Jean-Jacques Birgé

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vendredi 6 décembre 2019

Stop Making Sense


Lorsqu'en décembre 1983 les Talking Heads jouèrent au Pantages Theatre à Hollywood, j'avais un peu délaissé le rock, et même le jazz, pour la musique contemporaine. J'étais passé totalement à côté du punk, préférant le free jazz qui réfléchissait la lutte des Afro-Américains. J'écoutais néanmoins de tout, mais ce mouvement me semblait passager, sorte de révolte œdipienne contre les aînés, à grands coups de provocations éructives. J'avais été séduit par MC5 ou les Stooges à leurs débuts, mais je restais attaché aux belles mélodies ou à des formes franchement plus radicales de restructuration du langage musical. L'énergie du punk s'exprimait au détriment d'autres composantes, me laissant penser que les adeptes de cette nouvelle branche évolueraient rapidement vers d'autres parties de l'arbre, que ce soient les racines ou les cimes. Les Talkinhg Heads glissèrent ainsi vers la new wave.
Comme souvent avec le rock et ses dérivés, j'ai toujours regretté que nous adoptions ces chansons sans en comprendre les paroles. Le DVD/Blu-Ray du film de Jonathan Demme sur le concert des Talking Heads n'offre hélas aucun sous-titre lorsque chante David Byrne, comme c'est la cas la plupart du temps avec les publications musicales vidéographiques. Il est probable que si nous comprenions le sens des paroles de nos idoles anglo-saxonnes nous serions souvent moins emballés. Est-ce qu'exceptionnellement le film Stop Making Sense justifie cette absence ? J'en doute. Le non-sens est un art de l'absurde, souvent comique, qui n'a rien à voir avec ce groupe new-yorkais, même à enfiler un costume trop grand pour donner l'illusion d'une tête toute petite !


Stop Making Sense est remarquablement filmé aux cours de trois concerts mythiques de la tournée Speaking in Tongues par Jonathan Demme. Je n'irai pas jusqu'à clamer, comme tous les journalistes recopiant gentiment le dossier de presse, que c'est "un sommet inégalé du genre". Une captation de concert quasi in extenso est toujours un peu laborieuse et ne rend jamais l'émotion du direct. Ce n'est ni Step Across The Border, ni Straight No Chaser, ni Gimme Shelter, ni même Woodstock ou Monterey Pop. La scénographie de David Byrne, sobre mais intelligemment évolutive, mâche certes le travail à Jonathan Demme. La restauration en haute définition est très belle, et s'y ajoutent une heure de conférence de presse lors du 15e anniversaire du film à San Francisco où les quatre membres du groupe répondent à Peter Scarlet, un petit auto-entretien humoristique de David Byrne avec David Byrne à propos de David Byrne, deux chansons absentes du film, un montage promotionnel et la bande-annonce. À propos de promotion, il semble que Carlotta ait passé un accord avec la Fnac pour diffuser en exclusivité une version contenant un intéressant livret de 36 pages illustré, écrit par Christophe Conte.

→ Jonathan Demme, Stop Making Sense, DVD/Blu-Ray Carlotta, 20€ ou 24,99€ le Mediabook exclusivité de la Fnac

jeudi 5 décembre 2019

Art en grève


Que se passe-t-il aujourd'hui ?

Ce 5 décembre, c’est jour de grève. Cette date marquera le départ d’une mobilisation que nous espérons puissante. La raison de cette grève ? La réforme des retraites, qui pourrait porter un coup fatal à la Sécu. Le contexte ? Depuis 2016, la lutte n’a jamais cessé : loi Travail, ordonnances Macron, réforme de la SNCF, justice climatique, mouvements féministes, antiracistes, Gilets jaunes, mobilisations étudiantes, mouvement des sans-papiers.

C’est quoi cette réforme ?

Comme la santé, la retraite, c’est la Sécu. Dans le régime général, la pension est la poursuite du salaire de référence. Les militant·es qui ont bâti ce système ont commencé à déconnecter le salaire de l’emploi en socialisant les ressources dans une caisse commune. Contre cette avancée, le gouvernement entend imposer un système de retraite par points qui calculerait le montant des pensions en fonction d’un simulacre d’épargne individuelle. Tout au long de sa carrière, chaque travailleur·euse cumulerait des points qui lui permettraient, le moment venu, d’obtenir la stricte contrepartie de son « mérite ». C’est une individualisation de la protection sociale qui met fin au droit au salaire pour les retraité·es.

Pourquoi se mobiliser en tant que travailleur·euses de l’art ?

En attaquant les droits sociaux les plus avancés (ceux des fonctionnaires et des salarié·es du privé), cette réforme va parachever une politique libérale qui tire tout le monde vers le bas. Nous avons les mêmes intérêts que ces travailleur·euses qui, dans les différents secteurs de la société, vont se mobiliser pour défendre des droits remis en cause au nom d’une idéologie qui confond intentionnellement libéralisme économique et liberté individuelle. Pour des raisons historiques, les artistes sont hélas à l’avant-garde de l’absence de protection sociale et, au nom de leur passion ou de leur engagement, voient ainsi la plupart de leurs activités être non reconnues comme du travail. C’est pourquoi notre lutte pour faire reconnaître nos activités comme productrices de valeur économique peut être profitable à tou·tes et permettrait de combattre cette idéologie qui tente de nous faire croire que l’absence de protection sociale favorise la « liberté », la « créativité » ou « l’autonomie ».

Comment faire grève ?

Pour les salarié·es du privé (salarié·es du secteur associatif et des entreprises culturelles) : n’importe quel·le salarié·e peut faire usage de son droit de grève. Pas besoin de préavis, il suffit de ne pas venir bosser. La justification peut être donnée à votre employeur a posteriori.

Pour les salarié·es du public (fonctionnaires du ministère de la Culture, enseignant·es en ENSA ou en fac, contractuel·les, etc) : plusieurs syndicats ont déposé un préavis national. Vous avez le feu vert.

Pour les indépendant·es : en théorie, vous faites ce que vous voulez. En pratique, à vous de juger en fonction de votre situation actuelle. Plusieurs modalités sont envisageables : programmer une réponse automatique sur votre boîte mail (nous allons faire circuler un visuel « Art en grève » sur les réseaux sociaux), en cas d’interruption de votre activité le 5 décembre, en préciser les motifs et vous joindre à la manifestation la plus proche de chez vous, etc.

Pour les artistes-auteur·rices : la situation est la même que pour les indépendant·es, l’essentiel étant de faire en sorte que votre grève soit visible : encart sur votre site internet, communication sur les réseaux sociaux, décrochage d’une de vos œuvres exposées, port d’un brassard inspiré des méthodes des soignant·es (du type « artiste en grève »), blocage d’un événement culturel, etc.

Pour les étudiant·es : toutes les actions matérielles (assemblées générales, blocages) ou symboliques qui vous sembleront pertinentes.

Dans tous les cas de figure : Nous appelons les travailleur·euses de l’art à se fédérer, à se rapprocher d’un syndicat de lutte (CGT, CNT, CNT-SO, FSU, Solidaires, etc) et/ou de l’un des collectifs signataires de cet appel. On est toujours plus fort·es ensemble, dans la solidarité et le partage d’informations juridiques et politiques.

J'ajoute : "ou de n'importe quelle autre manière !"

mercredi 4 décembre 2019

Thou Sonic Friend : Cinemateria


Les Danois ont de la chance. Il y a quelques années ils ont récupéré la chanteuse Birgitte Lyregaard qui avait émigré en France. Tant pis pour nous, tant mieux pour eux. Le trio Thou Sonic Friend qu'elle a formé avec la clarinettiste irlandaise Carolyn Goodwin et le guitariste Peter Tinning est un cousin scandinave proche de mes élucubrations musicales, en plus délicat ! À l'écoute de leur nouveau vinyle, Cinemateria, j'ai cru me reconnaître dans leurs silences ; pour un maximaliste comme moi c'est un comble... J'ignore si leur musique est plus cinématographique que théâtrale, mais elle est si imagée qu'elle nous transporte dans des paysages imaginaires qui ne ressemblent à aucun existant. Parfois on voit la neige qui tombe sur Copenhague, à d'autres moments on se promène au bord de la Seine ou l'on prend le train vers je ne sais où. Chaque pièce est un court-métrage poétique aux couleurs particulières. Lorsqu'elle ne joue pas de la clarinette ou de la clarinette basse, Carolyn fait les secondes voix. Peter utilise des effets. Birgitte bricole et joue des percussions. J'ai enregistré cinq albums avec elle jusqu'à monter le trio El Strøm formé à Paris avec Sacha Gattino et plusieurs spectacles avec Linda Edsjö. Si elle est prête à toutes les facéties vocales, jouant avec les accents et les langues étrangères, Birgitte est une tendre attachée à la mélodie. Dommage que Björk ait été happée par le show-biz, elle aurait pu nous offrir de telles petites merveilles improvisensationnelles. Carolyn et Peter fabriquent des écrins ou rebondissent langoureusement, s'imbriquant comme les pièces d'un jeu d'enfant qui s'emboîtent parfaitement, cube, boule ou triangle. Une évidence.



→ Thou Sonic Friend, Cinemateria, LP Barefoot, env. 19€ sur Bandcamp et en numérique env. 10€

mardi 3 décembre 2019

Un homme nommé cheval


En tournant Un homme nommé cheval en 1969, Elliot Silverstein a réalisé un western d'indiens considéré comme le renouvellement du genre. Même s'il s'agit du point de vue d'un aristocrate britannique kidnappé par une tribu Sioux, le comparer à Little Big Man ou Soldat Bleu, sortis l'année suivante, est erroné, tant il se rapproche d'un film ethnographique sur la culture indienne. Adapté d'une nouvelle de l’auteure américaine Dorothy M. Johnson à qui l'on doit également L'homme qui tua Liberty Valance et La colline des potences, le scénario s'appuie sur une étude sérieuse à laquelle ont participé eux-mêmes des Indiens. Contrairement à John Ford qui s'était fait berner par des figurants facétieux sur Les Cheyennes, la langue est bien celle des Sioux, les costumes sont calqués sur les tableaux de George Catlin, les coutumes rapportées par des natifs, témoins oculaires de la fin du XIXe siècle !

Attention, la bande-annonce tient du spoiler, en français elle divulgâche !


Dans le passionnant bonus L'Ouest, le vrai, Silverstein raconte que la célèbre Danse du Soleil, interdite par le gouvernement américain de 1885 à 1974, était en réalité beaucoup plus cruelle que celle qu'il a mise en scène. Il réussit à convaincre le comité de censure que dans leur religion les Sioux n'étaient pas différents de ceux qui encensent la crucifixion ! Il fut néanmoins critiqué de l'avoir montrée comme une épreuve initiatique plutôt qu'une cérémonie religieuse. Tout le film est en effet le récit initiatique d'un Anglais désœuvré qui découvre les valeurs authentiques d'un peuple si différent du sien. Richard Harris joue le rôle de John Morgan, un lord anglais parti chasser dans le Nord-Ouest des États-Unis, capturé par des indiens Sioux, qui se laissera apprivoiser...
J'ai eu envie de réécouter ensuite les magnifiques disques de Tony Hymas, Oyaté qui dessine le portrait de douze chefs indiens, Remake of the American Dream et Left For Dead avec Barney Bush et auxquels participèrent nombreux Indiens (shawnee, navajo, cree, shoshone, comanche, ojibway, cowichan, blood, montagnais...) aux côtés de Michel Doneda, Jeff Beck, Tony Coe, Jean-François Pauvros, Evan Parker...

→ Elliot Silverstein, Un homme nommé cheval, Blu-Ray/DVD Carlotta, à paraître le 4 décembre 2019
→ Les disques de Tony Hymas sont sur le label nato dans de superbes éditions illustrées

lundi 2 décembre 2019

Jachère


Toutes ces dernières années je partais au moins un mois dans un endroit où il n'y avait ni Internet ni téléphone. Cela me faisait des vacances de ne plus pouvoir écrire quotidiennement. Je mettrais bien le blog en jachère, mais les tentations sont nombreuses et les évènements se précipitent. Quand arrive l'hiver je rêve de l'autre hémisphère, soleil et mer turquoise. Au lieu de cela je travaille à mon nouvel album qui me donne du fil à retordre. Ce n'est pas tout à fait vrai. Je ne m'y mets que lorsque vient l'inspiration et j'ai déjà bien avancé. L'après-midi j'aurais plutôt tendance à m'allonger avec un bouquin. À la place du soleil je gobe deux gouttes de vitamines D3 chaque matin, suivies de quinze de pépins de pamplemousse pour éviter le rhume. Avec l'huile essentielle de gaulthérie couchée pour le dos (elle porte bien son adjectif), c'est à peu près tout ce que je consomme, si je ne compte pas les exactions gastronomiques. Je suis passé chez Izraël me réapprovisionner en poivre sanshô (plus effervescent que le séchouanais), du vadouvan et quelques autres condiments. De retour à la maison, j'admire le jardin en rêvant de tropiques. Je ferme les yeux en pensant à des îles. Ne s'entendent que le ronronnement des chats, le bruit des croquettes sous leurs quenottes, la turbine du réfrigérateur, les gouttes de pluie explosant sur les vitres, et la musique de temps en temps. Mais ces dernières semaines peu de nouveaux disques trouvent grâce à mes oreilles. J'ai envoyé quelques bouteilles à la mer, mais les réponses à mes propositions de performances audiovisuelles ne se bousculent pas au portillon. Rappeler les organisateurs est vraiment trop humiliant. J'attends que le téléphone sonne. De temps en temps j'inscris tout de même une date sur le calendrier et je recommence à rêver. On me qualifie le plus souvent d'hyperactif, moi qui ai l'impression de ne pas faire grand chose ! Enfant puis adolescent, ma mère me demandait ce que je fabriquais les coudes sur mon bureau. Je répondais : "je rêve". J'y retourne. Ce billet est une vacance. Demain je rempile !

dimanche 1 décembre 2019

Comme c'est étrange !


Je ne fais pas cela d'habitude, mais je déroge à la règle parce que là c'est ma fille Elsa qui a besoin de votre participation au crowdfunding lancé avec sa partenaire Linda Edsjö. Elle ne me l'a pas demandé, mais vous savez ce que c'est, un papa ! Comme en plus c'est un disque (génial) pour la jeunesse, je me suis senti concerné, comme éternel gamin évidemment, en plus de mon nouveau rôle de grand-père de garde... Toutes les deux avaient déjà publié un autre CD pour la jeunesse intitulé Comment ça va sur la Terre ? avec Michèle Buirette qui était super bien...



Un deuxième teaser :



On ne peut plus les arrêter !



→ Participez à KissKissBankBank en pré-achetant le CD ou plus...

vendredi 29 novembre 2019

Ball of Fire par Birgé Hochapfel Vrod


Ball of Fire est le nouvel épisode de mon laboratoire musical, séance d'une journée où nous improvisons en vue d'un album virtuel à mettre en ligne sur drame.org. Ce 80e album inédit, en écoute et téléchargement gratuit comme tous les autres, vient aussi alimenter la radio aléatoire de la page d'accueil du site où vous pouvez découvrir 155 heures de musique sans aucune répétition, soit 1051 pièces de durées très variées.
Comme je demandais au violoncelliste Karsten Hochapfel avec quel musicien il aimerait jouer pour la première fois, il proposa d'emblée le violoniste Jean-François Vrod. Je m'aperçois que cette année j'aurai souvent enregistré avec des cordes. Ainsi les auront précédés le violoniste Mathias Lévy et la contrebassiste Élise Dabrowski, ainsi que guitaristes Christelle Séry et Hasse Poulsen. Étaient présents également le percussionniste Wassim Halal et le compositeur Jonathan Pontier aux synthétiseurs. L'année n'est pas terminée puisqu'une dernière séance aura lieu avec le jeune contrebassiste minnesotien Nicholas Christenson et le clarinettiste Jean-Brice Godet, aussi grand que basse, qui jouera aussi de ses cassettes. La forme du trio a l'avantage d'être toujours équilibrée malgré son nombre impair, car il suffit de convaincre un contre deux pour que deux se retrouvent contre un. Comprendre qu'un accord est vite trouvé entre tous les protagonistes. La question ne se pose évidemment pas dans le cas de nos compositions instantanées, mais lorsqu'aucun des musiciens n'a pratiquement joué avec les autres la concentration exigée est plus simple à trois.
Découvert grâce à André Ricros, producteur du label Silex, j'avais enregistré Jean-François Vrod en 2000 pour la musique que j'avais composée pour l'exposition Le Siècle Métro et joué avec lui en concert deux ans plus tôt pour mon projet Birgé Hôtel avec Hélène Labarrière, Gérard Siracusa et, en invités, Michel Houellebecq et Bernard Vitet. Je connaissais Karsten Hochapfel grâce au groupe Odeia dont ma fille Elsa est la chanteuse.


Nous voilà donc réunis vendredi dernier au Studio GRRR pour interpréter les thèmes tirés au hasard dans le jeu de cartes Oblique Strategies inventé par Brian Eno et Peter Schmidt. Comme pour les albums Game Bling avec Ève Risser et Joce Mienniel (2014), Un coup de dés jamais n'abolira le hasard avec Médéric Collignon et Julien Desprez (2014), Un coup de dés jamais n'abolira le hasard 2 avec Pascal Contet et Antonin-Tri Hoang (2015), Questions avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy (2019), WD-40 avec Christelle Séry et Jonathan Pontier (2019), et le concert filmé À l'improviste avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö (2014), nous piochons chacun à notre tour et tentons de comprendre le sens des injonctions rédigées en anglais.
De temps en temps mes invités s'emparent d'un des instruments de ma collection que je considère plutôt comme une boîte à outils. Ainsi Karsten Hochapfel jouera de la guitare à cinq cordes (pour avoir cassé le mi aigu en l'accordant), du zheng (koto chinois à seize cordes dont plusieurs manquaient également) et du cosmicbow (manche de guitare à quatre cordes qui se joue comme une guimbarde). Jean-François Vrod m'empruntera d'ailleurs une guimbarde, mais il utilisera aussi sa voix, un appeau, un kazoo, un harmonica minuscule et toutes sortes de préparations sur son violon. Sur Turn it upside down Karsten retournera même son violoncelle !


Si je me sers essentiellement d'échantillonneurs sur mon ordinateur portable, j'ai eu le plaisir de jouer avec mes deux synthétiseurs physiques russes, le Lyra-8 et The Pipe, ainsi que de la JJB64, application informatique unique puisqu'elle fut inventée spécialement pour mon 64e anniversaire par Eric Vernhes. Selon les morceaux, Ball of Fire en compte seize, j'ai également recours à une radio qui se remonte à la manivelle, à mon éternelle trompette à anche, une guimbarde et une flûte comme souvent, plus diverses percussions.
Mes deux camarades de jeu se sont livrés à maintes facéties expérimentales dont je ne découvre vraiment la qualité qu'au moment du mixage. Lorsque nous plongeons la tête la première dans nos improvisations hirsutes, nous sommes en état de transe, transe constituée d'une concentration extrême puisque nous inventons la musique au fur et à mesure en écoutant les autres sans aucune préparation ou avertissement.
What are you really thinking about just now? Incorporate / Gardening, not architecture / Take a break / Discover the recipes you are using and abandon them / Be dirty / Once the search is in progress, something will be found / Do something boring / Make an exhaustive list of everything you might do and do the last thing on the list / Allow an easement (an easement is the abandonment of a stricture) / Use filters / Not building a wall but making a brick / In total darkness or in a very large room, very quietly / Where’s the edge? Where does the frame start? / Simple substraction / You don’t have to be ashamed of using your own ideas... sont le genre d'invitations auxquelles nous sommes confrontés. Si vous avez du mal à les comprendre, dites-vous bien que cela nous fait le même effet, mais que nous devons nous y coller chaque fois sans délai, du moins deux ou trois minutes plus tard !
Pour moi, le meilleur moment est donc lorsque je rééquilibre les voies, découvrant ce que nous avons enregistré dans la fougue de la rencontre. Pour la mise en ligne je masterise les pièces en mp3, rédige les crédits, fabrique la pochette à laquelle je dois trouver un titre.


Suivant l'article d'hier sur la screwball comedy, celui de l'album est un hommage à Barbara Stanwyck pour son rôle dans le film de Howard Hawks. La boule vient d'un immeuble viennois designé par Friedensreich Hundertwasser. Quant aux photos du trio nous les devons à Peter Gabor passé faire quelques plans pour le film qu'il me consacre.

jeudi 28 novembre 2019

Screwball comedies


Se projeter une screwball comedy par ce temps maussade est une parade imparable contre la déprime. Le coffret qui rassemble My Man Godfrey (Mon homme Godfrey) de Gregory La Cava, Nothing Sacred (La joyeuse suicidée) de William Wellman, une version restaurée de His Girl Friday (La dame du vendredi) de Howard Hawks, ainsi que deux documentaires de Clara et Julia Kuperberg est donc tout indiqué. Les éditions Montparnasse avaient déjà publié un coffret de dix films des sœurs réalisatrices françaises autour du mythe hollywoodien, mais j'attendais d'avoir tout regardé avant de le chroniquer. Chacun aborde un sujet particulier : le sexe avant et après le Code Hays, les réalisatrices (Alice Guy, Lois Weber, Frances Marion, Dorothy Arzner), les acteurs travaillant pour l'OSS ancêtre de la CIA, les thrillers tournés à Los Angeles, les potins de Louella Parsons et Hedda Hopper, mais aussi Orson Welles, Steve Schapiro, Gene Tierney ou Ronald Reagan ! Cela tient évidemment d'un inventaire à la Prévert, et si la facture des documentaires est classique, les sujets sont toujours passionnants. Ainsi ceux sur la screwball comedy ou Billy Wilder qui accompagnent le nouveau coffret m'ont énormément intéressé.
La screwball comedy est le plus souvent caractérisée par un couple qui se bat en duel à longueur de mots, avec des femmes fortes et des hommes renvoyés à leur arrogance gamine. En 1930 l'arrivée du parlant sonne le glas du slapstick burlesque. Dès 1934 avec It Happened One Night et New York Miami de Frank Capra la screwball comedy explose en loufoquerie délicieuse et impertinente. Féminisme et conscience de classe dynamitent le cinéma hollywoodien. Il faut voir ou revoir She Married Her Boss de Gregory La Cava, L'Extravagant Mr. Deeds (Mr. Deeds Goes to Town) et Vous ne l'emporterez pas avec vous (You Can't Take It With You) de Frank Capra, Cette sacrée vérité (The Awful Truth) de Leo McCarey, Train de luxe (Twentieth Century), L'Impossible Monsieur Bébé (Bringing up Baby) et Boule de feu (Ball of Fire) de Howard Hawks, La Huitième Femme de Barbe-Bleue de Ernst Lubitsch, Indiscrétions (The Philadelphia Story) de George Cukor, Un cœur pris au piège (The Lady Eve) et Madame et ses flirts (The Palm Beach Story) de Preston Sturges, Plus on est de fous (The More the Merrier) de George Stevens... Hawks, Wilder et d'autres continueront cette tradition, souvent avec succès, mais rien ne vaut les originaux avec leurs dialogues incroyablement aiguisés ! Je ne savais pas que Billy Wilder avait un accent allemand à couper au couteau et qu'il s'exprimait mieux dans sa langue maternelle qu'en américain. Comme pour Preminger récemment, j'ai été intéressé par ses souvenirs de l'Europe avant qu'ils ne prennent la poudre d'escampette.

Screwball Comedy, coffret 3DVD, ed. Montparnasse, 30€
Il était une fois... Hollywood (pas celui de Tarantino, d'un mortel ennui), coffret 5 DVD, ed. Montparnasse, 40€

mercredi 27 novembre 2019

Marbre surréaliste du 1er siècle av. J-C


Le mois dernier, visitant l'exposition rétrospective sur Caravaggio et Bernini au Musée d'Histoire de l'Art de Vienne, je suis brutalement arrêté par un marbre attribué à Alessandro Algardi. En réalité l'Algarde a restauré en 1628 ce jeune satyre portant un masque de Silène datant environ du 1er siècle avant Jésus-Christ. Cet étrange assemblage (d'une seule pièce !) permet de voir la figure d'un enfant derrière la masque d'un vieux satyre, sa petite main ressortant de l'énorme bouche du barbu. Est-ce une farce puérile pour effrayer je-ne-sais-qui ou une interrogation cruelle sur les vicissitudes de la vie ? Je ne suis pas un spécialiste, mais cette sculpture me semble surtout préfigurer de vingt siècles les assemblages de Rodin, le surréalisme (Picasso, Dali...), le nouveau réalisme (Spoerri, Nikki de Saint-Phalle...) ou le pop-art (Combines de Rauschenberg) ? J'ai toujours aimé ces œuvres de montage, de celles qui allient la chèvre et le chou, le beurre et l'argent du beurre. Une petite enquête, telle qu'en permet Internet sans bouger de chez soi (un autre assemblage !), me guide jusqu'à Sotheby's où l'œuvre était aux enchères il y a six ans. Estimée entre 3 et 5 millions de dollars, elle est partie à 3,525,000 $, probablement acquise par l'Art Institute of Chicago ! Elle aurait été découverte entre 1620 et 16233 dans les ruines des jardins de Salluste à Rome, lorsque la villa fut rachetée par le pape Grégoire XV. Plus récemment ce qui pourrait être un faune fut récupéré après la défaite des Nazis qui l'avaient dérobé dans la maison d'un collectionneur juif ayant fui en 1938. Une petite queue, invisible sur ma photo, laisse penser que ce satyre accompagnait Dyonisos, dieu du vin et de l'extase, mais aussi père de la comédie et de la tragédie. Mon goût pour les flûtes et percussions n'y est pas étranger. Dans la Grèce Antique les flûtistes n'étaient pas considérés comme des musiciens, mais comme des bateleurs, car leur instrument leur déformait la bouche. Travaillant actuellement à un disque qui s'appuie sur de très vieux enregistrements historiques pour imaginer la musique d'après la catastrophe, une forme dyonisienne de l'utopie poste-collapse, je suis évidemment sensible à la variété de timbres des percussions. J'espère d'ailleurs bientôt intégrer d'anciens idiophones de bronze à mon projet... Cela peut expliquer mon intérêt actuel pour les "vieilles pierres" !

mardi 26 novembre 2019

Pourquoi les hommes tuent ?


Pourquoi y a-t-il tant de féminicides ? Je ne peux pas me poser la question en ces termes. J'aurais besoin de pouvoir comparer leur nombre avec celui des homicides. Il est évidemment important de mettre la violence des hommes envers les femmes, envers "leurs" femmes, à l'index, mais n'est-ce pas camoufler la violence des hommes en général ? Combien tuent pour leur patrie, pour leur honneur, pour leur propriété ? Considèrent-ils leurs compagnes comme leurs propriétés ? Les féminicides étaient tus probablement parce que ces exutoires à leur violence caractéristique n'ont rien de glorieux. C'est carrément minable. Lorsque j'étais enfant, mon père m'avait appris que "l'on ne bat pas une femme, même avec une fleur".
J'ai donné un jour une gifle à ma première copine qui tentait de m'étrangler, pour la réveiller. Séparation houleuse. Je n'étais pas fier. Pendant la semaine qui suivit mes copains s'extasiaient sur mes suçons alors que c'était la marque de ses doigts sur mon cou. Mes très rares accès de violence ont concerné quelques objets et la honte m'étreignit aussitôt. C'était il y a longtemps. Cela n'arriverait plus. J'ai été confronté à une violence plus redoutable lorsque j'étais à Sarajevo pendant le Siège en 1993. La question s'est lourdement posée alors. J'avais été non-violent pendant quarante ans, mais, confronté à tant de haine, je rentrai de la ville martyre en espérant une intervention militaire internationale. Il m'est impossible de regarder un match de boxe dans un film, mais les polars et le sang au cinéma me dérangent moins. Ils mettent pourtant en scène toute la rage de l'humanité. Si elle est généralement le fait des hommes, comment se fait-il que les femmes ne l'empêchent pas ? Lysistrata s'y opposa en prônant la grève du sexe. Les femmes laissent leurs fils, leurs frères et leurs maris s'entretuer. De temps en temps elles deviennent les victimes de ces pratiques absurdes que seuls de rares pacifistes non-violents condamnent, objecteurs de conscience préférant la prison à l'assassinat.
Ma Sehnsucht s'exprime dans ce mal à l'homme qui me prend face à toute violence, peu importe à qui elle s'adresse. Si la dénonciation actuelle des féminicides pouvait interroger la violence humaine, elle dépasserait ce dramatique épiphénomène de la "nature" humaine. Car là où l'homme passe la nature trépasse. La force semble le refuge de l'impuissance. Quand les mots leur manquent, ils usent de leurs bras, de leur sexe brandi comme une arme. On peut le constater ailleurs comme dans la répression policière qui éborgne et mutile ici, qui viole et tue un peu plus loin. Seule l'éducation dès le plus jeune âge permettrait peut-être d'éradiquer les crimes qui jonchent notre Histoire. Les millions de morts que les guerres et la colonisation, aujourd'hui déguisée, causent sans cesse par intérêt économique, sont les victimes de l'abrutissement de masse soigneusement entretenu. Le machisme est valorisé. Les femmes en font certes les frais, mais elles en sont les complices tant qu'elles accepteront que l'on fabrique des armes, que l'on exploite les plus faibles, que l'on glorifie les héros, que la religion les rabaisse, que leurs salaires soient moindres, et tant qu'elles se soumettront aux désirs unilatéraux de leurs compagnons de vie. Et ce n'est pas en condamnant quelques boucs-émissaires que l'on réglera la question. C'est en chacun et chacune d'entre nous qu'il faut rechercher la réponse.

Nicolas Poussin, L'enlèvement des Sabines, 1634-1635, Metropolitan Museum of Art

lundi 25 novembre 2019

Sur l'écran blanc de mes nuits noires


J'ignore l'impasse de la page blanche. Il suffit de contourner l'obstacle en s'attaquant à un autre versant. Comme puiser dans le stock d'images en attente ou laisser simplement l'inspiration de marionnettiste guider mes doigts de somnambule. La place pour projeter est cadrée par les livres. Ce pourrait être aussi bien des films, des disques, des arbres, des étoiles, des mots, des rêves. Le cahier des charges impose ses limites. L'imagination a besoin de ces contraintes. Plus ou moins l'infini tournerait court. Une phrase en appelle une autre. Elles roulent en double sens. Il fallait juste passer le permis. Cela ne s'est pas fait tout seul. J'ai failli laisser tomber. Mais ma mère m'a dit que je n'étais pas plus bête qu'un autre. Il y a tant de chauffards que cela fait froid dans le dos. Nous sommes tous des rescapés. Combien de bip bip ont évité le précipice ? Un peu moins de huit milliards à l'heure actuelle. De quoi faire chavirer la planète. Mais tous ne pèsent pas le même poids. Sans liberté ni fraternité l'égalité est une carotte à laquelle les possédants préfèrent la viande. Ils ont appelé démocratie leur stratagème. Il n'y a même plus de carotte au bout de leurs ficelles. Leur cynisme est de rigueur. À force de croire qu'ils y échapperont, ils finiront pas s'étouffer. Mais combien crèveront avant eux ? La tâche n'est pas sur l'écran, mais sur l'objectif.

samedi 23 novembre 2019

Vrod Birgé Hochapfel


Bientôt un nouvel album en ligne sur drame.org enregistré avec le violoniste Jean-François Vrod qui fait de drôles de bruits avec sa bouche et le violoncelliste Karsten Hochapfel qui joue aussi de la guitare à cinq cordes après qu'il a cassé mon mi, du koto qui n'avait plus toutes les siennes, et de son instrument tête en bas... Pour nos compositions instantanées, comme nous avons tiré encore une fois les thèmes au hasard parmi les cartes d'Oblique Strategies, j'ai joué des choses auxquelles je ne m'attendais pas du tout...

Photo © Peter Gabor (venu tourner filmer quelques nouveaux passages pour un film sur ma pomme)

vendredi 22 novembre 2019

Elmer Gantry le charlatan


En cette terrible période de l'histoire où l'obscurantisme redouble de plus belle, revoir Elmer Gantry le charlatan tombe à point nommé. Que l'on me comprenne, les replis communautaires me terrifient, les ségrégations me font horreur, qu'elles soient raciales (comme si le concept de race pouvait encore exister aujourd'hui), politiques (la mainmise des banques sur les gouvernements brisent les espoirs des peuples qui s'y résigneraient) ou religieuses (la laïcité n'est pas l'intolérance). En vendant l'État au privé les nervis qui nous gouvernent ici et ailleurs ne protègent plus les citoyens contre la nouvelle mafia. Lorsque Louis XVI oublia que le rôle du Roi était entre autres de faire rempart contre la noblesse, il déclencha la Révolution française. Sommes-nous capables d'apprendre les leçons de l'Histoire ? Les puissants ayant perdu le sens de la mesure, leur arrogance les perdra comme chaque fois, mais hélas après la catastrophe. Pour servir leurs vils desseins, ils ont recours à la manipulation de masse, un décervelage en règle où la foi tient un rôle exterminateur. Il faut absolument voir The Century of Self, documentaire en quatre parties d'Adam Curtis, sur Edward Bernays, le père de la propagande moderne et du consumérisme qui appliqua les théories de son oncle Sigmund Freud à la manipulation de l'opinion.
En 1960, avec son film, Richard Brooks dénonçait les prédicateurs bidons qui pullulent aux États-Unis. N'oublions pas que toutes les religions ont commencé par être des sectes. Combien de crimes de masse a-t-il fallu pour affirmer leurs suprématies ? Mais God is on our side !


La restauration de la nouvelle édition a redonné ses couleurs au film, contrairement à la bande-annonce ci-dessus. Elle est accompagnée d'entretiens avec Jean-Claude Zylberstein et Patrick Brion, la voix du Cinéma de minuit à la télévision, historien qui connaît le nom du moindre figurant des films qu'il présente. En dehors de la réalisation enflammée de Richard Brooks, la force du film doit beaucoup à ses acteurs. Burt Lancaster, qui incarne l'escroc charismatique et reçut un Oscar à cette occasion, Jean Simmons en prêcheuse illuminée, Shirley Jones dans le rôle de la putain aussi séduite et qui reçut un Oscar pour son second rôle, Arthur Kennedy qui joue celui du journaliste agnostique tout autant fasciné sont bouleversants, car réside une ambiguïté chez chacun des personnages. Quels que soient leurs actes tous diffusent une sympathie échappant au manichéisme. Richard Brooks écopa également d'un Oscar pour le meilleur scénario adapté, d'après le roman de Sinclair Lewis qui, en 1930, avait été le premier Américain à recevoir le prix Nobel de littérature.
Brooks, né Ruben Sax, était d'origine juive comme beaucoup de cinéastes de l'époque dont les familles avaient fui l'Europe avant la catastrophe. Or les juifs furent souvent les premiers à se méfier de la religion et à embrasser un athéisme qui ne les empêcha pas de subir les conséquences de leurs origines. En France, par exemple, lorrains ou alsaciens, ils étaient français avant d'être juifs, essentiellement germanophobes après la défaite de 1870. Aujourd'hui les États-Unis sont toujours englués dans la religion comme ils l'étaient en 1927 lors de la parution du roman de Sinclair Lewis ou en 1960 à la sortie du film. Les dons considérables dont bénéficient certains prêcheurs séduisent toujours la convoitise de cyniques manipulateurs qui fanatisent leurs ouailles. Si l'argent, le sexe et la mort sont les trois sujets qui intéressent majoritairement les humains, Elmer Gantry les rassemble, la peur que génère la mort attirant les fidèles, l'appât du gain suscitant des vocations et les désirs refoulés une hypocrisie sur laquelle l'Église continue à prospérer, quelle que soit la religion. Quant à la manipulation de l'opinion, elle atteint aujourd'hui des paroxysmes très inquiétants, la majorité ayant perdu ses repères et votant servilement contre ses intérêts de classe tandis que des charlatans occupent les sièges des intellectuels. Comme dans le film de Richard Brooks, la presse est évidemment complice et les lynchages médiatiques de rigueur.

→ Richard Brooks, Elmer Gantry le charlatan, Blu-Ray/DVD dans un livre exclusif sur le film rédigé par Philippe Garnier et fortement illustré, ed. Wild Side, sortie le 4 décembre

jeudi 21 novembre 2019

Passage du cinéma, 4992


Le livre d'Annick Bouleau publié en 2013 m'était passé inaperçu. Il aura fallu que Jonathan Rosenbaum, dont le blog est le seul que je suive régulièrement en y goûtant les pistes comme jadis les bonbons dans la boîte en fer de ma grand-mère, en (re)parle pour qu'un exemplaire de l'objet multimédia me soit livré par le facteur cette semaine. Passage du cinéma, 4992 est l'équivalent littéraire des Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, une œuvre ouverte et multiforme où l'on entre au petit bonheur la chance pour ensuite y dérouler un fil d'Ariane, ou plus exactement le fil d'Annick, qui vous embarque pour un voyage dont on ne connaîtra jamais l'issue. Dans le dossier de presse de Adieu au langage du Festival de Cannes, Godard avait griffonné quatre lignes soulignées en rouge en travers d'un montage de ses pages : « Le seul livre à raconter l'histoire du cinéma ». Je ne devrais pas être étonné de trouver dans le mode d'emploi de ces 992 pages sans aucune illustration des références à Je me souviens de Georges Perec ou à Praxis du cinéma de Noël Burch, ou encore Rivette, Epstein, Kramer, Eustache, Godard... Et Bergala, Lacan ou Oury de veiller à ce que le combat contre le Minotaure soit fertile.
Annick Bouleau a donc passé 19 ans à récolter 4992 extraits glanés au fil de ses lectures jusqu'à ce que ces cailloux de Petit Poucet la mènent à un jeu de l'Oie, magique pour qui se targue de cinéphilie. Son site Ouvrir le cinéma est un autre labyrinthe où se perdre jusqu'au vertige. Ici, il suffit d'ouvrir le livre à une page et de se laisser aller. On peut préférer la table des centaines de matières, d'abandon à zoom, où les mots vous font de l'œil, à vous et personne d'autre. C'est un livre blanc, un gros livre tout blanc, sans images imposées puisqu'elles viennent toutes seules, avec des mots qui dansent et font la ronde. On n'a pas fini d'en faire le tour. Je commence à peine. C'est un livre de montage sans index de réalisateurs, mais où chaque "article" est référencé, renvoyant souvent à un autre. C'est un des livres les plus étonnants de ma bibliothèque cinématographique avec Bonjour Cinéma de Jean Epstein et Cover To Cover de Michael Snow. Ce dernier ne possède que des photographies noir et blanc pleine page sans aucun mot ! Orson Welles racontait qu'il suffit de retirer un paramètre à la réalité pour entrer en poésie. Si les livres figurent parmi les plus beaux objets interactifs, Passage du cinéma, 4992 en justifie le terme.

Passage du cinéma, 4992. 992 pages, ed. Ansedonia, 35€

mercredi 20 novembre 2019

Sobre Sordos, petit opéra pop


Le disque Sobre Sordos permet d'apprécier toutes les subtilités de l'instrumentation et la lisibilité des textes que la sonorisation du concert rendait un peu difficile jeudi soir à l'Atelier du Plateau. Il faut préciser que les textes d'Ignacio Plazza Ponce et Giustino De Michele sont chantés en français, italien, espagnol et anglais, or tous les spectateurs ne sont pas aussi polyglottes ! Sobre Sordos donne l'impression d'un petit opéra pop qui se situerait entre les mises en musique d'Edward Gorey, l'Italie de Paolo Conte et les évocations cinématographiques de Tim Burton. Les vidéos et images interactives, figuratives ou abstraites, de Damien Serban qui les accompagnent sur scène sont remplacées par un beau travail graphique illustrant les trois vinyles (ou 2 CD) de l'album.
Ignacio Plaza Ponce joue des claviers tandis que Giustino De Michele est le principal chanteur de cette longue suite imagée. J'étais allé les écouter parce que ma fille Elsa y jouait les secondes voix, mais les deux auteurs-compositeurs sont accompagnés par une ribambelle d'excellents musiciens que l'on a l'habitude d'entendre dans des contextes fort différents : le flûtiste Joce Mienniel, le saxophoniste Hugues Mayot, la bassoniste Sophie Bernado, le trompettiste Aymeric Avice, le tromboniste Fidel Fourneyron, le violoncelliste Clément Petit, le contrebassiste Simon Drappier, ainsi que le violoniste Sylvain Rabourdin, le guitariste Bartolomeo Barenghi, le clarinettiste Matteo Pastorino...



→ Sobre Sordos, Bandcamp, 2 CD 20€ / 3 LP 40€
Leur site web est plein de musiques, de vidéos et d'informations...

mardi 19 novembre 2019

Arnaque


Vous croyez admirer un canard, mais renversez-le et vous découvrirez l'arnaque. En 1980 Bernard Vitet nous avait appris un subterfuge que nous avions trouvé très amusant et que nous avions utilisé dans la pièce Crimes Parfaits d'Un Drame Musical Instantané. Il avait enregistré sa voix à l'envers, puis il avait retourné la bande magnétique. On avait l'impression d'une bande passée à l'envers, mais on comprenait tout ce qu'il racontait. Moins par moins égale plus. Il fallait d'ailleurs toujours conserver les premières prises, car notre camarade s'y entendait si bien que l'on finissait pas ne plus percevoir l'effet de (fausse) voix renversée. Dans la cas présent, prononcez "canard", appliquez l'effet reverse et vous auriez pu entendre "arnaque" si je ne vous avais pas blousés. Parce que canard à l'envers ne donne pas "arnaque", mais "ranaque" ! Il aurait fallu prononcer "cannera", mais mon introduction n'aurait plus tenu debout. Je vous l'avais annoncé : arnaque !
Celle de samedi dont j'aurais pu être victime est un classique. Une certaine Clarisse Duvalier, résidant 7 avenue de la Grande Armée à Ajaccio, me commande la collection de l'Avant-Scène Théâtre (1954-1960) que j'ai mise en vente sur LeBonCoin en me demandant d'y ajouter le prix du port via Colissimo. Elle est pressée de conclure l'affaire, mais préfère passer directement par Paypal, et non par LeBonCoin, car "avec Paypal, fiable, sécurisé et rapide, pas besoin de communiquer vos coordonnées bancaires", d'autant que son compte bancaire ne serait "pas relié à son compte LeBonCoin, par conséquent le paiement via l'application LeBonCoin est impossible pour elle" ! L'arnaque consiste à envoyer ensuite un faux mail de PayPal stipulant avoir bien été crédité. Si l'on ne vérifie pas son compte en se connectant directment au site, on se fait évidemment avoir. L'adresse est une boîte aux lettres à la porte d'un lycée sur l'Île de Beauté (pas la porte à côté !) et j'imagine que l'arnaqueuse ira chercher l'imposant colis à la Poste avec une fausse pièce d'identité, à moins que ce soit un peu plus retors.
J'avais déjà été la cible de cette même arnaque il y a quelques mois. J'ai l'impression que la moitié des centaines de mails que je reçois chaque jour consiste en des tentatives frauduleuses. Il est facile de se laisser prendre au phishing si l'on ne vérifie pas l'authenticité des protocoles. On sait qu'il ne faut jamais se connecter au web via les applications de mail, mais il y a bien d'autres coups tordus comme par exemple les publicités sur FaceBook. La plupart du temps, l'objet de vos désirs y est proposé beaucoup plus cher que si vous le cherchiez vous-même simplement sur le Net. Et puis il n'y a pas que sur le Net qu'on puisse se faire escroquer. Lorsque j'étais jeune homme j'avais acheté un piano qui n'existait pas et une veste en daim qui était en suédine. Nous avons tous et toutes été victimes un jour ou l'autre de personnes sans scrupules qui jouent sur la confiance, ce qui peut rendre terriblement triste. Je préfère franchement les voleurs à la tire qui n'exercent aucun chantage affectif...
Je conclurai en précisant que mon canard est un animal empaillé, photographié dans une école de Victoria en Transylvanie, et que son air renfrogné ne correspond absolument pas à ses intentions véritables.

lundi 18 novembre 2019

Mort prématurée d'un chanteur populaire dans la force de l'âge


Mort prématurée d'un chanteur populaire dans la force de l'âge est une fantaisie sarcastique de Wajdi Mouawad sur le monde du spectacle avec Arthur H qui incarne remarquablement Alice, chanteur flippé ayant trahi ses idées de jeunesse sur l'autel du succès. Ne vous attendez donc pas à écouter un récital enrobé d'Arthur H ! On est même en mesure de se demander si cette charge acerbe des mœurs superficiels, du formatage et du cynisme égocentrique du show-biz n'est pas une autocritique qui permettrait au chanteur à la voix cassée de se débarrasser d'un poids qui colle forcément à la peau de toutes les idoles confrontées à leurs fans et aux pressions de leur entourage. Même si Alice n'est pas Bashung, Arthur H non plus, et le chanteur sait de quoi il retourne. Tous les journalistes, photographes, attachés de presse, agents d'artistes et musiciens ne se reconnaîtront pas forcément dans cette farce amère, mais ils penseront au moins y croiser leurs collègues ! Je n'échappe pas moi-même à cette ménagerie, me souvenant surtout des histoires que me racontaient mon camarade Bernard Vitet qui m'avait empêché d'y mettre le doigt au risque de m'y engloutir tout entier. La mise en scène virevoltante de Mouawad fait passer facilement les presque trois heures de spectacle, même si la seconde partie m'a semblé superflue. Jusqu'à l'entr'acte les comédiens interprètent avec humour et férocité le poncif "punk is not dead", mais la suite contredit le début en se prêtant aux conventions larmoyantes, sous forme d'un pardon politiquement correct. Fallait-il vraiment un happy end quand on connaît la réalité des coulisses ?


Quel artiste n'a pas rêvé savoir ce qu'on dirait de lui à sa mort ? Ce désir morbide n'est pourtant pas assez creusé. Mouawad préfère glisser un couplet, certes habile, sur Sabra et Chatila ou sur le génocide arménien, suggérant la perte du politique chez les nouvelles générations, étouffées par l'afflux d'information (ou de désinformation). Tous les comédiens sont très bien. J'ai particulièrement apprécié Patrick Le Mauff dans le rôle de l'ancien agent d'Alice qui n'a pas renié son amour du punk. Les décors en perpétuels mouvements transmettent au public la fraîcheur de la pluie ou l'odeur de l'encens quand il le faut. De bonnes idées sont hélas abandonnées en cours de route, comme par exemple la scatologie du début. Resserrer l'action aurait permis de ne pas morceler le récit qui manque un peu d'unité. La manie de faire de faire des spectacles trop longs qui n'épargnent pas les fesses du public finit par devenir suspecte. Il n'empêche que le portrait du show-biz est bien vu, la complicité du metteur en scène et du chanteur nous permet de passer un excellent moment, mais il aurait fallu plus de méchanceté et de concision pour que cela soit vraiment réussi.

Mort prématurée d'un chanteur populaire dans la force de l'âge, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, avec Marie-Josée Bastien, Gilles David, Arthur Higelin, Jocelyn Lagarrigue, Patrick Le Mauff, Sara Llorca, chansons originale d'Arthur H, musique originale de Pascal Humbert, dramaturgie Charlotte Farcet, son Michel Maurer et Bernard Vallèry, conseil artistique François Ismert, lumière Éric Champoux, scénographie Emmanuel Clolus, costumes Emmanuelle Thomas, maquillage et coiffure Cécile Kretschmar (c'est elle qui avait créé et fabriqué les masques du film Au revoir là-haut).

vendredi 15 novembre 2019

Ailleurs


Il arrive que je ne sache plus où aller parce que l'horizon est bouché. Je lorgne les grands espaces alors que mes arbres cachent la forêt. La flèche indique la terre, mais je ne rêve que de prendre le large. Les voyages professionnels sont plus nourrissants que le tourisme, fut-il le plus sauvage. S'il s'agit d'un film, il faut comprendre le pays à vitesse V, question de survie parfois. Ce fut mon K. Généralement un fixeur vous y aide. Pour les concerts il suffit de prendre autant de jours off que de soirs de spectacle en tournée. Question de discipline. Rencontrer des populations dont je ne comprends pas la langue est dépaysant. Ce besoin vital de nourriture exotique pimente le quotidien qui se copie lui-même. C'est probablement la raison qui me fait détester me laver les dents et me raser chaque matin, tâches incontournables laissant des auréoles. Alors, qu'elles soient boréales ! La Terre vue de la Lune est mon modèle. Lorsque j'ai tapé ces maux elle était pleine. Coupe. Battre les cartes, pointer du doigt les yeux fermés la mappemonde. On peut tomber près de chez soi, se relever aux antipodes. Les films que je regarde le soir sont des portes vers cet ailleurs momentanément inaccessible. J'envoie des bouteilles à la mer. Parfois le téléphone sonne. Un mail annonce la grande nouvelle. Sortir. Les embouteillages gâchent les week-ends. Minimum trois semaines. Mais il faut bien un moi pour revenir autre. De quoi se faire appeler Arthur. Le terme actuel est zone d'inconfort. Chaque mot a double sens. Il ne faut pas non plus se faire siffler. Les escrocs ont toujours l'air sympathique. Sinon cela ne marcherait pas. J'ai couru. Comment s'en vouloir d'avoir accordé sa confiance ? Ils se reconnaîtront. Pas jojo cette affaire ! Prendre la poudre d'escampette. Direction nulle part. Du moment que l'air est pur...


J'avais l'air, mais il me manquait les paroles. Ce matin je me suis réveillé avec celles de mon prochain album. Cette fois je ne pouvais pas emprunter les mots que Ramuz scande dans Présence de la mort. Son titre fait stupidement fuir. Mon histoire se passe bien au bord du lac Léman. La chaleur y est insupportable. Mes acteurs fouillent les ruines. Ils y trouvent ce qui leur permettra de se reconstruire. Je compte y faire un saut pour enregistrer les sons de ce qui aura été. Et chaque fois qu'un étranger passera par ici je lui demanderai de jouer dans sa langue. Allo Babylone 21 29 ? Puisqu'il n'y a pas de Brigitte ici, les archives de la planète feront leur cha-cha-cha. J'ai rarement pensé faire danser. L'an passé, les spectateurs du festival Château Perché où nous jouions avec Amandine Casadamont se trémoussaient devant la scène. Ce n'était pas intentionnel de notre part. Disons que cela nous a échappé. J'hallucinais. J'ai souvent recherché cet état pour camoufler mon ébriété naturelle. Lorsque j'improvise, je plane littéralement. Jouer pour faire paravent au jeu. L'arbre et la forêt réapparaissent soudain. Et l'orée se dessine.

jeudi 14 novembre 2019

Francis Gorgé, des cygnes qui ne trompent pas


En publiant Swan Night cette semaine sur SoundCloud, Francis Gorgé signe avec Jan Eerala une pièce qu'il dédie à l'écrivain Antoine Volodine et à Un Drame Musical Instantané dont il fit partie de 1976 à 1992. S'il doit la connaissance de l'écrivain à son ami Dominique Meens, un temps compagnon de route du Drame, cette nouvelle pièce rappelle fortement le travail de notre trio avec Bernard Vitet. Ces derniers temps Francis s'affairait surtout à orchestrer des œuvres pour piano de Claude Debussy avec ses machines virtuelles. Son travail avec le Finlandais Jan Eerala, photographe et sound field recorder, s'axe sur des évocations paysagères souvent planantes.
Swan Night capture le chant des cygnes migrateurs dans la baie de Makholma, près de Pori. Il est certain que le Drame a toujours été sensible aux autres espèces, intégrant le langage des animaux à nos évocations musicales. Merle, canards, chevaux, fauves, singes, baleines, insectes, chats, etc. Francis, ornithologue en herbe, s'appuie sur le chant extraordinaire de ces cygnes que l'on espère ne pas être le dernier. Il ajoute celles transformées d'êtres humains, un piano tournant à la percussion, des sons électroniques qui glissent à la surface de l'eau, un violoncelle lyrique, une trompette bouchée, une clarinette... Les reconnaîtrez-vous ? Ces réminiscences participent à ce bel hommage, l'œuvre s'articulant comme un petit poème symphonique de douze minutes. Sur assezvu.com, Francis cite d'ailleurs une phrase d'un de ses héros, Hector Berlioz, cet autre guitariste français anticipant étonnamment Edgard Varèse et John Cage : « Tout objet sonore mis en œuvre par le compositeur est un instrument de musique ». Berlioz est aussi l'un des précurseurs du théâtre musical moderne (cf. Lélio ou le retour à la vie, par exemple). Swan Night est plus épique que dramatique, comme les pièces que nous aimions créer sur un tempo lent. Si elle est dramatique, il faut l'entendre au sens de théâtrale. Le rôle des volatiles finit par imposer une sorte de subjectivité comme s'ils étaient derrière la caméra sonore des deux compères. On se plaît à rêver. Une invitation au voyage.
La première fois que je suis monté sur scène, c'était avec Francis au Lycée Claude Bernard en 1970. Nous avions fondé un groupe de rock, Epimanondas. En 1975 nous avons enregistré ensemble notre premier disque, devenu un objet culte, Défense de. Puis beaucoup d'autres avec Bernard en trio, en grand orchestre, avec des formations encore plus grandes, un opéra, accompagnant plus d'une vingtaine de films muets, inventant des spectacles abracadabrants... En 2014 nous avions ressuscité Un Drame Musical Instantané le temps d'un concert mémorable, hélas sans Bernard décédé l'année précédente. Je suis touché que mon camarade ait pensé à notre collaboration en composant ce bouleversant oratorio pour cygnes migrateurs. Il y a des signes qui ne trompent pas.

→ Francis Gorgé et Jan Eerala, Swan Night, SoundCloud

mercredi 13 novembre 2019

Donnie Darko, seconde chance ?


Je n'avais jamais vu Donnie Darko, film-culte de Richard Kelly qu'il écrivit à 22 ans et réalisa quatre ans plus tard. Comme tout le monde j'ai été désarçonné, renvoyé à des interrogations existentielles, des spéculations pseudo-scientifiques et des réflexions sur la psyché humaine. À l'issue de la projection, le film semble produire un impact différent sur chacune et chacun. Il interroge plus qu'il n'impose une vision orientée, sans que nous ayons recours à l'option multilangue de la télécommande ! À la croisée du teen movie mélancolique et du thriller fantastique, Donnie Darko est suffisamment original pour avoir été un flop à sa sortie en 2001. Il est certain que provoquer une catastrophe en faisant tomber un réacteur d'avion sur une maison, sans qu'on sache comment, au lendemain du 11 septembre n'a pas du arranger les choses. Les rêves ou cauchemars qu'il convoque renvoient à l'univers de Philip K. Dick que je retrouve dans Paprika, dessin animé de Satoshi Kon projeté juste après dans ma salle de cinéma favorite. On peut aussi imaginer des univers tangents ou y trouver des paraboles bibliques, mais la probabilité d'une schizophrénie paranoïde est évidemment l'explication la plus "rassurante" !
La crédibilité de l'intrigue tient beaucoup à la qualité de l'interprétation à commencer par Jake Gyllenhaal (Le Secret de Brokeback Mountain, Zodiac, Prisoners, Nightcrawler, Les frères Sisters) qui fut lancé grâce à ce rôle de jeune adolescent ténébreux. Sont également présents d'autres jeunes comédiens qui feront carrière ensuite comme sa sœur aînée, l'exquise Maggie Gyllenhaal (La secrétaire, SherryBaby, Hysteria, les séries The Honourable Woman et The Deuce) - leur père est le réalisateur Stephen Gyllenhaal, Seth Rogen (déjà potache) dans son premier rôle, Jena Malone (Into the Wild, Hunger Games, The Neon Demon), mais aussi des acteurs qui ont connu leurs heures de gloire hollywoodienne comme Drew Barrymore (E.T., Charlie's Angels, Batman Forever), Mary McDonnell (Danse avec les loups, Independence Day), Patrick Swayze (Dirty Dancing, Point Break, La cité de la joie)), Katharine Ross (The Graduate, Butch Cassidy, The Stepford Wives)...
Les références cinématographiques (Lynch, Spielberg, Zemeckis), musicales (Duran-Duran, Tears for Fears, INXS, Echo and the Bunnymen), littéraires (Les destructeurs de Graham Greene) sont nombreuses, mais le menaçant lapin viendrait de Watership Down, roman de Richard George Adams et le dessin animé de 1978. On connaît ma connexion lagomorphique et j'ai adoré la version de 2018 produite par la BBC...


Donnie Darko rencontrera le succès avec sa sortie DVD, seconde chance de beaucoup de films hors normes. De plus cette fois, l'édition Ultra Collector de Carlotta offre le film restauré 4K dans ses version cinéma et Director's Cut, de très nombreux bonus inédits (commentaires audio de Richard Kelly et Jake Gyllenhaal, de Richard Kelly et l'équipe du film, Richard Kelly et Kevin Smith, 33 minutes de scènes coupées ou alternatives, quatre documentaires autour du film dont des entretiens inédits avec Richard Kelly, son premier court-métrage The Goodbye Place, des spots TV et bandes-annonces…) et un livre illustré de 200 pages avec le scénario de tournage intégral.
Hélas il y a un bémol. Regarder ces bonus m'a donné envie de découvrir ses deux longs métrages suivants qui ont été autant de bides, Southland Tales (2006) et The Box (2009). Le premier est un fatras incroyable, difficile à suivre, bourré de références critiques au cinéma de science-fiction hollywoodien et à la politique américaine, un brouillon explosif à 15 millions de dollars où l'on retrouve les thèmes chers à l'auteur : la fin du monde et la peur qu'elle engendre, l'amour salvateur, la confusion entre rêve et réalité, avec le désir d'intégrer les dernières avancées scientifiques et les archaïsmes propres à l'humanité. J'ai pensé un moment à Skidoo d'Otto Preminger tant ça part dans tous les sens. On comprend que le film n'ait pas marché. Le suivant en a coûté le double. The Box est un thriller psychologique dont le thème est cousin de l'expérience de Milgram : il suffirait d'appuyer sur un bouton pour qu'une personne qu'on ne connaît pas meurt et que l'on reçoive un million de dollars. Ces deux films jettent finalement un doute sur le cinéma de Kelly, sorte de métaphysique millénariste sur la culpabilité où une puissance supérieure juge l'absurdité humaine, à savoir qui sera sauvé ou pas. J'en viens à penser que Richard Kelly met en scène, à grand renfort d'effets spéciaux, une doctrine proche de celle des Témoins de Jéhovah ! C'est dommage, car Donnie Darko laissait planer suffisamment d'ambiguïtés pour que l'on se fasse son propre cinéma...

→ Richard Kelly, Donnie Darko, Carlotta, coffret Ultra Collector (2 Blu-Ray + 2 Dvd + Livre, ed. limitée et numérotée à 3.000 ex.), 50,16€ / version DVD ou Blu-Ray simples, 20,06€