70 Musique - juin 2023 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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jeudi 15 juin 2023

Jozef Dumoulin, ce corps, cette vie


Quel est ce corps, quelle est cette vie que Jozef Dumoulin évoque dans son solo This Body, This Life ? J'ai l'impression que cette musique sort du mien et de la mienne. Étrange sensation. L'un de nous serait parti rejoindre les étoiles que je me mettrais à croire en la réincarnation. Dix doigts, une tête. Variété des timbres et des inspirations, utilisation de field recordings, le clavier électronique considéré comme une interface, liberté des styles, expérimentation, séquences indéterminées, le rapport à l'enfance... Peu de pianistes comprennent que chaque timbre équivaut à un nouvel instrument, et donc que chacun réclame un nouvel apprentissage ou une approche intuitive, la plus rapide possible lorsqu'il s'agit d'improvisation. Sauf peut-être lorsqu'il s'assoit devant un grand piano, Jozef Dumoulin fait oublier qu'il est un virtuose, au profit des petites histoires qu'il raconte en dessinant des notes de musique noires et blanches, avec un peu de rouge. Une coccinelle aussi ça se dessine. C'est le disque que j'aurais pu enregistrer si je me livrais au clavier célibataire, or je suis trop attiré par la rencontre et la promiscuité. Obsession. This Body, This Life est une œuvre domestique, entendre qu'elle est faite à la maison. Tranquillement. Expérimentalement. Sampling. Mentalement. Promise. Cuitée. Session. Sensass. Bat. Et qui ? Indé. Instru. Expé. Et toi ? Tu vis. Tu oses. Des si. Une petite muse. Piano. L'auditeur n'a pas conscience de ce que cela convoque. C'est comme avoir lu tous les livres de recettes, mais ne composer qu'avec ce qu'on a sous la main. Les mains. Il en faut deux pour faire l'affaire. La gauche et la droite. Plus besoin d'y penser. Ou bien encore. En corps. En vie. Rien dans les mains, rien dans les poches, tout dans la tête, et le corps suit. Ou précède. Le musicien semble téléguidé par une force qui le dépasse. L'électricité. Promenade. C'est sûr, après ça je n'ai plus qu'à aller me promener. Ce corps, cette vie.

→ Jozef Dumoulin, This Body, This Life, CD Carton Records, 12,50€ (8€ en numérique, 20€ en vinyle)

Concert d'uKanDanZ et expo de Harry Gruyaert


Magnifique concert d’uKanDanZ au Studio de l’Ermitage avec Asnake Guebreyes venu d’Addis Abeba. Heureux d’y retrouver mon camarade de Fictions, Lionel Martin, au ténor !


Belle exposition du photographe Harry Gruyaert (en chemise bleue sur ma photo) au Bal à Paris (jusqu'au 24 septembre). Lors des 3 projections on peut voir 3 manières de vivre (Moscou, l’Irlande et de Los Angeles à Las Vegas) alors que Gruyaert ne s’attache à aucun personnage, juste la vie qui suit son cours, en couleurs antonioniennes et lignes graphiques… 

mercredi 14 juin 2023

Moite avec Violaine Lochu et Tatiana Paris


Deux albums coup sur coup. Avant-hier Raves avec Fanny Meteier et Olivier Lété. Aujourd'hui nouveau trio avec Violaine Lochu et Tatiana Paris. Il était temps. Juste à temps. Attends ! Vendredi j'annoncerai le dernier article de la saison avant de m'envoler. Reprise des cours le 3 juillet avec un jingle pour le Transilien. J'y reviendrai. Une des cinq pièces de ce Moite clôt le volume 2 de Pique-nique au labo. 11 pièces chacune extraite d'un des 11 albums de la série parus depuis le double CD du premier volume. mcgayffier, qui en avait végétalisé la pochette, planche sur le graphisme du petit nouveau. Le volume 3 est déjà sur les rails, vu et entendu ce qui se profile cet été et à la rentrée. Le 11 juillet j'enregistrerai le troisième album depuis fin mai, avec la trompettiste Emmanuelle Legros et le saxophoniste Matthieu Donarier. En attendant, puisqu'on a le temps, avec au minimum quelques jours de vacances, vous pouvez profiter de ce nouvel album enregistré avec la guitariste Tatiana Paris et la performeuse Violaine Lochu, qui ici chante et dit des textes de Monique Wittig (Les guérillères), Christophe Tarkos (L'argent) et Sylvie Kandé (La quête infinie de l'autre rive). C'est dire que ça décoiffe.


Les deux filles qui ne se connaissaient pas et avec qui je n'avais jamais joué se sont trouvées des affinités avec l'Afrique et leur amour pour cette littérature de combat. Nous avons beau nous être amusé/e/s comme des fou/folles, il y avait de la rage dans l'air pendant les enregistrements. Violaine passe du murmure au cri à en faire sortir l'aiguille du vu-mètre. Tatiana gratte, tape, frotte, ponctue, souligne, avec toujours plus d'inventivité. Je suis aux anges. Les cartes de Brian Eno et Peter Schmidt nous imposent les thèmes de nos improvisations. Nous avons commencé par tirer Give The Game Away (Donnez le change). Cela nous a plutôt bien réussi et nous avons suivi le mouvement. Rock. Slam. Légumes. Sucreries. En plus du clavier qui reste mon instrument principal, selon les pièces je lui ai associé les quatre machines russes de Soma, le Tenori-on japonais et le frein (contrebasse électrique à tension variable conçue et fabriquée par Bernard Vitet, comme les trompettes à anche). Tatiana, qui avait toujours eu envie de jouer du damaru, a délaissé la guitare sur la dernière pièce pour m'emprunter cette petite percussion à deux peaux ainsi que le mégaphone. Les morceaux sont très différents les uns des autres. Conclusion, plus d'une heure épatante qui me met en joie ! Fleur bleue, j'ai photographié le pavot du jardin pour illustrer cette musique chaleureuse...

→ Birgé Lochu Paris, Moite, GRRR en écoute et téléchargement gratuits sur Drame.org, également sur Bandcamp

mardi 13 juin 2023

Connection rock avec Ceramic Dog


Je ne sais pas si Connection, le cinquième du trio Ceramic Dog, est leur meilleur comme l'annonce leur service de communication, mais c'est certainement le plus rock, le plus punk, le plus en colère. Les paroles sont du guitariste Marc Ribot, la musique se compose à trois avec le bassiste Shahzad Ismaily et le batteur Ches Smith. Et ça dépote sèvère, les doigts dans la prise ! Le bagage free des trois compères est aussi important que leur pied dans la pop. L'éclectisme est un gage d'ouverture. Ribot, 68 ans, installé à New-York, a joué avec John Zorn, Tom Waits, Marianne Faithfull, Alain Bashung, Elvis Costello, The Lounge Lizards, Robert Plant & Alison Krauss, Caetano Veloso, Tricky, Madeleine Peyroux et beaucoup d'autres. Ses deux acolytes sont plus jeunes, mais le rock n'a pas d'âge, lorsque les musiciens ont autant d'énergie à revendre. Ismaily, d'origine pakistanaise, a également un pédigrée varié, Laurie Anderson et Lou Reed, Tom Waits, Zorn, Shelley Hirsch, David Krakauer, etc. Plus dans le milieu jazz, rien d'étonnant à retrouver Smith avec Mr. Bungle, Trevor Dunn, Fred Frith, Tim Berne ou Dave Holland. C'est un peu nul, mais je cite ceux ou celles que je connais ! Et Ceramic Dog est sans conteste un de mes groupes rock préférés. On ne risque pas de s'endormir. S'appuyant sur la puissante rythmique, la guitare électrique s'envole, larsène, distord, attaque. Elle rappelle les guitar heroes de la côte ouest des États-Unis, même si la rage est atlantique. Sur Swan et Heart Attack, le sax de James Brandon Lewis a des accents colemaniens. Rien de plus envoûtant et entraînant que le mariage du rock et du free jazz. Anthony Coleman scande un pastiche destroy de That's Entertainment à l'orgue Farfisa. Il y a d'autres invités (la chanteuse Syd Straw, Greg Lewis spécialiste de l'orgue Hammond, Oscar Noriega à la clarinette, le violoncelliste Peter Sachon), mais la guitare broie tout sur son passage, comme si elle était le témoin d'une sale histoire que l'activiste Marc Ribot vomit en chroniques acerbes. Le disque se clôt sur Crumbia, grosse fête latino qui efface les idées noires de rigueur.

→ Ceramic Dog, Connection, CD Yellow Bird, dist. L'Autre Distribution, sortie le 23 juin 2023

lundi 12 juin 2023

Raves avec Fanny Meteier et Olivier Lété


Raves comme chou et céleri qui étaient tous les deux au menu de midi, mardi 30 Mai, pour recevoir mes nouveaux invités, la tubiste Fanny Meteier et le bassiste Olivier Lété. Raves comme une free party où le public est aussi nombreux qu'il le souhaite puisque nous avons joyeusement enregistré un album comme tous ceux qui l'ont précédé, gratuit en streaming ou en téléchargement. Raves comme une succession de rêves éveillé. Et, comme souvent lors de ces Pique-nique au labo, nous avons composé instantanément les pièces en tirant aléatoirement les cartes du jeu Oblique Strategies de Brian Eno et Peter Schmidt qui chaque fois donne son titre au morceau et devient la partition de ce qui est communément appelé une improvisation collective. Les dix pièces sont présentées dans l'ordre où elles ont été interprétées et je les ai mixées dans la foulée les deux jours suivants, mais j'attendais le feu vert de mes camarades pour annoncer leur mise en ligne...


Après nous être installés, nous avons joué de 11h à 17h, avec une longue pause pour le déjeuner. La veille j'avais préparé un céleri-rave coupé en tranches fines et massé à l'huile d'olive, fleur de sel et graines de coriandre, suivi d'un chou-rave cuit au four à 170° pendant trois heures. Ne pas oublier de le poignarder une vingtaine de fois avant de l'enfourner. En le servant j'ai oublié de l'arroser de citron comme le conseille Ottolenghi. Pour ce menu végane j'avais ajouté des lentilles vertes à l'huile de noisette et vinaigre de pin et kaki. Sorbets et glaces terminaient le repas selon la tradition de la maison. La musique, comme la cuisine, sont affaire de gens sérieux, et nous avons donc bien rigolé pendant cette journée exigeant la plus grande concentration. Mes deux hôtes furent aussi inspirés qu'adorables.


Si Fanny s'est parfois servie de son tuba de manière peu orthodoxe, elle s'est aussi amusée avec un jouet qu'elle avait toute petite et qu'elle a trouvé dans ma collection que j'assimile plutôt à une boîte à outils. Lorsqu'on appuie sur la tête de Gédéon les billes sautent aléatoirement dans tous les sens. Elle aime certainement les objets un peu désuets qui tranchent avec son magnifique instrument, comme mon monocorde fabriqué dans une boîte de sardines. Elle a également feuilleter un bouquin et fait craquer ses doigts !


Mais elle a surtout soufflé dans le gros cuivre, mélodiquement, rythmiquement, timbralement, dialoguant avec Olivier qui avait apporté son ampli et deux basses dont une fretless, et ma pomme évidemment, entouré de dizaines d'instruments électroniques et acoustiques. Comme toujours je me sers essentiellement de sons échantillonnés contrôlés au clavier, mais j'ai adoré y mêler de la synthèse numérique, la trompette à anche, une flûte, des guimbardes, l'erhu, l'Enner (un synthé analogique russe fonctionnant par contact, les tensions passant par le corps) et une vieille boîte à musique récupérée chez ma tante. Olivier assurait l'homogénéité de l'ensemble, comme un filet phosphorescent aux grosses mailles pour récupérer les acrobates qui s'y vautrent. Les cartes que nous avons tirées à tour de rôle nous ont emmenés sur un sentier plutôt calme et tendre. On ne peut réellement en jouir qu'avec de bonnes enceintes restituant les graves, ou au casque. J'ai évidemment eu du fil à retordre au mixage pour faire ressortir les deux basses sans faire exploser mes haut-parleurs. Raves dure 91 minutes.

→ Birgé Lété Meteier, Raves, GRRR en écoute et téléchargement gratuits sur Drame.org, également sur Bandcamp

jeudi 8 juin 2023

Trente ans après, Bad Alchemy


Quelle idée ai-je eue de vouloir traduire le nouvel article de Rigobert Dittman de l'allemand ! C'est d'abord que je ne comprenais pas toujours le sens de ses phrases. J'y ai passé la soirée au lieu de me détendre devant Showing Up, le dernier film de Kelly Reichardt que j'avais prévu de regarder, comme je sortais du vernissage de l'exposition Ron Mueck à la Fondation Cartier : sculptrice et sculpteur sont dans un bateau, mais c'est Bibi qui tombe à l'eau. Donc Rigobert m'écrivait :

Cher JJB,
c'est Bad Alchemy = rbd = Rigo D. qui vous parle, de Würzburg, où vous avez joué avec Un D.M.I. il y a des années et des années.
J'ai perdu la trace de ta musique après "Operation Blow Up", mais j'ai gardé Un D.M.I. à l'esprit comme l'un des plus grands groupes français de tous les temps.
Votre nom est revenu sur le site Psych.KG de Matthias Horn, un bon contact du magazine Bad Alchemy.
Cela m'a ramené à votre musique, grâce à Bandcamp. Et cette corne d'abondance de musiques magnifiques m'a fait écrire ce petit article de 3 pages que je joins à la présente. Désolé, c'est en allemand.
Dommage que je ne puisse pas lire votre blog. Mais d'Albert Ayler à Tintin... - C'est bien l'esprit. Vous êtes un frère de cœur.
Alors c'est juste pour dire : Merci d'être JEAN-JACQUES BIRGÉ !!!!
Avec mes salutations et mes meilleures vibrations de ce bon vieux Würzburg.

Après cela, comment pouvais-je résister ? Donc voici, tant bien que mal, le texte de Rigobert Dittmann pour la revue Bad Alchemy...

Là je ne peux qu'aller à Canossa et reconnaître que je suis passé à côté de la musique. Que Bad Alchemy n'aurait jamais dû perdre de vue. Mais le temps est heureusement relatif, comme le dit Jean-Jacques Birgé (JJB), le magicien du synthé né en 1952, co-initiateur des ciné-concerts, blogueur →drame.org/blog← et surtout cofondateur en 1976 de →Un Drame Musical Instantané.

Il le démontre lui-même →jjbirge.bandcamp.com← avec "Le centenaire de Jean-Jacques Birgé (1952-2052)" (2018, GRRR 2030) avec une autobiographie musicale en dix 'décennies' : Il a mis dix ans à construire ce qui, du musette au rock psychédélique en passant par la leftfield electronica, est une avant-garde toujours surréaliste et un drame dramatique, avec les voix de sa fille Elsa, de Pascale Labbé et Birgitte Lyregaard, avec Michèle Buirette l’accordéoniste de Pied de Poule, son camarade d’Un D. M. I. Bernard Vitet à la trompette dans l’eau et au bugle, Vincent Segal à la basse, le violoncelliste Didier Petit, Nicolas Chedmail au cor, les guitaristes Hervé Legeay et Philippe Deschepper, les batteurs Cyril Atef et Éric Échampard, le tromboniste Yves Robert, et Amandine Casadamont aux platines dans ce qui est devenu un roaratorio, comme un sillon sans fin, qui répond à une berceuse élégante très Blanche-Neige pour les années 2010 technoboostées. Avec 'Les années 30' nous sommes seuls sous l'orage de fin d'été. Puis un chant du cygne avec des cordes, plouf, une cythare inanga avec Antonin-Tri Hoang pour 'Les années 40'. C'est à Sacha Gattino qu'il revient de conclure en toute zénitude le 'Tombeau de Birgé' en sifflant, pour compléter l’heure commencée par JJB avec une boîte à musique et une valse à trois temps, des sons de synthétiseur, des samples d'orchestre, du Thérémine et de la musique vocale très théâtrale, clôturant un arc-en-ciel extraordinaire qui ne faiblit pas.

"Chifoumi" (2018, numérique), Birgé joue des claviers, ciseaux, flûte, papier, erhu, appeaux, guimbarde, H3000, Lyra-8, trompette à anche, Tenori-on, comme 'Schnick-Schnack-Schnuck' avec Sylvain Lemêtre aux percussions & ciseaux et Sylvain Rifflet au sax ténor & Venova.

"Questions" (2019, numérique) est né de la même manière, multi-instrumentale, avec Élise Dabrowski à la contrebasse & voix et Mathias Lévy au violon, saxo alto & Venova : à partir des cartes conçues par Brian Eno et Peter Schmidt du jeu Oblique Strategies [https://en.wikipedia.org/wiki/Oblique_Strategies] comme fil conducteur, comme auparavant "Game Bling" (2014) avec Ève Risser et Joce Mienniel, le mallarméen "Un coup de dés jamais n'abolira le hasard" (2014) avec Médéric Collignon & Julien Desprez ou "Un coup... 2" (2015) avec Pascal Contet & Antonin-Tri Hoang ou "WD-40" (2019) avec Christelle Séry & Jonathan Pontier.

En trio avec Hasse Poulsen aux guitares et Wassim Halal au daf, bendir, darbouka & tara, il réalise "La révolte des carrés" (05/19, numérique), hommage à des héros révolutionnaires : Hô Chi Minh, Rosa Luxemburg, Malcolm X, Julian Assange, Maximilien Robespierre, Toussaint Louverture, Thomas Sankara (le président du Burkina Faso assassiné en 1987), Louise Michel, Angela Davis, Spartacus, Mahatma Gandhi, Geronimo.

Ou encore, Birgé révèle un trio éraillé en compagnie de Karsten Hochapfel aux violoncelle, guitare, cosmicbow & zheng et Jean-François Vrod au violon, kazoo, appeau, percussion & voix dans "Ball of Fire" (11/19, numérique). Dans le sympathique 'Cross the border, close the gap', il montre d’ailleurs son penchant pour Barbara Stanwyck dans la comédie musicale éponyme, et - à grâce à la belle pochette - pour Friedensreich Hundertwasser.

"Duck Soup" (12/19, numérique), le clash d'improvisation avec Nicholas Christenson à la contrebasse & babycello et Jean-Brice Godet aux clarinettes & cassettes, partage le titre avec un film des Marx Brothers et tire ses morceaux des livres de photos qu’il admire, "Asylum of the Birds" et "Le monde selon Roger Ballen".

Sur "Pique-nique au labo" (2020, GRRR 2031-32, 2xCD), Birgé se présente aux claviers, electronics, plunderphonics, ambiences etc. pour un best-of de 22 duos et trios, théâtraux et extravagants, avec 28 musiciens*, avec lesquels il a travaillé entre 2010 et 2019, le plus souvent au studio GRRR.

À noter que "Établissement d'un ciel d'alternance" (1996 avec M. Houellebecq), "Carton" (1997 avec B. Vitet), "Long Time No Sea" (2017 avec Lyregaard et Sacha Gattino sous le nom du trio El Strøm) et "Le centenaire" font partie des CD préférés de JJB, ses favoris personnels [interview avec "It's Psychedelic Baby Magazine", 21.3.22].

Outre "L'air de rien" et "To Be Or Net To Be" (05/21, numérique), à nouveau sous Oblique Strategies, rencontres avec Élise Caron aux voix, flûte, sifflement, synthé-jouet, piano & percussions et Fidel Fourneyron au trombone ou avec Gilles Coronado à la guitare et Basile Naudet au sax soprano & alto, "Fictions (complete)" (05/21, numérique) a donné naissance à un vinyle sur le label Ouch ! Records (2022) avec Lionel Martin au saxophone ténor en hommage à Jorge Luis Borges, disque dont Birgé est également fier.

Quinze jours plus tard, parfait accord avec François Corneloup au sax baryton et Philippe Deschepper à la guitare, sur "Exotica" (05/21, numérique), et si dans 'Side Story' ce n'est pas Bernstein, dans 'Full Metal Packet' ce n'est pas Kubrick, et si le titre de l’album n'évoque pas Atom Egoyan, j’avale une grenouille !

Dans "Only Once" (06/21, digital), solennellement encadré par 'Réincarnation' et 'R.I.P', il joue sur le grandiose 'Orphelins' (Orphée ou roulette ?), et sur la révolte ('Insurrection') avec Hélène Breschand à la harpe électrique & à la voix et Uriel Barthélémi à la batterie & synthé.

En 2022, on retrouve ce touche-à-tout sur le label... Psych.KG ! Avec 'Intervention d’une prière en miettes' pour guitare, koto & percussion sur "Fluxus +/-" (Psych.KG 571, 17cm) en tandem avec Kommissar Hjuler, ainsi que sur "-- +/-dru_M?flux" (Psych.KG 585, K7), sur "- FLUXUS +/-" aux côtés du percussionniste autrichien Gerhard Laber (Psych.KG 573, K7), le présentant avec le guitariste d'Un D.M.I. Francis Gorgé, avec sur l’autre face Mama Bär.

Sur "Scénographie" (06/22, numérique) il se délecte de l'harmonie de ses claviers, Cosmos, Enner, Lyra-8, ARP 2600, harmonica, guimbarde, percussion, jumelées avec les sons électroniques des Vital & Lyra-8, les effets et la caisse claire de Gwennaëlle Roulleau, sur des souvenirs de classiques du cinéma de Lumière, Méliès, Cocteau, Kurosawa, Bresson, Garrel.

La musique de Birgé, bien que largement improvisée, est hors des sentiers battus plinkplonkiens ou post-freejazz, c'est un jeu à part entière, surréaliste, imaginaire, cinématographique, évocateur et (mélo)dramatique. Dreamscape ou Sonic Fiction, j’avoue ne pas avoir trouvé de mots plus justes.

L'oblique-stratégique "Chou" (10/22, numérique) met en scène Birgé avec Sophie Agnel aux piano, piano-jouet, flûte, percussions & bric-à-brac ainsi que David Fenech aux guitares, bendir & sanza. Et si vous pensez que vous allez vous en sortir en quelque sensiblerie, la guitare électrique et la guitare acoustique s'entrechoquent. Birgé mélange cela avec ses incontournables claviers et synthétiseurs, avec ses shahi baaja, flûte, guimbarde, trompette à anche, voix & radio, pour que s’affirme son penchant pour le surréel, l’absurde, l’art brut et grotesque - qui est en même temps si 'typiquement français' - au sein de GRRR. Le Studio GRRR s'épanouit une fois de plus. Rien d'étonnant avec un esprit qui va de 'La répétition est une forme du changement' à 'Soyez extravagant'.

Quelle était la part de Birgé dans Un D.M.I. et quelle était la part d'Un D.M.I. dans Birgé ? Question futile ! La cellule orignielle de la formation légendaire se trouve dans sa rencontre avec Francis Gorgé en 1969 au Lycée Claude Bernard et dans le quatuor Epimanondas en tant que tête pensante acrobatique, ainsi nommé d'après un personnage de Boris Vian. Birgé avait passé trois mois aux États-Unis en 1968 et en avait ramené une cargaison de disques - Zappa et Mothers of Invention, les Silver Apples, Jefferson Airplane, Iron Butterfly... et la passion de la musique. Il avait vu Grateful Dead, Kaléidoscope et It's a Beautiful Day au Fillmore West, fait pousser des graines sur son balcon et une crinière jusqu'aux épaules.

JJB a tâté des bandes, de l'oscillateur, de l'orgue Farfisa Professional, de tout ce dont il pouvait tirer des sons, mais surtout du synthétiseur ARP 2600, pour un avenir commun. Ils ont ainsi posé la première pierre avec "Défense De" (1975, GRRR - GR 1001) avec Shiroc le batteur de Speed Limit, et sont ainsi apparus sur la liste culte de Nurse With Wound. En s’associant au trompettiste Bernard Vitet (1934-2013), une grande figure du free jazz avec François Tusques, Alan Silva et Sunny Murray, mais qui a aussi joué avec Barbara et Colette Magny, ils ont enregistré des disques, et avec "Trop d'adrénaline nuit" (avec la photo d’une scène marquante de "La vie est à nous" de Jean Renoir), Un D.M.I. était venu au monde. Avec leur mélange presque unique d'ArtRock, d’AvantJazz, de nouvelle musique, de théâtre musical, de pièces radiophoniques, d’opéra grotesque, on peut les comparer au théâtre musical de Heiner Goebbels. À partir de "Opération Blow Up" (1992) et le départ de Gorgé - c'est Gérard Siracusa qui joue des percussions sur "Crasse-Tignasse" (1993) ; il avait déjà joué un rôle important dans "Kind Lieder" (1991). Gorgé est cependant présent sur "Machiavel" (1998, GRRR 2023), l'adieu d'Un D.M.I. Pour "Machiavel Live" (2000) - Birgé et Vitet jouent avec Philippe Deschepper & Nem en tant que Machiavel Quartet et avec des invités.

Avec le décès de Vitet en 2013, une pierre tombale semblait être posée sur Un D.M.I., mais le 12.12.2014, JJB & Gorgé ont proposé à Hélène Sage, Antonin-Tri Hoang, Hélène Bass et Francisco Cossavella de se produire en concert @La Semaine du Bizarre à Montreuil en son honneur. Cette grande relecture du matériel d'Un D.M.I., cru et hautement complexe, se moque des tiroirs et fait exploser les cercueils. Et avec "Plumes et poils" (2022, GRRR 2034), Birgé & Gorgé célèbrent à nouveau leur amitié éternelle sous forme d'UN DRAME MUSICAL INSTANTANÉ. En compagnie de Dominique Meens, une vieille connaissance depuis 1976, dans un rôle proche de celui de Frank Royon Le Mée pour 'Le Poil et la Plume' (sur "L'Hallali") ou des acteurs Michael Lonsdale/Daniel Laloux/Richard Bohringer sur "Jeune Fille Qui Tombe...Tombe" et "Le K/Dino Buzzati". L'écrivain & poète de Saint-Omer a souvent utilisé la musique de Gorgé et, pour "Le pic" (1987) celle de Birgé. Ils sont accompagnés de bruits de la nature, d'une guitare, d'un sampler, d'un clavier et de JJB, dans une évocation pastorale, mais aussi avec un parfum plunderphonique. Dans des instantanés poétiques Meens fait apparaître des alouettes, des courlis, des hirondelles, y mêle un sanglier, y croasse lui-même, gris-gris d’automne, et finit même par lâcher un "Je ne sais pas" en allemand. Ich Weisse nicht ! Les sons glissent sur les mots comme des cours d'eau, l'aigle de Gustave Doré (inspiré par 'L'aigle et la chouette' de La Fontaine) mange la couvée hideuse et criarde de la chouette parce qu'il n'y reconnaît pas ses 'jolis' oisillons qu'il a promis d'épargner, et se permet de sourire sur la couverture. Alors voilà.

lundi 5 juin 2023

Le trésor d'Albert Ayler


Sept ans, l'âge de raison. C'est le temps qu'il m'aura fallu pour craquer. Depuis des mois, l'énorme coffret me faisait de l'œil dans la vitrine du Souffle Continu, le magasin de disques indépendant où l'on trouve tout ce qui sort de l'ordinaire. Le prix m'arrêtait, 90 euros. Pourtant, cela valait le coup : 9 CD d'enregistrements rares et inédits, un luxueux livret de 208 pages relié et illustré avec des textes d'Amiri Baraka, Val Wilmer, Marc Chaloin, Ben Young, Daniel Caux, etc., des facsimilés de programmes et de notes manuscrites, des photos, un dixième CD bonus du temps de son service militaire et même une fleur fânée ! Holy Ghost ressemble à une boîte de biscuits noire dans laquelle on aurait glissé des trésors de l'enfance. L'enfance de l'art. L'art brut. Le brut du décoffré. La magie absolue. L'essentiel. La bande de carton beige qui entoure l'objet annonce la couleur : "Coltrane était le père. Pharoah Sanders le fils. J'étais le Saint-Esprit." Albert Ayler est au free jazz ce que Jimi Hendrix est au rock, une apparition fulgurante, inimitable, l'énergie à l'état pur, la musique américaine, le lyrisme tordant le cou à la mélodie jusqu'à nous rendre ivres... La mort du saxophone ténor, retrouvé noyé dans l'East River en novembre 1970 à l'âge de 34 ans, restera une énigme.


Ayant déjà souvent relaté mon admiration absolue pour l'art d'Albert Ayler, je renvoie le lecteur à mes précédents articles, deux en particulier, le premier en 2006 sur le film My Name is Albert Ayler, le second publié en 2010 par un compilateur indélicat qui en avait fait sauter le titre, Le sabre et le goupillon. Si vous ne connaissez pas Albert Ayler, mieux vaut commencer par la réédition CD des Nuits de la Fondation Maeght. Mais si vous croyez avoir tout entendu, alors faites-vous plaisir, parce que l'objet sera forcément un jour épuisé [Trop tard ! Il l'est évidemment depuis cet article du 15 avril 2011, mais on peut le trouver sur Discogs à un prix relativement accessible], et alors vous regretterez amèrement de ne pas vous être saigné (je n'ai pas dit "signé", car je n'entends pour ma part dans ce sacrement que son aspect profane, les arcanes de l'inconscient tenant lieu de grâce).

P.S. : aux côtés d'Ayler, par ordre d'apparition, Herbert Katz, Teuvo Suojärvi, Heikki Annala, Martti Äijänen, Cecil Taylor, Jimmy Lyons, Sunny Murray, Gary Peacock, Don Cherry, Burton Greene, Frank Smith, Steve Tintweiss, Rashied Ali, Donald Ayler, Michel Samson, Mutawef Shaheed, Ronald Shannon Jackson, Frank Wright, Beaver Harris, Bill Folwell, Milford Graves, Richard Davis, Pharoah Sanders, Chris Capers, Dave Burrell, Sirone, Roger Blank, Call Cobbs, Bernard Purdie, Mary Parks, Vivian Bostic, Sam Rivers, Richard Johnson, Ibrahim Wahen, Muhammad Ali, Allen Blairman. Les deux derniers CD sont consacrés à des interviews d'Albert Ayler avec Birger Jørgensen, Kiyoshi Koyama et Daniel Caux qui s'entretient également avec Don Cherry.
Le site de Revenant Records offre le détail des CD, des photos, des extraits de presse.

vendredi 2 juin 2023

Kristen Noguès en Marc'h Gouerz


Après Emmanuelle Parrenin, Souffle Continu Records réédite le premier vinyle de la harpiste celtique Kristen Noguès. J'écris "après", mais c'est trois ans avant La maison rose de Parrenin, en 1976, que paraît Marc'h Gouez. Avec Tri Yann, Malicorne, Mélusine et quelques autres les deux musiciennes incarnent un renouveau de la musique folk en France. Kristen Noguès donne de nouvelles couleurs à la harpe celtique, de quoi raviver la contrastée blanche hermine. Alan Stivell avait ouvert la voie, mais Kristen montre une fragilité poétique bouleversante, ce qui ne l'empêche pas de vivre sa vie et d'aimer rire à gorge déployée. C'est pourtant l'apanage des gwerzioù d'être des chansons tristes.
Des pas sur le gravier, on pousse la porte, dans la chaumière le concert est déjà commencé. La harpiste, qui n'a que 23 ans, chante en s'accompagnant à la petite harpe. Elle a composé les sept pièces où viennent la visiter avec la plus grande délicatesse Gérard Delahaye et Melaine Favennec (violon, flûte), Jean Denis (flûte), Bernard Pichard (basson), Fanch Tassiniek (violoncelle), Christian Desbordes (piano, violon), Gildas Beauvir et Pierre Datry (guitare, piano), Bertrand Floc'h (guitare, psaltérion), André Marzuk (zarb). Ici coule une rivière. À cette époque le FLB (Front de Libération de la Bretagne) est encore très actif, multipliant les attentats. Chanter, et parler, en breton est une revendication, un acte de résistance. Un an plus tard sera créée la première école Diwan. En France, c'est dans les régions où la langue locale se parle encore que les cultures sont riches et fortes, et la musique plus particulièrement. On peut le constater ainsi en Bretagne, en Corse, au Pays basque et encore un tout petit peu en Occitanie. Lorsqu'elle avait six ans ma fille qui passait beaucoup de temps au bord de l'océan m'avait demandé : "C'est en France, la Bretagne ?". Bonne question. Kristen Noguès nous y fait voyager certainement.


Il y a déjà 16 ans j'écrivais cet "hommage bouleversant à la petite souris" :
Ce sont des rendez-vous manqués, faute de temps, pas le temps passé, mais l'avenir qui bute, quand le cœur arrête de battre. Rencontrée grâce à Lors Jouin, j'avais immédiatement adhéré à la fantaisie de Kristen Noguès, une comédie dramatique où le petit clown prend l'air grave aussitôt le rideau levé. Kristen était d'abord une compositrice, inventive, en perpétuelle recherche d'autre chose. Sa harpe celtique a des accents contemporains qui s'écartent de la tradition tout en l'assumant. C'est son histoire, celle de sa famille et de son pays, la Bretagne, sac et ressac. Poussés par une mutuelle curiosité nous avions envisagé une collaboration que la maladie balaya beaucoup trop tôt. Heureusement d'autres eurent la chance de partager sa musique. Nombreux sont rassemblés sur Logodenning, le magnifique double album publié en 2008 et réédité par Innacor : Annie Ebrel, Joël Allouche, Etienne Callac, Jean-René Dalerci, François Daniel, Paolo Fresu, Peter Gritz, Jean-François Jenny-Clarke, Ivan Lantos, Nguyên Lê, Erik Marchand, Jacky Molard, Patrick Molard, Mauro Negri, Bruno Nevez, Rüdiger Oppermann, Jacques Pellen, Ronan Pellen, Jean-Luc Roumier, John Surman, Jean-Michel Veillon, Karim Ziad...
Le texte du livret rédigé par l'écrivain Gérard Alle rend parfaitement la tendresse de ses compositions, la fragilité de la "petite souris", ses interrogations, son esprit aventurier, son humour aussi et ses angoisses... Avec Bernard Vitet nous avions désiré le son de la harpe celtique pour l'un de nos projets, mais nous avions rencontré une voix, une pensée, une histoire, une autre. Si elle était bretonne par tous les pores de sa peau, Kristen Noguès ne s'embarrassait d'aucun préjugé, prête à toutes les rencontres, musique contemporaine, jazz, musiques improvisées, etc. Tout au long des cinq chapitres (Finis Terrae, Les Autres, Astract, Improviser et le trio, La longueur des jours) qui structurent le double album, ses cordes vibrent en sympathie. Elle n'est jamais aussi présente que lorsqu'elle chante à son tour et elle me touche plus particulièrement quand la musique perd ses repères pour jouer seulement sur l'écoute mutuelle comme avec le saxophoniste John Surman. Son compagnon, le guitariste Jacques Pellen, a sélectionné les morceaux dont les trois quarts étaient inédits. Le violoniste et polyinstrumentiste Jacky Molard a assuré la réalisation de l'ensemble. L'épais livret de 48 pages est rempli de photographies et de l'amour que ses amis lui prodiguaient. Logodenning est un chant d'amour qu'ils lui renvoient au-delà des étoiles.

→ Kristen Noguès, Marc'h Gouez, LP Souffle Continu avec un beau livret de 8 pages, sortie le 2 juin 2023
→ Kristen Noguès, Logodenning 1952-2007, 2CD Innacor, dist. L'autre distribution, 16,95€