70 Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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vendredi 5 décembre 2025

Kvas ?


Kvas ressemble à une interrogation en allemand, genre "quoi ?". Oui, qu'est-ce que c'est ? Pendant notre périple de l'été dernier dans les pays baltes nous avons été séduits par cette boisson lactofermentée ancestrale, déjà populaire au Moyen Âge dans toute l'Europe. Une boisson qui lui ressemble existait en Égypte 3 000 ans av. J.C. et les Grecs l’appelaient zithos (à base d'orge). Elle s'écrit aussi kvass, kwas ou kwass, mais les Lituaniens l'appellent gira, les Estoniens kali, et elle est très populaire dans les pays de l'Est (квас en russe, biélorusse et ukrainien). En Pologne d'où viennent celles que j'ai trouvées via Internet c'est kwas chlebowy ! Elle me semble appartenir à la famille des boissons fermentées et pétillantes comme le komboucha ou le kéfir. Il y en a autant de différentes que des bières, car si on la trouve en bouteilles, j'avais pris l'habitude d'en boire à la pression, donc artisanales. On peut même la confectionner soi-même, mais je ne m'y suis pas encore attelé. Le goût peut rappeler le Coca, mais cela n'a évidemment rien à voir.
Je pensais qu'on le préparait avec du pain de seigle, du miel et de l'eau, mais il en existe au blé, à l'orge ou à la betterave. À Liepāja en Lettonie l'auberge Hoijeres Krogs nous en a servi selon d'exquises recettes médiévales aux fruits ou à la menthe, très différentes de ce que nous avions goûté. Si je me lance, la recette est la suivante, pas si compliquée, mais un peu fastidieuse : préchauffez le four à 180°C, coupez 500 grammes de pain de seigle rassis ou toasté en petits morceaux et placez-les sur une plaque allant au four pendant 20 minutes, portez 4 litres d’eau à ébullition, à la sortie du four placez le pain dans un grand saladier et versez l’eau par-dessus, laissez reposer pendant 4 heures, filtrez puis ajoutez 60g de sucre, 200g de miel, 15 g de levure sèche boulangère, le zeste et le jus de deux citrons, remuez et laissez fermenter pendant 24 h à l’air libre en couvrant avec un torchon, réservez au réfrigérateur dans une bouteille pendant 3 à 4 jours avant de le consommer ! Mais il y a d'autres recettes...
On l'utilise également pour faire des soupes froides, mais alors là je patauge. Par exemple, la botvinia est constituée de poisson, d’oseille, de ciboulette et d’ortie, et l’okrochka est à base de légumes, d’aromates, et de viande ou de poisson. Il y a toute une histoire à propos du kvas qui était une boisson de paysans. Dans Guerre et paix Léon Tolstoï évoque comment les nobles russes ne voulant plus parler la langue de Napoléon l'adoptent pour remplacer le Champagne français ! D'où son usage populaire pour qualifier le nationalisme réactionnaire ! Mais chez nous c'est la révolution depuis qu'on a découvert cette boisson désaltérante non alcoolisée qui peut aussi rappeler la limonade.

jeudi 4 décembre 2025

Couleurs d'automne


De la pluie ou des températures on ne peut plus se fier à la météo depuis que les humains ont été remplacés en grande partie par des machines, mais pour l'instant les saisons résistent au changement climatique. Le ginkgo biloba passe doucement du vert au jaune, des bords de la feuille vers la tige. Les piridions rouge orangé du cotonéaster tâchent les dalles, écrasés sous nos pas. Le laurier reste vert, mais il faut l'empêcher de se propager partout dans le jardin. Sur la photo prise du premier étage je ne vois rien d'autre si ce n'est les bambous qui sont aussi persistants que le palmier. Des verts et des noirs ! Que faire de toutes les immenses tiges mortes que j'ai coupées au fil des années et qui ont séché au garage ? Quant au palmier de Chine, mon échelle est trop petite pour que je continue à en couper les palmes fânées ; un voisin en a certainement une, mais ce n'est pas simple de l'adosser au tronc rond. Tout cela grandit évidemment année après année. Certains arbres meurent, asphyxiés par les plus tenaces. La glycine étouffe progressivement, mais sûrement, le lavatère et l'églantier.

Je ne vais pas faire tout le tour du jardin, mais je suis surpris qu'il reste des fleurs à cette saison. Sans être pourtant un contemplatif, je peux absorber la nature comme une source infinie d'énergie. Je ne pense pas avoir la main verte, mais les plantes me parlent. Elles communiquent déjà entre elles. Je répète à mon petit-fils de ne pas arracher les feuilles pour rien. Elles sont vivantes. Les végétariens ont une imagination limitée. C'est parce qu'elles nous ressemblent moins que les animaux que nous faisons la sourde oreille. Je leur parle à mon tour, je les caresse, je les nourris parfois. Mais je fais cela avec tous les objets. C'est mon côté animiste. Tous ces électrons excités comme des puces ! Rien ne se perd, rien ne se crée. Les atomes vont et viennent. Je ne suis pas sûr scientifiquement de ce que je raconte, mais c'est une idée généreuse d'étendre la vie à tout ce qui bouge et ne bouge pas. La majorité des humains croient bien dans un truc encore plus absurde qu'ils appellent dieu ! Là, pas de jaloux, pas de guerre, même pas de polythéisme, on vit avec.

mercredi 3 décembre 2025

Retour au Mans pour le Salon des Allumés


En allant au Mans pour le salon des Allumés du Jazz en tant que producteur des disques GRRR, je pensais essentiellement y retrouver des camarades pas vus depuis longtemps plutôt qu'y vendre mes précieuses galettes. C'était couru d'avance, mais peu couru par la population mansoise, pas plus hélas que parisienne, même si Le Mans est à moins d'une heure de TGV de la capitale. Question de budget certes, mais la décentralisation ne me semble ici peu encline à faire découvrir des musiques, pourtant absolument passionnantes, d'autant qu'elles échappent résolument au marché du disque, un territoire artistiquement sinistré depuis la dématérialisation des supports, les plateformes d'écoute façon Spotify et la politique Kleenex des majors. J'avancerais même que c'est ce qui se fait de plus créatif en France, voire en Europe, osons même la planète, et que l'association des Allumés, qui rassemble une soixantaine de labels de disques, en est un acteur essentiel. Raison de plus pour défendre sa démarche exemplaire en suggérant quelques transformations dans son organisation à laquelle je ne participe malgré tout plus depuis longtemps. La plupart des camarades producteurs partageaient l'idée de revenir à Paris l'an prochain et de renommer Les Allumés en laissant tomber sa particule qui fait fuir la majorité des jeunes et moins jeunes alors que la plupart de ces musiques ont pris le large et produisent des œuvres largement plus allumées que jazz justement. C'est amusant de constater que c'était déjà mes revendications lorsque j'étais actif au sein de l'association. J'imagine que ce débat alimentera les prochains conseils d'administration. En tout cas c'était formidable de voir et entendre la vitalité des labels de mes camarades et de les retrouver en marge des concerts qui se tenaient là pendant deux jours.
Le premier auquel j'assistai est un ensemble créé pour l'occasion, le Jazz Composers Allumés Orchestra, nommé en clin d'œil au JCOA fondé par Carla Bley et Michael Mantler. Il distillait d'ailleurs une ambiance festive proche de celle de son modèle, particulièrement quand François Corneloup tint la baguette virtuelle. La pianiste Eve Beuvens, la violoniste alto Elisa Arciniegas et le saxophoniste Camille Secheppet avaient composé trois autres pièces interprétées par des pros et des amateurs (coordinateur Cédric Thimon).


Les percussionnistes Pablo Cueco et Mirtha Pozzi avaient invité Jean-Brice Godet à la clarinettiste contrebasse et le rappeur L'1consolable à jouer quelques poèmes de Benjamin Péret et d'extraits de la revue semestrielle OUF qui vient de paraître aux éditions Qupé. Vingt euros ce n'est pas cher pour cet ouvrage collectif de fictions autour d'un thème, agrémenté de plein de dessins, et de musique via des QR codes. Le premier numéro évoque Après l'ordinateur..., le prochain sera autour de la faute. 240 pages occupées par une quarantaine d'auteurs et d'autrices. Il est évidemment emprunt d'humour sucré et d'onirisme salé.


Le dernier concert auquel j'assistai, lorsque je ne faisais pas le pied de grue devant la table où étaient disposées les dernières nouveautés GRRR, était le quintet formé par Jacky Molard, Hélène Labarrière, François Corneloup, Catherine Delaunay et Jean-François Pauvros improvisant plus ou moins autour de L'Internationale ! Tout au long de la journée j'ai eu le plaisir de croiser tous ceux-là, nombreux sont à la fois musiciens et producteurs, ainsi que Jean Rochard, Christelle Raffaëlli, Quentin Rollet, Xavier Garcia, Françoise Bastianelli, Bruno Tocanne, Jean-Marc Foussat, Michel Dorbon...

mardi 2 décembre 2025

Musée Cernuschi, les arts de l'Asie


Samedi, comme nous sortions du délicieux brunch préparé par Mine dans le quartier des Batignolles et que nous avions rendez-vous plus tard à Belleville pour l'exposition des Chaises abandonnées de Carol Müller, Christiane a eu l'idée de me faire découvrir le Musée Cernuschi consacré aux arts de l'Asie dont je ne connaissais que l'entrée, voisine de la Scam, avenue Vélasquez. Tout à côté, les cordes qui tombaient sur le Parc Monceau étaient dissuasives de la moindre promenade.


Nous étions a priori intéressés de visiter l'exposition sur l'estampage intitulée Chine. Empreintes du passé et sous-titrée Découverte de l’antiquité et renouveau des arts. 1786-1955 qui se tient jusqu'au 15 mars 2026. "Des lettrés et des moines archéologues parcouraient montagnes et sanctuaires en quête d’inscriptions antiques gravées sur la pierre ou coulées dans le bronze. Ces signes et formes archaïques inspirent des œuvres dont la modernité naît de l’association inédite entre calligraphie, peinture et estampage : une rencontre qui témoigne de la révolution visuelle en cours dans la Chine du XIXe siècle... L'estampage est une technique consistant à appliquer sur les stèles des feuilles de papier humides qui épousaient creux et reliefs avant de les recouvrir d’une couche d’encre qui permettait de révéler le détail des graphies. Cette méthode d’abord utilisée pour conserver textes et inscriptions va progressivement être utilisée pour transmettre l’image de bas-reliefs historiés, de sculptures, et même de vases rituels dans leurs trois dimensions. En cet âge pré-photographique, l’estampage était un vecteur capital de reproduction et d’étude des vestiges du passé, dont la diffusion était assurée par le livre illustré..." C'est évidemment magnifique et fascinant. Christiane joue même avec quelques tampons pour agencer une rapide petite composition florale.


Comme je n'étais encore jamais venu au Cernuschi j'en ai profité pour visiter les collections chinoises, japonaises, coréennes et vietnamiennes (entrée gratuite). J'ai évidemment été très impressionné par le vase à alcool "you" dit "La Tigresse" de l'époque Shang (vers 1500 - vers 1050 av. J.-C.). Ce voyage en Orient m'ayant fait rêver, je suis reparti avec Le grand livre de la cuisine japonaise de Laure Kié qui me semble très clair et me fait déjà lécher les babines.


Je prends quelques photos pour illustrer mon article ou conserver les images qui m'ont le plus marqué. Je pense aussi à Elsa avec les deux vases wenjiu zun ornés d'acrobates et à Sacha Gattino pour deux cloches en bronze. Mon camarade, fondu de percussion, précise que l'une d'elles est un modèle qui fait normalement partie d’un ensemble accordé, les premiers carillons au monde (vers 1500 avant J.C.), et sa particularité est de produire deux notes, soit un demi-ton selon l’endroit où on la percute. Il en possède 500 de 44 pays, de cette époque-là jusqu'à aujourd’hui, dont une cinquantaine zoomorphes ou anthropomorphes !

lundi 1 décembre 2025

Hommage à Zao Wou Ki : il ne fait jamais nuit (2010)


Hommage à Zao Wou Ki décédé le 9 avril 2013 à 93 ans... C'était le seul de la série à être encore en vie lorsque nous avons réalisé Révélations...

Film de Pierre Oscar Lévy pour l'exposition Révélations, une odyssée numérique dans la peinture au Petit Palais.

Pour la musique j'ai fait tomber des grains de riz sur toutes sortes d'instruments et cassé un rhombe en heurtant le mur du studio ! Vincent Segal est au violoncelle...

Notes d'aujourd'hui lundi 1er décembre 2025 : Détail étonnant ou amusant, la musique ressemble beaucoup à celle de l'ensemble Ensemble que je chroniquais jeudi dernier ! Seconde coïncidence, nous avons remarqué une donation de Françoise Marquet-Zao d'un estampage de la collection Zao Wou Ki au Musée Cernuschi, exposition visitée samedi dont je reparlerai bientôt !


Scénario et réalisation - Pierre Oscar Lévy
Direction artistique - Jean-Jacques Birgé
Musique - Jean-Jacques Birgé, avec la participation de Vincent Segal
Assistante - Sonia Cruchon
Conseil historique - Luis Belhaouari
Post-production - Snarx-Fx
Production déléguée - Dominique Playoust, Pixo Facto
Droits photo © Archives Zao Wou Ki, Paris / Photo Dennis Bouchard
À l'origine, le film produit par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de "Révélations, une odyssée numérique dans la peinture".
Exposé au Petit Palais en septembre-octobre 2010.

vendredi 28 novembre 2025

L'île des morts d'Arnold Böcklin (2010)


En 2013, l'exposition L'ange du bizarre au Musée d'Orsay me [fournissait] un prétexte pour diffuser L'île des morts d'Arnold Böcklin réalisé trois ans plus tôt. Mais l'actualité de 2025 me ramène à Royan où mon beau-frère Philippe est décédé dans la nuit de mercredi à jeudi. Nous partagions le goût pour les beaux disques de l'époque vinylique, en particulier le rock de la côte ouest des États Unis des années 60-70. J'ai évidemment d'autres souvenirs, mais je pense surtout à ses deux filles, mes nièces. C'est dur de perdre son papa, même après une trop longue maladie. Philippe avait quelques semaines de plus que moi. Hier matin je ne pouvais que rappeler à ma petite sœur qu'elle avait une vie devant elle. Dans notre famille on pleure chacun de son côté et on déconne quand on est ensemble...

Ce n'est pas le plus évident de nos 23 films à montrer en petit format et surtout sans la 3D, car ce film a été conçu par Pierre Oscar Lévy spécialement pour des écrans en relief, à regarder avec des lunettes actives qui nous transforment en touristes balnéaires alors que nous sommes dans la semi-obscurité de notre salon ! L'intervention est ici minimaliste, même si cela a donné beaucoup de travail au truquiste sur Flame. La barque s'avance lentement et disparaît. C'est tout.


J'en ai composé la musique en jouant du frein, un instrument inventé et construit par mon camarade Bernard Vitet dans les années 70. C'est une contrebasse à tension variable. Ses micros sont des écouteurs de téléphone en bakélite que nous avions volés dans des cabines téléphoniques publiques. C'était il y a si longtemps qu'il y a prescription et nous laissions toujours le combiné principal intact pour ne récupérer que l'écouteur supplémentaire ! J'ai enregistré en une prise en faisant passer le son du frein dans un processeur d'effets, l'Eventide H3000, que j'ai programmé pour entretenir le son en produisant des harmoniques particulières.

À l'origine, le film produit en 3D par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de "Révélations, une odyssée numérique dans la peinture".

Scénario et réalisation - Pierre Oscar Lévy
Direction artistique et musique - Jean-Jacques Birgé
Lutherie - Bernard Vitet
Conseil historique - Luis Belhaouari
Assistante - Sonia Cruchon
Post-production - Snarx-Fx
Production déléguée - Dominique Playoust, Pixo Facto
Droits photo © BPK, Berlin, dist. RMN / Photographe inconnu
Exposé au Petit Palais en septembre-octobre 2010.

jeudi 27 novembre 2025

L'ensemble Ensemble


La musique de l'ensemble Ensemble ressemble à certaines musiques que j'aime écouter ou produire. Les abstractions imagées de la première pièce, En route, font défiler un paysage de timbres aussi homogène que varié. La voix enneigée de la Norvégienne Mari Kvien Brunvoll me rappelle la diction d'une autre chanteuse que j'aime beaucoup, la Danoise Birgitte Lyregaard. Elle utilise aussi de petits instruments électroniques tandis qu'en jouant sur des pierres le Périgourdin Toma Gouband emmène avec lui le reste de l'orchestre sur des pentes fleuries. Sur la suivante, Venter (Waiting), les cordes du piano préparé de l'Alsacienne Ève Risser qui est à l'origine du projet (également à la flûte alto), du guitariste norvégien Kim Myhr et du violoniste (et altiste) roumain George Dumitriù font délicatement monter la tension, percussion aidant. En sang om Døden (A Song About Death) poursuit l'atmosphère méditative sans se démonter. Si les cinq musiciens/ciennes composent ensemble, que ce soit préalablement ou dans un mouvement instantané, si les paroles sont généralement le fait de la chanteuse, la mélodie vient cette fois d'un air traditionnel d'après Johan Hufthammer sur un texte de Dorothe Engelbretsdatter. Ka da (What Then) et Framtida (Future) s'animent un tout petit peu plus, l'écoute entre les interprètes se communiquant aisément aux spectateurs. Le disque fut en effet enregistré en public à l'Atelier du Plateau en juin 2018 par Céline Grangey, même si la photo de la pochette de Pauline Rühl-Saur a été prise récemment au Jardin Extraordinaire de Nantes ! L'ensemble revendique une certaine forme de free folk que je n'ai pas perçu, mais leur rencontre accouche d'un petit bijou de tendresse et d'éveil rafraîchissants.

L'ensemble Ensemble, Live at Atelier du Plateau, BMC Records, sortie le 12 décembre 2025

mercredi 26 novembre 2025

Ça chauffe !


Depuis que j'avais transformé le sauna infra-rouge, dont la centrale avait grillé suite à une infiltration d'eau dans le toit, par un poêle traditionnel, je ne pouvais plus y écouter de musique. L'électricité n'alimente que les résistances qui chauffent les pierres volcaniques. Une lampe sans fil me permet de choisir la couleur de la lumière lorsque j'en ai besoin, surtout les mois d'hiver où la nuit tombe plus tôt. C'est, par exemple, utile pour vérifier la température sur le cadran accroché au mur. Mes voisins dont la séance hebdomadaire est quasi rituelle m'ont astucieusement suggéré d'acquérir une petite enceinte Bluetooth connectée à mon smartphone que je laisse dehors. Par contre je pose l'enceinte à l'intérieur. La chaleur, tout à fait tolérable sur le sol, ne risque pas de l'abîmer. Elle est waterproof, mais pas fireproof ! Le son est excellent, du moins pour un si petit machin. Boycottant les plateformes type Spotify ou Deezer, j'écoute des disques sur Bandcamp (aujourd'hui Sacha Gattino), les émissions de France Culture, ou encore Radio Libertaire (qui n'a pas de pub) comme je le faisais dans le passé. La méditation n'étant pas mon fort, surtout dans ces conditions, je m'aperçois que cet accompagnement musical m'incite à suer un peu plus longtemps. L'hiver, le thermomètre monte plus haut, jusqu'à 95° !

mardi 25 novembre 2025

Solo dépaysage et Pozzallo (2013)


Pozzallo et Solo dépaysage [étaient] les quatrième et cinquième albums chez GRRR auxquels je [participais] depuis le début de l'année [cet article date du 19 février 2013] après dans tous les sens du terme avec Vincent Segal et Antonin-Tri Hoang, Récréation avec Alexandra Grimal, Rêves et cauchemars avec Edward Perraud et Antonin-Tri Hoang. En cette période de vaches maigres [déjà en 2013 !], travailler, créer, rêver, s'activer restent les meilleurs remparts contre la déprime. Trois de ces cinq disques virtuels ont pourtant été enregistrés en concert moyennant salaire, mais les tarifs sont à la baisse et, même avant les restrictions budgétaires, il faut jouer énormément pour arriver à boucler son mois. Seules les commandes assurent un revenu décent. Tandis que certains préfèrent se tirer dans les pattes plutôt que profiter de la solidarité, se retrouver pour des créations collectives est un plaisir absolu. Toutes les séances et les spectacles enregistrés ici furent des moments de grâce, des arrêts du temps qui tendaient vers l'infini, des tranches de gâteau comme les appelait Jean Renoir, plus délicieuses encore que des tranches de vie.

Il en fut donc ainsi de la rencontre du plasticien Nicolas Clauss et moi-même avec le compositeur-clarinettiste Sylvain Kassap avec qui ni l'un ni l'autre n'avions jamais joué sérieusement, mais que nous avions souvent évoquée. Pour cette création organisée à Aix-en-Provence par Seconde Nature, Sylvain avait apporté sa clarinette et son ancêtre le chalumeau, sa clarinette basse et deux Kaospads dans lesquels il pouvait également diffuser quelques sons préenregistrés sur son iPhone. De mon côté je jouais essentiellement d'un clavier commandant divers instruments virtuels tels glassharmonica, piano électrique préparé (Arpettes) ou même orchestre à cordes (Pozzallo). J'utilisai le Tenori-on pour la pièce répétitive Entraves et transformai les sons interactifs de Nicolas sur Jumeau Bar et Fès ou la clarinette basse de Bâches avec mon H3000. La première partie se déroula comme sur des roulettes, mais Nicolas appuya malencontreusement sur la touche de son clavier numérique au début de la seconde, générant chez lui une panique l'obligeant à redémarrer toutes les machines alors qu'il eut suffi de réappuyer sur la touche fatale ! Au grand soulagement de tous, le spectacle s'étala à nouveau sur les trois grands écrans, détails retravaillés en direct de la scène capitale, un orage en pleine mer que j'accompagnai également du son d'un naufrage, paraphrasant l'accident dont nous venions de sortir plus ou moins indemnes. En rappel, nous reprîmes Pozzallo (qui donne son titre à l'album) en remplaçant le calme adagio de la première partie par une rythmique brutale avec Sylvain éructant dans son instrument comme un damné, manière vigoureuse de terminer une soirée riche en surprises et dont l'enregistrement rend bien la complicité lyrique et les évocations quasi radiophoniques.


Le précédent album fut aussi enregistré en public, cette fois dans le cadre d'I.R.L. Performances à Paris et en binôme avec le vidéaste Jacques Perconte. J'ai déjà raconté mon peu d'appétence pour le solo, mais à la réécoute je comprends que je fus le seul frustré de la soirée, les spectateurs ne pouvant être conscients de mes réserves, puisqu'elles concernaient mes difficultés techniques à me déhancher comme un malade pour que les spectateurs puissent jouir au mieux de la composition musicale que j'improvisais en suivant la projection. Une fois n'est pas coutume, Solo dépaysage est donc une expérience que je peux enfin partager en toute quiétude, mais que je ne souhaite pas reproduire, préférant de très loin accompagner en trio les manipulations en temps réel de notre camarade vidéaste [...].

Aujourd'hui, sur drame.org, en marge des disques physiques (LP et CD) vendus sur Bandcamp, 106 albums (202 heures de musique inédite) sont offerts gratuitement en écoute et téléchargement. En page d'accueil réside une radio aléatoire tandis que chaque album est accessible indépendamment... De plus, un nouveau site réactualisé techniquement (https) est en construction. A suivre...

lundi 24 novembre 2025

Manuel de survie (3)


En 2017 j'avais chroniqué le Manuel de survie qui trône dans la pièce éponyme, celle du trône. Jeudi dernier, le gouvernement de l'employé des banques, royaliste de surcroît, publie un petit fascicule en ligne qui lui fait concurrence. En corrélation avec les propos alarmistes et cyniques de son chef d’état-major des armées, on comprendra qu'il s'agit avant tout de faire peur à la population pour l'empêcher de réfléchir aux véritables questions qui pourraient lui donner la drôle d'idée de se révolter en votant pour un candidat de gauche, toujours caricaturé avec un couteau entre les dents, ou en descendant dans la rue. Il y a évidemment le danger d'un conflit qui éviterait d'envoyer les citoyens vers les urnes pour conserver le pouvoir, mais la France n'est pas l'Ukraine. Nous voguons en plein roman d'anticipation, même si l'actualité nous montre que le pire peut malgré tout arriver. On le constate aux États Unis ou à Gaza. L'impossible est devenu le réel. Lorsqu'il s'agit d'art, c'est sublime. En politique, les actes criminels de nos dirigeants sont moins sympathiques. Les flux migratoires générés par les conflits, alimentés devinez par qui, ou par les catastrophes météorologiques dus au réchauffement climatique, produit devinez par qui, s'intensifiant, la tendance extrême-droitière séduit même chez les bien-pensants et les victimes inconscientes. [A parte tandis que je tape ces lignes, je viens de tuer un moustique, étrange à cette période de l'année !] Le capitalisme a besoin de diaboliser un adversaire pour perdurer. Le terroriste musulman a remplacé le dangereux bolchévique dans les films hollywoodiens comme dans le roman national, bien que Poutine lui redonne du galon.
Donc Tous responsables : un guide pour mieux faire face aux risques arrive à point nommé. Il a néanmoins une certaine utilité si l'on pense aux dangers que représente notre industrie vétuste, que ce soit nos centrales nucléaires ou les usines "Seveso" qui fleurissent sur notre territoire. Les municipalités ne sont pas du tout prêtes à gérer une catastrophe, comme on l'a constaté, par exemple, lors de l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen en 2019. On a vu aussi comment la pandémie du Covid a pris de cours l'ensemble de la planète. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises, qu'elles soient écologiques (hélas les plus probables et les plus terribles, mais on fait comme si de rien) ou politiques (de celles-là on finit toujours par s'en sortir, mais après combien de morts ?). Personne n'y échappe. Les milliardaires eugénistes qui se font construire des bunkers dans des îles privatisées tomberaient forcément sous les coups de leurs employés de maison ou de leur service de sécurité !

J'ai donc lu le fascicule publié sur impots.gouv basé sur la résilience, concept à la mode évitant de pointer les responsabilités en amont. Il y a aussi une version plus imagée, intitulée Tous responsables. Ils sont plutôt de bon conseil. En homme prévoyant, prêt à confronter tous les aléas du quotidien, je crois avoir coché toutes les cases, mais à mon petit niveau c'est pour profiter au mieux de la vie et non dans la perspective d'une catastrophe générale et flippante. Si vous n'y aviez pas pensé, le guide peut donc être utile, mais méfions-nous des circonstances où il est publié et continuons à nous battre contre les gouvernements qui nous envoient dans le mur...

Comme cet article est susceptible de produire l'effet inverse de celui que je m'étais assigné, je recopie ici un extrait de Manuel de survie (1) (le second épisode concernait le confinement) qui remet les choses en place, du moins telles que je les conçois :


Didier est ressorti hilare d'un petit séjour hygiénique dans la boîte verte où se trouve un des lieux d'aisance de la maison. J'y laisse toujours de la lecture instructive comme les vieux numéros de la revue Schnock ou des fascicules publiés par la Préfecture de Police. Il était tombé sur le Manuel de survie de Joshua Piven et David Borgenicht que ma fille m'avait offert il y a longtemps pour je ne sais quel anniversaire. Elsa, connaissant les exploits sportifs de mon enfance et mon goût pour tout ce qui peut être pratique, ne pouvait pas tomber mieux.
Danseur, Didier fut particulièrement sensible à l'article Comment sauter dans un train en marche quand on se trouve sur le toit. Les auteurs conseillent de ne pas essayer de se tenir debout, de se mettre à plat ventre dans les virages ou à l'approche d'un tunnel, d'accompagner le balancement du train avec son corps, latéralement et en avant, et une fois l'échelle trouvée de descendre rapidement. Pour moi, c'était une évidence.
Il y a plus Sioux. Comment survivre à une morsure de serpent venimeux, se débarrasser d'un requin, échapper à un puma, un alligator ou des abeilles tueuses m'en apprennent long comme le bras. Comme gagner un combat à l'épée, encaisser un coup de poing, sauter d'un immeuble dans un container, faire une trachéotomie, détecter un colis piégé, faire atterrir un avion, survivre à un tremblement de terre ou à un naufrage, etc. Mais me souviendrai-je de ma lecture si mon parachute ne s'ouvre pas ou si je dois sauter dans une voiture en marche depuis une moto ? Pas question alors d'ouvrir le manuel que j'aurai précautionneusement glissé dans ma poche ! Il faut donc que j'apprenne par cœur comment démarrer une voiture sans clé de contact ou que faire si une dame accouche dans un taxi.

samedi 22 novembre 2025

L’Académie Charles Cros décerne un Coup de cœur au disque Les Déments de Denis Lavant, Jean-Jacques Birgé et Lionel Martin


Coup de cœur de l'Académie Charles Cros 2025

L’Académie Charles Cros, par l’intermédiaire de sa Commission « Parole enregistrée, documents et créations sonores », a distingué le CD Les Déments d’un Coup de cœur. Cette reconnaissance met en lumière un projet à la croisée du jazz, de l’improvisation, de la création sonore et de la poésie, avec des textes méconnus de Marcel Moreau, André Martel, Xavier Grall, André Schlesser Derrière cette œuvre singulière, le comédien Denis Lavant, le saxophoniste Lionel Martin et le compositeur, multiinstrumentiste Jean-Jacques Birgé. La remise officielle du Coup de cœur aura lieu le samedi 31 janvier 2026.

L’Académie Charles Cros, par ce Coup de cœur, salue la cohérence d’un projet qui assume sa dimension expérimentale tout en restant profondément incarné. La voix, les timbres instrumentaux et le travail sur l’espace sonore y sont pensés comme un véritable dispositif dramaturgique.

Denis Lavant, Lionel Martin, Jean-Jacques Birgé : un trio à la présence forte. Au cœur du projet, la voix de Denis Lavant donne corps au texte avec une intensité rare. Sa diction, ses respirations, deviennent éléments de composition au même titre que les instruments. En regard, les musiques de Lionel Martin et Jean-Jacques Birgé construisent un environnement sonore où se mêlent motifs jazz, improvisations, textures électroniques ou acoustiques, jeux sur les dynamiques et le silence. Cette interaction constante entre la parole et le son crée une forme de « théâtre pour l’oreille », où l’auditeur est invité à circuler dans un paysage mental et sonore.

Des labels engagés dans la création libre
Ce Coup de cœur de l’Académie Charles Cros vient aussi récompenser le travail du label Ouch ! Records (co producteur avec GRRR et A.P.R.E.) et sa ligne éditoriale forte, No Border, tournée vers les formes contemporaines du jazz, les musiques improvisées et les projets où la prise de risque artistique et la qualité d’enregistrement et des pochettes vont de pair.
Les Déments s’inscrit ainsi dans le catalogue du label comme une pièce incontournable, à la fois exigeante et ouverte, qui parle aussi bien aux amateurs de jazz aventureux qu’aux auditeurs curieux des nouvelles écritures sonores.

NOTE de JJB : Les déments est le fruit de l'association de deux labels indépendants gérés par deux musiciens, OUCH ! pour Lionel Martin et GRRR pour Jean-Jacques Birgé. Cette complicité s'est distinguée depuis l'idée originale jusqu'à la communication, en passant par l'enregistrement où elle s'est étendue magiquement à Denis Lavant et par la réalisation de la pochette à Ella & Pitr.

vendredi 21 novembre 2025

2 albums en duo avec Alexandra Grimal (2012-2013)


2 articles, des 18 avril 2012 et 1er février 2013, relatant nos albums en duo / parmi mes premiers Pique-nique au labo / avant Rêves et cauchemars en quintet avec Antonin-Tri Hoang, Fanny Lasfargues et Edward Perraud, dont existent six captations vidéos comme L'Afrique fantôme ou Le rêve d'Armagan. J'ai plus tard chroniqué les disques de ma camarade, Down The Hill et Shakkei (avec Giovanni di Domenico), The Monkey In The Abstract Garden ou Refuge... Depuis, Alexandra a ajouté sa voix à son instrumentation et ses créations sont toujours une surprise ! (photo ci-dessus © Stefania Becheanu)

TRANSFORMATION


À la réécoute, dès les premières secondes de chaque morceau, Alexandra Grimal a l'idée d'un titre à lui donner. Elle a tout de suite choisi celui de l'album, Transformation. Je ne lui ai pas demandé pourquoi. Alchimie d'une démarche qui lui est propre, rencontre musicale dont les conséquences nous échappent, mouvement fugace et vectoriel sous-tendant ce samedi après-midi au studio, essai réussi à la manière d'une équipe de rugby ? La mutation du papillon s'est imposée toute seule lorsque j'ai imaginé la pochette. L'animal épinglé sur le ciel donne à l'image l'impression du relief. C'était l'heure du déjeuner à Kho Phayam. La table exhalait des parfums de noix de coco et de piment costaud. Je ne perçois la 3D virtuelle qu'à la relecture comme je n'entends nos improvisations qu'à la mise en ligne le lendemain. Les sept pièces sont accessibles en écoute et téléchargement gratuits comme les [105 autres] albums numériques que Radio Drame débite aléatoirement sur la page d'accueil du site drame.org. Si l'on préfère n'écouter que ce nouvel album, une page est dédiée à Avant que la cité..., Depuis les arbres, Bienvenue derrière le miroir, Les éléphants rencontrent les girafes, Assimilation culturelle, Désirs lucides, En éponge.
Sur toutes, Alexandra joue du saxophone soprano tandis que les synthés développent leurs variations de timbres. Avant de jouer, je lui raconte l'histoire qui me relie à son instrument, mes premières notes sur les genoux de Sidney Bechet, les tentatives empesées avant que je ne passe à l'alto, mes rencontres avec Steve Lacy ou Lol Coxhill... On attaque direct. À peine le temps de réécouter quelques secondes de chaque morceau qu'Alexandra doit filer. Comme cela m'arrive de plus en plus souvent avec les jeunes musiciens elle avait eu l'initiative de la session, suggérant que nous improvisions ensemble. Il y a quelque temps d'autres m'avaient avoué chercher à jouer avec des vieux. Comment le prendre ? Forcément bien. L'expérience n'a rien à voir avec l'âge du capitaine. Ce n'est pas non plus un gage de qualité. Aujourd'hui j'apprends plus avec eux qu'avec ceux de ma génération et ou de celles qui m'ont précédé. Mes pairs ont plutôt eu du mal à comprendre où j'allais. Ils se sont trop souvent figés dans des formules confortables. Les jeunes me retrouvent au tas de sable. Le risque évite pelles et râteaux. Échange de bons procédés. Quand les grains sont tous tombés on retourne le sablier.
Alexandra tient son jeu du lépidoptère. Elle étale ses ailes pour exposer ses desseins colorés et ses six pattes tracent une écriture en bâtons qui siéent si bien au soprano. Sa chrysalide se transforme parfois en ténor quand le souffle en caresse le bec. Mais c'est par la trompe que passe le nectar. Quelles que soient ses rencontres elle cherche la métamorphose.
Elle enregistre Owls Talk (dialogue de chouettes) en leader avec Lee Konitz, Gary Peacock, Paul Motian, Dragons (ils renaissent de leurs cendres, une autre métamorphose !), avec Nelson Veras, Jozef Dumoulin, Dré Pallemaerts, Andromeda (qui dirige les hommes) avec Todd Neufeld, Thomas Morgan, Tyshawn Sorey... Je l'avais entendue butiner la première fois sur Blue Anemone de Birgitte Lyregaard avec Alain Jean-Marie au piano, sobriété et opportunité du jeu. J'aime bien Shape (une autre forme !) avec Antonin Rayon et Emmanuel Scarpa, Ghibli (vent chaud du désert) avec Giovanni di Domenico auxquels se joignent Manolo Cabras et Joa Lobo pour Seminare Vento (qui sème le vent), et ces drôles de 45 tours bleu marine où le trio You Had Me At Hello composés avec Adrian Myhr et Chistian Skjødt rencontrent Ab Maars, Michael Moore, Oliver Lake... Ouverte à toutes les musiques on l'attend avec impatience dans des contextes moins jazz comme lorsqu'elle est invitée par le violoniste Frédéric Norel au sien des Dreamseekers (chercheurs de rêves) avec Jean-Marc Foltz, Benjamin Moussay, Arnault Cuisinier, ou pour une prochaine Transformation puisque c'est sur ces mots que nous nous sommes quittés, mais Alexandra sera cette fois au ténor...

RÉCRÉATION


Ça ne chôme pas, même si l'argent ne rentre pas. J'ai mis un drain sur mon matelas de sécurité et en avant la musique ! Pour patienter en attendant le coup de fil salvateur de Monsieur De Mesmaeker, j'enregistre le second album de ma collaboration avec la saxophoniste Alexandra Grimal. Après Transformation au soprano, elle a choisi le ténor pour le volume 2 intitulé Récréation.
Son timbre donne tout de suite une coloration jazz à nos élucubrations alors que mon jeu au piano préparé ne swingue pas une cacahuète. Les références au rock, à l'Orient, au cinéma et à la musique classique contemporaine sont toujours plus présentes dans mon inspiration. À côté du V-Synth j'utilise surtout le piano préparé virtuel réalisé par l'Ircam. J'ai pané techniquement les enregistrements où Alexandra lisait certains de mes poèmes, mais il reste , un texte écrit sur Internet en 2005 que je lis en rappelant les conditions météorologiques de notre séance. Après le duo de canards Cols Verts j'aime beaucoup Lanterne qui ferme le ban avec l'EP73 déglingué de Sonic Couture. Comme il est court et que le système automatique l'autorise j'écoute l'album en boucle sans ne plus savoir où cela commence. En fait je découvre ce que nous avons improvisé au moment du mixage. Pendant l'enregistrement je suis sur un petit nuage ou sur le bord d'un toit et j'avance en somnambule sans évaluer les risques. Alexandra trouve très drôle le résultat de cette seconde rencontre. En tout cas ça réchauffe.
Récréation [était] le 40ème album virtuel du site drame.org, en écoute et téléchargement gratuits [106 aujourd'hui !].

jeudi 20 novembre 2025

Step Across Japan


Le film We Don’t Care About Music Anyway… est à la noise ce que Step Across The Border était à la nouvelle musique improvisée en 1990 [mon article date du 21 mars 2013]. Dans les deux films, les images et leur montage évoquent le son des musiciens qu'elles enregistrent, réfléchissent leurs sujets de conversation et retournent aux paysages qui les ont inspirés. Alors qu'un couple de cinéastes allemands avaient suivi le guitariste anglais tout autour du monde, les Français Cédric Dupire et Gaspard Kuentz se sont focalisés sur Tokyo. Les deux documentaires de création avaient probablement besoin de ce regard extérieur pour rendre le bouillonnement des scènes musicales et révéler leur environnement social.


La noise japonaise, faite de stridences et de saturations, de scratches et de rythmes mécaniques, de hurlements et d'amplification des sons du corps humain, est une réaction extrêmement vive au formatage des idées comme des paysages du Japon contemporain. En 1996, arpentant les rues de Tokyo, je demandais à mon ami Aki Onda pourquoi il ne photographiait de sa ville que les coins pourris et la misère. Le film m'aide à comprendre Ōtomo Yoshihide qui, à la même époque, me répétait ce qu'il venait de chanter sur scène : "I hate Japan!". Pour faire écho aux musiques violentes et désespérées de Sakamoto Hiromichi, Yamakawa Fuyuki, Numb, Saidrum, Takehisa Ken, Shimazaki Tomoko et Ōtomo Yoshide, les cinéastes ont choisi des déserts urbains parsemés de détritus, usines désaffectées et plages polluées sur lesquels plane le fantôme d'Hiroshima. We Don’t Care About Music Anyway… tient sa magie du montage des sons dû à Jacob Stambach sous la houlette de Noa Garcia-Kisanuki et de celui des images à la fois redondantes et complémentaires. Si les compositions musicales manquent furieusement de dialectique, elles dessinent un juste portrait en creux du Japon qui tranche avec l'idée que s'en font les occidentaux. D'autres, tel Franck Vigroux qui m'a signalé cette perle noire, voient dans notre société les mêmes scories, fascinés par la déchéance d'un monde qui court à sa perte sans être pour autant capables de proposer de nouvelles utopies. Reconnaissons que l'exercice est de plus en plus difficile. À voir sans hésiter.

mercredi 19 novembre 2025

Un Drame Musical Instantané sur les traces de Dick


Nous avançons lentement, mais sûrement, sur notre projet en hommage à Philip K. Dick entrepris il y a deux ou trois ans, je ne sais plus. Sans obligation, j'ai perdu mes repères. Dick est une idée de Francis Gorgé. L'écrivain et poète Dominique Meens, qui s'en est inspiré en prenant le large, nous a envoyé ses textes en amont. Francis et moi les enregistrerons avec lui après avoir terminé toute la musique. C'est copieux. Notre album est vraiment un disque d'Un Drame Musical Instantané, composé comme dans le temps, dans le temps où nous étions tous les trois avec Bernard Vitet, fondamentalement expérimentaux, et donc hétérogènes. Le plaisir de travailler ensemble avec Francis est le même que lorsque nous nous sommes rencontrés en 1969, et surtout durant la période où nous composions à trois de 1976 à 1992. Je retrouve également la complicité de la recherche au jour le jour, chaque piste entraînant une nouvelle réflexion critique. L'un et l'autre sommes ouverts à toutes les propositions, aux essais les plus bizarres. Tout est permis. J'imagine que nos incompétences nous obligent à inventer sans cesse. Pourtant ce nouvel album a des accents rock (rythmiques d'enfer quasi beefheratiennes), jazz (ça swingue, si, si), de musique classique et contemporaine, d'évocations radiophoniques ou cinématographiques. En ce sens les citations explicites de Richard Strauss, Maurice Ravel, Claude Debussy, Charles Mingus ou Thelonious Monk paraîtront couler de source, quitte à leur tordre parfois un peu le cou. Ici ou là j'insère les pas d'un centaure, les ruines de la désolation, les rires d'un barjo, le chant des étoiles. Les titres des pièces sont quasi éponymes des romans de Dick. Nous pensons en être à la moitié du travail. Programmant, enregistrant, nous exerçant chacun chez soi, nous avançons très vite lorsque nous sommes ensemble dans le studio. La première prise est souvent la bonne. Si la seconde ne fonctionne pas, c'est que nous n'avons pas pris le bon chemin. L'expérience n'est jamais mauvaise, il faut bien essayer des choses qui peuvent sembler incongrues à l'un ou à l'autre. La composition obéit aux mêmes lois de l'intuition que l'improvisation. C'est plutôt en hors-la-loi que nous jouons de ces temporalités. On remet sans cesse l'ouvrage sur le métier pour en être finalement satisfaits. Entre temps il faut avancer sans se laisser corrompre par la moindre déception. C'est d'elle que nous tirons nos meilleurs idées. L'ordre et le mixage seront décisifs, mais d'ici là il faudra secouer l'arbre pour que tombent les fruits trop mûrs et ajouter quelques épices exotiques pour favoriser l'émulsion.

mardi 18 novembre 2025

Le juste niveau sonore


De mon point d'écoute, le bon niveau sonore pour un disque est celui qui correspond à celui imaginé par ses musiciens ou, plus justement, au type de musique. Je fais hurler Rudel, le nouveau disque de Jü, et j'écoute les quatuors à cordes de Mieczysław Weinberg comme s'ils étaient dans mon salon. Pas question de les jouer en sourdine ou de pousser le volume au delà. Pour les symphonies je rajoute quelques décibels. Il y a des musiques qui doivent faire vibrer les murs (je n'ai aucune mitoyenneté de voisinage !) et d'autres dont il faut presque deviner la présence. C'est pareil pour les concerts, encore faut-il que la salle soit adaptée. Il en existe où la musique acoustique sonne merveilleusement comme la Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris qui convient mal aux musiques amplifiées. La musique de chambre devrait toujours être jouée dans une proximité avec le public, ce qui pose le problème de la rentabilité, mais cela c'est une autre histoire. Je déteste évidemment les salles immenses et les stades où les artistes sont minuscules, quasi invisibles, retransmis sur des écrans géants avec une sonorisation tonitruante obligeant à porter des boules Quiès. De toute manière, même si cela donne un sentiment de puissance, ô cruelle vanité, on ne devrait jamais risquer ses oreilles. Trop de camarades finissent leur vie avec des acouphènes (depuis quelques années fleurissent des "parasons" derrière les cordes des orchestres symphoniques qui ont les cuivres assis derrière eux).
Quant aux fêtes domestiques je ne comprends toujours pas pourquoi on fait hurler les systèmes au point de distordre monstrueusement le son. Pour diffuser fort il est indispensable d'avoir des amplificateurs et des enceintes adéquates. C'est presque toujours de la bouillie avec des suraigus criards qui empêchent de faire connaissance et que l'on ne me dise pas que la danse y pourvoie, ce n'est plus de la musique, c'est un champ de bataille procurant certes une certaine ivresse, mais à quel prix ? J'aime trop la musique pour subir ces massacres ou pour me la coltiner pendant les repas. La plupart des musiciens détestent les restaurants où l'on en diffuse, soi-disant pour préserver l'intimité des convives. Quel intérêt si l'on est obligés de crier ? En constatant sur quel système les auditeurs écoutent ma musique, je me demande parfois combien l'ont vraiment entendue. J'ai tant de sympathie pour le diable qui est dans les détails.

J'attends donc d'être seul à la maison pour profiter de , un groupe hongrois de free-rock mêlant la liberté du free-jazz à des rythmiques répétitives chaotiques avec des sonorités très personnelles pour un power trio. Ádám Mészáros à la guitare, Ernő Hock à la basse et le nouveau batteur, Szilveszter Miklós, délivrent un rock inventif où la variété de timbres de la percussion est déterminante. Il y a un petit côté beefheartien qui me plaît bien, comme si le chaos créait l'équilibre.


Lorsque ma compagne rentre du boulot, je préfère lui faire découvrir la musique de chambre et symphonique de Mieczysław Weinberg (1919-1996), découverte grâce à un article de Télérama. Polonais émigré en URSS à l'âge de vingt ans, grand ami de Chostakovitch qui l'a soutenu et énormément influencé, il y a souffert de l'antisémitisme stalinien. Je n'ai pas fini d'en faire le tour avec ses 7 opéras, un requiem profane, 26 symphonies dont 4 de chambre, 2 sinfoniettas, plusieurs concertos (violon, violoncelle, flûte, trompette, clarinette), 17 quatuors à cordes, sonates pour violon et piano, 4 sonates pour violoncelle et piano, etc. Il avait aussi composé la partition du film Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov (Palme d'or à Cannes en 1958). C'est un romantique moderne qui plaira aux amateurs de Mahler, Schnittke ou Chostakovitch.

→ Jü, Rudel, CD BMC 11€, dist. Socadisc

lundi 17 novembre 2025

Grand-père de garde


Mes petits-enfants sont loin des écrans, épargnés d'un côté comme de l'autre. Comme Jil fait le clown derrière le livre Vroum et qu'il est impossible de la reconnaître, je me permets de publier exceptionnellement la photo de samedi dernier. Ses parents jouant à Paris, je me suis retrouvé grand-père de garde. Jil est particulièrement espiègle, elle rit tout le temps, montre du doigt tout ce qu'elle découvre et teste systématiquement les instruments de musique du studio. Son approche est évidemment peu conforme aux usages en vigueur. À quinze mois, on tape sur tout ce qui est à portée de main avec tout ce qui nous tombe sous les doigts. Les boîtes à meuh sont évidemment très appréciées, quitte à les secouer comme des maracas. Son acharnement sur les grandes toupies à musique reste vain et je dois l'aider à les faire siffler. Je sélectionne évidemment des percussions qui ne sont pas trop fragiles, mais elle réussit à souffler dans de minuscules flûtes en plastique. Et puis tout à coup la fatigue a sonné l'heure de la sieste.
À nos âges, le sien et le mien, le grand écart n'est pas simple. J'ai tout de même du mal à jouer à quatre pattes. À prendre des pauses de travers, je me fais régulièrement un tour de rein ou un petit torticolis. Et lorsque les éboueurs sonnent à la porte pour les étrennes avec leurs calendriers je dois descendre avec onze kilos dans les bras, puis les remonter si nous étions en train de jouer là-haut. En dehors de ces aléas et sans évoquer les innombrables consignes parentales concernant les repas, le sommeil, les activités ludiques, les déplacements en poussette, etc., c'est un régal de voir pousser cette jeunesse vive et rigolote. Comme le remarquait son grand frère qui sait subtilement en profiter avec notre complicité, les grands-parents ont beaucoup moins de règles et d'interdits que les parents. C'est notre rôle. Nous avons le meilleur, épargnés par le pire.
Je me souviens tout de même d'un soir où Eliott avait eu un saignement de nez et que j'ignorais totalement comment l'arrêter. Je fis même tout le contraire de ce qu'il fallait. Au lieu de lui pincer le haut du nez, je lui mettais la tête en arrière, et sans coton je cherchais à endiguer le flot avec du papier hygiénique roulé. Il y avait du sang partout, par terre, sur les murs, à tel point que je nous entraînai dans la cabine de douche. Ma fille était injoignable et le répondeur de SOS Médecins avait répondu de rappeler cinq heures plus tard ! Nous avons fini par échapper à cette scène très gore au bout d'une trentaine de minutes. Donc tout va bien, sauf en cas de maladie, voire d'accident, où, comme tout le monde, nous nous sentons démunis, surtout face à des enfants ne pouvant s'exprimer verbalement.
Ce week-end, rien de tout cela, mais une partie de plaisir nouvelle, car j'avais franchement tout oublié. Le soir, comme je désirais profiter de la fête chez mes voisins, ma fille eut l'excellente idée de laisser un téléphone ouvert dans la chambre de Jil connecté au mien tandis que je conservais une oreillette au milieu du tintamarre ambiant. Le baby-phone eut été inopérant et probablement trop éloigné. Une oreille à la fête, l'autre dans sa chambre, jusqu'à ce que ses parents prennent la relève, leur spectacle terminé, j'assurai mon rôle, me rappelant la dénomination dont on nous affuble avec raison, les chicoufs, pour "Chic ils arrivent ! Ouf ils s'en vont !".

samedi 15 novembre 2025

Les déments, Coup de Cœur de l'Académie Charles Cros


Nous avons l'immense joie d'annoncer le Coup de Cœur de l'Académie Charles Cros, dans la catégorie "parole enregistrée", pour l'album LES DÉMENTS avec le comédien Denis Lavant, le saxophoniste Lionel Martin et moi-même. C'est un double CD où Denis dit des textes de Marcel Moreau (1933-2020), André Martel (1893-1976), Xavier Grall (1930-1981) et André Schlesser (1914-1985). Il est distribué par Inouïe. On peut aussi l'écouter et l'acquérir sur Bandcamp, et voir un clip sur Viméo. Enregistré et mixé par mes soins au Studio GRRR, c'est une coproduction de OUCH!, le label de Lionel, et de GRRR, le mien dont c'est le 50e anniversaire cette année. Le graphisme, taches et yeux, a été réalisé par Ella & Pitr.

Ce Coup de Cœur me touche particulièrement, plus que la nomination aux Victoires de la Musique du K en 1993, car j'en rêvais, depuis qu’enfant, en 1957, j’ai vu sur le disque de La Marque Jaune un encadré avec le nom de l’Académie Charles Cros. Dans cette adaptation de Jean Maurel qui en était également le récitant, Jean Topart incarnait Blake et Yves Brainville Mortimer. Je le connais pratiquement par cœur, du moins le début.
Il y a cinq ans ma fille Elsa avait reçu un même Coup de Cœur, et même mieux, puisque le disque Comme c'est étrange de Söta Sälta, son duo avec Linda Edsjö, bénéficia du Grand Prix International de l'Académie quelques semaines plus tard. Je m'étais dit que c'était formidable, qu'un de mes rêves d'enfance saute ainsi une génération. Retour vers le futur ou route vers le passé ?
Quoi qu'il en soit, la journée que nous avons passée tous les trois au Studio GRRR enchanta Denis, Lionel et moi. Ce 21 novembre 2024, il neigeait. Nous n'avons eu besoin d'aucune indication les uns ou les autres. Tout s'est fait naturellement comme si nous nous connaissions depuis des années. Nous nous sommes lancés, improvisant sans qu'aucun d'entre nous sache ce que les autres allaient jouer. Lionel et moi n'avions pas lu les textes. La diction musicale de Denis Lavant laisse respirer les décors sonores que nous interprétons, infléchissant son jeu à notre tour. Lionel Martin est au ténor, comme sur le vinyle Fictions, duo que nous avons enregistré trois ans plus tôt. En homme-orchestre, cette fois je choisis clavier, synthétiseurs, shahi-baaja, flûtes, harmonica, guimbarde et percussion. Nous avons sélectionné quatre des sept pièces enregistrées ce jour-là. Les trois premières, M'accorderez-vous ?, Cantode du Lobélisque et Les déments font figures pour moi de fictions tandis que sur le deuxième CD Petit chien sans ficelle, que Denis découvre en direct, est plutôt de l'ordre du documentaire. Au bout du "conte" c'est simplement devenu une histoire d'amitié.

vendredi 14 novembre 2025

Une phobie de la répétition ?


L'idée d'écrire un article sur les tâches répétitives commence par la vérification que je ne l'ai pas déjà commis dans le passé. Ce ne serait pas la première fois que je développe un sujet avant de m'apercevoir que j'ai produit presque le même quelques années plus tôt et que, par conséquent, je le jette au panier ! On peut donc trouver des allusions, mais pas d'évocation explicite de l'ennui profond que me procure la répétition quotidienne de tel ou tel geste comme me laver les dents ou me raser. Pour certains je n'ai pas vraiment le choix, genre la brosse à dents matin et soir. Pour la barbe j'ai choisi de la laisser pousser pour ne m'en occuper que lorsque cela me chante. Il faut biaiser pour ne pas me lasser de faire la vaisselle (elle n'est jamais la même heureusement !), la lessive (idem : je note que ce terme frise l'inconscience) ou le ménage (je me fais heureusement aider). Ma garde-robe est suffisamment variée pour me donner l'impression de m'adapter à l'humeur du jour et mon héritage gastronomique m'empêche de refaire deux fois le même tour.
C'est probablement la raison pour laquelle je déteste rejouer deux fois la même chose et que l'improvisation (sans aucune contrainte stylistique) est garante d'une sorte de nouveauté permanente. L'idée-même de répétition me fait fuir. Se lancer dans le vide donne des ailes. Au pire, une préparation méticuleuse tient lieu de filet. Pour préserver l'innocence de la première fois je mets systématiquement le compteur à zéro quelques jours après avoir bouclé un projet, mais à force d'effacer la mémoire de ce qui est achevé je risque de reproduire un schéma, celui de ne jamais me répéter !
Au démarrage de ce Blog je me souviens avoir eu conscience que cela devrait m'éviter de radoter face à de nouveaux interlocuteurs : je répondais qu'on n'avait qu'à lire l'article que j'avais consacré à la question. Cette échappatoire arrogante a fait long feu et je préfère prendre le temps qu'il faut, quitte à ressasser mes vieilles lubies. Mon goût pour l'encyclopédie et mon insatiable curiosité tempèrent la boucle qui me terrifie. Mes goûts artistiques s'expliquent ainsi facilement, et j'ai besoin d'autant de surprises dans la vie de tous les jours. L'éventail des possibles canalisé par une rigueur morale, la découverte est mon carburant. Répéter, être victime de quelque addiction, se plier à un rituel régulier, banaliser le quotidien me font fuir. Le moindre écart, le changement d'angle, l'exploration, la contradiction, le regard de l'autre éclairent ma manière de voir et donc de vivre. C'est bien le sens de la vie, d'avancer sans cesse, quitte à se retourner de temps en temps, jusqu'à la pirouette finale, irreproductible.

jeudi 13 novembre 2025

La tachycardie tanzanienne de Sisso & Maiko


Le quartet Sons of Kemet du saxophoniste Shabaka Hutchings m'avait emballé, mais mon cœur est parti sur les chapeaux de roue quand j'ai découvert l'album Singeli Ya Maajabu de Sisso & Maiko que m'indiquait Antonin-Tri Hoang. La noire à 200, ça tue. C'est totalement délirant. Moi qui cherche des trucs étonnants, je suis servi. Il y avait des musiques un peu folles comme ça au début des années 90, comme l'intelligent jungle de Coldcut, mais rien d'aussi dangereux pour le cœur, si ce n'est peut-être le footwork ou juke de Chicago, ou le gabber, un sous-genre néerlandais du mouvement techno hardcore. On pourrait désirer un ou deux morceaux lents pour retrouver sa respiration, mais les deux jeunes Tanzaniens ne débandent pas. De quoi mettre K.O. les danseurs excités les soirs de fête. Ado, j'aurais adoré trembler comme une pile électrique sur ces rythmes impossibles.


Mohamed Hamza Ally (aka Sisso) et Maiko se sont rencontrés à Dar es Salaam. Ils ont adapté le taarab de Zanzibar (îles au large de la Tanzanie), né au début du 20ème siècle, mélange d'influences africaines, arabes, indiennes et européennes, à l'instrumentation proche des orchestres classiques égyptiens avec violon, violoncelle et contrebasse, voire accordéon, oud, qanun et section rythmique, pour leurs instruments électriques et électroniques. Le premier programme sur son MacBook, le second joue sur un piano électrique Yamaha PSS-170 avec un contrôleur FL Studio lui permettant d'ajouter basse et percussion. Sons de synthés 8 Bit des premiers PC, glouglous, cris et autres samples rajoutent humour et dinguerie à la transe. Excusez-moi, je m'arrête là, besoin de reprendre mon souffle.


Comme si cela ne suffisait pas, alors que j'ai terminé mon article, et reposé (entre temps j'ai composé et enregistré le dernier épisode de la série vidéo Patrimoine d'Ile-de-France pour la DRAC), Antonin m'envoie un nouvel exemple de singali tanzanien. Encore plus délirant, si, si, c'est possible, c'est Naona Laaah du DJ Duke (pas celui d'Assassin) avec MCZO & Don Tach. Sur un tempo du diable (le singali oscille généralement entre 200 et 300 à la noire !), une voix qui semble accélérée, me rappelant les barjitudes du Japonais Tony Tani.

mercredi 12 novembre 2025

Excursion en Serbie expatriée


Amateur depuis des années du lard fumé de l'épicerie serbe près de chez moi, j'ai testé avec un ami le restaurant qui a déménagé du même coup. Il m'arrivait d'y acheter aussi des cornichons ou du jambon de bœuf. Si la ville n'est plus la même, ce n'est qu'une question de trottoir. Nous sommes d'emblée reçus comme un chien dans un jeu de quilles. Trois tables sont vides, nous n'avons pas réservé pour le déjeuner et, comme j'insiste délicatement, le serveur finit par nous placer. Aucun menu affiché, nous en sommes pour notre goût de l'exotisme. Nous voyons aux tables autour que c'est un menu fixe ; parfait ! Nous nous risquons pour un verre de rouge, plutôt vert. Salade de tomates et concombre recouverte d'une sorte de feta râpé avec deux tranches de trois sortes de charcuterie, porcelet accompagné de pommes de terre rissolées et d'une salade de chou. Autour de nous les costauds qui nous font ressembler à des nains et la télévision allumée ne parlent que serbe. L'endroit ressemble à un restaurant de quartier dont les habitués ont au moins la cinquantaine. C'est sympa, ça tient au corps, jusque là tout va bien. C'est au moment de payer que nous comprenons que nous ne sommes pas les bienvenus. Le gars, mais ce n'est pas le patron qui me connaît, nous annonce 30 euros par personne. Je suis idiot de ne faire aucune remarque. Nous partons en rigolant. L'expérience est réussie, mais cela nous a rappelé un autre rade du coin, jadis connu pour être le quartier général de la mafia serbe, où nous avions espéré boire un café il y a quelques années. Il est certain que je changerai de fournisseur de lard fumé désormais.