Jean-Jacques Birgé

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lundi 16 septembre 2019

Mes premiers chants apaisants


Mes premiers chants apaisants, le nouveau livre-disque de Martina A. Cattela est tombé à point. Ayant la garde de mon petit-fils pendant un long week-end, toutes les ressources étaient bonnes pour passer avec succès cette étape. Il n'avait encore jamais dormi à la maison sans ses parents. Comme il est très gentil d'habitude, il n'y avait aucune raison que cela se passe mal avec son "papou". J'ai le dos en compote et les genoux douloureux à force de monter les escaliers en le portant, mais ce fut une partie de plaisir. Il possédait déjà quantité de jouets musicaux et de livres-disques ou avec des boutons sonores dont le rock de Paco ou Mes premières comptines du monde qui l'enthousiasment, de répétition en répétition. Comme pour le précédent album illustré par Vinciane Schleef, le nouveau contient un CD avec les dessins de Raphaëlle Michaud et surtout 15 chansons du monde, plus 8 extraits accessibles en poussant des petits boutons en plastique. Comme il a 18 mois, appuyer dessus est évidemment ce qui lui plaît le plus, alors que je préfère m'allonger pour écouter le disque, et franchement je l'ai bien mérité...
Mes premiers chants apaisants plaira donc autant aux adultes qu'aux petits. Martina Catella a formé nombreux chanteurs et chanteuses au sein des Glotte-Trotters dont elle la directrice artistique et pédagogique. Ma fille Elsa a, entre autres, profité de son formidable enseignement. Vous seriez surpris de connaître le nom de ses élèves ! Pour ce second recueil elle a encore choisi des chanteuses différentes pour chaque coin du monde. Carine Henry pour la France (Béarn) avec Chloé Breillot (également pour le Vénézuela), Anaïs Athané ou Tamara Pavan pour l'Italie, Išjos Broliukas pour la Lithanie, Ru Con Miên Nam pour ler Vietnam, Ez Kevok im pour le Kurdistan turc, Alexandra Grimal pour l'Inde, Nuria Rovira Salat pour la Russie, Cathy Gringelli pour la Géorgie, Camille Ablard pour la Corse, Aya El Dika pour le Liban, Xanthoula Dakovanou pour la Grèce. Elle ouvre le disque au piano avec la Première Gymnopédie d'Erik Satie et Jean-Jacques Fathoux qui chante, enregistre et arrange nombreuses de ces pièces. Les musiciens David Babin (Babx), Grégory Dargent, Xuân Vinh Phuoc, Rusan Filiztek, Henri Tournier, Ninon Valder, Issa Murad et quelques autres sont aussi de la partie. En plus d'être un bel objet, c'est envoûtant, extrêmement reposant, et nous voyageons ainsi, allongés sur un tapis volant !

→ Martina A. Cattela, Mes premiers chants apaisants, Editions Auzou, coll. Mes premiers livres à écouter, 16,95€

vendredi 13 septembre 2019

Préhistoire, une énigme moderne


Vous n'avez plus que jusqu'à lundi pour voir l'exposition Préhistoire, une énigme moderne au Centre Pompidou. La confrontation d'œuvres contemporaines et de reliques des temps préhistoriques soulève en effet maintes questions sur le temps qui passe, tant les formes se conjuguent à tous les temps. Voilà près de deux siècles que les artistes ont régulièrement choisi de plonger dans ce lointain passé pour imaginer le futur. Ici la Vénus de Lespugue (-23000 ans !) trône devant Il trionfo della morte de Miquel Barceló (argile sur verrières, 2019) et les ombres des visiteurs dans la scénographie de Pascal Rodriguez...


À côté, je photographie deux bronzes de Louise Bourgeois (Femme inoffensive de 1969 et Déesse fragile de 1970) devant deux Paul Klee (1930/1939) et cinq Henri Michaux (1937/1974), mais bien d'autres chocs esthétiques se dressent entre ces époques si éloignées. Moins lointaines que les étoiles, mais cela c'est une autre histoire ! D'emblée j'ai été séduit par les peintures de Cézanne (Le rocher rouge ou Dans les carrières de Bibémus, 1895), qui n'est pas toujours ma tasse de thé, et les dessins d'Odilon Redon. Pour une fois, les commissaires Cécile Debray, Rémi Labrusse et Maria Stavrinaki ont choisi pas mal de pièces peu exposées. Le Carbonifère d'Otto Dix jouxte le film The Lost World. Etc.
Je ne peux m'empêcher de penser à Jean-Hubert Martin pour qui j'avais créé la musique de Carambolages au Grand Palais en 2016. Depuis Les Magiciens de la Terre, il a pris l'habitude de mélanger l'art brut et l'art moderne, ou des œuvres de tous les continents, sans privilégier les unes par rapport aux autres. Pour Carambolages, il révélait leur âge seulement après que nous les ayons admirées, de manière à ce que leur poésie nous touche sans aucun a priori...


Les strates archéologiques nous renvoient au bétonnage systématique de notre planète terre, la disparition des dinosaures à la collapsologie actuelle. On n'échappe pas à Dubuffet, Ernst, Picasso, Giacometti, Klein, Fontana, Beuys, Penone et les frères Chapman. Ici des croquis et une sculpture d'Henry Moore qui me rappellent mon séjour à New York en 1968 où ses stabiles répondaient aux Arp sur le bacon de l'appartement qu'on nous avait prêté...


Les trésors du sous-sol, les animaux, les premiers outils, le mythe de la caverne ont inspiré les artistes, comme si on avait retourné la science-fiction comme un gant. L'art devient aussi magique que les rites ancestraux, mais l'individu s'est substitué au groupe. Que deviendrons-nous ? L'Idole aux yeux (Uruk, Mésopotamie, 3300-3000 av. J.C.) conserve un mystère abyssal alors que le Snake-Circle de Richard Long (1991) peut paraître la parodie de quelque Stonehenge. Cette visite tombe à pic alors que j'entame mon projet de disque avec le Musée Ethnographique de Genève intitulé Perspectives du XXIIe siècle à partir de la Collection Brăiloiu !


Puisque j'avais les yeux qui me brûlaient, comme souvent dans les grandes expositions qui exigent de moi une très forte concentration, je suis passé en vitesse faire un petit footing à celle sur Francis Bacon, histoire de me faire une idée avant de revenir. Si je suis toujours content de revoir ses tableaux, je suis déçu de n'avoir aucune révélation. L'accompagnement de ses œuvres de la dernière période (1971-1992) par la lecture de textes qui l'auraient inspiré m'apparaît comme un artifice justificateur d'une présentation aux mobiles financiers profitables pour le Centre. Dans six alcôves de bons comédiens lisent Eschyle, Nietzsche, T.S. Eliot, Leiris, Conrad, Bataille, mais la scénographie n'est pas assez confortable pour que les visiteurs s'y attardent.


Ils préfèrent s'amasser devant le passionnant documentaire où Bacon s'explique devant la caméra de David Hinton. L'encombrement est tel que je n'arrive pas à voir le cartel du diorama où Charles Matton a reconstitué en miniature l'atelier du peintre britannique.

jeudi 12 septembre 2019

Birgépub


Il y a quelques jours Paul Brousseau s'est gentiment moqué de moi quand je lui ai raconté que mes parents ne m'emmenaient jamais à un concert ou une expo, mais qu'ils avaient une petite agence de publicité. Paul a juste écrit qu'il comprenait "d'où me venait ce petit côté"... Sans préciser lequel ! J'imagine qu'il sous-entendait l'art de faire parler de soi ! Cela ne se fait pas tout seul. Les 4500 articles du blog et dans la presse écrite, les 2000 pièces musicales, la centaine d'albums, mon travail de designer sonore, mes films, les spectacles et quantité d'autres activités, les nombreux prix dans ces différents domaines y sont aussi pour quelque chose. Je me sers des outils actuels comme jadis lorsque nous envoyions mille invitations chaque fois que nous faisions une création importante. Il fallait écrire les adresses à la main et coller autant de timbres sur les enveloppes. Je n'ai jamais eu d'agent, il a toujours fallu tout faire moi-même. J'ai compris très tôt que cela prendrait du temps pour faire accepter mes idées farfelues. J'ai ainsi fondé le label de disques GRRR en 1975, Un Drame Musical Instantané en 1976 en même temps que le studio GRRR, le grand orchestre en 1981, le site drame.org en 1997, les Inéditeurs en 2013, etc. Pas tout seul, cela s'entend. Je suis un homme du collectif : "plus on est de fous, plus on ri".
Ma maman, qui ne comprenait rien à ce que je fabriquais et me sortais tout ce qu'il y a de plus insupportable sur les intellectuels et "les intermittents du spectacle à la charge de la société", disait que ce que je savais mieux faire était de me vendre. Cela m'énervait, mais c'était une manière pour elle de revendiquer son influence de tchatcheuse. Elle avait toujours rêvé d'être camelot ou comédienne. Lorsqu'elle s'engueulait avec mon père, elle jouait d'ailleurs régulièrement la grande scène du 2. Quant à lui, il avait été dans le spectacle, mais après sa faillite en tant que producteur de l'opérette Nouvelle-Orléans avec Sidney Bechet et Jacques Higelin dans son premier (petit) rôle, à 40 ans il était retourné à l'école, et pour subvenir aux besoins de sa famille il était devenu représentant de commerce. D'abord pour l'annuaire Qui représente Qui en France ?, puis avec elle qui travaillait déjà dans le domaine, ils avaient fini par monter leur propre boîte, une agence de pub B2B spécialisée dans l'électronique. À l'époque cela signifiait des composants, des transfos, des trucs pour professionnels qui n'avaient rien à voir avec la publicité grand public. Ma sœur les avait vite rejoints. Je leur avais bien précisé que jamais je n'y mettrais les pieds. De temps en temps je les aidais tout de même à trouver un slogan. Je passais à leur bureau surtout faire des photocopies ou piquer des stylos et du papier. J'appelais leur société GirbéBurp. Ils n'ont pas su prendre le train de la révolution informatique et ils ont fini par déposer le bilan après 30 ans d'activité. Ma mère et ma sœur avaient repris le flambeau à la mort de mon père début 88.
Il m'avait aidé à produire quelques vinyles du Drame, mais cela s'était arrêté avec sa disparition, avant que nous passions aux CD. Il m'avait mis plusieurs fois le pied à l'étrier lorsque j'avais voulu acheter un électrophone, mon orgue Farfisa ou mon synthétiseur ARP2600, en m'en payant la moitié. C'était une façon de ne pas me gâter et de me pousser à travailler pour acquérir ce qui manquait. Quant à ma mère, lorsqu'elle eut compris que je ne porterais pas de cravate et que je ne deviendrais pas ingénieur, elle m'a exhorté à passer le concours de l'Idhec, alors que j'avais décidé d'arrêter mes études pour me consacrer à la musique et au light-show ! J'ai réalisé quelques films, mais ces études m'ont surtout permis d'inventer mon langage musical en empruntant la syntaxe cinématographique plutôt qu'en suivant les règles du contrepoint et de l'harmonie.
Donc Paul a raison. Mes parents m'ont certainement aidé à comprendre qu'il ne suffisait pas que je crée des œuvres personnelles pour que ça me tombe rôti dans la bouche. N'ayant pas de contact dans le métier, il fallait que je les fasse connaître. Voilà vingt ans que je n'appelle plus pour trouver du boulot, persuadé que le téléphone va sonner et que Monsieur De Mesmaeker va me proposer l'affaire du siècle. Il y a donc des moments avec et des moments sans, mais je vis de ma musique depuis 45 ans, malgré son caractère atypique, pour ne pas dire totalement barjo comme j'y fais souvent allusion pour couper court aux conversations oiseuses. J'ai ainsi acheté ma grande maison avec mes droits d'auteur et ma vie a toujours tenu du rêve d'enfant. J'essaie seulement d'éviter que l'on me demande "si je fais encore de la musique". Alors je communique, je me force à sortir de ma grotte, je fais des signaux de fumée et je pense à vous sans qui tout cela serait vain.

mercredi 11 septembre 2019

Tant bien que mâle


J'aurais pu écrire un énième article fustigeant le machisme toujours prégnant, des gars qui s'étalent, abusent de leur position de force ou de leurs prérogatives sociales, mais la question ne concerne pas que l'espèce humaine. J'ai mis hors d'état de nuire le matou qui a fait sauter les plombs de toute la maison en marquant son territoire sur une prise de courant de la cuisine. Le voyou qui terrorisait Django et Oulala, que des opérations ont rendus stériles, manœuvre qui devrait inspirer quelques mâles sexuellement incontinents, ne pourra plus empuantir le cellier ni le rez-de-chaussée. Loin de moi l'idée d'en rajouter en lui faisant du mal. Mes chéris ont la délicatesse de faire leurs besoins dans les jardins avoisinants. J'ai donc installé deux chatières électroniques ne laissant passer que les chats autorisés. Il leur suffit de présenter leur puce d'identité devant la trappe pour qu'elle s'ouvre automatiquement. Tout le monde peut sortir, mais ils sont seuls à pouvoir entrer.
N'étant pas du tout bricoleur, l'installation tint à la fois de l'exploit et du miracle. À la cave le trou existant était trop grand. au rez-de-chaussée il était trop petit. J'ai dû combler l'espace qui aurait pu laisser passer des petites souris, encore qu'en général elles pénètrent chez moi dans la gueule de Django, et attaquer au burin l'épais mur du salon. J'ai bêtement commandé pour rien une extension de tunnel, préférant conserver la chatière extérieure, question d'isolation thermique et de minimisation des travaux terrassiers, et insérer en force la nouvelle à l'intérieur. Évidemment celle-ci n'est pas d'équerre, mais ceux ou celles qui me connaissent peuvent imaginer le sentiment de victoire qui m'anime lorsque je réussis à bricoler un truc qui tient tant bien que mâle. Après avoir retaillé le morceau de gazon synthétique qui sert de tapis-brosse aux bottes de sept lieues des félins entre les deux portillons, j'ai testé les équipements avec les intéressés qui ont commencé par faire la gueule, mais se sont vite habitués à montrer patte blanche. La moindre contrariété peut modifier leur comportement !


Ainsi, si un chat se met à pisser quelque part, ce qu'il ne faisait jamais "au paravent", il faut toujours se demander ce qui a changé. Cela m'est arrivé avec Scotch qui faisait ses besoins dans la douche depuis que l'on avait fermé la porte d'une des chambres. Il avait suffi de la rouvrir pour qu'il cesse cette pratique détestable. Je cherche actuellement une idée pour que mes zozos arrêtent de me prendre pour le portier, en miaulant pour que je les fasse entrer ou sortir à tout bout de "chant", et choisissent d'utiliser plus souvent les équipements qui m'ont coûté les yeux de la tête et la sueur de mon front.

mardi 10 septembre 2019

L'atelier de Nicolas Schöffer


À l'occasion de l'anniversaire de la mort de Nicolas Schöffer, son atelier était exceptionnellement ouvert vendredi soir. Les visites habituelles n'ont lieu que le premier samedi de chaque mois. La jauge étant limitée, il est indispensable de s'inscrire, comme indiqué sur sa page FaceBook, en écrivant à Éléonore Schöffer, sa veuve, passionnante gardienne du temple.


Si je connaissais évidemment l'œuvre de ce pionnier génial de l'art cinétique, magicien des lumières et poète visionnaire, je n'avais jamais vu autant de pièces rassemblées et fonctionnant ensemble. Il a aussi composé la musique électronique qui accompagne la démonstration spectaculaire présentée cette fois par le responsable des restaurations, Santiago Torres. Le clou de la représentation est-il le danseur évoluant sur la piste improvisée, les petites théâtres animés ou les immenses sculptures scandant l'espace autour de nous ?


Le spatiodynamisme de Nicolas Schöffer s'appuie sur la cybernétique pour faire bouger ses sculptures lumineuses composées de métal réverbérant. Ancien lightshowman et adepte de l'art interactif, je ne pouvais qu'être séduit par les œuvres hypnotisantes de Schöffer. Le ballet est étourdissant, l'expérience inoubliable.


L'atelier de Nicolas Schöffer se trouve à la Villa des Arts, 15 rue Hégésippe Moreau 75018. Une participation de 7€/personne est demandée sur place. Les enfants sont admis à partir de 3 ans, gratuitement. Les inscriptions se clôturent 48h avant la date de la visite. Prochaine visite le 5 octobre prochain.

lundi 9 septembre 2019

Le Kronos dans l'orbite de Riley


J'adore le mélange des voix parlées, des bruits et de la musique depuis tout petit. J'écoutais des 33 tours où étaient enregistrées des histoires mises en sons comme La Marque Jaune, Buffalo Bill, 20 000 lieues sous les mers, des Tintin, des polars qui faisaient terriblement peur, mais aussi la Musique tachiste de Michel Magne ou Miss Téléphone. Comme nous avons déménagé en 1958, je peux dater que c'était avant mes 6 ans. Pour mon travail musical et sonore je me suis inconsciemment inspiré de ces premières écoutes. Alors je jubile lorsque je découvre des œuvres qui me rappellent le concept de partition sonore cher à Michel Fano ou qui intègrent des sons non instrumentaux.


Le nouvel album du Kronos Quartet est de ceux-là. Voilà 30 ans que Terry Riley écrit régulièrement pour eux. Pour Sun Rings (2002) il intègre des sons de l'espace recueillis par le physicien Donald A. Gurnett pour la NASA, grâce à la sonde Voyager à proximité de Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. David Dvorin les a échantillonnés et transformés pour qu'ils se mêlent aux cordes de David Harrington, John Sherba, Hank Dutt, Sunny Yang et au chœur Volti dirigé par Robert Geary. Comme avec Sunrise of the Planetary Dream Collector (1980-1984) dont Cadenza on the Night Plain, et Salome Dances for Peace (1989), Requiem for Adam (2001), The Cusp of Magic (2008), cette collaboration est toujours aussi magique. J'écoute Terry Riley depuis 1968 et le Kronos depuis 1985, et je ne me lasse ni de l'un ni des autres !
L’idée commune selon laquelle l’espace est totalement silencieux, en l’absence d’air pour propager le son, semble inexacte. Les ondes de plasma de la magnétosphère, puis celles du médium interstellaire au delà du vent solaire, ont inspiré le compositeur. C'est une musique de la nature qui va chercher loin dans notre histoire, même si j'ignore vers où me tourner, entre hier et demain. L'histoire et la géographie s'y confondent. Lorsqu'intervient le chœur, on plane déjà très haut. La suite des dix spacescapes se termine avec le commentaire de l'astronaute Eugene Cernan admirant la Terre depuis l'espace et l'écrivaine Alice Walker répétant "One Earth, one people, one love." On peut toujours rêver. Je refais le voyage plusieurs fois dans la journée. Décidément, après le disque de Mathias Lévy et celui d'Alexander Balanescu ces jours-ci auront été marqués par les archets. Ils décochent des flèches qui font mouche à tout coup, nous perçant le cœur et nous envoyant dans les cordes.

→ Terry Riley par le Kronos Quartet, Sun Rings, CD NonesuchVariete, 16,99€

vendredi 6 septembre 2019

Dormir ?


Vais-je enfin pouvoir dormir ? J'en doute. D'abord parce que j'ai l'habitude de dormir peu. Quatre heures et quart me suffisent. Il m'arrive néanmoins d'avoir des insomnies nocturnes. Plutôt que me retourner désespérément dans tous les sens dans mon lit, je me lève et vais travailler une heure ou deux. Je retrouve le sommeil aussitôt ! D'ailleurs le soir je m'endors en trente secondes. Par contre le matin, le soleil me réveille, d'où l'installation d'un volet roulant. Dans les hôtels où les chambres sont dans l'obscurité totale je dors plus tard le matin. Si on ne le ferme pas tout à fait, le volet laisse passer l'air du dehors. La télécommande permet aussi de l'arrêter en marche et de ne pas le fermer jusqu'en bas. Au milieu de la nuit il suffit parfois que je marche trois minutes sur un tapis de réflexologie pour retrouver les bras de Morphée. Je m'allonge bien dix minutes chaque soir sur un tapis de fleurs, le Shakti Mat hérissé de pointes qui me transforme en fakir. Ainsi mon dos se repose et je ronfle moins. On verra à l'usage... Le petit fil qui dépasse correspond au thermomètre que j'ai accroché à l'intérieur il y a vingt ans et dont je n'ai encore jamais changé les piles. Mais la grande question est celle de l'appréhension du sommeil. Suis-je si heureux de me réveiller et d'aller travailler comme je le prétends ou est-ce la crainte de la mort ? J'ignore pourtant la peur du noir (la preuve !) comme j'aime le silence. Il est vrai que le silence n'existe pas. Il y a toujours le murmure de la ville ou le chant de la nature, au pire le son de mon sang qui circule dans mes veines...

jeudi 5 septembre 2019

Toutes


Toutes... En 1992, Elsa avait 6 ans et chantait ce qu'avec Bernard Vitet nous avions écrit pour elle : "I shall always love the ones I've ever loved before..." En écrivant ces paroles je pensais autant à mon passé qu'à ce qu'elle aurait plus tard à vivre avec les garçons. J'étendais aussi "J'aimerai toujours ceux (ou celles) que j'ai aimé/e/s" aux ami/e/s. Quelle différence y a-t-il entre l'amour et l'amitié si ce n'est la relation sexuelle ? Et puis, je n'ai jamais su en vouloir à qui que ce soit plus de quelques minutes. Quand j'étais enfant, cela me rendait malade d'être incapable de me venger de ma petite sœur lorsqu'elle me faisait une crasse ! Il y a bien une chorégraphe, un producteur de films et un autre type qui ne nous a jamais payés sur qui je me suis juré de cracher chaque fois que leur nom apparaîtrait dans une conversation, mais ce ne furent jamais des amis.

La chanson 'Cause I’ve got time only for love dit :
I shall always love the ones I’ve ever loved before
I’m already dreaming of the ones I’ll be loving
No fear no hate but scorn and even pity
'cause I’ve got time only for love.
En français pour les non-anglophones :
J’aimerai toujours ceux qu’un jour tendrement j’ai aimés
Déjà je rêve de ceux que demain j’aimerai
Sans peur sans haine mais mépris et même pitié
Car tout mon temps est dévoué à l’amour.


Je ne devais pourtant pas encore être totalement convaincu en écrivant mépris et pitié ! C'était il y a près de 30 ans. Depuis, de l'eau a coulé sous mes pompières... J'ai l'impression d'être de plus en plus serein. En tout cas j'y travaille. Elsa était alors accompagnée par Bernard Vitet au bugle, le guitariste Hervé Legeay et l'accordéon samplé de sa mère, Michèle Buirette.

Alors toutes ? Oui, toutes... Mais certainement pas cosi fan tutte... Un jour que j'avais beaucoup pleuré après une rupture amoureuse et que j'avais cherché toute la journée le mot bonheur dans mes dictionnaires et l'Encyclopédie Universalis (c'était avant Wikipedia et le reste !), je racontais au téléphone à une amie philosophe que j'avais été avec des filles très différentes, mais que je leur reprochais à toutes la même chose. Le simple fait de prononcer ces mots me fit comprendre, en un éclair qui changea ma vie, que j'étais leur seul point commun et que donc je leur reprochais qui j'étais. Je changeai aussitôt. Pour qu'un couple fonctionne, il est inutile et absurde d'exiger de l'autre qu'il change ; c'est à soi de l'accepter (ou pas) tel qu'il est ou telle qu'elle est ; on ne change jamais personne fondamentalement, c'est à soi de faire le travail ! Si quelquefois je me regarde dans un miroir, dans le blanc des yeux, ou plutôt au fond noir de l'iris, c'est juste pour savoir si je suis encore ou enfin un Mensch !
Autodidacte en musique, je dis souvent que c'est "with a little help from my friends". L'homme que je suis devenu doit aussi beaucoup aux femmes avec qui j'ai vécu. Je pense n'être brouillé avec aucune, encore qu'il y en a une qui aurait des raisons de m'en vouloir ; même si je n'en suis pas fier, je n'avais pas le choix. C'était il y a déjà longtemps. Dans l'ensemble j'ai gardé le contact avec la plupart et certaines sont devenues des amies proches avec qui il m'arrive même de travailler. Je ne comprends pas que l'on puisse tirer un trait sur le passé comme s'il n'avait jamais existé ou que nous ayons été trahi/e. Les routes se séparent. Les relations se sont transformées. Nous n'avons pas besoin de faire référence à notre vie d'avant. L'affection s'est transformée en amitié. Question de confiance. J'ai vécu quelques mois, un an, huit ans, treize ans, quinze ans avec l'une ou l'autre, et je me souviens seulement que nous avons été heureux sans avoir besoin de me remémorer les détails, ce qui serait évidemment déplacé. Je ne pense aujourd'hui qu'à celle qui partage ma vie. Mais j'aimerai toujours celles qu’un jour tendrement j’ai aimées...

mercredi 4 septembre 2019

Balanescu, retour aux sources


Bucarest était l'endroit idéal pour dégotter le nouvel album du Quatuor Balanescu intitulé Balanescu ou Music by Alexander Balanescu. L'information est inexacte, car l'album s'ouvre sur la Rhapsodie roumaine n°1 de George Enescu et qu'Alexander Balanescu joue en rerecording des deux violons et de l'alto, le violoncelle étant entre les mains de Nicholas Holland ! Tout le disque est un retour aux sources du violoniste et compositeur roumain né à Bucarest. C'est le dernier volet de sa trilogie roumaine après Luminitza (1994) et Maria T. (2005).
Lorsque j'habitais en face du Père Lachaise, je passais de temps en temps devant la tombe d'Enescu, pas très loin de celle de Georges Bizet. Sa Rhapsodie est probablement son œuvre la plus célèbre. Elle inspire à Balanescu une variation très personnelle, Transrapsodia. Figure aussi SoulEtude, une pièce autobiographique tout aussi enthousiasmante dont le sujet est l'exil, de ses souvenirs d'enfance à son voyage autour du monde et de lui-même. J'achète tout ce que je trouve du Balanescu Quartet comme du Kronos Quartet (vient d'ailleurs de paraître Sun Rings de Terry Riley !). L'un et l'autre quatuor ont une façon très rock d'appréhender la musique classique. Mais les disques du Balanescu, plus romantique, sont beaucoup plus rares !
C'est son quatuor qui interprète notre Sniper Allée sur l'album collectif Sarajevo Suite dont je fus le directeur artistique en 1994. C'est lui aussi qui accompagne Dee Dee Bridgewater sur la Prière de Sarajevo que nous avions composée avec Bernard Vitet sur un poème d'Abdulah Sidran. Je regrette seulement qu'Alexander ait conservé les partitions originales de ces deux quatuors que je ne retrouve pas pour les faire rejouer. Il existe une version live de Sniper Allée sur YouTube.
Son nouveau CD est, une fois de plus, étourdissant !

→ Balanescu Quartet, Balanescu, Universal Music Romania (2019)

mardi 3 septembre 2019

Le rouquin faisait sauter les plombs


Nous étions à Bucarest lorsque mon voisin, passé nourrir Django et Oulala, m'appelle pour me dire que les plombs de la maison ont sauté à cause du réfrigérateur et que les glaces Berthillon ont fondu. Je n'ai évidemment pas tous les détails, mais cela sent la catastrophe, avec serpillères et déménagements. Pascal a heureusement sauvé la majorité du contenu du congélateur. Or chaque fois qu'il remplace les fusibles, cela disjoncte. Comme l'appareil a vingt ans j'en commande un aussitôt, suivant les suggestions du magazine Que Choisir, pour ne pas nous retrouver trop longtemps sans réfrigérateur. Il fait encore plus de 30°C dehors. Rentrés à Paris, je m'aperçois que la largeur du nouveau "frigo américain" est de 92cm au lieu des 82 de l'ancien, et qu'il ne rentrera pas dans l'espace qui lui est alloué. J'annule donc la livraison et la commande. Après recherches sur Internet, je suppose que le compresseur est hors-service, que la résistance de dégivrage dysfonctionne ou que le ventilateur est en panne. Alors que je tourne désespérément autour de la question, je m'aperçois que le matou roux qui tape l'incruste de temps en temps a giclé sur les murs de la cuisine. Mes deux chats ayant été opérés n'ont pas cette nauséabonde pratique ni le tonus de s'opposer à l'intrus qui passe parfois la nuit par les chatières que j'ai installées à l'avant et à l'arrière du pavillon. Apercevant trois petites coulées sous une prise électrique, j'ai l'idée de la démonter, découvrant alors que cet horrible individu a réussi à couper le courant de toute la maison en marquant un territoire qui n'est même pas le sien. J'en ai profité pour nettoyer mon vieux frigo de fond en comble qui est reparti comme si de rien.
Un dépanneur m'avait prévenu que, même très âgé, il fallait mieux le faire réparer en cas de panne, plutôt qu'en racheter un nouveau. En effet il date d'une époque où les machines n'étaient pas construites selon la règle de l'obsolescence programmée. Les mêmes appareils ou équivalents ne tiennent que quelques années et les constructeurs ne sont tenus de fabriquer les pièces de rechange que pendant sept ans après leur sortie sur le marché. Il ne me reste plus qu'à faire l'acquisition de chatières électroniques interdisant l'entrée à d'autres félins que les miens. Lorsque je dis "les miens", les humains domestiqués comprendront l'ambiguïté du renversement. Cela fonctionne grâce aux puces dont ils sont équipés. Me voilà donc allongé par terre à installer ces portillons censés nous délivrer des odeurs acres des anciens amants d'Oulala...

lundi 2 septembre 2019

L'Unis Vers de Mathias Lévy


Mathias Lévy a plus d'une corde à son archet. La première est la sensibilité ou la finesse du jeu. Pas de notes en trop ni de bavardage comme chez tant de violonistes et musiciens de jazz. La seconde est la variété. Où qu'il soit il se transforme en caméléon sans perdre sa voix. Lorsque je l'ai entendu alors qu'il accompagnait la bandonéoniste Louise Jallu, mes oreilles n'ont fait qu'un tour. La troisième est son inventivité. Il suffit d'écouter le trio que nous avons formé en mai dernier avec la contrebassiste et chanteuse Élise Dabrowski pour l'album Questions. Mathias Lévy était venu me voir pour participer à l'un des laboratoires que j'ai inaugurés il y a déjà dix ans avec les improvisateurs les plus ouverts et les plus imaginatifs de la scène actuelle. Il m'a demandé de trafiquer électroniquement son jeu en direct aussi bien qu'il s'est saisi de mon saxophone alto ou de mon venova. Il doit sa soif d'apprendre sans cesse à son parfait placement dans le temps. L'équilibre entre le passé qu'il assume remarquablement, on l'aura apprécié avec ses deux superbes albums précédents Revisting Grappelli et Bartók Impressions, et un avenir façonné par son insatiable curiosité ne nous permet pas de savoir quel chemin il empruntera la prochaine fois...


Que dire alors de son nouvel album intitulé Unis Vers ? Qu'il porte bien son nom. D'abord, parce que son trio avec le contrebassiste Jean-Philippe Viret et le guitariste Sébastien Giniaux est un vrai groupe, ensemble solidaire qui interprétait déjà le surprenant Revisiting Grappelli. Les deux invités de marque, le violoncelliste Vincent Segal et l'accordéoniste Vincent Peirani s'y fondent excellemment pour cette traversée vers... Ensuite, cet univers est rempli de tendresse et de joie de vivre, de vivre la musique en oubliant tout le reste. Pas totalement non plus, puisque la Philharmonie de Paris lui a prêté le violon de Stéphane Grappelli pour cet enregistrement merveilleux. C'est le principe de la collection Stradivari, prêter des instruments historiques du Musée de la Musique, pour que le patrimoine se conjugue au futur. Mathias Lévy lui fait honneur tout en s'affranchissant des clichés, pétrissant cette pâte pour créer quelque chose d'inattendu, comme chaque fois.

→ Mathias Lévy, Unis Vers, Harmonia Mundi, dist. Pias, 17,99€
Concert le 17 décembre à la Cité de la Musique

vendredi 30 août 2019

Buchaorest


L'absurde règne à Bucarest, en tout cas d'un point de vue architectural. Des immeubles modernes côtoient des ruines, les rénovations alternent avec des effondrements, le monumental stalinien avec l'orient ou le modernisme du début du XXe siècle. Il y a des colonnes corinthiennes collées à des buildings des années 60 et de gigantesques terrasses impériales encore plus roccoco perchées sur leurs toits, probablement rêvées par les dignitaires du régime ceaușescuesque. Les trottoirs et les chaussées sont défoncées, des tuiles ou des briques risquent de vous envoyer au cimetière. Cela n'empêche pas certains quartiers de distiller leur charme avec leurs restaurants en appartements et les cafés sous des tonnelles de verdure. Le quartier historique de Lipscani et Stavropoleos est défiguré par les débits de boisson et les restaurants "typiques" qui débordent sur la chaussée, industrie touristique oblige, mais Icoanei, par exemple, est devenu très branché. Plus on monte vers le nord, plus c'est huppé, façon Neuilly ou Vincennes. À la périphérie les malls ont remplacé les commerces de proximité, comme partout hélas. C'est un peu comme les paysages urbains qui mènent des aéroports aux grandes villes, quasi identiques quelle que soit la longitude.


J'ai tout de même du mal à comprendre pourquoi on construit une église aussi imposante derrière l'ancien palais du fada devenu le parlement, si colossal que personne semble savoir qu'en faire. En avril 2010, alors qu'avec Antoine Schmitt nous présentions ici-même Nabaz'mob, notre opéra pour 100 lapins, dans le cadre du Festival Rokolektiv, j'avais photographié à peu près sous le même angle le parc depuis l'arrière du Palais (photo ci-dessous, zoom plus rapproché). Je me demande ce que les habitants de Bucarest ont gagné en dix ans ? L'herbe a brûlé. La poésie surannée du parc a laissé la place à un chantier informe pour satisfaire la piété des Roumains interdits de pratiquer leur religion sous l'ère dite communiste.


Nous avons mis vingt minutes pour contourner l'immense bâtiment (270 sur 240 mètres, 1100 pièces sur 12 étages, 45 000 m2 au sol et 350 000 m2 habitables) et accéder au Musée d'Art Moderne et Contemporain qu'il abrite.


Celui-ci aussi semblait en travaux, que ce soit intentionnel comme cela devient la mode de faire un accrochage comme si on était dans l'atelier du peintre, ou dans les salles elles-mêmes. Difficile de se faire une idée en ne voyant qu'une œuvre de chaque artiste. Aucune intention flagrante ne se dégage de l'ensemble, à l'image du chaos de la capitale. Idem au Musée d'Art Récent. On est très loin des villes et villages que nous avons traversés dans le nord. Et puis les couleurs vives des façades me manquent terriblement, sans parler de la forêt des Carpates !


Nous préférons errer au petit bonheur la chance et découvrir des images étonnantes comme ce lierre entrant par la fenêtre d'un immeuble cossu laissé à moitié à l'abandon. Les périodes fastes de l'Histoire laissent des bâtiments somptueux difficiles à entretenir aujourd'hui.
C'est d'ailleurs à Iconei que, sur les conseils de Dana, nous faisons du restaurant Zexe notre cantine ! Sa cuisine est celle des boyards, gastronomie de la Roumanie d'antan. Le coût de la vie dans ce pays est si bas qu'il nous permet cette fantaisie.
Hélas, comme partout sur la planète, les inégalités se sont encore creusées. Si la vie était impossible avant la révolution de 1989, il n'y avait néanmoins pas de SDF à Bucarest. Une extrême pauvreté côtoie maintenant l'arrogance d'une nouvelle bourgeoisie. La capitale expose ces douloureuses ambigüités et, même si nous sommes venus travailler et réfléchir à une utopie à la fois passée et future avec nos amies roumaines, notre statut de touristes n'arrange rien à l'affaire.

jeudi 29 août 2019

La Transylvanie en couleurs


Sur la route entre Victoria et Sighișoara les maisons des villages sont de toutes les couleurs. En faisant peindre la mienne en bleu, très méditerranéenne, je pensais à l'île de Burano, près de Venise, mais arpentant la cité féodale, je suis ravi de constater qu'il y a quantité d'autres pays où l'on apprécie autre chose que le blanc sale !


Nous évitons les draculeries dont se repaissent la région et ses commerçants. Vlad Țepeș ou Vlad III l'Empaleur n'est évidemment pas le personnage imaginé par Bram Stoker qui a choisi le nom de son personnage à partir du nom du père de Țepeș qui se nommait Vlad Dracul parce qu'il appartenait à l'Ordre du Dragon. D'ailleurs, de l'autre côté du pont aucun fantôme n'est venu à ma rencontre !


Sibiu ressemble plutôt à Prague. Les maisons bourgeoises font penser à des pâtisseries viennoises. Ce ne sont pas pour autant des modèles gastronomiques, du moins pas vraiment diététiques. J'aime bien la chorba de tripes, par exemple, mais heureusement cette soupe n'a inspiré aucun architecte.


Les lucarnes me font néanmoins penser aux yeux d'un dragon soulevant ses paupières comme un crocodile. Je me souviens de ceux parqués dans un enclos à Radio France. J'avais parié avec mes copains que c'était des animaux empaillés. Nous étions seuls. J'ignore ce qu'ils faisaient là. À l'époque il y avait des studios de télévision. Lorsque j'ai posé la jambe sur le haut de l'enclos, l'un d'eux a soulevé son œil lourd, comme s'il me faisait un clin d'œil. On peut dire que j'ai eu chaud. Les yeux de Sibiu sont devenus un symbole de protestation contre la corruption en Roumanie.


L'été à Sibiu comme à Sighișoara, il y a beaucoup de touristes, mais cela reste supportable. Il suffit de laisser passer les groupes guidés par des petits fanions ! Sighișoara semble restée dans son jus féodal, mais le tourisme la transforme tout de même en Butte Montmartre. Sibiu est plus étendue, même si son centre tourne autour de trois places contiguës. Nous sommes tombés sur un festival folklorique dans la première et un festival médiéval dans la seconde. J'ai préféré les chants et danses roumaines aux passes d'armes en cottes de maille ! Partout sont visibles les traces saxonnes.

mercredi 28 août 2019

La simandre


Il me restait la simandre à enregistrer en haut de l'église orthodoxe. L'escalier pour monter au clocher est abrupt. Du haut, la vue est évidemment superbe. Le jeune pope nous explique qu'il ne reste plus que 4000 habitants à Victoria sur les 10000 de jadis. La plupart sont pauvres et sans emploi. Après avoir frappé en rythme la simandre que les Roumains appellent toaca, il me prête ses mailloches de bois constituées du cœur d'un cerisier pour que j'en joue à mon tour sur la planche de hêtre qui sert habituellement à appeler, par exemple, les fidèles à la messe.


La toaca peut aussi être en métal. Le pope fait retentir la petite cloche, puis le gros carillon. J'ignore si elles ont toutes les mêmes fonctions, probablement pas, mais le pope sonne chacune l'une après l'autre. Il nous raconte que sa charge exige qu'il soit marié.


En sortant je jette un œil à l'église proprement dite. Elle éclate de couleurs vives. On oublie souvent que les temples grecs étaient polychromes !

mardi 27 août 2019

Rust In Peace


Tandis que Céline Berger filmait Daniel Pop, le chorégraphe m'a permis d'enregistrer un solo de grille que j'espère incorporer au disque qui pourrait se trouver intégrer au livre de Dana Diminescu sur Victoria. J'emporte partout mon magnétophone et mon appareil-photo, mais nous sommes enfin en vacances. Suis-je jamais en vacances, toujours sur la brèche, avec quelques mots chaque jour sur cette page ?


Rust In Peace sera le titre d'un des morceaux de l'album. Le jeu de mots se réfère (rouillé !) à l'état des équipements des anciennes usines chimiques de Victoria et aux dégâts humains qu'elles ont générés. Le cimetière où j'ai photographié Daniel fait partie de l'histoire. Une atmosphère lourde s'en dégage. Il n'abrite pas que les tombes de ces victimes. Une stèle célèbre les héros de la seconde guerre mondiale, sans différencier ce qu'ils sont devenus sous le joug soviétique et l'ère Ceaușescu. Victimes et bourreaux se retrouvent honteusement associés. Cela m'a rappelé le Cambodge où chacun se réclamait des victimes des Khmers Rouges de Pol Pot alors qu'une bonne partie d'entre eux avait commis combien de meurtres absurdes. Comme les Italiens, les Roumains avaient commencé la seconde guerre mondiale du côté de l'Axe et l'avaient terminée avec les Alliés ! La question primordiale concernait la Bucovine, la Transylvanie et la Moldavie. Partout sur le globe, le découpage imposé par les vainqueurs crée chaque fois des conflits à venir.

lundi 26 août 2019

C'est fini. Il est mort.


Argh ! Une fois de plus la rubrique nécrologique de FB apporte de la tristesse. Grâce au commentaire de Jean Rochard j'apprends hélas la mort de Massimo Mattioli. C'est une de nos pochettes que je préfère. Je m'étais aperçu que la réduction des 30 centimètres du vinyle aux 12 centimètres du CD ratait souvent ses effets. Aussi ai-je cherché à agrandir une petite image. Aucun timbre-poste ne faisait l'affaire. Les images de Squeak The Mouse correspondaient parfaitement à notre spectacle Zappeurs-Pompiers avec la chorégraphe Lulla Card Chourlin et le clown Guy Pannequin. Mattioli nous avait aimablement autorisés à en reproduire plusieurs lorsque nous l'avons enregistré pour le disque.


Jean raconte :
Nos camarades d'Un Drame Musical Instantané avaient eu la bonne idée, pour leur album "Qui Vive ?" (GRRR 1989), de confier la couverture au dessinateur Massimo Mattioli, créateur de M le Magicien, Pinky, Frisk the Frog, Superwest, Joe Galaxy, Awop-Bop-Aloobop et les fameuses aventures de Squeak the Mouse, sorte d'interprétation survoltée (pour dire le moins) de Tom et Jerry avec chat et souris explosivement déjantés. Au dos de "Qui vive", le chat disait : "C'est fini. Il est mort." Mattioli vient de nous quitter.


Hélas, voilà, le petit chat est mort. Et Mattioli l'a suivi.

Ruines d'une époque révolue


Nous avons dû montrer patte blanche avant de pénétrer dans la Section 7. L'usine chimique était incroyablement étendue, les bâtiments dispersés au milieu de la forêt. C'était probablement pour des raisons de sécurité, les accidents se produisant de temps en temps. Il suffisait d'un moment d'inattention, d'une cadence de travail trop soutenue, pour que la nitrocellulose explose et fasse ses victimes. Ci-dessus la tour où se fabriquait l'éther ! Notre guide nous avertit que nous sommes susceptibles de rencontrer un ours, mais nous ne verrons qu'un gros sanglier. Tout est à l'état de ruines. Quel projet pourrait bien investir le lieu ? Un musée ? Un centre artistique ? Avec la désertification des campagnes, on voit mal des promoteurs immobiliers s'y intéresser. En l'état, Viromet fait penser à un parc à thème dont nous serions les seuls visiteurs, aventuriers d'un jeu de rôles où nous serions confrontés à la nature...


Le dépôt ressemble à un temple perdu dans la forêt. Les stèles de ciment font penser à quelque cimetière d'un autre hémisphère. J'enregistre le son des débris de toutes sortes que nous foulons ici et là. Les murs des stockages étaient en briques pour qu'une éventuelle explosion les souffle. La déflagration devait être considérable pour que le plafond soit une dalle flottante capable de s'envoler ! Nous croisons l'ancien directeur venu se recueillir, nostalgique de ce qui est devenu une gigantesque friche.


Nous continuons notre visite en descendant dans le bunker de l'usine. Il y a des masques à gaz dans les musettes accrochées au porte-manteau. Des affiches en couleurs expliquent les dégâts produits par les armes biologiques, chimiques ou nucléaires. On peut y lire la liste des symptômes et celle des antidotes. Ou leur absence ! Je photographie des plans de bombes et j'enregistre le son des lourdes portes.


La chorba quotidienne et les Wiener Schnitzel attendront. Nous filons vers la station d'épuration des eaux en tentant d'éviter les nids de poule, spécialité de la région. Je lis NH3 sur d'immenses containers, c'est de l'ammoniac. Plus loin on fabriquait du méthanol. En empruntant un petit pont nous remarquons un ruisseau orange. De bassin en cuve, nous suivons tout le processus de filtrage de l'eau. Là aussi j'enregistre. J'ai besoin de bruits du réel que je mélangerai à mes machines ou à des instruments acoustiques. Parfois je partirai de ces références essentielles, parfois je me contenterai de fictionnaliser mon évocation d'un événement ponctuel. D'autres fois je serai contraint de réinventer le passé, ne pouvant capter une belle explosion. Une réinterprétation en studio fait ainsi germer la poésie du réel.

vendredi 23 août 2019

Melting Rust en Transylvanie


Pendant trois jours la ville roumaine de Victoria est en fête. Aujourd'hui avant les chants et danses folkloriques, j'accompagne les images mouvantes d'Anne-Sarah Le Meur, à l'invitation de Dana Diminescu et Tincuta Heinzel. Avec Irina Bucan Botea & Jon Dean, Ştefan Constantinescu, Pauline Vierne, Céline Berger, Andra Jurgiu, Daniel Pop, elles participent à cette présentation liée à une résidence de deux ans autour de la ville utopique créée par les Soviétiques en 1948 et qui s'avérera une terrible dystopie sous le règne de Nicolae Ceauşescu...
Le graphiste Étienne Mineur, qui a réalisé mes dernières pochettes de disques (Long Time Non Sea d'El Strøm et mon Centenaire) et termine celle de la réédition augmentée de L'homme à la caméra d'Un Drame Musical Instantané en CD, travaille sur le livre qu'écrit Dana Diminescu et dont je m'inspire pour un album à paraître en 2021. J'enregistre quotidiennement des sons en field recording qui me serviront à cette occasion.
Pour la performance de ce soir intitulée Melting Rust j'improviserai au clavier en utilisant des banques de sons supportées par les moteurs Kontakt et UVI. Mes mouvements inspirés du morphing seront perturbés par le son de lames acérées et de métaux frappés. La musique suivra les couleurs d'Anne-Sarah, passant du rouge au vert, du bleu à l'orange.

jeudi 22 août 2019

Sur la piste utopienne


Passé les nombreuses réflexions sur l'utopie, notre joyeuse équipe continue à arpenter la ville à la recherche des "vestiges" de l'ère communiste, la comparant avec ce qui lui a précédé ou succédé. Depuis les baies vitrées du Centre Culturel où nous jouerons samedi soir je reconnais la vue qui a été choisie pour illustrer la fiche Wikipédia de Victoria, sauf que la neige a fondu cet été sur les cimes des monts Făgăraș. L'après-midi, l'enterrement d'un des anciens directeurs de l'usine a repoussé à vendredi notre visite du cimetière. Ceux et celles qui y assistaient étaient ensuite conviés au restaurant Le Paradis, cela ne s'invente pas ! Dans les années 50, comme les ouvriers recrutés des usines chimiques et d'explosifs étaient essentiellement des jeunes, dans son projet utopique la ville n'avait pas prévu de construire un cimetière. Ce fut évidemment l'hécatombe. Autre rendez-vous décalé, cette fois avec le pope de l'église d'à côté. Il devait me montrer comment il joue de ses mailloches sur la simandre, toacă en roumain, située dans le clocher, mais il est introuvable...


Nous nous rabattons sur l'école qui accueille des élèves de 6 à 14 ans, un jumelage équivalent à notre école primaire et au collège. Le papa de Dana commente en direct via une application vidéo sur iPhone la visite de ce lieu pilote où il avait inventé une pédagogie très originale et qui a malheureusement périclité depuis la chute du bloc de l'est. Des fresques peintes directement sur les murs mettent en garde les enfants contre les méfaits du tabac ou l'importance d'une bonne hygiène. J'enregistre le buzzer qui sonnait la récréation. Dedans, dehors. C'est déjà ça.
Tous les moustiques en embuscade dans la chambre ayant été zigouillés par brutale application d'oreiller, les nuits peuvent enfin être consommées d'une seule traite...

mercredi 21 août 2019

La nature reprend ses droits


La matinée s'est ouverte avec la visite de l'usine chimique Viromet S.A. à Victoria où flotte l'odeur vicieuse distillée par son concurrent américain Purolite située de l'autre côté de la route. Comme je l'ai raconté vendredi l'usine a été divisée à la chute du régime dit communiste. Il n'y a plus que 300 ouvriers sur les 4000 du temps où l'usine fonctionnait à plein régime (c'est le cas de le dire !), mais celle-ci semble à l'arrêt. Un détail m'échappe donc et plusieurs secteurs demeurent interdits. J'attends avec impatience d'arpenter la Section 7 où était fabriquée la nitrocellulose (la poudre), cause de mortalité répétée. Comme toutes les constructions du pays les bâtiments sont un mélange d'architecture stalinienne et d'influence byzantine...


Il y a des tuyaux rouillés un peu partout, des petits, des gros, certains passent sous la route, d'autres la surplombent. Mais partout la nature reprend ses droits et les lianes s'immiscent dans le réseau abandonné. De magnifiques affiches concernant la sécurité ornent les murs des bureaux. Elles sont peintes à la main sur des tableaux de bois. De l'art brut dont je cherche le nom de l'auteur. Peut-être aurons-nous plus de précision lors de la fête de la ville qui commence samedi et pour laquelle nous ferons une performance...


Devant l'usine Viromet qui nous accueille cordialement, j'enregistre des dizaines d'hirondelles dont les cris s'apparentent à de la musique électronique. Dans le fond on entend les machines de Purolite. Le soir ils dégazent, parce que c'est le moment où la ville respire des puanteurs auxquelles d'ailleurs nous commençons à nous habituer...


L'après-midi après chorba de légumes, chorba de tripes, poivrons farcis et escalopes de porc, nous partons nous promener tout près, à Vistea, où le parfum du thym sauvage remplace la pollution de Victoria. Nous nous baignons dans un petit torrent pour nous rafraîchir quand tombe le soir au loin sur les montagnes...