Jean-Jacques Birgé

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lundi 12 avril 2021

Un livre GROS comme ÇA


Une fois de plus je suis bluffé par la nouvelle production d'Ella & Pitr. Les papierspeintres ont publié eux-mêmes le répertoire chronologique de la soixantaine de Géants qu'ils ont peints sur les toits du monde. Depuis 8 ans, ils dessinent de grands Colosses endormis sur des supports horizontaux, voire verticaux comme le barrage désaffecté du Piney haut de 45 mètres. Ils détiennent aussi le record de la plus grande œuvre urbaine du monde sur le toit du Parc Expo de Paris, à la Porte de Versailles, d'une surface de 25 000 mètres carrés. De Saint-Étienne au Chili, en passant par l'Inde et le Canada, la Bulgarie ou la Norvège, ce livre raconte les coulisses, les esquisses de leur projet démesuré. Leurs textes, et ceux de Stéphanie Lemoine, Thomas Schlesser, Emmanuel Grange constituent un discours de la méthode, ou comment l'idée leur est venue et comment ils se sont donnés les moyens de cette idée folle. Elle peut même paraître absurde si l'on pense que la plupart de leurs Colosses ne sont visibles que du ciel ! Ils existent évidemment par les magnifiques photos reproduites dans ce livre relié Gros comme ça dont la couverture cartonnée, toilée et étoilée, est marquée et gaufrée à chaud à l'argent. Ces farceurs adorent les paradoxes. Leur humour incisif et leur autocritique sincère s'insinue dans le moindre détail. Ce n'est pas avec ces œuvres quasi participatives qu'ils vivent, mais plus certainement avec les peintures vendues via la Galerie Lefeuvre & Roze rue du Faubourg Saint-Honoré ! Ils prennent l'argent où il est, tout en offrant généreusement leur travail aux anonymes passants de la rue.


Tout au long des 250 pages de cet épais volume 30.5 x 22 cm, on pourra admirer les détails des fresques, les draps souillés d'abstractions incontrôlées, les notes passionnantes et drôles racontées par les deux joyeux drilles, les circonstances dramatiques, laborieuses ou comiques qui ont accompagné leurs créations. Ella & Pitr ne s'occupent pas seulement de créer, ils détruisent aussi leurs œuvres si le temps qui passe ne fait pas la sienne. Ils peignent sur la neige qui fond, sur le sable que la mer submerge, sur l'herbe qui jaunit, sur la terre labourée par les bulldozers, sur les falaises de carrières dynamitées... Je pense évidemment aux machines suicidaires de Tinguely qui s'autodétruisent, comme on en voit une dans le film Mickey One d'Arthur Penn, à l'autodafé de Tania Mouraud, à la démolition de la maison de Jean-Pierre Raynaud, à Girl with Balloon déchiquetée par Banksy chez Sotheby's... Dans leur passé de street artistes, leurs affiches finissent toujours par se décoller et se déchirer. L'éphémérité de toute chose, de ce que nous sommes, est soulignée par leurs mises en scène. Ces nouvelles "vanités" ne sont jamais innocentes. Ne vivons-nous pas tous et toutes dans un réseau inextricable de contradictions ? Dans l'incapacité de les résoudre, il peut être sain de trouver un compromis ; ainsi nos deux artistes vendaient en galerie un morceau d'une œuvre plus grande laissée à la rue. Aujourd'hui ils filment des rideaux de scène qui s'écroulent, demain qu'inventeront-ils encore pour se renouveler et garder leur âme d'enfant, secret de l'art, mais que trop de faiseurs oublient.


Sur leur site de vente Superbalais, il n'y a pas seulement ce livre de 1,5 kg. On trouve des T-shirts marrants, des petits livres sympas, des bananes, des sérigraphies pour casser sa tire-lire, et même le DVD du film Baiser d'encre que Françoise Romand leur a consacré en 2015, un conte moral qui deviendra forcément culte avec le temps, d'autant que j'en ai composé la musique !

→ Ella & Pitr, Gros comme ça, 35€

mercredi 31 mars 2021

Lefdup & Lefdup augmentés


Je pense avoir rencontré Jérôme Lefdup au sein de la commission multimédia de la SCAM il y a une dizaine d'années, mais je connaissais déjà son travail à la télévision, à une époque où je la regardais encore, soit il y a plus de vingt ans. Dans les années 60 j'étais un grand fan des facéties vidéographiques de Jean-Christophe Averty, alors évidemment Haute-Tension dans le cadre des Enfants du Rock et surtout L'œil du cyclone furent des moments de béatitude au milieu de la banalité vomie par le petit écran. Artiste polymorphe, plus vidéaste que musicien, il forme un duo diabolique avec son frère Denis Lefdup, plus musicien que quoi d'autre. Du Snark au Grand Napotakeu, ils ont continué à sévir en créant des musiques dérisoires et des images abracadabrantes marquées par leur génération hirsute. Leur site, Lefdup & Lefdup, regorge d'images fixes et mobiles, de musique et de machins innommables. Il y a deux ans, retrouvé grâce à John Sanborn, Jérôme m'offrit le DVD Histoire trouble, un montage de vues stéréoscopiques et stroboscopiques permettant de voir des images en relief sans lunettes spéciales, scénario capillotracté à la clef. Et musicalement, je ne connais que Richard Gotainer, Albert Marcœur et Eddy Bitoire (ou, plus anciens, Boris Vian, Henri Salvador, Ray Ventura, Georgius, Ouvrard, etc.) pour oser des trucs aussi nâvrants, ce qui réclame de véritables aptitudes que peu de bons musiciens possèdent, une fine analyse de la société où nous végétons, un sens de l'humour grinçant et un polyinstrumentisme où tous les coups sont permis. Le pire est que cela s'écoute avec plaisir. Car Lefdup & Lefdup viennent de commettre un nouveau forfait, un double album vinyle augmenté !


Addendum offre une sélection de titres inédits, enregistrés entre 1978 et 2018, recueil de chansons dérisoires et d'instrumentaux insistants, entrecoupés de pastilles sonores empruntées au réel. L'album 30x30 centimètres se prête bien aux élucubrations visuelles de Jérôme Lefdup qui s'est amusé à l'affubler de réalité augmentée, à condition de posséder un smartphone. Il suffit de l'orienter vers les images pour que s'animent d'étranges objets audiovisuels non identifiés, comme on peut en avoir un aperçu sur leur bande-annonce parue Noël dernier.

→ Lefdup & Lefdup, Addendum, sur Bandcamp, 25€ (15€ en numérique, mais ce serait dommage)

lundi 22 mars 2021

Schtilibem 41... La fille de l'air


Rédiger quotidiennement ce blog m'a offert des ouvertures sur le monde réel que je ne pouvais soupçonner à l'origine. Au cours de ces quinze années, évoquer telle ou telle personne croisée auparavant sur ma route a suscité parfois des messages de sympathie des intéressés ou de leurs proches. Ainsi un fils, une fille, un neveu, une nièce, un camarade, un voisin m'écrivent, qu'ils m'informent ou qu'ils veuillent en savoir plus. Par exemple, j'appris ce qui était advenu à tel ami disparu, ou qui était véritablement mon grand-père paternel ou encore, tout simplement, je fis la connaissance de gens dont j'ignorais l'existence, mais dont le témoignage ouvrirait de nouvelles portes. Au fil des années, mes articles tissent un lien social, devenu crucial lors d'une période comme celle que nous traversons actuellement.

Cette grande évasion m'amena récemment à la rencontre de la fille de Georges Arnaud dont mon père avait été l'agent littéraire au début des années 50. En lisant la biographie de l'auteur du Salaire de la peur je m'aperçois qu'ils sont contemporains l'un de l'autre, nés tous deux en 1917 et morts à l'âge de 70 ans. Politiquement engagés très à gauche, l'un comme l'autre furent des aventuriers exerçant des dizaines de métiers abracadabrants. S'ils connurent la prison à plusieurs reprises, c'est dans des conditions éminemment différentes. Mon père fut arrêté par les Nazis pour sabotage et torturé jusqu'à ne peser plus que 34 kilos, puis par les Français à la Libération pour avoir travaillé dans un service allemand avant d'être dédouané par son chef londonien. Il avait heureusement sauté du train qui l'emmenait vers les camps de la mort où avait fini mon grand-père... En 1941, Henri Girard, le vrai nom de Georges Arnaud, resta 19 mois à la prison de Périgueux, accusé d'avoir assassiné à la serpe son père, sa tante et une domestique. Les conditions d'incarcération étaient alors si épouvantables que dix codétenus moururent de froid ou de faim, et surtout se profilait inéluctablement la guillotine. Même si le mystère de la tuerie du Château d'Escoire est restée un mystère, Henri fut innocenté grâce à l'avocat Maurice Garçon. En 1960, partisan de l'indépendance de l'Algérie, il est arrêté pour refus de délation et reste deux mois en prison, mais cette seconde fois, comme elle le fut pour mon père, est une sinécure en comparaison de la précédente. Il inaugure alors la stratégie dite d'enfermement militant...

Je reviens à ce qui a inspiré cet article, la rencontre sympathique avec Laurence Girard, sa plus jeune fille. En admirant les magnifiques affiches révolutionnaires qu'elle collectionne, je comprends que nous partageons l'héritage politique de nos pères. Comme je m'en vais, Laurence m'offre un recueil de romans que je ne possède pas ou plus, en particulier Le salaire de la peur dont je ne retrouve des exemplaires qu'en allemand, italien, danois, norvégien, suédois et japonais ! Bien que j'ai vendu les 7000 livres de la bibliothèque de mon père, j'ai conservé Le voyage du mauvais larron (dédicacé "Pour Jean Birgé, Le voyage du mauvais larron dans les pays où il n'y a pas d'agents littéraires, suivi d'un retour à Paris où nous avons fait connaissance et sommes devenus amis"), Lumière de soufre (dédicacé "Pour Madame Jean Birgé, avec les hommages respectueux d'un ami de Jean"), Prisons 53 (dédicacé " Pour Jean, son copain Georges"), Maréchal P. (dédicacé "Salut, Jean, n'y touche pas. Ça brûle. Mais quel dommage ! Ton ami Henri dit Georges Arnaud"). Mais surtout Laurence m'offre le petit fascicule Schtiliben 41 qu'elle considère comme le meilleur, écrit en prison en 1941 alors qu'une condamnation à mort semble inéluctable bien que le jeune homme clame son innocence...

Schtilibem, qui signifie prison en argot, est une œuvre inclassable, un cri de révolte, puissant et provoquant. Chacun des dix courts chapitres m'apparaît comme une chanson. Si le style cru et brutal est le même, l'atmosphère est différente, suivant l'état émotionnel du moment. On pense forcément au Condamné à mort de Jean Genet, mais les conditions et le style sont tout autres. Une préface de Pierre Mac Orlan évoque les langues d'argot et le brûlot est suivi d'un précieux glossaire établi par l'auteur lui-même. Comme mon père jactait l'argomuche, j'arrive à comprendre la majorité des mots employés, mais il m'en manque tout de même un pacsif ! En le lisant à voix haute, je me rends compte surtout que ce texte, par sa scansion et son style direct, a très probablement inspiré Léo Ferré dans ses diatribes déclamatoires (Le Chien, La Solitude, Il n'y a plus rien...), plus que Rimbaud souvent évoqué. C'est, comme par hasard, l'épouse d'alors de Georges Arnaud qui avait présenté en 1950 Madeleine à Léo, sa muse et sa femme jusqu'en 1968. Certaines énigmes se révèlent au détour d'un chemin bien sinueux, et je m'étais souvent demandé comment cette scansion rageuse avait écarté Ferré de ses mélodies romantiques. On ne revient pas indemne de la lecture de Schtilibem !

→ Georges Arnaud, Schtilibem 41, ed. Finitude, 11€

vendredi 8 janvier 2021

Chris Ware, toujours


À l'occasion de la parution de Rusty Brown, nouvelle œuvre géniale de Chris Ware dont le format rappelle Jimmy Corrigan en plus épais, récit choral à lire à la loupe ou avec un microscope, je republie mes articles de 2007 à 2018 sur ce maître de la bande dessinée... Les quatre "ouvrages" parus en français aux Éditions Delcourt sont indispensables, si ce n'est pour vous, au moins offrez-les ! Delcourt offre aussi un coup d'œil aux premières pages de Rusty Brown...

LES ÉLUCUBRATIONS
Article du 20 décembre 2007



Magnifique bande dessinée de Chris Ware, l'auteur de Jimmy Corrigan. Pour 20 euros, avec ACME au moins il y a de quoi lire. Parfois certes avec une loupe ! Lucie dit que la version originale en américain est plus juste, même si l'adaptation française est très réussie. Ware s'inspire des vieux comics que je lisais dans le métro en allant chez le dentiste faire régler mon appareil une fois par semaine. Il y avait des pubs pour les lunettes infra-rouges et des feuilletons bizarres qui faisaient carburer mon imagination.


Mes étudiants des Arts Décos m'avaient recommandé Jimmy Corrigan lorsque j'étais allé enseigner à Strasbourg. Je préfère le verbe "transmettre" à "enseigner" parce que je ne suis pas professeur. Les artistes qui gardent jalousement leur savoir l'emporteront probablement avec eux dans la tombe, c'est leur choix. La thésaurisation des connaissances est aussi mesquine que celle de l'argent. Il faut que cela circule.


Les livres publiés par Chris Ware sont des compilations de planches publiées séparément, par exemple dans le Chicago Reader (où officie l'ami Jonathan Rosenbaum !). Ils rappellent les œuvres de Windsor McKay, l'auteur de Little Nemo par la taille et la forme, mais son style géométrique est plus moderne, varié et inventif. S'il se réclame aussi des boîtes de Joseph Cornell, humour noir, nostalgie, tristesse, absurde, on retrouve tous les éléments des magazines de notre enfance, avec leurs pages à découper, les petits formats, les pubs, etc. Sauf que Ware assume seul le rôle de tous les dessinateurs d'un journal. L'aspect autobiographique de ce quatrième livre me renvoie à une précédente lecture, Mes problèmes avec les femmes, dernière livraison de Robert Crumb, dont l'authenticité renversante est transcendée par un sens critique exceptionnel. Depuis Maus d'Art Spiegelman, aucune bande dessinée ne m'avait autant intrigué et remué. En plus, c'est beau.

BUILDING STORIES
Article du 21 novembre 2014


À l'approche de Noël les beaux livres s'affichent dans les vitrines. Après La nouvelle encyclopédie de Masse et Outside, quand la photographie s'empare du cinéma, le coffret Building Stories de Chris Ware traduit en français et publié par Delcourt séduira les amateurs de bande dessinée et de livres-objets les plus exigeants. Je me le suis offert pour mon anniversaire et suis loin d'en avoir fait le tour ! Chris Ware a marqué tous les étudiants en art avec le multiprimé Jimmy Corrigan (1995-2000), un petit livre très épais nécessitant de bonnes lunettes pour en apprécier tout le suc. Le grand format ACME (2007, toujours chez Delcourt) m'avait tout autant enthousiasmé par la précision du dessin et l'enchevêtrement des narrations.
Building Stories enfonce le clou en laissant le lecteur tracer son chemin parmi les 14 fascicules de tailles différentes contenus dans le grand coffret cartonné. Libre à chacun de construire le récit de la vie de cet immeuble où les questions familiales peuvent sembler étouffantes. Chris Ware raconte ses histoires de manière morcelée, souvent énigmatiques, comme des séances de psychanalyse. Au troisième étage la locataire est une femme qui a perdu une jambe dans son enfance lors d'une promenade en bateau. Au second un couple passe son temps à se chamailler et au premier réside la propriétaire âgée. La femme du troisième revoit sa vie, se considérant comme une artiste ratée, devient mère, desperate housewife regrettant son premier amour qui l'a quittée après un avortement. L'histoire est évidemment beaucoup plus complexe et abracadabrante, marquée par l'influence de Marcel Duchamp et de sa Boîte-en-valise, construction savante de pertes qui me rappelle la sublime introduction de l'opéra Lost Objects de Bang on a Can. Perte de foi, perte d'amour, perte d'argent, perte de poids, perte d'un membre, perte de mémoire, perte de sens...
Chris Ware rejette les tendances actuelles de la bande dessinée trop influencée à son goût par le cinéma et le roman-photo. Ses cadres sont dictés par la typographie. Ses narrations sont circonlocutoires, souvenirs reconstruits d'une époque à moitié oubliée. Le rêve y est aussi réel que les faits. Seul vaut leur interprétation. Chris Ware préfère se référer à Windsor McKay, Joseph Cornell et aux comics des années 50 pour avancer dans son œuvre si méticuleuse qu'elle peut paraître froide avant que l'on y pénètre sérieusement. Comme Crumb avec sa collection de 78 tours de vieux blues il vit dans le monde musical des ragtimes qui marquent la structure angulaire de son jeu de cubes. Cette nostalgie du temps passé résonne avec sa quête généalogique qu'il recompose dans une forme résolument contemporaine. Pathétique, son humour est forcément pince-sans-rire.
Building Stories est à double sens. Ce sont les histoires d'un petit immeuble livrées au lecteur pour qu'il se les construise à sa guise. C'est au nombre de ses interprétations que se révèle un chef d'œuvre.

→ Chris Ware, Building Stories, Delcourt, 69,50€

LE PAVÉ
Article du 7 février 2018


Moi qui crains que la lecture d'une bande dessinée ne me dure qu'un quart d'heure une fois pour toutes, je ne risque rien avec Chris Ware ! C'est une telle somme d'informations tant typo que graphiques que j'ai chaque fois l'impression de ne jamais en venir à bout, mais là c'est le pompon, 280 pages format 33,5 x 3 x 46,5 cm bourrées à craquer, d'une beauté architecturale à couper le souffle. Le seul problème est sa prise en mains. Pas question de lire ce pavé de 4 kilos, allongé sur le divan : il m'écraserait. Que peut-on attendre d'autre de la monographie d'un des plus grands dessinateurs actuels ? Une version française ? Oui, ce serait chouette, parce qu'en plus des reproductions incroyables il y a beaucoup à lire. Chris Ware avait d'abord été pour moi une énigme. Il livre ici les clefs, après les préfaces d'Ira Glass, Françoise Mouly et Art Spiegelman. Rappelant le sublimissime coffret Building Stories (chaudement recommandé dans son édition française chez Delcourt avant qu'il ne soit épuisé), l'ouvrage recèle des petits formats collés sur certaines pages.
Que dire de cette monographie que je n'ai déjà révélé dans mon article sur Les élucubrations de Chris Ware ? Qu'il y a à boire et à manger, mais l'entendre comme une mine insatiable de mets et breuvages plus surprenants les uns que les autres ! Qu'il faut de bonnes lunettes pour en apprécier tous les détails... Que chaque double page mérite l'achat. Que 50 euros pour cette montagne c'est donné. Que l'on y apprend que l'homme n'est pas à l'image des ses héros. Que le quotidien recèle les plus belles surprises de la vie. Que Ware sait le traduire mieux que quiconque en un rêve halluciné. Que sa critique du monde est évidemment toute en nuances. Que c'est un portrait forcément terrible de l'Amérique. Qu'il n'y a rien de surprenant d'y trouver un zootrope. Que tout cela ressemble à une énorme encyclopédie que l'on peut lire en l'ouvrant à n'importe quelle page. Émerveillement garanti.

→ Chris Ware, Monograph, relié, couverture cartonnée, version anglophone, ed. Rizzoli New York, à partir de 50€

jeudi 3 décembre 2020

Des angles sans leurs ailes


Article du 3 septembre 2007

Il n'existe aucune position confortable. Le réel et le virtuel se valent dans leur déséquilibre dynamique. L'un et l'autre se renvoient la balle, forçant le spectateur à emprunter une gesticulation interactive pour ne pas se retrouver coincer dans un no man's land où seuls les rêves sont palpables. L'angle qu'ils forment produit une distance temporelle gigantesque, faille béante qui laisse les hommes en coulisses. L'illusion figeant l'instant mieux que les modèles vivants, le miroir transforme la photographie en toile peinte. La magie vient du changement d'angle, recul nécessaire à produire le désir.

De temps en temps, je mets de côté des images qui me harponnent en vue d'écrire de futurs billets, aujourd'hui Brassaï.

mercredi 4 novembre 2020

Double vue par Henri et Pablo Cueco

...
Le père et le fils ont une plume. Henri Cueco peignait, Pablo Cueco est musicien. Le père avait été l'un des animateurs de la célèbre émission de France Culture, Les papous dans la tête. Je connaissais la prose imagée du fils pour avoir œuvré dix ans avec lui dans le Journal des Allumés du Jazz. Nous avons aussi croisé le faire musical sur scène et sur galette, et j'avais chroniqué en 2018 son savoureux ouvrage sur les comptoirs du 3e arrondissement parisien. A part cela, il faut bien reconnaître que le zarb est le seul instrument à rimer avec barbe, que Pablo entretient comme un jardin.
Bagnoletais, je me souvenais que le plasticien y avait cofondé la Coopérative des Malassis avant que je m'y installe. Georges Aperghis y dirigera l'ATEM, et puis tout disparut, comme les Rencontres chorégraphiques et Lutherie Urbaine. Les incultes nous le font bien sentir aussi à l'échelon national, en cette période aussi absurde que cyniquement organisée, la culture ne serait pas de première nécessité. Méfions-nous de plus belle ! L'art est le dernier rempart contre la barbarie. Quel sort les laquais des banques nous réservent-ils ?

...
C'est une autre histoire de banlieue que les Cueco nous content, chacun de son point de vue, Papa avec Le gang des petits vélos, Fiston avec Vol dans la nuit. Le vol à l'arraché est suivi de part et d'autre de petits textes socio-politiques toujours teintés d'humour, là encore en fausse symétrie : le 11 septembre 2001, les manifs... Il suffit de retourner le petit fascicule en champ/contrechamp pour apprécier à quoi tient la mémoire de chacun. Ce délicat hommage d'un fils à son père se lit facilement, comme des bulles de savon irisées dans la nuit désertée, interdite. Tel Henri, tel Pablo, ça se déguste pourtant accompagné...

→ Henri Cueco & Pablo Cueco, Double vue, Qupé éditions, 7€

mardi 3 novembre 2020

Faut pas prendre les cons pour des gens


En cette période où sur la Terre règne l'absurde, télécommandé par une bande de mafieux cyniques en cols blancs, j'en cherche des échos dans les livres, au cinéma, dans la rue, jusque dans mon propre cerveau.
Jean Rochard m'a signalé deux excellentes bandes dessinées d'Emmanuel Reuzé avec l'appui de Nicolas Rouhaud pour certains scénarios. Les deux volumes aux dessins précis de Faut pas prendre les cons pour des gens sont des petits bijoux d'humour grinçant s'appuyant sur notre monde qui marche sur la tête. Renversant l'actualité sociale, Reuzé et Rouhaud retrouvent le bon sens. Jamais l'éditeur Fluide Glacial n'aura si bien mérité son nom ! Censure des bien pensants, caisses automatiques, flicage généralisé, systèmes de santé et d'éducation dans les choux, intelligence artificielle, expulsions arbitraires, terroristes endoctrinés, robotisation, sexisme, pollution, etc., rien ne résiste à leur humour dynamite. Ils nous aident à réfléchir, une activité en berne par les temps qui courent. La plus brechtienne de toutes les BD sorties depuis longtemps !

N.B.: Ne vous trompez pas de pourvoyeur de livres en commandant les 2 tomes, et réclamez la réouverture des librairies, des disquaires et des petits commerces de proximité !

vendredi 23 octobre 2020

Melting Rust, "sin límites" sur Mutaciones


"Bien que presque tous les films aient été vraiment remarquables, il faut mentionner tout particulièrement Melting Rust d'Anne-Sarah Le Meur et Jean-Jacques Birgé. Un film qui utilise la 3D de manière vraiment innovante pour nous montrer un écran de cinéma très dense qui ondule au son d'un arrangement musical. Il n'y a que des couleurs qui laissent lentement place à des mouvements liquides d'une profondeur abyssale. Un trou noir tridimensionnel qui, si vous regardez bien, est capable d'avaler jusqu'à la dernière once de lumière pour la restituer sous la forme d'une faible ombre chromatique.
Melting Rust est, d'une certaine manière, le film qui capture le mieux l'esprit original du Collectif Jeune Cinéma. Cette rupture avec le significatif qui rend l'interprétation inutile et se "limite" à faire vivre une expérience unique qui n'est possible que dans un format audiovisuel. La revendication de l'avant-garde française des années 1920 qui a culminé dans le cinéma américain des années 1960, faisant de la forme et de rien d'autre son atout pour aller plus loin que les histoires, les scénarios et les acteurs. Pour parvenir à une vision de la matière qui se dispense de la logique oculaire et se fond dans un chaos continu et beau. La "vision tactile" de José Val del Omar ou "l'œil inexpérimenté" de Stan Brakhage... C'est-à-dire la forme comme dialogue principal et seule façon d'aborder ce qu'on appelait autrefois, en France, le cinéma différent."

Traduction (merci Judit Naranjo Ribó) de l'article en espagnol de Borja Castillejo Calvo pour la revue Mutaciones à propos de la projection de Melting Rust, performance réalisée samedi dernier avec Anne-Sarah Le Meur au Grand Action pour le Festival des Cinémas Différents.

vendredi 16 octobre 2020

Melting Rust au Grand Action, samedi 18h


Melting Rust est en compétition au Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris, organisé par le Collectif Jeune Cinéma. Projetée à la séance de 18h au Grand Action, 5 rue des Écoles à Paris, la performance avait été créée l'an passé à Victoria, en Transylvanie (Roumanie). "Melting Rust explore la puissance métaphorique des couleurs. Inspirée par une ville idéale, Victoria, initialement pointe de l’industrie pétro-chimique, maintenant ravagée par de nombreux accidents, elle se développe sur des teintes aux évocations multiples : vert pour la nature, bleu pour le rêve d’une vie meilleure, rouge pour l’amour et le drame, orange pour la rouille… selon des rapports contrastés, rien n’étant univoque."
Anne-Sarah Le Meur projette ses images en 3D temps réel tandis que j'improvise au clavier des masses sonores en mouvement que viennent trancher des lames de métal. La performance dure 30 minutes exactement.
Donc vous aurez le temps de rentrer chez vous. Les soirs suivants, portez le deuil de tout ce qui vous fait vivre !


Melting Rust vient d'être sélectionné par l'International Media Art Festival CYFEST, à Saint-Petersbourg (Russie) en février prochain. Le thème de cette 13ème édition est "Cosmos et chaos". Il est toujours sain de replacer notre humanité minuscule au sein de l'univers infini et d'envisager le chaos comme un évènement positif ! Tout le contraire de ce que le pouvoir nous assène, nous réduisant à obéir sans ne plus réfléchir... Melting Rust ? La rouille se liquéfie... Action !

jeudi 1 octobre 2020

You don't know Jack ?


Article du 9 août 2007

En faisant le ménage dans mes archives, je retrouve le CD-Rom You Don't Know Jack que j'installe sur un Mac pouvant encore ouvrir des documents OS9 avec Classic (j'ai conservé un iBook blanc qui fait l'affaire !). Les nouvelles machines équipées d'une puce Intel (nous sommes en 2007 !) envoient toute ma collection aux oubliettes et je ne possède aucun PC qui puisse faire tourner mon jeu ou ses déclinaisons récentes sous Windows. Peut-être devrais-je installer Windows sur mon MacBook Pro ? Sinon je risque de ne plus jamais pouvoir regarder Puppet Motel de Laurie Anderson, Les machines à écrire d'Antoine Denize, Immemory One de Chris Marker et notre Alphabet qui ont tous marqué une époque où l'interactivité laissait entrevoir de nouvelles pratiques artistiques très prometteuses. Hélas, en 2000, l'explosion de la bulle Internet a entraîné dans sa chute l'édition de cd-Roms sans que la création sur le Web ne remplace jamais ce que l'off-line offrait. Aujourd'hui, les utilisateurs ont perdu l'habitude de se servir d'une souris autrement que pour ses fonctions basiques et seuls les jeux dits "vidéo" ont trouvé grâce aux yeux des joueurs (13 ans plus tard cela ne s'est pas arrangé !). L'interactivité est passée de mode, les utilisateurs préférant la prise en charge façon télé (YouTube, etc.), les forums et les déclinaisons communautaires du Web 2. et les jeux dédiés au joystick frénétique. La création artistique exploitant le médium se raréfie, Internet devenant progressivement un lieu de commerce et de services.
Bien que You Don't Know Jack prétende faire rencontrer la culture avec un grand C à la culture avec un petit cul, le CD-Rom ne fait pas partie des Zœuvres évoquées plus haut, mais c'est un des jeux les plus drôles et les plus déjantés qui soient, croisement de jeu de plateau et de quizz dans l'esprit loufoque des débuts de Nulle part ailleurs sur Canal +, "irrévérencieux et décalé" (fortement corrosif, il est déconseillé aux coincés et aux cardiaques), cocaïnomaniaque et si dingue que l'on se moque de perdre ou de gagner. Le secret de sa réussite provient du nombre étonnant de fichiers son qui vous accompagnent, vous guident et vous taquinent, et de la manière qu'a le programme de réagir à vos gestes et vos hésitations. Pierre prétendait que YDKJ était hanté : le 25 décembre, une voix s'exclama "alors, on joue le jour de Noël ?". Une autre fois, la meneuse de jeu se moque des joueurs B et C qui se bécotent, sic ! Chaque fois qu'on le lance, les dialogues sont différents, les questions sont sans cesse renouvelées. La version française n'a jamais été sérieusement commercialisée, bien qu'elle ait été pressée et packagée. Hyptique le vend(ait) sur son site, mais, attention, mieux vaut une machine pas trop récente pour le faire fonctionner correctement (spécifiée sur la boîte pour Windows 95 ou Mac Power PC système 7, ça marche très bien jusqu'au système 9). Vous m'en direz des nouvelles ! La démo d'une version récente anglaise (Episode 23) est en ligne sur le site de YDKJ.

P.S. du 20 octobre 2016 : Yann Le Brech a, depuis cet article, mis une version française en ligne. Elle n'est pas complète, mais c'est en cours. Il a même ajouté un entretien passionnant ponctué d'effets sonores avec Luc Mitéran, dit Walther Pépéka, le comédien qui a fait la voix de Jack !
Sur son site, Frédéric de Foucaud dit Fred de Fooko, l'un des auteurs avec Steve Austin et Jean-Christophe Parquier, livre quelques pistes. « The Quizz » contient 737 questions, 30.000 fichiers sons (20 000 phrases) représentant 900 mn (15 heures) de sketchs ! Chaque question englobe une douzaine de réparties. Alicia Alonso est la voix féminine, Roddy Julienne a fait les effets sonores. Jacqueline Ehlinger, Julien Loron, Christophe Leroy, Aline Bonnefoy et David Coiffier forment le reste de l'équipe.

mercredi 23 septembre 2020

Fake, un mensonge qui dit la vérité


J'emprunte à Jean Cocteau mon sous-titre pour raconter le spectacle déambulatoire Fake, créé par le conteur Abbi Patrix et le compositeur Wilfried Wendling avec la percussionniste Linda Edsjö, et produit par La Muse en Circuit. J'avais raté leurs représentations à la Gare de l'Est. Mon séjour à Strasbourg, où venait de s'ouvrir le festival Musica, me permit d'apprécier enfin ce projet original où l'improvisation s'appuie magnifiquement sur les accidents de parcours.
Malgré une programmation excitante qui renouvelle fondamentalement le festival strasbourgeois avec l'arrivée de Stéphane Roth à sa direction (Un Drame Musical Instantané avait participé à la première édition en 1983 !), j'avais bien besoin de fraîcheur après la soirée d'ouverture extrêmement décevante où Ryoji Ikeda massacra But what about the noise of crumpling paper de John Cage (écrit pour les Percussions de Strasbourg en 1985 et dédié à Jean Arp, l'enfant du pays), appliquant à moitié les consignes ou sans en comprendre les nécessaires adaptations à l'immense salle du Palais des Congrès. Le pire suivit avec son propre 100 cymbals, chorégraphie militaire et minimalisme mécaniste, la recherche des harmoniques ayant été laissée aux bons soins des jeunes Percussionnistes de Strasbourg, bridés par la pensée courte et décimale du "compositeur". Le public, poli, applaudit comme il est d'usage, mais sans s'attarder. Il est toujours difficile de reconnaître que l'on s'est fait blouser. Si la soirée n'avait pas été signée par un artiste renommé, les quolibets auraient fusé. Il aurait été tellement plus intéressant si les dix interprètes s'étaient emparés du dispositif jusqu'à improviser une musique d'aujourd'hui !
La frontière entre composition préalable et instantanée s'est en effet estompée. Un scénario préétabli, des timbres préparés, voire des séquences préenregistrées, offrent de slalomer en fonction des événements inattendus. Cela demande évidemment de remettre en question les rapports hiérarchiques qui régissent la musique contemporaine.


Pour Fake, Wilfried Wendling a emmagasiné quantité d'extraits d'actualités radiophoniques, de bruits parasites, de sons électroniques, de musique tout simplement, libre à lui de les déclencher depuis sa tablette quand il en a besoin. Il porte ainsi autour du cou un iPad et une mixette, lui permettant de suivre le conteur qui arpente les rues. Son micro à la main, Abbi Patrix interroge les passants, ou bien les spectateurs affublés d'un casque audio diffusant un habile mélange de musique préenregistrée, de sons captés en direct par le conteur ou par la percussionniste Linda Edsjö équipée de deux autres micros sans fil, et des effets spéciaux qui modifient les captations à la volée. Le système fonctionne étonnamment bien puisqu'il peut alimenter 200 casques stéréo sur une distance de 250 mètres...
Abbi Patrix a choisi d'actualiser Peer Gynt, l'histoire tragique d'un menteur, en jonglant entre le personnage d'Ibsen et les rencontres inattendues réalisées tout au long du parcours urbain. Lors de la représentation à laquelle nous avons assisté, nous croisâmes ainsi un mariage, une brocante, la fanfare FEIS (qui entama le célèbre thème de Grieg, sifflé par l'assassin d'enfants dans le film M le maudit de Fritz Lang) pour aboutir sur une placette où Linda Edsjö nous gratifia d'un magnifique solo de vibraphone à l'archet et mailloches.


La partition transmise dans les casques du public ressemble à un Atelier de Création Radiophonique immergé dans le quotidien d'un quartier. C'est beau, c'est drôle, surprenant, et aucune représentation n'est identique... Bientôt à Mulhouse (26 et 27 à La Filature), Créteil, Perpignan, Montreuil...

vendredi 28 août 2020

Omni-Vermille sur Vimeo


Le ZKM (Zentrum für Kunst und Medientechnologie Karlsruhe / Centre d'art et de technologie des médias) nous a envoyé un montage vidéo d'extraits de l'installation générative Omni-Vermille qu'Anne-Sarah Le Meur et moi avons réalisé à Karsruhe en mars dernier. J'avais composé une musique originale pour les 7 parties et 7 interludes qui structuraient les images en 3D temps réel d'Anne-Sarah. Les six écrans de 4 mètres de haut s'étalaient sur 18 mètres de la façade, spectacle nocturne occupant la place piétonne et visible du boulevard éloigné où circulent les automobiles.


La prise de vues et le montage ont été assurés par Peter Müller et Anastasiia Bergalevich du ZKM Videostudio. Ces 8 minutes ne sont évidemment que des extraits puisque la boucle de 52 minutes renouvelait les images à chaque répétition.


Précédents articles parus en mars 2020 :
Omni-Vermille au ZKM
Le son d'Omni-Vermille
Omni-Vermille, vernie !

mardi 11 août 2020

Saga de Xam [archive]


Article du 8 mars 2007

C'est incroyable comme les nouveaux médias font remonter les souvenirs à la surface. On croirait être resté en apnée pendant des siècles, et puis une question suivie d'une évocation font boule de neige. Pan ! Dans le mille. On en reprend pour trente ans. Les événements s'enchaînent comme un fait exprès. Jean-Denis Bonan était mon professeur de montage en première année d'Idhec. Il avait beaucoup d'imagination ou bien des nuits très agitées. Chaque matin il nous racontait son rêve en arrivant à l'école. Je l'ai toujours connu souriant. Je l'avais revu il y a quinze ans alors qu'il exposait des bouteilles de sable peint chez Alberto Bali, un voisin de mon immeuble en face du Père Lachaise. J'ai eu le plaisir de le retrouver grâce à Françoise qui avait été son assistante.
Googlisant le dessinateur "Nicolas Devil", Jean-Denis tombe hier soir sur son nom dans un de mes premiers billets d'août 2005.


Jean-Denis m'écrit qu'ils étaient très proches dans les années 70, exposant ensemble à Zurich. Il possède même une des planches originales de Saga de Xam, le livre fondateur de la nouvelle bande dessinée française, où il figure au moins deux fois : "en chanteur (mais on ne voit pas que je chante) et une fois (cette fois-là sans ressemblance) en moine lubrique dont le cerveau est composée de femmes nues (c'est cette planche que Nicolas m'a offerte il y a longtemps)". Il lui en avait aussi donné un exemplaire "avec une splendide dédicace, mais on (lui) a volé." Comment Jean-Denis sait-il que je connais Saga de Xam et que j'ai récupéré l'exemplaire de mon père l'année dernière ? Sait-il que je fus l'assistant de Jean Rollin, l'auteur du scénario, et que j'ai raconté le tournage de son film Lèvres de sang [hier] ici-même ? Ou bien est-il tombé par hasard sur le commentaire que j'écrivis en marge d'un billet du blog d'Étienne Mineur le 9 mars dernier [2006], il y a presque un an jour pour jour, ce qui expliquerait tout, enfin, pas tout, mais le début du tout :

Réalisé par Nicolas Devil d'après un scénario de Jean Rollin, épais cadavrexquis de Barabara Girard, Merri, Nicolas Kapnist, Philippe Druillet, Devil, photos de Tony Frank, couleurs de J-P Gressin, Annie Merlin, Jacqueline Sieger...On y croise des dizaines de personnages : Gingsberg, Artaud, Barbarella, Dylan, les Stones, Étienne Roblot, Zappa, J-J Schul, Kalfon, Julian Beck, Lovecraft, Valérie Lagrange, Patryck Bauchau, Edouard Niermans, Lennon, Cassius Clay, les Hell's Angels, les provos, dans une explosion graphique digne d'une bible psychédélique. Livré avec une loupe ! (éd. Éric Losfeld, 1967)

Mon père avait été contrebandier avec Losfeld, passant des livres érotiques à la frontière belge ! Tout s'enchaîne. C'est toi qui emploie le mot Incroyable ! dans ton mail, mon cher Jean-Denis, mais tu ne savais pas à quel point. Xam, Rollin, Losfeld, mon père, l'Idhec, Françoise... Le livre est devant moi. C'est cet épais volume aux pages cartonnées qui m'initia à la bande dessinée adulte. C'était aussi la seule trace de culture psychédélique à la maison avant mon voyage aux États Unis en 68. Glissées entre les pages de Saga de Xam, je découvre les fiches où j'avais recopié les phrases déchiffrées en m'aidant du code pour lire les dialogues cachés du livre. J'avais 15 ans, mais déjà plus toutes mes dents, conséquence d'un accident en cour de récréation. Si je reproduis quelques pages du livre, c'est l'ensemble que j'aurais aimé feuilleter avec vous...

Et avec toi, mon cher Jean-Denis, qui me donna le goût du montage cinématographique lorsque j'avais 18 ans. Cette fois encore, de l'autre côté du pont, les fantômes vinrent à (notre) rencontre !

P.S: Nicolas Deville, titulaire d'un doctorat de sociologie, est devenu professeur de philosophie au CEGEP de Matane, une petite ville du Bas Saint-Laurent au Québec, aujourd'hui à la retraite, et écologiste. Il n'aurait plus touché un crayon depuis des années.

lundi 3 août 2020

My Name Is... Steve Reich [archive]


Articles des 10 février 2007, 8 octobre 2006, 16 novembre 2010, 13 septembre 2011

LES ARCHIVES DE L'À-PLAT

J'ai évoqué ici la Bibliothèque disparue de Babylone et les risques encourus aujourd'hui. Nous connaissions ubu.com. Sur son nouveau blog, Pierre Wendling nous révèle l'existence d'une nouvelle mine, Internet Archive. Le site Internet Archive est une organisation à but non lucratif, fondée en 1996, qui s'est fixée de réunir des documents numérisables dont les droits sont échus et de les offrir en libre service aux chercheurs, historiens, étudiants et à quiconque souhaite les utiliser (sous licence Creative Commons). Les collections proposent des textes, des documents sonores et cinématographiques, des logiciels libres, des sites web. Pour les films, une grande variété de qualité technique est proposée depuis du 64k mpeg4 jusqu'à du mpeg2 gravable en dvd, en streaming ou en téléchargement. Au milieu de dizaines de milliers de documents, on trouve de véritables chefs d'œuvre.


À l'instant où je tape ces lignes, j'écoute un concert historique de Steve Reich, le 7 novembre 1970 à Berkeley, d'une qualité exceptionnelle. Se succèdent Four Organs,” “My Name Is,” “Piano Phase” et “Phase Patterns. Si j'ai assisté aux représentations parisiennes qui suivirent, j'ignorais totalement l'existence de My Name Is qui est dans le style de Come Out. Steve Reich a interrogé le public qui faisait la queue pour le concert en leur demandant : "What is your name ?" et en a monté des bouts présentés lors du concert-même !
Les longs métrages vont de célèbres films muets à des excentricités tels Reefer Madness, Carnival of Souls, Sex Madness en passant par des films dont la question des droits me paraît plus ambigüe (La nuit des morts-vivants, Rashomon, Dementia 13, etc.). Une section intitulée Cinemocracy présente les films de propagande commandés par le Gouvernement américain, au début des années 40, à John Ford, John Huston, Frank Capra et William Wyler !


Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer un extrait de My Name Is, même si l'œuvre n'a pas l'envergure des autres pièces du concert, aussi époustouflantes à écouter qu'à leur création il y a près de quarante ans. Le concert complet, c'est .



Depuis cet article de 2007, la Toile offre de nombreuses interprétations de cette pièce...

CROWN HEIGHTS & REICH

C'était vraiment trop bête, un concert avec danseurs se tenait de l'autre côté de la rue pour le 70ième anniversaire de Steve Reich, mais nous n'avions pas pu obtenir de places. Sold out !
Alors j'ai eu l'idée de nous y faufiler à l'entr'acte qui se terminait comme nous passions devant ! Il y a toujours des spectateurs qui s'en vont. Ainsi nous avons pu assister à la seconde partie, magnifique comme toujours avec Reich. La chorégraphie d'Akram Khan accompagnait les Variations pour vibraphones, pianos et cordes, un moment magique qui remontait le niveau de la soirée. Nous avons raté Rosas dansé par Anne Teresa de Keersmaeker sur Fase, un montage de pièces des débuts de Reich, mais la présence du London Sinfonietta sur la pièce de 2005 m'hypnotisa comme chaque fois avec le seul véritable génie de l'école minimaliste. La première fois, c'était au début des années 70, Four Organs et Phase Patterns. Je me souviens que nous étions assis à côté d'Aragon et de ses minets. Sur scène, les musiciens étaient Reich, Philip Glass, Jon Gibson... Plus tard, un concert avenue de Wagram, deux musiciens jouaient chacun une mélodie, mais on pouvait en percevoir quatre par le croisement des harmoniques... La création en France de l'un de mes préférés, Different Trains, par le Kronos Quartet, reste un des moments les plus émouvants de ma douloureuse carrière de spectateur. J'écoute inlassablement le cd. Nous étions ensuite allés dîner chez Bofinger avec leur premier violon, David Harrington, mais le courant n'est pas passé. Nous avions probablement eu les yeux plus gros que le ventre. Je parle de musique, pas seulement de gastronomie.
Mais ce soir, la lune était pleine au-dessus de Brooklyn...

STEVE REICH SE RÉPÈTE


Tout nouvel album de Steve Reich provoque une attente dans l'espoir d'ajouter un chef d'œuvre à la liste des disques dont on ne se lasse jamais malgré l'usure du temps. Chacun a ses préférences, mais Different Trains, dont l'enregistrement de voix parlées fournit la trame mélodique au quatuor à cordes, me semble ne pouvoir qu'entraîner tous les suffrages quand It's Gonna Rain ravira les amateurs d'expérimentations corrosives ; la vidéo de Three Tales conviendra mieux aux fans d'opéra multimédia et Drumming, Desert Music ou Music for 18 musicians restent de grands classiques... Quoi qu'il en soit, tout son catalogue produit la même excitation, le même vertige enthousiaste, même si le compositeur new-yorkais répète éternellement la formule des canons en unissons qu'il a découverte dès 1965 avec ses pièces pour bande magnétique. J'ai eu la chance de les entendre à la fin des années 60 et d'assister à la création française de Four Organs et Phase Patterns ; depuis, je n'ai cessé de m'intéresser à son travail de physicien du son, capable de faire entendre quatre mélodies enchevêtrées à partir de deux monodies par le seul pouvoir des harmoniques. S'inspirant grandement du gamelan, Steve Reich a su s'affranchir du sérialisme en revenant à une écriture tonale inventive qui laisse loin derrière lui les autres tenants de ce que les Américains appellent le minimalisme et que nous avions l'habitude d'appeler en Europe la musique répétitive.
Hélas, depuis 1995 je n'ai pas ressenti l'émotion que me procurent ses anciennes pièces. Double Sextet interprété par eight blackbird et qui lui vaut le Prix Pulitzer ni 2x5 par Bang on a Can ne m'emballent outre mesure. Steve Reich est tenté d'introduire des instruments populaires à son instrumentation, mais il n'en tire pas la substantifique moelle. Comme l'échantillonneur de City Life ne rendait pas la dimension de la ville, les guitares électriques, la basse et la batterie de 2x5 n'arrivent à produire l'électricité du rock. Le sextuor classique d'eight blackbird composé d'une flûte, une clarinette, un violon, un violoncelle, un vibraphone et un piano, génère des effets plus originaux avec d'intéressantes cassures de rythme. Comme pour Different Trains, Reich a recours à l'artifice du playback, chaque ensemble dialoguant avec lui-même pour permettre au compositeur de jouer de ses effets de déphasage dont il a le secret, mais il avoue préférer pour l'avenir des versions où tous les instrumentistes seront en direct, portant à douze et dix les effectifs.
Ces bémols ne m'empêchent pas de remettre sur la platine l'album publié encore cette fois sur Nonesuch pour constater que la deuxième écoute de Double Sextet me transporte sur un petit nuage...

WTC 9/11 (2010) WORLD TO COME


J'ai commandé WTC 9/11, le nouvel album de Steve Reich, par intérêt parce que c'est le seul répétitif qui m'ait toujours emballé, par fétichisme parce que je les possède presque tous, par goût parce que j'adore les interprétations du Kronos Quartet dont il ne m'en manque pratiquement aucun, par tolérance parce que les commémorations du 11 septembre 2001 occultent impérialistiquement le 11 septembre 1973 quand les avions américains prêtaient main forte à Pinochet pour dézinguer Salvador Allende, par mélomanie parce qu'une copie mp3 comme celle que je vous offre ci-dessus ne vaut pas la qualité d'un CD et pour bien d'autres aussi bonnes que mauvaises raisons.
J'ai copié-collé la pochette censurée qui risquait de blesser des étatsuniens que les images de leur télé ne gênent pas lorsqu'il s'agit de montrer les ravages de leur armée et de leur politique un peu partout sur la planète, et la définitive qui me fait m'interroger sur ce que cache cet écran de fumée.
J'ai écouté les nouvelles compositions un peu déçu, parce que le système de "mélodie du discours", qu'avait également utilisé avec talent René Lussier pour Le trésor de la langue, n'a jamais été aussi poignant que sur Different Trains, chef d'œuvre inégalé de Reich. Il consiste à orchestrer la mélodie de voix parlées préalablement enregistrées, ici aiguilleurs du ciel, pompiers, voisins de New York, etc. Déçu aussi parce que le Mallet Quartet et les Dance Patterns, qui complètent le court album, sont deux œuvrettes n'apportant pas grand chose à l'édifice. Déçu parce que j'attends chaque fois un miracle et le propre des miracles est de se produire quand on ne les attend pas.
On lira partout dans la presse que WTC 9/11 est une des œuvres majeures de Steve Reich parce que tout ce qui touche à l'énigme du 11 septembre donne des frissons, parce que la plupart des journalistes découvrent ce compositeur avec quarante ans de retard, parce que c'est politiquement correct à l'image de la pochette définitive du CD. L'album se laisse écouter, mais les quelques dissonances ne suffisent pas à Steve Reich pour se renouveler et l'on préférera cent fois Different Trains ou les premières pièces plus expérimentales comme It's Gonna Rain ou Come Out qui dégagent une rage romantique d'une puissance insoupçonnable.

mercredi 20 mai 2020

Michel Séméniako, l'ectoplasme [archives]


Articles des 18 juin 2006, 22 septembre 2008, 22 novembre 2011, 13 décembre 2013

Sur le site du photographe Michel Séméniako, je redécouvre ses images nocturnes en couleurs qui me font toujours rêver (ici Surabaya, Indonésie, 1999). Michel y est un fantôme invisible, le temps de pause effaçant sa trace de peintre.
En 1997, j'avais réalisé la partie multimédia du CD-Extra Carton (Birgé-Vitet, GRRR 2021, dossier complet en lien caché ici dévoilé) avec les photographies de Michel, prises de vues nocturnes noir et blanc ou images négociées avec les pensionnaires d'un asile psychiatrique. Nous avions créé de cette façon la pochette de l'album, sorte de photomaton où le modèle fait lui-même sa lumière avec des fibres optiques et choisit le moment où il appuie sur le déclencheur. Trois entretiens réalisés dans la boîte noire figurent également sur le CD-Rom, monologues de Michel, Bernard et moi-même. Et puis, il y a surtout les dix petits théâtres interactifs correspondant aux chansons du disque, une tentative commercialement infructueuse pour rénover la variété française, mais le CD-Rom avait rencontré un gros succès. C'était mon premier CD-Rom d'auteur, Étienne Mineur en était le directeur artistique et Antoine Schmitt le directeur technique, Hyptique le maître d'œuvre. On peut l'acquérir facilement sur le site des Allumés par exemple (compatible Mac OS9 et PC) ou Bandcamp (P.S. : je crains que la partie interactive ne fonctionne plus que sur de vieux systèmes).
Je connais Michel depuis 1975 pour avoir composé la musique de tous ses audiovisuels (diapos) produits alors par la boîte du Parti Communiste, Unicité, avant qu'il ne les quitte et reparte vers la photographie et des choix politiques plus en accord avec sa sensibilité. Dans le Documents de Jean-Luc Godard que je feuilletais hier soir, je le revois encore plus jeune dans le rôle du révisionniste de La chinoise ! Sa compagne, Marie-Jésus Diaz, est aussi photographe, mais être une femme dans le monde hyper macho de la photo n'est pas facile. Marie-Jésus tire souvent ses photos noir et blanc sur des supports inhabituels. J'adorais travailler avec l'un comme l'autre, avec eux deux ensemble aussi. Dans Carton, les paroles de L'ectoplasme sont un hommage à Michel :

Invisible à l'œil nu un photographe approche
Il peint la nuit au flash et à la lampe de poche
Il marche il frôle et cherche en vain son ombre
En exhumant les temples qu'aucun fidèle n'encombre

Cherchez-le dans le noir cherchez-le dans le blanc
Cherchez-le dans le rouge ou dans les faux semblants

Il évoque notre histoire en jouant aux quatre coins
Du globe qui tient de lui son oculaire au point
Marche à côté de ses pompes malgré l'obscurité
Arpente les abcisses gauchit les ordonnées

Cherchez-le dans le noir cherchez-le dans le blanc
Cherchez-le dans le rouge ou dans les faux semblants

Parfois son bras indiscipliné se déchaîne
Les gladiateurs au cirque aussi taguaient l'arène
Partout présent dans ses images au temps pausé
Il tente cependant de se faire oublier

Cherchez-le dans le noir cherchez-le dans le blanc
Cherchez-le dans le rouge ou dans les faux semblants
Si vous le découvrez vous serez impressionnés
Dans ces autoportraits c'est vous que vous verrez


L'ectoplasme chanté par Bernard Vitet

MICHEL SÉMÉNIAKO EXPOSE SES PAYSAGES HUMAINS


Qu'ont donc d'humain les paysages de Michel Séméniako si ce n'est la présence invisible du peintre hantant chaque photographie tandis qu'il promène son pinceau lumineux sur les terrains vagues et les constructions improbables ? Lorsqu'il enclenche son appareil, le temps s'arrête. La pellicule, vivement impressionnée, se fige dans une pause de modèle endormi. Il peut dès lors entrer dans le cadre sans se faire voir et taguer les monuments d'une civilisation qui s'éteint à l'aube du nouveau siècle. Il n'y a que des gars comme lui pour en faire celui des Lumière, coude à coude avec sa compagne, la photographe Marie-Jésus Diaz, qui prend le temps de se battre pour les sans-papiers, entre deux tirages qu'ils réalisent eux-mêmes en numérique. Ce sont des œuvres somptueuses aux couleurs invisibles comme on dirait inouïes, contrastes qui font sens, autant d'énigmes...
La Galerie Le Feuvre, sise 164 rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris, expose les human landscapes de Michel Séméniako. L'accrochage est généreux, les noir et blanc sont en sous-sol, les couleurs explosent dans les trois salles du rez-de-chaussée. Les tirages sont à couper le souffle. Il y en a même quelques uns de très grands, comme celui reproduit ici. J'en ai rêvé la nuit.

SÉMÉNIAKOSCOPIE


En 1997 Valéry Faidherbe participait au CD-Rom Carton que je réalisai à partir du fonds photographique de Michel Séméniako. Faidherbe nous filma, Bernard Vitet, Michel Séméniako et moi-même, dans l'espèce de photomaton inventé par le photographe où chacun pouvait faire sa propre lumière avec un faisceau de fibres optiques. Quatorze ans plus tard il imagine à son tour une machine à faire du Séméniako ! Il lui propose de restituer ainsi son geste de peintre de lumière, mais dans le mouvement. En septembre 2011, il tourne son film, Séméniakoscopie (8 minutes), dans le cadre de la résidence du photographe à Marcoussis.
"En superposant le temps de la réalisation des poses nocturnes, le film donne à voir la construction de l’image qui est l’addition sur une seule photographie de tous les coups de pinceaux lumineux colorés donnés par Michel Séméniako avec sa torche dans l’espace photographié. Il restitue ainsi la magie de cette révélation lumineuse du paysage. La bande-son documentaire restitue la concentration de cette merveilleuse fiction où la lumière réécrit l'histoire ou la géographie. Le vidéaste en profite aussi pour faire quelques expériences de mélange du temps et de l'espace, un grand désordre qui contraste terriblement avec le calme des prises de vues" (2 minutes).
Sur le point de terminer le montage de ce luxueux making of, Faidherbe, à qui j'avais présenté le photographe, effectue une quadrature de ce cercle d'amis en ajoutant quelques accords musicaux et un bout de refrain de la chanson que nous avions composée, nous-mêmes tentés d'exprimer l'étonnante technique du photographe, paradoxalement invisible dans le cadre qu'il habite et construit.

LUCIOLES, LETTRES D'AMOUR DES MOUCHES À FEU


En 2007 Michel Séméniako publiait Lucioles, lettres d’amour des mouches à feu, un travail magique sur ces coléoptères mystérieux dont la parade sexuelle est lumineuse. Si vous voulez tout savoir sur ces bestioles cruelles allez voir le site de Signatures où Séméniako compile quelques textes scientifiques et poétiques. Pour mon anniversaire de l'an passé le photographe de la nuit avait fait encadrer un magnifique tirage qui me parvient seulement aujourd'hui. Je le pose devant la télévision qu'il recouvre totalement, revanche contre ce qui les fit disparaître, comme l'évoquait Pier Paolo Pasolini. L'été dernier j'eus le bonheur de voir deux lucioles au fond du jardin de La Ciotat. Je ne me souviens pas en avoir admirées dans le passé. Peut-être ai-je oublié. J'associais les lucioles au dodo et à la licorne. Sur la photo les étoiles qui leur font miroir perforent le ciel du Piémont. Fasciné, je me colle devant ma nouvelle télé et je ferme les yeux pour m'imprégner de ces deux nuées qui interrogent tant notre humanité que son insignifiance.

vendredi 10 avril 2020

L’Intelligence Artificielle avec intelligence


En ces temps de confinement, chacun s'occupe comme il peut. Pour une fois, le planning tombe bien. La formation en ligne sur l'IA, l'intelligence artificielle, est ouverte sur Class'Code. Je le signale, parce que c'est notre équipe de 4 minutes 34 qui a réalisé les 6 vidéos. C'est donc ici Sonia Cruchon (co-écriture et co-réalisation, voix), Nicolas Le Du (image, montage et co-réalisation, voix), Guillaume Clemecin (jeu), Mikaël Cixous (illustrations et animation), Sophie de Quatrebarbes (co-écriture et suivi de production) ; pour ma part, j'ai composé et enregistré toute la partition sonore. Frédéric Alexandre et Thierry Vieville ont été les principaux conseillers scientifiques pour INRIA. Le site est responsive (en français, sensible ou réactif ?), sauf pour les activités "expérimenter" qu’on ne peut pas jouer sur smartphone. Cela signifie que cela fonctionne sur ordinateurs, tablettes et mobiles... Je travaille avec tous les membres de notre équipe depuis des années, dix-neuf pour la plus ancienne, et c'est toujours une partie de plaisir. Je pense que cela se sent !

jeudi 12 mars 2020

Omni-Vermille, vernie !


Pour en arriver là, il avait fallu courir. Courir pour attraper la correspondance à Strasbourg. Notre TGV direct avait été annulé après l'accident de sortie de rails d'un précédent quelques jours plus tôt. Quelques blessés. Déviation. Six minutes pour changer de quai avec armes et bagages. On avait derrière nous les paysages dévastés par les inondations.


Arrivés à Karlsruhe, nous avons loué la personne qui avait eu l'idée géniale de mettre des roulettes aux valises. Direction le ZKM où nous attendait une équipe de choc. Après une première soirée à nous geler les pinceaux dans une salle vitrée immense, inventée par un architecte présomptueux, nous avons commencé à voir et entendre ce dont nous avions rêvé. L'architecte, lui, avait imaginé une île avec de l'eau tout autour ; il y a bien le fossé, mais jamais aucune rivière n'y a coulé. Par contre, les travaux de tous les malins qui ont choisi de construire des complexes culturels autour du ZKM ont fendillé la plate-forme comme si le bâtiment avait vécu un tremblement de terre. Je m'égare. Anne-Sarah rajoute deux écrans sur le côté comme c'était prévu au début. Je fais ravancer et écarter les haut-parleurs qui jusque là ne diffusaient que l'ombre de ma musique. Les grands écrans empêchaient le son de passer, il n'y avait que des basses floutées. Je pousse les aigus au maximum et je retrouve ce que j'ai joué, chaque fois d'une seule prise. À l'avant les quatre écrans principaux sont arrosés par deux vidéoprojecteurs laser...


Pour que cela marche comme Anne-Sarah l'a programmé, nous sommes aidés par Dirk, Werner et Clara qui font des pieds et des mains pour que tout soit en place en temps et en heure. Dirk a plus d'un tour dans son sac pour synchroniser les six écrans...


Il faut voir la mine réjouie de l'artiste lorsque tout fonctionne enfin dans le bureau. Il suffit ensuite d'installer les écrans et de centrer les images. J'écris "il suffit", mais ce n'est pas si simple pour que tout soit raccord. Werner s'occupe des écrans tandis que Dirk contrôle les images depuis son bureau éloigné d'une centaine de mètres. Au moins lui est au chaud, les vitrines ajourées laissant passer certes le son, mais aussi le vent qui souffle sur le Land de Bade-Wurtemberg.


Anne-Sarah entame une danse du feu devant les affiches du ZKM. La nôtre est encadrée par celle du Bauhaus et le prochain niveau du Game Play ! Sur ma photo on ne voit pas celle qui revendique le Female Pleasure, un poing levé les ongles vernis de rouge. C'est évidemment le vermillon qui a donné son titre à Omni-Vermille.


Il restait encore une journée pour relever quelques petits challenges techniques comme Dirk appelle les derniers problèmes à régler pour être prêts pour le vernissage qui a eu lieu le troisième soir après notre arrivée... Le résultat est somptueux. Nous pouvons aller nous coucher. Demain soir, Anne-Sarah a un autre vernissage, exposition collective Fragilités à La Ruche, Paris XVe...

mardi 10 mars 2020

Omni-Vermille au ZKM



Pour annoncer notre installation d'Omni-Vermille au ZKM (Zentrum für Kunst und Medientechnologie Karlsruhe), Peter Weibel a choisi l'image d'Anne-Sarah Le Meur qu'il préférait, un plissé vert sur lie de vin avec un bout du code informatique imprimé en vernis brillant. On la retrouve en kakémono, affiche et carte postale ! Sur le site du ZKM, c'est une image bleu-vert avec un trou noir qui apparaît en son centre.


Déjà en 2011, Anne-Sarah y avait exposé son cylindre à 360°, Outre-Ronde. Depuis les années 1990, elle explore dans ses œuvres la relation entre l'art numérique et la peinture. Son code informatique, basé sur des images 3D générées en temps réel, fait osciller des lumières sur un fond noir. Les couleurs bougent parfois dynamiquement, à d'autres moment calmement sur la surface de projection. Elles évoluent toujours dans une profondeur intrigante. "Taches lumineuses oscillant dans l'obscurité, des couleurs s'animent, lévitent, semblent respirer. Un va-et-vient diffus passe des tons chauds (rouge, sombre ou vermillon, orangé, rose fuchsia...) à leurs contrepoints verts et turquoise. Une tache noire apparaît, persiste, rode. Ombre ou trou ? Astre, orifice ou pupille ? La surface ondule, vibre ponctuellement, habitée parfois par de puissants remous qui dispersent les zones colorées. La fin de chaque cycle bascule dans un fond rouge saturé. Puis les phénomènes reprennent un cours plus tranquille, aux métamorphoses lentes, continues, duveteuses, à la fois fascinantes, apaisantes et énigmatiques.
 Comment ? Ces images-là ne seraient produites que par de simples nombres, de la géométrie ? Il existerait donc une mathématique-informatique au potentiel sensuel ?
 Quant aux sons, ils épousent les formes, s’assemblant ou se désolidarisant grâce à toutes sortes de morphings. Les interludes, plus chaotiques, marquent des pauses animées avant chaque mouvement, plus amples, glissant d'une émotion à une autre, en fonction des couleurs. Les plissés de la musique obéissent à leur propre logique indépendamment de ceux des images, selon les lois merveilleuses du synchronisme accidentel."


Nous travaillons évidemment le soir pour régler les projections, mais le son sort bien depuis que nous avons écarté et rapproché les haut-parleurs disposés de chaque côté pour éviter que les six écrans leur fassent (écran !). Le vernissage est mercredi soir.

vendredi 28 février 2020

Mort de Guy Pannequin, le plus méchant des Macloma


Guy Pannequin est mort libre comme il avait toujours voulu gérer sa vie. J'ignore les circonstances, mais la Grande Faucheuse l'a emporté à Bénarès, en Inde où il avait l'habitude de voyager lorsqu'il faisait trop froid dans le Lot. Nous avions découvert les Clowns Macloma au Théâtre Dunois en 1979. Guy, maquillé en noir, était le méchant, celui qui faisait peur aux enfants ; nous adorions l'ambiguïté de son personnage. Francis Gorgé, lorsqu'il ne travaillait pas avec Un Drame Musical Instantané, accompagnait leurs spectacles en direct avec sa guitare et quantité d'effets sonores aussi drôles que provocants. Ce furent QQQ, La repasseuse et Imbroglio. Lorsque le trio de clowns prit la direction du Théâtre Déjazet, nous y jouâmes souvent. C'est là que nous avons monté à Paris L'homme à la caméra, mais aussi L'argent de L'Herbier et l'intégralité des Fantômas de Feuillade. En 1989 nous avions engagé Guy pour Zappeurs-Pompiers 2 co-écrit avec la chorégraphe Lulla Chourlin (Card). Il se donnait à fond, tant et si bien qu'il se cassa le pied pendant les répétitions, but the show must go on ! et il assura la création au Cargo à Grenoble pour les 38e Rugissants.


Francis, qui a continué à le voir jusqu'à lui envoyer encore hier matin un message qu'il ne recevra jamais, se souvient des esclandres hors scène de notre ami. Au restaurant j'ai ainsi appris la différence entre pétoncles et Saint-Jacques ! Sur son site, assezvu.com, Francis livre un extrait d'un ouvrage de Bernard Bennech sur les Macloma non publié. Lui qui n'a jamais été meilleur qu'en onomatopées et borborygmes salés, en gestes menaçants et corps déglingué, donne un interview passionnant. Les Macloma avaient cédé à la proposition du Cirque du Soleil où ils officièrent une dizaine d'années, mais le retour en France fut décevant. Chacun partit de son côté, et Guy a finalement arrêté son cirque à Bénarès. Et pour une fois, il ne nous fait pas rire.

lundi 24 février 2020

Et Charles Ives laissa l'univers incomplet


Je ne suis pas aussi emballé qu'Antonin par la mise en scène de Christoph Marthaler du spectacle sur Charles Ives, mon compositeur "classique" préféré avec Edgard Varèse, mais je suis resté scotché à l'écran pendant les deux heures dix de la projection. Marthaler, au moins, n'illustre pas, il marche à côté. Mais il passe aussi à côté de ce qui inspira le compositeur américain : la Nouvelle Angleterre, les Transcendantalistes, la manière de gagner son pain, la démocratie directe, le risque de déplaire... Si sa chorégraphie intrigue, n'est pas Beckett qui veut. Son utilisation du gigantesque plateau de la Halle de Bochum est évidemment spectaculaire, mais les corps animés finissent par paraître démodés. C'est tout le problème de la mode. Charles Ives y a échappé toute sa vie. Où qu'on l'attende, il est déjà ailleurs. L'inventeur de presque tout ce qui fait notre contemporanéité ne l'a souvent pratiqué que le temps d'une pièce, arpentant les possibles comme la surprise infinie que lui procurait la nature. Détachés du contexte, les acteurs jouent le contrepoint de la musique comme si c'était une entité abstraite. Le romantisme flagrant de Ives est gommé au profit de grimaces qui ne sont pas les siennes. Certains seront irrités par cette scénographie à la fois minimaliste et grandiloquente, d'autres adoreront en pensant que c'est moi ! Quoi qu'il en soit, c'est quelque chose, ce qui est devenu rare.


La musique, exclusivement due à Charles Ives, y est exceptionnelle. Extraits ou intégrales, les pièces choisies offrent une approche cohérente de l'œuvre. De la Symphonie de l'Univers, prévue à l'origine pour 4250 exécutants à la Concord Sonata, de La Question Sans Réponse aux pièces pour piano en quarts de ton, des hymnes au psaumes, du second quatuor aux chansons, tout y est, y compris l'enregistrement de Ives lui-même hurlant They Are There au piano. En écrivant « Au cas où je ne finirais pas cela, quelqu'un aimerait peut-être travailler l'idée, et les esquisses que j'ai déjà faites auront plus de sens pour ceux qui les regarderont en ayant lu l'explication. », Charles Ives laissait libre quiconque d'interpréter, d'arranger, de prolonger son rêve. Comme Christoph Marthaler, le chef d'orchestre Titus Engel et la scénographe-costumière Anna Viebrock ont participé activement à la création de Universe, incomplete à la Ruhrtriennale 2018, avec l'aide de seize performeurs, capables de chanter et danser, de l'Orchestre Symphonique de Bochum (hors-champ jusqu'au salut), le Rhetoric Project (un ensemble mobile), le Quatuor de Percussions de Cologne et des étudiants percussionnistes.
J'ai replongé mon nez dans les six ouvrages que je possède sur lui ou de lui, comme mon exemplaire de ses Essays Before A Sonata, publiés à compte d'auteur, où Ives a écrit quelques mots de sa main au crayon noir, probablement en 1920. Conçue de 1911 à 1928 pour plusieurs orchestres, l'Universe Symphony présente trois parties sans pause : Le passé (du chaos à la formation des eaux et des montagnes), Le présent (la Terre et le firmament, évolution de la nature et de l'humanité) et L'avenir (le paradis, l'élévation de tout vers la spiritualité). Dès l'ouverture, je retrouve la partie pour vingt percussionnistes dans une version différente de celle complétée par Larry Austin en 1994 qui m'avait tant impressionné...


Il n'y a pas tant de vidéos sur Charles Ives... L'objet est incontournable, d'autant qu'un second DVD accompagne celui du spectacle. Le documentaire d'Anne-Kathrin Peitz, The Unanswered Ives, Pioneer in American Music, est remarquable. Composé de larges extraits musicaux, de témoignages de première main, d'archives locales et de la visite de la ville natale du compositeur, Danbury dans le Connecticut, le film dresse un portrait très juste de celui qui fut aussi l'inventeur de l'assurance sur la vie, le laissant libre de créer sans mettre en danger la subsistance de sa famille ! Il pouvait ainsi financer d'autres compositeurs, leurs partitions, des concerts. Arnold Schönberg écrit de lui : « Il existe un grand homme vivant dans ce pays, un compositeur. Il a résolu le problème de se préserver lui-même et d'apprendre. Il répond à la négligence par le mépris. Il n'est forcé d'accepter ni la louange ni le blâme ; son nom est Ives ». Il n'y a pas de musique américaine sans lui. Il en est le père, admiré par Henry Cowell, Nicolas Slonimsky (premier à enregistrer Ives en 1933 avec la Barn Dance et In The Night, en même temps que la première de Ionisation de Varèse), Elliott Carter, Lou Harrison, Bernard Hermann, John Cage, Frank Zappa, John Adams, Ornette Coleman, John Zorn et tant d'autres qui s'en inspirèrent des minimalistes aux maximalistes ! À son copiste il avait écrit "Les fausses notes sont justes, de crainte qu'il les corrige. Comme Gustav Mahler, Charles Ives aimait intégrer des citations dans ses pièces. Il laissa une œuvre immense, inachevée, écrite entre 1891 (sublimissimes Variations on America pour orgue, qui préfigurent la musique de film avant l'invention du cinéma !) et 1928, année où il ne se sentit plus capable de composer quoi que ce soit. Problèmes de santé (cœur, diabète générant un tremblement de la main...) ? Désespoir face à la brutalité du monde avec la Première Guerre Mondiale ? Ayant pris sa retraite des assurances Ives & Myrick en 1930, la plus importante du pays, il s'occupa de travailler sur ce qu'il avait déjà imaginé, de révision en revision. Il mourut en 1954 sans avoir pu entendre une grande partie de son œuvre.

→ Charles Ives, Universe Incomplete / The Unanswered Ives, Christoph Marthaler – Titus Engel – Anna Viebrock, 2 DVD Accentus, 32€
À noter que le documentaire est sous-titré en français, mais bizarrement pas le spectacle, dont les quelques interventions en allemand ne sont pas traduites !
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