Jean-Jacques Birgé

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lundi 20 novembre 2017

Je vais au zoo avec Zizi...


Chaque fois que je vais au zoo la chanson de Fernandel me trotte dans la tête. "Bien des tourtereaux, c'est l'usage, Quand ils veulent parler d'amour, S'en vont rêver sous les ombrages, Aux Tuileries, au Luxembourg, Moi je connais c'est véridique, Un endroit bien moins fréquenté, C'est le jardin zoologique, Aussi le dimanche pour flirter... Je vais au zoo avec Zizi, Et l'on se promène au ralenti, Devant la cage des kangourous, On s'dit des mots doux, Près de l'ours Martin, On s'prend la main, Près de l'otarie, On se sourit, Et près des phoques, Je m'sens loufoque, Mon cœur fait toc-toc..." Pour les amateurs les paroles complètes sont et la chanson izi. La chanson me plaît en particulier pour la liaison entre "je vais" et "au zoo", je vais zozo. Je pratique moi-même couramment ces liaisons qui amusent, autant que les allitérations...


À propos de liaisons j'ai choisi parmi mes photos celles qui avaient chaque fois un point commun avec la précédente, à la manière de Jean-Hubert Martin sélectionnant les œuvres de l'exposition Carambolages dont j'avais fait la musique pour le Grand Palais. Ici c'est souvent un détail graphique...


J'ai oublié de noter le nom des animaux du Zoo de La Palmyre près de Royan. Les deux premiers sont un Tamarin lion à tête dorée et un tamarin bicolore d'Amazonie. Pas moyen de me souvenir du nom de ce singe dont le masque a certainement inspiré maints sculpteurs. La nature a toujours été un modèle pour les humains, que ce soit les images ou les sons. Ainsi mes instruments vietnamiens reproduisent tous des cris d'animaux...


À cette époque de l'année le zoo est désert. Nous avons croisé seulement deux autres couples pendant les trois heures de balade. Les grands singes étaient d'ailleurs confinés à l'intérieur à cause de la température, contrairement aux petits lémuriens que nous avons eu la joie de voir courir dans les tunnels de grillage au-dessus de nos têtes. Ces makis catta ressemblent aux frères Rapetou créés par Carl Barks pour Disney. On lui doit aussi les personnages de Picsou, Gontran Bonheur, Géo Trouvetou, la sorcière Miss Tick et l'organisation des Castors Juniors, c’est dire son importance. Hélas aucun d’eux ne réside à La Palmyre !


Face au zèbre j'ai pensé au poème de Robert Desnos mis en musique par Michèle Buirette que chante Elsa. C'est ma chanson préférée du spectacle Comment ça va sur la Terre ? qu'elles ont monté avec Linda Edsjö. En passant devant le pélican c'est leur reggae qui m'est revenu !


Tandis que coulait le rimmel de la femelle rhinocéros, je me suis retrouvé projeté vingt ans en arrière dans le Terail au sud du Népal. Le rhino asiatique, caparaçonné comme un monstre préhistorique, est beaucoup plus impressionnant que l'africain. En avançant dans les hautes herbes de décembre nous avions été nez à corne avec l'un d'eux. Sans gestes brusques nous avions reculé tout doucement...


Quant à l'iguane que j'avais attrapé par la queue en Guadeloupe, il m'avait coûté des blessures profondes aux pieds lorsque je lui avais couru après sur des roches volcaniques coupantes comme des lames de rasoir. Certes l'iguane ne bougeait plus, paralysé par mon geste, mais, moi non plus, n'en faisais plus un, essoufflé, martyrisé. Pour nettoyer les plaies j'avais eu la stupidité d'aller les tremper dans l'eau de mer, ce qui les avait évidemment creusées très douloureusement...


Avec le temps chaque animal me rappelle une aventure. Les flamants roses sont évidemment ceux que Françoise a filmés au Chili dans le désert d'Atacama et que j'avais sonorisés par un duo réalisé dans le passé avec Hélène Sage... Les animaux que Françoise filme racontent toujours une histoire à la limite de l'anthropomorphisme. Comment s'empêcher de faire des rapprochements pour comprendre leurs actes ? Ce sont avec nos yeux et nos oreilles, avec notre imagination, lorsqu'elle va au-delà de la simple observation, que nous nous rapprochons d'eux en nous souvenant que, nous aussi, sommes des animaux. "Des animaux dénaturés" comme nous appelle Vercors.


L'ibis rouge, c'est évidemment Jean-Pierre Mocky, un film tourné en 1975 avec Michel Serrault, Michel Galabru et surtout Michel Simon, dont je garde le meilleur souvenir, et le film, et Michel Simon que j'avais vu en 1965 au Théâtre Gramont jouer Du vent dans les branches de sassafras. Il n’y en a pas ici. Les zoos sont des lieux paradoxaux. Les animaux en cage crèvent le cœur, mais ils ouvrent le champ des possibles à celles et ceux qui ne connaissent pas d'ailleurs. Et pour tous "l'autre" prend forme et interroge notre condition humaine. Ils permettent aussi parfois de sauver des espèces en voie de disparition qui pourront être réintégrés dans leur milieu naturel à condition que nous arrêtions de le coloniser et de le recouvrir de bitume...

samedi 18 novembre 2017

Promenade royannaise


Nous sommes allés rendre visite à ma maman qui est en maison de retraite tout près de la résidence secondaire de ma petite sœur. Hors saison, l'âge du capitaine est fortement avancé. En arrivant nous nous sommes déliés les jambes sur le port de plaisance d'où l'on a une vue d'ensemble sur les villas qui longent la plage. Le cadre choisi montre le mélange de styles qui caractérisent cette ville en partie détruite par les bombardements alliés dans la nuit du 4 au 5 janvier 1945. Une touche de bleu maritime, une reconstruction moderniste des années 50, un vestige de la fin du XIXème siècle, l'océan, une mouette. Il ne nous reste plus qu'à filer au marché déguster des huîtres "spéciales" Geay !

vendredi 17 novembre 2017

Folk Songs avec le Kronos Quartet


Les disques du Kronos Quartet se suivent, mais ne se ressemblent pas. Il y a évidemment toujours leur manière très volontaire d'attaquer, une franchise qui se retrouve partout dans leur jeu. Cet éclectisme fait vraiment du bien à une époque où les replis communautaires occupent aussi les expressions artistiques. Les voici donc aborder un répertoire de huit folk-songs anglo-saxonnes et une française (Montagne, que tu es haute) où David Harrington, John Sherba, Hank Dutt et Sunny Yang se font accompagnateurs de trois chanteuses et un chanteur qui se partagent les titres. Originaire du Vermont, Sam Amidon est maintenant basé à Londres. Olivia Chaney est anglaise. Rhiannon Giddens vient de Caroline du Nord. Ils ont tous entre 35 et 40 ans, sauf Natalie Merchant, un peu plus âgée, qui vient du rock (10,000 Maniacs).


Les arrangements contemporains de ces morceaux traditionnels (sauf Factory Girl de Rhiannon Giddens et Last Kind Words de Geeshie Wiley) sont signés Nico Muhly (collaborateur de Philip Glass ou Björk), Donnacha Dennehy (compositeur irlandais ayant étudié avec Gérard Grisey et Louis Andriessen), Jacob Garchik (compositeur et trombone jazz) et Gabriel Witcher (le seul vraiment folk, chanteur et violoniste américain). On évoque rarement les arrangeurs des morceaux pop qu'interprète le Kronos, mais il est intéressant de noter également leurs différentes origines musicales. Il y a une ouverture d'esprit nettement plus grande que dans notre hexagone où les chapelles empêchent souvent les croisements. Dans l'ensemble ces chansons sentimentales, parfumées aux embruns des falaises et à l'humus forestier, sont plutôt tristes et nostalgiques, sauf Lullaby qui termine le disque sur une note joyeuse.

→ Kronos Quartet, Folk Songs, cd Nonesuch 20€ (lp 29€)

jeudi 16 novembre 2017

Le livre des livres


Comment avais-je pu rater Otto, l'homme réécrit l'an passé alors que j'acquiers systématiquement chaque opus de Marc-Antoine Mathieu ? Déjà que j'avais manqué ses expositions à Saint-Nazaire ou Angers... Je retrouve dans ses albums la trace du Philémon de Fred, et, plus encore, les interrogations philosophiques de Francis Masse, là où la science croise la route de la poésie, pas seulement dans les mots, mais aussi dans le dessin. Mes préférés sont 3" et S.E.N.S. VR, peut-être parce que ce sont des œuvres hybrides, le premier conçu de manière complémentaire pour le papier et le numérique, le second pour son application 3D sur tablette. Tous créent un vertige en interrogeant notre perception du monde et la place que nous y occupons. Otto plongeait dans les souvenirs oubliés de l'enfance, des sensations qu'en absence de mots la mémoire efface petit à petit, la quête impossible de notre identité. Le livre des livres rassemble les amorces des livres que l'auteur imagine, sachant qu'il ne dépassera jamais leur synopsis !


Si je lis romans et essais sur liseuse, il serait dommage de se passer de l'épais recueil de couvertures cartonnées que constitue Le livre des livres qui existe bizarrement aussi en ePub. Recto verso, chaque couverture nous laisse imaginer ce qui n'existera jamais que dans notre propre imagination, dans l'interprétation dont chacun est capable. Marc-Antoine Mathieu évoque l'incendie du Grand Entrepôt Des Albums Imaginaires qui obscurcit le ciel de Babel à Alexandrie, histoire de rassurer les amateurs de bandes dessinées de science-fiction. Jouant sur les mots autant que sur les mises en page, l'auteur invente des titres, des éditeurs, des situations. Les concepts primant sur les anecdotes, ses personnages avancent masqués, sans visage ou derrière de grosses lunettes de myope qui les rendent invisibles.


Il y a plus à lire dans chaque paire de pages que dans nombreux albums que je dévore en un quart d'heure et que j'oublie aussitôt refermés. Pour choisir une bande dessinée, je cherche à ce que le trait me plaise et qu'elle dure le plus longtemps possible, freinant ma lecture sans les ressorts de la logorrhée verbale, pour avoir envie d'y revenir. Le livre des livres me rassasie à chaque proposition. À tel point que je me surprends à imaginer des compositions musicales et sonores, contrechamp de cette iconographie, encyclopédique par les questions qu'elle soulève...


Feuilleter un album de Marc-Antoine Mathieu pousse à la lenteur de la découverte pour en apprécier tout le suc. Le vertige tient au détail autant qu'à la vue d'ensemble. Miroir nous renvoyant nos propres interrogations, son œuvre est une plongée métaphysique de l'Homme face à l'absurdité de l'univers. Grâce à cet illusionniste virtuose, nous ne sommes pas prêts d'en faire le tour.

→ Marc-Antoine Mathieu, Le livre des livres, Ed. Delcourt, 27,95€

mercredi 15 novembre 2017

Choucroute chinoise


Comme je voulais faire le ménage dans le réfrigérateur avant de descendre vers le sud, j'ai cherché à composer un plat pour le déjeuner avec ce qui me tombait sous la main et qu'en plus ce soit bon. J'ai commencé par faire bouillir des vermicelles de haricot mungo auxquels j'ai ajouté un reste de choucroute non assaisonnée, plus des champignons à l'huile, des carottes vinaigrées, quelques gousses d'ail et des navets japonais confits émincés. J'ai coupé en dés la fin du rôti de porc et grillé au four les poivrons de l'AMAP afin de les éplucher facilement. J'ai réchauffé le tout au micro-ondes et pour lier cette petite mixture, j'ai mélangé du vinaigre de riz, un bouillon shirodashi au konbu et une sauce de pâte de soja pimentée. Je me suis régalé, mais j'ai oublié de faire la photo. C'était joli, avec les carottes, l'orange vif et le vert des poivrons, les navets jaune moutarde. Alors j'ai pris la bouteille de sauce pimentée dont je me sers tout le temps ces jours-ci devant le carrelage de la cuisine, c'est la Soybean Paste Dipping Sauce de Healthy Boy Brand qu'on peut trouver à Belleville...

mardi 14 novembre 2017

A Touch of Psychedelic Rap


J'aime toujours autant le rap inventif du duo Shabazz Palaces, composé du rappeur Ishmael Butler (sous le pseudo Palaceer Lazaro) et du multi-instrumente Tendai Maraire. Sortis à deux semaines d'écart en juillet dernier, Quazarz Born On a Gangster Star et Quazarz Vs. the Jealous Machines se distinguent encore cette fois parmi les innombrables hip-hopers, grâce à leurs influences africaine et jazz, des perspectives réverbérées et une utilisation iconoclaste de l'électronique. Ils sonnent un peu comme si The Deviants avaient fait du rap, a psychedelic touch of rap ! Ayant du mal à comprendre les paroles, j'ai cherché d'où venait le nom « Shabazz ».
Dans Message to the Blackman in America, Elijah Muhammad explique que ce nom était celui des descendants d'une « nation noire asiatique », dont descendraient tous les Noirs actuels d'Afrique et de la diaspora. En 1964, après avoir fondé sa propre organisation religieuse, « The Muslim Mosque Inc. », d'origine sunnite orthodoxe, Malcolm X revient de son pèlerinage à La Mecque (le hajj) sous le nom musulman de El-Hajj Malik El-Shabazz (الحاج مالك شبز), tout en condamnant le racisme antiblanc de Nation of Islam qu'il vient de quitter. Son épouse et ses filles prendront le nom de famille de Shabazz.



Le second album peut paraître plus expérimental que le premier, mais tout de même moins que les deux précédents, Black Up et Lese Majesty (écoutes sous les liens !). L'extra-terrestre Qwazarz qui rend visite aux Terriens noyés dans leur technologie rappelle les élucubrations de Sun Ra, d'autant que ces aliens communiquent surtout par la musique, mélange de funk jazzy et de lignes de basse krautrock agrémenté d'un flow à la Tricky et de rythmes destructurés qui ne poussent pas à la danse... Ce genre de cocktail trance produit l'ivresse à coup sûr !



Pour terminer, voici un live sur KEXP, station de radio musicale publique basée à Seattle sur la côte ouest...



→ Shabazz Palaces , Quazarz Born On a Gangster Star + Quazarz Vs. the Jealous Machines, cd Sub Pop Records, entre 9€ et 14€ (?!) chacun, pour avoir le meilleur son. Sinon, écoutes ci-dessus !

lundi 13 novembre 2017

Je ne suis ni votre nègre, ni votre boniche


Jonathan Buchsbaum, marié avec une Américaine d'origine caraïbienne dans une vie antérieure, m'expliquait qu'être noir aux USA ou en France ne signifie pas la même chose (si ce n'est les Antillais ou les Guyanais). Être issu de la colonisation ou de l'esclavage n'implique pas les mêmes séquelles. Car la culture du viol est inscrite dans l'Histoire américaine. Tandis que la polémique désigne des boucs-émissaires aux pratiques violentes de notre système machiste (lire précédent article), je revois le formidable documentaire de Raoul Peck, I Am Not Your Negro (Je ne suis pas votre nègre) qui sort en DVD chez Blaq out.
Ces jours-ci Roman Polanski ou Kevin Spacey sont mis à l'index alors que toute la population noire américaine est le fruit d'un viol massif. Il faut alors beaucoup d'hypocrisie pour se focaliser sur quelques personnes célèbres, un petit juif "polack" (dixit le juge !) et un homosexuel qui fait son "coming out" (il manque un noir à la panoplie), alors que le pays entier s'est fondé sur le génocide des "natives" sans jamais le reconnaître, puis sur ce viol généralisé qui a donné naissance à des centaines de millions d'enfants dont les ancêtres sont très rarement exclusivement noirs ! Face à l'image que la société américaine lui renvoie, le jeune Baldwin ne se rend d'ailleurs compte de la couleur de sa peau et de ce que cela implique que vers l'âge de six ans. J'en connais ici qui ont attendu quatorze ans pour le comprendre !
En France, colonie économique états-unienne, on emboîte le pas vite fait à cette hypocrisie qui consiste à désigner des boucs-émissaires pour camoufler le sexisme généralisé. Que l'on commence par donner des salaires équivalents aux femmes et aux hommes ! Que l'on sélectionne plus d'œuvres de femmes dans les festivals et que les jurys ne soient pas presque exclusivement masculins ! En période de crise économique, entendre d'exploitation maximale de "l'homme" par "l'homme", il est facile d'exacerber la vindicte populaire en se focalisant sur quelques cas pour provoquer un retour au puritanisme et exiger la censure. Pensez-vous sérieusement que condamner quelques violeurs ou acteurs d'harassements sexuels résolve la question de la violence faite aux femmes ? Toutes les religions s'emploient depuis des millénaires à les rabaisser. En 1975, alors que j'étais assistant sur un disque pour célébrer l'Année de la Femme produit par le PCF, le Comité Central censura une phrase d'Engels qu'il trouvait trop dure pour les ouvriers : "la femme est le prolétaire de l'homme". Cela m'est resté en travers de la gorge. Si la question ne génère pas un nouveau puritanisme, elle a le mérite de rappeler la différence abyssale du statut social des hommes et des femmes dans notre civilisation.
Fin 1993 je fus accusé par le responsable de la BBC de n'avoir plus de recul avec les évènements et d'être devenu Sarajévien. Je réalisais alors chaque jour un court métrage dans le cadre de Sarajevo Under Siege. Je répondis que je les emmerdais, car j'étais juif, noir, femme et pédé, choisissant toujours le camp des opprimés. Sans rentrer dans les détails, ma colère me fit accoucher de la première fiction tournée pendant le siège, Le sniper, qui fit le tour du monde. Je souhaitais montrer que l'information objective n'existait pas dès lors que l'on cadrait et montait un film. Le concept de cinéma-vérité est une fumisterie.


Il est dommage que Raoul Peck se soit planté en réalisant Le jeune Karl Marx de manière conventionnelle. Si le sujet est génial, remettant ce "dieu" barbu à hauteur d'homme en suivant la genèse de l'étincelle révolutionnaire, le biopic est banal dans son traitement. Peck est plus inventif dans ses documentaires que dans ses fictions, trop américanisées. S'il met énormément de poésie dans les premiers, le fait de vouloir faire entrer la réalité dans les seconds les formate. Il n'empêche que c'est un cinéaste incontournable, qu'il filme en France L'école du pouvoir ou L'affaire Villemin, au Congo Lumumba ou au Rwanda Quelques jours en avril, aux USA I Am Not Your Negro, en Europe son film sur Marx, et surtout en Haïti, sa patrie, avec Moloch Tropical et bien d'autres. Ministre de la Culture de la République d'Haïti de 1995 à 1997, il est président de la Fémis depuis janvier 2010. Je préfère donc ses documentaires où la poésie critique rivalise avec l'intelligence comme Le profit et rien d'autre qui constitue un modèle pédagogique sur la situation économique planétaire, jouant sur les idées plus que sur les chiffres ou les anecdotes. De même je me souviens avoir préféré le documentaire Lumumba, mort d'un prophète à sa fiction, pour les mêmes raisons qui me font applaudir I Am Not Your Negro.


Raoul Peck crée une œuvre rythmée par les 30 pages de notes que James Baldwin a rédigées sans terminer le livre qu'il avait prévu. Lu par Samuel L. Jackson ou JoeyStarr selon les versions anglaise ou française, le texte est magnifié par les archives des assassinats de Medgar Evers, Malcolm X, Martin Luther King, et la répression policière, voire militaire, des émeutes raciales. Les images contemporaines immergent le récit dans une géographie montrant la rémanence de l'Histoire. Sur le DVD, Peck raconte comment il a découvert le texte inédit de Baldwin autour des trois assassinats, choisi de ne faire entendre aucun autre témoin et comment il a construit son film autour d'une histoire, une histoire vécue, devenue une œuvre audiovisuelle qui interroge l'Histoire. Les autres bonus sont aussi passionnants. En 1971 Baldwin remonte le temps de l'enfance avec sa découverte d'être noir et ce que cela signifierait désormais, d'où son départ pour Paris pour fuir la folie et la mort. Toujours en français, dans le film de Koralnik de 1962 qui s'inspire de sa Chronique d'un pays natal (Notes of a Native Son, 1955), Baldwin raconte ce que lui évoque son voyage en Suisse, du racisme ordinaire et de la xénophobie. Peck comme Baldwin insistent sur une Histoire spécifiquement américaine, et sur la manière dont nos racines orientent notre regard.

→ Raoul Peck, I Am Not Your Negro, DVD Blaq out, incluant un entretien avec Peck, Un Étranger dans le village, documentaire de Pierre Koralnik et James Baldwin à propos de son enfance à Harlem, 18,90€

vendredi 10 novembre 2017

Un vent de puritanisme


Que les langues se délient pour dénoncer les abus des mâles prédateurs, tant mieux ! Il est évident qu'il faut condamner lourdement le viol comme la pédophilie. Mais je n'ai jamais accepté que l'on nomme des boucs-émissaires pour camoufler les pratiques généralisées que tout le monde connaissait et feint de découvrir aujourd'hui. Cela vaut pour la corruption des élus comme de la brutalité des machos usant de leur pouvoir pour arriver à leurs fins. Dans les milieux cinématographiques les relations qu'entretiennent les réalisateurs avec leurs vedettes féminines sont légion. De temps en temps ils en épousent, mais le plus souvent ils les épuisent. Les témoignages récents se multiplient, portant sur la place publique une pratique séculaire des plus honteuses. La loi condamne ces outrages, et la justice fait son travail dans les limites de ce que l'on appelle la justice de classe et que l'on peut certainement étendre à la justice de sexe.
Malgré les peines purgées doit-on continuer de crier haro sur ces canailles à perpétuité et les empêcher de travailler ? Polanski ou Brisseau, comme Cantat, ont payé leurs outrages. Dans l'histoire du cinématographe, combien ont eu leur carrière brisée et combien ont profité de l'oubli de leurs agissements criminels ? Je ne parle pas seulement des abus sexuels, mais aussi de la collaboration avec l'Allemagne nazie ou de l'évasion des capitaux, par exemple. On se gargarise de la Nouvelle Vague en omettant que c'était pour la plupart une bande de petits bourgeois qui ne rêvaient que de coucher avec des actrices et ont assassiné le cinéma social dont notre pays devrait aussi s'enorgueillir. Ils ont signé quantité de films géniaux, mais la question n'est pas là lorsque l'on dénonce les abus de pouvoir. C'est bien le statut des femmes dans nos sociétés qui fait débat. Où se situent les limites entre un viol, la promotion canapé et le recours à des péripatéticiennes ? Allons plus loin, quid des pratiques familiales ? C'est dans les détails a priori sans importance que réside le nœud du problème. On soulève le voile avec les yeux bandés.
La prostitution est un autre aspect qui sera probablement remis à l'index dans cette période de nouveau puritanisme, après le laisser-aller de la fin du XXe siècle. Je pense à certains réalisateurs des plus adulés. Il ne faut pas non plus confondre la liberté sexuelle des années 60 et la pornographie étalée quotidiennement sur le petit écran cinquante plus tard. En parlant de pornographie, je fais aussi référence à la violence érigée en spectacle, à la manipulation de masse assénée à coups de messe de 20 heures et de télé-réalité, au raz-de-marée masculin qui submerge l'espace public depuis toujours. Je lis maints commentaires où l'on confond un dragueur balourd et un abus de pouvoir traumatisant. Les secrets d'alcôve ne permettent pas toujours de séparer les fantasmes des passages à l'acte. L'annonce anticipée du titre de cet article suffit à me faire taxer de complicité avec "la démonisation de l'autonomie sexuelle des femmes et l'érotisation des violences qui leur sont faites" sans que cette personne m'ait lu. C'est bien de procès d'intention que s'est toujours nourri le puritanisme. Si j'aborde ce sujet épineux, c'est par crainte que les bonnes intentions se transforment en chasse aux sorcières ou aux vilains sorciers, à grand renfort de délations où les années ont parfois façonné la mémoire et où la haine trouve un terrain d'exercice. La démarche est évidemment d'empêcher que les pratiques ignobles se perpétuent. Il est rassurant d'apprendre que les salopards ne sont jamais à l'abri d'un retour de bâton. Mais il est nécessaire de garder à l'esprit que, homme ou femme, l'inconscient nous joue des tours, y compris des tours de cochon.

jeudi 9 novembre 2017

Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary


Avec sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary publiée en 1986, cinq ans avant de mourir à 41 ans, Guy Hocquenghem taille le plus fidèle des costards à ceux qui furent ses amis avant de renier leurs idéaux de jeunesse pour rejoindre les sphères du pouvoir mitterrandiste. Le recueil de lettres ouvertes fut réédité en 2003, préfacé par Serge Halimi. J'en ai dégotté un exemplaire de 2008 que je ne le lis qu'aujourd'hui, suite à la remarquable interprétation de l'Adresse à une génération repentie qu'en fit le comédien Jean-Marc Hérouin pour le Retour vers le futur concocté par Lucas de Geyter au Cirque Électrique lors de notre célébration de la Révolution d'Octobre 1917. Je n'ai jamais lu de textes aussi virulents et aussi justes sur les anciens maoïstes de mai 68 qui justifièrent hélas le terme de "gauche caviar".
J'avais croisé Guy Hocquenghem à Cannes en mai 1972. Toute notre promotion de l'Idhec y avait été invitée au Festival par la SRF moyennant quelques heures à jouer les ouvreurs. Cela m'avait valu de refouler Bulle Ogier et Pierre Kast que je n'avais pas reconnus ! À la terrasse du Blue Bar où il était accompagné par Jack Lang, nous avions discuté du FHAR, le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire, dont il était l'un des animateurs, probablement grâce à mon camarade Bernard Mollerat. Avec Shūji Terayama ce fut la rencontre la plus intéressante de ces neuf jours où je vis exactement 54 films, à en avoir des yeux comme un générique de Saul Bass pour Hitchcock.


Or je découvre seulement aujourd'hui sa verve caustique et définitive concernant les renégats qui ont promu notre société actuelle, les plus cyniques d'entre eux virant militaristes ou faisant le lit des banquiers qui dirigent en sous-main. Ses portraits de Serge July, Alain Finkielkraut, BHL, André Glucksmann, Jack Lang, Daniel Cohn-Bendit sont saignants, harangues épistolaires dignes des discours de Saint-Just. Ils se lisent comme un feuilleton, la somme étant d'une telle densité qu'elle nous étouffe sous les rires et les sarcasmes, d'une lucidité aiguisée par la complicité de leurs années de jeunesse. Au travers de sa Tirade à un jeune homme naïf ou Ni droite ni gauche, de sa Lettre aux ex-sartriens parachutés au Tchad ou la fidélité du traître, de ses Lettres à ceux qui ont choisi le reniement dans la continuité, de ses Transes : Au nouveaux va-t'en-guerre et A sa transcendance Béachelle, à sa Lettre à ceux qui pratiquent la continuité dans le reniement, nul n'est épargné. Y passent Roland Castro, "architecte du Roi, et son concubin Régis Debray, Saint Coluche, Fernando Arrabal, Jean-François Bizot, Gildas Bourdet, Pascal Bruckner, Patrice Chéreau, Catherine Clément, Alain Crombecque, Marguerite Duras, Marin Karmitz, Bernard Kouchner, Yves Montand, Philippe Sollers, et bien d'autres renégats. C'est un jeu de massacre où les pantins s'abattent les uns après les autres, foudroyés. Hocquenghem les cite et les démasque. C'est un livre qu'on a envie de lire à haute voix, pour qu'enfin on sache à qui on a affaire, qu'il ne faut pas confondre les idées révolutionnaires de mai 68 et la réaction la plus vile qui s'en suivit en vue de les déconsidérer, pour comprendre ceux qui nous plongèrent dans le marasme en se gargarisant d'une pseudo démocratie qui n'en avait que le nom.

→ Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, première édition Albin Michel 1986, dernière édition revue et augmentée avec une préface de Serge Halimi, Agone « Contre-feux » 2003, 15€
Ici quelques extraits
;-)

mercredi 8 novembre 2017

Deux documentaires animés d'Anca Damian


Il faut absolument passer outre le commentaire soporifique de La montagne magique pour profiter de ce magnifique long métrage d'animation de la réalisatrice roumaine Anca Damian. Le travail graphique est un feu d'artifices de couleurs, de formes, de textures, ayant recours à diverses techniques qui s'entremêlent et nous enchantent. Le site qui lui est dédié offre quantité d'informations et les mordus pourront assouvir leur curiosité grâce au storyboard de Theodore Ushev publié par Télérama. La musique d'Alexandre Balanescu accompagne les aventures d'Adam Jacek Winkler, anarchiste polonais anti-communiste qui a rejoint le Commandant Massoud en Afghanistan pour combattre l'armée soviétique...


Si le film est somptueux, s'appuyant sur les photos et les dessins de Winkler, son infantilisme politique narré de manière monolithique par Miossec dans la version française lasse rapidement. Ce ratage est probablement du à la co-auteure du scénario, la propre fille de Winkler qui idéalise son père sans le recul nécessaire, d'autant que ce récit superficiel est à la première personne du singulier, sorte de journal conté par le mercenaire passionné. On n'apprendra donc rien de la lutte des moujahidines contre l'invasion soviétique, puis contre les Talibans. Il faut sérieusement faire abstraction du commentaire chronologique servant de squelette aux épatantes animations incarnées pour profiter du spectacle.


Le DVD publié par Blaq out inclut un autre long métrage d'Ancan Damian, Le voyage de Monsieur Crulic, tourné trois ans plus tôt, en 2012. Là encore un site lui est entièrement dédié. Un tout petit peu moins sophistiqué graphiquement, Crulic obéit au même système d'un texte chronologique à la première personne du singulier illustré par un kaléidoscope d'images inventives animées selon des techniques variées. Mais l'histoire vécue est cette fois plus intime. Une voix anglaise clinique analyse le parcours désastreux du Roumain qui, accusé à tort de vol par les autorités polonaises, préférera se laisser mourir de faim en prison. Des deux documentaires animés, je préfère Crulic pour ses séquences sonores sans paroles où le texte s'efface devant les images, nous permettant de respirer le long de ce récit kafkaïen. Le changement d'angle imposé par la seconde voix, la musique originale de Piotr Dziubek créent une distance qui manquent à La montagne magique. Si l'absurdité de Crulic et des autorités polonaises est clairement croquée, elle est hélas escamotée chez Winkler au profit d'un portrait héroïque qui ne me convainc guère. Dans l'entretien en bonus, Anca Damian explique justement son intérêt pour l'héroïsme dont ces deux films formeront une trilogie avec un autre plus métaphysique. Elle entend qu'au delà de sa propre vie la puissance des idées peut mener à la mort. Les deux personnages qu'elle a choisis sont alors peut-être les meilleurs exemples de son rapport christique à l'héroïsme. C'est bien là que l'absurde se niche !

→ Anca Damian, Le voyage de Monsieur Crulic & La montagne magique, DVD Blaq out, 18,90€

mardi 7 novembre 2017

Les affiches de 1917


Comme j'ai raté l'exposition d'affiches Sur les murs du fil rouge d'octobre, conçue et réalisée par Alain Gesgon et le CIRIP (Centre international de recherche sur l'imagerie politique), il me reste le beau catalogue édité à l'occasion du centenaire de la Révolution d'Octobre 1917. L'exposition se tenait Place du Colonel Fabien sous le dôme construit par Oscar Niemeyer, à l'initiative du PCF. Y était évidemment projeté Octobre de S.M. Eisenstein (1928), mais aussi Ménage à trois de Abram Room (1927), et les récents Lénine-Gorki, la révolution à contretemps de Stan Neuman et 1917, il était une fois la révolution de Bernard George. Ces "10 jours qui ébranlèrent le monde" donnèrent lieu à maintes tables rondes tout le mois d'octobre 2017. Un concert où Athaya Monkonzi lut Ma découverte de l'Amérique de Vladimir Maïakovski clôturait ce mois dense, dense aussi pour moi qui d'un pied sur l'autre n'arrêta pas de travailler, m'empêchant d'admirer les affiches dans leurs véritables dimensions. J'avais justement acquis ce mois-ci le récit croustillant de Maïakovski après l'avoir entendu joué par Guillaume Fafiotte avec l'humour mordant qu'il mérite lors de cet anniversaire organisé cette fois par Lucas de Geyter en Retour vers le futur au Cirque Électrique, parquet de bal où je me commis moi-même avec Bureau de tabac de Pessoa. Ce soir-là, l'un des commissaires de l'exposition (comme on disait commissaire du peuple !) Alain Siciliano, me remit le catalogue que j'ai entre les mains.
Les textes qui accompagnent les reproductions sont passionnants. Avant 1917, nous savons qu'il y eut bien des révoltes et des révolutions, et il est évident que la prochaine est plus que nécessaire. Cela commence ici avec le cri de ralliement des laboureurs lors de la Grande Jacquerie de 1358, un placard contre le Cardinal Mazarin affiché dans Paris lors de la Fronde le 15 juillet 1650, L'égalité imprimée chez Basset en 1793, une proclamation du Général Du Bourg lors des Trois Glorieuses de 1830, d'autres de 1848 et 1871 évidemment, et après Vitov en 1896 et Grandjouan en 1905 on arrive à des photographies retouchées et des affiches de Lénine annonçant les évènements de l'année qui vit naître mon père deux jours avant la prise du Palais d'Hiver. L'Histoire s'y lit alors le long de ces images époustouflantes tant par les anecdotes qui y mènent que par leur qualités graphiques. La révolution se poursuit ainsi de page en page jusqu'en 1924, même si alors la dérive a déjà terni l'enthousiasme des premiers jours. Je fais évidemment référence au massacre des marins de Kronstadt et au pouvoir considérable acquis par Staline...

Sur les murs du fil rouge d'octobre 1917-2017, catalogue de l'exposition, 20€

lundi 6 novembre 2017

Podcast de notre tapage nocturne


Le podcast de l'émission Tapage nocturne de Bruno Letort qui m'était consacrée, enregistrée l'après-midi du 2 novembre et diffusée le lendemain soir, est en ligne ! Avec Samuel Ber et Antonin-Tri Hoang qui ont été formidables, nous improvisons en trio au Studio 107. Le reste des pièces est issu d'albums sortis sur le label GRRR, distribués par Orkhêstra et Les Allumés du Jazz. Bruno Letort s'est appuyé sur mon parcours atypique pour m'interroger. Bruno Riou-Maillard a réalisé l'émission en effectuant un astucieux montage, Soizic Noël a pris les photos et fait en sorte que la séance se déroule dans les meilleures conditions.


1. L'isthme des ismes (2017)
Antonin-Tri Hoang - sax alto, piano
Jean-Jacques Birgé - piano préparé
Samuel Ber - percussion

2. Fascisme (2017)
Jean-Jacques Birgé - clavier, harmonica, varinette, guimbarde, anche
Antonin-Tri Hoang - sax alto, piano
Samuel Ber - percussion

3. A French Letter (extrait du CD d'Un D.M.I. Kind Lieder, 1991)
Jean-Jacques Birgé - chant
Bernard Vitet - trompette
Francis Gorgé - guitare
Gérard Siracusa - percussion

4. Contretemps (extrait du CD d'El Strøm Long Time No Sea, 2012)
Birgitte Lyregaard - chant
Jean-Jacques Birgé - Theremin, (reed) trumpet, Tenori-on
Sacha Gattino - sampler

5. Radio Sandwich (extrait du CD d'El Strøm Long Time No Sea, 2012)
Jean-Jacques Birgé - Mascarade Machine
Sacha Gattino - sampler
Birgitte Lyregaard - chant

6. Mémé (extrait du CD d'Un D.M.I. Kind Lieder, 1991)
Jean-Jacques Birgé - chant, clavier
Francis Gorgé - guitare
Bernard Vitet - trompette
Gérard Siracusa - percussion

7. Établissement d'un ciel d'alternance (extrait du CD éponyme, 1996)
Michel Houellebecq - voix
Jean-Jacques Birgé - clavier


8. Communisme (2017)
Jean-Jacques Birgé - clavier
Antonin-Tri Hoang - sax alto, clarinette basse, piano
Samuel Ber - percussion

9. Anarchisme (2017)
Jean-Jacques Birgé - clavier
Antonin-Tri Hoang - sax alto, clarinette basse, piano
Samuel Ber - percussion

10. Capitalisme (2017)
Jean-Jacques Birgé - clavier, voix, varinette
Antonin-Tri Hoang - sax alto, clarinette basse, piano
Samuel Ber - percussion

Si je connaissais Antonin depuis ses premiers balbutiements de transe indienne, je n'avais jamais entendu Samuel avant la balance. C'est probablement les situations que je préfère dans la composition instantanée. Ce serait chouette de nous retrouver bientôt sur scène, mais comme je ne fais aucun effort pour trouver des concerts, cela dépend maintenant des organisateurs. Sans les attendre, je me replonge dans mon travail de laboratoire sur un projet qui me tient à cœur, commencé il y a plusieurs années...

dimanche 5 novembre 2017

Un gâteau explosif d'Ella & Pitr


Un drôle de dimanche. Une drôle de pleine lune. Un drôle d'anniversaire. Un drôle...

vendredi 3 novembre 2017

L'isthme des ismes (Tapage Nocturne ce soir sur France Musique)


La précocité est une denrée périssable. J'aurai 65 ans dimanche. Antonin-Tri Hoang a déjà 27 ans. Samuel Ber est le benjamin de notre trio du haut de ses 22 ans. J'avais allumé les jeunes musiciens et musiciennes que je défends entre autres sur ce blog depuis une douzaine d'années parce que s'ils ignorent les anciens, ils connaissent encore moins bien ceux et celles qui les suivent. Antonin, piqué au vif, m'a donc présenté Samuel, percussionniste belge encore au C.N.S.M. Je privilégie ces rencontres intergénérationnelles, parce que si nous avons parfois les mêmes objectifs, les méthodes pour les atteindre diffèrent d'une époque à une autre. Aujourd'hui, que ce soit en les écoutant ou en jouant avec eux, j'apprends plus des jeunes que des vieux. D'autre part, je ressens une nécessité voire un devoir de transmettre ce qui me fut légué.
J'ai donc proposé à mes deux acolytes de participer au Tapage Nocturne produit par Bruno Letort sur France Musique et diffusé ce vendredi soir à 23h. Il y a six ans le précédent Tapage figurait mon duo avec le violoncelliste Vincent Segal. Comme nous improvisons le plus librement possible j'ai suggéré un cadre canalisant nos débordantes imaginations. J'ai donc proposé quatre pièces éminemment politiques regroupées sous le titre critique L'isthme des ismes :
1. Fascisme (Chaque fois que l’un de nous exprime sa singularité , il est réprimé jusqu’à l’annihilation totale de l’ensemble)
2. Communisme (Organisation de l’ensemble dans un esprit productiviste, ça roule!)
3. Anarchisme (Liberté de chacun dans le respect de l’autre, en toute complémentarité)
4. Capitalisme (Exploitation des ressources jusqu’à leur épuisement)
5. L'isthme des ismes (qui m'a causé bien du tracas, car mon disque dur se démontait et remontait sans cesse et sans que je comprenne pourquoi, peut-être pour me suggérer qu'aucun système ne fonctionne face à la multiplicité des interprétations ?). Car il ne s'agit pas de chaque fois composer une métaphore musicale du système énoncé, mais de générer les réflexions intimes qui nous échappent lorsque nous improvisons. C'est un des effets circonlocutoires que j'affecte particulièrement. Nous tournons autour du pot, troublés par les ambiguïtés que chaque "isme" produit sur les populations et sur soi-même en l'occurrence. Ces prétextes génèrent ainsi un échange de propos sonores que nous affinerons verbalement l'enregistrement terminé, sur le chemin du retour !


Antonin-Tri Hoang est au sax alto, à la clarinette basse et au piano. Samuel Ber joue de la batterie et d'un set de percussion incluant woodblocks, gongs chinois et thaïlandais, bol tibétain, tam-tam symphonique, bongos et djembé. J'ai été raisonnable en n'emportant qu'un clavier, plus un harmonica, une varinette, un appeau et une guimbarde ; par contre mon ordinateur est rempli d'échantillons, percussions à clavier, guitare électrique, aboiements de berger allemand, sons inouïs, et même un orchestre symphonique quasi varésien !
Pour une fois Françoise a pris la photo de nuit, logique pour un Tapage Nocturne ! On a l'impression d'être dans un hôtel à Hawaï. Soizic Noël a ensuite immortalisé notre trio au Studio 107 ! J'ai toujours imaginé la musique composée collectivement comme une conversation où chacun écoute les autres tout en s'exprimant, exercice complexe qui ne livre son suc plus ou moins objectif qu'à la réécoute. Je syntoniserai donc comme vous la modulation de fréquence de mon poste de radio ce soir en direct sur les ondes.

L'isthme des ismes, France Musique, Tapage Nocturne, vendredi 3 novembre à 23h

jeudi 2 novembre 2017

The Deuce fait le trottoir


The Deuce est la dernière série TV de David Simon à qui l'on doit déjà les scénarios des excellents The Wire, Generation Kill, Treme et Show Me a Hero. Son travail est caractérisé par une analyse critique quasi vériste de secteurs de la vie américaine peu ou mal traités habituellement. The Wire mettait en scène le marché de la drogue à Baltimore et le travail de la police de proximité malgré la corruption, Generation Kill montrait l'absurdité de la guerre en Irak avec des G.I. désœuvrés, Treme la Nouvelle Orléans en reconstruction après l'ouragan Katrina, Show Me a Hero le refus de la petite bourgeoisie blanche new-yorkaise devant la construction d'immeubles à bas loyer destinés à la population afro-américaine. Cette fois, The Deuce, surnom de la 42e Rue entre la 7e et la 8e Avenue signifiant Le Diable ou une querelle, traite de la prostitution et de sa légalisation avec l'émergence du cinéma porno dans les années 70.


La reconstitution du New York interlope est parfaitement réussie. Les comédiens sont formidables, parmi eux James Franco jouant des frères jumeaux, bistrotiers couvertures de la mafia, mais ce doublé l'oblige à caricaturer les deux faces. Quant à Maggie Gyllenhaal, exceptionnelle dans le rôle d'une prostituée usée se reconvertissant dans la réalisation de pornos, c'est certainement son rôle le plus provoquant depuis Secretary. Hélas, comme Treme les épisodes traînent en longueur et le scénario avance paresseusement comme s'il fallait faire durer le plaisir à défaut de faire du remplissage lucratif. Regarder un épisode chaque semaine est plaisant, mais je crains que ceux qui aiment enchaîner les uns après les autres finissent par s'ennuyer. Les mini-séries récentes comme Top of The Lake de Jane Campion ou Big Little Lies de Jean-Marc Vallée ne jouent pas les prolongations sensées rendre le quotidien le plus réaliste à force de répétitions et de détails somme toute assez convenus. Dans The Deuce comme dans beaucoup de séries TV on finit par sentir le formatage, quel que soit le réalisateur de l'épisode. On comprend les cinéastes qui gardent la main sur l'ensemble tel Soderbergh avec The Knick réalisant tous les épisodes des deux saisons et signant même, sous pseudos, la lumière et le montage ! Dans le genre réaliste, préférez les trois saisons du Bureau des Légendes, probablement la meilleure série française, très appréciée outre-atlantique, une fois n'est pas coutume. Il existe peu de séries qui, dépassant leur sujet et le style afférent attendu, portent la trace d'un auteur comme Alan Ball avec Six Feet Under ou David Lynch pour son délirant Twin Peaks. Les saisons suivantes arriveront-elles à faire décoller la fiction comme dans The Wire où l'utopie débordait le scénario du réel ?

mercredi 1 novembre 2017

J'ai la dent


Avant que je quitte son cabinet, la dentiste m'a demandé de sourire pour ses archives. Autant que le cliché rejoigne aussi les miennes ! J'avais particulièrement morflé aux deux derniers rendez-vous, car les piqûres anesthésiantes dans le palais sont compliquées à faire. À l'essayage j'avais senti deux larmes couler le long de mes joues. A priori tout cela est de l'histoire ancienne. Après la greffe osseuse et la pose de l'implant pour remplacer mon incisive le parcours du combattant m'aura occupé un an. Ce n 'est pas pour rien que mon label de disques se nomme GRRR depuis 1975. Mon sourire est donc franc et massif, aujourd'hui je suis plutôt euro même si cela m'a coûté de l'or, la mutuelle de la Sacem ne remboursant pas grand chose de la douloureuse comme presque toutes ses consœurs. Il ne me restait plus qu'à saisir la poignée derrière moi et file, vole et nous venge. Je passe un peu de lidocaïne sur les chairs tuméfiées (ce n'est pas exactement comme la poudre qu'on sert au Lido) et j'ai un parfait alibi pour slurper une glace Bertillon !

mardi 31 octobre 2017

Mon site a déjà 20 ans


Tandis que je dévore Boulevard du stream de Sophian Fanen publié par Le Castor Astral, je me rends compte que mon site, drame.org, a déjà 20 ans.
Fin 1995, comme nous venions de terminer le CD-Rom Au cirque avec Seurat pour la R.M.N., Pierre Lavoie, patron de Hyptique, me propose d'ajouter une partie interactive à l'album de chansons que j'avais fini d'enregistrer avec Bernard Vitet. Il ne se doutait pas qu'avec mes deux acolytes, Étienne Mineur et Antoine Schmitt, alors respectivement directeur artistique et directeur technique, nous allions nous prendre au jeu et dépasser le budget qu'il comptait lui allouer. En proposant au photographe Michel Séméniako d'illustrer la douzaine de petits théâtres interactifs, nous avons transformé le CD Carton en CD-Extra, un format rassemblant un secteur audio, nos 14 chansons, et un CD-Rom d'auteur hyper créatif comme personne n'en avait encore jamais réalisé en France. En plus d'entretiens mis en scène dans une sorte de photomaton inventé par Séméniako où chacun pouvait composer sa lumière, d'une discographie sonorisée, "chaque pièce devint un théâtre interactif, les images agissant comme un filtre magique." L'équipe se composait également d'Olivier Koechlin, conseiller technique, d'Arnaud Dangeul pour le graphisme et de Valéry Faidherbe pour la vidéo, quasiment la même que pour Seurat, sauf que nous jouissions d'une liberté totale vouée à la création et à l'inventivité. Si les facéties de mes camarades Étienne et Antoine étoffèrent le scénario, je signai l'objet et j'avais évidemment en charge le design sonore. Dans les années qui allaient suivre les budgets pour réaliser un site Web ou un CD-Rom étaient 4 à 10 fois plus importants que ce qui se pratique à l'heure actuelle, et 80% d'Internet étaient de la création. Nous pouvions ainsi faire de la recherche et du développement pour les commandes ou les faire profiter de nos recherches personnelles. Aujourd'hui la Toile affiche presque exclusivement du commerce, des services et des échanges sur les réseaux sociaux. Il faut toujours investir les nouveaux médias avant que le Capital s'en empare ! On peut ensuite le détourner, mais ça c'est une autre histoire...
Ainsi, pour lancer Carton, qui sera abondamment salué par la presse, Pierre Lavoie suggère que nous l'accompagnons d'un site Web. Comme Un Drame Musical Instantané est alors ma principale activité, je dépose le nom drame.org, à une époque où les margoulins n'avaient pas accaparé tous les mots du dictionnaire ! Les mp3 n'existant pas encore sur le Net, je sonorise toutes les pages du site historique d'Un D.M.I. et des Disques GRRR avec des fichiers midi. Encore une fois, Étienne Mineur assisté d'Arnaud Dangeul assure le graphisme. Le plasticien Nicolas Clauss lui donnera un petit coup de frais en 2002 à partir de parchemins qu'il me fait écrire sur de très vieux buvards, en 2010 le vidéaste Jacques Perconte le transformera de fond en comble en indexant une gigantesque base de données pour une version V2 du site et Patrick Joubert en révisa le back office il y a deux ans.
J'avais monté un des premiers home-studios en acquérant mon synthétiseur ARP 2600 en 1973, créé les Disques GRRR en 1975, cofondé l'orchestre du Drame l'année suivante, j'étais passé du vinyle au CD en 1987, j'avais travaillé au design sonore interactif pour les CD-Rom dès 1995, et il y a donc 20 ans mis en ligne mon site Web. J'ai continué à investir les nouveaux médias, sur Internet d'abord, puis en installations, pour des objets connectés comme Nabaztag, et plus récemment avec les tablettes. Depuis 2010 j'ai choisi de partager gratuitement une grande partie de mes créations musicales, soit 140 heures de musique inédite, en marge de ma production discographique. Parallèlement à tout cela, je continue à participer à des expériences immersives et interactives dans les espaces muséographiques. Enfin je blogue quotidiennement depuis maintenant 12 ans, en miroir sur Mediapart pour les sept dernières années. Youpi !

lundi 30 octobre 2017

Le n°36 des Allumés du Jazz dépote


Ce n'est pas tous les jours dimanche et le dimanche le facteur est en vacances, c'est dire si chaque nouveau numéro du Journal des Allumés du Jazz est une chose rare que l'on n'attend plus même si l'on sait qu'un jour mon prince viendra. Et déjà la couve dessinée par Stéphane Levallois annonçant le départ de Jean Aussanaire me contredit et contrarie. Christian Rollet et Jean Rochard évoquent ce musicien adorable récemment disparu, François Corneloup l'illustrant d'une tendre photographie, et un jeu des mots croisés lui rend hommage. Zou, Jop, Matthias Lehmann, Gabriel Rebufello croquent les mots d'Albert Lory comme le Grand Cric me le joue à son tour : Bisounours, To Do List, Gérer, C'est dans son ADN sont décortiqués avec un humour et un mordant propres au Journal salué en son temps par Francis Marmande dans Le Monde Diplomatique («Les Allumés du jazz sont le seul journal de jazz à maintenir un point de vue politique sur cette musique»).
L'économie du secteur est le sujet d'un texte analytique sur la production indépendante actuelle tandis que Bruno Tocanne s'insurge en publiant une pétition contre le formatage du marché qui tend à faire passer la culture du service public à l'industrie. Maryline Bihao rappelle les productions jazz du Parti Socialiste. Pic et J.R. offrent une bande dessinée caustique sur la fainéantise, poursuivie plus loin par une analyse d'Aristide Glandasson (ça sent le pseudo à plein nez et la résistance par tous les pores de la peau) sur le sujet, augmenté du cynisme et de l'extrémisme honteusement fustigés par le produit de marketing que les banques nous servent en président de la chose publique. Hasse Poulsen, Noël Akchoté, Jean Méreu, Sarah Murcia, Christian Tarting, Étienne Brunet, Marcel Kanche, Jean-François Pauvros, Jacques Rebotier, Claude Barthélémy, Pablo Cueco, le Riverdog, en profitent pour dénoncer leurs disques le plus fainéant, le plus cynique et le plus extrême.
Toujours autant de petits mickeys rageurs accompagnent les articles puisque c'est la marque du Journal de faire appel à des illustrateurs, comme Julien Mariolle, Rocco, Johann de Moor, Andy Singer, Efix, Jop, Thierry Alba, Nathalie Ferlut, Jeanne Puchol, Cattaneo, Sylvie Fontaine... Jean-Paul Ricard revient sur les rééditions CD et vinyle du Workshop de Lyon, du Cohelmec Ensemble et bientôt du Dharma Quintet, orchestres de jazz libre qui ont marqué les années 70 et dont les protagonistes se souviennent à l'occasion d'un come back célébré en fanfare au Théâtre Berthelot de Montreuil. Pablo Cueco développe des brèves de comptoir toujours aussi spirituelles autour d'un dessin de son papa Henri, disparu cette année comme Alain Tercinet salué cette fois par J-P.Ricard. Elisa Arciniegas Pinilla et Guillaume Roy dialoguent autour de leur instrument, le violon alto. Raphaëlle Tchamitchian interviewe le rappeur Mike Ladd sur son actualité, pas seulement la sienne, mais aussi celle des USA. Il évoque les mouvements Occupy Wall Street, Black Lives Matter, Black Arts Movement et le Mouvement des droits civiques, l'élection de Trump, et une éventuelle révolution prolétarienne... Roland Dronssevault (!) s'entretient avec le compositeur Benjamin de la Fuente, membre également du quartet Caravaggio. Jean-Louis Wiart rivalise d'imagination pour réinventer le passé. Pablo Cueco, qui a demandé à une quarantaine de musiciens (dont ma pomme), producteurs et journalistes de livrer un vers qui les aurait particulièrement marqués ou touchés, encense les poètes mis en musique. Ajoutez quelques photos de B. Zon et de Guy Le Querrec dont celle en quatrième de couverture commentée par Mauro Basilio et vous obtiendrez 28 pages dont j'espère avoir rendu la densité.
Vous pouvez vous abonner gratuitement aux prochains numéros en leur envoyant votre adresse, et même télécharger tous les anciens au format PDF. Vous pouvez aussi commander des disques sur le nouveau site des Allumés en cours de reconstruction. Je déplore seulement la disparition du blog et de la radio aléatoire qui donnaient un peu plus de vie à cette association qui rassemble aujourd'hui pas moins de 98 labels et dont la nouvelle formule Internet n'est pas plus pratique que la précédente, mais l'on sait que Rome ne s'est pas faite en un jour. Quant à la nécessité de continuer la lutte, on sait aussi que la chute et le déclin de l'empire romain sont d'autant plus prévisibles que l'arrogance de nos dirigeants au service exclusif des riches finira par faire tomber leurs têtes. Faut que ça swingue !

vendredi 27 octobre 2017

Gakusei Jikken Shitsu, labo explosif japonais


Pas l'ombre d'une ambiguïté quant à la nationalité du trio Gakusei Jikken Shitsu. Il faut être japonais pour diffuser une telle énergie. Sont-ce des réminiscences de l'ineffaçable catastrophe de Hiroshima ou la réaction épidermique à une société oppressante restée médiévale ? Lorsqu'ils s'en affranchissent, les îliens de l'Empire du Soleil Levant l'expriment souvent avec la plus grande violence. Il semble n'y avoir d'avenir que pour les cosmopolites. De plus, un plafond de verre relègue les Japonaises tout en bas de l'échelle sociale. Ces considérations peuvent paraître outrées, mais Gakusei Jikken Shitsu, le Laboratoire des Étudiants Expérimentaux, ne déroge pas à la règle. La saxophoniste Ryoko Ono qui signe aussi le mixage, la batteuse Yuko Oshima, membre du duo Donkey Monkey avec qui j'eus la chance de jouer, le bidouilleur d'électronique Hiroki Ono qui éructe dans le micro, ont les doigts dans la prise. Le mélange des timbres et des attaques occupe tout l'espace. Que l'on n'aille pas dire que les filles manquent de pêche ! Heizikan est une montagne, que mon traducteur automatique affuble du suffixe Q&A. Questions et réponses de trois laborantins facétieux qui ont donné à leur album le nom d'un poème chinois de la dynastie Tang, 山中問答 (Shānzhōng Wèndá) du poète 李白 (Lǐ Bái). C'est très chic d'en recopier les caractères, exotique en diable comme la pochette due à Ryoko Ono elle-même...


Est-ce du free jazz nippon, de la noise salvatrice ou un seppuku musical ? Allez savoir ! Enregistré à Nagoya au Japon, Heizikan peut aussi bien représenter une explosion nucléaire, la colère que ses traces produisent sur les nouvelles générations ou un disque kamikaze que seuls quelques fous furieux encenseront. On ne le saura jamais. Les repères nous manquent. C'est de notre côté ce qui le rend séduisant. Plus de questions que de réponses. Le sens des mots hurlés nous échappent, mais les titres livrent des pistes en forme de points d'interrogation. Cette époustouflante crise de nerfs dont on ne ressort pas indemne ressemble à un legs de jeunes adultes à leur progéniture grandissante. Comme si à chaque passage de la vie correspondait une phase critique, une tempête avant le calme. Ici vraisemblablement Force 11.

→ Gakusei Jikken Shitsu, Heizikan - le lp inclut une version cd - Bam Balam Records, 16,95€

jeudi 26 octobre 2017

El Strøm sur Le Monde Diplo


Hier soir, juste avant de monter en scène, je découvre l'article que Marie-Noël Rio a écrit sur notre dernier CD dans Le Monde Diplomatique d'octobre, sans avoir le temps de prendre connaissance du cahier central de sept pages consacré à la Révolution d'Octobre 1917, sujet de la soirée au Cirque Électrique. Marie-Noël est présente dans la salle. Elle n'a pas changé depuis notre dernière rencontre il y a quarante ans, toujours le même enthousiasme, la même espièglerie, une éternelle jeunesse qui tient très probablement à la passion pour tout ce qu'elle fait. Il n'y a pas de secret ! À l'époque elle venait de terminer le livret de l'opéra Histoire de loups d'après Sigmund Freud pour Georges Aperghis et j'assistais Jean-André Fieschi pour la première époque des Nouveaux Mystères de New York. L'article me fait d'autant plus plaisir que je ne m'y attendais pas du tout...

Long Time No Sea
d’El Strøm
GRRR, distribution Orkhêstra,
79 minutes, 2017, 15,50 euros.
La chanteuse Birgitte Lyregaard, l’électronicien et percussionniste Sacha Gattino et l’amoureux du son des objets (entre autres) Jean-Jacques Birgé composent un trio de musiciens hors pair qui s'est baptisé « Le Courant » en danois. Neuf titres ici, dont six avec des textes en français, en anglais, en danois. Tout leur est matière sonore, les instruments (la gamme jouée à deux musiciens est saisissante), la voix, d’une ampleur étonnante, les mots, les machines musicales, les synthétiseurs et les objets... C’est une musique de couleurs, de timbres avant toute chose, qui procède par grands plans rêveurs, qui prend son temps et que des interruptions inattendues, des explosions chamboulent brusquement. Toujours joueuse, à l’instar de « Radio Sandwich », flirtant à l’occasion d’un morceau avec l’ésotérisme, elle se nourrit d’elle-même et meurt de sa propre consomption, créant un monde en soi, enfantin et savant, ou passent des échos de chansons, de musiques de film, de jazz, avec comme un air parfois de Lewis Carroll. Le dernier mot de la dernière chanson donne le mode d’emploi : « That will speak if only one listens » (« Ça parlera si seulement on veut bien écouter »).