70 Perso - décembre 2022 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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vendredi 30 décembre 2022

Oiseau de mauvais augure


J'avais écrit un texte terrible. Terriblement efficace sur l'état de la planète et la fin de l'humanité, mais j'ai craint qu'il soit mis sur le compte de ma santé (conjoncturellement) dépressive. Et puis franchement ce n'était pas très sympathique de ma part de jouer les rabat-joie au moment de se souhaiter des vœux pour une meilleure année. J'ai donc choisi le déni. Pour que nous puissions momentanément panser les plaies en nous rendant ivres. Comme si la suivante allait être différente des précédentes. Plus juste, plus tendre. Comme le millier d'ultrariches qui nous condamnent, nous espérons tous éviter ou minimiser individuellement les catastrophes. Nous savons bien que l'amour secrète des baumes qui nous font traverser les pires passages. C'est justement d'être ensemble qui pourrait nous sauver, en rejetant l'individualisme consommateur qui nous fait perdre la boule. Car elle pourrait bien tourner sans nous. Pas demain, ni après-demain, mais bientôt, trop tôt. Il faut nous ressaisir, abandonner le faux confort qui nous anesthésie, nous souvenir que ce sont toujours des mouvements de masse qui nous ont permis de mettre un terme au pire. Reprendre le pouvoir aux marchands de canons propriétaires de tous les mass médias demande une organisation exceptionnelle. Ici la violence est sourde. Ailleurs c'est bien pire, le seul confort est celui de la misère et de l'absurde. Quant au millier de fous qui tiennent entre leurs griffes la planète, ils pensent probablement y échapper en se construisant un bunker en Nouvelle-Zélande ou une bulle sur Mars. Jacques Brel disait qu'il n'y a pas de gens méchants, seulement des gens bêtes. Seule la solidarité permet de sortir des pires ornières. Leur individualisme les condamne. Mais il est contagieux. Voilà, je voulais échapper à mon pessimisme, mais j'y ai succombé. J'ai ouvert la fenêtre pour faire de l'air. Les pies faisaient un tel raffut en se chamaillant que j'ai cru que c'était une déchiqueteuse. Les corneilles volaient autour, n'en croyant pas leurs ouïes. Je suis resté allongé sur le lit, sachant qu'il y aurait des jours meilleurs. J'ai pensé à vous, de tout mon cœur.

jeudi 29 décembre 2022

Je me taire


Contrairement à ce que pensent mes proches, je déteste me plaindre, mais cela devient pénible. Je ne peux voir personne, non parce que je suis contagieux, je ne le suis plus depuis belles lurettes, mais parce que ma laryngite m'empêche de parler. Cette solitude est aggravée par le fait que je ne peux pas non plus communiquer avec le téléphone. Joignable uniquement sur aPhone. Voilà sept jours que je suis à ce régime de retraite quasi bouddhiste ! Sauf que je finis par tourner chèvre, car émettre ses idées à voix haute facilite le développement de la pensée. J'avais même pris l'habitude de prendre mes chats à témoin dans des cas particuliers. Ou de valider mes gestes lorsque je fais plusieurs choses à la fois et que je risque d'en oublier une en route. Or il ne faut pas prononcer un mot : même murmurer fragilise les cordes vocales. Le miel et le citron n'ont aucun effet sur elles. J'ai tout essayé, du médicament classique aux huiles essentielles, des plantes aux remèdes de grand-mère, rien n'y fait. Sun Sun m'a apporté un sirop chinois qu'il a préparé lui-même, ma dernière chance ! Au moins c'est bon. Je me réveille chaque matin muet comme une carpe. J'espérais renouer avec le monde à l'occasion de la soirée du réveillon, mais c'est plutôt mal parti. Peut-être devrais-je y participer avec une ardoise autour du cou et un morceau de craie ? Ou bien je ferai des grimaces ? J'essaierai de parler avec les mains. Je pourrais rapidement apprendre le langage sourd-muet pour les nuls, encore faudrait-il que mes interlocuteurs le connaissent !
Après m'être abruti de séries télé et de films récents, je me suis plongé dans la lecture. En ce moment, Cher connard de Virginie Despentes me tient bien. J'enchaînerai avec Memento Mori, le nouveau polar de Mia Leksson, pseudonyme de Michaëla Watteaux. Je me souviens de Mia (diminutif de Michaëla) à dix-huit ans, lorsqu'elle écrivait des histoires de petits trolls verts ! J'ai lu avec plaisir ses deux précédents. Qu'ils ou elles soient compositeurs, écrivains, plasticiens, cinéastes, il est toujours passionnant de connaître les auteurs en marge de leurs œuvres. On les retrouve parfois, d'autres fois pas du tout. On peut être tenté d'y chercher des signes, des concordances. Comme c'est souvent l'inconscient qui guide la création, on fait souvent fausse route. J'aime ces terrains d'aventures où débusquer le réel et le fantasme sous des décors inventés de toutes pièces...
Cette réflexion m'a incité à regarder Een retrospektieve (Leçon d'éclairage), documentaire belge de Harry Kümel tourné en 1969 sur et avec Josef von Sternberg peu avant sa mort. Je l'avais gardé sous le coude. Tout document sur ce génie souvent incompris du cinématographe est précieux. Je connaissais D'un silence l'autre de la série Cinéastes de notre temps et ce qu'en avaient raconté André S. Labarthe, Claude Ollier et J.A. Fieschi, j'avais lu son autobiographie Fun in a Chinese Laundry où Sternberg prétend avoir répondu à toutes les questions pour ne pas avoir à se coltiner des interviews qu'il détestait. Il est certain que, comme il le revendique, c'est un être compliqué...
J'ai une pile de livres virtuels à lire plus haute que la maison, mais j'ai aussi besoin de reposer mes yeux. J'écoute un peu de musique, j'en fais aussi, mais, coupé du monde, tout me semble vain. En temps normal je n'arrive jamais à m'intéresser véritablement à mes instruments que lorsque je suis animé d'un projet. Comme je suis volontariste, je me force. Je me force à lire les modes d'emploi de mes dernières acquisitions, je me force à pédaler sur mon vélo d'appartement, je me force à marcher dans le quartier, à faire quelques courses, mais j'ai l'impression de passer mon temps à décliner des invitations. Aux dix jours d'une grippe épouvantable dont je subis les séquelles s'est ajoutée une semaine sans voix. Après l'ablation de la thyroïde l'an passé, je fais une fixette sur ma gorge. J'ai hélas une petite idée des mécanismes psychologiques qui m'ont amené à ces pathologies. Lorsque j'étais enfant nous nous demandions si nous préférerions devenir sourd ou aveugle. Je n'avais pas pensé à Ça. Dans quel état serai-je à la sortie ? Je ne parle pas des kilos perdus, mais de la lumière au bout du tunnel...

vendredi 23 décembre 2022

Histoire de fantômes


Ma chambre est plongée dans le noir. Je suis seul dans mon lit, bruyant et remuant comme un beau diable. Il y a longtemps Françoise avait filmé mes bonds de dormeur, sorte de lévitation convulsive. Me voici donc rassurant, oui ce n’est que moi, mais je suis tout de même désolé de tout ce raffut, tu me connais. On a du mal à s’y faire, partagé entre la précaution de ne pas réveiller l’autre et la liberté qu’il n’y ait personne sur le flanc est. Pas moyen de m’y faire totalement. Je ne profite qu’à moitié de cette absence. Dans le même temps je me laisse aller à certaines trivialités et je m’en excuserais presque. Mon ciboulot danse d'un pied sur l'autre, tel un homme têtard. Le désir est parfois plus contraignant que la réalité. C’est alors mon neuvième jour de grippe, sans pour autant le bout du tunnel. Je vais plusieurs fois cracher dans les cabinets, me recouchant pour aussitôt me relever en faisant attention de ne pas allumer la lumière pour ne pas te réveiller. Il est crucial de remplir mon verre d’eau. On ne peut se passer de boire. Je repose donc chaque fois délicatement le récipient dont les parois ont fini par devenir troubles. J’ai rarement été aussi malade. Je n’ai plus de fièvre, mais j’ai perdu la voix et je ne veux pas que Didi, fils du vénérable Wang Jen-Ghié, me coupe la tête pour m'aider à la retrouver. Les quatre premières nuits, terriblement blanches, m’ont coincé dans un no man’s land où les irritations nasales puis les quintes de toux ont eu raison de la mienne. Pourtant je ne rêve pas. Est-il possible que tu sois, que vous soyez, à la fois présente/s et absente/s ? Entre souvenirs et ectoplasmes. Le chat de Schrödinger s’est malicieusement couché entre Django et Oulala. Je glisse comme un fantôme, sans pieds ni jambes, sous mon peignoir de coton noir, comme un suaire de suie. Il m’arrive d’avoir des bouffées de chaleur sans que j’en comprenne l’origine. Ben v'là aut'chose ! L'andropause ? Si ce n’était que ÇA. La morphine a momentanément réglé son compte à ma toux compulsive, mais j’ai mal aux cheveux. La fatigue ne me lâche pas. Les aliens de trois ou quatre centimètres que j’ai extraits de mes narines m’inquiétaient ; il aurait fallu qu'ils bougent pour que Cronenberg me les rachète. Tintin. Aucune trace de ces bestioles sur le Net. Les spécialistes s'en fichent. Mises de côté pour éventuelle analyse, elles finissent par se dessécher, rendant mon récit peu compréhensible. Je peste, repensant aux quatre pages D'une histoire féline que Cocteau relate dans son Journal d'un inconnu et aux fantômes successifs qui m’ont collé dans de beaux draps. Ce sont pourtant bien les miens.

Deux jours et un TGV plus tard, je me réveille encore une fois dans le noir. Un filet de lumière passe sous la porte. Je me demande si j'ai oublié d'éteindre avant de m'endormir ou si le soleil a déjà pointé son nez. C'est dire à quel point je suis désynchronisé. J'émerge simplement d'une sieste réparatrice. La solitude ne me convient pas tant que l'unicité, mais je suis toujours aphone. Ce n'est pas très pratique pour communiquer avec Eliott qui, lui, a des séquelles de surdité de sa récente crève. Nous avons convenu que je siffle, me remémorant les grimaces de Harpo, ce qui me change de mon côté Groucho et de mon pseudo, Mellow, qui, retranscrit à la japonaise, sonne comme une guimauve. La guimauve serait anti-inflammatoire, antitussive, décongestionnante, émolliente et drainante. Fondamentalement expérimental, je suis prêt à tout essayer, y compris l'irrationalité, fut-elle philosophiquement matérialiste, une forme d'animisme moderne. L'inconscient est l'un des principaux carburants de l'énigme.

Le troisième rêve portait sur l'identité du rêveur !

samedi 17 décembre 2022

Nuits blanches


Je suis très inquiet. La grippe qui me terrasse m'a empêché de dormir quatre nuits de suite. Au début c'était les éternuements incessants, puis la toux a pris le relais, bousculant mes côtes. Pour faire baisser la fièvre je prends quatre Doliprane par jour, ce qui supprime les grelotements. Mais rien n'y fait vraiment, et surtout je ne dors pas. J'ai tout essayé, sauf les somnifères. Je n'en ai jamais pris. L'impression qu'il pourrait se passer quelque chose pendant mon sommeil et qu'il serait impossible de contrer. C'est comme les volets sur rue que je laisse toujours ouverts la nuit. J'ai l'habitude de dormir peu, mais je m'endors en trente secondes. Lorsque j'ai une insomnie je vais travailler et je me recouche au bout d'une heure, hop, réendormissement assuré. Cela ne marche pas. Est-ce le Lévothyrox que je prends depuis mon ablation de la thyroïde pourrait être à l'origine de ma veille ? Ou l'angoisse d'approcher la date anniversaire de la mort de mon père un 2 janvier, à l'âge qui est le mien aujourd'hui ? Les amis, les amies me suggèrent maints remèdes de bonne femme que ce soit pour la grippe ou l'insomnie, je les suis, mais aucun n'a le moindre effet. Je fais des mélanges. Nuits blanches est le titre d'un film de Lucchino Visconti, même scénario d'après Dostoïevski que les Quatre nuits d'un rêveur de Robert Bresson. Quatre nuits. Venise ou Paris. Deux villes encore magiques, la nuit. Deux films qui m'ont considérablement marqué. Peut-être ne suis-je pas encore remis de mes récentes séparations ? À côté de la plaque ! Pas question pour moi de rajouter une cinquième nuit blanche, mais comment faire ? Je n'ai pas l'impression d'être fatigué par le manque de sommeil, mais bien par cette vilaine grippe qui m'entraîne jusqu'à l'ennui, un sentiment pourtant très rare chez moi. Ce matin j'ai pris mon courage à deux mains et enregistré une musique de film pour Pierre-Oscar Lévy, ensuite je suis allé me recroqueviller sous la couette en attendant le médecin. Il y a des fins d'année plus rigolotes, mais il reste tout de même deux semaines...

P.S.: c'est bien la grippe, le camarade médecin m'a prescrit une ordonnance, je vais rester tranquille jusqu'à mon départ pour Nantes...