Jean-Jacques Birgé

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lundi 19 août 2019

Vol pour Bucarest


J'ai choisi cette photo ancienne de Victoria sous la neige, parce qu'elle me sera impossible à prendre lors de mon séjour en Roumanie ces prochains jours. Dana Diminescu m'en avait envoyé une douzaine, la plupart très récentes, histoire de me mettre un peu dans le bain avant mon départ. On remarquera au loin les monts Făgăraș (ou Alpes de Transylvanie), les plus hautes montagnes du pays. À gauche un mirador suggère une surveillance qui n'a rien d'anecdotique. Lorsqu'on fait une recherche sur cette ville utopique fondée en 1948 par les Soviétiques, Wikipédia livre des informations qu'il faut savoir déchiffrer : une usine chimique allemande y fonctionne pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, l’usine devient une Sov-Rom (entreprise mixte soviéto-roumaine) dont les directeurs sont des Soviétiques. À ses débuts, Victoria a porté d’autres noms : Ucea Fabricii, Ucea Colonie et même Ucea Roșie (Ucea la Rouge). Depuis 1954, la ville porte son nom actuel. L'usine s'est appelée Combinatul Chimic I. V. Stalin, puis, après la déstalinisation, Combinatul Chimic Victoria. Après la chute du communisme en Roumanie et au début de la privatisation, le combinat fut divisé en deux grandes usines, S. C. Viromet S.A. et la R.A. Usine Chimique S.A. En 1995, furent jetées les bases d’une nouvelle usine chimique, au capital roumain et américain, la S.C. Virolite S.A., devenue Purolite S.A. Ces données sont capitales pour le travail qui nous attend là-bas, car l'utopie est vite devenue une dystopie, à l'image du pays tombé entre les mains de Nicolae Ceaușescu en 1974. Ce grand paranoïaque se faisait appeler « Conducător », « génie des Carpates » ou « Danube de la pensée » jusqu'à son exécution le 25 décembre 1989. Aujourd'hui la nature reprend ses droits sur les usines de Victoria qui avaient empoisonné la population. L'usine d'armement avait même explosé !
J'y pars donc humer l'atmosphère avec un petit magnétophone, les yeux et les oreilles grand ouverts. Mon projet est de réaliser un disque dont la structure serait calquée sur le livre de Dana auquel participe, entre autres, le graphiste Étienne Mineur. Mais il ne faut pas oublier que notre histoire se passe dans les Carpates où vivent ours bruns, loups et lynx, et que le Château de Bran, surnommé château de Dracula à cause de Vlad III l'Empaleur, est tout proche...
Encore faut-il que nous survivions au vol de la compagnie Blue Air, si j'en juge par les commentaires laissés par des voyageurs sur le site TripAdvisor !

vendredi 16 août 2019

Charrier dans les bégonias


En période estivale et sans mouvement migratoire de ma part, la maison et le jardin m'accaparent ! J'en profite pour préparer les prochains concerts et enregistrements.

Le 24 août, c'est une performance avec Anne-Sarah Le Meur à Victoria en Transylvanie, intitulée Melting Rust, à l'invitation de Dana Diminescu et Tincuta Heinzel. J'ai préparé des mouvements lents de morphing au clavier, que viennent déranger quelques lames acérées, pour accompagner les images que la plasticienne manipulera pour ce duo improvisé extrêmement coloré. D'autres artistes devraient participer à cette soirée liée à une résidence de deux ans autour de la ville utopique créée par les Soviétiques en 1948 et qui s'avérera une terrible dystopie sous le règne de Nicolae Ceauşescu... Décollage lundi prochain !

Le vidéaste américain John Sanborn m'a proposé de jouer au Blackstar à Paris le 20 septembre sur un montage d'une heure de courtes séquences de son projet NonSelf qu'il aura présenté le 17 au Jeu de Paume. Si la partition sonore jouera encore du synchronisme accidentel qui m'est cher, elle sera cette fois montée serrée comme si je rejouais en direct Le livre d'image de Jean-Luc Godard. Un éventail sémiologique acrobatique qui colle aux provocations époustouflantes de Sanborn qui projettera, la même soirée, Pensées aléatoires du futur et The Temptation of St. Anthony !

Également sur les rails mon prochain disque, Perspectives du XXIIe siècle, qui fera suite à mon Centenaire. Il est coproduit par le Musée Ethnographique de Genève (MEG) avec le précieux concours de Madeleine Leclair qui est également à la tête des Archives Internationales des Musiques Populaires (AIMP) fondées en 1944 par le musicologue et chercheur roumain Constantin Brãiloiu. De tous ces projets, en particulier très bientôt la résidence de Victoria (décidément la Roumanie va m'accaparer), vous entendrez parler plus précisément en temps et en heure, comme de la performance que je donnerai fin octobre à Vienne en Autriche avec Didi Bruckmayr pour le Klang50 de Walter Robotka... Plus proche, un album d'instantanés avec Jonathan Pontier et la guitariste Christelle Séry, et à la rentrée une nouvelle web-série sur l'intelligence artificielle...

Revenons à nos moutons, puisque ce n'est pas l'heure des chats, pas encore rentrés de leur virée nocturne ! Ces breaks horticoles m'aèrent la tête. Même s'il est déplacé de charrier dans les bégonias, je suis très fier que les miens aient repris dans le jardin. L'idée m'est venue de les évoquer tandis que je prenais ma douche froide en sortant du sauna. Un rayon de soleil traversait le feuillage du charme, éclairant juste l'endroit où je les avais rempotés alors que le bouquet initialement acheté Porte des Lilas semblait mort. Je n'ai pas spécialement la main verte, mais l'entretien du jardin me prend pas mal de temps, essentiellement à ramasser les feuilles mortes, arroser au besoin, tailler les branches qui risquent d'éborgner les passants, et planter quelques fleurs de temps en temps. Ces dernières années j'ai acquis deux machines qui ont changé ma vie de jardinier, une tronçonneuse et un aspirateur-broyeur. Vu la structure du jardin, la scie à bois et le balai ne me permettaient pas du tout de faire leur office. Alors, lorsque j'ai aperçu cette gloire au petit matin, je ne me suis plus senti pisser. D'où l'expression argotique qui date d'environ un siècle, sans que l'on sache exactement pourquoi des bégonias.

jeudi 15 août 2019

Nous verrons... Simon Goubert


J'ai beau aimer certains disques, je ne trouve pas toujours les mots. Dix fois j'ai remis le nouvel album du batteur-claviériste Simon Goubert sur la platine. Des images me venaient. Des souvenirs émus. L'école anglaise. Kate et Michael Westbrook, Lindsay Cooper, John Greaves... Les voix sont très présentes. Chacune a son caractère. Sorties de leur contexte musical les voix bretonnes swinguent d'une manière très originale. Je l'avais constaté avec Lors Jouin. Ici Annie Ebrel sur des paroles de Pierre-Jakez Hélias révèle une poésie rare. L'Américain de Paris, Mike Ladd, est de tous les projets expérimentaux où le flow engagé du slameur est recherché. Et puis il y a les habitués de Magma et Offering où Goubert officiait, Pierre-Michel Sivadier et Stella Vander. Ladd et Sivadier ont écrit de beaux textes, à la vie, à la mort. La musique, délicate et déterminée, toute en nuances, les accompagne. Goubert, qui l'a composée et arrangée pour la plupart, a trouvé l'équilibre. Il a appelé ses copains, le flûtiste Michel Edelin, le saxophoniste Vincent Lê Quang, le clarinettiste Sylvain Kassap, la pianiste Sophia Domancich, l'organiste Emmanuel Bex, la contrebassiste Hélène Labarrière. Rien que du beau monde, dévoué à un projet longuement mûri, rêve devenu réalité. Un joli petit nuage dans un ciel retrouvé.

→ Simon Goubert, Nous verrons..., Seventh/Ex-tensions records, 17,99€, sortie le 6 septembre 2019

mercredi 14 août 2019

Culture


Qu'il s'agisse de la terre ou de l'esprit, d'une civilisation ou d'une personne, on parle de culture. J'aime penser que mon cerveau est un jardin qu'il faut entretenir, arroser et tailler. Certaines branches sont envahissantes. Leur impérialisme est assassin. Cela prend du temps, beaucoup de temps. Et j'éternue comme une mitraillette si j'y passe trop longtemps ! Mon goût pour l'encyclopédie et l'universalité me rend curieux de tout. J'aime le mélange. Des goûts, des parfums, des gens, des cultures aussi... Avant d'avoir un jardin, je maudissais la pluie. Aujourd'hui je l'apprécie autant que le soleil. Avant, je maudissais le froid. Mais nous en avons autant besoin que de chaleur, même si je rêve de changer d'hémisphère lorsque l'hiver approche.


Boris, le maraîcher de l'AMAP, m'avait donné deux plants de courgette en me disant que parfois ils prennent, parfois pas, sans trop savoir pourquoi. Question de terre, de soleil, d'humidité. En fait les mâles sont stériles. Un des pieds s'est avéré un pâtisson. Pour l'instant ils sont jaune citron. J'hésite à cueillir les fleurs et les faire frire, ou bien attendre que leurs fruits grossissent. Je les avais plantés dans un bac plein sud, mais protégés par l'immense yucca. Leurs feuilles sont énormes, un peu pointues pour les courgettes, plus rondes pour les pâtissons. C'est ma première courgette. Mais on commence à avoir marre de ces cucurbitacées que je cuisine à toutes les sauces. Elles peuvent se consommer crues ou cuites, bouillies ou sautées, assaisonnées simplement avec un filet d'huile d'olive et une pincée de sel ou dans de savants alliages que me suggère mon livre préféré depuis un an, L'essentiel de Chartier. Le Québécois indique qu'elle se marie bien avec l'agneau, la viande fumée, les fruits de mer, le céleri, les épinards, le parmesan, le fenouil, la baie de genièvre, la bergamote, la cardamome, la citronnelle, le curcuma, le galanga, le gingembre, le laurier, la muscade, le paprika, le romarin, le safran, la sauge, le thym, la verveine, les olives, les piments, les poivres, les agrumes, le pamplemousse rose... Ainsi qu'avec certaines bières, vins blancs, le gin, le matcha... Alors je fais des expériences !

mardi 13 août 2019

Nature


Passés voir les amis sur leur péniche amarrée au Port de Neuilly-sur-Marne, nous avons fait une jolie balade dans le Parc départemental de la Haute-Île. Bien que ce soit dimanche il n'y avait pas un chat, mais heureusement des oiseaux, observables discrètement depuis des cabanes dotées d'ouvertures frontales et latérales. Nicolas nous ayant prêté sa longue-vue, nous avons pu admirer des hérons cendrés, des foulques macroules, des gallinules poules d'eau, de grands cormorans et un martin pêcheur. Il y avait évidemment quantité de mouettes rieuses et de canards colverts, de jolis papillons et quelques libellules. Une délicieuse ambiance de paix émanait du secteur inaccessible où paît un troupeau de moutons chargé de l'entretien. Un pont-levis empêche les promeneurs de pénétrer dans la zone occupée par les volatiles.
Quelle absurdité que de devoir aujourd'hui parquer la nature comme jadis les animaux dans les zoos ! Le bitume envahit la terre. Le ciel s'obscurcit. Là où l'homme passe la nature trépasse. Sera-ce un jour notre tour ? Parisien depuis des générations, chaque fois que je suis confronté à la nature, je ne peux m'empêcher de penser aux romans que Vercors lui a indirectement consacrés. Son regard critique lui a fait affubler l'espèce humaine du terme d'animaux dénaturés. L'autre moitié de son œuvre romanesque traite de la période de l'Occupation, mais toutes deux mériteraient d'être redécouvertes, alors que les lecteurs ne connaissent souvent que Le silence de la mer. C'est sans compter sa fabuleuse période graphique d'avant la guerre lorsqu'il signait de son vrai nom, Jean Bruller. Certains des dessins de cet homme exemplaire illustrent le disque Les bons contes font les bons amis d'Un Drame Musical Instantané.

lundi 12 août 2019

CQFD


La photo de jeudi dernier avait été prise après que j'ai écrit l'article Surtout pas de répétition, mais elle en illustre très bien le propos. Si cela avait été l'inverse, je m'en serais servi pour l'illustrer. Reprenons. Mais avant cela, je passe mon portrait au filtre à l'huile pour le différencier du cliché de jeudi, accentuant ainsi ma petite analyse.
Donc, d'un côté l'original, de l'autre son (mon) reflet dans la vitre. Or celui-ci n'est qu'une pâle imitation avec la grille de bois que j'identifie à une prison, comme toute tentative de figer les choses en amont, anticipant l'instant magique du concert (là je me réfère au précédent article évidemment). Ainsi, les véritables feuilles du charme surplombent la peinture du palmier, ou encore les briques peintes en trompe-l'œil sur le mur s'opposent au bois de cèdre parfumé. Vrai ciel blanc contre faux ciel bleu. Mon œil est perdu dans le vague, mais mon oreille est dressée vers la vague que je cache avec ma chemise où sont représentées des plumes, plus colorées que celles du pigeon occis par Django et qui gît à mes pieds. Ma main droite bouge simultanément deux potentiomètres tandis que la gauche n'est pas tout à fait bien placée, suggérant aux aficionados que la photo n'est qu'une reconstitution et que je fais tout simplement semblant de jouer. La situation de plein air peut mettre la puce à l'oreille des autres. Et je ne parle pas du cadre qui vous ferait bien rire si je l'élargissais ! Comme pour toutes les photographies qui accompagnent mes textes, je recadre au besoin. Dans la vitre du sauna se réfléchit le mur du studio d'enregistrement, rappelant que cette mise en scène relate malgré tout mon quotidien, qu'il soit musical ou extra-musical. Enfin, si j'ai choisi le cadre et la pause, je n'ai pas appuyé sur le bouton de pose. Il y a plus de signes que je n'en vois au premier abord, fussent-ils dictés par mon inconscient.
Comme je l'ai déjà expliqué, mes billets se lisent aussi toujours à différents niveaux de proximité, selon la complicité que j'entretiens (ou pas) avec mes lecteurs et lectrices. Au delà du mélange d'universalité et de révélations à la première personne du singulier que je me suis fixé dès le début du blog il y a 14 ans, je parsème ici et là des indices qui trouveront, pour la plupart, leur résolution dans de prochains billets... Là où c'est compliqué, pour ne pas dire complexe, c'est que j'écris souvent comme si le lecteur ou la lectrice avait tout lu, ce qui est absurde voire impossible. Je reçois ainsi des messages d'internautes, surtout sur Mediapartdrame.org est en miroir, réagissant à un article sans en connaître le contexte, et je suis obligé de m'expliquer alors que je me vois mal répéter chaque fois dans quelles perspectives tout cela s'inscrit... La répétition, c'était justement le sujet du billet de jeudi et aujourd'hui j'ai vraiment l'impression de rabâcher ! CQFD ;-)

vendredi 9 août 2019

M le Mocky


Fin. Jean-Pierre Mocky a projeté son dernier carton. Je me souviens être entré à l'Idhec en revendiquant Solo et L'albatros, que je venais de voir, comme mes films préférés avec Easy Rider ! J'avais juste 18 ans. Heureusement j'ai un peu changé au cours de mes études, me rapprochant de Buñuel par exemple, mais j'ai toujours gardé un petit faible pour ses premiers films dont ceux avec Bourvil et Les compagnons de la marguerite. En 2001 j'avais acheté son autobiographie, M le Mocky, bien machiste, mais j'aimais bien ses coups de gueule, ses tournages à deux sous et son insatiabilité. C'est un jour triste.
P.S. - je relis mes articles et en 2005 je trouve :
Un couple, film de 1960 totalement invisible et méconnu de Jean-Pierre Mocky, est une petite merveille d'intelligence, caustique et drôle, à l'époque interdite aux moins de 18 ans (c'est là qu'on voit que les mœurs ont un peu changé), jamais diffusée à la télé (ça se comprend aussi). La même année qu'A bout de souffle, et autrement plus corrosif ! Mocky était absolument génial lorsqu'on lui en donnait les moyens et qu'il en prenait le temps. Après avoir inventé le sens du mot draguer avec ses Dragueurs, son second film nous intime : "Mimi, y a de la bonne salade !"...
Alors petite sélection mockyesque : Les Dragueurs (1959), Un couple (1960), Snobs ! (1961), Un drôle de paroissien (1963), La Grande Frousse ou La Cité de l'indicible peur (1964), Les Compagnons de la marguerite (1967), La Grande Lessive (1969), L'Étalon (1970), Solo (1970), L'albatros (1971), L'ibis rouge (1975), Y a-t-il un Français dans la salle ? (1982), À mort l'arbitre (1983), Le Miraculé (1987), Une nuit à l'Assemblée nationale (1988), Ville à vendre (1991), j'ai lâché quand il s'est mis à en réaliser quatre par an, mais il faut aussi le voir jouer en 1959 dans La tête contre les murs de Georges Franju dont il avait adapté le scénario d'après Hervé Bazin et que les producteurs ne l'ont pas laissé réaliser... Et puis certains m'auront probablement échappé...
Quant aux critiques sur son machisme, sa goujaterie, sa brutalité de langage, que rappellent les commentaires sur Mediapart, c'est tout à fait exact. Son autobiographie est terrible de ce point de vue, mais ce qui est encore plus terrible, c'est qu'à se plonger dans son œuvre Mocky reste attachant, même pitoyable. Et son anarchisme reste drôle, salutaire et saignant, contre la morale bourgeoise, les curés, l'armée, le commerce du sport, etc. Ses premiers films restent formidables. C'est un véritable réalisateur "français" qui fut populaire en son temps.

jeudi 8 août 2019

Surtout pas de répétition


En titrant "Surtout pas de répétition" je ne prétends pas ne pas radoter. Chacun a ses marottes qui lui tiennent à cœur, ses petites histoires qu'il aime raconter et qu'il ressasse chaque fois qu'il rencontre une nouvelle personne au grand dam des proches. En 14 ans, après plus de 4200 articles, je tape souvent un requête dans le champ de recherche de mon blog pour vérifier si je n'ai pas déjà évoqué tel sujet par le passé. Certaines formules littéraires me reviennent régulièrement sous les doigts sans que je sache comment m'en débarrasser parce qu'elles me semblent cohérentes avec ma pensée. On peut l'assimiler au style, comme dans mes manières d'aborder ma musique par exemple.
C'est justement en musique que j'évite soigneusement de répéter. Et non de me répéter. Le travail consiste à identifier les intentions, préparer le matériel, qu'il soit physique ou cérébral, organiser les structures qui en découlent... Cela revient à se créer un alphabet, une palette, à supposer les possibles, en laissant la place à l'inconnu, à la surprise que l'instant génèrera. Les improvisateurs connaissent le danger d'une répétition réussie. On est forcément tenté de reproduire en scène ce qui a fonctionné alors, et la magie est difficilement reproductible. Il est préférable de sous-jouer, de trouver la place des éléments, sans se donner à fond. De toute manière, si tout se passe bien, on jouera autre chose que ce qui était prévu. Les préparations ne sont que des sécurités, des roues de secours en cas de faiblesse ou de panique. Le matériel électronique et informatique peut être capricieux ! Je fais donc des listes. Des listes de matériel à emporter au concert, des listes de programmes, de banques de sons, d'instruments qui serviront mon propos, des complémentaires par rapport aux musiciens avec qui je serai. Car l'important est de savoir pourquoi on fait les choses, quel propos l'on sert, à qui l'on s'adresse, avec qui l'on dialogue, et ce qu'on a à raconter.
Un jour le compositeur Jacques Rebotier, que j'apprécie énormément, me proposa d'écrire pour moi un solo avec cinquante représentations garanties. Comme je m'inquiétais de devoir rejouer chaque fois la même chose, il me le confirma et je dus décliner l'offre alléchante. Refaire plusieurs fois le même tour m'est insupportable. Enfant, je m'exerçais à l'illusionnisme, m'imposant des heures de manipulation devant le grand miroir Napoléon III du salon, mais il était recommandé de ne jamais recommencer un tour !
Depuis quelques jours j'apprends à me servir de The Pipe, un étrange synthétiseur buccal et vocal russe imaginé par Vlad Kreimer et construit par Soma dont je possède déjà le Lyra-8. J'ai lu le mode d'emploi en amont, puis j'ai réalisé une première approche, j'ai repris le mode d'emploi avec l'instrument, et maintenant je cherche à l'utiliser selon mes goûts musicaux qui sont souvent très différents de ceux du constructeur ou des autres interprètes. Je répète. Je fourbis mes armes, comme disait Bernard Vitet. Je travaille. Drôle de concept que le travail pour un artiste ! J'ai l'impression d'être toujours en vacances sans jamais ne m'arrêter de travailler. Mais jamais, au grand jamais, je ne déflore un enregistrement ou une représentation publique, en me mettant dans l'état second où je serai alors. Je ne fais que des gammes. Des sortes de gammes. Des exercices d'éducation physique. Des vocalises. Et puis je rêve. Je rêve beaucoup.

mercredi 7 août 2019

Falbalas autour d'un anneau


À force de regarder des films récents qui me déçoivent il y a des soirs où le cinéma m'écœure. Je retourne alors vers ma cinémathèque qui compte des milliers de films que j'adore et font mon bonheur à chaque plan. La replongée dans les films de Jacques Becker me redonne foi dans le médium. Comme l'indispensable Jean Grémillon je le préfère à Jean Renoir dont Becker fut d'ailleurs l'assistant sur une dizaine de films. Chacun de ses longs métrages est une immersion rigoureuse dans un milieu social différent. Après avoir revu Le trou (1960), épure moderne où le récit d'une évasion est quasi bressonien, et Goupi Mains Rouges (1943), portrait exemplaire du monde paysan d'avant-guerre, la projection de Falbalas (1944) me réservait une surprise. Si jamais aucun film n'a jamais croqué aussi bien l'univers de la mode, c'est au détour d'une séquence aux Tuileries qu'une petite madeleine a surgi dans ma mémoire. Il y a quelques années je m'étais déjà organisé une rétrospective Jacques Becker en regardant à nouveau Dernier atout, Antoine et Antoinette, Rendez-vous de juillet, Édouard et Caroline, Casque d'or, Touchez pas au grisbi, Montparnasse 19, mais cette scène m'avait échappé, ou bien l'avais-je simplement oubliée...


Cet oubli me semble impossible au regard de ce que ce manège a marqué mon enfance. Si Micheline Presle (que je compte admirer prochainement dans le sublime L'amour d'une femme de Grémillon, film féministe de 1953) y retrouve Raymond Rouleau au Jardin des Tuileries, un détail hante depuis toujours mes ébats amoureux, et cela n'a pourtant rien à voir avec son évident symbole sexuel. Je n'avais pas cinq ans au début des années 50 et j'habitais rue Vivienne. Mon jardin quotidien était celui du Palais Royal, mais de temps en temps mes parents traversaient la rue de Rivoli pour m'emmener aux Tuileries faire une petite promenade à dos d'âne ou quelques tours de chevaux de bois. Je remarque pour la première fois là aussi une image fortement symbolique ! Donc, pour bénéficier d'un tour gratuit, il fallait enfiler une baguette de bois dans un anneau de métal suspendu au-dessus des animaux que nous chevauchions. Je n'étais pas très costaud et j'hésitais chaque fois à gagner, car la secousse que produisait la rencontre de la baguette et de l'anneau m'arrachait l'épaule.


Cette sensation de brûlure intense me terrifiait. Devenu adulte, je supportais difficilement de faire l'amour avec des filles qui avaient les oreilles percées, de peur de leur arracher une boucle dans un moment de fougue ! Cette panique de l'enfance me fit interdire à ma fille de se faire percer les oreilles lorsqu'elle était petite. J'ai heureusement résolu cette angoisse avec le temps, mais je préfère tout de même que ma compagne retire ses boucles d'oreilles avant que nous n'entamions un tour de manège.

mardi 6 août 2019

Plongée stéphanoise


La vue du moindre pilône me rappelle Woman At War, l'excellent film de l'Islandais Benedikt Erlingsson. En fait son thriller est une coproduction islando-franco-ukrainienne. La tentation de l'arbalète est forte, pas forcément pour empêcher des Chinois de racheter les fleurons du coin, mais pour couper le jus qui alimente tout ce qui est considéré progrès, mais nous rend fous et idiots, à commencer par la télévision. Je me souviens de La grande lessive (1968) de Jean-Pierre Mocky où Bourvil interprétait un instituteur en lutte contre ce qui abrutissait ses jeunes élèves, détruisant méthodiquement les antennes de leurs parents. Sound of Noise (2010) me remonte aussi en mémoire ; le long métrage suédois de Ola Simonsson et Johannes Stjärne Nilsson n'était pas du niveau de leur court, Music for One Apartment and Six Drummers, mais il était question de ce silence qui nous manque, abrutis par la conspiration du bruit. C'est contre l'excès d'images dans la ville qu'Ella & Pitr peignent des fresques gigantesques sur les toits de manière à ce qu'elles soient invisibles autrement qu'en entamant un voyage dans la lune !


Amateur, donc, de plongées urbaines, le couple d'artistes accompagnés de leurs enfants et d'une bande de copains stéphanois nous ont fait découvrir leur ville depuis la colline du Guizay. Après le pique-nique où nous avions apporté des tielles et une salade de poulpes (comme Ella & Pitr aiment en dessiner !) achetées près de Montpellier, nous ne sommes pas restés camper, d'autant que nous reprenions la route le lendemain, mais la nuit qui tombait sur la ville était magique. Elle rappelait des vues d'avion au décollage avec en prime un croissant de lune dans un halo brumeux annonçant le beau temps que nous quitterions en remontant vers le nord. L'herbe était encore verte.

lundi 5 août 2019

Piscine, moustiques et mal au dos


Rien à voir avec le groupe Supports/Surfaces fondé par Vincent Bioulès qui est actuellement au Musée Fabre à Montpellier. Je passe ma dernière journée de farniente au bord de la piscine de mes amis qui sont partis visiter son exposition. Mon dos en baïonnette m'interdit de piétiner dans les galeries montpelliéraines avant de prendre la route du retour. Je me plonge dans la lecture au soleil. Façon de parler parce que j'y vais mollo. J'entre calmement dans l'eau bleu Hockney. La couleur de la photographie est trompeuse. La mosaïque n'existe pas non plus. Tout n'est qu'illusion. Nager nu est exquis. Des martinets font des vols planés pour y boire à la manière des Canadair.
Je les préfère aux moustiques que j'ai définitivement virés de notre chambre avec mon Moskitofree Family. Son constructeur explique qu'il est "basé sur le principe de décharges à barrière diélectrique. Il n'y a aucun consommable, ni aucun résidu chimique. Une électrode est soumise à une haute tension électrique, ce qui produit des décharges à barrière diélectrique contrôlées qui, en agissant sur les composants de l’air ambiant, créent un plasma froid d'ions. Les anions et les radicaux libres ainsi produits annihilent les odeurs émises par les êtres humains et viennent perturber les organes olfactifs du moustique et le désorientent." Je n'étais pas assez assidu à mes cours de physique pour comprendre, mais cela marche, sans zigouiller la nourriture préférée des batraciens et des oiseaux. À Paris la moustiquaire est la meilleure parade, mais ici, pour dîner dehors, je me badigeonne d'Autan multi-insectes, plus efficace que le traditionnel Insect-Écran tropical. Il semble moins corrosif et pue nettement moins.
Pour revenir à mon bon dos, l'huile essentielle de gaulthérie me soulage momentanément, en attendant de passer entre les mains magiques de la masseuse chinoise dès demain. Une copine médecin me conseille le Tramadol Zentiva LP plutôt que l'Ixprim (mélange de tramadol et de paracétamol) auquel j'ai recours régulièrement dès la moindre contrariété physique (j'ai bien dit que la physique n'était pas mon fort). On en prend un matin et un le soir au lieu de 6 X-Prim répartis sur les trois repas. J'attends de voir si cette nouvelle drogue me défonce autant que l'ixprim qui a tendance à produire une légère ébriété en plus de me soulager considérablement.
Quand vous me lirez je serai sur la route, mais les vacances ne sont pas terminées pour autant, puisque nous nous envolerons bientôt pour Bucarest et la Transylvanie. Je compte y enregistrer les sons dont j'ai besoin pour un projet de disque en cours et le 24 je dois faire une performance à Victoria avec Anne-Sarah Le Meur.

vendredi 2 août 2019

Points de suspension


De la garrigue à la Camargue…
Des papillons d’un bleu indicible, des abeilles sauvages, les vagues, le parfum du thym, des mûres, les amis…

jeudi 1 août 2019

Mémoire d'un trou


Molo molo, Tu Tu, Boum, Chut, Tic Tac Tic Toc, Sosto Poco Toto Dolco, Chut, Molo, Auto, Poto a Roto, Copo. J’ignorais que Michel Magne avait édité des sérigraphies de ses partitions. Pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de Mémoire d’un trou figurant sur le disque musique tachiste qui a marqué mon enfance et laissé son empreinte sur mon travail. L’exemplaire du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne porte le numéro 28/100. Ce que Magne a intitulé Musique visuelle ressemble à une partition shadok. J’imagine que, laissée à la libre interprétation d’improvisateurs, cette partition en rouge et noir pourrait générer quantité d’œuvres hirsutes, très différentes de la Mémoire d’un trou dont je me souviens encore parfaitement.


En 1959 chaque pièce de l'album de musique tachiste de Magne était remarquablement illustrée par Sempé.

mercredi 31 juillet 2019

La mine


En faisant le tour du centre de Saint-Étienne nous constatons l’incroyable diversité de bâtiments, du plus ancien au plus récent. Par exemple la Gran'Église en grès houiller datant du XIVe siècle ressemble à un bibendum assoupi, le Palais de Justice a un fantasme royal, le futur commissariat à un clapier. La Maison de l'Emploi, dont les trous de la façade confiée à Claude Viallat s’éclairent la nuit comme un vitrail concentrationnaire et le jour ne laissent apparaître que les jambes des salariés, est d’un sublime absurde signé Rudy Ricciotti, ce qui n'a rien d'étonnant. Plutôt que le Musée d’Art Moderne et Contemporain, celui de la Mine nous a impressionnés…


Le Puits Couriot est un parc-musée où nous reviendrons pique-niquer le soir avec les enfants. Dans la journée nous avions visité quelques bâtiments conservés dans leur jus, rappelant le temps de l’essor industriel de la ville. L’histoire avait commencé au XIVe siècle ! Nous aurions pu tout aussi bien choisir le Musée d'Art et d'Industrie avec sa collection de métiers à tisser (Saint-Étienne était la capitale du ruban) et ses célèbres "armes et cycles". La mine renvoie à une souffrance plus cruelle, mise en scène d’un travail terrible où flotte encore l’odeur du charbon, poussière asphyxiante malgré le démantèlement à partir de 1971. La salle des pendus, ou du moins une comme celle-ci, a probablement inspiré Janis Kounellis avec ses meubles suspendus au plafond que nous avions admirés à Venise au début du mois, ou Annette Messager. À côté des uniformes des mineurs qui devaient ramper dans les galeries, des chaînes où ils accrochaient leurs vêtements de ville, se profilent les douches rouillées du Grand Lavabo…


Dans cette partie du plus vieux bassin houiller français les scénographes ont préservé le site de tout élément moderne. Nous plongeons dans le temps, un Germinal du sud. Salles des machines, d’extraction, de l’énergie, des compresseurs, atelier des locomotives, lampisterie… J’avais une lampe de mineur qui appartenait à mon grand-père, mais je ne sais plus où elle est. L’aurais-je perdue dans un déménagement ? Il me reste par contre un bloc de charbon gravé qui provient d’une mine de la Sarre. Nous n’avons pas vu la reconstitution de la galerie souterraine où mène un ascenseur, mais ce décor d’un réel encore récent et pourtant d’une autre époque, que nous arpentons seuls, nous suscite une mine de questions dont les réponses résident dans l’exploitation de l’homme par l’homme et des ressources de notre planète qui s’épuisent, continuant à générer son infini cortège de morts, pas simplement celles des travailleurs d’antan, mais aujourd’hui de ceux et celles qui vivent dans les pays qui possèdent ce qui a remplacé ou remplacera le charbon.

mardi 30 juillet 2019

Tableaux iodés


Le Docteur Ghostine, ayant lu l'article Mon cœur où je déplorais n'avoir pu ouvrir le CD-R avec le film de ma coronarographie, a eu la gentillesse de me renvoyer un nouveau disque qui cette fois dévoile les images de mon opération à l'Hôpital Marie Lannelongue. Il est fascinant de revivre aujourd'hui de l'extérieur ce que j'avais seulement deviné lorsque l'iode se faufilait jusqu'à mon cœur. En admirant cette plongée dans l'organisme je comprends Je est un autre et j'envisage Alien ! C'est Méduse en noir et blanc, images d'une pulsation dont on peut faire varier le contraste grâce au logiciel T2Viewer, .exe exclusivement accessible sur PC. J'ai donc dû me faire aider, mais cette fois cela a marché et j'en ai profité pour faire quelques captures-écran...


En jouant sur la lumière et le contraste j'obtiens d'impressionnants tableaux d'où surgissent de terribles fantômes comme lorsqu'on joue à Ce que sont les nuages. Selon la manière dont j'axe mon regard j'entrevois par exemple un gorille, une murène, un hippopotame ou un vieil homme au col relevé, à moins que je m'oriente vers un chaos cosmique au-dessus d'une planète inconnue. Test de Rorschach, inspiration musicale, encre ou fusain, ce ne sont que des arrêts sur image alors que l'original est en mouvement, autrement plus impressionnant !

lundi 29 juillet 2019

Moulins après la tempête


Il avait beaucoup plu. Pas très loin, des arbres arrachés, un ciel de fin du monde. C'était passé. De notre fenêtre on apercevait les flèches de la cathédrale de Moulins. Au XIXe siècle Viollet-Le-Duc a encore fait des siennes en convainquant l'évêque Pierre Simon de Dreux-Brézé de terminer l'édifice commencé en 1468 ! Notre-Dame de l'Annonciation fait face à La Mal Coiffée, donjon qui deviendra une sinistre prison, en particulier du temps de la Gestapo... C'était passé. Enfin, presque. La Bête rôde toujours. Elle prend facilement la couleur du pouvoir ou de l'occupant.


J'ai donné un coup de zoom. Il y avait un petit rapace sur une cheminée, perché comme le festival où nous nous étions retrouvés avec Sylvain et que l'avis de tempête avait sinistré après la pluie de la veille. Le champ de tentes lui ajoutait une couche woodstockienne rappelant le "no rain, no rain" de l'époque. C'était passé. La gendarmerie avait dressé une souricière sur le chemin étroit en sortie du Domaine de Balaine. Il faudra bien un jour ou deux pour que les vapeurs se dissipent. Je n'ai plus la tête à subir une analyse salivaire et j'ai arrêté ces expériences constructives, mais j'ai eu droit à un flot de questions. Pour une fois que je ne me sentais pas coupable ! C'était passé. Sur la route les vieux édifices étaient constitués de briques rouges et noires...

vendredi 26 juillet 2019

Birgé & Lemêtre à Château Perché


Sur la route des vacances je retrouverai Sylvain Lemêtre demain soir samedi à Château Perché entre 23h et 1h du matin. L'an passé j'avais déjà été programmé dans ce festival incroyable avec la platiniste Amandine Casadamont pour un set de trois heures non-stop. Chaque année les organisateurs choisissent un nouveau château entouré d'un somptueux parc de verdure. Se promener au milieu des onze scènes fait penser à une balade dans Blade Runner au Pays des Merveilles. Pendant quatre jours dix mille festivaliers y évoluent maquillés, déguisés, perchés, souriant et dansant.
Cette fois-ci le festival se tient au Château de Balaine à Villeneuve-sur-Allier, le plus vieil arboretum de France (déjà 200 ans), classé Jardin remarquable et Monument historique avec 3500 espèces et variétés de plantes. Presque tous les billets sont partis il y a six mois dès la semaine de mise en vente. Après Déferlante d'insectes et Les toges éphémères du paradis des deux premiers jours le thème de samedi est Et la luciole fut. C'est dire si la programmation électro sera lumineuse.
Parmi les 250 autres artistes, Sylvain et moi sommes humoristiquement signalés dans la catégorie "Je n'aime pas la techno" sous le Dôme Blanc consacré à l'expérimental, à l'ambient et au chill out ! Les organisateurs ne sont pas seulement éco-responsables comme on peut le lire sur leur site web, ils ont aussi un humour très à propos. Mon camarade percussionniste s'éclatera pourtant en fignolant des transes rythmiques tandis que je composerai des strates de matières mélodiques et harmoniques. Il aura le même ensemble de percussions que celui qu'il a utilisé pour l'album Chifoumi que nous avons enregistré avec le saxophoniste Sylvain Rifflet. De mon côté je serai majoritairement au clavier, mais j'emporte aussi mes Lyra-8 russe, Tenori-on japonais, Eventide H3000 et Roli américains, plus quantité d'instruments à vent d'un peu partout.
J'espérais recevoir à temps The Pipe commandée en Russie, mais l'objet est bloqué en douane depuis dix jours sans qu'on m'en avertisse. Il est probable que cet instrument électronique ressemble à une arme de Starship Troopers ou à une pipe destinée à une nouvelle drogue. La musique en est une pour moi en effet... Si je n'avais pas appelé Chronopost (filiale de la Poste et du groupe TAT) de mon chef, il serait reparti à Moscou. Décidément la poste est égale à elle-même !
Le lendemain matin je prendrai la route pour le sud, histoire de dire bonjour aux copains et copines qui ne montent pas si souvent à Paris, et à t(h)erme de se baigner en Méditerranée ! J'espère que d'ici là mon petit orteil aura retrouvé sa mobilité... En notre absence, Eric et Juliette s'occupent d'arroser les chats et câliner le jardin. Nous remonterons assez vite avant notre départ pour la Transylvanie, mais ça c'est une autre histoire ! D'ici là j'aurais récupéré ma Pipe, espérant en jouer en territoire roumain...

jeudi 25 juillet 2019

1, 2, 3, nous irons au bois


Tandis que je prépare mes prochains voyages vers Château Perché, le sud et la Transylvanie, j'écoute quelques jolis disques qui ne sortiront qu'à la rentrée. Serais-je d'humeur champêtre ? Comme il fait beau je mets leurs pochettes en situation comme j'aime les photographier de temps en temps plutôt que de les reproduire simplement.
Il semble que les quatre Toulousains de Pulcinella aient flashé sur un vieil orgue Elka à boutons d'accordéon au point que tous leurs morceaux aient été construits autour de cet instrument vintage aux possibilités très variées. Ça sautille, Ça s'amuse, Ça fait semblant et Ça marche. Le saxophoniste Ferdinand Doumerc, l'accordéoniste Florian Demonsant, le contrebassiste Jean-Marc Serpin et le batteur Pierre Pollet construisent des univers colorés rappelant les groupes pop inventifs français des années 70...


S'inspirant du Western, le flûtiste Jî Drû propose un jazz moderne très tendre où la voix est prépondérante. Pour ces évocations lyriques il s'est entouré d'Armel Dupas au piano Rhodes, Mathieu Penot à la batterie, Sandra Nkaké aux textures (?) et qui chante comme lui. Rien d'étonnant à ce que le saxophoniste alto Thomas de Pourquery soit invité, car l'on reconnaît le timbre blanc feutré des chansons de Supersonic. Là encore il y a de la pop dans l'air, planante et charmante.


Un orgue vintage pour les uns, le western pour les autres... De plus en plus de disques s'axent autour d'un thème, un prétexte canalisant l'imagination débordante des artistes ou l'offre exubérante des importations planétaires qui voyagent sans bouger de chez elles. Pour son nouvel album, Sylvain Rifflet, déjà influencé par la musique répétitive qu'on appelle aujourd'hui minimaliste, s'inspire de la musique médiévale des Troubadours qu'il marie à ses improvisations jazz. Fidèle au poste, Benjamin Flament rythme sobrement ces modalités tandis que le trompettiste finlandais Verneri Pohjola répond au saxophoniste ténor ou aux clarinettes de Rifflet. Celui-ci a bricolé un système pour contrôler au pied le bourdon, que ce soit à l'harmonium ou à la shruti box, version simplifiée de l'instrument à soufflet. La fiction équestre du compositeur se réfère ainsi à des troubadours des XIIe et XIIe siècles, d'Italie, du Limousin ou du Quercy. Les sabots de sa monture frappent la terre occitane asséchée par le soleil, les voix du passé sont inscrites sur ces chemins ou frisent le long des cours d'eau, mais les paons ne font la roue que si personne ne les regarde...

→ Pulcinella, Ça, cd BMC, dist. Socadisc, sortie le 20 septembre 2019
→ Jî Drû, Western, cd Label Bleu, dist. L'autre distribution, sortie le 18 octobre 2019
→ Sylvain Rifflet, Troubadours, cd sans que le label soit spécifié, sortie le 20 septembre 2019

mercredi 24 juillet 2019

Cartographie des sens


Sous une pochette dessinée par Ramuntcho Matta qui a sorti récemment de son côté un beau disque de chansons intitulé 96, Bruno Letort, qui a renfilé ici la casquette de compositeur, rassemble des œuvres extrêmement différentes de musique de chambre dont la modernité va puiser dans tout ce qui se fait de plus seyant en musique dite contemporaine. Semelles de vent fait la part belle à la chanteuse éthiopienne Eténèsh Wassié accompagnée par le Cube Quartet me rappelant l'entraînant Sniper Allée que j'avais composé en 1994 pour le Quatuor Balanescu. Pour Absence l'Ensemble vocal Tarentule fait pétiller des mots d'Orlando de Rudder dont je perçois la scansion de chiffres dans une mer sans vent. Les quatre mouvements d'E.X.I.L. convoquent un second quatuor à cordes, le Grey Quartet, qu'épaulent quelques bruitages avant que cette mélancolie se référant aux mouvements migratoires des déracinés, où l'on peut reconnaître diverses citations comme celles de Stravinsky ou de l'École de Vienne, ouvrent la voix à J. M. G. Le Clézio dont le texte explicite est traité comme l'avaient réalisé auparavant Hermeteo Pascoal, Frank Zappa, René Lussier, François Sarhan ou Chassol, un archet de contrebasse doublant ici la voix. Un petit ensemble interprète Rabath avant que la flûte de Michel Boizot plane au-dessus des petites interventions électroniques de Bruno Letort. Ces Fables électroniques se poursuivent par un ostinato cardiaque où le compositeur intervient à la guitare électrique dans un crescendo métallique qui se prolonge en un imperturbable rock monodique, suivi d'une pièce où s'affirment le goût de la percussion et d'une dernière celui du rythme. Le compositeur tombe là le masque en mouillant sa chemise. Avec The Cello Stands Vertically, Though... la violoncelliste Sigrid Vandenbogaerde ferme les guillemets de cet revue musicale de la fin du siècle dernier, reflet d'une époque où le mélange des genres fit se craqueler le monde fermé de la musique contemporaine. Ainsi, faute d'en créer de nouvelles, le XXIe siècle fait exploser les étiquettes...

→ Bruno Letort, Cartographie des sens, Musicube, dist. Outhere / naxos, sortie le 13 septembre 2019

mardi 23 juillet 2019

Tradition des orchestres libres


Ce genre de titre est réversible. J'aurais pu écrire "Liberté des orchestres assumant la tradition". Mais qu'est-ce que la liberté si ce n'est un fantôme ? Et la tradition n'est créative que dans la mesure où elle se renouvelle sans cesse... Pour ces deux disques j'ai d'abord pensé à la Free Music qui prend ses sources au free jazz qui lui-même creuse sa terre dans le blues, les rythmes balkaniques, antillais, etc., avec un sens de la fête qui se vit à nombreux. Que ce soit le Subtropic Arkestra de Goran Kajfeš ou Abraham.Inc qui réunit le clarinettiste David Krakauer, le trombone Fred Wesley et le claviériste Socalled, cela commence chaque fois par une approche pop plutôt gentille et retenue pour glisser progressivement vers des rubati crêpus où chacun met la main à la pâte. Et cela sonne grand.
Bien que le nom du premier fasse référence à l'orchestre mythique de Sun Ra, le trompettiste suédois d'origine croate Goran Kajfeš et ses neuf musiciens scandinaves vont chercher l'inspiration dans une Afrique rêvée, covers de Hailu Mergia & The Walias ou de l'Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, mais aussi chez Bernard Fèvre (Cosmos 2043), US69 (Mustard Family) ou Panda Bear (Animal Collective)... Les tourneries étourdissent, les cuivres se déchaînent, la pop vire au jazz, le jazz à l'exotica, l'exotica au free jazz...
Le second supporte des parties vocales des trois leaders hautes en couleurs et en accents toniques, melting pot dansant où se fondent klezmer, funk, electro et d'autres inspirations que les États Unis ont su s'approprier avec talent. Ils sont accompagnés par toute une bande de joyeux drilles à vent, percussion, cordes électriques ou vocales. Les samples et le rap se sont infiltrés partout, redonnant à ces mécaniques électroniques ou slameuses le swing propre au jazz, rappelant les grands rassemblements discographiques tels Back On The Block de Quincy Jones ou les Attica Blues d'Archie Shepp.
Ces musiciens fuient-ils la morosité cynique de nos sociétés prétendument démocratiques en adoptant des cultures lointaines ou l'encyclopédisme est-il une manière de résister à un protectionnisme absurde qui n'empêchera pas les grandes migrations politiques et climatiques ? Si l'on a heureusement laissé derrière soi la world music qui empilait arbitrairement les virtuosités en perdant les racines de chacun, il est certain que lorsque la culture est au métissage, l'art se moque des frontières.

→ Goran Kajfeš Subtropic Arkestra, The Reason Why Vol.3, Cristal Records, dist. Sony Music Entertainment, sortie le 30 août 2019
→ Abraham.Inc, Together We Stand, Label Bleu, dist. L'autre distribution, sortie le 20 septembre 2019