Jean-Jacques Birgé

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jeudi 31 décembre 2009

Joyeuses fêtes ?


Les vœux qu'Elsa a écrits sur le sable et photographiés au soleil couchant seront recouverts par la prochaine marée. Le temps passe, les souvenirs s'effacent. Les bonnes résolutions pour l'année qui s'annonce seront réitérées à la suivante. Chacune s'écoule plus vite que la précédente. Le temps s'emballe. Certains paniquent quand on devrait se réjouir de pouvoir devenir une personne meilleure. La mémoire est sélective. Il faudrait une seconde vie pour se souvenir de la sienne. Les traces réécrivent l'histoire au travers des images, des textes ou des sons que nous réussissons à conserver. Il n'y a pas plus révisionniste que notre lecture du passé. Le futur en est le produit. La nostalgie est un boulet qui nous rend sourd au monde construit par les générations que nous avons engendrées. Elle pulvérise la libido quand la curiosité et la fondation devraient nous agir. Pourtant, je ne sais pas si les termes sont appropriés lorsqu'Elsa dessine "Joyeuses fêtes". Peut-on être joyeux quand les Terriens laissent leur planète s'en aller à vau-l'eau et que l'époque est une des plus brutales et cruelles que l'humanité ait connues ? Peut-on encore "nous saoûler de lumière" comme Seurat suggérait "ça console" ? Que célèbrent ces fêtes ? Il ne s'agit pas de jouer les rabat-joie, mais de redéfinir de nouvelles utopies pour que nous ayons quelque chose à fêter. S'il s'agit d'actes de résistance, de paroles consolatrices, de gestes de tendresse ou de solidarité, de mises en œuvres de nos imaginations, alors oui, souhaitons-nous mutuellement de joyeuses fêtes...

vendredi 25 décembre 2009

Laisse crâner


La réalisatrice Dominique Cabrera m'envoie un clip 100% montreuillois autoproduit par son fils et ses copains. Sur DailyMotion, dès que l'on passe en mode Pause, la publicité en haut à droite se déclenche automatiquement. Surprise, c'est celle pour la campagne antidrogue du Gouvernement (article intéressant sur Rue89) ! Je savais que les annonces de GMail étaient choisies en fonction des sujets. Vous évoquez, par exemple, la gastronomie et vous vous retrouvez avec un encart sur une pizza pourrie. C'était peut-être un hasard, mais l'association rap avec drogue m'a fait sauter en l'air. J'ai pourtant arrêté les pétards depuis un moment. C'était peut-être un hasard, le lendemain la pub était signée Orange, la firme qu'on appelle seulement France Telecom en cas de suicide. Sur YouTube, la pub s'incruste parfois en introduction des films. Il n'y a que Vimeo qui échappe à cette pollution. Dans l'environnement marchand qu'est devenu le Web, tout est malaxé et récupéré. Les raccourcis sont explicites du regard que les annonceurs portent sur les contributions libres. Rien n'échappe au détournement. Si vous cliquez sur l'un des liens ci-dessus vous êtes directement dirigé vers les petits films que j'ai mis en ligne, mais cette fois vous l'aurez choisi ! Enfin, pas forcément, car la pub les encadre. On en revient à l'époque où les annonceurs déterminaient les programmes à la télévision américaine, sauf qu'aujourd'hui ce sont vos choix qui vous guident vers telle ou telle marchandise, et les associations sont édifiantes...

mercredi 16 décembre 2009

La disparition


Des milliers de personnes disparaissent chaque année en France. On retrouve souvent les fugueurs, mais nombreux sont pour nous perdus à jamais. Ont-ils changé d'identité, sont-ils au fond d'un lac, voguent-ils vers d'autres îles ? Ce sont souvent des drames pour leurs proches incapables de s'expliquer ces disparitions, rendant le deuil impossible. Récemment des amis qui avaient conclu la vente de leur maison avec un couple de sexagénaires BCBG ont vu s'évaporer leurs acheteurs le jour de la signature définitive, partis sans laisser d'adresse. Plus personne ne répond aux téléphones. Aucune explication. Le silence est angoissant lorsqu'un simple message pour se dédire aurait suffi. Il y a vingt ans, un autre couple avait disparu du jour au lendemain après avoir commandé la partition d'une pièce de théâtre à Un Drame Musical Instantané ; nous avions longuement travaillé ensemble sur leur Protée et le jour où nous avons terminé de mixer la bande, restée inédite, nos commanditaires se sont évaporés.
Le droit à l'oubli est un sujet brûlant sur lequel il se trouve que je travaille actuellement pour Tralalere associé à la CNIL. Les traces que nous laissons sur Internet peuvent à terme se retourner contre nous. La Toile a pourtant permis à chacun de retrouver des amis très chers perdus de vue depuis belle lurette. D'anciennes amours, des camarades de classe, des collègues réapparaissent ainsi régulièrement grâce à une googlisation méthodique. Il est facile de se transformer en détective. Sur son blog Étienne Mineur s'inquiète à juste titre de la puissance de Google. Il n'empêche que certaines recherches restent vaines, ce qui est inexplicable pour des individus qui devraient raisonnablement être exposés. Des ingénieurs et des artistes du Net se sont ainsi volatilisés. C'est plus incroyable que par exemple pour mon copain de classe Jean-Pierre Laplanche ! Ont-ils effacé méticuleusement leurs traces ? Sont-ils morts ? Les filles ont parfois pris le nom de leurs époux, mais pour les garçons le mystère restera entier. Certains noms résistent à l'enquête policière. Contrariés d'avoir perdu irrémédiablement tel être cher ou un débiteur indélicat, nous comprenons qu'il y a des milliers de raisons de préférer disparaître pour refaire sa vie ou la fuir. Savoir qu'il est possible aujourd'hui, dans notre société de contrôle, de s'évanouir aux yeux de tous peut somme toute être considéré rassurant !

dimanche 13 décembre 2009

Les usuriers


L'économie islandaise s'est écroulée depuis "la crise", la dernière avant la prochaine, la Grèce est au bord de la faillite et d'autres pays pourraient suivre, entraînés dans la chute par un effet domino. Des sociétés ferment, des individus sont ruinés, la dette des pays pauvres ne fait que grossir, etc. Face à tout débiteur il y a un créditeur. Tout cet argent emprunté que l'on est incapable de rembourser appartenait à un prêteur. Ce sont en général des banques, parfois des états, même si cela revient au même. Les endettés sont le plus souvent asphyxiés par le taux de l'usure. C'est le cas des pays pauvres qui ne cessent de rembourser les intérêts, n'arrivant jamais à se débarrasser de leurs dettes. Jusqu'à déclarer forfait comme le Mexique en 1982 ou l'Argentine en 2001. La spirale est infernale, il faut emprunter pour payer les intérêts, etc. La seule solution est pour eux de faire fonctionner la planche à billets, on imprime à tour de bras, mais le pays sombre automatiquement dans la crise, dévaluation et récession à la clef.
La gourmandise des usuriers étrangle les endettés dont la gestion budgétaire est dictée par les lois d'un marché imposé par les riches. On pousse à la consommation, on proclame indispensables certaines réformes coûteuses, on fait miroiter des profits, et les puissants de s'en mettre plein les poches pendant que les populations travaillent comme des malades sans ne jamais arriver à sortir de leur condition. On naît riche, on le devient rarement. L'accession à la propriété et par là-même le crédit sont des moyens légaux et démocratiques d'empêcher la révolte des citoyens en colère. Le crédit est surtout une aubaine pour les banques, à condition qu'elles soient remboursées. C'est ce qui leur permet de s'enrichir, ou plus précisément leurs actionnaires, à condition de ne pas miser sur des clients insolvables. C'est ce qui s'est passé aux États-Unis avec des dizaines de milliers de familles jetées à la rue, leurs logements de par ce fait inoccupés se dégradant jusqu'à la ruine, créant de véritables villes fantômes. Pyramide absurde, puisqu'au bout du compte tout le monde en pâtit, les salariés, les maisons inhabitées et les banques. Sauf que l'État vient au secours des banques tandis qu'il laisse la population s'enliser dans la misère. Quand les banques reprennent le dessus elles ne remboursent pas pour autant à la hauteur des secours octroyés ni ne soutiennent à leur tour les usagers.
Pere me raconta la visite qu'il fit à son banquier à Figueras. Celui-ci consentirait à lui octroyer un prêt à une condition étrange. Si mon ami était capable de deviner lequel de ses deux yeux était un œil de verre, il accepterait de l'aider. Pere ne se démonte pas et indique sans hésiter le droit. Le banquier, surpris de sa perspicacité, lui demande comment il a deviné. Et mon ami catalan de répondre : " c'est le seul où il y a un peu d'humanité ! "

vendredi 11 décembre 2009

Le scandale de la grande distribution


L'économiste Christian Jacquiau, expert comptable et commissaire aux comptes, auteur des Coulisses de la grande distribution (2000) et des Coulisses du commerce équitable (2006) révèle les marges prohibitives réalisées par les hypermarchés. En cinq parties tournées à Bacelone le 15 avril 2008, Jacquiau dissèque le système des centrales d'achat, collusion avec les politiques, monopoles leur permettant un chantage terrible sur les producteurs et de contrôler le pouvoir d'achat des consommateurs, pressions sur l'Europe... Avec des chiffres et des arguments clairs et précis, il défend le monde agricole, le commerce de proximité, les conditions de travail et de santé, le service public, le commerce équitable subverti en commerce de l'équitable, les produits bio importés de Chine sans respect pour les conditions de travail, etc. Pour être en accord avec ses idées, Jacquiau assimile faire ses courses dans les supermarchés à glisser un bulletin de vote pour ces iniquités. La dernière partie propose des solutions alternatives.
La suite du film en 6 parties : 2 - 3 - 4 - 5 - 6

mercredi 9 décembre 2009

Il n'y a pas d'amour heureux


Une amie me fait part de sa dépression en invoquant son hyper-lucidité. On le serait à moins, à regarder la planète se laisser épuiser par les profits à court terme, l'inexorable exploitation de l'homme par l'homme, la barbarie des états ou le cynisme des puissants. Mais à contempler nos enfants, on peut aussi se dire que le monde leur appartient et qu'ils n'ont pas moins de ressources que nous n'en avions à leur âge. Le combat ne peut souffrir aucun répit, dans la construction de notre équilibre comme dans la résistance à ce qui nous est souvent présenté comme inéluctable. Notez que j'évite soigneusement le concept du bonheur, repensant à la réponse d'Aragon à qui l'on reprochait d'avoir écrit "Il n'y a pas d'amour heureux" (ici mis en musique par Brassens) ; le poète expliqua qu'il avait composé ces vers pendant l'Occupation allemande et qu'il aurait été un salaud de chanter le contraire.
Pierre-Oscar Lévy a réalisé un petit film passé clandestinement mardi soir sur Arte à 0h15 pour être certain qu'il ne fasse pas trop de vagues. La peur, toujours la peur. Celle de diffuser cette somme de questions légitimes à une heure décente ? Ou celle qu'entretiennent les médias, passés quatrième corps d'armée dans la lutte pour le pouvoir et la suprématie ? La peur est une arme de manipulation pratique, rentable et efficace dès que l'on souhaite enfumer la population. Lever des fonds militaires ou policiers, justifier l'agression de pays producteurs de richesses naturelles, forcer le vote sécuritaire, accuser l'ennemi de ses propres horreurs... Rien de mieux que la frousse pour galvaniser les foules, les aveugler ou les transformer en bêtes féroces. Et là, aucune autre bête ne leur arrive à la cheville ! Lorsque l'on dit que la peur est mauvaise conseillère, ne sont pas visés ceux qui en usent et abusent !
Pierre-Oscar Lévy se demande pourquoi communiquer massivement sur des agressions aussi rares que les attaques nucléaires ou chimiques. Les attentats sont le plus souvent commis avec des armes classiques ou bidouillées avec les moyens du bord, recettes de marchand de couleurs trouvables gratuitement sur Internet. Retraçant rapidement l'histoire de quelques attaques récentes et de l'usage des gaz mortels, il rappelle leur emploi massif dès 1915 pendant la première guerre mondiale (ypérite dit gaz moutarde, chlore, etc.)... Il n'y a de terrorisme que d'État, n'eus-je de cesse de répéter. À qui profite le crime ? Étrange comme le gouvernement américain a étouffé l'affaire de l'anthrax, par exemple ! Les groupuscules sont toujours noyautés et soutenus par tels ou tels services secrets. Et P.O.L. à son tour de l'exprimer : "Le contre-terrorisme ne commence-t-il pas à se confondre avec le terrorisme et la terreur ne finit-elle pas prendre la pensée en otage ?" Il ajoute prudemment : "Seule l'histoire pourra en juger..." en susurrant que "le risque terroriste ne fait plus la une depuis la crise financière" ! Sur son blog, un lecteur lui reproche de ne pas révéler qui tire les ficelles. Et P.O.L. ne répondre judicieusement : "C'est mon deuxième film sur le terrorisme, j'ai pu comprendre que lorsque l'on croit savoir une chose, très précisément, c'est qu'on a été manipulé..."
Je ne souhaite pas vous faire peur, mais il ne reste plus que cinq jours pour voir ou revoir les 28 minutes du film De l'usage politique des armes de destruction massive sur le site d'Arte, malencontreusement attribué à un autre réalisateur (?) et antidaté... Le film est évidemment de 2009.

lundi 7 décembre 2009

Dilemme


Où le doute va-t-il se nicher ? J'ai mauvaise conscience d'avoir pourfendu tel disque ou tel film, ou même d'en rédiger un compte-rendu mitigé au lieu de n'évoquer que des objets qui m'ont emballé et sur lesquels je peux me laisser aller à la dithyrambe. C'est pourtant l'objectif que je m'étais fixé. N'écrire que sur ce qui me plaît, ignorer le reste. Je me sens parfois obligé de montrer que je regarde bien les films envoyés par les éditeurs, ou bien ma déception se doit d'être canalisée, ou encore je suis énervé lorsqu'une idée est bonne et qu'elle est gâchée, mais je ne tire aucune fierté de ces billets rageurs. Je fais ce que je peux pour aborder ici des sujets rarement traités ailleurs. Il peut m'arriver de faire une entorse à ce régime pour prendre le contrepied de ce qui se dit habituellement. Mes critiques les plus vives s'expriment évidemment si quelque chose vient titiller ma conscience professionnelle ou citoyenne, entendre morale et politique, ou s'il s'agit par exemple du son dans les médias audiovisuels, un de mes dadas. Je ne risque pas de me faire insulter lorsque j'encense quoi que ce soit, mais la moindre critique négative génère la colère de lecteurs contrariés. En général je ne publie que les commentaires argumentés et je jette machinalement les invectives imbéciles dans la boîte à ordures. En tout cas, j'essaye d'être honnête pour préserver ma crédibilité. En 1983, je titrai une œuvre pour le grand orchestre du Drame avec l'exergue que Jean Cocteau inscrit pour son Histoire féline : "Ne pas être admiré. Être cru." Mes compliments sont donc toujours sincères. Sinon je me tais. Ou je me fiche en colère. "Je m'insurge !" lançai-je samedi au débat sur les arts numériques, comme ça me chatouillait.
Fonçant bille en tête sans connaître mon interlocutrice, je dégommai récemment les grosses daubes proto-américaines, gibier du piratage, et l'utilisation idiote de la musique dans les films idoines, sans savoir que je m'adressais à une responsable d'Europa Corp, la boîte de Luc Besson ! Quelle rigolade ensuite, en pensant à mon candide emportement. Si j'avais connu son rôle, j'aurais probablement été plus poli compte tenu du dîner amical qu'avait organisé le producteur Tom Luddy ! Au déjeuner des Immédiatiques, j'ai parlé avec la même franchise à la député de Morlaix sans me souvenir qu'il s'agissait de l'ancienne Garde des Sceaux Marylise Lebranchu, donnant d'autant plus de poids à mes arguments que je n'étais pas intimidé ou retenu par quelque déférence. Son oreille attentive me surprit tandis que j'évoquais en quoi Internet transforme nos mœurs, quelles nouvelles pratiques sociales pourrions-nous développer, quels échanges cela pourrait susciter, quels dangers nous guettent et quels nouveaux espaces de liberté les artistes seront-ils condamner à inventer après la reprise en main par les autorités politiques et les cadeaux offerts au Capital... La cassure générationnelle que représente l'âge des décideurs siégeant par exemple aux conseils d'administration des sociétés d'auteurs est évidente. À côté de la pétillante dame, un certain Jean-Marie Colombani s'enfonçait sur son siège. Comme s'il était gêné d'avoir exigé d'avancer sa conclusion avant qu'ait eu lieu notre table ronde, retardée de ce fait ! Commodité personnelle. Les politiques annoncent souvent leur présence sans l'honorer, promo sans contrepartie. Ainsi Benoît Hamon découvre au dernier instant qu'il n'y a pas de vol Brest-Paris le samedi soir. Aura-t-il sermonné son assistant pour cet oubli ou bien félicité ? Et les stars à la petite semaine de chambouler le planning à leur guise. Nous nous en fichions, tout se terminerait pas un original plat de sushis frais sur leur port arrosé par la bruine et le vent, mais nous ne manquâmes pas de souligner ces goujateries. Se faire des ennemis fait partie du jeu, même si l'on préfèrerait l'éviter. Sans prendre partie on ne reconnaît pas ses amis. La complaisance a ses limites pour rester crédible et se donner la possibilité de faire de vraies rencontres. Ne pas être admiré. Être cru était le premier morceau de l'album Les bons contes font les bons amis !