ses représentants politiques et exiger le respect des résolutions des Nations Unies sans exception et surtout le respect des droits de l'homme.
C'est un cri, un appel pour la défense de la République et de la Nation Libanaise, message et symbole de pluralité et diversité.
Votre mobilisation, votre signature, comptent.
Envoyez vos signatures à : info@neabeyrouth.org / danielle@neabeyrouth.org
MESSAGE DE SOLIDARITÉ AUX CINÉASTES PALESTINIENS ET LIBANAIS
Nous, cinéastes israéliens, saluons tous les cinéastes arabes réunis à Paris pour la Biennale du cinéma arabe. À travers vous, nous voulons envoyer un message d'amitié et de solidarité à nos collègues libanais et palestiniens qui sont actuellement assiégés et bombardés par l'armée de notre pays.
Nous nous opposons catégoriquement à la brutalité et à la cruauté de la politique israélienne, qui a atteint de nouveaux sommets au cours des dernières semaines. Rien ne peut justifier la poursuite de l'occupation, de l'enfermement et de la répression en Palestine. Rien ne peut justifier le bombardement de populations civiles et la destruction d'infrastructures au Liban et dans la bande de Gaza.
Permettez nous de vous dire que vos films, que nous nous efforçons de voir et de faire circuler autour de nous, sont très importants à nos yeux. Ils nous aident à vous connaître et à vous comprendre. Grâce à ces films, les hommes, les
femmes et les enfants qui souffrent à Gaza, à Beyrouth, et partout où notre armée déploie sa violence, ont pour nous
des noms et des visages. Nous voulons vous en remercier, et vous encourager à continuer de filmer, malgré toutes les
difficultés.
Quant à nous, nous nous engageons à continuer d'exprimer, par nos films, par nos prises de paroles et par nos actions
personnelles, notre refus de l'occupation et notre désir de liberté, de justice et d'égalité pour tous les peuples de la région.
Nurith Aviv, Ilil Alexander, Adi Arbel, Yael Bartana, Philippe Bellaïche, Simone Bitton, Michale Boganim, Amit Breuer, Shaï-
Carmeli-Pollack, Sami S. Chetrit, Danae Elon, Anat Even, Jack Faber, Avner Fainguelernt, Ari Folman, Gali Gold, BZ Goldberg, Sharon Hamou, Amir Harel, Avraham Heffner, Rachel Leah Jones, Dalia Karpel, Avi Kleinberger, Elonor Kowarsky, Edna Kowarsky, Philippa Kowarski, Ram Loevi, Avi Mograbi, Jad Neeman, David Ofek, Iris Rubin, Abraham Segal, Nurith Shareth, Yael Shavit, Julie Shlez, Eyal Sivan, Eran Torbiner, Osnat Trabelsi, Daniel Waxman, Keren Yedaya.
contact :
Simone Bitton : simoneb@noos.fr / Avi Mograbi: mograbi@netvision.net.il
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 24 juillet 2006 à 00:04 ::Perso
L'oncle de Françoise a survécu au génocide arménien de 1915. Les paysans turcs, qui ne pouvaient pas avoir d'enfant ou qui avaient besoin de main d'œuvre, adoptaient les garçons ravis à leurs parents. À Trébizonde, le père de Giraï, négociant en tabac, a été pendu à la cave, le bébé a été étouffé, sa mère s'est cachée pendant deux ans derrière une commode aménagée chez des amis. Elle a laissé filer son fils pour lui sauver la vie. Le petit s'est retrouvé à garder des vaches dans la montagne. Au passage de l'armée russe, les soldats montrèrent des photos aux gamins. Giraï aurait reconnu ses parents sur l'une d'elles. Récupéré par un oncle à Batoum et envoyé seul sur un cargo vers Constantinople, il ne retrouvera sa mère que quatre ans plus tard. Dans ce qui deviendra Istamboul, on ne persécutait pas les Arméniens comme en Anatolie. La mère et son fils fuirent à Paris, où ils vivront ensemble dans une toute petite chambre, même après la naissance de Rose en 1927. Rosette a dix-sept ans d'écart avec son frère.
Giraï, bien qu'il ait été freiné par le bris du col du fémur, est toujours aussi drôle, taquin et passionné par le monde en mouvement. Il y a encore deux ans, il grimpait toujours la côte à vélo, fomentant de nouvelles inventions vélocyclistes qu'il comptait faire breveter au Concours Lépine à Paris. Il déteste se sentir assisté, ayant très tôt compris que sa longévité dépendait de son agilité, intellectuelle et physique. Giraï (Gérard en arménien) a toujours préféré marcher plutôt qu'on le raccompagne chez lui en voiture. Et tandis qu'il trotinne, il fredonne des chansons des années 30-40, que dis-je fredonne, chante à tue-tête avec un trémolo à donner le vertige, pour exercer sa mémoire. Les jambes et la tête, gages de mobilité !
Cela m'amuse toujours qu'il m'appelle "mon petit", me renvoyant au paradoxe de l'âge. Il se passionne pour les nouvelles technologies, la mémoire des ordinateurs, la qualité des images numériques... Même s'il avait acheté deux magnétophones à bande, dès 1955, pour correspondre avec Françoise et Anny qui vivaient avec leur mère et leur grand-mère à Marseille, ce n'était pas sa sphère d'intervention. Il avait vendu des journaux à une terrasse de café de la Porte de Montreuil fréquenté par tous les gitans. Rosette se souvient bien de Django Reinhardt. Refait à neuf avec des fauteuils en skaï, le café fut déserté. Giraï livrait ensuite les kiosques le dimanche. Lorsqu'Adriana, la nièce de Françoise, est venue avec la décapotable de son père, Giraï n'attendait qu'une chose, aller faire un tour sur le port et le long de la plage. La capote automatique, encore plus que le GPS, le fascine comme le reste de nos gadgets électroniques. Il y a trois ans, je lui avais demandé quel était le plus beau moment de la vie. Il répondit sans hésiter "la jeunesse" et que s'il avait su alors ce qu'il avait appris depuis... Impatient, je le coupai, comme cela m'arrive souvent : "Tu serais une bombe ?!". "Non non non", hocha-t-il, "tout en délicatesse !".
Françoise a tourné une quantité de cassettes vidéo avec et sur Giraï qui serviront très probablement au prochain film qu'elle prépare.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 23 juillet 2006 à 09:13 ::Voyage
C'est une tarte à la crème, mais elle a goût de tomate, chaude et sucrée. Impossible de trouver ce parfum sur les marchés. À vouloir calibrer les formes, on a fait disparaître le goût. Sur les hauteurs qui surplombent la mer, nous dévorons les fruits avec un appétit sexuel que l'été suscite avec ses abandons de sieste, chair moite et veloutée, rougeurs éclatantes. Le suc vous en dégouline des commissures des lèvres, coule le long du menton et caresse le ventre. Arrêtons là les métaphores que susurre ce jardin des délices, nous risquerions de sombrer dans le superlatif, perversions polymorphes et concours puérils, tant la taille des légumes est impressionnante : courgettes, aubergines, potimarrons, poivrons, oignons, tomates et les flagrances enivrantes... Nous cueillons les figues et les amandes fraîches, les prunes japonaises, les raisins verts, les derniers abricots, les premières noisettes... Et nous nous endormons.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 22 juillet 2006 à 10:06 ::Musique
Sextant est une revue "acoustellaire" et, il me semble, trimestrielle. Deux numéros sont déjà sortis, le premier consacré au contrebassiste Henri Texier, le second au duo constitué, tête-bêche, du claviériste Benoît Delbecq et du batteur Steve Argüelles. Chaque numéro tourne autour de sa tête d'affiche, entourée d'entretiens avec ses proches collaborateurs et d'articles satellites. La mise en pages, aérée et intelligemment illustrée, est particulièrement soignée, la qualité des articles nettement au-dessus de la moyenne et le tout est accompagné d'un CD ou d'un DVD truffés d'inédits. Les entretiens sont suffisamment longs pour que les compositeurs interrogés aient le temps de s'exprimer et leur approche est d'une précision et d'un niveau rarement abordés dans les journaux de musique (voir billet du 29 juin).
Le n°1 convoque Noël Akchoté, Guy Le Querrec, Julien Lourau, Manu Codjia, Tony Rabeson, Label Bleu, avec des articles sur l'esclavage ou la spiritualité navajo... Le DVD offre des extraits du très long entretien avec Texier, plusieurs petites pièces sonorisées avec la guitare d'Akchoté et le court-métrage sur Sangatte de Laura Waddington, Border.
Le second rassemble Guillaume Orti, Olivier Sens, Christophe Disco Minck, Charlie O., Olivier Cadiot (écrivain à découvrir absolument si ce n'est déjà fait, j'y reviendrai, ses pièces de théâtre font partie des rares où je ne me suis pas ennuyé), Sylvie Astié, Marcelline Delbecq, Dominique Petitgand, des articles sur le label Plush, l'alchimie et l'Oulipo. J'avoue être plus sensible aux préoccupations des invités de ce second numéro, et le CD qui l'accompagne propose une série d'inédits passionnants : Ambitronix, Argüelles et Req, Charlie O., un remix de Rokia Traoré par les Recyclers, les mêmes avec Olivier Cadiot, plus Ashley Slater, et Jay Gottlieb interprétant une pièce pour piano de Delbecq. Cette compilation est extrêmement agréable et m'a tenu en éveil jusqu'à ce que je m'endorme délicieusement sur le dernier morceau, heure de la sieste oblige.
Rappel : Henri Texier fut l'invité d'Un Drame Musical Instantané en 1992 sur Pour garder l'ADN en état 409 où il joue du oud (Opération Blow Up, GRRR 2020). Nous lui devons l'initiative de Sarajevo Suite que je dirigeai artistiquement en 1994. C'était la première fois qu'Henri enregistrait avec son fils Sébastien.
Benoît Delbecq et Steve Argüelles jouèrent sur plusieurs morceaux de Machiavel en 1998 (GRRR 2023). J'ajouterai que j'ai adoré jouer sur scène avec Henri lorsqu'il improvisait, que Steve est l'un des meilleurs batteurs que j'ai rencontrés (nous nous sommes connus lorsqu'il remplaça Jacques Thollot au pied levé sur Birgé Hôtel aux Instants Chavirés ; je n'aime que les batteurs qui font chanter leur fûts) et que j'adore la gentillesse et la subtilité de Benoît, que j'appelle Bip Bip tant il est difficile de saisir au vol ce camarade enjoué, toujours parti par monts et par vaux !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 21 juillet 2006 à 00:01 ::Voyage
On n'entend que le chant assourdissant des cigales ponctué de quelques roucoulements des tourterelles venues voler le grain des canards. De temps en temps, les cols verts et les espagnols s'appellent ou s'intimident les uns les autres. Les canes protègent leurs petits des mâles assassins. Ce matin, nous étions inquiets de leur approche lorsque nous assistâmes à une volte face paradoxale. Une des canes dirigeait ses canetons comme un capitaine exhortant ses troupes à l'assaut des envahisseurs. C'était à croquer. Les trois adultes furent repoussés hors de la mare.
À force de travail patient et obstiné, les 3000 mètres carrés de terrain vague avec mobile home et cabanon sont devenus verger et potager devant trois maisons souriantes. Il y a même une piscine gonflable pour se rafraîchir. La canicule est certainement plus supportable ici que dans le Nord. Près des ruches gît une 2CV fourgonnette abandonnée qui donne une touche définitivement campagnarde à ce miracle ciotaden. Nous sommes à deux pas de la mer où nous pouvons descendre en maillots de bain, et nul ne pourrait imaginer un tel havre de paix au sein de la ville.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 19 juillet 2006 à 10:11 ::Cinéma & DVD
Nous souhaiterions vous informer des derniers changements concernant votre commande. Nous avons le regret de vous informer que la parution de l'article suivant a été annulée : Jean-Luc Godard (Réalisateur) "Histoire (s) du cinéma - Coffret 4 DVD". Bien que nous pensions pouvoir vous envoyer ces articles, nous avons depuis appris qu'il ne serait pas édité. Nous en sommes sincèrement désolés. Cet article a donc été retiré de votre commande. Le compte associé à votre carte de paiement ne sera pas debité. En effet, la transaction n'a lieu qu'au moment du départ d'un colis.
Dans le dernier numéro du journal des Allumés, j'annonçai la sortie imminente d'une œuvre majeure de JLG : On attend toujours avec impatience cette ?uvre audio-visuelle unique, indis-pensable, duelle et unique, L'Histoire(s) du cinéma (...) dont la sortie est sans cesse repoussée, probablement pour une question de droits tant le maître du sampling y accumule les citations cinématographiques. Oui, en voilà de l'information, du monumental, du poétique freudien, de l'image et du son, de la musique (catalogue ECM) et des voix? Chacun y fait son chemin, alpagué par une citation intimement reconnue et qui vous emporte très loin. Chacun y construit sa propre histoire, la sienne et celle du cinéma. C'est un film interactif, plus justement, participatif. Devant ce flux incessant et multicouches (Godard accumule au même instant des images d'archives, son quotidien, des photos, les voix d'antan et la sienne, la musique, les bruits, tout cela mixé et superposé) à vous de trier, d'extraire, d'y plonger ! Un conseil : laissez le poste allumé et vaquez à vos occupations sans vous en soucier. En fond, mais à un volume sonore décent. Passant à proximité, vous aurez la surprise de vous faire happer par tel ou tel passage. Là tout chavire, ça vous parle, à vous seul, indentification due au jeu des citations, nouvelle façon de voir et d'entendre. Le génie de J-LG retrouvé. Et vous, au milieu, le héros de cette saga, l'unique sujet. (JJB, ADJ n°16) Ici même le 16 juin, après plusieurs annonces de report, je commentai : Comment Godard négocie-t-il l'emprunt de ces milliers d'extraits protégés par le droit d'auteur ? Il est à parier que cette question n'est pas étrangère à l'ajournement des Histoire(s) en DVD. Godard cite, certes, mais avec ces emprunts il produit une œuvre nouvelle, totalement originale, à la manière de John Cage en musique. De toute façon, sa filmographie n'est qu'un tissu de citations, littéraires lorsqu'elles ne sont pas cinématographiques. Il n'y a pas de génération spontanée, Godard assume le fait que nous inventons tous et tout d'après notre histoire, la culture. Le travail du créateur consiste à faire des rapprochements, à énoncer des critiques, à produire de la dialectique avec tous ces éléments.
Existaient déjà l'édition papier Gallimard et la version audio en CD remixée pour ECM, mais il manquait fondamentalement l'original filmique. Grosse déception, Amazon avertit que ce chef d'œuvre absolu ne sera pas édité. Il ne me reste plus qu'à recopier l'enregistrement VHS réalisé sur Canal+ il y a une dizaine d'années, grâce à mon graveur DVD de salon, simple comme bonjour, Bonjour Cinéma !
Photo de Guy Mandery parue dans Le Photographe en 1976 : à droite, de trois quart dos avec catogan, on reconnaîtra le jeune collaborateur de Jean-André Fieschi, ayant mission de récupérer une paluche (caméra prototype Aäton qu'on tenait au bout des doigts) rapportée de Grenoble par JLG. Entre nous, le chef opérateur Dominique Chapuis. De dos, en costume blanc, je crois me souvenir qu'il s'agissait de Jean Rouch. Je fus nommé représentant de Aäton à Paris, mais je perdis l'affaire au bout de deux jours, après une mémorable soirée chez les frères Blanchet avec Jean-Pierre Beauviala, où Rouch se montra à mes jeunes yeux tel un grotesque mondain se gargarisant d'histoires que je considérai du plus mauvais goût, soit simplement sexistes et racistes. Le second degré avait dû m'échapper, mais Rouch était extrêmement différent sur le terrain et à Paris, et chaque fois que nous nous rencontrâmes je ne pus m'empêcher de me retrouver en profond désaccord avec lui, comme, par exemple, sur la diffusion des archives Albert Kahn qu'il aurait préféré voir projeter muettes et non montées, quitte à ce que cela ne touche qu'une poignée d'aficionados élitistes. Ceci n'enlève rien à la beauté de ses films (revoir Chronique d'un été coréalisé avec Edgard Morin, et le passionnant coffret incluant, entre autres, Les maîtres fous).
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 18 juillet 2006 à 07:45 ::Cinéma & DVD
Année après année, Françoise filme ses départs de la gare de La Ciotat. À mon tour, je filme son arrivée tandis que Rosette nous attend sur l'autre quai. L'arrière grand-père de Françoise était le chef de gare à l'époque du film des frères Lumière, il avait préféré être chef de gare à La Ciotat plutôt que sous-chef à Toulon. Ce qui est magnifique, c'est que son autre arrière grand-père, Louis Trotobas, fut l'un des premiers acteurs de l'histoire du cinématographe puisqu'il était le gamin farceur de L'arroseur arrosé, celui qui marche sur le tuyau ! Françoise en a tourné un remake coquin au début de son film Thème je, elle raconte cette histoire le samedi, jour d'orgueil (parmi les 7 péchés capitaux du site, un pour chaque jour de la semaine).
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 17 juillet 2006 à 08:39 ::Perso
Comme il est agréable de se chamailler entre amis sur des sujets les plus variés, encore que cet après-midi tout le monde semblait d'accord sur les manipulations médiatiques, qu'on s'en foot ou qu'on assiste impuissants aux paranoïas guerrières... Le matin, nous avions commencé par le statut des intermittents pour terminer poussières d'étoiles. Tandis que les actualités squattaient mes derniers billets, nous nous reposions dans le Gard, partagés entre l'ombre et la piscine posée près des chevaux. Pascale et Jean ont transformé un ancien chai en somptueuse habitation et salle de spectacle lorsque l'envie s'en fait sentir. Quitte à venir s'isoler à la campagne, autant que le lieu soit accueillant, et nos amis de Nûba s'y entendent à merveille. À droite sur la photo, on reconnaîtra Jean-Pierre, un autre Allumé, cette fois du Triton, qui passait dans le coin avec Anna, nous faisant la surprise de leur visite. Antoine, le fils de nos hôtes, se joint à nous au déjeuner pour lequel j'avais confectionné des rillettes de sardines et Françoise avait composé un riz aux étrilles. Tout cela peut paraître anecdotique, mais la vie est aussi faite de ces moments de tendresse, plaisir de se retrouver entre amis, où la nature reprend ses droits et où nous pouvons laisser vibrer notre fibre animiste...
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 16 juillet 2006 à 07:36 ::Humeurs & opinions
Trois millions et demi de Libanais, peut-être seulement trois aujourd'hui avec la désertion des Chrétiens Maronites qui fuient leur pays depuis vingt ans, en goutte à goutte, la mort dans l'âme. Ils se sont disséminés partout sur la planète, marchands phéniciens, restaurateurs (ah, le mezzé !), hommes d'affaires... Où que l'on tourne son regard, le jardin idyllique est devenu un champ de ruines ou un immense chantier en construction. Comment est-il possible que le pays des cèdres ait de tous temps été l'enjeu de tant de convoitises ? Voyons les choses en face : une immaturité politique totale de la classe possédante, les Maronites précités (les quelques communistes ont disparu, Maroun se serait tué en tombant dans son escalier il y a près de quinze ans), un système tribal, mafieux (secret bancaire ; lupanar des Saoudiens ; tout y a un prix), moralement arriéré (prépondérance de la religion, dix-sept confessions officielles différentes ! Je rentrerai un de ces jours dans les détails, comme la chape de plomb qui pèse sur les filles, là-bas aussi)... Lorsque les Maronites se plaignaient du Hezbollah (en anglais Hizballah), parce que l'Iran finançait les villages et donnaient de quoi manger aux plus démunis, je demandais qui donc avait le pouvoir et l'argent avant la guerre. Et pourquoi n'avaient-ils pas alors un peu partager avec les pauvres, ceux qui, comme par hasard, sont de confession musulmane ? À leurs yeux, j'avais presque l'air d'un prophète en posant ces questions. Bon sens ne saurait mentir ! Au pays de Gibran Khalil Gibran, il n'y a plus qu'une poignée de cèdres millénaires dans la montagne, presque un square. La verdure a cédé la place à la poussière.
Qui se préoccupe de cette minorité entourée d'Arabes et, au sud, Israël, admirée et crainte à la fois. Ils sont pris en étau et aucune communauté internationale ne se soucie de leur sort. Il n'y a pas plus d'enjeu à Beyrouth qu'à Sarajevo. Tout se joue au niveau du symbolique. Pas totalement : il y a l'accès à la mer, mais surtout les pays arabes, Israël, les USA, l'ONU, tous cherchent un parc pour les Palestiniens, et le Liban est tout indiqué. Les Maronites seront-ils sacrifiés à leur tour, diaspora dispersée sur le globe ? Une injustice en chasserait une autre. Alors ? Doivent-ils collaborer avec l'agresseur (Sabra et Chatilah sont encore dans toutes les mémoires) ou défendre leur terre avec le Hezbollah (personne n'oublie non plus l'occupation syrienne). Serait-il temps, aux uns comme aux autres, de rappeler le jugement de Salomon ? Car ici la terre porte ses traces...
P.S.: quatre jours après ce billet, devant l'agression disproportionnée de l'état d'Israël, préparée en réalité depuis des mois avec le soutien des États Unis et quelques complicités locales, il semble que les Libanais commencent à comprendre que l'agresseur est bien Israël et qu'il ne s'agirait pas de refaire les erreurs de 1982 en se divisant. Nombreuses réactions de solidarité se sont exercées entre les anciens ennemis. Des Chrétiens recueillent et apportent leur soutien aux populations déplacées du Sud-Liban. Les bombardements sur des sites chrétiens comme Achrafieh finissent par leur mettre la puce à l'oreille. Le but d'Israël est, cette fois encore, de détruire systématiquement le Liban pour y installer un nouveau gouvernement fantoche. Rappelons encore que la Ligue Arabe n'a jamais sérieusement soutenu les Palestiniens, c'est l'Iran qui finance le Hezbollah. On a les alliés qu'on peut, en fonction des intérêts des uns et des autres ! La communauté juive internationale se fait honteusement complice d'un état impérialiste, inique et paranoïaque. Il est absolument indispensable que dans le monde entier des voix juives s'élèvent pour condamner la politique criminelle et suicidaire d'Israël et refusent d'être complices de ce délire. Voir le billet du 14 juillet intitulé Autodestruction.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 15 juillet 2006 à 18:33 ::Humeurs & opinions
Sans sentiment national, je ne me sens nullement concerné par les championnats de foot ou de n'importe quoi (billet Rien à foot du 2 juillet), ce qui ne m'empêche pas de me passionner pour les énigmes. La réaction de Zidane pendant la finale finit par m'atteindre. C'est à n'y rien comprendre. Son réflexe impulsif n'est ni de son âge, ni cohérent avec les circonstances. Les athlètes sont parfaitement préparés à essuyer les quolibets et provocations de la partie adverse. Ils connaissaient parfaitement les talents en la matière de leurs opposants italiens. Ce n'est pas la première salve d'insultes du Mondial que dut essuyer l'équipe de France magnifiquement métissée. Il est si admirable d'assumer nos anciennes et actuelles colonies qu'on en est tout émus et fiers d'être français ! Même qu'on y repensera lorsqu'on assistera à un contrôle de papiers à Belleville et qu'on apprendra l'annonce d'un nouveau charter. Alors ?
On connaît les bruits de corruption que le sport véhicule, et l'Italie en a fait un sport national (actuel scandale du Calcio). Ce ne sont pas les seuls. Cela pourrait-il signifier que le match était arrangé ? Zidane aurait-il finalement été acheté ? On peut en douter évidemment. Deuxième interrogation, Zidane aurait-il préféré échapper à une quelconque complicité en se faisant expulser avant les tirs au but ? Tout le délire (ou son absence ?) qui tourne autour du coup de boule, devenu via Internet le nouveau tube de l'été, évacue toute interrogation au profit d'une humanisation du saint. Tant pis pour sa béatification, ce n'est qu'un homme, oune matcho veritabile, dont le sang ne fait qu'un tour devant les insultes visant possiblement sa mère ou sa sœur.
L'honneur est sauf, tout le pays soutient le réflexe brutal et impulsif. On n'est pourtant pas dans une cour de récré. C'est vrai qu'aller se faire traiter d'"enculé de musulman" mérite qu'on ne se laisse pas faire (si c'est "terroriste", ça pourrait même être un compliment dans la bouche d'un facho), mais nous sommes en finale de la coupe du monde, sur un terrain de foot pendant les dernières minutes d'un match où toute équipe se doit d'être solidaire. Zidane s'excuse, mais ne regrette rien. C'est beau le sport. Coubertin doit se retourner dans sa tombe, même si ce ne sont pas des Olympiades. Bel exemple pour les jeunes qui ne ratent jamais une occasion pour jouer des biscotos ! Il suffira d'invoquer quelque insulte familiale ou homophobe pour justifier la prochaine brutalité, il y aura eu jurisprudence. Le spectacle sponsorisé, l'usine à fric, ne met pourtant en scène qu'une guerre des boutons agrémentée d'un sacré refoulement homosexuel, sujet tabou, de quoi se faire casser la gueule. Ah, tous ces hommes ensemble qui défendent leurs couleurs et lavent leur honneur dans le sang ! J'exagère, il n'y a pas eu mort d'homme, du moins pas sur le terrain. Juste quelques démonstrations viriles sous le drapeau et pour l'amour des femmes. C'est vrai qu'en France les femmes ne se font jamais insultées dans la rue, j'oubliais. Donc, si c'est pour l'honneur, évidemment... J'aimerais tout de même qu'on me rappelle les chiffres, pas le score des matchs, mais ce que ça rapporte aux industriels du secteur. Ça pourrait tout de même nous mettre la puce à l'oreille, et nous oserions peut-être nous poser les vraies questions. Les jeux du cirque, une gigantesque affaire médiatique, une collection de placards de publicité, une mascarade ?
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 14 juillet 2006 à 13:03 ::Humeurs & opinions
J'ai commencé par demander pourquoi je n'avais pas de grand-père. Il avait été déporté Auschwitz et gazé à Buchenwald. Mon père avait sauté du train qui l'emportait en Allemagne. J'ai essayé de comprendre pourquoi les Juifs avaient toujours été persécutés. Mes parents me répondaient que les gens étaient jaloux de notre réussite. Nous étions des marchands, des banquiers, des artistes, des savants, nous avions su lire avant tous, survivant à tous les pogromes, traversant les siècles sans jamais être du côté du manche. Nous avions préféré fuir l'horreur et l'intolérance en nous battant avec la seule ressource de notre intelligence. Voilà comment naît le complexe de supériorité. Je n'avais pas d'autre choix que de me retrouver premier de la classe, presque une tradition, quoi qu'il m'en coûtasse. Nous n'étions pas très sportifs, la compétition ne pouvait s'exprimer que sous l'angle de l'esprit. Aucune icône, mais des exemples, Christ, Marx, Freud, Einstein, Schönberg, où que je me tourne l'écho de leur voix résonnait en moi. Séduisante paranoïa ! Une réponse à l'angoisse du "pourquoi moi ?". Mes parents avaient beau affirmer que ma circoncision n'était qu'hygiénique, comme les Américains et les Africains, je n'aurais pas supporté d'avoir un fils qui ne le soit pas, qui ne me ressemble pas. Où l'histoire va-t-elle se nicher ? Habillé, rien ne se voit. Pourquoi moi ? Ma non-violence, "Peace and Love", ma "citoyenneté du monde" découlèrent logiquement de cette conscience inculquée par des siècles de questions sans réponses.
La fierté d'appartenir à ce peuple géographiquement informe, à cette communauté que nous ne fréquentions pourtant pas plus que la famille, allait se transformer en la plus grande honte, celle de ressembler à tous les hommes, de partager enfin les mêmes valeurs que le reste de l'humanité : intolérance, colonialisme, et la brutalité la plus vulgaire. Comment est-il possible qu'un peuple dont une partie a vécu l'holocauste sombre dans la barbarie et le crime organisé ? Quelles sont ses motivations profondes ? Je reste interdit devant tant de stupidité et d'horreur. Ma culture n'en finit pas de mourir. Je ne pourrai jamais transmettre à ma fille ce qui m'avait rendu si fier d'être un être humain. Élevé dans la laïcité, sans religion, voire dans un anticléricalisme œcuménique, ayant plus tard mûri dans l'athéisme, je n'ai jamais tant revendiqué mes origines juives que depuis la guerre des six jours et tout ce que la paranoïa israélienne suscita d'exactions. Comment vivre dans un pays où l'état et la religion ne sont pas séparés ? Qu'il était agréable d'être français ! Les Juifs israéliens sont tous responsables, toute la diaspora porte une lourde responsabilité dans ce qu'il adviendra du Moyen Orient.
Certains diront qu'ils ne savaient pas. Qu'ils ne savaient pas comment vivaient les Palestiniens, qu'ils ignoraient tout des sévices, des brimades quotidiennes et des privations que ce peuple endure depuis des décennies. Mais tout aura été dit. Les pays arabes ne veulent pas d'eux, sinon le problème serait réglé depuis longtemps. Septembre noir fut l'œuvre des Jordaniens, il est important de se souvenir. Les Arabes parlent des Palestiniens comme j'ai toujours entendu évoquer les Juifs. Ils ont contre eux les mêmes griefs. Ce sont les Juifs arabes. Nous partageons l'antisémitisme avec eux. Au lieu de se solidariser, le gouvernement israélien n'a eu de cesse de les persécuter, au nom du terrorisme. Mais comment appelait-on les résistants qui luttaient contre l'occupation allemande, me rappela un jour l'ancien ministre des Affaires Extérieures, Claude Cheysson ? Des terroristes ! Avoir trente ans aujourd'hui en Palestine, c'est n'avoir jamais connu autre chose que l'occupation. Sartre, dans On a raison de se révolter, rappelait que le terrorisme n'était que le fruit du désespoir. Comment a-t-on pu cautionner ces persécutions quotidiennes ? Comment les Juifs peuvent-ils accepter de reproduire ce qu'ils ont subi. Israël n'est pas Auschwitz, mais jusqu'où ses dirigeants sont-ils prêts à aller ? La paranoïa a toujours créé les pires actes de barbarie. Les Serbes disaient qu'on voulait les exterminer. Voyez les Tutsis et les Hutus. Anéantissons les autres avant qu'ils ne nous tuent, frappons les premiers, le schéma est toujours le même. On apprend souvent que le violeur d'enfants a lui-même été abusé lorsqu'il était petit. Les Juifs ont même reconstruit chez eux le mur du ghetto de Varsovie, le mur de la honte.
Il faut que du monde entier s'élèvent les voix de ceux qu'on ne pourra pas taxer d'antisémitisme pour dénoncer les actes absurdes et suicidaires d'Israël. Il faut que la diaspora, en particulier celle qui alimente l'économie désastreuse de ce pays, comprenne qu'il n'y a pas d'issue dans les armes, que si elle devenait finale, la réponse détruirait le pays d'abord, toute une culture ensuite. Il ne suffit pas aux États Uniens de continuer leur politique impérialiste, ils sont les plus grands complices de l'horreur qui se perpétue en Israël comme en Irak, en Afghanistan et dans bien d'autres pays. Quelle sont les motivations des uns et des autres ? Est-ce la peur de la démographie inégale entre Arabes et Juifs qui, dans une supposée démocratie, donnerait le pouvoir aux Palestiniens ? Est-ce la nécessité des USA d'avoir le maximum de bases au Moyen Orient ? Est-ce une manière de faire indirectement la guerre à l'Iran ? Qui cédera un bout de territoire, légalement reconnu en 1948 (mais rejeté par la Ligue Arabe, il faudra revenir sur la responsabilité des uns et des autres) pour créer enfin un état palestinien ? Qui donc a intérêt à ce que la guerre continue éternellement ? Quel rapport avec le prix du baril de pétrole ? À qui profite le crime ? Certainement à aucun des peuples qui vivent sur une terre qu'ils ont le culot de considérer comme sainte. Il faut que s'élèvent les voix de la morale, de tous côtés. L'ONU s'est partout montrée impuissante. Les enjeux économiques ne concernent pas les populations locales. Les manipulations dont ils sont les victimes les détruit. Réveillez-vous, camarades, ne vous laissez pas entraîner dans cette troisième guerre mondiale commencée il y a soixante ans. N'acceptons pas l'horreur ni l'arrogance des puissants ! Il n'y a pas de fatalité. Nous sommes tous responsables.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 13 juillet 2006 à 09:19 ::Voyage
36° à l'ombre. La chaleur aussi, c'est les vacances. Mardi, la Méditerranée était à 25°. Hier, la piscine marquait 30°.
Libération annonçait la mort de Syd Barrett, 60 ans. On ne l'imagine pas autrement que jeune adolescent torturé. L'année dernière, j'avais fini par acheter le coffret, quatre disques envoûtants où sa voix grave et chaude cache les angoisses vertigineuses qui l'ont éloigné de la scène et de Pink Floyd, dont il fut l'un des cofondateurs et le premier guide, pour retourner vivre chez sa mère d'où il ne sortait plus. Depuis plus de trente ans.
Au centre du journal, huit pages sur Godard et son expo, pas mal, sans plus, à bout de souffle. Sa mauvaise foi a été autrement plus productive. Attendre, sans impatience - des fois que ce soit encore ajourné, la sortie DVD des Histoire(s) du cinéma. J'imagine que JLG doit se coltiner de sacrés problèmes de droits d'auteur, allez savoir, cinq heures de citations, des milliers d'emprunts, pour une digestion exemplaire. Je termine mon article Îles licites du numéro des Allumés qui vient de sortir par son évocation. J'y tiens, entre autres, une chronique DVD régulière sous la rubrique Sur l'écran noir de vos nuits blanches.
Je retourne me baigner. Le temps se couvre, mais trois gouttes n'arrangeront rien à l'affaire. J'ai toujours été attiré par l'eau. Faute de mer, je passe mon temps dans la piscine. Faute de piscine, j'adopte la baignoire. Faute de baignoire, je me noie dans un verre d'eau. Petit, j'aurais bien aimé être goutteur d'eau. J'aime l'eau, mais la douche n'est pas l'océan, c'est la pluie. La pluie, c'est cool, mais le soleil c'est mieux. Je n'aime pourtant pas le feu autant que l'eau. Coup de soleil. L'eau calme ma soif... Sur les rares photos de moi enfant, je suis tout au bord avec seulement la main de ma mère qui entre dans le champ pour me retenir de ne pas plonger. Amniotique.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 12 juillet 2006 à 09:48 ::Voyage
L'horizon respire les vacances, l'horizon, c'est le signe. Je pourrais rester des heures à le contempler. Des voiles emportent des anges harnachés vers le ciel, d'autres disparaissent derrière la courbure de la terre engloutie. La Maguelone n'est pas la plage des familles, les tous nus et les emmaillotés s'y croisent sans questions, épilés et bikinis, crânes rasés et chevelus, enfants et vieillards. L'atmosphère est douce, détendue, le vent atténue la canicule. Les filles parlent d'amour. Comme d'habitude, il n'y a personne dans l'eau. La mer est à nous. Mare Nostrum.
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 11 juillet 2006 à 00:31 ::Perso
Quelques trucs à ne pas n'oublier d'emporter.
Mon couteau suisse, accroché à ma ceinture, ne me quitte pratiquement jamais, sauf en vacances, et encore ! Je m'en sers absolument tous les jours, en particulier le tournevis de précision pour mes lunettes qui se desserrent tout le temps, le stylo, le cure-dents, un couteau... Magnétophone portable et appareil photos. PowerBook avec iSight, borne Airport Express, câbles Ethernet, Ethernet croisé (pour connecter directement un vieil ordi), modem interne (en cas d'absence de connexion), FireWire, audio, lampe USB, disques vierges et d'installation, quelques DVD... Je pense à faire des copies de sécurité de toutes les données récentes. Une lampe de poche. De quoi écrire, de quoi lire (on trouve des bouquins partout, mais j'emporte le Diplo, les Cahiers, SVM Mac). Un maillot de bain. Des lunettes de soleil, même si ce n'est que pour se protéger des néons d'aéroport. Mon passeport et la carte du CNC qui permet de rentrer gratoche dans les cinémas d'art et essai. J'ai toujours sur moi mon attestation Assedic itou pour les musées nationaux. Je prends parfois mes jumelles, enfin la suite dépend de la destination. Cette fois, nous laissons Scotch, il a tout compris, monstrueusement inquiet par toute cette débauche de détails préparatifs, mais Elsa va très bien s'occuper de lui.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 10 juillet 2006 à 08:46 ::Perso
Je suis démasqué, mais on ne se refait pas, n'est-ce pas ? Comment, sinon, peut-on avoir la discipline de rédiger un billet chaque matin ? Je reprends le mode d'emploi de la maison avant le passage des pouvoirs à Jonathan en notre absence. Chacun porte sa petite névrose. Il y en a de banales, lorsque la vie nous a épargné de trop forts traumatismes. Pour les plus douloureuses, le recours à quelque thérapie s'impose de lui-même. Ce n'est jamais simple de laisser sa maison derrière soi et j'appréhende de la retrouver, dans quel état, à l'issue de mes voyages. Pour ne pas radoter, de la même façon que je raconte ici ma vie une fois pour toutes, je me débarrasse des obligations domestiques par un fichier Word que je laisse au gardien du temple. Lorsque je vivais seul, j'avais coutume d'appeler Xanadou cet édifice acquis avec mes droits d'auteur, une fierté de nouveau riche. Je passais mes soirées devant le grand écran, un morceau de chocolat dans une main, un joint dans l'autre. Je ne suis plus seul, je vis heureux, mais je ne suis pas certain d'avoir changé tant que ça. Quel travail !
Le mode d'emploi de la maison débute avec une liste de numéros de téléphone à appeler en cas d'urgence : les nôtres, ceux de ma fille, ma mère, les voisins, les amis. Suivent ceux de la maison, une tripotée, dont celui qui permet de joindre tant la métropole que les États Unis gratuitement (Jonathan est new yorkais). Je copie-colle la suite, toute une littérature qui peut paraître débile et sans intérêt à qui ne vit pas là, mais qui en dit pourtant long sur les us et coutumes, non ?
POUBELLES : Recyclables (papier, plastique) MERCREDI Verte (passe à partir de 17h) - Le reste LUNDI et JEUDI Bleue - Verre sur la petite place du boulanger.
GAZ bouteille de rechange dans garage, clef sous cuisine avec bouteille en cours.
CHAT 1/3 boîte matin ET soir – et laisser toujours de l’eau. En cas d’absence, opter pour croquettes (sous plaques cuisson) : une poignée par repas. Scotch passe par la chatière pour aller derrière, et par le soupirail de la cave pour devant. En cas de "son" absence, condamner les deux accès pour empêcher d'autres matous de venir pisser dans la maison.
ARROSAGE * extérieur tous les 2 soirs s'il ne pleut pas, bien arroser les grands bacs (conifères, noyer bambous !), arroser devant en traversant le salon avec le tuyau !!! (surtout pots et bambous) * intérieur 1 fois par semaine (le week-end, par ex.) = 2° : chb bleue & salle de bain – Escalier –1° : SdB et salon – RdC : cuisine, bureau Françoise dont tout en haut attention pas déborder, et entre fenêtres studio.
JARDIN Devant : Romarin, Estragon, Sauge, Thym, Thym citron, Ciboulette, Laurier / Derrière : Menthe, Sariette, Verveine, Thym, Laurier, Fruits selon saison.
INTERNET en cas de problème débrancher/rebrancher la prise électrique FreeBox et borne Airport – Ne pas éteindre le G5 si on s’en sert tous les jours - Pour imprimer avec la R300 il faut que le G5 soit réveillé. Sinon, prendre l’Epson 740 qui est par terre dans le studio - Suivent les mots de passe Mac et PC ainsi que tout ce qui concerne les alarmes que je ne suis assez fou au point de les détailler ici.
ELECTRICITÉ Ne pas mettre le four à la position maxi. En cas de panne, les sécurités compteur sont au-dessus de la grande loupe et à l’entrée du studio.
FENÊTRES Bien les fermer en cas d’orage.
VIDÉO Penser à allumer/éteindre le caisson de basse en cas de 5.1 - Projecteur : régler sur S-Vidéo pour VHS et Satellite, ainsi que le format 1=Normal, 2 ou 3= deux formats 16/9, 5=sous-titres… Éteindre en 2 coups (le projecteur met 2mn pour arrêter de souffler) - Ampli : VCR1=satellite et graveur DVD, VCR2=VHS, DVD=conserver position "standard" sur bouton gauche doré, etc. - Visiopass : satellite. Pour regarder la TV : allumer le graveur DVD, le Visiopass, l'Ampli sur VCR1- Modes d’emploi vidéo sous proj - Bases de données « vidéothèque », « carnet d’adresses » sur G5 - Ne pas ranger un CD ou un DVD à une mauvaise place, en cas de doute mieux vaut l’empilement et je rangerai en rentrant.
HI-FI RdC CD=appuyer sur Tape 1 (lit aussi les dvd si on allume le moniteur !). Pour radio, rien d’appuyé. Pour DVD, comme CD, en allumant en plus la TV avec télécommande appuyer 3 fois sur AV pour avoir AV3 !
FEU Attention d’ouvrir la trappe avant de se servir de la cheminée. Charbon de bois dans le cagibis jardin.
CAVE Allumer la seconde cave avec le bouton gris du bas à l'entrée de la buanderie (celui du haut éteindrait la chaudière !)... Lessive à droite de la machine, on peut rajouter du Soupline dans le compartiment de droite pour que le linge soit plus doux, choisir le textile, la température (en général 40° sauf les tissus délicats 30°), appuyer sur le bouton de droite "Marche"... on peut sécher avec l'essoreuse à gauche : choisir dans cet ordre le textile (je mets souvent "mélangé"), puis "prêt à ranger", puis "Marche"... À la fin nettoyer le grand filtre qui est à l'intérieur à gauche (in-dis-pen-sable !)... Penser à mettre les deux machines sur "Arrêt" quand terminé !
QUARTIER Très bons boulanger et boucher sur la petite place, épicier dix mètres plus loin... Au bout de la rue, tabac-journaux... Marché sympa mercredi et dimanche matins (au métro, c'est la rue qui part à gauche à la patte d'oie), fromager à gauche et poissonnerie à droite en entrant... Bonne librairie en face... Le supermarché le plus proche est Champion (seul rayon poissonnerie de la ville)... Bons films en bas au ciné (v.o.), 5 minutes à pieds... VÉLOS dans garage...
C'est grave, docteur ?
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 9 juillet 2006 à 09:48 ::Pratique
Passé le massage de confort, je n'ai jamais compris comment ça fonctionnait. L'ostéopathie reste assez mystérieuse, en particulier l'ostéopathie crânienne. Les praticiens ont du mal à l'expliquer lorsqu'on leur pose des questions. Bien sûr que c'est efficace, mais pourquoi ? Au pire, on vous sert un discours baba de comptoir où se croisent méridiens et énergie. Pour les patients, il y a les kinés, jugés souvent basiques, et les ostéos qui font craquer ou pas, mais craquer quoi ? Les termes sont souvent impropres, on ne se déplace pas une vertèbre sans se retrouver en chaise roulante. On peut se coincer un nerf, mais la plupart du temps ce sont des micro-entorses, des tensions musculaires qui vous font prendre des positions antalgiques, de quoi ressembler à un bonzaï. Le bruit serait simplement du gaz accumulé entre les articulations. Que les spécialistes m'écrivent, ils ont gagné. Comprendre, nous ne demandons que cela.
Lorsque j'avais 18 ans, je portais ma sono qui pesait 60 kilos par élément de 1,80m. Il m'arrivait de me faire mal en chargeant la voiture en porte-à-faux et ça passait en deux ou trois jours. À 31, à la fin d'une répétition vers 4 heures du matin, je me suis coincé le dos pour la première fois. Les ennuis avaient commencé. J'ai d'abord accumulé les séances de kiné, puis chaque mois je voyais un ostéo crânien, mais ça ne m'empêchait pas de me retrouver par terre, à genoux, avec un grand cri japonais. Mes amis me disaient que j'en avais plein le dos, qu'il fallait que je change de vie. On me traitait d'hypocondriaque, on sous-entendait que c'était psychologique jusqu'à ce que je passe radios et scanner. Bilan des courses : une hernie discale et trois disques écrasés. Il y a dix ans, mon lumbago a fini par me ficher la paix, lorsqu'un médecin-kiné m'indiqua quelques mouvements simples à effectuer au coucher et au réveil. Il m'est encore arrivé de me faire très mal, mais de plus en plus rarement, et je ne manque plus jamais de faire mes exercices sans me mettre en danger. Je vois de temps en temps un ostéo ou un kiné (variation géographique) pour la révision des 10 000, mais j'ai surtout fait l'expérience du massage chinois. Voilà, on y vient.
Le massage chinois n'a rien à voir avec les pratiques occidentales. Madame J., qui opère à domicile, appuie là où ça fait mal. La douleur est insupportable, il arrive que l'on crie, il paraît même que les chinois hurlent tandis que les occidentaux se retiennent en soufflant comme des phoques. Madame J. attendrie la bidoche comme le boucher avec le bifteck. Elle s'y prend à deux mains en glissant sur la peau, enfonçant ses doigts aux nœuds de tension et malaxant jusqu'à ce que ça lâche. Difficile de résister, Madame J. rit tout le temps, d'un rire bienveillant qui rassure. On en ressort complètement lessivé, et le lendemain courbaturé comme si on avait pratiqué le triathlon pour la première fois. Certains camarades, car Madame J. est un secret que l'on se repasse entre musiciens comme si c'était un trésor vivant, se sont retrouvés avec d'énormes bleus. N'y voyez aucun masochisme refoulé, car trois jours après vous gambadez sans plus aucun souvenir de la douleur, ni celle de la séance de torture, ni surtout celle qui vous a fait crier au secours. Et Madame J. de sourire en vous expliquant les "kolok kolok" par un "quand bruit, mal". J'ai essayé de pratiquer cette technique sur moi-même et ma compagne, ça fonctionne plutôt bien : chercher les tensions avec le maximum d'écoute et masser longtemps jusqu'à ce que le muscle lâche. C'est tout simple, rien de mystique, pas besoin d'y croire : la gym pour l'entretien, l'attendrissement pour les coups durs ! Bon, d'accord, n'excluez pas la visite à un spécialiste lorsque votre cas semble sans espoir... C'est un peu comme l'homéopathie qui est une médecine formidable, mais en cas de crise aigue mieux vaut, par exemple, avoir recours tout de même aux antibiotiques. Chacun doit trouver ce qui lui convient. Un de ces jours, je ferai un article sur l'homéopathie, ça nous changera ! Et puis, j'en ferai un autre sur la douleur, comment la maîtriser en l'apprivoisant...
La photo représente différents objets du culte (physique) permettant de détendre le corps : trois différents tapis à picots (réflexothérapie, absolument géniale, au fonctionnement plus proche de l'acuponcture, tous les méridiens passant par la voûte plantaire, et par les oreilles, mais là, c'est raté, vous aurez beau écouter le train arriver en vous penchant sur les rails, ce n'est pas très pratique pour le massage des oreilles), cylindres pour les pieds toujours (très utile en avion), matchi-pouli (là j'ai des doutes, trop d'efforts des bras pour masser le dos), petits ustensiles pour frapper les endroits douloureux (font partie du quotidien asiatique, mais moi, je ne m'y fais pas), araignée pour la tête (un cadeau exquis trouvé chez Nature & Découverte), moquette (pour la gym), Syntol, Huile de massage et Baume du Tigre (ça soigne tout, des courbatures au mal de tête ou de ventre, c'est l'aspirine de l'Asie), etc. Une véritable panoplie SM (euh, Soins Massage) !
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 8 juillet 2006 à 09:19 ::Multimedia
Heureusement qu'approchent les vacances. Il y a des matins où il est difficile de rédiger mon article. Je ne sais pas toujours par quel bout commencer. Souvent le sujet s'impose de lui-même. Parfois une image m'entraîne. Ce matin, j'ai pensé proposer les incunables qui hantent ma bibliothèque : Cover to Cover de Michael Snow, Bonjour Cinéma de Jean Epstein, Essays before a Sonata de Charles Ives, un rouleau de piano mécanique de Conlon Nancarrow, des partitions des années 20 magnifiquement illustrées, des 33 tours devenus introuvables... Je me suis arrêté sur deux livres de Jean Bruller dit Vercors, hérités de mon père et dont j'ignore le cheminement. Silences date de 1937, les vingt aquarelles de La nouvelle clé des songes de 1934.
Avant d'entrer en résistance et de publier clandestinement Le silence de la mer en 42, écrit l'année précédente,
Vercors était le caricaturiste Jean Bruller. Je ne l'ai appris qu'en 1983 lorsque nous avons choisi le Rêve de l'incompétence inopportune (ci-dessous) comme pochette du deuxième disque du grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, Les bons contes font les bons amis. Recherchant l'autorisation de Jean Bruller, je tombai sur Vercors ! Symbole de la résistance à l'occupation nazie, pacifiste prônant la résistance civile, compagnon de route du Parti Communiste jusqu'à l'invasion de la Hongrie en 1956 (nationalité de son père), cofondateur des Éditions de Minuit alors clandestines, Vercors avait eu une autre vie, avant. La guerre a tout changé, son mode de vie, sa conscience, son métier. Il est devenu écrivain. Et là encore, il y a deux Vercors, le résistant (Le piège à loup, Armes de la nuit, La puissance du jour, Les yeux et la lumière, La bataille du silence) et l'humaniste (Les animaux dénaturés, Sylva, la traduction de Pourquoi j'ai mangé mon père de Roy Lewis...). En 1990, Rita Vercors m'écrivait en parlant de lui, « mon mari - Vercors et Jean Bruller », et lui signait simplement Bruller. Il mourra un an plus tard à l'âge de 89 ans.
Invité à l'émission Apostrophes, comme Bernard Pivot lui demande pourquoi il n'est jamais passé à la télévision depuis trente ans, Vercors lui retourne ironiquement la question. C'est un homme intègre, un philosophe qui défend ses idées par le biais de la littérature. Chargé d’établir la « liste noire » des écrivains collaborateurs, il plaide pour la responsabilité de l’écrivain. N’acceptant pas l’intransigeance partisane d’Aragon et ne voulant plus jouer le rôle de la « potiche d’honneur », il démissionne de la présidence du Comité National des Écrivains. Il s’éloignera de toute participation à la vie publique tout en restant fidèle à ses idéaux, s’engageant contre la guerre du Vietnam. Il avait déjà été l'un des signataires de l’Appel des 121 réclamant le droit à l’insoumission pendant la guerre d’Algérie.
La qualité des gravures est exceptionnelle, les couleurs tranchent avec les impressions habituelles. Bruller les réalise chez lui, à Villiers-sur-Morin au cours de l'été 1937, et précise que « le tirage, dépendant des loisirs de l'artiste et de son courage, s'est fait par tranches... » Un dernier détail dont je me souviens, c'est la taille de ses oreilles, je n'en ai jamais vu d'aussi grandes.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 7 juillet 2006 à 08:35 ::Perso
Quel plaisir de revoir Bernard chevaucher sa Harley ! Une nuit il y a deux ans, il s'était fait voler sa moto devant chez lui, rue Pelleport. Depuis, il ne sortait presque plus. Je l'ai toujours connu détestant marcher. Il lui arrivait pourtant de venir à pieds jusqu'ici, de temps en temps. C'était une plaie de lui appeler un taxi tard le soir : parfois les chauffeurs se perdaient, d'autres fois ils devaient prendre quelqu'un d'autre sur le chemin, mystère, il est arrivé que l'on en appelle trois ou quatre avant d'en voir venir un seul. C'était un gag récurrent qui n'arrivait qu'à lui, n'arrangeant pas son côté casanier. Depuis le temps qu'il en parlait, il a fini par avoir les moyens de se racheter le même modèle d'occasion. C'est une bonne époque pour rouler dans le vent, lorsque l'on craint, comme lui, la chaleur. J'avais acheté un casque pour pouvoir jouer les passagers motocyclistes lorsqu'une occasion se présente...
La résistance à la marche à pieds met Bernard en danger, comme ma maman qui a de plus en plus de mal à se déplacer. Je repense à Giraï, l'oncle de Françoise et Anny, qui avait compris que sa vie dépendait de sa mobilité, intellectuelle et physique. Il y a encore deux ans, il n'avait que 93 ans (rescapé du génocide arménien, il ne connaît pas sa date de naissance exacte), il préférait rentrer chez lui à pieds pour entretenir sa santé et profitait du chemin pour chanter à tue-tête des chansons françaises des années 30-40, histoire de faire travailler sa mémoire, autre pôle indispensable de sa mobilité et de son autonomie. Sa fracture du col du fémur a été un coup de frein brutal à ses escapades à pieds ou à bicyclette, il a peur de retomber, alors il marche avec une canne. J'aime beaucoup parler avec lui du temps passé comme des avancées technologiques. Il parle de mon PowerBook comme d'une gigantesque mémoire, ça lui parle. Je pousse Bernard à acquérir un ordinateur pour le sortir de son isolement. Hier, il me disait comprendre que la virtualité accentuait la réalité des individus. Les amis qui ne sont pas connectés au Net disparaissent corps et biens. Bernard adorerait Babylone. En attendant, il passe nous voir et c'est un vrai plaisir de le voir heureux sur sa moto à 72 ans.
À gauche sur la photo, on aperçoit Jonathan qui arrivait à l'instant de New York où il enseigne au Queens College. Chaque été, il vient travailler à Paris sur l'exception culturelle française dans le cinéma et en profite pour voir les copains. Il garde notre maison lorsque nous descendons vers le sud. J'aime bien ses interrogations sur le monde, sur les différentes façons de voir les choses, ici et là-bas. Nous parlons des laissés pour compte, des banlieues enflammées, du potentiel politique qu'elles pourraient représenter alors que les partis traditionnels sont devenus anachroniques. Hier soir, la discussion avec Anny, Françoise, Bernard et Jonathan portait sur les motivations différentes des Américains au Vietnam, ou en Afghanistan et en Irak... Jonathan pense que jamais son pays n'osera attaquer l'Iran qui est un état puissant, rien à voir avec l'Irak. Le ton monte lorsqu'est abordé le rôle de l'Union Soviétique, sa politique hégémonique et son éclatement... Nous louons le courage et la détermination du peuple vietnamien. Quelle idéologie sous-tend les guerres d'indépendance ? Comment cela dégénère-t-il souvent ensuite ? Il y avait longtemps que nous n'avions pas passé une soirée "café du commerce", c'était marrant.
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 6 juillet 2006 à 10:04 ::Pratique
En lisant allongé l'imposant catalogue de l'exposition Edgard Varèse présentée au Musée Tinguely à Bâle (Suisse) jusqu'au 27 août, je pense qu'il faut que j'insiste lourdement (le poids du livre sur mon ventre ?) et rappeler l'événement et la somme encyclopédique que représente cette somptueuse publication (508 pages, 250 illustrations dont la plupart en couleurs, 39.95 € ; édition anglaise : Boydell & Brewer, Melton, Suffolk).
Plus tard, en regardant quelques films de l'Intégrale Norman McLaren, je me dis à nouveau que je n'ai pas assez enfoncé le clou : pour tout amateur de cinéma d'animation, c'est l'achat incontournable (7 DVD, moins de 100 € port inclus). Hier soir, je découvre que McLaren est, en plus, un des pères de la musique interactive, pas du tout dans son interactivité puisque les films sont par essence linéaires, mais par le résultat produit. Dessinant à même la pellicule images et sons (sur la piste optique) et travaillant sur leur synchronisme, le cinéaste canadien construit, par ses effets mécaniques, une forme musicale que l'on retrouvera dans la sonorisation des mouvements des œuvres multimédia où le son sert souvent à valider le geste. Les mélodies de McLaren rappellent également les mélodies aléatoires que le designer sonore fabrique pour échapper à la monotonie de la machine ! Ces familiarités avec mon propre travail électronique sont tout à fait troublantes.
En me réveillant, j'hésite à rédiger ce billet sur tous les indispensables que je souhaite conseiller à mes bienveillants lecteurs. La tâche est ardue et mérite qu'on s'y reprenne en plusieurs fois. Combien de films, de livres, de disques, d'endroits à visiter, de mets à goûter, d'outils à posséder ?! Les dictionnaires et encyclopédies me semblent un bon début. La Toile (aide Google, Google t'aidera) est la première, puisqu'elle me permet de communiquer avec vous et de rechercher instantanément toutes les informations désirées. Sur Mac, le logiciel Sherlock est d'une aide précieuse car il peut traduire plus efficacement les articles écrits en langues étrangères. Mais la recherche en ligne ne répond pas à toutes les questions. D'abord, il est nécessaire de croiser différentes réponses pour en vérifier la fiabilité des sources. Ensuite, auncun site ne vaut un bon dictionnaire papier ou un atlas grand format !
Commençons par le Petit Robert, deux volumes : pratique pour vérifier une orthographe, une étymologie, un sens méconnu, une biographie succincte, pour trouver un titre, chercher un synonyme, etc. Ensuite, il y a des Robert spécialisés pour les maniaques du verbe : Expressions et locutions, Proverbes, Synonymes, Etymologique... J'utilisais parfois le Larousse des Rimes orales et écrites lorsque j'écrivais des paroles de chansons : je n'en ai jamais trouvé une seule qui me sied, mais l'exercice me décoinçait chaque fois... Le Grévisse (Le bon usage de la langue française, ed. Duculot) peut être également d'une aide précieuse, encore que je n'ai pratiquement jamais pensé l'ouvrir, préférant les divagations poétiques du Dictionnaire de l'Argot ou celui des Mots de la musique (remarquable ouvrage de Jacques Siron aux Éditions Outre Mesure). Sur mon bureau, sont encore alignés les trois volumes du Dictionnaire historique de la langue française (un truc bourré d'histoires formidables sur le sens des mots dans leur chronologie, comment ils en sont arrivés là, ça fait rêver) et les quatre Harrap's grand format pour traduire français et anglais dans les deux sens. Je suis particulièrement attaché à toute cette littérature depuis qu'à l'âge de neuf ans j'ai lu le Petit Larousse illustré de A à Z. On ne naît pas obsessionnel, mais on le devient très tôt !
Fuyant mon bureau, je glisse vers la bibliothèque où sont rangés les livres de musique. Les trois volumes du Dictionnaire biographique des Musiciens (classiques) côtoient ceux du Rock (2 volumes) et du Jazz, le tout édité dans la collection Bouquins. C'est un tel plaisir de découvrir la biographie d'un auteur ou d'un groupe qu'on a adoré sans souvent en connaître l'hsitoire. De même, au premier étage, la bibliothèque des livres de cinéma commence par le Dictionnaire du Cinéma de Jacques Lourcelles et le Guide des Films de Jean Tulard (toujours coll. Bouquins), ainsi que le Dictionnaire du Cinéma de Jean-Loup Passek chez Larousse (coll. In Extenso). Les détails sont autrement plus fournis que le très utile site d'imdb, lorsque l'on cherche des renseignements sur un film ou un cinéaste...
Aucun dictionnaire, aucune encyclopédie n'est jamais complète, mais entre le Web et tout ce papier on finit souvent par trouver son bonheur. Les versions numériques de l'Encyclopedia Universalis et du Petit Robert sont d'autres modèles du genre dont je ne me sépare jamais. J'ai toujours mon Atlas Mondial du Reader's Digest dont, adolescent, j'ai dévoré chaque page comme un explorateur de terres inconnues, je suis resté des heures devant les photographies d'aurore polaire, de tornade et de déserts. Je regardais avec autant de stupeur la double page sur les races humaines. À côté de lui, est rangé l'Atlas routier Michelin, sans oublier quelques guides touristiques au gré des voyages lointains ou des déambulations parisiennes.
Je pense qu'au jeu de l'île déserte, ce sont les livres que j'emporterai. Je peux les lire et les relire éternellement. Ils sont sources de rêves et excitent mon imagination. En les feuilletant, j'entends mes musiques préférées, je fantasme des films que je n'ai pas encore vus, je voyage dans des contrées insoupçonnées, je découvre des mots qui m'émeuvent... Si j'en faisais une compression à la César, peut-être prendraient-ils la forme d'un Faucon maltais, derniers mots du film de Huston en référence à Shakespeare, what the dreams are made of (ce dont sont faits les rêves)...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 5 juillet 2006 à 10:54 ::Multimedia
Nicolas m'envoie l'adresse d'un site argentin qui relate nos aventures interactives sur Flyingpuppet.com. Grâce à ce billet moulte commenté depuis Buenos Aires, je découvre la version hispanophone des entretiens et articles de Turbulence sur la Paris Connection (Servovalve, Antoine Schmitt, Jean-Luc Lamarque, Frédéric Durieu, Nicolas Clauss et moi-même), le tout en français, anglais, espagnol et portugais ! Le 22 février 2003, Annick Rivoire avait écrit une page dans Libération sur ce remarquable travail de coproduction (Turbulence / CoriolisWeb / Dichtung-Digital.org / Museo do Essencial e do Além Disso) coordonné par Jim Andrews. Ainsi je commence à surfer sur des blogs sud-américains et découvre leurs sujets de préoccupation, plus politiques qu'anecdotiques. On est loin des vidéo-gags qui font fureur sur la plaNet. Je ne parle pas du tout espagnol, alors de temps en temps je passe par Sherlock, le traducteur automatique du Mac. C'est comique mais ça reste digne...
En écrivant mes billets quotidiens, je me pose régulièrement la question de la langue. Le site drame.org offre depuis ses débuts en 1996 une version anglaise. Dois-je continuer dans la langue que je maîtrise ou continuer en anglais pour profiter d'un lectorat évidemment beaucoup plus large ? Si c'est la qualité du texte qui le rend lisible, mon anglais n'est hélas pas à la hauteur. Devrais-je traduire les billets les plus importants et les publier sur un nouveau site ? Mon blog est la version de proximité du site, on s'y promène au quotidien, tandis que le site relate seulement les hauts faits professionnels ! J'hésite devant le travail colossal que cela demande. Je passe déjà entre un quart d'heure et deux heures à pondre chaque matin au réveil un texte auquel il faut adjoindre une image et trouver un titre. Je dors peu, je travaille beaucoup, mais je ne pourrai pas continuer ainsi dans les périodes de rush, c'est certain. Déjà les vacances approchent...
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 4 juillet 2006 à 08:48 ::Perso
J'ai toujours un peu peur de me faire engueuler par Elsa lorsque je parle d'elle, ici ou ailleurs. À cet âge, et ça ne date pas d'hier, on a besoin d'exister par soi-même, sans que les parents viennent en rajouter une couche, on n'est plus des bébés. La photo rappelle ses 21 ans passés. À gauche, la cousine, Chloé, la famille, elle compte d'autant plus qu'Elsa en a peu ; Chloé, à qui tout réussit sans effort, est toujours aussi naturelle. En dessous, Alice, l'amie de toujours, même immeuble, même nourrice, chamailleries et réconciliations. À droite, sa petite sœur, Clara, la tendresse du regard ; Elsa, fille unique, en a toujours rêvé, une sœur. Au-dessus, Galilée, c'est la grande sœur virtuelle, passionnée, et toujours l'immeuble (il y avait une dizaine de gamines à peu près du même âge pour un seul garçon, Victor, le frère d'Alice et Clara ; je ne parle pas des plus âgé/e/s ni d'Antonin qui était plus jeune, mais dont j'aborderai certainement un des jours les prouesses musicales et artistiques). Elsa, au centre de ses amies, fêtait dimanche soir son anniversaire au milieu de tous ses copains et on recommençait hier parce qu'elle est née le 3, le même jour que Scotch, le chat ; elle adore ses trois matous, les deux autres, Ouist et Snow, vivant avec sa mère chez qui la photo est prise. Manque Agathe, l'immeuble encore, le clown de la bande, elle a appelé de Berlin... La pose de chacune leur ressemble bien... Derrière, on aperçoit le piano, un Gabriel Gaveau, la musique... Elsa est attachée aux lieux de son enfance, Ménilmontant et L'île Tudy, mais elle est déjà sur la piste d'envol, logique pour une trapéziste, départ annoncé... Elle n'habite plus avec moi depuis bientôt deux ans, elle grandit vite, je suis un peu triste de penser que je ne la verrai probablement plus avant la rentrée...
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 3 juillet 2006 à 10:56 ::Musique
Je suis impressionné la première fois que j'entends et vois Kimmo Pohjonen dans le spectacle de Marita Liulia, Manipulator, au Musée Kiasma d'Helsinki en 2002. Avec son accordéon amplifié, Kimmo retient une énergie énorme qu'il laisse s'échapper doucement mais sûrement jusqu'au paroxysme. Le spectacle dure trois fois huit heures, trois jours de suite. Punk en jupe aux côtés de la danseuse de Buto, Aki Suzuki, leurs deux corps se fondent dans les peintures interactives de Marita qui projète en miroir sur la scène et sur le sol les manipulations qu'elle fait subir à leurs images. Le tout est retransmis en direct sur le Web.
J'ai parlé ici de la seconde fois, le mois dernier à la Cartoucherie de Vincennes, lorsque Kimmo improvisa avec les danseurs-chorégraphes Tero Saarinen et Carolyn Carlson. Entre ces deux représentations, lors de l'Europa Jazz Festival 2005 du Mans, j'avais acheté le CD Uumen (ZENCD 2100), duo avec le batteur Éric Échampard. L'art de Kimmo, force de la nature nordique, est de passer imperceptiblement d'une ambiance à une autre. Échampard joue comme d'habitude de ses airs de funambule, renvoyant au Finlandais un écho rythmé et léger à ses épais clusters.
Hier, je prends enfin le temps de regarder le DVD Kalmuk que Marita m'a offert. Le soliste l'a composé en imaginant l'orchestre de chambre Tapiola Sinfonietta comme l'extension du soufflet de son accordéon. Les images du DVD, mélange d'eau, de feu et d'extraits de vieux films, sont souvent très belles, mais elles tirent la musique vers un new age qui ne lui profite pas à mes yeux. Question de goût. La symphonie de Kimmo finit par sonner comme la musique d'un film holywoodien à la Conan le Barbare. Retour aux sources, le Nord, les études classiques… L’ensemble est trop propre par rapport aux improvisations habituelles du Finlandais qui traite en temps réel sa voix et son accordéon avec toutes sortes d’effets de réinjection… Le DVD Kalmuk (LILDVD-16, stéréo ou 5.1) propose aussi un long et passionnant interview, des extraits biographiques comme probablement son premier passage à la télévision finlandaise lorsqu'il avait 19 ans... Projet généreux qui montre bien l'ouverture d'esprit du compositeur, il devrait enthousiasmer les fans de rock symphonique et du travail de Kimmo en général. Plus contemporain, Uumen plaira aux amateurs d’improvisation structurée.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 2 juillet 2006 à 09:58 ::Humeurs & opinions
Solitude.
Je pensais échapper au Mondial. Nous ne regardons plus la télévision depuis plusieurs années pour éviter la platitude anesthésiante des programmes de plus en plus consensuels et la trépanation du Journal de plus en plus lénifiant. Il paraît que ça empire tous les jours. Chaque matin, j'enlève les huit pages centrales de Libération avant d'y avoir jeté le moindre coup d'œil, pour les mettre directement sous la cheminée où nous stockons les vieux papiers pour allumer le feu. Pas très différent des pages Sports que je saute systématiquement le reste de l'année. Libé brûle bien mieux que Le Monde. Sur Télérama, un autre canard (pas génial non plus, mais on ne peut pas lire que le Diplo) auquel je suis abonné pour surveiller les films que je continue à regarder sur le satellite, je me renseigne sur les horaires des matchs pour pouvoir rouler tranquillement en voiture dans Paris. Mais, de ne pas partager cette passion nationale, que dis-je nationale, planétaire, un sentiment profond de solitude m'envahit.
Exclusion qui ne date pas d'hier, mais de ma plus jeune enfance, où, écolier laïque d'origine juive, je me sentais exclu des activités sportives de tous mes camarades qui allaient au catéchisme. Nulle envie de ma part, mais un autrement qui me faisait poser mille questions à la maison, certaines exprimables, d'autres encore trop floues. Dans la France des années 50, le christianisme était encore omniprésent, la messe se disait en latin ; aujourd'hui, les manifestations communautaires ont tendance à glisser vers les communautés musulmanes ou judaïques. Je ne pouvais me sentir aucune accointance ni avec les culs bénis cathos ni avec les rares israélites qui défendaient leur statut communautaire. Élevé malgré tout avec des valeurs morales qui trouvent leur résonance dans la culture juive, j'imaginais que le sport n'en faisait pas partie. Ainsi naît la paranoïa...
J'avais assisté à une séance de ciné-club à l'École Communale où avait été projeté Grand-Père Miracle (Starik Khottabych), une fantaisie soviétique de 1956 réalisée par Gennadi Kazansky. Je crois me souvenir que le Génie, étonné de voir se battre les vingt-deux footballeurs pour s'emparer du seul ballon, en faisait pleuvoir autant qu'il y avait de joueurs sur la pelouse. Cette ravissante idée m'a poursuivi jusqu'à la fin de mes études secondaires. Plutôt que d'aller jouer au Parc des Princes, stade qui nous servait de terrain d'entraînement parce qu'il était situé en face de notre lycée, je demandais à me faire enfermer dans le gymnase, condition fixée par le prof de gym, pour me livrer à des exercices d'acrobatie qui m'enthousiasmait : barres parallèles, cheval d'arçon et tapis où j'allai jusqu'au saut périlleux. À la fin de ma seconde Terminale, je réussis le bac, entre autres, grâce à la gymnastique (Bac C avec 5 en physique et 2 en maths !). Les matchs du Parc des Princes m'ennuyaient au plus haut niveau, relégué au poste d'arrière ou de gardien de but. Question compétition, si je terminai quinzième de l'Île-de-France en nage libre section minime, je me débrouillais mieux avec les matières intellectuelles qui m'obligeaient à des efforts considérables pour continuer à faire plaisir à mes parents en décrochant, autant que possible, la première place (français, latin, anglais, allemand, maths…). Ayant abandonné tout esprit de compétition le jour où j’obtins de justesse ce satané bac, je réussis tout de même à entrer à l'Idhec parce que je m'en fichais et que j'avais concouru uniquement pour faire plaisir à ma maman, encore une fois, on l’a déjà dit. Les nombreux prix internationaux que je reçus par la suite n'ont jamais été convoités, ils m'ont été attribués sans que je les sollicite, condition sine qua non de leur obtention !
Mais qu'ai-je donc à mépriser tant que ça la compétition ? Car je n'ai évidemment rien contre la pratique sportive, bien au contraire : je regrette souvent que les jeunes, entrant à l'Université, abandonnent la culture de leur corps et s'encroûtent. Si je n'ai aucune discipline envers tout effort collectif dans ce domaine, je fais de la gym matin et soir, seul rempart contre mes douleurs lombaires, et de la bicyclette pour me déplacer dans Paris, seul vaccin efficace contre le virus agressif de la conduite automobile. La voiture, ça rend con, et je me retrouve instantanément en train de râler contre les chauffards dont je fais partie. Je rentre énervé à Bagnolet tandis que le vélo me rend zen, même si mon dos dégouline de sueur après la côte qui mène aux Lilas.
Retour à la compète : j'avoue n'avoir aucun sentiment national. Le phénomène d'identification, aux joueurs ou au pays dont ils défendent les couleurs, me révulse. Les mouvements de foule m'agressent et me font peur, me rappelant les grands meetings, Nuremberg 1933, et tous les lynchages que l'émulation du groupe favorise. Je supporte mieux les manifs où les slogans varient d’un groupe à un autre… Pris isolément, les gens sont souvent gentils ; en groupe, ils peuvent se transformer en meute assoiffée de sang. Le mois dernier, au sortir d'une représentation à Nanterre du Vrai-Faux Mariage de La Caravane Passe et La Clique de Pléchti, Yan-Yvon (qui joue le rôle du marié) s'est retrouvé avec le bras cassé et une broche de métal de vingt centimètres : festival gratuit, spectacle en plein air, vigiles peut-être de mèche (entendre de la famille), quinze petits fachos lui sont tombés dessus, parce qu'ils avaient seulement envie d'en découdre et qu'il a tenté de les calmer. Réflexe communautaire sur lequel je n'ai pas trop envie de m'étendre. J'ai pris ma carte de Citoyen du Monde lorsque j'avais 11 ans. Les drapeaux me font horreur, tous les drapeaux. Le seul sentiment national qui m'honore est celui de l'exception culturelle. Je me sens bêtement fier de la renommée dont bénéficie encore la France de temps en temps à l'étranger, d’ailleurs pas partout. Nous vivons sur un acquis, un terreau qui continue à enrichir notre manière de pensée, une saine tradition à laquelle le libéralisme souhaiterait bien faire la peau. Il y donc des héritages dont on peut s'enorgueillir !
Devant la liesse générale, je me sens terriblement seul, abandonné. J'écris ces lignes parce que je sais que partout d'autres solitudes se terrent ces soirs-là. Je ne voulais pas plus jouer les rabat-joie le 10 mai 1981 lorsque je refusai d'aller fêter le succès du parti socialiste. De quelle duperie aurais-je pu me réjouir ? Bien sûr, l'abolition de la peine de mort ou la disparition momentanée des forces de l'ordre dans les rues me soulagèrent, mais l'histoire est trop cyniquement répétitive. Je suis sensible à la paix, inéluctable à terme, mais combien de morts aura-t-il fallu chaque fois ? Je pleurai à la poignée de mains entre Rabin et Arafat le 13 septembre 1993, je fêtai la libération de Mandela le 11 février 1990 ou la levée du siège de Sarajevo, mais je savais que cette joie risquait de n'être que de courte durée.
Du pain et des jeux ! Le peuple est anesthésié. Avec la victoire de l’équipe de France, le gouvernement remontera dans les sondages, ou bien il fera passer de nouvelles lois scélérates pendant l’été. Ça vous redonne du cœur au ventre, « on a gagné ! ». L’ivresse vous sourit et soulage vos peines. Des leurres ! Un nouvel opium du peuple. Certains se plaisent à penser que la tolérance va de pair, lorsqu’un type crie « T’as vu le bougnoule ? » avant le but, et « Mate le Marseillais ! » juste après. On fait ce qu’on veut d’un peuple qui se tient les coudes sous le drapeau. « Tout le monde a le droit de se distraire », entendis-je encore hier. Le populisme m’écœure, il fait le lit du fascisme. Si vous pensez que j’exagère, mettez donc cela sur le compte d’une auto-analyse sauvage (résumé plus haut).
Je retrouve la reproduction d’une affiche de 1998 que Michal Batory m’avait offerte lorsque, deux ans plus tard, nous avons travaillé ensemble sur l’exposition Le Siècle Métro.
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 1 juillet 2006 à 08:01 ::Humeurs & opinions
En commentaire du billet d'hier, la lectrice "Alibi à la une" écrivait :
"Alors ils s'y sont tous et toutes mis..." toutes ??? je voudrais bien LES y voir ! Allez sans rancune (?) c'est partout les grandes absentes même si c'est la moitié de l'humanité. Je sais elles ressassent et ne prennent pas le pouvoir. À qui la faute ?
Je commençai par répondre :
"Toutes" pas plus que "tous", mais c'est vrai, beaucoup moins. Toutes celles qui ont répondu "présente !", celles qui sont là, celles qu'on est allés chercher pour ne pas rester qu'entre hommes : quel ennui une fratrie de mecs, quelle obscénité ! Le jazz est un monde masculin où les femmes sont des emblèmes de publicité ou, au mieux, des égéries alcoolisées.
Heureusement celui de l'improvisation libre, des musiques barjos, est un peu plus ouvert, les filles y font leur place, pas facile. Les plus militantes ont d'abord revendiqué leur homosexualité, les plus ambitieuses rejetaient le féminisme pour être considérées à l'égal des hommes, les plus laborieuses se contentaient d'un strapontin...
Y a-t-il une expression féminine ? Je le crois. Leur sensibilité d'artiste ne s'exprime pas de la même manière. C'est moins tranché, arrondi aux entournures, c'est plus fin, parfois, comme chez les mecs pas trop machos, leur part de féminité s'exprimant plus ou moins librement...
C'est à ce moment-là que je choisis d'en faire le billet de ce matin, sachant bien que ce ne sera qu'une parole d'homme de plus, pas le choix cette fois !
Pour compléter le petit panorama rapide et réducteur, j'ajoute aux lignes précédentes que le monde de la musique classique, et, par extension, contemporaine, est tristement potache et réactionnaire, l'esprit de compétition qui y règne en fait une foire d'empoigne où les femmes n'ont à y gagner qu'une forme de contamination. La question des variétés se pose un peu moins, parce qu'on est en milieu populaire, l'enjeu n'est pas le même dans la chanson, l'arrogance porte un bémol à la boutonnière. On préfère y faire pousser des étoiles, quitte à mépriser là aussi le petit peuple des musiciens qui les accompagne, encore des mecs. Les musiques savantes, élitaires, sont chasse gardée, chasse à cour(re) ! On se plaît à croire qu'il y est question de pouvoir. Mais le pouvoir, c'est "pouvoir" faire, c'est le potentiel à créer, à diriger, à diriger sa vie, et malheureusement trop souvent celle des autres, et celle des femmes certainement.
Vaste sujet, "la moitié de l'humanité" ! Cela méritera qu'on y revienne, souvent ?! Alors autant commencer dès aujourd'hui. La parité me semble une mystification de plus, un truc en plumes inventé par les hommes pour que les femmes qui la ramènent leur ressemblent. Regardez Ségolène Royal sur les pas de Margaret Thatcher et Condolezza Rice, quelle horreur ! Il en est d'autres qui se battent avec plus de jugeotte, mais n'y a-t-il pas d'alternative à prendre le pouvoir en package avec la stupidité des mâles ? Faut-il qu'à leur tour les femmes nous gouvernent avec la même brutalité, carnage destructeur et suicidaire ? Au secours, Lysistrata (texte de la pièce d'Aristophane) ! Adolescent féministe et non-violent, j'avais trouvé géniale cette grève du sexe pour arrêter la guerre. Pourquoi les femmes qui y perdent leurs enfants, leurs frères, leur père et leur époux, ont-elles toujours été solidaires de ces bouchers sanguinaires ? Faut-il aller chercher quelque explication dans la biologie comme le fait le documentaire 1+1, une histoire naturelle du sexe (et dont j'eus la joie de composer la musique) ? Doit-on en passer par la barbarie ? Ou bien est-ce l'absurde qui nous gouverne ?
Ayant grandi dans les années 70 au milieu de femmes revendiquant l'émancipation féminine, la question n'a eu de cesse de me poursuivre. Sur les murs de la cuisine étaient épinglés des petits papiers découpés portant tous les slogans de l'époque, certains même ambigus : "Une femme sans homme, c'est comme un poisson sans bicyclette". J'aimais l'impossible. J'en rêve toujours. Attention à moi si, en discutant, j'accordais mal un adjectif, j'étais immédiatement repris et le e final était accentué avec sa liaison phonétique, appendice qui pour une fois dépassait du mot féminin. J'ai pris ainsi l'habitude d'accorder les fonctions, surtout en haut de l'échelle sociale, Madame la présidente, Madame la directrice, une écrivaine, etc.
Dans le Drame, nous n'avions qu'un tiers de musiciennes, cinq sur quinze, l'atmosphère y était tout de même plus digne, ça changeait des chambrées des autres orchestres. Dans le Journal des Allumés, chaque fois que nous le pouvons nous invitons ces dames au parloir, cette fois la harpiste Hélène Breschand, la compositrice et chef d'orchestre Sylvia Versini, les dessinatrices Chantal Montellier et Laurel (son blog). Nous le savons, c'est peu et ce n'est pas le reflet du monde réel, nous forçons les portes. Un seul des Cours du Temps fut consacré à une femme, la contrebassiste Joëlle Léandre, sa parole y est emblématique. Même si Valérie Crinière réalise le Journal (et pas seulement techniquement !), il n'y a que des hommes au comité de rédaction, et peu de femmes dirigent parmi les 42 labels de l'association. Notre trésorière, Françoise Bastianelli, en charge du label Émouvance, a redressé les comptes de l'assoc lorsque nous étions au plus mal. J'aurais pu écrire "au plus mâle" tant l'unisexicité peut être nauséabonde. Les femmes entre elles ne valent guère mieux, c'est pour cela que Lysistrata n'eut jamais gain de cause. Il faut la mixité, le partage des tâches, oui si c'est ensemble, pas de prérogatives ni de territoires réservés, l'échange est plus juste que le partage.
Je repense toujours aux derniers mots de L'innocente de Lucchino Visconti, son dernier film, quelque chose du genre : ''Pourquoi faut-il que, vous les hommes, vous nous portiez aux nues ou nous traitiez comme moins que rien ? "
Par Jean-Jacques Birgé,
samedi 24 juin 2006 à 12:41 ::Allumés du Jazz
Ce matin, j'ai traversé Paris à vélo aux aurores pour prendre le TGV à Montparnasse avec Jean et Christelle. Sur le Pont d'Austerlitz le soleil éclairait Notre-Dame. Les Parisiens ignorent ces petits plaisirs de touriste. Je n'ai pas l'habitude de sillonner les rues désertes à la lumière du jour.
Nous passons la journée au Mans à corriger, donner des titres, écrire les chapeaux des articles. Valérie fignole la mise en page de ce numéro des Allumés entièrement illustré par des dessinateurs : Johan de Moor (responsable de la une), notre fidèle Cattaneo, le flûtiste Jérôme Bourdellon (détourneur d'images officielles), le violoniste Carlos Zingaro (qui a plus d'une corde à son archet), Laurel, Chantal Monteiller, Jean Rougier, Andy Singer, Zou et Jean Annestay (qui collaborent ici à la BD Nico Laglu et Amidou). Nous sommes tout contents de suivre un nouveau Cours du Temps avec Siné !
Dans ce numéro de l'été, j'ai réactivé La Question, cette fois sur le choix des titres : y répondent Étienne Brunet, Pablo Cueco (qui signe un nouveau Paris brûle-t-il ?) et Jean Morières, habitués de nos colonnes, mais également le cinéaste Atom Egoyan, l'écrivain Michel Houellebecq, l'auteur-compositeur Jean-Claude Vannier, ainsi que Bourdellon, Guédon, Kassap, Thollot, Vitet... Les questions Flash vont à Sylvia Versini et Limousine, la carte blanche au label Amor fati qui fait de belles pochettes peintes à la main, et sont interviewés la harpiste Hélène Breschand et le guitariste Lionel Loueke... On trouve encore les signatures de Jean Rochard (Le Jour : La chanson vulgaire), Jean-Louis Wiart, Sylvain Torikian et j'élucubre sur Le Grand Phylactère ! Parution début juillet.
Avant de rentrer, je cours acheter deux pots de rillettes, histoire de savoir quel est le meilleur charcutier du quartier.
Par Jean-Jacques Birgé,
lundi 5 juin 2006 à 11:49 ::Expositions
Défonces d'un immeuble en construction, ton sur ton, faux seuils attendant leurs briques, passages secrets qui ne connaîtront ni le jour ni la pénombre, fantasmes de l'enfance, un sac de pièces d'or, de fil en aiguille (le trou de serrure dans El de Buñuel ?) je pense à nos Portes sans murs en opposition à ces murs sans portes, chacun chez soi, crever l'écran, je n'aime pas les portes, je les préfère ouvertes ou les démonte, plein air, grands espaces, association d'idées, je repense à l'œilleton du Mike's Pool Hall de Michael Mc Millen (Naissance d'une capitale artistique 1955-1985, Centre Pompidou, une des rares pièces qui méritent le détour, avec une autre à sa droite, entrebâillement qui laisse apercevoir des dizaines de bottes à condition de se pencher, je ne me souviens plus bien, les secrets s'oublient, un temps), illusion d'optique, miniature où frémissent les boules du billard... Quelques jours après ce billet un peu hermétique, je dois préciser que la salle de billard est bien une maquette qui semble à taille réelle lorsqu'on la regarde par le judas...
Je regrette encore la rétrospective Kienholz en octobre-novembre 1970 au CNAC rue Berryer, rien vu d'aussi magique à part au même endroit celle de Tinguely (mai-juillet 1971, pour moi fondatrice, mais aussi en 1988 à Beaubourg, dans le Cyclop forêt de Milly, et récemment dans son musée à Bâle) et celle de James Turrell à Vienne en Autiche en 1999, dans un genre très différent, lumière, aveuglement, impression rétinienne, rémanence. Pour toutes, envoûtement cinématographique, voyeurisme et projection, vertige de l'espace, attractions foraines. À Beaubourg, de Kienholz, artiste mésestimé, est exposé While Visions of Sugar Plums Danced in their Heads...
Je préfère The State Hospital qui est à Stockholm : au travers des barreaux de la cellule on aperçoit les deux prisonniers allongés, leur tête est un bocal dans lequel nage un poisson rouge. À Amsterdam, je ne manque jamais de faire un saut au Stedelijk Museum pour me faufiler dans The Beanery et en respirer l'odeur, là les crânes sont des horloges. Qu'est-ce qu'on a dans la tête ?
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 2 juin 2006 à 08:19 ::Humeurs & opinions
À étaler sa vie en public ou affirmer ses positions sur un support accessible à qui veut expose à des réactions violentes, aussi tranchées que celles exprimées sur ce blog. Penser par soi-même, au mépris du politiquement correct, n'attire pas que des sympathies. On ne peut pas plaire à tout le monde, mais il est intéressant de susciter le débat et de rester à l'affût de ce qui se dit. J'ai souvent revendiqué la nécessité de tout écouter, à condition de ne suivre aucun conseil. C'est une manière de se protéger contre les mauvaises critiques comme contre les bonnes. Ne pas s'emballer lorsqu'affluent les compliments pour ne pas s'effondrer face à l'agression. On peut aussi ne rien lire et suivre sa voie, mais l'exercice est encore plus périlleux. Ici, ce qui est dommage, c'est que les commentaires ont le plus souvent lieu off the record, généralement par mail, puisque ce blog n'est pas anonyme et qu'il est donc facile de me joindre. Dommage ! J'aimerais tant porter le débat en place publique, comme exposer au grand jour les processus de création des œuvres...
Que ce soit pour ma récente critique d'Arte ou sur la loi sur les droits d'auteur, les échanges hors blog ont été passionnants. Il peut être désagréable de se faire critiquer par un artiste plus enclin par sa fonction à être la cible des journalistes plutôt que de la ramener... Cela me rappelle l'excellente rubrique initiée par Pablo Cueco dans le Journal des Allumés avec La critique de la critique. Je me suis grillé plus d'une fois sur France Musique en défendant tout haut ce qu'aucun producteur n'osait dire à l'antenne. Je fus applaudi sur l'instant, et interdit pendant les longs mois qui suivirent. Chaque fois. Et alors ? Il faut bien que quelqu'un s'y colle ! Aurais-je une âme de martyr ? Je ne le pense pas, juste le désir de rester en accord avec ma propre morale, et de respecter cette option très soixante-huitarde, la relation théorie-pratique. C'est comme cela par exemple que je me suis retrouvé à Sarajevo pendant le siège ! Je n'avais pas le choix. Il faut que je sois plus prudent. Les journalistes se rendent-ils compte des dégâts qu'ils produisent en parlant ou en taisant les événements autour d'eux, en les relatant de façon telle que cela détruit parfois les artistes visés, pauvres petites bêtes fragiles. L'œuvre est un rempart contre les démons intérieurs. Il peut être dangereux de les réveiller.
Il y a quelque temps, Antoine Schmitt, avec qui je viens de signer Nabaz'mob, me demandait de suspendre la publication des billets où je relatais notre travail en cours. Il estime que "les mots tuent la chose", craignant que la publication du processus vide l'œuvre de sa substance et la fige, et privilégie le résultat final à la démarche. Par contre, les réflexions postérieures ne le gênent pas, au contraire. Je ne partage évidemment pas ce sentiment. Suivant Jean-André Fieschi, je citai la phrase d'Eisentein que nous avions inscrite en 1976 sur le premier fascicule du Drame et qui infléchira l'ensemble de mon travail jusqu'à aujourd'hui : "Il ne s'agit pas de représenter à l'attention du spectateur un processus qui a achevé son cours (?uvre morte), mais au contraire d'entraîner le spectateur dans le cours du processus (œuvre vivante)."
Dit autrement, l'œuvre terminée, que je livre au public, ne m'appartient plus. Je ne reste "propriétaire" que du processus.
Le genèse me passionne plus que le verdict. J'ai toujours regretté que les créateurs taisent leurs interrogations et leurs doutes. Mon point de vue (documenté, pour citer Jean Vigo) m'a d'ailleurs poussé vers l'improvisation et l'instantanéité.
Il est aussi le contenu des cours que je distille aux élèves que je rencontre : comment ça se passe, qu'y a-t-il derrière les choses, avec les mots, des mots qui précisent ma démarche et m'évitent de me répéter, parfois. Mieux, ils me permettent d'avancer. Craindre que "les mots tuent la chose", n'est-ce pas une crainte de même nature que celle des artistes qui préfèrent souffrir pour créer plutôt qu'entrer en psychanalyse, craignant que leur veine ne se tarisse si leur inconscient remontait à la surface ?
Antoine me répond astucieusement que son intimité n'est pas la mienne " c'est comme si tu mettais ma propre psychanalyse (commune temporairement avec la tienne) en ligne en live, pour reprendre ta métaphore, et ce n'est pas évident à gérer pour moi ;-)". Mais je suis terriblement matérialiste, préférant l'analyse à la mystique. Pas vraiment de risque, la structure du sujet est trop complexe pour nous faire succomber, me semble-t-il. Je reconnais pourtant que, plus jeune, cette pensée m'éloignera du divan.... Lorsque nous répondons à un bon interviewer, il nous arrive parfois, par la parole, de sortir de notre confort étroit pour émettre une pensée qui pourra devenir capitale par la suite et infléchira l'ensemble de nos œuvres. Certains préfèrent ne répondre à aucune question, no comment, ou même ne jamais apparaître en public... Ou bien, comme je déteste produire des maquettes, je préfère souvent rédiger un texte. C'est en écrivant des demandes de subvention que je me suis mis sérieusement à l'écriture, amusant, n'est-ce pas ?
J'aime beaucoup travailler avec Antoine, parce que nos questions produisent toujours des réflexions qui débordent largement du cadre qui nous était initialement dicté. J'ai ce genre de discussion avec très peu de gens parce que (in)justement la plupart craignent trop le langage, se protégeant par un échange de surface sans exprimer leurs craintes et leurs désirs, leurs pulsions et leurs fantômes, un politiquement correct qui ne fait jamais aussi bien avancer les choses que la confrontation, surtout lorsqu'elle est bienveillante. C'est ce qui me fait tant regretter de ne plus travailler avec Bernard Vitet. Depuis deux mois, il m'appelle presque tous les jours, il n'a rien à me dire, il veut juste parler, (se) posant mille questions et ne négligeant pas les provocations du paradoxe. Voilà trente ans que ça dure. On ne s'épargne guère dans nos conversations (P.S.: Bernard décèdera le 3 juillet 2013, nous laissant orphelins).
Parler au grand jour, c'est aussi une manière de communiquer pour faire mousser le boulot, le faire exister au delà de la représentation. There's no business like show business. Le paradoxe de la publication du Journal intime pose question. Doit-on attendre qu'il devienne posthume ? Étienne Mineur me disait qu'il se servait de son blog comme d'un carnet de notes pour ses cours. C'est ce qui m'a poussé à créer le mien, comme un élément dynamique (!), certainement pas un truc "mort, immuable, fini", pas mon genre de toute façon... J'y relate ce qui compte à mes yeux, laissant une trace sur laquelle je/on pourra/i revenir. Il a remplacé mes petits carnets où je gribouille depuis l'âge de 12 ans.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 19 mai 2006 à 06:56 ::Cinéma & DVD
Ayant déjà rédigé la rubrique Sur l'écran noir de vos nuits blanches du n°16 du Journal des Allumés du Jazz qui paraîtra début juillet sur les DVD musicaux, je rappelle rapidement ici quelques films parus plus ou moins récemment, tant en France (Zone 2) qu'aux États Unis (Zone 1).
Je commence avec la compilation du magazine Repérages vendue en kiosque, Expérience(s)02, coproduite avec le Festival NEMO : Flesh est une variation de 10 minutes sur le 11 septembre en forme de feu d'artifices provoquant, des films pornos sont projetés sur les Twins, les avions viennent s'y crasher, belle réalisation d'Edouard Salier ; Carlitopolis est un cours de Luis Nieto qui joue numériquement avec une souris de laboratoire ; les amateurs de nouvelles images trouveront également The Eel, 90°, City Paradise, Black Day to Freedom, PGI-13, des clips, etc.
Le film de Godard, One + One, propose en supplément la version du producteur intitulée Sympathy for the Devil avec l'intégralité du morceau joué par les Rolling Stones, dont les scènes de répétition alternent avec les Black Panthers. E.D. Distribution, éditeur des films de Bill Plympton, Guy Maddin et des frères Quay, rassemble Les habitants et Abel, deux longs-métrages très originaux du hollandais Alex van Warmerdam, le cinéaste de La robe. À ne pas manquer. Toujours en tir groupé, Carlotta sort trois Fuller d'un coup, La maison de bambou, Baïonnette au canon et Le démon des eaux troubles : le premier est un polar formidable avec Robert Ryan et Robert Stack tourné comme un film de yakuzas, avec un romantisme emprunt d'homosexualité sous-jacente, le second est un suspense enneigé pendant la Guerre de Corée, je n'ai pas encore vu le troisième, fiction nucléaire pendant la Guerre Froide. Deux autres polars, d'abord Traquenard avec la sublime Cyd Charisse dans un rôle pour elle hors du commun, même si Nicholas Ray sait parfaitement utiliser ses jambes magnifiques ! Et puis l'autre incontournable, Main basse sur la ville, pamphlet politique de Francesco Rosi avec Rod Steiger sur la spéculation immobilière à Naples, pas une ride !
Plus tendres sont les cinq comédies (musicales) avec Mae West, réunis en coffret économique (The Glamour Collection, zone 1, mais sous-titres français) : Night after Night, I'm no Angel, Goin' to Town, Go West Young Man et My little Chickadee où la bombe sexuelle partage l'affiche avec le comique W.C.Fields. Je n'en connais essentiellement que les numéros musicaux produits discographiquement, aussi me fais-je une joie de découvrir les déhanchements et les impertinences de Mae West lorsque la vulgarité est érigée en art !!! Pour terminer, je signalerai Hallelujah de King Vidor (zone 1 sans sous-titres), premier long-métrage produit par une major en 1929 avec une distribution entièrement noire. En bonus, deux extraits époustouflants avec les Nicholas Brothers, danseurs à claquettes dont j'ai déjà parlé ici et qui figurent dans Stormy Weather, mais qu'on admire ici dans leurs très jeunes années...
Voilà, je suis désolé si je suis un peu expéditif ces jours-ci, mais j'ai une quantité de musique à écrire qui ne me laisse pas beaucoup de temps... Ce n'est pas une raison pour manquer le dernier épisode sur le castor, ce soir à 19h sur Arte.
Par Jean-Jacques Birgé,
dimanche 9 avril 2006 à 10:06 ::Musique
Tant que c'est encore possible, avant la mise sous séquestre du Net, on trouve des petites merveilles dont on avait longtemps rêvé. Ces sites de P2P dédiés exclusivement aux œuvres non commercialisées ont souvent plus de morale que l'industrie cynique qui les traque. Cette fois, j'attrape un dvd réunissant cinq extraits filmés de concerts de John Coltrane :
- New York, 2 avril 1959 (25'56 présentées par Robert Herridge, avec le Quintet de Miles Davis et l'orchestre de Gil Evans, So What, Ozone, Beppo, Bandstand, Tokuma, Jazz Door, The Duke, Blues for Pablo, New Rhumba)
- Baden-Baden, 24 novembre 1961 (28'38, quintet avec Eric Dolphy, My Favorite Things...)
- Stockholm, 19 novembre 1962 (6'49, I Want To Talk About You)
- Antibes, 27 juillet 1965 (15'42, Naima, Blue Waltz)
- Comblain-La-Tour (Belgique), 1er août 1965 (37'44, Naima, My Favorite Things)
La qualité des différents enregistrements est variable tant au niveau du son que de l'image, mais ces documents me semblent inestimables, comme la rencontre entre le Willem Breuker Kollektief et la chanteuse Greetje Bijma enregistrés à Hambourg en 1990 par la télévision hollandaise, une autre pépite téléchargée et qu'aucune production n'aura probablement l'idée ou les moyens de publier. Les enregistrements de Coltrane ne sont peut-être pas d'assez bonne qualité technique pour qu'une major les sorte, alors le Net exhume ces joyaux devant nos yeux éblouis et nos oreilles envahies...
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