Première Mondiale.
Au piano, Brigitte Vée
Catalogue Birgé - Vitet (Tous droits réservés)
Enregistré au Studio GRRR, Paris, 1996
51 minutes
1. Sonate anglaise attribuée à Domenico Scarlatti 3’20
2. Praeambulum en mi bémol majeur de Bach 0’58
3. Le saule de Schubert 6’07
4. Romance en mi bémol mineur de Chopin 3’57
5. Les adieux de Liszt 5’52
6. Minuetto en la mineur de Brahms 1’44
7. Prélude en la bémol mineur de Rachmaninov 1’32
8. Nénuphars de Fauré 2’20
9. Kite Ribbons de Debussy 4’38
10. Un chat andalou de Debussy 5’34
11. Crevette haltérophile de Satie 0’43
12. À l’école de Ravel 3’38
13. Impressions flamandes de Roussel 4’14
14. Lettre à Marina Scriabine 2’58
15. Pour les enfants de Bartók 1’19 Livret original :
On croit avoir tout vu, tout entendu. Et puis apparaissent quinze œuvres, chefs d’œuvre pour la plupart, qui nous sont révélées par une jeune pianiste, elle-même bouleversante révélation. Voilà de quoi célébrer cette fin de siècle en beauté, magie et bonheur. La première découverte pose une énigme extraordinaire dans l’histoire de la musique. La seconde est un ravissement qui laisse présager une interprète hors du commun.
Comment un tel trésor a-t-il pu rester caché si longtemps ?
L’aventure commence pour nous à Paris un soir de novembre 1989. C’est en fait là qu’elle se termine après un long et invraisemblable périple débuté deux siècles plus tôt. Il est vingt trois heures. Jean-Jacques Birgé reçoit un coup de téléphone d’un très vieux monsieur, un certain John Birge, homonyme américain à la recherche de ses origines en Europe. Il arrive de Stockholm et tient absolument à rencontrer Jean-Jacques Birgé le soir-même à l’Hôtel Intercontinental. L’entrevue est chaleureuse, on parle beaucoup de musique, de Charles Ives, d’Arnold Schönberg, d’Edgard Varèse, mais aussi de Sidney Bechet et Duke Ellington. Quant à leurs origines il semble impossible que les deux hommes aient quelque lien de parenté que ce soit. Trois ans plus tard, John Birge meurt sans descendance en léguant à Jean-Jacques Birgé un trésor inestimable. Dans la lettre bouleversante accompagnant son testament il estime que les manuscrits autographes seront mieux placées entre les mains d’un musicien, charge à lui de les faire connaître au public.
Il précise tenir ces partitions de son grand-père, Abraham Birge, qui avait été conducteur de convoi avec le jeune Buffalo Bill et avait fait fortune dans les mines de cuivre au Chili. C’est à Valparaiso qu’Abraham rencontre un éditeur ruiné transportant avec lui deux malles remplies de partitions et de manuscrits autographes, autant de musique que de littérature. Le nom de l’éditeur n’est jamais cité. La seule chose qui soit suggérée dans la lettre c’est que la quasi intégralité de ces merveilles lui fut probablement ravie par Abraham Birge d’une manière tout aussi malhonnête que l’avait été leur acquisition par lui-même. Des recherches sont effectuées aujourd’hui pour tenter de découvrir comment autant de manuscrits d’origines si diverses et d’époques si différentes aient pu tomber entre les mains d’un seul homme.
Avec les partitions Jean-Jacques Birgé reçoit la statuette en verre d’un trompettiste nègre et un sabre de cavalerie !
Un magnifique travail de déchiffrage
Compositeur iconoclaste, improvisateur et inventeur de génie, Jean-Jacques Birgé propose naturellement à Bernard Vitet, son associé depuis vingt ans, de se lancer dans une aventure qui va les entraîner au-delà encore de toute préoccupation temporelle. Cet héritage improbable les plonge dans les zones d’ombre du passé pour leur en révéler les angles morts.
Loin d’en être à leur coup d’essai ils furent ensemble (avec Francis Gorgé qui quittera le groupe en 1992) les fondateurs d’Un Drame Musical Instantané : collectif de compositeurs, orchestre à géométrie variable, Un D.M.I. reste un des pionniers de la création contemporaine, produisant de nombreux spectacles et enregistrements qui tiennent tant du jazz, du rock, de la musique contemporaine que du cinéma. Écriture collective, goût pour les fictions musicales, mélange d’instruments acoustiques et électroniques, composition préalable et improvisation (qu’ils nomment composition instantanée), leur musique est avant tout l’aboutissement original d’une démarche politique et artistique extrêmement personnelle qu’ils ont nommée “musique à propos”. On leur doit l’initiative du retour de l’interprétation musicale en direct sur des films muets (vingt trois longs-métrages à leur répertoire depuis 1976), le concept de “cinéma aveugle”, des œuvres pour la jeunesse (nomination aux Victoires de la Musique pour “Le K” avec Richard Bohringer), une discographie de plus de vingt albums, des spectacles étonnants, des musiques pour la scène, le cinéma et le multimédia, des chansons, etc.
Jean-Jacques Birgé partage son temps entre la musique et le cinéma. Il est réalisateur de films : “Idir et Johnny Clegg a capella”, il participe à l’extraordinaire série de deux minutes “Chaque jour pour Sarajevo” (British Academy Award, Grand Prix Vidéo du Festival de Locarno) et réalise “Le sniper” qui sera projeté dans le monde entier, et en France dans plus de mille salles. Il prépare le tournage de son premier long-métrage, “L’astre”. Auteur, compositeur, ingénieur du son, il est spécialiste des instruments de synthèse, ce qui ne l’empêche pas d’être un virtuose de la guimbarde ! Il est également directeur musical de l’exposition-spectacle “Il était une fois la fête foraine” et du bouleversant projet “Sarajevo Suite” (pour lequel la chanteuse Dee Dee Bridgewater et le Quatuor Balanescu enregistrent la musique du Drame).
Après une longue carrière de trompettiste Bernard Vitet consacre aujourd’hui son temps à la composition. Il est du premier groupe de free jazz en France avec François Tusques, de la première rencontre entre jazz et musique contemporaine avec Bernard Parmegiani, crée le Unit avec Michel Portal, il accompagne Serge Gainsbourg, Barbara, Yves Montand, Claude François, Brigitte Bardot, Marianne Faithfull, Colette Magny et Brigitte Fontaine, et joue surtout avec les plus grands jazzmen, de Lester Young à Archie Shepp, d’Antony Braxton à Don Cherry, de Chet Baker à l’Art Ensemble de Chicago, de Jean-Luc Ponty à Martial Solal… Le temps d’un soir il remplace même Miles Davis dans le “Quintet de rêve” ! Il invente aussi des instruments étonnants tels la trompette à anche, la contrebasse à tension variable, le dragon, gigantesque balafon et clavier de poêles à frire et de pots de fleurs, et un système d’horloges modales particulièrement ingénieux.
C’est à lui qu’incombe le soin de superviser le décryptage des manuscrits tandis que Jean-Jacques Birgé prend en charge l’organisation de l’ensemble. Tous deux furent frappés d’emblée par l’aspect dédicataire que revêt chacune des quinze œuvres. A leur tour ils ont souhaité dédier l’ensemble à Jorge Luis Borges, Theodore Baker et Nicolas Slonimsky, Remo Giazotto, Michael Snow, Valerie Tryon et Orson Welles.
Pour un événement exceptionnel il fallait une interprète exceptionnelle.
Brigitte Vée est un de ces jeunes prodiges qui nous émeuvent autant qu'ils nous inquiètent. Quelle puissance et quelle poésie se dégagent de ses interprétations fulgurantes! Mais ces enfants dont les muses ont survolé le berceau ont-ils gagné au change en acquérant la maturité de leur jeu musical alors qu'ils perdaient à jamais la naïveté de leurs jeux d'enfant ? N'y a-t-il pas quelque chose de terrifiant dans cette incroyable main gauche ? Peut-on mener une vie heureuse en restant assise devant le clavier près de dix heures par jour, lorsque chaque moment de liberté est volé au piano ? Brigitte Vée est un cas à-part. Elle a bientôt douze ans lorsqu'elle enregistre ces chefs d'œuvre fraîchement exhumés. C'est une enfant à la constitution robuste et au caractère fragile. Elle refuse catégoriquement de se produire en public. Elle supporte très mal la fréquentation des adultes, mais elle a su garder l'amitié des camarades de son âge avec qui elle joue comme n'importe quelle petite fille. Malgré le danger que cela représente pour ses poignets personne n'a pu la dissuader d'abandonner le trapèze, sport qu'elle pratique avec toujours la même grâce et la même détermination. Brigitte est entêtée, enjouée, timide, spontanée, drôle et parfois terriblement sérieuse. Elle a surtout un esprit de contradiction très développé, et si elle a accepté d'interpréter ces quinze incunables c'est justement qu'elle ne peut en souffrir la comparaison avec aucun autre pianiste. Elle n'en fait pas mystère, comme elle se vante de ne pas lire la musique ! C'est époustouflant, Brigitte apprend tout par cœur, à l'oreille ! Elle s'approprie chaque œuvre en s'immergeant dans l'univers de chaque compositeur. Plutôt que d'entrer à la prestigieuse école Gneissin de Moscou comme on lui proposait, Brigitte a préféré continuer ses études avec le professeur qui la suit depuis l'âge de deux ans, Carla Dil-Hardway. C'est une méthode totalement révolutionnaire, croisement de l'école américaine et de la musique baroque, dont Brigitte est un des plus beaux exemples. Brigitte apprend à une vitesse faramineuse, et il lui suffit souvent d'entendre une seule fois l'œuvre pour la mémoriser. Le reste est affaire de technique, et de sensibilité. La délicatesse de son phrasé délié nous frappe et nous emporte au fil des œuvres. La maturité naissante de son regard unique sur ces pages toutes neuves nous plonge dans un plaisir sans mélange. Pour les apprendre à Brigitte, Bernard Vitet, dont les facultés pianistiques sont très limitées, les a transcrites sur un ordinateur. Vitet et Birgé ont fait un pari complètement fou en choisissant une interprète aussi peu conventionnelle. Cela s'avère une idée de génie. Pour ces partitions hors du commun, ils ont voulu conserver dans l'interprétation-même la fraîcheur de leur découverte. Fraîcheur c'est bien le sentiment qui perdure au-delà de l'écoute. crédits paru le 1 avril 1996
Brigitte Vée, piano
Catalogue Birgé - Vitet (All rights reserved)
Recorded at Studio GRRR, Paris, 1996
51 minutes
© tous droits réservés