Jean-Jacques Birgé

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lundi 12 avril 2021

Un livre GROS comme ÇA


Une fois de plus je suis bluffé par la nouvelle production d'Ella & Pitr. Les papierspeintres ont publié eux-mêmes le répertoire chronologique de la soixantaine de Géants qu'ils ont peints sur les toits du monde. Depuis 8 ans, ils dessinent de grands Colosses endormis sur des supports horizontaux, voire verticaux comme le barrage désaffecté du Piney haut de 45 mètres. Ils détiennent aussi le record de la plus grande œuvre urbaine du monde sur le toit du Parc Expo de Paris, à la Porte de Versailles, d'une surface de 25 000 mètres carrés. De Saint-Étienne au Chili, en passant par l'Inde et le Canada, la Bulgarie ou la Norvège, ce livre raconte les coulisses, les esquisses de leur projet démesuré. Leurs textes, et ceux de Stéphanie Lemoine, Thomas Schlesser, Emmanuel Grange constituent un discours de la méthode, ou comment l'idée leur est venue et comment ils se sont donnés les moyens de cette idée folle. Elle peut même paraître absurde si l'on pense que la plupart de leurs Colosses ne sont visibles que du ciel ! Ils existent évidemment par les magnifiques photos reproduites dans ce livre relié Gros comme ça dont la couverture cartonnée, toilée et étoilée, est marquée et gaufrée à chaud à l'argent. Ces farceurs adorent les paradoxes. Leur humour incisif et leur autocritique sincère s'insinue dans le moindre détail. Ce n'est pas avec ces œuvres quasi participatives qu'ils vivent, mais plus certainement avec les peintures vendues via la Galerie Lefeuvre & Roze rue du Faubourg Saint-Honoré ! Ils prennent l'argent où il est, tout en offrant généreusement leur travail aux anonymes passants de la rue.


Tout au long des 250 pages de cet épais volume 30.5 x 22 cm, on pourra admirer les détails des fresques, les draps souillés d'abstractions incontrôlées, les notes passionnantes et drôles racontées par les deux joyeux drilles, les circonstances dramatiques, laborieuses ou comiques qui ont accompagné leurs créations. Ella & Pitr ne s'occupent pas seulement de créer, ils détruisent aussi leurs œuvres si le temps qui passe ne fait pas la sienne. Ils peignent sur la neige qui fond, sur le sable que la mer submerge, sur l'herbe qui jaunit, sur la terre labourée par les bulldozers, sur les falaises de carrières dynamitées... Je pense évidemment aux machines suicidaires de Tinguely qui s'autodétruisent, comme on en voit une dans le film Mickey One d'Arthur Penn, à l'autodafé de Tania Mouraud, à la démolition de la maison de Jean-Pierre Raynaud, à Girl with Balloon déchiquetée par Banksy chez Sotheby's... Dans leur passé de street artistes, leurs affiches finissent toujours par se décoller et se déchirer. L'éphémérité de toute chose, de ce que nous sommes, est soulignée par leurs mises en scène. Ces nouvelles "vanités" ne sont jamais innocentes. Ne vivons-nous pas tous et toutes dans un réseau inextricable de contradictions ? Dans l'incapacité de les résoudre, il peut être sain de trouver un compromis ; ainsi nos deux artistes vendaient en galerie un morceau d'une œuvre plus grande laissée à la rue. Aujourd'hui ils filment des rideaux de scène qui s'écroulent, demain qu'inventeront-ils encore pour se renouveler et garder leur âme d'enfant, secret de l'art, mais que trop de faiseurs oublient.


Sur leur site de vente Superbalais, il n'y a pas seulement ce livre de 1,5 kg. On trouve des T-shirts marrants, des petits livres sympas, des bananes, des sérigraphies pour casser sa tire-lire, et même le DVD du film Baiser d'encre que Françoise Romand leur a consacré en 2015, un conte moral qui deviendra forcément culte avec le temps, d'autant que j'en ai composé la musique !

→ Ella & Pitr, Gros comme ça, 35€

vendredi 9 avril 2021

Une histoire de famille



Le réel est toujours plus surprenant que les conventions de la fiction. On le savait, mais cela fait du bien de le vérifier lorsqu'un film intelligent et sensible sort du lot des imbécillités que le cinéma commercial ou pas nous sert à tous bouts de champ. Rarement des portraits d'hommes auront été aussi convaincants et honnêtes, dans leur trouble ambigu, leur fragilité assumée. On parle de cinéma féministe lorsqu'il sait rendre aux femmes leur pouvoir, mais ici il est encore plus jouissif de voir des hommes aux prises avec leurs doutes et leur incapacité à gérer le quotidien comme savent et doivent le faire depuis toujours leurs compagnes. L'héroïne n'est pourtant pas mieux lotie, écartelée entre deux mères, la génitrice faisant son entrée quand disparaît l'adoptrice, entre deux hommes, l'un apparaissant lorsque l'autre s'en va, entre deux vies, condamnée à quitter un passé fantasmé pour un avenir incertain. Les personnages ne réfléchissent pas ce à quoi l'on s'attend, mais leurs choix sont autrement plus vrais que les scies rabâchées.
Nerveux et précis, fourmillant de rebondissements inattendus, d'ellipses astucieuses, Then she found me nous épate par la justesse de son propos. À force de répéter sans cesse les mêmes formules, le cinématographe nous a peu habitués à tant de lucidité. Si le film n'a rien d'un documentaire, il prend bien les conventions de la fiction à rebrousse-poil pour se rapprocher du réel, et le miracle vient de ce que l'on s'y reconnaît ou du moins que l'on comprend enfin comment ça marche, de la relation amoureuse, de la pulsion sexuelle ou du désir d'enfant d'une femme qui aura bientôt quarante ans.


User des ressorts du genre sans en conserver les réflexes risque de faire passer cette comédie dramatique produite, réalisée et interprétée par la comédienne Helen Hunt, remarquablement entourée par Bette Midler, Colin Firth et Matthew Broderick, au-dessus des têtes d'une presse engluée dans un machisme inconscient et incapable de se remettre en question. Détail amusant, on y aperçoit à la fin Salman Rushdie dans le rôle d'un gynécologue ! Et puis, tant pis, comme d'habitude je ne raconte rien pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, vous devrez me croire sur parole. Then she found me, dont le titre français est un mauvais jeu de mots, Mère sur prise, [est sorti] le 2 juillet 2008 sur les écrans français.
Le titre n'est certainement pas simple à traduire : là où l'anglais sonne sec et nerveux avec ses mots monosyllabiques, le français (Une histoire de famille !), qui possède d'autres subtilités, est balourd. D'autant que la clef est dans le Then, le passage, l'enchaînement des plans et des séquences, le montage, la surprise.

Article du 30 mai 2008

jeudi 8 avril 2021

Disques écoutés confiné


Hier je livrais une liste non exhaustive de films vus confiné. Aujourd'hui je vais chercher à résorber la pile d'albums physiques que j'aurais aimé évoquer, mais faute de trouver les mots, je les ai laissés prendre la poussière à côté de la platine tourne-disques. Ce sont tous des disques intéressants à plus d'un titre.
J'ai repris No Solo du pianiste et compositeur Andy Emler, sensibilité élégante de duos et trios arpégés avec Naïssam Jalal qui flûte et chante, vocalisent aussi Aïda Nosrat, Rhoda Scott, Thomas de Pourquery, Aminata "Nakou" Drame, Hervé Fontaine, participent également le joueur de kora Ballaké Sissoko, le contrebassiste Claude Tchamitchian, la sax alto Géraldine Laurent, le guitariste Nguyên Lê, le sound designer Phil Reptil. Pour les souffleurs la tendance est au chant. On le constate avec Alexandra Grimal, Sylvaine Hélary, Naïssam Jalal, Joce Mienniel et bien d'autres, comme la saxophoniste Lisa Cat-Berro qui flirte avec la pop dans son God Days Bad Days, mélodies accompagnées avec délicatesse par Julien Omé (gt), Stéphane Decolly (bs) et Nicolas Larmignat (dms).
Rien à voir avec l'énergie mordante de la hip-hopeuse de Minneapolis Desdamona dont les revendications féministes dans No Man's Land filent un coup de fouet au monde macho dominant. Je me suis un peu perdu dans la diversité de styles du Puzzle de Denis Gancel Quartet & Cie, dont l'exemplaire promo ne livre aucune information (j'ai perdu la feuille A4 qui l'accompagnait probablement), mais il s'écoute avec plaisir.
J'avais prévu d'écrire quelque chose sur Lumpeks, œuvre "culturelle radicale polonaise", qui, à l'initiative du contrebassiste Sébastien Beliah avec Louis Laurain au cornet et Pierre Borel à l'alto produit un électrochoc en mélangeant leur musique déjantée à la voix de la chanteuse et percussionniste Olga Kozieł, une des démarches les plus originales de cette sélection, leurs compositions et improvisations s'appuyant librement sur des mélodies et danses polonaises. Sur De Mórt Viva, c'est l'occitan auvergnat qui porte le free folk sous le pseudonyme Sourdure ; pour chaque texte et musique Ernest Bergez s'est inspiré de dix arcanes du Tarot ; Laurent Boithias à la vielle à roue, Eloïse Decazes au chant et au concertina, Josiane Guillot à la voix, Wassim Hallal au daf, Maud Herrera au chant, Elisa Trébouville au banjo et au chant, Amélie Pialoux aux cornet à bouquin et trompettes anciennes, Jacques Puech à la cabrette me rappellent Third Ear Band en plus destroy.
Nome Polycephale de Julien Boudart arrache d'une autre manière, sons électroniques scratchant au papier de verre sur synthétiseur Serge, vigueur paysagère se référant au chaos de Pindare, célèbre poète grec dont je n'avais pas entendu parler depuis le film La grande illusion de Jean Renoir (!). S'il est aussi en quête du bonheur, l'Écossais Graham Costello, batteur et compositeur, ne remonte pas si loin pour ses Second Lives, son arbre généalogique exposant ses origines paternelles irlandaises avec celles, birmane et indienne, de ses grand-mère et arrière grand-mère maternelles qu'il n'a pas connues. Je devrais être content de ne pas être capable de trouver des qualificatifs réducteurs à tous ces disques, même si son groupe Strata (t sax, tb, p, el gt, el bs, dms) me fait penser à une mutation du rock progressif.
Je termine ce bâclage avec le disque pour mandoline des compositions de Lalo Schifrin, le compositeur du célèbre thème de Mission Impossible, qu'il les ait écrites ou qu'il ait inspiré celles du pianiste Nicolas Mazmanian qui accompagne le mandoliniste Vincent Beer-Demander et l'accordéoniste Grégory Daltin, fantaisies légères qui détendent après les écoutes musclées !
Comme hier avec ma sélection cinématographique, c'est évidemment sans compter les articles précédents de ma rubrique musicale...

mercredi 7 avril 2021

Films vus confiné


La pile des disques qui m'ont plu et pour lesquels je n'ai pas trouvé les mots grimpe inexorablement. C'est comme tous les films que j'ai vus récemment sans évoquer les excellentes soirées passées à les regarder. J'écoute tellement de belles musiques et je regarde tant de films que j'en oublie la plupart si je n'écris pas un article dessus. Ce n'est même pas certain, mon blog me servant de pense-bête. 4700 articles, comment voulez-vous que je m'en souvienne ?! Ainsi j'efface malencontreusement de ma mémoire des gens, des lieux, des soirées, des livres...
Par exemple, je me suis amusé des six courts épisodes de Staged où Michael Sheen et David Tennant, jouent leur propres rôles tentant de combattre le confinement en montant Six personnages en quête d'auteur en visioconférence. J'aime me fabriquer des festivals autour d'un auteur comme récemment Julien Duvivier avec La tête d'un homme, La belle équipe, Un carnet de bal, La fin du jour, Panique, Sous le ciel de Paris, Voici le temps des assassins, Marie-Octobre, et le moins noir, mais tout aussi cruel, Au royaume des cieux que je n'avais jamais vu. Ou la polonaise Agnieszka Holland dont Europa, Europa m'a donné envie de continuer avec Le jardin secret, Copying Beethoven, Sous la ville, Spoor, L'ombre de Staline (Mr Jones), Charlatan. Ses films traitent toujours de l'ambiguïté des individus, trait propre à l'histoire de son pays. J'ai été surpris par le culot et le talent du Roumain Radu Jude avec Bad Luck Banging or Loony Porn qui réfléchit si bien notre époque où les mœurs tournent à la folie, me poussant à rechercher Aferim!, Peu m'importe si l'Histoire nous considère comme des barbares et ses autres films pour voir s'ils sont aussi provocants. Ravi de trouver les derniers courts de Mark Rappoport, L'Année dernière à Dachau, The Stendhal Syndrome or My Dinner with Turhan Bey, Two for the Opera Box, avec son style inimitable pour dégonfler la baudruche hollywoodienne avec la plus grande tendresse.
Chez les Américains je conseillerai Promising Young Woman, comédie noire d'Emerald Fennell, News of the World (La mission), western de Paul Greengrass, Da 5 Bloods de Spike Lee sur quatre vétérans du Vietnam, Uncle Frank d'Alan Ball, l'auteur toujours passionnant de Six Feet Under. Pour les amateurs de science-fiction ou d'héroic fantasy, vous pouvez regarder Chaos Walking de Doug Liman et Wonder Woman 1984 de Patty Jenkins , vous perdrez moins votre temps qu'avec Zack Snyder's Justice League qui dure 4 heures vaines et interminables. The Dry est un bon thriller australien de Robert Connolly, et puis les grands espaces, cela fait du bien quand on ne peut pas voyager, même si l'enfermement est d'une autre nature. On le constate aussi dans la série policière Mystery Road. The Father de Florian Zeller avec Anthony Hopkins, personnage atteint d'Alzheimer, et Olivia Colman, qui joue le rôle de sa fille, est filmé non en caméra subjective, mais en découpage ou interprétation subjectives, ce qui est intéressant en plus des numéros d'acteurs. Pacto de Fuga du Chilien David Albala est le récit des Évadés de Santiago à la fin de la dictature de Pinochet. Birds of Prey de l'Américaine d'origine chinoise Cathy Yan est radicalement différent de son précédent Dead Pigs, mais tous les deux sont incisifs et drôles.
La daronne, la comédie policière de Jean-Pierre Salomé, se regarde avec plaisir, et Madame Claude de Syvie Verheyde est un polar français très personnel. Je comprends maintenant pourquoi nous ne voyions rien depuis la fenêtre de notre salle de montage qui en 1972 donnait sur le jardin de la célèbre proxénète qui venait simplement de fermer boutique. La jeune Céleste Brunnquell, vue aussi dans la série En thérapie, est formidable dans Les éblouis de Sarah Succo...
Vous pouvez par contre éviter le multiprimé Adieu les cons ! qui est le pire de la carrière d'Albert Dupontel, d'un ennui et d'une banalité incompréhensibles, Effacer l'historique de Gustave Kervern et Benoît Delépine qui ont perdu leur gnaque, Can't Get You Off My Head, la dernière série documentaire politique en six épisodes d'Adam Curtis, brouillonne et pas du niveau de tous ses chefs d'œuvre passés, Ma Rainey's Black Bottom de George C. Wolfe, décevant de superficialité, mais je ne vais pas dégommer tous les navets que j'ai tentés en vain... Et puis c'est sans compter les articles précédents de ma rubrique cinématographique...
On remarquera que beaucoup de ces films sont signés par des femmes, et que je les ai choisis sans considération pour une quelconque parité, ce qui est une excellente nouvelle !
Fort de cette liste, je remets à demain les musiques qui m'ont accompagné pendant la rédaction de certains de mes articles...

mardi 6 avril 2021

Premier acte


Enfant, je craignais de ne pas reconnaître mes parents au retour de la colonie de vacances. Je me souvenais de leurs silhouettes, mais les visages s'estompaient jour après jour. Nous n'avions pas de photo. Nous n'avions pas de téléphone. Les cartes postales étaient le seul moyen de correspondre. Mais nos lettres se croisaient et ne se rencontraient jamais. Les dortoirs de garçons ne m'ont pas appris la solitude, je l'avais emportée dans mes bagages. Le sentiment d'être différent était douloureux. D'origine juive et athée dans une France encore très catholique, rêveur au milieu des bagarreurs, trop responsable pour adhérer à leurs enfantillages, et même positif face à la cuti du BCG à laquelle j'étais le seul à échapper, je n'avais que le dernier de la classe avec qui fraterniser et je ne sus jamais bien jouer au ping-pong dont la table était au catéchisme. On m'avait expliqué que les Juifs s'en étaient toujours sortis par leur intelligence, sans manier le bâton. Alors, pour ne pas finir comme mon grand-père, je n'avais pas le choix que de briller à l'école. J'y gagnais la tendresse de ma mère et de ma grand-mère qui en manquaient cruellement, du moins dans son expression corporelle. Être second me mettait déjà en danger. J'ai compris aussi récemment pourquoi je préférais les bains aux douches ! À 14 ans, lors de la guerre des six jours, je prendrai le parti des opprimés, comme je l'avais fait pour l'indépendance de l'Algérie. Les kibboutzim se révélaient des colonies en territoires occupés et, beaucoup plus tard, je découvris que la Palestine n'avait jamais été un désert. Cette prise de conscience isole indubitablement. On est seul sur sa bicyclette. Mon voyage initiatique aux États Unis l'année suivante, juste après les évènements de mai auxquels j'avais participé, me fit passer prématurément à l'âge adulte, même si le nouveau panorama était vêtu de couleurs psychédéliques et hallucinogènes. Oui, la vraie vie était ailleurs. La poésie du quotidien ne me quitta plus jamais. L'arrivée de la mixité fut pourtant très lente. Les classes sociales étaient mélangées, mais les sexes restaient parqués chacun de leur côté. Lorsque je suis entré à l'Idhec, il n'y avait que trois filles parmi les vingt-six reçus. Comme j'étais particulièrement timide, complexé par mon père qui se vantait de ses succès féminins, je n'avais d'autre choix que de tomber amoureux de femmes sublimes, souvent très convoitées, et ma sensibilité savait parfois les toucher. C'est de là que vient le mythe que je me suis inventé du petit Jean-Jacques. J'ai souvent été maladroit, ma logorrhée verbale en fit fuir quelques unes ! Pour être sexy, il paraît qu'il faut (donner l'illusion d') écouter. J'ai mis des parenthèses parce que c'est une technique enseignée dont je doute conséquemment de la sincérité. Je parle trop, mais j'écoute avec mes yeux, avec mon cœur, avec ma peau, avec mes oreilles aussi puisque l'improvisation musicale collective m'a formé à émettre tout en recevant. Comme dans les musées où mon attention extrême m'épuise, mes yeux rougis par tant d'informations palpitantes, j'absorbe sans laisser à l'autre le temps d'assimiler ce qui se joue là. Là dans la relation. Dans l'instant déterminant qui nous fait basculer dans une nouvelle époque, avec la soif de l'inconnu, la peur qu'elle suscite, vertige révolutionnaire qui nous ramène au point zéro, la naissance d'un amour, parfois d'une amitié. J'ai de la chance. Les femmes ont souvent été assez malines pour me rattraper au vol alors que j'avais sauté du haut de la falaise sans savoir nager. À cet instant fatal, j'étais seul alors dans le vide, noyé dans mes paroles qui faisaient masque à mes sentiments, aux promesses folles que je craignais invisibles, impalpables, et pourtant si réelles. Aujourd'hui il me reste quelques vieilles photos que je ne regarde plus. Je ne sais plus où j'en suis. Ce n'est pas raisonnable. Je cherche le visage de l'actualité. Même si j'en trouvais quatre étalées côte à côte, les traits que seuls mes yeux pouvaient dessiner s'évanouiraient. À vouloir donner le change, je laisse filer le futur sans savoir comment rattraper la maille. Je panique comme lorsque j'étais enfant. Je ne me souviens plus que d'une silhouette qui enfourche une bicyclette. C'est une image, qui bouge. De la danse. Un drapé. Comme un rideau de théâtre qui tombe à la fin du premier acte...

lundi 5 avril 2021

Le souvenir d'un avenir


Article (mis à jour) du 29 mai 2008

Dans le même colis du Wexner Center, pour lequel la douane me réclama six euros, il y avait le livre que Chris Marker a tiré de son film La jetée et le dvd du film qu'il a cosigné avec Yannick Bellon, Le souvenir d'un avenir (Remembrance of Things To Come), sur l'œuvre photographique de Denise Bellon, mère de la réalisatrice et de la comédienne Loleh Bellon. Le titre de ce nouveau film, tourné en 2001 pour Arte, rappelle le paradoxe temporel du célèbre court-métrage de Marker dont Terry Gilliam tira le remake holywoodien Twelve Monkeys (L'armée des douze singes). Le "ciné-roman" adapté de La jetée, originalement en vues fixes et voix off (Jean Négroni en était la voix française, James Kirk dans la version anglaise que Marker dit préférer), est un enchantement qui donne une nouvelle dimension au chef d'œuvre de Chris Marker, tandis que l'on tourne doucement les pages avec le texte en légende. L'ouvrage, 270 pages, est sorti en France, mais l'édition américaine comporte déjà les "sous-titres" anglais et français.

[En 2013, Arte a publié un coffret rassemblant La jetée, Sans soleil, Le joli mai, Loin du Vietnam, Le fond de l'air est rouge, Mémoires pour Simone (Signoret) dans des versions restaurées, ainsi que Sixties, A.K (sur Kurosawa), La solitude du chanteur de fond (sur Yves Montand), Le tombeau d'Alexandre (sur Medvedkine) et Chats perchés, plus deux autres avec la Trilogie des Balkans (Le 20 heures dans les camps, Casque bleu, Un maire au Kosovo) et L'héritage de la chouette. On peut aussi trouver Si j'avais quatre dromadaires, Lettre de Sibérie, Dimanche à Pékin, Level Five, Regard neuf sur Olympia, Description d'un combat]... Un site lui est consacré.


Dans Le souvenir d'un avenir, le travail photographique de Denise Bellon est une vraie merveille et la réalisation évidemment fine et sensible, aussi magique que critique. De 1935 à 1955, c'est l'Histoire qui défile en images et en sons, partition sonore intelligente de Michel Krasna. À l'exposition surréaliste de 1937 succèdent la naissance de la Cinémathèque Française (célèbre photo de la baignoire de Langlois remplie de bobines), le Front Populaire, les colonies, la guerre civile espagnole, l'Occupation, etc. La version présente est uniquement en anglais avec la voix d'Alexandra Stewart, mais l'intégrale de Yannick Bellon parue chez Doriane comprend le film original en français avec la voix de Pierre Arditi. Je ne l'ai pas entendu et Alexandra est parfaite. J'ai adoré le complément de programme du dvd américain, le film de Yannick Bellon sur et avec l'écrivaine Colette qui en a écrit le texte, court-métrage de 1950 figurant d'ailleurs également dans son intégrale.

Ce sont donc deux magnifiques portraits de femmes qui ont dû se battre pour imposer leurs vues et leurs noms.

samedi 3 avril 2021

Il n'y a pas d'amour heureux


Un mot malheureux émis par un proche m'a fait flirter avec la dépression. J'ai failli écrire que j'étais entré dans une sévère, mais mon système de repères me protège des gouffres. Tout au long de ma vie, la fréquentation des miracles m'a permis de flotter, même lorsque j'étais aspiré par les sables mouvants. Il n'empêche que des larmes, ces derniers jours, sont venues arroser mes vaisseaux. Mon cœur d'artichaut se fend face au désert du réel, la solitude du coureur de fond, un oiseau trucidé par le chat, une comédie sentimentale sur l'écran noir de mes nuits blanches, l'absence de perspectives rimant avec ma propre désolation, ce monde à venir qui me révolte. Comme si on pouvait être heureux dans les conditions actuelles ! C'est ce que racontait Aragon lorsqu'il écrivit Il n'y a pas d'amour heureux en janvier 1943. En mettant ce poème en musique dix ans plus tard, Brassens coupa maladroitement la dernière strophe, pourtant capitale puisqu'elle en fait un chant de résistance au delà du drame amoureux. Catherine Sauvage en rétablit l'original intégral.


Ma situation est "heureusement" conjoncturelle. J'ai aimé comme j'ai été aimé, souvent, longtemps. Il n'est pas intéressant de se souvenir des passages tristes, autant les oublier. Pourtant, ces temps-ci, je rabâche mes histoires de cœur qui n'en finissent pas de ne pas commencer. J'en arrive à douter de mon sexe à piles alors que ce n'est qu'affaire de phéromones et que l'exigence ne souffre pas d'à-peu-près. Mystère et gomme de boules. Le désir et son obscur objet ne s'expliquent pas. Je décline autant d'invitations que j'ai pris de râteaux. Le confinement ouvre la porte aux sites de rencontres où l'on marche à l'envers. Dans la vie, on est d'abord attiré par une personne avec qui, par exemple, l'on est amené à discuter. Si cela ne prend pas, on peut prétexter qu'on a faim ou soif et se diriger vers le buffet pour écourter un dialogue superficiel. Ou bien on passe la soirée à converser, des étoiles dans les yeux dansant jusqu'au vertige. In vitro, dans le virtuel, on fantasme l'interlocutrice/teur avec qui l'on partage des vues intellectuelles, mais la rencontre in vivo déçoit souvent, même si elle se transforme parfois en amitié, le désir manquant à sa place. C'est tout de même formidable de se faire de nouveaux amis à une époque qui empêche les rencontres ! Discuter avec des écrivaines, psychanalystes, graphistes, scénographes, chorégraphes, chargées de communication valait le coup de s'accrocher malgré tout... Mais les désillusions affaiblissent mon volontarisme. Lors de ma dernière grande séparation, j'imaginais naïvement qu'un type aussi charmant et passionnant comme moi n'aurait pas de mal à trouver l'âme sœur, or les faits ont eu raison de ma prétention. Il n'est pas certain que je m'en serais mieux sorti sans la gestion épouvantable de la crise sanitaire. Redevenu célibataire, j'avais fréquenté salles de concerts et théâtres pour rencontrer finalement une belle personne lors d'une soirée entre amis. Incapables de résoudre nos incompatibilités de la vie quotidienne, comme cela arrive parfois, nous nous séparâmes seize mois plus tard. J'ai rempilé sur les sites sans que l'indispensable alchimie aboutisse à la transmutation. L'aspect supermarché consumériste, particulièrement déprimant, n'arrange rien à la chose. Sur un site réputé, 75% des femmes inscrivent "shopping" comme l'un de leurs hobbies ! Comme je ne vois que les profils féminins, les muscles, les bagnoles, la vulgarité et la panoplie machiste me demeurent invisibles. Il existe des sites spécialisés pour personnes atypiques, mais ils sont évidemment beaucoup moins fréquentés. Lorsque l'appel consiste en une photo d'identité et l'âge du capitaine, on se retrouve à des kilomètres de la réalité. Mes photographies jouent peut-être en ma faveur, mais si j'écris "68 ans", le robot ne me suggère que des mamies à sac à main, promesse de vie loin de celle à laquelle j'aspire ! Dans la vraie, on ne compte pas sur ses doigts. On regarde les yeux, la manière de bouger, de parler, de s'enthousiasmer. L'écart entre le fantasme et la pulsion vole en éclats. Le passage à l'acte exige que l'on se débarrasse des images et des poncifs que chacun véhicule depuis l'adolescence.


L'enquête sociologique finit par me lasser. Le jeu n'est pas non plus mon fort. Incapable de faire le deuil de mes aspirations, j'essaie de penser à autre chose, choisissant des activités mécaniques, des tours de force, ce que j'appelle "faire la vaisselle". Remplacer les fils électriques alimentant mes enceintes par du câble épais en le faisant passer derrière les centaines de vinyles qu'il m'a fallu déplacer tout en rampant sous la cheminée, déplacer seul une armoire de plus de cent kilos pour reclouer le fond avant qu'elle ne s'écroule, tailler les plantes du jardin, déclarer ma TVA, écrire des articles impudiques où mes doigts bougent comme les mains d'Orlac... Je m'installe souvent au piano lorsque je perds les pédales, tout en abusant de celle du sustain. Mon expressionnisme s'y exp(l)ose de manière flamboyante. J'ai l'impression de n'en avoir jamais aussi bien joué depuis trois ans. Le célibat ne convient pas à ma soif de partage, qu'elle s'exprime dans l'amour, l'amitié ou le travail. Je gère pourtant le quotidien avec une rigueur domestique m'obligeant à une inaltérable dignité, rédigeant mes articles en bon élève ou en somnambule, confectionnant des recettes culinaires sophistiquées, entretenant la maison en fourmi, accueillant chaque jour des amis de passage. Est-ce que je n'atteins pas mes limites, ma tristesse frisant la dépression, sans que je me l'avoue franchement ?
Ironie du sort, conséquences de mes efforts physiques débiles, contrariétés récentes, météo changeante, alors que je viens de taper le point d'interrogation qui termine mon article, là, trois lignes plus haut, je me fais un tour de rein costaud en me relevant de ma chaise. Il y avait longtemps... Ce lumbago tombe à pic. J'en oublie mes états d'âme...

vendredi 2 avril 2021

Quelques lignes interactives...


J'aurais beau écrire tout ce qui suit, certains n'y entendront que du free-jazz. Si Ornette Coleman a laissé son empreinte à plus d'un endroit sur la planète, le rock s'est étalé de tout son long jusqu'à tout envelopper façon cellophane. Donc, y en a aussi ! Mais ce qui marque l'album de Paar Linien que dirige le saxophoniste Nicolas Stephan est d'abord un concept d'interactivité. Improviser ensemble est évidemment éminemment interactif, comme vivre. Même dans la plus grande solitude, l'ermite ou l'enfant sauvage doivent négocier chaque pas avec la nature. Lire un livre est une autre opération interactive que chacun gère à sa manière. Ayant beaucoup œuvré dans les nouveaux médias en tentant d'utiliser leurs options programmatiques au mieux, je suis évidemment sensible à la question. Dans Nabaz'mob, notre opéra pour 100 lapins communicants, composé avec Antoine Schmitt chacune de nos bestioles possède son libre arbitre pour jouer telle ou telle ligne de la partition. J'aime bien l'idée qu'une œuvre puisse se décliner différemment au gré de chaque participant. C'est ce que font Nicolas Stephan (ténor et alto droit) et ses trois acolytes, le saxophoniste alto Basile Naudet, le bassiste Louis Freres et le batteur Augustin Bette. Sur les titres Lignes, chacun pioche dans "un réservoir de morceaux écrits pour fonctionner les uns avec les autres. Chaque musicien est libre de jouer n'importe quelle partie de n'importe lequel de ces morceaux à n'importe quel moment. Il peut également jouer autre chose, ou ne pas jouer du tout..." On retrouve aussi les principes d'indétermination chers à John Cage, à ne pas confondre avec quoi que ce soit d'aléatoire. Tout cela est composé, le cadre empêche justement le n'importe quoi. Les règles sont néanmoins trop architecturales pour répondre à mon goût pour la dramaturgie. L'émotion est ici privilégiée au sens, comme dans la plupart de la musique instrumentale. Des textes interviennent néanmoins sur deux morceaux comme Les éborgnés qui fait référence aux victimes de la brutalité policière, et la photographie de Julie Blackmon est une jolie métaphore. De plus en plus de jeunes musiciens tentent d'échapper au moule, aux étiquettes. Le formatage ambiant produit une contre-culture, résistance salutaire au pré-mâché.

→ Paar Linien, Paar Linien, CD Discobole Records, dist. Modulor, sortie le 2 avril 2021
Également sur Bandcamp

jeudi 1 avril 2021

Denez, au gouvernail du vent


Lorsque les cordes attaquent on pense instantanément à Game of Thrones ou une série islandaise, et puis la voix de Denez projette l'héroïsme lyrique vers une Bretagne de contes et de rêves. Les rythmes électro de James Digger et le bandonéon de Jean-Baptiste Henry élargissent la carte du Tendre à des contrées habitées par d'autres légendes. Si les gammes mineures portent une tristesse nostalgique, l'entrain laisse présager d'autres matins qui chantent. La valse de la vie en duo avec Aziliz Manrow me fait penser à celui de Nick Cave et Kylie Minogue sur Where The Wild Roses Grow et Oxmo Puccino vient leur prêter voix forte. La trompette bouchée de Youn Kamm plane, milesdavisienne. Je retrouve le jeune Denez Prigent découvert il y a vingt ans sur le label Silex en 1993 lorsqu'il chantait a capella. C'est d'ailleurs a capella qu'il enregistre d'abord, avant d'ajouter les beats électro, pour finir par les instruments (gros travail de l'ingénieur du son Nicolas Rivière). Les nappes de synthétiseurs confiées à Aymeric Le Martelod sont moins heureuses, l'évocation gaélique poussant parfois à la variétoche grandiloquente. Il y a certes une inclination prononcée pour la puissance, en particulier quand interviennent les sonneurs. Les Uillean pipes irlandaises de Ronan Le Bars (qui participa merveilleusement à la musique du Centenaire de l'Europe que nous avions composée avec Bernard Vitet), la bombarde, le biniou kozh, la cornemuse écossaise et la veuze de Cyrille Bonneau (également aux duduk et sax soprano), le Bagad Kevrenn Alré donnent le goût de terre caractéristique de la Bretagne, légendes où plane la mort, prête à réveiller les spectres dans d'étourdissants rituels sabbatiques... Quand ce n'est pas la mer qui brise les vaisseaux. Ailleurs les guitares d'Antoine Lahay et Jean-Charles Guichen, la basse de Frédéric Lucas, les aigrelettes caisses claires incisives du Bagad entrent dans la danse. Les ondes Martenot de Yann Tiersen et la voix de sa compagne Émilie Quinquis, l'accordéon de Fred Guichen, le canoun de Maëlle Vallet participent au mystère. Le multipistes permet à Jonathan Dour d'incarner seul le quatuor à cordes, paraphrasant les neuf bandes noires et blanches et les mouchetures d'hermine qui flottent au dessus de réminiscences médiévales. Denez a beau convoquer des instruments du monde entier, il ne peut échapper au spleen des oubliés, un long blues du bout de la terre où la gwerz tourne à la plainte funèbre tant qu'on souffle à son tour quand le vent emporte à jamais ce flot de larmes...

→ Denez, Stur An Avel (Le gouvernail du vent), CD Coop Breizh Musik, dist. Idol et Coop Breizh, sortie le 16 avril 2021

mercredi 31 mars 2021

Nuit noire, nuit blanche


Il m'arrive heureusement parfois d'avoir un article déjà rédigé sous le coude. Parce que ce jour-là je n'ai pas la force d'écrire. Comme de manger, ou de dormir. Être toujours au faîte de ses possibilités n'est pas une sinécure. Si je peux donner l'illusion de la maîtrise, j'ai toujours été un rêveur. L'intuition guide mes pas, même lorsque je ne l'écoute pas. C'est un tort. Je me laisse séduire. Sur le clavier, sur tous les claviers, mes doigts obéissent à une force qui me dépasse. Rien ne permet jamais d'aller plus vite que la musique. Or, m'employant régulièrement dans cette vie fulgurante à tenter d'égaler sa vitesse, je fais de temps en temps des sorties de route dont je me serais volontiers passé. Ayant l'habitude de penser longuement et d'agir vite, j'imagine que tout le monde peut me suivre dans mes élucubrations que j'assimile à des visions. Erreur, fatale erreur. Je n'y lis pas l'avenir, mais les possibilités qu'il offre. Sensibilité ou intuition, j'ignore sa nature, mais je pressens les catastrophes. Je ne vois rien de péjoratif dans ce terme, mais simplement un dénouement. Il me semble plus amusant de défaire les nœuds qu'en ajouter de nouveaux au tableau des trophées cloués sur une planche. La vie n'est qu'une course d'obstacles que nous sautons avant d'attaquer le suivant. Ma théorie des cycles se vérifie chaque jour, mais parfois hélas la machine se grippe et je me retrouve en boucle, situation douloureuse exigeant de prendre la tangente aussi tôt que possible. À cette minute embuée qui peut paraître inextricable suit une période de vide intersidéral où le temps s'arrête. Le passé refait surface et la nuit envahit le cosmos. Je ne dors pas. Hébété, je contemple le ciel où s'écrivent nos histoires. On dessine des lignes entre les points, espérant découvrir l'animal qui se dérobe à nos yeux. Ce que sont les nuages. Lorsque les fantômes font tomber leurs suaires, se dévoile l'enfance, mais on n'y voit goutte. Le corps ne suit pas. Savoir ne suffit pas à tourner la page. Certaines sont collées entre elles, formant de secrètes ellipses, nœuds évoqués plus haut les nuits justement sans nuage ni éclairage public. Le matin, j'espère le maelström calmé, mais des épaves sont échouées sur la plage. Je gis parmi ces morceaux de bois, chiffons trempés, rêves déchiquetés. Personne n'a rien entendu. Le silence faisait masque au vacarme. Alors on regarde le soleil. Pas trop longtemps. Il s'agit de retrouver la vue, pas de la perdre. On s'arme de patience comme si on avait le temps pour soi. Mais chaque jour qui passe ne se rattrape jamais. On avance à cloche-pied sur la marelle qui affiche des cases vides. Il faut une bonne chaussure. On se relit. Le sens de la vie est cacheté dans la lettre volée. S'ils ne voient pas, vos yeux ne trompent pas. Et l'on avance d'une case. C'est toujours cela de pris. Ça n'a pas de prix. Ça.

Lefdup & Lefdup augmentés


Je pense avoir rencontré Jérôme Lefdup au sein de la commission multimédia de la SCAM il y a une dizaine d'années, mais je connaissais déjà son travail à la télévision, à une époque où je la regardais encore, soit il y a plus de vingt ans. Dans les années 60 j'étais un grand fan des facéties vidéographiques de Jean-Christophe Averty, alors évidemment Haute-Tension dans le cadre des Enfants du Rock et surtout L'œil du cyclone furent des moments de béatitude au milieu de la banalité vomie par le petit écran. Artiste polymorphe, plus vidéaste que musicien, il forme un duo diabolique avec son frère Denis Lefdup, plus musicien que quoi d'autre. Du Snark au Grand Napotakeu, ils ont continué à sévir en créant des musiques dérisoires et des images abracadabrantes marquées par leur génération hirsute. Leur site, Lefdup & Lefdup, regorge d'images fixes et mobiles, de musique et de machins innommables. Il y a deux ans, retrouvé grâce à John Sanborn, Jérôme m'offrit le DVD Histoire trouble, un montage de vues stéréoscopiques et stroboscopiques permettant de voir des images en relief sans lunettes spéciales, scénario capillotracté à la clef. Et musicalement, je ne connais que Richard Gotainer, Albert Marcœur et Eddy Bitoire (ou, plus anciens, Boris Vian, Henri Salvador, Ray Ventura, Georgius, Ouvrard, etc.) pour oser des trucs aussi nâvrants, ce qui réclame de véritables aptitudes que peu de bons musiciens possèdent, une fine analyse de la société où nous végétons, un sens de l'humour grinçant et un polyinstrumentisme où tous les coups sont permis. Le pire est que cela s'écoute avec plaisir. Car Lefdup & Lefdup viennent de commettre un nouveau forfait, un double album vinyle augmenté !


Addendum offre une sélection de titres inédits, enregistrés entre 1978 et 2018, recueil de chansons dérisoires et d'instrumentaux insistants, entrecoupés de pastilles sonores empruntées au réel. L'album 30x30 centimètres se prête bien aux élucubrations visuelles de Jérôme Lefdup qui s'est amusé à l'affubler de réalité augmentée, à condition de posséder un smartphone. Il suffit de l'orienter vers les images pour que s'animent d'étranges objets audiovisuels non identifiés, comme on peut en avoir un aperçu sur leur bande-annonce parue Noël dernier.

→ Lefdup & Lefdup, Addendum, sur Bandcamp, 25€ (15€ en numérique, mais ce serait dommage)

mardi 30 mars 2021

Explosion de cosses


Hier soir, à la nuit tombante, les cosses de la glycine n'arrêtaient pas d'exploser. Il y a quelques années j'avais longuement cherché d'où venaient ces pétards lancés par des gosses malicieux. Cela me changeait des coups de sonnette de la sortie d'école. Les garnements courent si vite que le temps d'ouvrir la porte ils ont déjà disparu. Ils ont au moins le mérite de me donner l'heure. Et ce soir il n'y a pas de vent. Le couvre-feu les a envoyés au pieu. J'attends qu'ils dorment. Tous les carillons du jardin sont muets. Bientôt, c'est le nom du personnage peint par Ella et Pitr sur la façade, Bientôt a sorti sa trompette, mais il ne trouve pas ses lèvres. C'est la question qui inquiète les mômes qui passent sur le trottoir d'en face. Où donc ai-je la tête ? Ailleurs, c'est certain. Là où vogue mon cœur. C'est vous qui jouez de la trompette ? Parfois, que je réponds avec un grand sourire. J'avais choisi le bleu en photographiant le ciel un jour où l'azur était saturé. Le caleçon de Bientôt est raccord avec le mur orange que l'on ne voit pas, là, puisque c'est de l'autre côté. De l'autre côté de quoi ? De l'autre côté du pont, d'où viennent les fantômes. Drôle d'endroit pour une rencontre. Les fantômes, c'est le passé. Bientôt annonce les grandes nouvelles. Il s'envole et nous venge. Si les oiseaux s'en mêlent ! Et la glycine, clac, clac ! Ça n'arrête pas. En musique, le pont sert de transition entre deux parties d'une œuvre. Comme celui que Bernard avait composé pour My Way et qu'il n'a pas signé. Comme d'habitude ! Je préfère citer I know where I'm going, c'est ma façon à moi de rêver. Les vagues. Et la trompette de Bernard. Ella et Pitr non plus n'ont pas signé là-haut. À quoi bon ? Qui d'autre serait grimpé sur une échelle de douze mètres pour m'annoncer que la vie réserve bien des surprises ? Et en fanfare, avec ça ! Enfin, mieux vaut parler doucement. On ne sait jamais ce qui vous attend. Bientôt, clac, clac, clac ! Je retiens mon souffle. C'est de l'apnée juvénile. Je n'entends que mon sang, va-et-vient d'impatience. Boum, boum. Bientôt, qu'on vous dit. Enfin, qu'on me dit surtout à moi. Il faut des phrases assez larges pour faciliter les doubles sens. Vous n'auriez pas un petit vélo dans la tête ? Cela se pourrait bien, que je réponds en clignant de l'œil.

lundi 29 mars 2021

Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là


J'emprunte mon titre au vers d'une chanson de Colette Magny qui me trotte dans la tête. Souvent je me demande ce qu'auraient pensé mes ami/e/s disparu/e/s de tel ou tel phénomène sociétal. Colette, Bernard, Brigitte, Pere, Papa, vous me manquez et je me sentirais certainement moins seul si nous pouvions discuter ensemble des évènements actuels et de la manipulation de l'information, ou plus exactement des consciences.
Jusqu'ici la société française était divisée arbitrairement entre la gauche et la droite. La frontière était floue, voire mouvante comme du sable, surtout si l'on considère que le centrisme et l'ancien PS (vu ce qu'il en reste) virent objectivement du côté des petits arrangements cyniques avec le capital. Aujourd'hui le monde est divisé entre ceux qui ont peur du virus et ceux qui se méfient de l'utilisation qu'en font les gouvernements dans leur gestion de la crise. Là aussi la frontière n'est pas nette, car certains ont beau être dubitatifs, la peur, cette mauvaise conseillère, prend souvent le dessus.
Une partie de mes amis est impatiente de se faire injecter le vaccin, l'autre préfère attendre le délai plus ou moins habituel permettant de constater les effets secondaires. Quelles séquelles pourraient survenir après quelques mois, quelques années, déjà qu'en apparaissent au bout de quelques jours ? Dans tous les cas c'est la crainte de l'avenir qui guide nos choix. Peur de mourir du virus contre peur de vivre d'une manière moralement inacceptable ! Les plus fragiles, soit ceux considérés comme des proies faciles du Covid ou psychologiquement perturbés par l'éventualité de la mort qu'il sème, pensent qu'il est nécessaire qu'un maximum de personnes se fasse vacciner pour éradiquer l'épidémie. Ils considèrent la crise d'un point de vue strictement sanitaire. D'autres envisagent cette période sous l'angle politique ou philosophique, à savoir que ce qui est en jeu est le type de société qui en découlera.
Imaginez qu'on nous ait raconté il y a deux ans ce que nous vivons aujourd'hui. Qui aurait pu croire que nous acceptions sans broncher la suppression de tout évènement culturel public, l'instauration d'un couvre-feu avec auto-autorisation, l'interdiction de se déplacer sur le territoire national, la mort programmée d'un tiers des petits commerces, les lois sur la retraite et sur les libertés individuelles, la baisse des indemnités de chômage et même des salaires, etc. ? Comment des populations entières se retrouvent anesthésiées, incapables de réagir à ce que nos gouvernements nous imposent ici et là-bas ? Car le virus est partout et la gestion de la crise, à de rares exceptions, génère le même genre de décisions qui sont, pour le moins, anti-démocratiques. D'ailleurs démocratie est un terme qui demanderait à être précisé !
Sous prétexte de ne pas mourir d'un virus qui fait moins de dégâts que la pollution, le climat, la pauvreté, la famine, voire d'autres épidémies ravageuses, on transforme nos vies en un rituel absurde qui marquera de manière indélébile nos vies futures. D'un côté je me demande ce qui me tuera, quelle maladie ou quel accident m'enlèvera à mes proches. D'un autre, je réfléchis à la vie que je souhaite partager. Dans le passé, j'ai plusieurs fois pris des risques pour défendre mes idées ou simplement pour vivre pleinement mon court passage sur Terre. Mes voyages dans des contrées reculées où vivent des bestioles gourmandes de mon sang, mes films en Algérie, en Afrique du Sud et, le plus traumatisant, à Sarajevo pendant le siège, ma manière parfois inconsciente de conduire ou de me jeter à l'eau, certains de mes écrits qui me valurent des menaces de mort, mirent à l'épreuve ma rage de vivre. Il n'était pas seulement question de moi, car j'entraînais d'autres à ma suite quand ce n'était pas moi qui les suivais. N'étant ni suicidaire ni criminel, je prenais toutes les précautions pour que personne ne soit victime de mes choix, mais on ne sait jamais. D'ailleurs aujourd'hui c'est en traversant la rue que je fais le plus attention, même si je porte ce masque dérisoire dans les espaces communs (et d'autant plus, car il embue mes lunettes), que je me lave les mains plusieurs fois par jour et que je renforce mes défenses immunitaires en avalant divers produits que de soit-disant spécialistes considèrent comme inutiles.
Je me méfie des chiffres, des statistiques à qui l'on faire dire ce qui arrange le pouvoir. Je me souviens de Jean Renoir expliquant qu'il peut y avoir un million de morts, or s'il ne s'agit que d'une seule personne et que cette personne c'est moi, c'est plus important ! C'est de cela dont il s'agit pour celles et ceux qui ne voient de la crise que nous traversons que son aspect sanitaire. Mais si l'on prend un peu de recul et que l'on constate vers quelle société nous allons, on est en droit de se demander si nous cautionnons les bons choix. Est-ce que je veux vivre dans un pays qui fermera ses frontières aux migrants climatiques sous prétexte qu'ils pourraient apporter la peste et le choléra ? Comment et par qui sera évaluée la toxicité de ma liberté individuelle ? Puis-je accepter les assassinats programmés de professions dites non essentielles ? Ai-je de l'empathie pour les suicides qui en découlent, y compris chez les jeunes adolescents qui ne voient pas d'alternative au plan de concentration à l'échelle mondiale ? Puis-je cautionner que les plus riches profitent de cette crise comme jamais et que les plus pauvres sombrent dans la famine ? C'est pourtant le prix à payer pour ne pas risquer d'attraper le virus, voire d'en mourir, ne serait-ce que 1% ou 2% de la population. Comment sera gérée l'arrivée de nouvelles pandémies ? Qu'arrivera-t-il en cas de fonte du permafrost ou de nouveaux accidents nucléaires ? Est-ce que le progrès est encore défendable ? Si nous devons changer nos habitudes de consommation est-ce en nous enfermant ou bien en nous débarrassant de la surconsommation alimentaire et énergétique ? Cette réflexion politique s'oppose fondamentalement à la réaction sanitaire.
Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là. Je préfère mourir que de cautionner ce que l'on nous prépare. Je pense à nos enfants, à nos petits enfants. Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là. L'arrogance et l'incompétence nous mènent droit dans le mur. C'est d'ailleurs ce qui a toujours suscité le déclin de celles qui nous ont précédés et qui se sont éteintes. Si nous devons avoir peur, ce n'est pas des virus à venir, mais de ceux qui en exploitent les retombées pour mieux nous asservir.

samedi 27 mars 2021

Couleurs du monde sur France Musique


En podcast sur France Musique, Françoise Degeorges me consacre son émission hebdomadaire Couleurs du Monde. La publication du CD Perspectives du XXIIe siècle, produit par le Musée d'Ethnographie de Genève, en est évidemment l'une des raisons principales. La productrice est récemment venue m'interviewer au Studio GRRR avec le réalisateur Pierre Willer qui tenait la perche. Je n'ai pas rencontré leur collaboratrice Floriane Esnault et j'ignorais tout du montage final, mais sur le site de France Musique est publiée la liste des extraits musicaux, avec une petite biographie, soit :

Les Années 1950 (CD Le Centenaire de JJB)
Improvisation sur les couleurs du monde (je ne me souvenais plus du tout de ce que j'avais bricolé lors de ma démonstration !)
Les Années 1960 - avec Hervé Legeay, Vincent Segal, Cyril Atef (CD Le Centenaire de JJB)
Les Années 2040 - avec Antonin-Tri Hoang (CD Le Centenaire de JJB)
Acceptez un conseil - avec Linda Edsjö (CD Pique-nique au labo)
Bolet Meuble - avec Francis Gorgé (LP Avant Toute)
Radio Silence - avec Bernard Vitet (CD Carton)
Nabaz'mob - l'opéra pour 100 lapins communicants réalisé avec Antoine Schmitt
Prise de contact - avec Antonin-Tri Hoang, Vincent Segal (CD Pique-nique au labo)
Musette (CD L'homme à la caméra/La glace à trois faces avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, solistes : Patrice Petitdidier, Bruno Girard)
M'enfin - avec Francis Gorgé, Bernard Vitet (LP/CD Rideau !)
Les Jambes - avec 17 voix du monde (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Berceuse ionique - avec Jean-François Vrod, Sylvain Lemêtre (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Aksak Tripalium - avec Nicolas Chedmail, Antonin-Tri Hoang, Sylvain Lemêtre (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Amore 529 - avec Brigitte Fontaine, Bernard Vitet (CD Opération Blow Up)
Tapis volant - avec Alexandra Grimal (CD Pique-nique au labo)

L'émission est disponible en podcast pendant 3 ans.

vendredi 26 mars 2021

Pique-nique au labo sur Audion


Un article sympa sur le numéro d'avril de la revue anglaise Audion à propos de mon double CD Pique-nique au labo !
"Jean-Jacques Birgé a longtemps été un talent de premier plan sur la scène underground française. Au début des années 1970, il s'est fait connaître comme un maître du synthétiseur ARP 2600, d'abord en tant que membre éphémère de Lard Free avant de créer le phénoménal Birgé Gorgé Shiroc. Puis, après avoir côtoyé des musiciens de jazz et d'avant-garde plus "sérieux", il a changé de cap, s'aventurant davantage dans l'art sonore et la musique contemporaine, et en tant que membre d'Un Drame Musical Instantané. Plusieurs décennies plus tard, PIQUE-NIQUE AU LABO est son nouvel album "solo", ou devrais-je dire, son album en tant que chef de projet. En effet, ce double disque présente Monsieur Birgé en collaboration avec 28 autres musiciens sur une période de dix ans. Il ne s'agit donc pas vraiment d'un solo au sens normal du terme. Il joue d'une grande variété d'instruments, pour la plupart électroniques, généralement opposés à des instruments acoustiques. Par exemple, dans Improvisation 2 qui ouvre l'album, il joue avec l'étrange jouet japonais Tenori-on, échantillonnant la voix d'Elsa Birgé face aux riches sonorités du violoncelliste Vincent Segal. Il y a beaucoup de surprises de ce genre tout au long des 22 pistes de l'album, et parfois on a du mal à faire coïncider les instruments annoncés avec ce que l'on entend. Parmi les joyaux, citons Sous Surveillance, une rencontre entre l'électroacoustique, les bruits et la basse, faisant penser à Xenakis ou aux débuts de Dumitrescu. Cou, avec des blocs de son épais et des percussions inversées. Balance, une collision folle de tambours, d'instruments divers et d'électronique. Il y a aussi beaucoup de choses extrêmement chaotiques et noisy, et des choses où même moi, je devrais être dans le bon mood pour les apprécier. En somme, avec une telle diversité et une telle invention, il montre qu'il n'a jamais perdu son sens de l'aventure et que très peu d'albums sont plus expérimentaux que celui-ci !"
Alan Freeman

Odeia chante la Commune


J'étais persuadé avoir écrit un article sur cette chanson bouleversante, mais n'en ai nulle part trouvé trace. J'ignore comment Michèle Buirette était tombée sur Plainte qu'elle chantait avec notre fille Elsa et sa camarade Galilée lorsqu'elles étaient petites en les accompagnant à l'accordéon. "J'ai vu sous ma fenêtre égorger nos voisins, j'ai appris à connaître le temps des assassins...". Nous pensions que Prévert en était l'auteur, or s'il s'agissait en fait de Henri Bassis, la musique était bien de Joseph Kosma. Chaque fois qu'Elsa la reprenait j'avais les poils qui se hérissaient sur les bras. Il y a aussi des chansons qui vous font pleurer, comme Barbara que j'ai réécoutée hier, une des plus belles constructions dramatiques que je connaisse, sur une musique du même Kosma. Lorsqu'Elsa reprit Plainte avec le groupe Odeia, j'étais aux anges...


Pour le 150e anniversaire de la Commune, je ne pouvais me priver du plaisir de l'entendre. Elle figure sur leur dernier disque intitulé Parlami. Le quatuor, formé avec le violoniste Lucien Alfonso, le violoncelliste Karsten Hochapfel (ici à la guitare portugaise) et le contrebassiste Pierre-Yves Le Jeune, n'en a encore jamais enregistré de vidéo, mais j'en avais capturé un petit extrait lors d'un concert en appartement qui complète merveilleusement la version du disque (ci-dessus). De nos jours on ferait bien de multiplier ce genre d'évènement !


J'ai fini par retrouver l'origine de cette chanson. Elle figure sur un 33 tours intitulé "À l’assaut du ciel, La Commune de Paris, chronique en 7 tableaux". C'était il y a 50 ans. Sur l'enregistrement du spectacle joué par l’Ensemble Populaire de Paris (de chants et de danses de l’Union Régionale des Syndicats CGT) à l'occasion du centenaire de la Commune figurait Plainte chantée par Liliane Balay accompagnée par Michel Kus. Un disque Chant du Monde évidemment. Mais c'est la version d'Elsa et Odeia qui m'emporte...

jeudi 25 mars 2021

Le printemps ?


On peut toujours rêver. J'ai rassemblé cinq articles que j'avais écrits pour le 40e anniversaire de mai 68. J'aurais bien aimé faire la même chose pour le 150e anniversaire de la Commune, mais même centenaire j'aurais raté le coche. Les citoyens semblent anesthésiés, paralysés par la peur, et pourtant cela commence à frémir, dans les théâtres, dans les entreprises... Les Gilets Jaunes auront dix fois plus de raisons de se mettre en boule. Le gouvernement fait payer à la population sa gestion épouvantable de la crise. Nous sommes passés, par exemple, de 2500 lits de réanimation à 1700 en Île-de-France depuis mars 2020. Le capitalisme s'est offert un beau lifting à nos frais et cela ne fait que commencer. Ils prétexteront la catastrophe économique pour vendre l'État au privé. Combien de petits commerces ne rouvriront pas, au profit des grandes enseignes multinationales ? Le nombre de pauvres grandit déjà. Mais famine rime avec révolte. Il faut toujours se méfier de ceux qui n'ont rien à perdre...

AVANT, APRÈS
Article du 5 mai 2008

Voilà, le joli mai est enfin arrivé, précédé de commémorations quarantenaires à n'en plus finir. Cette précipitation marque-t-elle l'envie de s'en débarrasser ou au contraire que cela dure longtemps ? Plus longtemps certainement que n'avaient duré à l'époque les événements célébrés depuis des semaines à grand renfort de publications, publicité, récupérations, révision, réaction, réanimation, etc. Il y a autant de mai 68 que d'individus à l'avoir vécu, ou pas. Chacun le réfléchit sous l'angle unique de son expérience, étudiant à Paris ou en province, en grève dans son usine ou déjà réactionnaire, loin du tumulte ou en plein dedans, nostalgique ou révisionniste, fidèle à ses idées d'antan ou renégat réembourgeoisé, et différemment selon ses affinités politiques, ses origines sociales, sa profession ou son âge... Ce n'est pas tant le mois de mai qui nous marqua, mais les années qui suivirent. Jusque là, la jeunesse n'avait jamais manifesté qu'en faisant des monômes le jour des résultats du Baccalauréat en secouant un peu les automobilistes qui roulaient boulevard Saint-Germain. Les générations précédentes avaient connu la Résistance ou la guerre d'Algérie. Les parents ou les grands frères "engagés" avaient raconté leurs combats contre l'Occupation ou pour l'indépendance algérienne. C'est ainsi que les traditions se transmettent. Le pays vivait en blouse grise. Si le ciel allait se colorer de rouge et noir, il se parerait aussi de l'arc-en-ciel psychédélique...
Au Lycée Lafontaine, ma sœur avait son nom brodé sur sa blouse obligatoire. Bleu clair ou écrue, en changeant alternativement tous les quinze jours pour être certain qu'elle soit lavée, et vendue exclusivement au Bon Marché. Le pantalon était interdit dans les lycées de filles et la directrice elle-même vérifiait à l'entrée la distance du bas de la jupe jusqu'au sol avec un mètre de couturière ! Les petites anecdotes comme celles-ci en disent long sur l'époque. Ni les écoles ni les lycées n'étaient mixtes. La distance entre garçons et filles allaient d'un coup voler en éclats.

L'image est celle du livre-CD N'effacez pas nos traces ! de la chanteuse Dominique Grange dont j'allais bientôt fredonner les chansons (La pègre, Grève illimitée, Chacun de nous est concerné, À bas l'état policier) et qui ressort aujourd'hui dans une nouvelle interprétation abondamment illustrée par son compagnon, le dessinateur Jacques Tardi (96 pages inspirées). C'est dans la tradition des chansons engagées d'Hélène Martin, de Francesca Solleville (qui apparaît ici dans les chœurs, aux côtés du violoniste Régis Huby, du bandéoniste Olivier Manoury, entre autres), de Monique Morelli, Jean Ferrat, Colette Magny... Le 45 tours original était sérigraphié et coûtait 3 francs. Le petit bouquin carré, gentiment préfacé par Alain Badiou, est un cadeau sympa parmi la marée d'objets de consommation édités à l'occasion du quarantenaire. Chacun y va de son mai. Je ne me joindrai à la meute que le 10 mai prochain, journée qui alors marqua ma seconde naissance, mais je n'ai rien à vendre...
Sur un autre 45 tours, d'Evariste cette fois, toujours 3 francs, dont la pochette était signée Wolinski, publié par le C.R.A.C. (Comité Révolutionnaire d'Agitation Culturelle) et sur le quel figuraient La faute à Nanterre et La révolution, on peut lire : "Ce disque a été réalisé avec le concours des mouvements et groupuscules ayant participé à la révolution culturelle de mai 1968. Il est mis en vente au prix de 3F afin de démasquer à quel point les capitalistes se sucrent sur les disques commerciaux habituels" ainsi que "Ce disque est un pavé lancé dans la société de consommation".


MA SECONDE NAISSANCE
Article du 10 mai 2008

Peut-être était-ce quelques jours plus tôt et je fais un amalgame avec la journée qui précède "la nuit des barricades". J'essaye de me souvenir. C'était un vendredi. Le vendredi 10 mai. La foule des lycéens était attroupée devant la petite porte du lycée en face du stade et personne n'entrait. On se demandait si on allait suivre le mouvement qui depuis quelques temps animait Nanterre et le quartier latin. Nous ne savions pas vraiment quoi faire. À l'appel des CAL (Comités d'Action Lycéens), des mots d'ordre de grève avaient circulé, mais jamais on n'avait entendu parlé de grève d'élèves, ni des lèvres ni des dents (en fait les premières ont lieu dès décembre 67). Je me suis dévoué pour aller voir le proviseur pris dans la cohue et je lui ai posé la question qui nous turlupinait. Depain, un type plutôt pas mal dans la difficulté de sa fonction, m'a répondu "Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse !" en me montrant tout le lycée massé sur le trottoir. Ensuite, tout est allé très vite, j'ai dit "Portez-moi !" et j'ai crié au-dessus des têtes "Je viens de parler avec Monsieur le Proviseur, il n'y aura pas de sanction..."
Ma vie a basculé en quelques secondes. J'avais quinze ans, jusque là il aurait été hors de question que je franchisse le seuil de la maison sans cravate, même pour aller acheter le pain. Mes parents trouvaient étrange cette lubie. J'avais été un bon élève, le fils aîné d'une famille qui se prétendait "intellectuels de gauche". Mon engagement se cantonnait aux dissertations que ma mère avait souvent rédigées à ma place. Et puis tout à coup, je suis porté par la foule, ovationné, et je m'entends hurler "Tous à Lafontaine !". C'était le lycée de filles à côté de Claude Bernard. Nous marchons. Nous enfonçons les portes et nous grimpons quatre à quatre dans les étages, ouvrant les portes des salles où se donnent les cours. On ne peut pas dire que notre élan fut couronné de succès. Tout juste une dizaine de filles débrayèrent pour "grossir" notre défilé qui se dirigea d'abord sur Jean-Baptiste Say puis Jeanson de Sailly. Mon oncle Gilbert appela mon père pour le prévenir qu'il venait de me voir passer "à la tête d'une manifestation" rue de la Pompe où il décorait la vitrine d'une boutique. Nous avons marché et nous marcherons encore beaucoup et nous courrons, ah ça, nous avons couru pendant toutes ces années ! Je n'étais pas un lanceur de pavés, mais j'ai couru, couru jusqu'à la manif contre Nixon quelques années plus tard, seize kilomètres à bout de souffle avec les matraques qui s'abattaient sur les crânes de tous les côtés... En fin d'après-midi, nous avions rejoint les autres défilés à Denfert-Rochereau. Tandis que nous attendions, je suis entré dans un salon de coiffure et j'ai demandé s'il était possible que j'appelle mes parents pour les rassurer.
Le soir, ils ont dit qu'il était important qu'on se parle : "Sache que ta mère et moi, pendant les jours qui vont venir, nous allons être très inquiets, mais après tout ce que je t'ai raconté de ma jeunesse je me vois mal t'interdire d'aller manifester..." En 1934, mon père se battait à la canne contre les Camelots du Roi. Il s'était engagé dans les Brigades Internationales, mais n'était jamais parti à cause de ses rhumatismes articulaires aigus. La crise qui a précédé son départ lui a sauvé la vie, aucun de ses camarades n'est revenu d'Espagne. Plus tard, il entrera dans la Résistance, dénoncé il sera fait prisonnier, s'évadera du train qui l'emmenait vers les camps, etc. Mon activité "révolutionnaire" était beaucoup plus modeste...

Article du 13 mai 2008

Lundi 13 mai 1968, c'était ma deuxième grosse manif, mais tout cela est loin. Par contre, je ne peux oublier les suivantes, toutes les suivantes, parce que je faisais partie du "service d'ordre à mobylette". Il s'agissait de précéder le cortège en arrêtant les automobiles aux carrefours pour le laisser passer sans encombre. À une trentaine, on bloquait, les manifestants nous rejoignaient, on repartait au prochain feu. À cette époque il n'y avait pas de voitures de flics pour ouvrir et fermer la voie ! Il n'y avait déjà pas autant de bagnoles, mais dès la pénurie d'essence, on avait l'impression de faire une ballade en forêt. D'autres disaient la plage. Très vite, les feux tricolores ne signifièrent plus rien du tout. Avec ma Motobécane grise, je livrais aussi les affiches imprimées dans les ateliers des Beaux-Arts, je les apportais par exemple à l'ORTF, la Maison de la Radio et de la Télévision dont Godard avait filmé les couloirs pour Alphaville. On rencontrait du monde. La rue était à nous. La vie était à nous. Ce n'était qu'un début.


DEMANDEZ ACTION !
Article du 18 mai 2008

La Maison des Jeunes et de la Culture du XVIe arrondissement ressemblait à un baraquement le long de terrains de jeux entre la Porte de Saint Cloud et la Seine. Elle abritait de nombreuses activités et recevait souvent des conférenciers. C'est ainsi que j'ai découvert les projections lumineuses psychédéliques, la relaxation zen et des chanteurs d'horizons très divers. J'habitais alors Boulogne-Billancourt, tissu social constitué des enfants des ouvriers de Renault et des petits bourgeois de l'ouest parisien.
En mai 68, la M.J.C. accueillit le Comité d'Action du XVIe arrondissement, cela ne s'invente pas, où je me souviens avoir milité aux côtés de Rémi Kolpa Kopoul, un peu plus âgé que moi. En fin de journée, nous allions à la sortie du métro vendre un journal créé par les étudiants : "Action, demandez Action, le journal des Comités d'action !" Ma voix portait et nous repartions lorsque nous avions tout vendu. Abondamment illustré par exemple par Siné, Wolinski, Reiser, Topor, Action donnait la parole à ceux qui ne pouvaient s'exprimer dans la presse officielle.
En un sens, il fut pour moi le premier modèle de ce qu'allait devenir le Journal des Allumés (du Jazz) que Francis Marmande saluait la semaine dernière dans Le Monde comme "le seul journal offensif, pensé, de cette musique". Il y a un temps pour tout. Il faut savoir tourner la page. Plus tard, Siné créerait L'enragé dont j'ai conservé la collection complète et que nous interviewerons pour notre canard et Topor dessinera l'affiche de mon film sarajevien Le Sniper.
J'ai toujours rêvé pouvoir répondre au jour le jour comme lorsque je produisais Improvisation mode d'emploi sur France Culture tous les soirs en direct à 20 heures ou lors du Siège de Sarajevo quand nous envoyions tous les soirs à 19 heures un film de deux minutes que nous avions réalisé le matin et monté l'après-midi. Un journal papier coûte cher, a fortiori un programme de télévision. Le blog est une manière de perpétuer ce rêve en lui donnant corps. Sept jours sur sept depuis bientôt trois ans, je suis fidèle au poste. J'ignore combien de temps cela durera encore. De nouvelles opportunités auront peut-être raison de cette activité-là aussi. Allez savoir... Mais je suis conscient de l'importance qu'eut sur moi Action comme tout ce qui suivit. L'improvisation me permet de réagir sans délai à une sollicitation et j'imagine que je pourrais continuer en sons ou en images aussi bien qu'en paroles. Action est resté le mot d'ordre qui m'aura permis de croire à mes utopies en leur faisant franchir le seuil qui sépare l'impossible du réel.


TOMBEAU DE GILLES TAUTIN
Article du 15 juin 2008

Les événements de mai ne se sont pas cantonnés au mois de mai 68. Même s'ils ont duré quelques semaines, leur effet s'est réellement fait sentir pendant la demi-douzaine d'années qui allaient suivre. On a célébré leur quarantième anniversaire dès mars-avril pour pouvoir s'en débarrasser le plus vite possible, sur les conseils d'un président qui avait loupé le coche pour jouer le rôle de mouche. Ce qui est important n'est pas ce qui s'est passé alors, mais les changements radicaux qui en ont découlé. Pourtant, le samedi 15 juin 1968, je me souviens avoir suivi l'enterrement de Gilles Tautin, un lycéen de 17 ans noyé dans la Seine après poursuite par les forces de l'ordre près des usines Renault de Flins. On parle plus souvent de Pierre Overney, mais la mort de ce garçon à peine plus âgé que moi me marqua considérablement. L'immense cortège ne fait presque pas de bruit, un silence de mort. Je ne suis pas fan des fleurs ni des couronnes, mais chacun dépose une rose rouge sur son cercueil. Je suis retourné. On sentait parfaitement l'injustice, le crime de la police gaullienne. C'était la première fois que j'étais confronté à la mort d'une jeune personne. Celles qui suivirent dans ma vie portent son empreinte. Percuté sur l'autoroute par un imbécile qui roule à contre-sens, pendu pour un chagrin d'amour, suicidé au gaz qui fait exploser l'immeuble, junkies à l'overdose, et puis la maladie... Ça reste toujours une absurdité, même si l'on est en droit de se demander ce qui absurde, de la vie ou de la mort ? La vanité des hommes est sans limites. Je l'oublie parfois.

mercredi 24 mars 2021

L'Alba À principiu


Combien de fois ai-je remis À principiu de L'Alba sur la platine sans être capable d'écrire un mot ? Tout de suite senti l'accroche. De quel coin du monde arrivait ce petit objet rond dans sa pochette promo quasi anonyme ? Je déteste cet entre-deux que la photocopie qui l'accompagne n'éclaire qu'en la relisant plusieurs fois parce que les informations y sont noyées dans le laïus d'un pigiste bien obligé d'arrondir ses fins de mois. Il manque le véritable objet qui justifie l'achat plutôt que de se contenter de son fantôme dématérialisé, avec le livret, les paroles parfois, etc. Là c'est vraiment nul, même la vidéo avec entretiens et extraits a disparu pendant que j'écrivais mon petit compte-rendu. Et puis de toute manière je préfère toujours me reporter aux auteurs plutôt qu'à leurs thuriféraires. Jean-André Fieschi m'avait bien appris qu'il vaut toujours mieux lire un livre de Jean Renoir qu'un livre sur lui. Il y a bien celui, magnifique, sur son père Pierre-Auguste, mais c'est une autre histoire.
Ici on peut d'abord penser à l'Inde, à la Roumanie, je raconte n'importe quoi, y connaissant si peu. En 1975 je jouai pourtant de la guimbarde sur un 33 tours des Fédérations de la Corse du PCF à la demande de mon maître, originaire de Bastelicaccia. On comprend évidemment vite qu'ils sont corses. C'est qu'ils ont de sacrées belles voix. Qui cela ? Comment savoir ? J'épluche la page, ravi par l'écoute. L'orchestre est du niveau. C'est rudement bien. Les chants polyphoniques révèlent l'évidence. Les guitares électriques se mêlent aux instruments traditionnels du pourtour de la Méditerranée... Ghjuvanfrancescu Mattei à la guitare, Éric Ferrari à la basse, Ceccè Guironnet aux instruments à vent, Sébastien Lafarge à l'harmonium, et puis aussi Laurent Barbolosi au violon, Fanou Toracinta et Antoine Chauvy à la guitare, Petrughjuvani Mattei qui chante avec presque tous les autres, Dédé Tomaso... Je glane les infos sur la Toile...


Invités, le percussionniste Mokhtar Samba souligne ce voyage autour de Mare Nostrum, ou encore le guitariste zimbabwéen Louis Mlhanga, sur la onzième et dernière chanson, montre que L'Alba s'enfonce désormais dans les terres ensoleillées. Comme j'ai du mal à me repérer au milieu de ce fouillis de lignes, j'abandonne l'idée de comprendre qui est qui, qui joue quoi et où, je m'abandonne et je remets ça. Juste la musique. Le chant. Une histoire entre hier et aujourd'hui, entre ici et là-bas, toujours plus loin. La musique est espéranto.

→ L'Alba, À principiu, CD Buda Musique, dist. Socadisc, 15€

mardi 23 mars 2021

Rencontre avec Artavazd Pelechian


Faute de pouvoir nous permettre de visiter l'exposition, la Fondation Cartier met en ligne un énorme dossier sur l'immense cinéaste arménien Artavazd Pelechian. Rien ne vaut la projection de ses films sur grand écran, mais j'ai toujours eu du mal à trouver des informations sur son travail. Nombreux et longs témoignages, commentaires, extraits de films, dont l'hommage à Esther Choub, réalisatrice soviétique qui a inventé le film de montage "popularisé" par Dziga Vertov ! Il existe un DVD avec presque tous les films de Pelechian, hormis le dernier, le récent La nature, son premier depuis 27 ans... En 4 chapitres fournis, la Fondation Cartier lève un voile sur ce cinéaste secret...

Retour sur l'annonce du 14 août 2020
avant qu'on nous enferme


Grande nouvelle, la Fondation Cartier pour l’art contemporain annonce une exposition consacrée au cinéaste arménien Artavazd Pelechian du 24 octobre 2020 au 7 mars 2021, avec présentation en première mondiale de La Nature, son nouveau film, fruit d’une commande passée en 2005 par la Fondation Cartier et le ZKM Filminstitut. Ce film est l’aboutissement de quinze années de travail. L’exposition proposera un dialogue inédit entre La Nature (1h02 mn), son premier film depuis 27 ans, et son chef d'œuvre, Les Saisons (29 mn), ode au monde paysan réalisée en 1975.
Communiqué de presse ici.



Article du 4 mars 2007

Vers 1994 j'ai la chance de découvrir par hasard à la télévision les films d'Artavazd Pelechian et de les enregistrer en vhs : je peux ainsi revoir sept de la douzaine de films réalisés par le cinéaste arménien : Les habitants (1970, musique V. Ouslimenkov, voir au-dessus), Nous (1969), Les saisons (1972), Notre siècle (1982), Fin (1992) et Vie (1993). [Récemment] j'ai trouvé les copies de deux autres plus anciens, dont La patrouille de montagne (Lernayin parek) que Pelechian montre rarement parce qu'il le considère comme un travail d'école, du temps où il était au VGIK à Moscou avec son condisciple d'Andréï Tarkowski. [Pendant longtemps on ne trouvait qu'un DVD portugais, mais il y a maintenant une édition française avec ses sept films les plus connus].


[En 2018, pour illustrer mon article, je finis par trouver sur le net] Les saisons (Tarva Yeghanaknere ou Vremena goda), son chef d'œuvre internationalement célèbre, chant absolument sublime sur la moisson, la fenaison et surtout la transhumance. Mais rien ne vaut sa projection sur grand écran ! Le passage du gué des moutons par les bergers à cheval et les descentes des meules de foin en courant sur des pentes à 45% sont parmi les moments les plus intenses de toute l'histoire du cinéma. Comme dans nombreux de ses autres films défile l'histoire du peuple arménien, mais Artavazd Pelechian transpose toujours son sujet de façon lyrique, sans aucune parole, rythmé alors sur les musiques de Vivaldi et V. Kharlamenko.

Au Début (Nacalo ou Skisb, 1967) est dédié au 50ème anniversaire de la Révolution d'Octobre. La musique est de Sviridov.
À tout commentaire, j'ai toujours préféré les témoignages. Voici quelques extraits du livre de Pelechian, Mon Cinéma (traduction Barbar Balmer-Stutz), trouvés sur le précieux site qui lui est consacré :
" [Dans mes films], il n'y a pas de travail d'acteur, et [ils] ne présentent pas de destins individuels. C'est là le résultat d'une option dramaturgique et de mise en scène consciente. Le film repose pour sa structure compositionnelle sur un principe précis, sur le montage audiovisuel sans aucun commentaire verbal. (…) L'une des principales difficultés de mon travail fut le montage de l'image et du son. Je me suis efforcé de trouver un équilibre organique permettant l'expression unifiée simultanément de la forme, de l'idée, et de la charge émotionnelle par le son et par l'image. Il fallait que le son soit indissociable de l'image, et l'image indissociable du son. Je me fondais, et me fonde encore sur le fait que, dans mes films, le son se justifie uniquement par son rôle au niveau de l'idée et de l'image. Même les bruits les plus élémentaires doivent être porteurs d'une expressivité maximale et, dans ce but, il est nécessaire de transformer leur registre. C'est pour cette raison que, pour l'instant, il n'y a pas de son synchrone ni de commentaire dans mes films."


Après La Terre des hommes (Zemlja ljudej, 1966), je cite encore Mon cinéma :
"L'une des affirmations de base d'Eisenstein nous est connue depuis longtemps : un plan, confronté au cours du montage aux autres plans, est générateur de sens, d'appréciation, de conclusion. Les théories du montage des années 20 portent toute leur attention sur la relation réciproque des scènes juxtaposées, qu'Eisenstein appelait le " point de jonction du montage " (montznj styk) et Vertov un " intervalle ". (…) C'est lors de mon travail sur le film Nous que j'ai acquis la certitude que mon intérêt était attiré ailleurs, que l'essence même et l'accent principal du montage résidait pour moi moins dans l'assemblage des scènes que dans la possibilité de les disjoindre, non dans leur juxtaposition mais dans leur séparation. Il m'apparut clairement que ce qui m'intéressait avant tout ce n'était pas de réunir deux éléments de montage, mais bien plutôt de les séparer en insérant entre eux un troisième, cinquième, voire dixième élément. (…) En présence de deux plans importants, porteurs de sens, je m'efforce, non pas de les rapprocher, ni de les confronter, mais plutôt de créer une distance entre eux. Ce n'est pas par la juxtaposition de deux plans mais bien par leur interaction par l'intermédiaire de nombreux maillons que je parviens à exprimer l'idée de façon optimale. L'expression du sens acquiert alors une portée bien plus forte et plus profonde que par collage direct. L'expressivité devient alors plus intense et la capacité informative du film prend des proportions colossales. C'est ce type de montage que je nomme montage à contrepoint."

Découvert en France par Jean-Luc Godard et Serge Daney, Pelechian n'avait pas terminé de film depuis 1993. On avait pu voir Les saisons à la Fondation Cartier dans l'exposition Ce qui arrive concoctée par Paul Virilio, mais aucune nouvelle trace jusqu'ici de quelque édition dvd. Né en 1938, on pouvait espérer qu'il trouverait les moyens de continuer à réaliser des documentaires aussi exceptionnels par leur lyrisme et leur rythme, leur sens critique et leur humanisme (entendre au sens noble du terme, soit celui qui réconciliera enfin l'homme avec la nature !).

P.S.: C'est ce que j'avais écrit en 2007, et le nouveau film s'appelle La nature !
Depuis, j'ai eu la chance de trouver ses deux premiers films, La patrouille de la montagne (1964) et La terre des hommes (1966), mais il faudra attendre la fin de l'absurdité dans laquelle le gouvernement français nous laisse mariner pour voir La nature à la Fondation Cartier...

La clef sous le porte-à-porte


Avec la paranoïa virale entretenue par les médias, le porte-à-porte a pris un coup dans l'aile. Les Témoins de Jéhovah n'osant plus sonner à ma porte, même masqués, sont contraints d'adopter les méthodes des démarcheurs d'assurances ou de fenêtres. D'habitude, lorsqu'un 09 s'affiche sur mon téléphone fixe, il y a neuf chances sur dix pour que ce soit un des ces importuns que j'envoie paître en leur racontant que je suis mort (silence !), que ma ligne est sur BlocTel (ils s'enfuient) ou à qui je souhaite bon courage les jours où je suis moins agacé. Il m'arrive aussi de raccrocher avant qu'ils aient le temps d'ouvrir le bec ou de poser le combiné décroché, les abandonnant suspendus à mon vertigineux silence. À moins que le robot s'efface de lui-même, parfois précédé d'un surprenant "Goodbye".
Les Témoins de Jéhovah, eux, ne lâchent pas l'affaire. Son 06 me laissait espérer l'appel d'un ami ou une proposition de travail. Si, si, c'est même arrivé hier... Élevé dans la tolérance, je tempère mon anticléricalisme et renvoie le jobard à sa foi, même si j'évite toute référence étymologique à Satan. Je connais quelques amis qui ont réussi à s'extirper de cette secte aussi arriérée que les autres. Il faut parfois être confronté à des évènements inattendus pour que le rêve se révèle cauchemar, et vice versa. Soyons clairs, c'est sa taille qui différencie une secte d'une religion. Les nains aussi ont commencé petits. Renvoyons les détracteurs du storytelling et du complotisme à la Bible, écrite par de vicieux zélateurs romanesques. Si des milliards d'individus sur la Terre prennent ces fariboles pour argent comptant, comment voulez-vous que leur esprit critique s'exerce sur les systèmes qui les oppressent ? Pensent-ils avoir dompté la nature ? La crédulité de l'Homme est sans limites. L'écrivain Vercors évoque Les animaux dénaturés. Qu'on ne s'y trompe pas ! La magie est intacte. La question sans réponse est merveilleuse. La poésie y pourvoit. Rien ne se perd, rien ne se crée. Les atomes ne cessent de danser. En animiste scientifique je regarde avec tendresse le combiné du téléphone planté sur sa base, muet et pourtant si vivant ;-)