Jean-Jacques Birgé

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vendredi 17 août 2018

Cocooning


Si Cocoon est une sorte de comédie de science-fiction façon conte de fées grand public, ce film du réalisateur de blockbusters Ron Howard de 1985 a le mérite de soulever avec fantaisie les thèmes de la vieillesse, de la mort et de la jeunesse éternelle. Saupoudrez le tout d'effets spéciaux cosmiques, de dauphins souriants et de vieux comédiens s'amusant comme des petits fous à se poser la question faustienne ou de l'inextinguible amour conjugal et vous passerez un moment de détente, surtout si ces thèmes relèvent de vos préoccupations, que vous y voyiez ou non une allégorie mystique avec montée au ciel en soucoupe volante.
Les vieux fourneaux* préoccupés par leur virilité sur le déclin y sont adorablement cul-cul-la-praline, mais je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ma mère qui va beaucoup mieux depuis qu'elle est en maison de retraite. Si elle n'est pas tombée dans une piscine régénératrice par manque d'extraterrestres en mal du pays, elle profite néanmoins de la balnéothérapie, du kiné, de la coiffeuse, etc., et d'un environnement médicalisé aux petits soins pour elle. Cette migration l'ayant poussé à arrêter de fumer, elle ne tousse plus et sa peau a retrouvé son teint de jeune fille. Elle n'est donc plus à s'inquiéter pour la moindre petite contrariété venue bousculer ses habitudes, mieux nourrie par la cantine locale que par les plats surgelés qui l'avaient mise en carence alimentaire, et elle a la visite quotidienne de ma petite sœur qui réside souvent à côté dans cette jolie ville de retraités qu'est Royan. Cette semaine ils sont même allés en bande et fauteuils roulants manger une glace chez Lopez (qui à mon goût ne vaut tout de même pas Berthillon, hélas fermé jusqu'au 28 août) !
Lorsque j'étais jeune homme, signer avec le Diable me paraissait une proposition à méditer, or avec le temps j'ai fini par apprécier tous les âges de la vie et accepter la mort comme une étape indispensable de ce joyeux parcours d'obstacles. Bon d'accord, a priori c'est encore loin, mais l'idée ne me fait plus peur comme jadis, peut-être depuis mon séjour à Sarajevo pendant le Siège d'où je suis revenu guéri, du moins en ce qui concerne cette angoisse commune. Si d'avoir réglé son sort à celle-ci me rapproche de la sérénité, il en est forcément quelques autres que j'ai encore à affronter. Mais ça, c'est une autre histoire.

→ Ron Howard, Cocoon, dvd ou Blu-Ray remasterisés en haute définition, Carlotta, 20,06€

jeudi 16 août 2018

Tout ou Rien


Tout le mois d'août le compositeur, clarinettiste-saxophoniste, Antonin-Tri Hoang est en résidence à L'Office, Croix de Chavaux à Montreuil. Il en profite pour organiser des évènements impromptus comme un concert pour synthétiseurs auquel il m'a convié pour un duo improvisé le vendredi 24 à 18h. Il sera aux commandes d'un système modulaire qu'il a assemblé. Je viendrai avec un Lyra-8 russe, un Tenori-on japonais et l'unique exemplaire du JJB64 qu'Éric Vernhes avait inventé pour moi à l'occasion de mon anniversaire et qui fonctionne sur une machine dont les pièces et le montage viennent probablement de Chine. Notre échange aura-t-il pour autant des saveurs exotiques ? Il y aura une autre partie à ce concert-surprise décidé hier, mais nous n'en savons encore rien à l'heure actuelle...
On peut néanmoins annoncer que le lendemain à 20h Antonin-Tri Hoang sera en duo avec la pianiste Ève Risser qui exposera aussi ses dessins, à partir du 26 le quatuor de clarinettes Watt sera en résidence avec la compositrice Elsa Biston débouchant sur un concert le 28, le 31 à 18h FakeBooks (A-T. Hoang, Th. Cellier, S. Darrifourcq et leurs invités) jouera à l'occasion du dévernissage de l'installation de Marie-Christine Gayffier, parce qu'il n'y pas qu'à entendre, il y a aussi à voir ! Mais quantité d'autres évènements sont à prévoir d'ici là... Par exemple, vendredi 17 à 21h30, le concert de Richard Comte, A-T. Hoang, Linda Olah, Kenny Ruby, Jakob Warmenbol sera accompagné par un diaporama...


Dans le programme publié au début de l'été Hoang écrivait : "Depuis quelques temps, je m’aperçois qu’il se passe quelque chose a Paris au mois d’août. Ou
 plutôt il ne s'y passe rien. Donc il s'y passe tout : croiser des connus ou inconnus qui ne regardent
 pas l’heure, donner des rendez-vous pour dans 15 minutes, marcher au milieu des rues, faire de 
la musique sans but avec des musiciens rencontrés la veille. Une dérive qui s'interrompt toujours
 trop tôt, vers la fin août. Fin de la grande vacance. Donner à cette dérive un point de chute : l’Office,
 un bâtiment fascinant, fermé et ouvert, caché et à nu, l'esprit de Croix de Chavaux y résonne au 
grand jour. J’aimerais le transformer en aquarium à axolotl, et qu'y défilent tous ceux qui n'ont rien
 à faire, des artistes Bartleby. Parce que le mois d'août est le seul moment dans l'année ou des gens
 sont disponibles, à Paris. Malheureusement, comme on ne peut empêcher complétement des
 projets de naître sitôt qu'on ouvre un espace, quelques collaborations se dessinent, mais je veux 
garder les possibilités ouvertes, donner la priorité à la dernière minute avec réservation impossible."


La résidence Tout/Rien est enveloppée par une très belle et malicieuse installation, Rien/Tout, de Marie-Christine Gayffier. La plasticienne y joue sur les mots de tout ou rien qui, dégoulinant sur les murs, dessinent des phrases, se transposent en peinture, en photos, en vidéo... Un drapeau rouge flotte sur ces revendications picturales, ombre d'une époque ancienne qui se projette enfin sur l'avenir. Derrière un rideau, rouge aussi évidemment, une pièce secrète abrite des boîtes lumineuses où là encore on peut choisir entre tout ou rien, sachant bien entendu que l'un ne va pas sans l'autre, question de temps si à défaut d'espace. De même que la plasticienne a récupéré des graffiti ici et là, les visiteurs peuvent accrocher leurs réflexions derrière les vitres de cet étrange local situé à un endroit névralgique d'une ville toujours en mutation.

Tout/Rien à L'Office (ancien Office du Tourisme), 1 rue Kléber, Croix de Chavaux, Montreuil (ligne 9 - sortie 4), tous les jours de 15h à 20h (programme mis à jour régulièrement ici)

mardi 14 août 2018

Michael Gordon par le Kronos Quartet


Mais non, fidèles lecteurs et lectrices, je ne vous laisse pas tomber. Je vais bien. Je n'ai pas d'ennui de santé. Juste un changement de rythme. Les aléas de la vie font exploser les habitudes. Besoin de voir ailleurs si j'y suis. Ce qui ne m'empêche d'ailleurs pas de continuer à signaler presque chaque nouvelle production du Kronos Quartet. On peut toujours critiquer leur entrain dynamique très rock 'n roll, le quatuor californien a le mérite de faire découvrir quantité de compositeurs du monde entier et d'origines musicales relativement variées...


Michael Gordon n'est pas une découverte puisqu'il est l'un des trois piliers du new-yorkais Bang On A Can avec sa compagne Julia Wolfe et David Lang. Les interprétations à l'arrache de Bang On A Can sont d'ailleurs très proches de celles du Kronos. Cet album présente dix ans de collaboration avec le compositeur, à commencer par Potassium (2000) pour quatuor amplifié avec distorsion et sons électroniques, puis The Sad Park (2006) avec les voix enregistrées d'enfants de 3 ou 4 ans trafiquées réagissant au 11 septembre 2001, Exalted (2010) où le Young People’s Chorus of New York City dirigé par Francisco Núñez fait écho en araméen au précédent avec également le recours à un dispositif électronique. Clouded Yellow, composé la même année pour le Kronos, ouvre le disque. Glissés empruntés aux violonistes du Taraf de Haïdouk, phrases répétitives, traitements électroacoustiques, mélange avec les voix des enfants, découpage radical, rappellent le style à la fois planant et enlevé de Gordon.

→ Michael Gordon & Kronos Quartet, Clouded Yellow, cd Cantaloupe

lundi 13 août 2018

La folie de Château Perché


D'abord le lieu : un parc de cent hectares où s'élève le château d'Avrilly avec ses restes du XVe et XVIIe siècle et ses rénovations du XIXe, plans d'eau merveilleux, sous-bois secrets sous un ciel immaculé. Y sont disséminées douze scènes où la musique résonne non-stop pendant deux jours et deux nuits. Boum-boum-boum-boum, il faut aimer la techno sous toutes ses déclinaisons, même si on a la surprise de découvrir un groupe de salsa, des rappeurs ou une fanfare en parcourant la forêt. C'est suffisamment ouvert pour que Harpon y fasse un set nocturne de trois heures à l'Orée de la Clairière dans une programmation ambient/expérimentale !


Huit mille festivaliers ont rejoint cette cinquième édition du Festival Château Perché. La plupart sont maquillés, déguisés, allumés dans ce qui ressemble à un Blade Runner bon enfant. Le dress code (Tribute to Charles Freger‘s Photography, puis La Belle Époque) est interprété très librement. Dans ce pays des merveilles où chaque scène est décorée différemment, c'est peace & love ressuscités ! Au petit matin on voit évidemment errer ceux qui ont abusé des boissons alcoolisées ou des substances psychédéliques, et qui n'ont pas été embarqués par les ambulances. Je n'en connais pas la composition chimique, mais leurs adeptes gardent le sourire même si la Terre vacille sous leurs pieds. La plupart des festivaliers sont simplement des amateurs de musique de danse et de transe. L'expérience est hallucinante.
Chaque année le festival se tient dans un château différent et nécessite une organisation incroyable doublée d'une grande fantaisie. Je ne connaissais presqu'aucun des deux cents musiciens et DJ, si ce n'est Coldcut et Ben Osborne, responsable de la scène UK. La musique était devenue accessoire, seule l'expérience me fascinait. Le travail raffiné des timbres de Harpon et notre choix narratif des 1001 nuits furent terriblement perturbés par la rythmique binaire d'une autre scène pourtant assez éloignée. Notre duo avec Amandine Casadamont s'en sortit tant bien que mal en remontant le volume et en glissant progressivement vers des séquences rythmiques couvrant la pollution sonore de cette proximité, mais nous avons dû hélas abandonner les méandres raffinés du conte arabe...

vendredi 10 août 2018

Nuage


À la rentrée de septembre je ne pense pas continuer à publier un article quotidien comme je le fais depuis 13 ans. Des évènements récents dans ma vie me poussent à interroger chacun de mes gestes, à en peser leur opportunité. C'est dire si les hoquets sont nombreux. En août 2005 lorsque j'ai entamé ce périple incroyable, je ne savais pas qu'il prendrait une telle dimension, accumulant près de 4000 articles. Je continuerai à bloguer pour défendre celles et ceux que "les professionnels de la profession" négligent, pour apporter un contrechamp à ce que les médias présentent comme évidences, pour raconter ce que je ne saurais taire et partager mes passions, mais je lèverai probablement le pied en publiant un peu moins souvent, du moins pendant un moment, le temps de retomber sur les deux miens. J'ignore encore si j'opterai pour une régularité repérable ou si je miterai les semaines, histoire de ne publier que l'indispensable. J'ai toujours pensé qu'un artiste se reconnaissait à son inaptitude à choisir. Il faut que ça sorte, voilà tout. Pas moyen de faire autrement. Dans Crimes parfaits, pièce clef de 1981 d'Un Drame Musical Instantané, on entend Luc Ferrari dire, amusé, "Malheureusement c'est comme ça qu'on le joue !"...
Lorsque ma courbe a croisé l'axe des abscisses j'ai bêtement cru qu'elle était ascendante. Faut-il que je sois naïf pour avoir négligé les forces à l'œuvre, mélange de dérive freudienne et d'intrigues shakespeariennes qui me sont heureusement dans ce cas étrangères ! J'ai au moins la chance qu'elles ont épargné le fragile édifice que j'eus la patience d'ériger depuis mes vingt ans, conscient que la route serait longue et encombrée d'obstacles. Pour cette raison j'ai toujours favorisé le vecteur à la cible. Perché sur mon épaule, le petit criquet paternel qui se réfléchit dans la glace ne cesse de m'aider à garder le cap malgré les tempêtes qu'il m'arrive de déclencher moi-même !
Cette année fut donc lourde et chargée, si je prends en compte le calendrier scolaire. À l'école de la vie, la rentrée de septembre a toujours marqué pour moi le nouvel an. Comme annoncé en juin avant que le ciel ne se couvre, je remets tous les compteurs à zéro. Une nouvelle vie s'ouvre à moi dont je ne connais absolument rien. Les premiers pas sont forcément hésitants. Je relève la tête pour étudier les nuages. Le nez en l'air, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que je sois maladroit. Mais comme dans le sublime film de Michael Powell, Je sais où je vais...

→ John Constable, Cloud Study, 1822

mercredi 8 août 2018

Effondrement


En reprenant son lit naturel, la rivière a provoqué un glissement de terrain, emportant tout sur son passage. Le torrent de boue a vrillé le passé tant qu’il ne reste qu’un château de cartes écroulé sur lui-même. Là c’est plat, avec des grumeaux qui suggèrent une souffrance. Ailleurs la crevasse a empêché les sauveteurs d’installer un pont, même provisoire. Je ne reconnais plus le paysage. Pendant quinze ans le beau temps s’est moqué de la météo, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il grêle ou qu’il neige, que la canicule nous assaille ou que la chaudière tombe en panne. À l’annonce du tournant le ciel s’est voilé, la face a masqué, la pile a perdu son jus. J'étais heureux. Je sentais évidemment les problèmes que l'on assimilera plus tard aux signes avant-coureurs. On dit toujours cela après l'orage. Au bout de quelques mois de ce régime qui n'avait rien de mûr, la terre s'est soulevée. Nous avons été recouverts de merde à n'en plus respirer. Pendant trente jours j'ai suffoqué sans savoir que faire, attendant un signe qui n'est jamais venu. [En français, Ace in the Hole de Billy Wilder est traduit Le gouffre aux chimères. J'aurais préféré The Fountainhead de King Vidor, traduit Le rebelle. La passion à l'état pur.] Il y a un décalage entre la réalité et la fiction, entre la situation et les suppositions. Les analogies sont poétiques. Comme des plans sur la comète. Depuis que j'en ai fait mon deuil, l'horizon se dégage doucement. Pourtant si sombre qu'on y voit goutte. Goutte à goutte qui nourrit l'espoir du réveil. Dans l'immédiat on quadrille la feuille de route avec d'humbles petites lignes, fines, bien rangées, qui plongent tout de même dans l'encre de la nuit. Et l'on rêve d'un ailleurs... D'un jour... D'une autre fois...

mardi 7 août 2018

Les 1001 nuits de Harpon au Château Perché


Dans la nuit du 11 au 12 août de 1h à 4h du matin Amandine Casadamont et moi jouerons trois heures d'affilée sur l'une des huit scènes du Festival Château Perché qui se tiendra cette année au Château d'Avrilly près de Moulins dans l'Allier. Ce lieu, c'est l'orée de la clairière, l'île du Ketoshima, dédiée à la paix, où ne seront présentées que des musiques downtempo et ambient. Je ne connais aucun des artistes qui nous y précéderont ou suivront (Adc-303 - Andrea Belfi - Asmar - Benjamin König - Dialogue/s - Gagarin Project - (Live) Harpon c'est nous ! - Kawrites - Lakker - Lopal - Loup des Steppes (Théâtre - production In Carne) - Månljus - Paul Mørk - Samy El Moudni - Shaded Explorer - Sub Accent - (Live) Vito Lucente), pas plus que les 200 en tout qui se succéderont pendant les deux jours de ce festival hors normes. C'est dire si nous sommes curieux et avides de découvertes.
Comme notre prestation se déroulera aux rares heures où je dors habituellement je crains la nuit blanche avec trajets aller et retour depuis et vers Paris. Amandine me racontera certainement des histoires comme Shéhérazade pour que je ne m'endorme pas au volant. Tapis volant, s'entend. Cent ans justement. Puisque la nuit porte conseil nous avons choisi d'interpréter, très librement, dix contes des 1001 Nuits, cahier des charges que nous nous imposons pour donner un cadre à nos imaginations débridées. Ma camarade sera aux commandes de trois platines tourne-disques, 100% vinyle, tandis que je jouerai sur mes claviers ou sur instruments acoustiques. J'ai donc choisi aussi le Tenori-on qui produit de la lumière, le H3000 qui démultiplie les voix, le Lyra-8 fraîchement débarqué de Russie, certains programmes délicats développés pour iPad par Les inéditeurs, quelques instruments à vent, mes guimbardes... Deux energy chimes serviront à marquer le passage d'un conte à un autre.
Les dix contes sont Aladin ou La lampe merveilleuse, Sinbad le marin, Le cheval enchanté, L’Épopée de Umar an-Nu'mân, Ali-Baba et les quarante voleurs, Les trois Calenders, Le chien du Tsar, Le Conte du pêcheur et du démon, Les sept Vizirs, Le Conte d’Ayyûb le marchand, de son fils Ghânim et de sa fille Fitna. Je fais cette annonce alléchante, mais je crains que vous ne puissiez assister à cette performance si vous n'avez déjà acquis l'un des 5000 tickets, car c'est hyper booké. Je vous raconterai, puisque c'est le mérite du conte arabe de vous tenir en haleine jour après jour, nuit après nuit...

lundi 6 août 2018

Les disques GRRR sur Bandcamp


Sur Bandcamp vous trouverez l'album de mon Centenaire tout récent, Long Time No Sea du trio El Strøm, Établissement d'un ciel d'alternance où je suis en duo avec Michel Houellebecq, le disque de chansons Carton en duo avec Bernard Vitet, plusieurs albums d'un Drame Musical Instantané (Machiavel, Opération Blow Up, Urgent Meeting, Qui vive ?, Le K, Sous les mers, L'hallali, Trop d'adrénaline nuit...).
Cette plateforme permet d'écouter, de télécharger les albums dans leur intégralité ou pièce par pièce (en FLAC, ALAC (Apple Lossless), AAC, Ogg Vorbis, WAV ou AIFF !), de commander les CD, etc.
Nous avons donné un maximum d'informations sur chaque album, photos à l'appui, mais rien ne vaut l'objet lui-même tel que nous l'avons conçu dans sa matérialité.

mercredi 1 août 2018

Absence


La maison semble abandonnée, sur le mur décrépit est accrochée l'image d'un rêve, le ciel bleu, le soleil et la mer, les portes sont autant de possibles que d'impossibles, les fenêtres ouvertes sur un lendemain dont on ignore tout encore. Un asile, une île, déserte. Depuis un mois je fais juste semblant en ne publiant rien, mais à quoi rime de tenir un journal si l'on tait ce à quoi l'on tient le plus ? Le pire est que je ne sais rien ni pourquoi. Vacances annulées, tant en juillet qu'en août. J'avais souhaité une remise du compteur à zéro, je suis servi. N'en jetez plus!
Comme je suis volontariste, j'en profite pour "faire la vaisselle". Je passe le Kärcher dans la cour, j'aspire les feuilles mortes du jardin, je fais les carreaux, je resserre des vis qui ont pris du jeu, et puis j'expérimente mon nouveau synthétiseur russe, un Lyra-8 très "noise". J'ai beaucoup de mal à écrire. J'arrive à peine à lire et regarder des films. La vie réserve de drôles de surprises, parfois des plus absurdes. L'argent pervertit trop souvent les meilleures intentions. Une cruelle incertitude me prive de tout. Qui vivra verra... Heureusement Oulala et Django me tiennent compagnie à grand renfort de miaulements intempestifs et les premiers retours de mon Centenaire sont excellents. Les amis m'invitent à dîner, mais je n'arrive pas à sortir "en ville". La foule en rajouterait à ma solitude. Il y a néanmoins et heureusement le concert, dans la nuit du 11 au 12 août au Festival Château Perché, de Harpon, duo avec Amandine Casadamont pour lequel j'ai créé une page web. J'en ai aussi profité pour mettre une douzaine d'albums sur Bandcamp, cela prend du temps, ou plutôt cela occupe. Tôt le matin je passe nourrir la tortue des voisins, une endive, quelques feuilles de chou chinois et une fraise en dessert. J'enchaîne avec un footing à jeun avant de suer un petit coup au sauna. Le bon côté des choses est que je maigris. Je mange essentiellement les légumes de l'AMAP que je vais chercher chaque lundi, une véritable orgie légumière. Je dors peu d'habitude, mais là mon sommeil s'est réduit au strict minimum. Je passe par de longues phases d'abattement, de profonde tristesse, que je gère pourtant mieux que lorsque j'étais plus jeune. Tout cela ne rime à rien. Comme j'ai une soif de vivre inextinguible, tous les espoirs sont permis. On ne se refait pas. Un paradoxe.

mardi 31 juillet 2018

L'album de mon Centenaire est sur Bandcamp !


L'album sort officiellement le 7 septembre. Il est distribué par Orkhêstra et Les Allumés du Jazz. On le trouve aussi sur Bandcamp comme une douzaine de CD du label GRRR. On peut l'y écouter, le télécharger sous différents formats et commander le somptueux digipack. Il est accompagné d'un livret de 52 pages réalisé par Étienne Mineur. Pour plus d'infos se référer à l'article précédent ! Mais dores et déjà vous pouvez l'écouter en cliquant ici sur chaque décennie, même s'il vous manque les passionnantes notes de pochette et le remarquable travail graphique de Mineur...

vendredi 6 juillet 2018

Il n'y a plus de secret


Les neuf indices (1 2 3 4 5 6 7 8 9) livrés dans cette colonne pouvaient-ils laisser présager de ce qui se tramait. Étienne Mineur s'y entend d'ailleurs en trames, au vu de sa création graphique, 52 pages hautes en couleurs. J'ai mis dix ans à accoucher de ce projet. Dix ans. Chaque pièce de l'album représente d'ailleurs une décennie. Les chiffres !? Avant l'ultime pièce due à Sacha Gattino, mes compositions durent un total 52 minutes, pas une seconde de moins. C'est aussi l'année de naissance. Mon chiffre préféré a toujours été le 7. Ajoutez ou multipliez, vous retomberez toujours sur ce tiercé, 52-7-10. Une martingale. Dans mes cauchemars d'enfant, le 7 épousait le rythme de ma respiration, probablement celle de ma mère ce mercredi de novembre. Non, ce n'était pas le septième mois. Le septième est celui de juillet ! On y est. Un obsessionnel fait dire aux chiffres ce qu'il veut. Libre au compositeur de jongler avec eux comme avec les mots. La musique est de cet ordre. Je l'aurai tordue dans tous les sens.
Dans une lettre datée du 5 novembre 2052, Laure Nbataï écrit :
"En 2018 Jean-Jacques Birgé se tourne vers son passé en enregistrant une pièce par décennie, réfléchissant à la fois son parcours et l’époque où il s’inscrit. En hommage à son père féru de science-fiction, il imagine également les décennies à venir, composant trois pièces d’anticipation. Cette évocation vectorielle ressemble à un spectacle d'ombres chinoises dont les apparences se confondent avec le réel. Pour conclure l’album, le compositeur Sacha Gattino s’est fait un devoir d’écrire un Tombeau en hommage à son camarade.
Par souci d’authenticité, Jean-Jacques Birgé mêle des archives, dont la plus ancienne date de 1958, à des enregistrements réalisés avec nombreux musiciens et musiciennes parmi ses amis. On retrouve ainsi les chanteuses Elsa Birgé sa fille, Pascale 
Labbé, Birgitte Lyregaard, son camarade d’Un Drame Musical 
Instantané Bernard Vitet à la trompette, le trombone Yves Robert, le corniste Nicolas Chedmail, le compositeur Antonin-Tri Hoang à la clarinette basse, les guitaristes Hervé Legeay et Philippe 
 Deschepper, le violoncelliste Didier Petit tandis que Vincent Segal est à la basse, les batteurs Cyril Atef et Éric Échampard, l’accordéoniste Michèle Buirette, la créatrice sonore Amandine 
Casadamont et Sacha Gattino mélangeant échantillonneur, boîte à musique orgue et sifflement.

Pour sa part, tout au long de ces dix décennies formant ce petit opéra, on peut entendre le compositeur au synthétiseur, son instrument de prédilection dont il fut l’un des premiers utilisateurs en France dès 1973, mais aussi au Theremin, au Tenori-on, à la Mascarade Machine, à la trompette, à la flûte, à la cythare inanga et à la guimbarde, son instrument fétiche. Sa voix est également présente, de l’enfance à l’âge adulte, dont trois passages chantés."

→ Commandes anticipées chez le distributeur Orkhêstra, ou auprès du label GRRR
si vous désirez le recevoir avant sa sortie officielle le 7 septembre...

jeudi 5 juillet 2018

Cauchemar


Coup de théâtre et accumulation de douches froides : mes disques seraient retrouvés et arriveraient ce soir vers 20h par camion spécialement affrété ! Comme ils avaient disparu il y a une semaine au fin fond de la Suède et qu'il était impossible de les localiser, j'ai espéré un moment devenir n°1 chez les Esquimaux...
Avec par ordre d'apparition Étienne Mineur, Michèle Buirette, Elsa Birgé, Nicolas Chedmail, Hervé Legeay, Vincent Segal, Cyril Atef, Bernard Vitet, Didier Petit, Pascale Labbé, Philippe Deschepper, Yves Robert, Éric Échampard, Sacha Gattino, Birgitte Lyregaard, Amandine Casadamont, Antonin-Tri Hoang...

Actualisation : VÉRITABLE CAUCHEMAR
Toujours aucune livraison et il est 22 heures !

Transhuman/ce par l'Anguison Quartet


J'ai commencé par sentir un léger frémissement. Le vent a fait bouger les feuilles. C'est ce que j'ai cru avant de lire le titre de la pièce, Hanuman Dance. Il y avait donc quelqu'un dans l'arbre. Un langur à face noire ? Ou un truc carrément plus gros ? En réalité ils étaient quatre : Fabrice Charles au trombone, Nicolas Nageotte au baryton, et les deux autres à la batterie et aux percussions, Jacques Di Donato (non, pas à la clarinette !) et Roméo Monteiro qui a également réalisé le mixage des improvisations. La suite est aussi délicate. Ils s'étaient mis d'accord pour ménager les oreilles des auditeurs, proches des pavillons et des cymbales. Pour retrouver le contexte où le public est convié au milieu de l'espace sonore, Christian Maes a enregistré en binaural, donc l'écoute au casque est fortement conseillée pour suivre le cours de l'Anguison, petit ruisseau du Morvan. Sur ses rives fleurissent des bouches colorées, mais de temps en temps éclate une discrète tragédie. Le quartet ne s'en aperçoit sérieusement qu'après coup. Ses membres identifient seulement à l'écoute les étapes de leur promenade qui aura duré trois jours. Ils l'ont d'ailleurs appelée Transhuman/ce. J'ai apprécié d'avoir attendu la crue, lorsqu'en index 8 le flux se moque des petits cailloux et des herbes folles, mais le free reste très zen, se laissant consommer par petites gorgées dans des sazukis. La végétation laisse défiler une toile paysagère qui ne se perçoit qu'en s'allongeant sur l'herbe...

→ Anguison Quartet, Transhuman/ce, cd Urborigène

mercredi 4 juillet 2018

Disparition mystérieuse de toute une vie


Tout était calé pour que j'envoie mon nouvel album à sa vingtaine de participants et à la presse mercredi dernier, avant mon départ en vacances. Mais une erreur d'aiguillage a chamboulé mes plans. Encore une fois un transporteur, cette fois l'Allemand Dachser, a été à la hauteur de cette profession sinistrée. Mon chargement est parti au fin fond de la Suède au lieu de Bagnolet. J'ai donc attendu deux, puis trois, puis cinq jours, l'annonce de la livraison étant chaque fois ajournée alors que je faisais le pied de grue à l'attendre. Une semaine plus tard, alors qu'encore une fois je n'ose pas quitter le studio, Squeezer m'apprend que "le transporteur a perdu le stock et qu'il est impossible de le localiser" !!!
------- cela vaut bien trois points d'exclamation -------
Les huit indices (1 2 3 4 5 6 7 8) publiés dans cette colonne attendront donc encore un peu pour que la solution de l'énigme vous soit révélée, même si le titre de cet article représente un nouvel indice.
Vous comprendrez pourquoi je désirais tant l'avoir derrière moi. C'est une page qui se tourne, et non des moindres. La sortie de cet album magnifiquement habillé par le graphiste Étienne Mineur en 52 pages coïncide avec une année clef. Ma fille a eu un petit garçon, les archives de la famille descendues du haut d'une armoire m'ont donné envie de faire pousser mon arbre généalogique, ma curiosité est allée jusqu'à faire séquencer mon génome, et puis cet album commencé il y a dix ans et dont je parle depuis des semaines en termes voilés clôt inévitablement une histoire, une très longue histoire. Après tout cela j'ai besoin d'avoir l'esprit libre pour envisager de nouvelles aventures. Régulièrement, mais heureusement pas trop souvent, je remets ma vie en question, et ce à tous les niveaux, intime, domestique et professionnel. Qu'ai-je maintenant envie de faire ? Quel avenir envisager ? Pas question de m'endormir sur mes acquis.
Cette aventure au goût saumâtre me contrarie, car je pensais prendre la route avec le passé derrière moi. Je crains aussi que le pressage disparu réapparaisse en promo un de ces jours sur Internet ou ailleurs, car mon nouvel album n'a pas été enlevé par des extra-terrestres. Le feuilleton a engendré suffisamment de tensions additionnées à d'autres problèmes pour que nous ne partions plus en vacances. J'ai défait les valises. L’usine d'Optimal va prendre en charge un repress complet de l’ensemble des exemplaires, en express disent-ils. Je pourrai peut-être faire mes envois en fin de semaine prochaine. De toute manière cet objet, à la fois symbolique et conceptuel, ne paraîtra que le 7 septembre, mais je comptais aussi assurer les pré-commandes auprès de celles et ceux qui partagent mon impatience...

mardi 3 juillet 2018

Le bestiaire de Romain Baudoin au torrom borrom


J'aime trop la guitare électrique lorsqu'elle survole les grands espaces, propulsée par les saturations et les larsens qui s'en échappent comme des réacteurs. J'aime trop la manivelle de la vielle qui rythme les danses rituelles d'un autre temps que l'on ne sait s'il est d'hier ou de demain. J'aime trop le rock médiéval de l'orchestre de la Troisième Oreille pour ne pas m'enthousiasmer à l'écoute du Bestiari de Romain Baudoin. Son torrom borrom est un instrument hybride, vielle à roue électroacoustique à roue mobile et guitare électrique. Qu'il en joue en homme orchestre ou revienne vers la vielle à roue soprano acoustique de l'ancien luthier Pimpard Cousin avec grelots et grosse caisse, il entretient la transe au delà du crépuscule, tard dans la nuit étoilée. Librement inspiré du bestiaire occitan de Rigaut de Barbezieux, son album est une sorte de transposition musicale de bestioles que l'on aurait pu croiser chez Jérôme Bosch, peintre énigmatique s'il en est...


Sur le clip de Nicolas Godin, le danseur Richard Cayre incarne une sorte de cerf proche des créatures macabres de Joël-Peter Witkin, un être hybride comme le torrom borrom de Romain Baudoin...

→ Romain Baudoin, Bestiari, CD in situ, dist. Orkhêstra

lundi 2 juillet 2018

Les doigts chauves


Lorsque mon cactus a basculé j'ai eu l'idée saugrenue de le rattraper au vol. Il m'a fallu retirer les épines une à une avec une pince à épiler. Comme pour des orties, j'ai fini de retirer les glochides avec du ruban adhésif, puis je me suis bien lavé les mains que j'ai badigeonnées de calendula. Je ne sais pas si cela picote ou cela grattote, mais j'ai toujours trouvé que la coiffure en brosse ne m'allait pas du tout, même sur les doigts. Quand j'étais tout petit, ma mère m'avait passé sur les cheveux un cosmétique pour les redresser et cela faisait affreusement mal pendant qu'elle frictionnait mon crâne. En plus, cela ne marchait pas du tout. Je suis donc plutôt rassuré d'avoir de nouveau les doigts chauves.

vendredi 29 juin 2018

Mon frigo en double page


Il n'y a pas que le mien. De 1993 à récemment, Olivier Degorce a photographié quantité de réfrigérateurs dont le contenu en raconte long sur leurs propriétaires. Le livre Fridge Food Soul dresse également un portrait de l'époque et du temps qui passe au travers des emballages et de la variété de victuailles et de breuvages qui s'offrent à nous lorsqu'Olivier ouvre les portes du froid. Il ne fait en général qu'une seule photo, avec des appareils très différents, du plus simple au plus sophistiqué, et pas question de toucher à quoi que ce soit avant que ce soit dans la boîte ! On appréciera le lien avec la trentaine de livres de cuisine qu'il a illustrés pour sa compagne Amandine Geers...
En scrutant ce qu'il y avait ce jour-là dans mon Whirlpool qui n'était pas très rempli en comparaison des jours où je reviens des courses, je reconnais mon goût pour l'exotisme : une boisson pétillante et pimentée turque à base de betteraves à côté du vin blanc, des sauces orientales, mais aussi du Coca Cola et du cidre, un citron vert et un piment marocain, et les incontournables glaces de chez Berthillon. Comment interpréter cet inventaire ? J'aurais préféré éviter de montrer certains de mes choix d'alors, mais je laisse à chacun/e le soin de se faire sa petite idée...

→ Olivier Degorce, Fridge Food Soul, texte en anglais, 136 pages avec presqu'autant de photos, 18 × 26 cm, Ed. Patrick Frey (Zürich), 42€

jeudi 28 juin 2018

D'accord avec Didier Petit


Comment ne pas être D'accord avec Didier Petit ? Le musicien fait corps avec son violoncelle comme un être bionique du temps où l'électricité n'existait pas encore. Son instrument n'est nullement une prothèse en bois verni, mais la prolongation de sa pensée, tant leurs âmes se confondent. Le violoncelliste en joue comme s'il le découvrait pour la première fois et qu'il avait décidé d'en explorer sa surface et son volume dans leurs moindres détails. Il marche pieds nus et les cordes vocales s'ajoutent aux quatre métalliques. Il y a évidemment de la triche puisque le virtuose avait emprunté le Bach pour traverser les siècles il y a longtemps déjà. Et comme on a pris l'habitude d'associer Histoire et géographie, ce troisième volume en solo, après Déviation (sur La Nuit transfigurée en 2000) et Don't Explain (sur Buda en 2013), prend parfois les couleurs de Pékin où il fut enregistré récemment. Mais cela ne suffit pas à l'explorateur. Il aura fallu qu'il s'envole en impesanteur avec l'avion parabolique Zéro Gravité du CNES pour avoir la sensation d'avoir marché sur la Lune. L'illusion fut parfaite car Didier avait eu l'intelligence de ne pas regarder le doigt ! Ainsi au lieu de dévoiler la face cachée de notre satellite, il nous offre ici les 7ème, 8ème et dernière faces, couchées sur un disque plaqué d'argent. Dernière ? Qu'entend-il lorsqu'il annonce "clore 20 ans d'une pratique différente de l'instrument qu'il trimballe depuis bientôt 50 ans" ? Est-ce le solo qu'il évoque, la fusion instrumentale, le voyage sidéral, une retraite anticipée ou le désir d'aller voir plus loin ce qui se trame dans les autres dimensions ?

→ Didier Petit, D'accord, CD RogueArt, 15€

mercredi 27 juin 2018

Huitième indice


Voilà. C'est arrivé demain. On a passé la ligne. J'ai demandé à Amandine Casadamont de faire le voyage avec moi. D'habitude elle écrit des fictions et des documentaires qu'elle produit à Radio France. Pour notre duo Harpon, elle est platiniste. Entendre qu'elle mixe des vinyles sur trois platines tandis que j'improvise le plus souvent au clavier, bien qu'ici j'utilise exclusivement la Mascarade Machine que j'ai conçue avec Antoine Schmitt et qu'il a construite à base de code. Cet objet virtuel commandé comme un marionnettiste devant la webcam de mon ordinateur permet de transformer le flux radiophonique en mélodies, nappes, rythmes, timbres électroacoustiques... Après trois albums sur drame.org et quelques live, Harpon jouera un set de trois heures dans la nuit du 11 au 12 août au Festival Château Perché qui se tiendra cette année au Château d'Avrilly. 200 artistes sont attendus lors de cet évènement totalement délirant dans un lieu qui me fait penser à Peau d'Âne... J'allais oublier : la photo retravaillée par Étienne Mineur est d'Olivier Degorce qui m'avait photographié lors d'un concert à Londres. C'est beaucoup trop d'informations pour si peu de lignes !

mardi 26 juin 2018

Dites-le avec un disque


En 2012 Patrice Caillet avait rassemblé des pochettes de disques bricolées par des amateurs ayant perdu l'enveloppe originale, dans le livre Discographisme récréatif, magnifique recueil d'art brut. L'année suivante, avec Adam David et Mathieu Saladin, il avait publié, Sounds of Silence, un vinyle composé de 29 plages de silences sur le label Alga Marghen. Cinq ans plus tard Caillet, David et Elia David accouchent d'un nouveau concept avec le vinyle mono-face Dîtes-le avec un disque / 15 Auto Recordings. Ce sont quinze enregistrements réalisés dans les années 60 par des anonymes dans des cabines publiques d’enregistrement phonographique sur le modèle du Photomaton. On avait une minute trente secondes pour enregistrer un 45 tours que l'on pouvait ensuite envoyer ou offrir. Dans le film Masculin Féminin de Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Léaud enregistre ainsi une déclaration d'amour à Chantal Goya dans une de ces cabines automathones :


La mauvaise qualité technique importe peu. Ces morceaux de vie sont émouvants, qu'ils soient joyeux ou tristes, légers ou profonds. On n'y entend pas seulement les voix, mais aussi l'état psychologique des protagonistes et l'univers urbain autour, révélateur de l'époque. Sur la pochette blanche est collé un sachet hermétique avec la liste commentée des plages et le texte explicatif. Cette évocation me rappelle mon album Brut de répondeur où j'avais rassemblé 2h30 de messages que j'avais reçus entre 1981 et 1983. Je repense aussi à l'enregistrement du grand-père de Bernard Vitet, gravé dans la cire, que mon camarade espérait sortir sur la réédition de Mehr Licht ! que l'on attend toujours, bloquée par de sinistres et absurdes spéculations mercantiles.
Mais le concept actuel des trois larrons ne s'arrête pas là, car ils ont imaginé un réel geste artistique. Comme ils l'expliquent sur le site ditesleavecundisque.com où sont détaillés le contexte et le projet accompagnés des 15 auto-enregistrements, ce nouvel album n'est pas à vendre ! Il ne rentre à aucun moment dans une logique commerciale. Les exemplaires de ce disque ont été volontairement perdus dans des espaces publics, commerciaux, médiathèques, vide-greniers... S'ils ont commencé par en déposer un à la Médiathèque Musicale de Paris samedi dernier, ils en glissent subrepticement des exemplaires dans les bacs de la Fnac, chez Boulinier ou dans des lieux correspondant aux enregistrements initiaux. Qui donc alors trouvera celui intentionnellement oublié dans l'ascenseur de l'Empire State Building à New York ? Où en dégoter un exemplaire si sa diffusion est clandestine ? Les auteurs refusent de révéler même le nombre pressé, mais on peut supputer qu'il y en a pas mal tant ils doivent s'amuser à l'intégrer dans des endroits plausibles autant qu'improbables, chamboulant l'état de stocks où il n'est évidemment jamais répertorié. On imagine déjà les sueurs froides au passage en caisse. Libre donc à vous d'imaginer où ces joyeux farceurs ont pu laisser leur généreux forfait pour que vous en soyez les premiers acquéreurs !