70 Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mardi 28 mars 2023

Vidéo-Aventures (musiques pour garçons et filles)


J'avais commencé à écouter le premier 30 centimètres en 33 tours, mais c'est mieux à la bonne vitesse, soit 45 tours par minute. Les rythmes sont évidemment plus enlevés. C'est le second qui est en 33, car cette réédition du Souffle Continu est un double album. Ces musiques pour garçons et filles du groupe Vidéo-Aventures mené par Dominique Grimaud (Camizole) sont de la pop avec un gros grain, comme de l'Albert Marcœur instrumental et synthétique, un truc un peu sautillant, boucles agréablement désuètes à base de sample & hold (module d'échantillonage et maintien) typiques de la fin des années 70. Grimaud joue donc des synthétiseurs, AKS et Korg 700, tandis que Monique Alba, cofondatrice du groupe, est aux claviers et Jean-Pierre Grasset (Verto) au Moog. Pour que ce soit vraiment pop il fallait aussi des guitares. Grimaud et Grasset (à la Stratocaster) s'y collent de temps en temps, mais Cyril Lefebvre (Maajun) a les doigts qui glissent sur le manche de sa fameuse National steel guitar. Ajoutez la batterie de Guigou Chenevier (Etron Fou Leloublan), également aux percussions et au sax ténor, ou de Gilbert Artman (Lard Free, Urban Sax) qui mixe créativement deux titres, et vous aurez une vue d'ensemble, même si tout le monde ne se retrouve pas en même temps dans le studio. Les originaux datent de 1979, mais les inédits s'échelonnent de 1981 à 1986. J'écoute ces Vidéo-Aventures avec un brin de nostalgie, quand ces ritournelles accompagnaient ou reproduisaient nos voyages enfumés. Ce sentiment de liberté, d'ouverture sur le monde et l'univers disparaîtra avec les années 80. Les mandalas que dessinaient les synthés ressemblaient aux kaléidoscopes de notre enfance, composés de vitraux colorés et inaugurant l'abandon du format chanson, couplets-refrain, au profit d'une forme évolutive dont s'inspirera la techno. Lorsque les voix firent leur apparition, leur musique se rapprochera de Captain Beefheart et Henry Cow, blues commentant la fin de l'aventure.

→ Vidéo-Aventures, Musiques pour garçons et filles + inédits, 2 LP Souffle Continu Records, 30€ (9,90€ en numérique sur Bandcamp)

P.S.: en 2013, Dominique Grimaud et Éric Deshayes ont publié l'excellent L'underground musical en France aux éditions Le Mot et le Reste.

vendredi 4 janvier 2019

Nu Creative Methods au Souffle Continu


Durant plusieurs semaines j'ai cherché comment aborder la réédition en vinyle de l'album Nu Jungle Dances du duo Nu Creative Methods composé de Pierre Bastien et Bernard Pruvost. Je me souviens qu'en 1978 dans son grand studio de la rue Charles Weiss Bernard Vitet en avait un exemplaire avec un petit poisson au feutre noir naïvement ajouté au dos de la pochette déjà dessinée à la main. Il y avait probablement une connexion entre Bernard et Pierre, parce que l'ancien contrebassiste a toujours été un grand admirateur de mon ami trompettiste, évidemment, mais aussi parce que le disque La Guêpe de Bernard Vitet s'appuyait sur un texte de Francis Ponge qui était également l'auteur de My creative method. Si on ajoute qu'il avait fini par vendre sa trompette de poche sertie de fausses pierres précieuses à Don Cherry qui le tannait, celle qui avait appartenu à Joséphine Baker, et que Don avait signé un morceau intitulé Nu Creative Love, il y a des points de convergence certains, d'autant que de son côté Bernard aimait beaucoup Pierre. J'avais rencontré l'un et l'autre en 1976 à la clinique anti-psychiatrique de La Borde au sein du big band déjanté Opération Rhino plus ou moins dirigé par Jac Berrocal. J'écris "plus ou moins dirigé", car y régnait une douce folie libertaire en vogue à l'époque.


Cette gentille inclinaison pour les univers imaginaires brindezingues se retrouve dans la plongée ornithologique en jungle artificielle de Nu Creative Methods, enregistrée par Daniel Deshays, "chevalier des Palmes Académiques", et parue alors sur Davantage, label de Berrocal. Les deux compères, Bastien et Pruvost, s'y transforment en hommes-orchestres ou plutôt en animaux-forêt. Le capharnaüm instrumental listé au dos de la pochette n'est pas un inventaire à la Prévert car aucun raton-laveur n'y est soufflé ni joué, mais une panoplie de zoologues partis se tailler un chemin buissonnier dans la serre du jardin des Plantes. Leurs Nu Jungle Dances sont celles de deux gamins qui avancent méthodiquement à pas "contés" dans une bande dessinée comme ils avaient dû en dévorer dans les journaux à feuilletons hebdomadaires Tintin ou Spirou. En grandissant, Pierre Bastien passera à des jeux plus constructifs, délaissant les déguisements d'explorateur pour fabriquer des machines célibataires à base de Meccano et adopter la trompinette de Cherry et Vitet. Mais ça c'est une autre histoire !

→ Nu Creative Methods, Nu Jungle Dances, LP Le Souffle Continu, 20€
Jeudi 10 janvier à 18h30 Pierre Bastien retrouvera Dominique Grimaud, Françoise Crublé, Jacky Dupéty et Gilbert Artman pour fêter la réédition récente de leurs trois disques respectifs sur le label du Souffle Continu, à savoir Nu Creative Methods, Camizole et Lard Free... Dédicaces et concert improvisé !

vendredi 30 novembre 2018

De l'improvisation libre des années 70...


Nous ne savions pas toujours jouer des instruments que l'on utilisait, mais le désir et la fougue suppléaient à nos incompétences. Je ressens cette excitante perversion productive à l'écoute du double vinyle du groupe Camizole publiée par Le Souffle Continu. En général les musiciens maîtrisent leur instrument, mais devant un autre, étranger à leur pratique, ils retrouvent l'innocence créative de l'enfance. Ainsi dans les années 70 Michel Portal qui aimait alors prendre tous les risques s'adjoignait des Jac Berrocal qui le mettaient en danger ou adorait que le trompettiste Bernard Vitet passe au violon que celui-ci jouait coincé entre les genoux comme un violoncelle. Dans ces cas-là, même si l'on fait ce qu'on peut, il en sort souvent des choses qu'aucun virtuose n'aurait osé produire, ce qui à mes oreilles est bien dommage. Les acquis finissent par formater les usages. Ainsi j'ai toujours aimé m'attaquer à des instruments dont j'ignore tout, oubliant leur histoire ou leur géographie, pour ne considérer que leur état, analysant leur constitution et les systèmes d'émission qui les caractérisent. Cette candeur rafraîchissante n'empêche pas de maîtriser ses principaux outils si on le souhaite. Je crois sincèrement être resté un virtuose des sons de synthèse, des ambiances narratives ou de la guimbarde, mais par exemple personne ne me propose jamais de tenir un pupitre de ce petit objet que trop de mes collègues pensent désuet !
L'absence de maîtrise ne génère pas que de l'inouï. Les fantasmes accompagnant certains instruments créent aussi des pastiches "corny" des plus amusants ou des plus instructifs, les acrobates en herbe révélant parfois l'essence-même d'une fanfare ou de quelque maniérisme pompier. Ces déviances délicieuses constituent les fondements d'un groupe comme Camizole. Le batteur Jean-Luc Dupéty souffle tuba et trompette. Le saxophoniste Jack Dupéty hautboïse et frappe. Le saxophoniste Françoise Crublé gratte. Peut-être que je me trompe et que c'est tout le contraire, ou que personne ne contrôle rien véritablement. Allez savoir ! Dominique Grimaud, que l'on retrouvera dans Vidéo-Aventures, joue du synthé, souffle et gratte comme tout le monde, et comme les autres il est autodidacte. Ces nouvelles musiques offrent à des néophytes la possibilité de créer qui leur était jusqu'ici interdite. L'improvisation totale permet de s'éclater ensemble, de vivre la musique sans contrainte, sans entrave, sans temps mort. Chacune des quatre faces enregistrées en 1977 se rapporte à un concert précis : au Théâtre municipal de Chartres dont ils sont originaires, au Festival de Canteloup, au Festival Dupon et ses Fantômes à Grenoble, à Romainville... Sur la dernière, à la Maison de la Radio, ils sont rejoints par la violoniste Catherine Lienhardt qui souffle tout autant, puis à Saint-Cloud par Christian Chanet éructant. Leurs improvisations ressemblent à de petites madeleines, souvenirs d'enfance qu'ils recrachent avec l'énergie d'une jeunesse toujours présente.
Sans remettre en cause leurs maladresses passionnément créatrices, nombreux des musiciens spontanéistes des années 70 auront du mal à évoluer avec le temps et disparaîtront de la scène musicale. C'est le cas de pas mal des artistes publiés par Le Souffle Continu, marqués par le sceau du free jazz, une appellation plus fantasmatique que réelle. Ils auront marqué une époque, mais les suivantes leur échapperont, faute de savoir s'adapter musicalement ou financièrement. Certains de leurs cadets reprendront brillamment le flambeau comme le duo Fabien Robbe et Jérôme Gloaguen, secondés par Julien Palomo, dont le CD Anima Animus vient de paraître. Le style d'improvisation s'est transformé en une sorte de répertoire, datant le travail à défaut de le millésimer. Je reconnais forcément ici et là les débuts d'Un Drame Musical Instantané. La trompette, l'ARP 2600, le foisonnement d'idées ne sont que quelques marqueurs. Mais quarante ans nous séparent. Heureusement les revivals permettent aux vieux nostalgiques et aux jeunes curieux de découvrir les années d'or de la seconde moitié du XXe siècle.
L'autre récent vinyle qui réunit Camizole et Lard Free est plus caricatural d'un free jazz à la française, héritier de mai 68 plus que de la révolte des Black Panthers. Aux quatre piliers de Camizole se sont joints le batteur Gilbert Artman, également au vibraphone et à l'orgue, et le sax baryton Philippe Rolliet qui joue aussi de la basse. Je fis moi-même quelques concerts au sein de Lard Free en 1974, en trio avec Gilbert et Richard Pinhas.
Quoi qu'il en soit le chat adore, il ronronne en écoutant ces disques libertaires, son choix allant clairement au récent Anima Animus sur lequel il a jeté son dévolu. Comme pour l'eau du robinet il préfère ce qui est frais du jour aux plats réchauffés. Alors Django, et la mémoire, tu t'en bats les oreilles ? Peut-être es-tu comme ces artistes qui vivent leur musique au jour le jour, lorsque leurs sons se substituent au dialogue ? Pourquoi me regardes-tu ainsi en miaulant avec cet air de connivence ? Ignores-tu que nous ne sommes tous que des agrégateurs de contenu et que nos échanges réfléchissent le monde bien au delà de la sphère musicale ? Pour une fois que c'est moi qui t'apprends quelque chose, ne me regarde pas avec ces yeux comme deux ronds de flan !

Camizole, 2 LP Le Souffle Continu, 24€
Camizole + Lard Free, LP Le Souffle Continu, 18€ (38€ avec le précédent)
Robbe Gloaguen, Anima Animus, CD MazetoSquare, 15€

vendredi 3 mars 2017

Agitation frite, témoignages de l'underground français


Le recueil de Philippe Robert, Agitation frite, témoignages de l'underground français, paraît au moment où La Maison Rouge expose Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français. Ce n'est pas un hasard si ce sous-terrain musical est totalement absent de la galerie parisienne. D'un côté nous sommes en face d'un mouvement toujours vivace qui crée sans se préoccuper de la mode, de l'autre on continue à entretenir le mythe de modes passagères qui marquèrent leur temps. Les deux se complètent, l'art des uns répondant à la culture des autres. L'exposition embrassant son époque recèle évidemment quelques magnifiques pièces et le livre de Philippe Robert recense les engagements d'opposition rétifs à tout ce qui pourrait être récupérable.
Pourquoi le public a-t-il toujours trois métros de retard sur la musique par rapport aux arts plastiques ? Cette question a probablement trait à la difficulté des analystes de cerner le hors-champ. Circulez, y a rien à voir ! La société du spectacle adore encenser les rebelles des beaux quartiers, tandis que les musiques de traverses échappent à toute classification bien ordonnée. L'inclassable est la règle, contraire à la loi du marché. La spéculation ne pouvant donc s'exercer que sur du long terme, elle n'intéresse pas les modernes. Entendre étymologiquement ceux qui créent la mode, un système de l'éphémère dont les collectionneurs font leurs choux gras. Conclusion de ce prologue, pour avoir participé activement à la plupart des aventures évoquées par l'exposition et dans le bouquin, je vois essentiellement de la nostalgie dans la première qui a tourné la page alors que le second m'en apprend énormément sur ce qui m'est pourtant le plus proche et qui reste d'actualité !
Pour ce premier volume d'entretiens, car on imagine mal qu'il en reste là, Philippe Robert a choisi d'interroger chacun sur l'origine de son art. Quelle étincelle mit le feu aux poudres ? En suivant le cordon Bickford jusqu'au Minotaure, l'histoire de chacun se déroule à grand renfort d'anecdotes dessinant des parcours atypiques qui ne se croisent que par la nature même de la musique, son partage. À la reprise d'articles précédemment publiés dans Revue & Corrigée, Vibrations, Octopus, Supersonic Jazz ou le blog Merzbo-Derek, il ajoute des entretiens inédits qui lui ont semblé indispensables à ce portrait prismatique de l'underground musical le plus inventif de la scène française. Ainsi Gérard Terronès, Dominique Grimaud, Gilbert Artman, Pierre Bastien, Dominique Répécaud, Jérôme Noetinger, Jacques Oger, Sylvain Guérineau, Yann Gourdon et moi-même complétons les témoignages de François Billard, Pierre Barouh, Michel Bulteau, Jac Berrocal, Jacques Debout, Albert Marcoeur, Christian Vander, Richard Pinhas, Pascal Comelade, Christian Rollet, Guigou Chenevier, Bruno Meillier, Daunik Lazro, Dominique Lentin, Jean-Marc Montera, Didier Petit, Yves Botz, Camel Zekri, Noël Akchoté, Christophe & Françoise Petchanatz, Lê Quan Ninh, Jean-Marc Foussat, Jean-Louis Costes, Jean-Noël Cognard, Julien Palomo, Romain Perrot délivrés à la charnière de notre siècle et du précédent.
Si le recueil est plus passionnant que tous les autres panoramas publiés récemment, il le doit à l'opportunité des questions de Philippe Robert qui, connaissant son sujet, pose celles qui le titillent. Sa curiosité est communicative. Les musiciens des groupes Magma, Urban Sax, Catalogue, Mahogany Brain, Soixante Étages, Etron Fou Leloublan, Camizole, Vidéo-Aventures, Heldon, Lard Free, Workshop de Lyon, Un drame musical instantané, Les I, Dust Breeders, Vomir, comme les producteurs des labels Saravah, Futura ou Potlatch savent que leurs rencontres sont aussi déterminantes que les mondes qui les habitent. Si la première partie de l'ouvrage est un kaléidoscope d'inventions sans étiquettes, la seconde partie glisse vers une forme, plus conventionnelle à mes yeux et mes oreilles, de l'improvisation issue du jazz et sa déclinaison prévisible, la noise. Il n'empêche que je me suis laissé emporter par la lecture, passant une nuit blanche à le dévorer sans en perdre une miette. L'underground est tout sauf raisonnable.

→ Philippe Robert, Agitation frite, témoignages de l'underground français, 366 Pages, 15 X 19,5 cm, Ed. Lenka Lente, 25€