Jean-Jacques Birgé

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samedi 15 octobre 2016

Le choix politique du Nobel de Dylan


Je n'ai pas véritablement de compétence pour juger de la qualité littéraire des textes anglais de Robert Allen Zimmerman. Les chansons sont un art comme un autre, même si Serge Gainsbourg le qualifiait de mineur. Il est certain que les chansons de Bob Dylan sont de l'ordre de la poésie et qu'elles ont marqué plusieurs générations de gens très hip. Ses qualités de compositeur ont influé d'autre part grandement sur la prosodie et il est intéressant de souligner qu'il serait réducteur de cantonner la littérature à sa lecture quand elle peut aussi être dite, clamée et chantée. C'est justement leur proximité avec la musique qui fait tout l'intérêt des textes de Dylan, à savoir qu'ils sont d'abord évocateurs, et que chacun, chacune, peut se les approprier selon son humeur et sa personnalité. Si un chef d'œuvre est caractérisé par le nombre des interprétations, l'influence du folk singer fut considérable. Il dresse un pont entre les racines fondamentales américaines (folk, country, blues, gospel, rock 'n' roll, rockabilly, etc.) et une modernité qui puise ses sources plutôt chez les surréalistes. C'est aussi un fils encore vivant de la Beat Generation, les disparus tels William Burroughs ne pouvant recevoir de Prix Nobel à titre posthume !
Ce n'est néanmoins pas la clef de ce choix. Pour avoir participé à de nombreux jurys, je pense que les prix couronnent ceux qui les donnent avant ceux qui les reçoivent. Ils sont l'image de marque de ceux qui les décernent. C'est un peu comme les articles de presse qui dressent souvent plutôt le portrait du journaliste que ce dont il parle. Dans le cas de Bob Dylan, il s'agit évidemment pour les Nobel de donner d'eux-mêmes une image progressiste, "jeune" et ouverte, et de faire oublier les origines criminelles de leur fortune ! Quand on voit à qui le Prix Nobel de la Paix fut accordé dans l'Histoire, on comprend que celui de littérature dont Dylan hérite est un choix "politique" comme les autres. L'argent des armes dans l'escarcelle du créateur de Blowin' in the Wind et The Times They Are a-Changin', ça vaut son pesant de cacahuètes !
On me rétorquera aussi qu'à 75 ans on peut trouver plus jeune, mais en art comme dans la vie la jeunesse dont je parle n'a rien à voir avec le nombre des années. Dylan est simplement jeune depuis plus longtemps que nombreux de celles et ceux qui sont nés après lui !

Photo de Bob Dylan recevant la Médaille de la Liberté, plus haute récompense civile américaine, des mains du président Barack Obama en 2012, que l'on peut aussi voir sous l'angle du soft power...

vendredi 7 octobre 2016

"Accident grave" dans le métro parisien


La journée avait mal commencé. J'avais appris le décès de Fadia Dimerji le 9 août dernier. L'an passé, nous avions sympathisé lors du festival La Voix est Libre à Tunis où elle avait été mon guide et nous avions évoqué les débuts de Radio Nova avec en ligne de mire des projets futurs. J'ai du mal à imaginer qu'elle nous ait quittés alors qu'elle était encore pleine de vie la dernière fois que nous nous sommes vus...
Comme je rentrais à la maison en métro un haut-parleur annonce sur le quai qu'un incident empêche la circulation des trains pour l'heure qui suit. Le préposé au guichet me confirme que quelqu'un s'est jeté sur la voie. Il m'explique que les suicides sont courants à la fin des vacances ou au moment des fêtes, mais que la tendance n'est pas prête de faiblir dans le climat social actuel. Selon la SNCF, 450 tentatives de suicide ont lieu chaque année sur le réseau ferroviaire (trains de banlieue et grandes lignes confondus). À elle seule, l’Île-de-France en comptabilise la moitié. La RATP, elle, ne communique pas sur le sujet, de peur d’inciter les gens à passer à l’acte. En cas de freinage d’urgence, un métro de plusieurs tonnes arrivant à 40 km/h parcourt encore une quarantaine de mètres avant son arrêt total. Généralement, le corps est retrouvé en milieu, voire en fin de rame. Pour le RER, la vitesse double. Du coup, « les chances de survie sont quasiment inexistantes ». Après chaque accident grave, les conducteurs peuvent bénéficier d’un suivi psychologique : par téléphone, via un numéro vert, ou en face à face (Neon Mag). Le terme de suicide n'est jamais cité, mais remplacé par "accident grave". Les causes sont variables, mais le choix du métro est fortement lié à la société et ses insupportables pressions.
L'année dernière j'avais chroniqué Le grand incendie du photographe Samuel Bollendorff qui m'avait appris qu'entre 2011 et 2013 une personne s'immolait en moyenne tous les quinze jours en France. Chaque année il y a plus de 10 000 décès pour 250 000 tentatives, presque trois fois plus que les victimes de la route dont 30% sont des piétons. "Époque de merde", fais-je au guichetier qui reprend mes mots en donnant un coup de tampon sur mon ticket pour que je puisse prendre le bus avec, et il ajoute "accident grave" à la main.