vendredi 13 mars 2026
Le paradoxe de Michel Portal
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 13 mars 2026 à 00:01 :: Musique

Écoutant le troisième volet de l’émission « Les grands entretiens » d’Yvan Amar avec Michel Portal, est venue l’envie d’apporter quelques précisions qui firent défaut à la mémoire de Portal. D’abord le disque Free Jazz est l’œuvre du pianiste François Tusques et elle date de 1965, soit sept ans avant le célèbre concert du Unit à Châteauvallon. Y participaient le trompettiste Bernard Vitet, le saxophoniste François Jeanneau, Portal à la clarinette basse, le contrebassiste Beb Guérin et le batteur Charles Saudrais. Colette Magny en était la directrice artistique ! Ce n’est pas aussi free que ce que le jazz va devenir, mais ce sont en France les prémisses. En 1971, sur le même label de Gérard Terronès, Futura, suivront par exemple Tacet de Jean Guérin et La guêpe de Bernard Vitet. La liberté est plus explicite, mais c’est avec le Unit, qui au début ne s’appelait pas le Michel Portal Unit, ou avec le New Phonic Art, qui rassemble des musiciens de musique contemporaine, que l’improvisation devint libre et totale.
Michel Portal figure alors le modèle pour de nombreux jeunes compositeurs de l’instantané dont je fis partie. Alors qu’il revendique d’avoir terriblement peur, c’est un angoissé de première, il prend le risque de jouer avec des musiciens qui le mettent en danger. Chaque concert est radicalement différent. J’avais pris l’habitude des surprises avec chaque sortie d’album de Frank Zappa, et là je suis servi. Le début des années 70 est l’époque de tous les possibles. Il invite alors souvent des musiciens d’univers très différents comme Jacques Berrocal, Didier Malherbe ou Jean Schwartz dont le jeu l’oblige à se renouveler sans cesse. J’ai suivi cette voie jusqu’à aujourd’hui pour ne jamais m’endormir. La liberté est totale, elle offre la possibilité de jouer en do majeur ou à douze tons, de tenir un rythme ou de semer le chaos, de jongler avec le bruit ou d’intégrer tous les sons du monde.
Mais la question de l’autorat et des droits afférents titille les protagonistes qui se crêpent le chignon en revendiquant tel ou tel thème, d’autant que Portal les dépose sous son nom à la Sacem. Le Unit alors composé de Vitet, Beb Guérin, Léon Francioli et Pierre Favre (et la chanteuse Tamia à Châteauvallon 72), dont Portal dit longtemps que c’était son meilleur groupe et qu’il regrettait sa dissolution, explosa en direct devant la télévision allemande au grand dam des organisateurs qui ne comprenaient pas ses petits Français en colère. Vingt ans plus tard, Portal m’expliqua qu’il revint à la composition préalable pour ne plus avoir ses questions de droits d’auteur sur les bras, ce qui ne l’empêcha pas de souvent déléguer à d’autres sous couvert d’anonymat, en particulier pour ses musiques de film. Maître de l’improvisation, dès 1980, date de la mort de Beb, il se tourna vers un jazz moderne, somme toute plus orthodoxe, nous expliquant, que ses choix seraient dorénavant liés à ses besoins d’argent. Il avait déjà abandonné la variété, la musique classique, dont son interprétation de Mozart à la clarinette est mémorable, et la musique contemporaine. Dans les décennies qui suivirent, le succès commercial se vérifia et sa renommée ne fit que grandir jusqu'à sa mort le 12 février dernier.
Sur la page de mon site où je remercie les centaines de personnes qui m'ont accompagné dans ma vie professionnelle, je fais une dédicace spéciale à Frank Zappa, John Cage, Robert Wyatt et Michel Portal dont les encouragements furent précieux à mes débuts. Lorsque je réécoute ses enregistrements des concerts des années 70 je me rends compte à quel point ils influencent encore les jeunes improvisateurs et trices, le plus souvent sans qu'ils ou elles sachent à qui ils le doivent. Portal fut le révélateur en France d’un courant qui n’est pas prêt de s’éteindre.





















