Jean-Jacques Birgé

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vendredi 17 mai 2019

Face B en clôture de la Maison Rouge


Tout vient à point à qui sait attendre. Jean-Nicolas Schoeser avait filmé, mais il lui fallait encore monter après que j'ai revu le son de notre performance intitulée Face b: perfomative archive, représentée deux fois de suite le 27 octobre 2018, veille de la clôture définitive de La Maison Rouge à Paris. Face B est un projet de Daniela Franco, créé en 2010 à La Maison Rouge en parallèle à l’exposition Vinyl, disques et pochettes d’artistes que le violoncelliste Vincent Segal et moi avions accompagnée. Huit ans plus tard, le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang nous rejoignit tous les trois pour une nouvelle version dont voici un extrait :


Suit ci-dessous une version intégrale de la performance qui verra se succéder sept pièces : The Moore Murders, Ce truc étonnant, Remix, Single, Épisodes 1-3, Ken Burns, Épisodes 4-6. Pour ma part je jouerai essentiellement du clavier, mais à puissance acoustique puisque mes deux camarades jouent là sans micro. Sur une pièce noise j'utilise par contre mon Lyra-8 russe et sur une plus tendre mon Tenori-on japonais...


Suivant la continuité de Daniela, nous improvisons tous les trois tandis qu'elle temporise. Chaque fois que je joue avec Vincent et Antonin se découvrent des évidences, comme si tout était composé préalablement. Les deux représentations se suivaient, mais ne se ressemblaient pas. J'étais inquiet tant la première nous plut, mais la seconde fut encore plus surprenante. Comme la lumière s'éteint nous disparaissons avec tous les fantômes qui hantèrent quatorze ans cet espace magique...

jeudi 2 mai 2019

La douloureuse


Sueur de geek. Si les ordinateurs sont pour vous du charabia, sautez directement à un article antérieur et ne passez pas comme moi à la caisse départ qui fait si mal au porte-monnaie. On peut se faire tout de même quantité de frayeurs sur un Mac, mais le Kernel Panic est le seul écran qui soit véritablement alarmant. Il y a quelques semaines j'avais déjà dû remplacer mon vieux MacPro par un Mac Mini de compétition tout juste né. J'ai désossé la tour pour récupérer les quatre disques durs qui y étaient logés et j'ai effectué une laborieuse migration en y ajoutant un hub et des adaptateurs puisque plus rien n'est compatible, et surtout une carte son qui fonctionne en Thunderbolt étant volé qu'on ne trouve plus que ce format, dit aussi USB-C, sur les nouvelles machines. Je me sers de cet ordinateur comme enregistreur multipistes (ma table de mixage 24 voies y est connectée), et d'un Mac Book Pro comme instrument de musique. Or ce coup-ci c'est celui-ci, cinq ans d'âge, qui fait des siennes en s'éclipsant de plus en plus souvent pour afficher l'écran fatal précédé de quelques minutes de noir intégral. Mes robots sont bien intentionnés à mon égard, car pour l'un comme pour l'autre la panne fut progressive, les extinctions se produisant à un rythme de plus en plus rapproché, et m'invitant ainsi à faire illico des copies de sécurité et à préparer ma carte de crédit ! Je tape cet article sur l'objet incriminé sans savoir si j'irai jusqu'au bout. Avant de commander une nouvelle machine j'ai tenté toutes les réparations possibles et imaginables qui me soient accessibles, mais rien n'y fait, ça s'aggrave d'heure en heure. Je tenterai de faire réparer le "vieux" portable quand j'aurai effectué cette énième migration, sachant que quantité d'applications ne fonctionneront plus sur la nouvelle et devront être mises à jour, l'hémorragie justifiant l'achat d'encore une nouvelle carte son, en Thunderbolt 3 cette fois ! Les nouveaux Mac Book Pro n'offrant plus que des entrées/sorties de ce type, certes au nombre de quatre, il faut acquérir par exemple des adaptateurs vers HDMI ou depuis USB. Je reste étonnamment zen face à l'adversité, mais je suis obligé d'agir vite et bien, sachant que je dois être opérationnel mardi matin pour enregistrer un nouvel album avec le violoniste Mathias Lévy et la contrebassiste-chanteuse Élise Dabrowski ! Très réactif, l'Apple Store est censé me livrer le lendemain de mon coup de téléphone, me laissant tout juste le temps de retomber sur mes pattes...

lundi 22 avril 2019

La mort du Khazar rouge, condensé de Shlomo Sand


En écrivant un polar, l'historien Shlomo Sand, professeur à l'université de Tel Aviv, fait œuvre de vulgarisation. En passant à la fiction (sans notes en bas de page !), Sand résume ses recherches et analyses qu'il avait brillamment développées dans Comment le peuple juif fut inventé. Le polar a toujours été prisé par les auteurs gauchistes. Sand réussit admirablement en mêlant Histoire et intrigue criminelle. Ainsi, si vous désirez apprendre où en sont les découvertes époustouflantes sur l'histoire des Juifs le roman La mort du Khazar rouge en est une approche palpitante. Il s'appuie d'une part sur les écrits d'Ernest Renan, Marc Bloch, Arthur Koestler et le travail d'historien de Sand lui-même pour étayer sa thèse selon laquelle la diaspora juive serait le fruit de conversions successives, et que les Juifs n'ont jamais été chassés de Palestine il y a 2000 ans. Les Ashkénazes seraient en partie descendants de Khazars convertis. Le livre révèle également quantité de faits avérés souvent ignorés du grand public, que ce soit les lois israéliennes, l'assassinat de personnalités sur le territoire français, etc. Le thriller met en scène à la fois les agissements du Shabak, le service de sécurité intérieure israélien, et les mœurs des universitaires qui ne sont pas différents quel que soit le pays ! La fiction, donc nourrie par un travail à la fois historique et sociologique, a le mérite de nous tenir en haleine tout au long des 384 pages de ce polar fondamentalement politique.

→ Shlomo Sand, La Mort du Khazar Rouge, traduction de Michel Bilis, Editions du Seuil, 21€

lundi 8 avril 2019

Etienne Mineur exhume l'univers de Moebius pour Magado


En mars 2006, j'évoquai Magado sur mon blog :
Direction artistique d'Étienne Mineur, illustrations de Moebius (Jean Giraud), secondés par Hervé Lalo, musique et design sonore de Jean-Jacques Birgé... Magado est un projet avorté du portail jeunesse de Gallimard et du Seuil réunis ! Il existe quelques traces de ce travail inabouti sur le site de Lalo qui travaillait chez Gyoza en l'an 2000. Les sons n'ont pas été intégrés, les magazines et les jeux déjà réalisés ne sont pas en ligne, mais j'ai été heureux de découvrir ces rares traces d'une histoire trop belle pour être vraie, trop gigantesque pour trouver son modèle économique... Je devais engager une douzaine de créateurs sonores et superviser l'ensemble. Le Seuil fut le premier à se dédire, les licenciements ont suivi, nombreux et douloureux. C'est dommage, le courant passait bien avec Moebius. Étienne et moi sommes repartis pour de nouvelles aventures.

Grâce aux archives d'Hervé Lalo et aux miennes, Étienne Mineur a mis en ligne hier dimanche un article avec les croquis inédits de Moebius. J'ai retrouvé mes sons et les comptes-rendus de réunion sur un ancien MacBook où tourne encore Tri-Catalog, une application qui m'avait permis d'indexer les centaines de CD-R où sont gravées mes archives. Pour des questions de poids et de débit mes boucles d'ambiances ne devaient pas dépasser 4 secondes ! La partition sonore était composée de nombreux effets vocaux, souvent travaillés avec un Eventide H3000, de sons de synthèse et de bruitages abstraits, mais aussi, selon les secteurs du site, de parties symphoniques dramatiques ou de musiques pop entraînantes, etc. Il était programmé que Magado devienne un univers immense qui se renouvelle sans cesse de manière à fidéliser ses abonnés. Étienne Mineur souligne que "chose remarquable dans cet ambitieux projet, nous avions dès le départ intégré le design sonore (qui malheureusement arrive souvent à la fin de ce genre de projet) en la personne de mon compère Jean-Jaques Birgé (avec qui j’avais précédemment travaillé sur les CD Rom Au Cirque avec Seurat et Carton)".
Étienne se souvient qu'en 1999 au cours d'une réunion chez l'éditeur on lui avait demandé quel type d’illustrateur il faudrait. En plaisantant, il avait répondu qu’il fallait une perle rare comme Hergé (qui, petit détail, est mort en 1983 !) ou Moebius... Pendant que la discussion continuait dans un flou artistique comme je les fuis régulièrement, j'ai discrètement appelé mon camarade Jean Rochard, producteur du label nato, pour qui Moebius avait dessiné des pochettes de disques. Imaginez la tête de tout le monde, quelques instants plus tard, lorsque je les ai interrompus pour annoncer que le célèbre illustrateur était d'accord pour nous rencontrer ! La semaine suivante nous étions chez lui avec Étienne. Nous avions les yeux ouverts comme des soucoupes... La suite fut une partie de plaisir jusqu'à ce que le projet explose en vol.
En plus de ses croquis initiaux et de ceux de Moebius, Étienne a donc mis en ligne le comptes-rendu d'une des réunions que je lui ai envoyé et, surtout, une animation de la très originale interface que nous avions imaginée avec Moebius. À l'époque c'était programmé sous Flash. Je continue d'espérer que d'autres dessins en couleurs seront un jour retrouvés...

Les grands projets inachevés ressortent un jour ou l'autre. Ainsi j'attends l'échéance de la clause de confidentialité de cinq ans pour évoquer l'étude du son du métro du Grand Paris, dite ligne 15, que j'ai réalisée entre 2014 et 2015 pour Ruedi Baur. Il ne restera probablement rien de ce travail colossal. Ceux qui font l'étude étant rarement habilités à l'exécuter, c'est l'opposé qui voit le jour quand on arrive à son aboutissement. J'avais imaginé l'intégralité de l'espace sonore depuis les parvis jusqu'aux rames en passant par les étages commerciaux, les couloirs et les quais, avec comme ligne directrice que les usagers devaient être heureux de prendre le métro chaque matin avant d'aller se faire exploiter toute la journée et impatients de le reprendre le soir pour rentrer chez eux, un sacré pari entraînant des propositions on ne peut plus originales ! Ruedi Baur avec qui j'ai eu l'immense plaisir de collaborer était sur la même longueur d'onde...

lundi 1 avril 2019

Le nouveau Blog d'Étienne Mineur


Le 4 août 2005 je mettais en ligne mon premier article de blog. Comme j'avais l'intention d'imaginer une œuvre artistique en m'appuyant sur ce nouveau mode d'expression, j'étais allé voir le graphiste Étienne Mineur qui publiait quotidiennement des choses passionnantes depuis le début de l'année. Mon ami m'aida à installer l'application DotClear que j'utilise toujours. Je fus instantanément happé par cette nouvelle addiction, le blog lui-même devenant au fil des années une de mes œuvres les plus importantes, totalisant plus de 4000 articles aujourd'hui !


De son côté, jusqu'en août 2012 Étienne Mineur s'appuya sur DotClear qu'il quitta après 1670 articles pour construire un nouveau blog d'Archives qu'il abandonna au bout d'un an. C'est donc avec surprise et ravissement que j'apprends qu'il remet le couvert avec une troisième mouture ! Cette fois le site d'Étienne rassemble son nouveau blog, un safari typographique à travers le monde où il photographie la signalétique urbaine sauvage (enseignes, graffitis, peinture murale, affiches, stickers…), un portfolio, des croquis et bientôt ses enthousiasmantes conférences filmées.


Lorsqu'on connaît l'entrain et la passion partagée généreusement de mon camarade on ne peut que se réjouir d'avoir à découvrir des merveilles dégottées par ce chercheur de trésors. Que ce soit pour sa fougue communicative et son insatiable appétit d'étonnements je me reconnais évidemment dans ce zébulon avec qui je commençai à travailler en 1995 sur le CD-Rom Au cirque avec Seurat chez Hyptique dont il était directeur artistique. Nous avons ensuite collaboré sur mon CD-Rom Carton, l'habillage télévisuel d'EuroPrix 98 à Vienne en Autriche, pour Gallimard avec Moebius le site Magado qui ne verra jamais le jour, La Maison Fantôme avec Sacha Gattino, la série Zéphyr des 5 Balloons et l'incroyable jeu World of Yo-Ho chez Volumique, les emballages des DVD de Françoise Romand, les pochettes et livrets de mes derniers disques (El Strøm et mon Centenaire), et pas mal d'autres projets...


Internet est devenue une encyclopédie vivante, une médiathèque tentaculaire, qu'il serait plus que regrettable, voire dangereux, de voir muselée, censurée, marchandisée par les gouvernements et leurs commanditaires sous les prétextes les plus fallacieux. Si les informations sont toujours à prendre avec des pincettes, cette règle vaut d'abord pour les organismes contrôlés par l'État et la presse traditionnelle qui ne s'est jamais privée de fake news et autres manipulations à des fins mercantiles ou politiques. Les blogueurs n'étant pour la plupart pas rémunérés pour leurs partages restent libres d'écrire ce qui leur chante...

vendredi 1 mars 2019

Chasseurs


Je me souviens de mon embarras il y a 16 ans lorsque Françoise m'avait raconté que son père était chasseur. En 1983, sur le disque Les bons contes font les bons amis d'Un Drame Musical Instantané, nous avions enregistré Ne pas être admiré, être cru qui était une pièce contre la chasse et Bernard Vitet en avait remis une couche avec Bonne Nouvelle en 1987. J'avais accompagné des chasseurs en Sologne pour en capter l'ambiance dans la forêt. Après avoir longtemps discuté avec mon ex-beau-père, qui est aussi pêcheur et cueilleur, ainsi que lu son livre Passion Chasse, ma critique était plus nuancée, même si la fréquentation des chasseurs ne m'est pas particulièrement agréable. Jean-Claude cachait d'ailleurs à ses camarades du Parti Communiste qu'il était chasseur et il évitait de parler du PCF à ses amis de la Fédération de Chasse. Je n'avais jamais rencontré personne qui connaissait aussi bien la nature. Comme j'apprécie toujours le gibier, la viande et le foie gras, il m'est difficile de rejeter les chasseurs, les éleveurs et les bouchers dont je paie les basses œuvres ! Contrairement aux végétariens et végans je n'ignore pas le cri de la carotte. Je pense sérieusement que les plantes communiquent entre elles et que nous ne connaissons rien de leur vie et de leur mort. J'avoue avoir même des doutes sur le fauteuil sur lequel je suis assis en train de taper ces lignes. Aucun mysticisme là-dedans, mais une interrogation fondamentale sur les atomes et leurs combinaisons, puisque rien ne se perd ni ne se crée.


En écoutant Chasseurs, l'œuvre radiophonique qu'Amandine Casadamont présentait mercredi soir au Musée de la Chasse et de la Nature en son spatialisé pour 20 haut-parleurs, j'étais rassuré d'entendre un autre son de cloche à la fin de la pièce après avoir été immergé pendant une heure dans une battue magnifiquement rendue. J'ai fondamentalement besoin de dialectique pour comprendre la moindre chose. Dans le cadre de la Saison France-Roumanie 2019 avec l'Institut français et l'Institut culturel roumain, elle a réalisé ce documentaire pour l’Atelier de Création Radiophonique et la nouvelle émission de France Culture, L’Expérience, enregistrant avec deux systèmes de prise de son, le premier, immersif, tenu par Bruno Mourlan, et un couple stéréo ou deux micros mono dont un canon qu'elle tenait au bout d'une perche pour avoir des sons de proximité. Elle a ensuite monté trois battues pour rendre cette impression étonnante d'y participer, du moins en auditeur libre ! Comme l'a souligné la sociologue Dana Diminescu à l'issue de l'avant première au Musée de la Chasse, Amandine a relevé les traces des chasseurs comme eux-mêmes le font avec les sangliers, les lynx ou les chacals. On suit ainsi les "respirations, marches à travers la neige et les feuilles, cris lancés dans l’écho des montagnes, coups de feu et feux de joie" dans cette Transylvanie, restée pays fantasmé dans l'obscurité de l'auditorium. En choisissant la voix enfantine d'India Hair pour traduire et accompagner les voix roumaines, Amandine indique le jeu puéril de cette ambiance virile. Parallèlement à ce que nous improvisons ensemble avec Harpon, les évocations radiophoniques d'Amandine Casadamont, que ce soit au Costa Rica avec les courriers de la drogue, à Fukushima en zone interdite, au Mexique sur le silence ou en Birmanie, abordent toujours des zones d'inconfort qui l'interrogent en nous entraînant avec elle.

Photos : Mirela Popa - Amandine Casadamont

Chasseurs, diffusion stéréophonique sur France Culture dimanche 3 mars 2019 à 23h
Le site de l'émission avec le podcast et plein de photos !

vendredi 18 janvier 2019

Playground de l'Homme Plissé


Les rares fois où j'ai assisté à des défilés de mode j'avais été surpris par la brièveté du spectacle qui durait à peine dix minutes pour une débauche de matériel et un luxe incroyable. Hier soir la maison de couture Issey Miyake présentait Playground de l'Homme Plissé au Centre Pompidou. Cette saison l'accent est mis sur le confort et la fluidité des gestes. Comme toujours chez Miyake, le plissé ne bouge pas et cette fois le couturier insiste sur la modularité de ses vêtements où tout va avec tout.


Pour présenter sa nouvelle collection, plutôt que des mannequins, il avait engagé des acrobates capables de marcher sur le fil, monter à la corde ou se balancer d'anneau en anneau. Les garçons couraient dans tous les sens, sautaient, grimpaient, dansaient. La chorégraphie était réglée par Daniel Ezralow et la musique était jouée en direct par le percussionniste Sylvain Lemêtre dont les graves étaient amplifiés par huit sub-basses ! Lui-même se promenait au milieu du terrain de jeux et semblait diriger l'ensemble à la baguette d'un chef d'orchestre. La mise en scène me fit oublier Falbalas, le sublime film que Jacques Becker tourna en 1945 sur le monde de la haute-couture.


C'est fou ce que des musiciens en direct plutôt qu'un enregistrement apportent à n'importe quel spectacle. La musique de Sylvain Lemêtre se fit d'abord japonaise, rappelant les films de Mizoguchi, glissant rythmiquement vers une Afrique de fantaisie ou se fondant dans un enregistrement du Beau Danube Bleu de Johan Strauss Jr. Des instruments de percussion étaient disséminés autour de la piste avec le public encerclant l'action et les danseurs fusant de toutes les entrées. Aux breaks ils se figeaient soudain comme un arrêt sur image pour reprendre aussitôt leur course folle. À la fin du spectacle, ils invitèrent les spectateurs à grimper aux agrées tandis que Lemêtre faisaient exploser ses timbres les plus variés, mitraillé à son tour par les photographes qui n'en ont jamais assez dans ces circonstances. On avait très largement dépassé les dix minutes auxquelles je m'attendais !

La vidéo du défilé et les détails de la collection...

samedi 29 décembre 2018

Souvenir de Jacques Monory


Je suis tombé par hasard hier sur le film que Dominique Belloir a tourné en 1986 sur le peintre Jacques Monory avec la musique d'Un Drame Musical Instantané. Bernard Vitet (trompette), Francis Gorgé (guitare E-Bow, synthétiseur, mélophone, appeaux) et moi (synthétiseur, échantillonneur, vocodeur, harmoniseur, trompette de poche, flûte, appeaux), qui l'avions composée, étions secondés par le violoniste Bruno Girard, Kent Carter au violon alto, les violoncellistes Hélène Bass et Marie-Noëlle Sabatelli, la contrebassiste Geneviève Cabannes.


Ce court métrage fut projeté en boucle pendant près de 30 ans à l'entrée du Planétarium de la Cité des Sciences et de l'Industrie, Paris.
L'année précédente un tableau de Jacques Monory, disparu en octobre dernier, avait fait la couverture du vinyle Carnage d'un D.M.I. (épuisé depuis plus de 20 ans), ce qui l'avait incité à nous demander de composer la musique de ce Souvenir...

lundi 24 décembre 2018

Poptronics, du Web au papier


Fondé en 2007 par Annick Rivoire, longtemps journaliste multimédia à Libération du temps où cette rubrique existait dans de nombreux journaux et magazines, le site web Poptronics relatait tout ce qui se passait de chouette en ligne et hors ligne dans le domaine des nouvelles technologies. Le cinéaste Chris Marker s'en était d'ailleurs entiché et y envoyait régulièrement en éclaireur son chat Guillaume-en-Égypte. Nombreux artistes contribuèrent à cette revue du Net par leurs écrits, leurs créations graphiques ou sonores. Poptronics jouait les têtes chercheuses en parcourant le jeu vidéo, l'hacktivisme, l'interactivité poétique, les mondes virtuels, la musique électronique et quoi que ce soit composé de 1 et de 0. Comme tout ce qui fut créatif sur Internet, le modèle économique s'essouffla à force de bénévolat solidaire. Rappelons qu'il y a vingt ans la Toile était à 80% un monde de recherche, d'invention et de création et que, récupérée par les marchands, elle est devenue essentiellement celui du commerce et des services. Le formatage façon Amazon ou Trésor Public eut raison des velléités imaginatives des artistes qui y avaient reconnu un nouvel outil pour leurs aventures exploratrices. L'obsolescence programmée n'arrangea rien à l'affaire, faisant tomber dans l'oubli l'extraordinaire activité bouillonnante à l'œuvre depuis 1995, date des premiers CD-Roms de création. Ceux-ci cédèrent la place d'abord à Internet, puis aux installations muséographiques avant qu'un dernier bastion n'investisse les tablettes et les smartphones. Je possède ainsi quantité d'œuvres devenues invisibles sur les nouvelles machines, mais qu'il m'arrive d'exhumer grâce à un vieil iBook blanc qui fonctionne encore, mais pour combien de temps ?


L'équipe de Poptronics a donc décidé de laisser une trace de son remarquable travail en faisant passer une partie de ses archives numériques au papier. Difficile de réfléchir 272 pages aussi denses que hyper graphiques après un excellent édito dressant un portrait kaléidoscopique de dix ans d'activité. C'est pourtant ce que tenta David Guez avec son disque dur papier, une centaine de pages en corps 1,15 qu'aucune de mes loupes ne me permet de déchiffrer. Sous une couverture en simili cuir noir, les principaux artistes qui ont fait Poptronics se succèdent, du monochrome noir jusqu'à 9 passes de couleurs, argentées sur tranche : Albertine Meunier, Agnès de Cayeux, Systaime (ici en haut d'article), Roberte la Rousse (Cécile Babiole et Anne Laforet), Nicolas Frespech, Trafik (Pierre et Joël Rodière), Pierre Giner, Optical Sound (Pierre Beloüin et P. Nicolas Ledoux), Vincent Elka (Ana Vocera, Lokiss) et Christophe Jacquet dit Toffe qui a, de plus, réalisé la maquette de ce magnifique objet. Hélas pas moyen d'y inclure les archives sonores de Jean-Philippe Renoult, dites Popsonics, qui a mis en son la bande-annonce (ci-dessus) de Damien Bourniquel pour la campagne Ulule... À la vernissage de la kilo quadri Cécile Babiole nous gratifia d'une savoureuse féminisation de la langue française, exercice de style lourde de sens et Renoult diffusa quelques clips sonores en hors d'œuvres. Aux côtés des grandes pages généreuses plein cadre j'ai même trouvé mon propre PopLab si minuscule que j'eus du mal à le reconnaître, mais il est là, L'étincelle de janvier 2008, n°6 d'une série de 12 PDF commandés par AR. Le livre Poptronics est résolument pop, à la fois cheap à force de réduction de pixels et superbement sophistiqué par la qualité artistique de sa mise en pages. C'est un reflet de ce qui se passait dans les marges, à l'endroit de la pliure, avant que le Capital ne s'approprie le Web et renvoie les créateurs à des matières plus prosaïques, squats, cafés, caves ou anciennes gares désaffectées, les canalisant parallèlement vers des ressources alimentaires pour pallier les fins de mois difficiles comme ce que vit aujourd'hui la plupart de la population, spoliée corps et âme par une bande de bandits en cols blancs dont on peut espérer que les jours sont comptés. Alors la poésie retrouvera ses lettres de noblesse avec des 0 et des 1 livrés à la danse des électrons, ou faisant rimer les arbres qui se refusent à la pâte à papier, pour que nous puissions réentendre la pousse des feuilles au prochain printemps. Y a du boulot, et Poptronics, toujours alerte, continue à s'y employer !

Poptronics, tiré à 800 exemplaires, ed. Poptronics/Tombolo Presses avec le soutien du Dicréam, dist. Les Presses du Réel et Idea Books, 35€

mercredi 19 décembre 2018

Miroirs, mes beaux miroirs !


Créé en 2005, mon blog quotidien est entré dans sa quatorzième année, soit plus de 4000 articles sur des sujets les plus variés, mais avec tout de même une forte majorité sur la musique et les disques, le cinéma et les DVD, les expositions et les nouvelles technologies, avec des rubriques sexy comme la cuisine ou les voyages, et des coups de gueule explicitement politiques de temps en temps. Depuis huit ans, il est en miroir sur Mediapart que ses responsables mettent de temps en temps en une sans que je comprenne pourquoi tel article et pas tel autre. Du temps où Hélène Collon participait à Citizenjazz, elle aimait y publier certains des mes écrits musicaux, mais personne ne m'y a plus rien demandé après son départ, ce qui ne les a pas empêchés de me consacrer leur une et un copieux dossier cette année...
Aujourd'hui c'est au tour de Jean-Pierre Simard de me solliciter pour L'autre quotidien et le mensuel La Nuit. Certains de mes articles consacrés au cinéma ou à la musique y ont été ainsi reproduits. De temps en temps je retrouve des citations extraites de mes articles au dos de DVD, dans des programmes de concerts, sur des sites persos ou de labels, ce qui me fait évidemment très plaisir, puisque je cherche le plus souvent à évoquer des artistes de façon quasi militante, jeunes encore méconnus ou vieux scandaleusement oubliés, que la presse ignore faute de place ou de curiosité.


L'autre quotidien est un journal en ligne d'expression politique affilié à aucun parti, animé par des journalistes et l'association Nuit & Jour. Le numéro du jour est entièrement en accès libre, mais pour 3 euros par mois vous aurez accès à toutes ses archives. Christian Perrot explique très bien leur rapport au journalisme et au pouvoir. Parmi la nombreuse équipe j'ai l'agréable surprise de reconnaître aussi Élise Thiébaut, Serge Quadruppani, Marie Debray, Richard Manière... La Nuit est quant à lui un magazine slow web, ce qui signifie qu'il est soigné graphiquement, illustré et accompagné de vidéos et de musiques, peaufiné avec amour comme cela se faisait du temps où on le prenait pour faire les choses correctement. Chaque numéro s'inscrit autour d'un thème particulier. Le dernier s'organise par exemple autour de l'Afrique du Sud. Il fonctionne par abonnement, comptant sur ses lecteurs.
Je suis évidemment chaque fois touché que des professionnels soient sensibles à ma plume comme parfois au Monde Diplomatique, aux Cahiers de l'Herne, aux Allumés du Jazz, à la Revue du Cube, etc. Si, du lundi au vendredi mes plus fidèles lecteurs et lectrices me suivent sur drame.org ou Mediapart, c'est grâce à elles et eux que j'ai le courage de m'imposer sans faille ce rythme draconien qui m'occupe facilement trois heures par jour, alors que j'ai sur le feu plusieurs projets de musique ou que je dois répondre à des commandes plus excitantes les unes que les autres !
La grippe m'ayant terrassé ces derniers temps, j'étais content d'avoir sous le coude les 40 épisodes d'un livre laissé à l'état d'ébauche en 2005 sur le rôle du son par rapport à l'image. Si je n'y corrige rien, le livrant tel un work in progress, c'est que d'une part les outils technologiques et le marché qui les anime ont considérablement changé depuis 13 ans, et que d'autre part il représente une étape déterminante dans mes réflexions, soit juste avant d'entamer ce blog. Or tout ce que j'y constate et analyse reste d'actualité quant à ma démarche critique et créatrice. Le mettre en forme, l'illustrer et ajouter des notes en italiques et les liens hypertexte me prend néanmoins encore énormément de temps. Il est envisageable que cette parution en cours me donne envie à terme d'écrire un nouvel opus, mais cela n'existera que si j'en trouve la forme adéquate, une manière personnelle d'aborder la question. En attendant, les reproductions de mes articles ici ou là participent de la même dynamique, transmettre m'ayant toujours semblé intimement lié à la création artistique.

mercredi 12 décembre 2018

Digital After Love. Que restera-t-il de nos amours ?


Le premier intérêt des objets hybrides est qu'ils sont infalsifiables. Ils résistent à la copie pirate contrairement à un disque sans livret, un livre sans images, une photographie sans le grain du papier. Le Prix Swiss Life à 4 mains couronne chaque année un tandem, photographe et musicien, que l'on retrouvera exposé en galerie et dans un livre-CD édité par Actes-Sud. Il est de plus doté de la rondelette somme de 15000€ pour chacun/e des heureux élus, cela se fête ! Cette année le photographe Oan Kim et la compositrice, auteur et interprète Ruppert Pupkin montent leur projet à partir du contenu d'un smartphone endommagé qui n'aurait retenu que les bribes d'une histoire d'amour entre une femme et le partenaire invisible qui l'a photographiée. Comme le Saturnium de Smith et Antonin-Tri Hoang qui avaient reçu le Prix l'an passé, la fiction se cache sous l'apparence du documentaire, mais cette fois le sujet plonge le vernaculaire dans une sorte de pastiche moderne. Les images scratchées, bougées, floutées, pixélisées évoquent une modernité devenue banale à force d'en subir les avatars. Même démarche du côté musical où les ambiances urbaines se mélangent habilement à des bribes du quotidien, tirant le montage électro-acoustique vers une intéressante évocation radiophonique. Hélas les chansons pop révèlent le fantasme du succès, car si elles empruntent consciemment ou pas leurs mélodies à l'univers d'Élise Caron, les orchestrations lorgnent vers celui de Jeanne Added. On a connu pires modèles ! Heureusement le glitch remonte le courant et les mauvaises intentions dérapent souvent. Plutôt qu'inventive j'y pressens une œuvre emblématique de notre époque, sorte de vision kaléidoscopique d'un monde qui a perdu ses repères. Le choix du pseudonyme Ruppert Pupkin emprunté à La valse des pantins de Scorsese par la comédienne Emmanuelle Destremau est-il un indice du recul critique de son auteur s'attaquant à la société du spectacle ? Car si c'est tout ce qu'il restera de nos amours, nous pouvons nous inquiéter pour l'avenir, miroir déformant d'un passé sans cesse reconstruit.


L'attirail technologique, étendu à la vidéo sur le Net, fait de l'ombre au dispositif sentimental. Pas beaucoup d'amour donc, mais des signes d'amour oui, renvoyant à ce qu'ils sont l'un pour l'autre. En choisissant ce thème, le tandem, certes très doué, fait l'impasse sur la relation, deux parallèles se croisant au mieux à l'infini, autant dire une rencontre quasi impossible. Or j'aimerais tant y croire !

→ Oan Kim & Ruppert Pupkin, Digital After Love. Que restera-t-il de nos amours ?, livre-CD Éditions Actes-Sud, 13x18cm, 64 pages, 17,99€, à paraître début janvier 2019
→ Exposition dans le cadre de l’exposition Doisneau et la Musique, organisée par le musée de la Musique – Philharmonie de Paris du 4 décembre 2018 au 28 avril 2019. Le commissariat de l’exposition est assuré par Clémentine Deroudille, petite-fille du célèbre photographe.

vendredi 26 octobre 2018

Face B | Performative Archive à La Maison Rouge


Dimanche, fermera définitivement La Maison Rouge dont j'ai souvent chroniqué les expositions thématiques issues de collections privées. Antoine de Galbert continuera certainement à investir et s'investir dans l'art contemporain, entre autres à Grenoble. Alors samedi, avec le violoncelliste Vincent Segal et Antonin-Tri Hoang au sax alto et à la clarinette basse, nous fêterons ces quinze ans passés en improvisant sur les images projetées de l'artiste mexicaine Daniela Franco.
FaceB | performative archive verra se succéder sept pièces : The Moore Murders, Ce truc étonnant, Remix, Single, Épisodes 1-3, Ken Burns, Épisodes 4-6. Pour ma part je jouerai essentiellement du clavier, mais à puissance acoustique puisque mes deux camarades jouent là sans micro. Sur une pièce noise j'utilise par contre mon Lyra-8 russe et sur une plus tendre mon Tenori-on japonais... La salle n'accueillant que 70 personnes à la fois, la séance de 17h30 affiche complet, mais hier soir il restait quelques places pour celle de 16h. Vous pouvez vous en assurer en appelant le 01 40 01 08 81. Les deux représentations seront différentes, mais personne ne pourra assister aux deux ! Elles seront néanmoins filmées. C'est enfin une dernière occasion de découvrir l'exposition L'envol ou le rêve de voler...

jeudi 18 octobre 2018

La mort de Jacques Monory me flanque "les bleus"


"Les bleus", c'est ainsi qu'une amie québécoise évoque le cafard ou la mélancolie, traduction littérale du blues. Nous aimions tant son approche cinématographique de la peinture, en résonance de la mienne à la musique, qu'en 1985 nous avions demandé à Jacques Monory l'autorisation d'utiliser une de ses toiles comme couverture du dernier vinyle d'Un Drame Musical Instantané. Carnage est épuisé depuis 25 ans, c'est le seul album du Drame que vous ne trouverez plus ni en vinyle, ni en CD. Au dos de la pochette, Bernard Vitet jouait le rôle du terroriste un flingue à la main, Francis Gorgé était vêtu d'habits déchirés par l'explosion et je figurais une sorte de héros, la mallette sauvée in extremis. Orson Welles disait qu'il suffit de retirer un seul paramètre à la réalité pour entrer en poésie. Le monochrome bleu nous faisait pénétrer dans le monde des rêves, même dans les scènes de violence, sortes d'arrêts sur image en équilibre précaire sur le réel. Nous partagions avec Jacques Monory le goût du thriller, un genre que les écrivains ont souvent choisi pour critiquer la société. Le tableau Explosion peint en 1973, dont Carnage est un détail, me rappelle le dernier plan du dernier film de Luis Buñuel, Cet obscur objet du désir. La bombe laisse la fumée grimper vers le ciel bleu. Depuis, les attentats se sont multipliés...


Jacques Monory était un homme exquis, toujours un sourire aux lèvres, attentif, bienveillant. Plus tard il nous offrit une image en guise de carte postale pour notre trio, Technicolor, un tableau qu'il avait détruit, mais qui collait avec notre regard sur les animaux. Le public y était aussi encagé que le chimpanzé. Lorsque la vidéaste Dominique Belloir voulut sonoriser le film que lui avait commandé La Cité des Sciences et de l'Industrie pour être projeté à l'entrée du planétarium, Monory lui suggéra de nous demander de composer la musique originale du film Souvenir autour de ses toiles renvoyant à l'homme et au cosmos. J'utilisai un synthétiseur, un échantillonneur, un vocodeur, un harmoniseur, une trompette de poche, une flûte et des appeaux. Bernard jouait de la trompette, Francis se servait d'un E-Bow sur sa guitare, d'un synthétiseur, d'un mellophone et d'appeaux. Participaient également à cet enregistrement de 1986 le violoniste Bruno Girard, Kent Carter à l'alto, Hélène Bass et Marie-Noëlle Sabatelli aux violoncelles, Geneviève Cabannes à la contrebasse. La dernière fois que j'ai rencontré Jacques Monory, c'était à l'occasion de l'exposition des Justes d'Agnès Varda au Panthéon il y a déjà 11 ans. Hier, à 94 ans, il est finalement entré dans un monde sans couleurs, nous laissant juste broyer du noir...

vendredi 29 juin 2018

Mon frigo en double page


Il n'y a pas que le mien. De 1993 à récemment, Olivier Degorce a photographié quantité de réfrigérateurs dont le contenu en raconte long sur leurs propriétaires. Le livre Fridge Food Soul dresse également un portrait de l'époque et du temps qui passe au travers des emballages et de la variété de victuailles et de breuvages qui s'offrent à nous lorsqu'Olivier ouvre les portes du froid. Il ne fait en général qu'une seule photo, avec des appareils très différents, du plus simple au plus sophistiqué, et pas question de toucher à quoi que ce soit avant que ce soit dans la boîte ! On appréciera le lien avec la trentaine de livres de cuisine qu'il a illustrés pour sa compagne Amandine Geers...
En scrutant ce qu'il y avait ce jour-là dans mon Whirlpool qui n'était pas très rempli en comparaison des jours où je reviens des courses, je reconnais mon goût pour l'exotisme : une boisson pétillante et pimentée turque à base de betteraves à côté du vin blanc, des sauces orientales, mais aussi du Coca Cola et du cidre, un citron vert et un piment marocain, et les incontournables glaces de chez Berthillon. Comment interpréter cet inventaire ? J'aurais préféré éviter de montrer certains de mes choix d'alors, mais je laisse à chacun/e le soin de se faire sa petite idée...

→ Olivier Degorce, Fridge Food Soul, texte en anglais, 136 pages avec presqu'autant de photos, 18 × 26 cm, Ed. Patrick Frey (Zürich), 42€

mardi 26 juin 2018

Dites-le avec un disque


En 2012 Patrice Caillet avait rassemblé des pochettes de disques bricolées par des amateurs ayant perdu l'enveloppe originale, dans le livre Discographisme récréatif, magnifique recueil d'art brut. L'année suivante, avec Adam David et Mathieu Saladin, il avait publié, Sounds of Silence, un vinyle composé de 29 plages de silences sur le label Alga Marghen. Cinq ans plus tard Caillet, David et Elia David accouchent d'un nouveau concept avec le vinyle mono-face Dîtes-le avec un disque / 15 Auto Recordings. Ce sont quinze enregistrements réalisés dans les années 60 par des anonymes dans des cabines publiques d’enregistrement phonographique sur le modèle du Photomaton. On avait une minute trente secondes pour enregistrer un 45 tours que l'on pouvait ensuite envoyer ou offrir. Dans le film Masculin Féminin de Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Léaud enregistre ainsi une déclaration d'amour à Chantal Goya dans une de ces cabines automathones :


La mauvaise qualité technique importe peu. Ces morceaux de vie sont émouvants, qu'ils soient joyeux ou tristes, légers ou profonds. On n'y entend pas seulement les voix, mais aussi l'état psychologique des protagonistes et l'univers urbain autour, révélateur de l'époque. Sur la pochette blanche est collé un sachet hermétique avec la liste commentée des plages et le texte explicatif. Cette évocation me rappelle mon album Brut de répondeur où j'avais rassemblé 2h30 de messages que j'avais reçus entre 1981 et 1983. Je repense aussi à l'enregistrement du grand-père de Bernard Vitet, gravé dans la cire, que mon camarade espérait sortir sur la réédition de Mehr Licht ! que l'on attend toujours, bloquée par de sinistres et absurdes spéculations mercantiles.
Mais le concept actuel des trois larrons ne s'arrête pas là, car ils ont imaginé un réel geste artistique. Comme ils l'expliquent sur le site ditesleavecundisque.com où sont détaillés le contexte et le projet accompagnés des 15 auto-enregistrements, ce nouvel album n'est pas à vendre ! Il ne rentre à aucun moment dans une logique commerciale. Les exemplaires de ce disque ont été volontairement perdus dans des espaces publics, commerciaux, médiathèques, vide-greniers... S'ils ont commencé par en déposer un à la Médiathèque Musicale de Paris samedi dernier, ils en glissent subrepticement des exemplaires dans les bacs de la Fnac, chez Boulinier ou dans des lieux correspondant aux enregistrements initiaux. Qui donc alors trouvera celui intentionnellement oublié dans l'ascenseur de l'Empire State Building à New York ? Où en dégoter un exemplaire si sa diffusion est clandestine ? Les auteurs refusent de révéler même le nombre pressé, mais on peut supputer qu'il y en a pas mal tant ils doivent s'amuser à l'intégrer dans des endroits plausibles autant qu'improbables, chamboulant l'état de stocks où il n'est évidemment jamais répertorié. On imagine déjà les sueurs froides au passage en caisse. Libre donc à vous d'imaginer où ces joyeux farceurs ont pu laisser leur généreux forfait pour que vous en soyez les premiers acquéreurs !

mardi 5 juin 2018

La collection Métal de mon père


Dans mon article sur Le Météore du 21 décembre 2012 j'écrivais : "Publié par Stellarque, le nouveau numéro du fanzine de science-fiction [n°13] aborde la collection mythique Série 2000 des Éditions Métal qu'avait cofondées mon père, avec le coauteur du Matin des magiciens, l'écrivain Jacques Bergier. Quinze ans avant la célèbre collection argentée Ailleurs et Demain (Ed. Robert Laffont) [inspirée] par Paco Rabanne, mon père et Jacques Bergier avaient ensemble imaginé des livres métallisés, cuivre, or ou argent. Cela n'en rapporta probablement pas tant, vu que mon père changea ensuite une fois de plus de métier ! [Dans le Météore], Didier Reboussin met l'accent sur les écrivains phares de la collection, Charles et Nathalie Henneberg (la véritable plume du couple alors qu'il signait seul !), Ferdinand Lecoublet dit Jean Lec [peintre et graphiste], Robert Collard dit Lortac [pionnier du dessin animé en France], Pierre Versins [historien érudit et collectionneur], Albert et Jean Crémieux, Jean Rousselot dit Christian Russel, [le journaliste] Claude Yelnick [un des scénaristes de « Mickey à travers les siècles » !], Adrien Sobra [alias Marc Agapit], etc., dont il décrit les étonnants pédigrées."
Dans le n°14 de Nous les Martiens d'avril 1989, Jean-Luc Buard écrit qu'il y a aussi Yves Dermèze (Paul Béra au Fleuve Noir), Michel Lecler (alias Lebrun ou Cade, « pape du polar »), Francis Didelot, Keller-Brainin, Maurice Vernon (alias Gilles-Maurice Poulain alias Friedrich Soffker)... "De 1954 à 1956, c'est l'aventure des Éditions Métal, où Jean Birgé, comme directeur littéraire, donne une place prépondérante aux auteurs de Science-Fiction français. Il s'investit considérablement dans cette entreprise, avec son épouse, qui l'a toujours secondé dans tout ce qu'il faisait, mais malgré le lancement du Prix Rosny en 1954 (couronnant La naissance des dieux de Charles Henneberg) et un certain succès de la collection, il se retire de l'entreprise pour cause de différend avec l'éditeur, qui publie encore quelques volumes, non S-F."
C'étaient mon oncle Gilbert et ma tante Arlette Martin qui avaient dessiné toutes les couvertures sous le pseudonyme de GAM. Je suis donc ravi que cette collection fondée par mon père soit dorénavant entre les mains d'Étienne Mineur qui à l'heure actuelle termine le livret de 52 pages de mon prochain disque...

jeudi 24 mai 2018

L'important, ce n'est pas le message, c'est le regard


De même que j'écoute tout et que je regarde des films de tous styles, je peux lire tout et n'importe quoi. Car comme disait JLG, "l'important, ce n'est pas le message, c'est le regard." En réalité je lis essentiellement sur liseuse, et ce pour m'évader du travail incessant qui me sourit et m'enchaîne. Je fais la même chose le soir en projetant des films, seul moyen qui ait fait ses preuves pour me déconnecter. Allongé, la liseuse est ce qu'il y a de plus pratique, à condition qu'elle ne tombe pas par terre, suite à mon endormissement. Ainsi j'ai dévoré plusieurs polars récents, Sœurs de Bernard Minier (Ed. XO), une nouvelle version de Sang Famille de Michel Bussi (Ed. Presses de la Cité) style chasse au trésor, Le poids du cœur de Rosa Montero (Ed. Métailié) dans un univers de science-fiction...
Chez ma mère, j'ai récupéré une quinzaine de livres en suédois pour enfants, très joliment illustrés, pour les offrir à Linda. L'exemplaire sur la photo est en allemand. Ils portent tous le tampon de mon père qui en était l'agent. Les souris ont la peau tendre est le seul San Antonio que j'ai conservé parce qu'il lui est dédié. Sinon, j'ai rapatrié des entretiens avec Cendrars, les trois Prévert de base (Paroles, Histoires, Spectacle, usés jusqu'à la tranche) et un petit Queneau sur la fête foraine.
À la naissance d'Eliott, Elsa avait offert à sa mère et à moi un petit fascicule à partager avec lui quand il aura grandi, Papi, Mamie et moi ! (Ed. Minus). Il y a le temps...
Sun Sun m'a prêté Une vie sans fin de Frédéric Beigbeder (Ed. Grasset), une petite fantaisie assez spirituelle sur la mort.
Et Frank Médioni m'a fait envoyer L'humour juif expliqué à ma mère (Ed. Chiflet & Cie). Il y a forcément des liens, entre l'humour et la mort, entre sa mère et lui, et avec la mienne ! C'est un réservoir inépuisable de blagues et de bons mots récoltés ici et là, dans les livres, dans les films, au cours des repas de famille, etc. Je regrette seulement que, malgré quelques tentatives de rassemblement, tout soit mélangé, du meilleur au pire, et plus déroutant, ashkénaze et séfarade. Or l'humour juif qui vient de l'est a peu à voir avec celui du sud, à l'image des différences historiques des deux communautés et de leurs usages. L'absence d'analyse sur les ressorts profonds de cet humour, spécificité culturelle néanmoins partagée, nous laisse dans l'effet mérité de l'instant, sans pouvoir en tirer la moindre leçon. J'ai mis plusieurs semaines à tout lire, mais la meilleure façon d'en profiter est probablement de l'ouvrir au hasard, de temps en temps, lorsque l'on recherche un moment de détente.
Cet après-midi, le seul livre dans lequel j'ai vraiment envie de me plonger est La fin de l'intellectuel français ? (Ed. de la Découverte) de l'Israélien Shlomo Sand dont la sortie m'avait échappé il y a deux ans. Vous saisirez certainement le rapprochement ! L'introduction est déjà passionnante. Hélas, comme souvent, mes bonnes intentions de farniente sont contrecarrées par les affaires courantes et les urgences, les conversations à trois sur le travail en cours et les dépannages de copains, le rendez-vous citoyen avec le Maire et la flemme...

mardi 27 février 2018

La pluie à midi


Dernière production des Éditions Volumiques La pluie à midi est l'œuvre de Julie Stephen Chheng, spécialiste des papiers pliés et de leurs applications numériques, qui avait entre autres réalisé Le Train Postal. Comme souvent chez Volumique, le livre est doublé d'une application fonctionnant sous iOS (AppleStore) et Android (Google). Je n'ai vu le livre que sur la bande-annonce, mais j'ai bien joué une heure avec les petits poissons sur mon iPad. Je dirais donc qu'il n'y a pas de limite d'âge lorsqu'on a gardé son âme d'enfant ou qu'on sait déjà faire glisser son doigt sur un écran.
Le très joli graphisme est dicté par les formes découpées du livre et les sons créés par mon camarade Sacha Gattino sont d'une élégance dont il ne se dépare jamais. Il a cette fois enregistré les bruitages sous l'eau avec un hydrophone et composé pour claviers de percussion tintinnabulants. Rien d'étonnant, Tintinnabulum est le nom de son studio qu'il vient d'installer au fond du jardin à Rennes !
On peut très bien s'amuser sans le livre, même si, sans découpage, on rate la métaphore de la surface de l'eau d'où les ailerons des animaux dépassent lorsqu'on guide Joe le petit poisson au fil des jeux. La simplicité du scénario et de l'interactivité laisse agir la poésie graphique et musicale tandis que l'on pêche toutes sortes de bestioles à nageoires qui finiront par faire collection. Petite astuce "plus", la météo de l'endroit où l'on se trouve influe sur le paysage sous-marin. Comme souvent avec les applications pour tablettes, le prix dérisoire devrait vous autoriser à vous jeter à l'eau ! Quant au livre il est plutôt destiné à de jeunes enfants, mais libre à vous de partager avec eux les jolies choses...

→ Julie Stephen Chheng, La pluie à midi, production des Éditions Volumiques avec Agat films & Ex Nihilo, livre 14,90€, application 2,29€

mercredi 7 février 2018

Le pavé de Chris Ware


Moi qui crains que la lecture d'une bande dessinée ne me dure qu'un quart d'heure une fois pour toutes, je ne risque rien avec Chris Ware ! C'est une telle somme d'informations tant typo que graphiques que j'ai chaque fois l'impression de ne jamais en venir à bout, mais là c'est le pompon, 280 pages format 33,5 x 3 x 46,5 cm bourrées à craquer, d'une beauté architecturale à couper le souffle. Le seul problème est sa prise en mains. Pas question de lire ce pavé de 4 kilos, allongé sur le divan : il m'écraserait. Que peut-on attendre d'autre de la monographie d'un des plus grands dessinateurs actuels ? Une version française ? Oui, ce serait chouette, parce qu'en plus des reproductions incroyables il y a beaucoup à lire. Chris Ware avait d'abord été pour moi une énigme. Il livre ici les clefs, après les préfaces d'Ira Glass, Françoise Mouly et Art Spiegelman. Rappelant le sublimissime coffret Building Stories (chaudement recommandé dans son édition française chez Delcourt avant qu'il ne soit épuisé), l'ouvrage recèle des petits formats collés sur certaines pages.
Que dire de cette monographie que je n'ai déjà révélé dans mon article sur Les élucubrations de Chris Ware ? Qu'il y a à boire et à manger, mais l'entendre comme une mine insatiable de mets et breuvages plus surprenants les uns que les autres ! Qu'il faut de bonnes lunettes pour en apprécier tous les détails... Que chaque double page mérite l'achat. Que 50 euros pour cette montagne c'est donné. Que l'on y apprend que l'homme n'est pas à l'image des ses héros. Que le quotidien recèle les plus belles surprises de la vie. Que Ware sait le traduire mieux que quiconque en un rêve halluciné. Que sa critique du monde est évidemment toute en nuances. Que c'est un portrait forcément terrible de l'Amérique. Qu'il n'y a rien de surprenant d'y trouver un zootrope. Que tout cela ressemble à une énorme encyclopédie que l'on peut lire en l'ouvrant à n'importe quelle page. Émerveillement garanti.

→ Chris Ware, Monograph, relié, couverture cartonnée, version anglophone, ed. Rizzoli New York, à partir de 50€

vendredi 19 janvier 2018

Et le son ?


Je suis sidéré de constater que mon propos sur le son dans les médias audio-visuels était déjà si élaboré en 1979, lorsque Marc Argillet me commanda un texte sur le sujet pour le n°20 des Cahiers de l’Iforep, la revue de la Caisse Centrale des Activités Sociales (CCAS) et des Caisses d'Action Sociale (CAS) du personnel EGF. C'était évidemment bien avant la privatisation de l'électricité et du gaz de France. Le précédent numéro, également consacré à l'audio-visuel, invitait Jean-Patrick Lebel, Noël Burch et Marc Vernet à parler du cinématographe. Claudine Bories, Serge Gordey, Jean Libois, Denis Pasquier et Paul Seban contribuaient avec moi à cette seconde partie. En complément de mon texte, un des plus anciens si ce n'est le premier que j'ai écrit, qui a déjà la forme du Discours de la Méthode que je développerai l'année suivante dans le spectacle Rideau ! d'Un Drame Musical Instantané, Annie Bessières m'interviewait.



ET LE SON ?

Bruits, textes, musique, cinéma muet, cinéma parlant ou sonore... bien que la question soit moins souvent débattue — elle est en tout cas plus rarement traitée — le problème de la place et de l’utiIisation du son dans l'audio-visuel est pourtant aussi complexe que celui de l’image.

Cinéaste, compositeur et enseignant Jean-Jacques Birgé s’est « amusé » à écrire pour les Cahiers de l’Iforep ce qui, à première vue, peut ressembler à un poème. C’est en fait le scénario d’un film qui ne sera jamais tourné, celui qu’il a imaginé de sa communication téléphonique avec Marc Argillet qui lui demande, pour l’Iforep, de collaborer à ce numéro. Pour y parler du son.
Il a choisi d’en « écrire ». C’est cet essai original que nous vous présentons et qui devrait être « parlant » pour qui veut bien le lire et l’« écouter ». Car ce scénario donne à entendre, en italique dans le texte, les bruits, les dialogues et la musique.
Nous avons, malgré tout, sacrifié aux usages d’une explication plus conventionnelle — lui aurait aimé que son texte seul suffise — sur la façon dont travaille un compositeur pour un document sonore. Lorsqu’il est venu apporter son texte, nous lui avons demandé qu’il nous en dise plus, ou plutôt « autrement », en somme de nous parler du son comme il le ferait pour les étudiants de l’Idhec (Instilut des Hautes Etudes Cinématographiques). Et nous avons branché le magnétophone.
Et comme pour — presque — toutes les interviews, nous avons réécrit les propos échangés. Cette interview sera pourtant aussi « réelle » que l’image, le son que nous voyons, que nous entendons au cinéma... ou dans notre vie quotidienne.



LES SONS EN ITALIQUE

Aucune image, aucun son, le noir.
Sonnerie de téléphone.
Quelques pas précipités.
Je décroche le combiné.
Pendant la communication nous parviennent
les cris des enfants jouant au ballon sur le trottoir.
Je suis là.
Marc Argillet me propose d’écrire cet article,
sa voix (sonorité nasillarde du téléphone)
est moins présente que la mienne.
Bruit d’eau, bruit du linge dans la baignoire,
douche, brosse : on lave dans la pièce à côté.
On ne voit que moi, je suis assis, je tiens l’appareil
d’une main et de l’autre je prends des notes,
le stylo gratte doucement le papier. Mon interlocuteur
va chercher les renseignements indispensables :
format de la revue, nombre de caractères à la ligne...
j’en profite pour repartir en vacances, le temps
pour lui peut-être d’ouvrir et de refermer un tiroir :
une vague, voix des pêcheurs portugais,
grincements de poulies, une nouvelle vague.
Les sons permettent de s’évader du cadre étriqué
de mon coin téléphone. À droite, la rue
(je tourne la tête à ce cri d’enfant moqueur :
« Tire pas dans les carreaux ! »),
à gauche mon amie rince en fredonnant
« les fleurs du jardin chaque soir ont du chagrin... »
et dans ma tête restent des vapeurs estivales,
mais on ne voit toujours que moi.
Il s’agit d’évoquer, sans le montrer,
l’espace qui se situe au-delà de l’écran (hors-champ).
Sur les bords du cadre,
à l’autre bout du fil,
ou bien même il y a une semaine au Portugal.
Après avoir enregistré chaque bruit, chaque voix, chaque ambiance séparément, leur donner à chacun(e) une intensité propre et autonome : un habile mélange de toutes ces sources sonores (mixage) pourra permettre d’orienter le choix difficile de notre écoute.
À moins que tout ne se passe en direct, au risque de sacrifier certains sons, voire les voix, plutôt les entendre.
Parce qu’à l’écran, l’oreille ne peut faire cette sélection des informations à laquelle le vécu nous entraîne.
La communication s’achève sur un prochain rendez-vous téléphonique.
L’eau ne coule plus. Les enfants ont fait curieusement place aux joueurs de dominos du café d’en face,
chocs des dominos qui s’abattent sur les tables, quelques notes de flipper, brouhaha.
La caméra décrit lentement la pièce où je travaille.
L’ambiance confuse du café arabe s’efface devant d’autres pas précipités dans l’escalier de bois (fondu enchaîné).
Les notes de la veille éparses sur la table à coté de la vaisselle du petit déjeuner. Une moto.
Le bras de l’électrophone se pose doucement sur un disque.
Les Danses espagnoles semblent très appropriées, fonds sonore à mon travail de rédaction, j’ai choisi Granados pour la référence aux vacances ibériques et plus particulièrement l’interprétation qu’il en fit lui-même en 1914 au piano mécanique pour le recul qu’elle permet (sonorité d’époque) et pour sa chaleur, son swing (technique d’époque). Ici la musique ne sert pas de bouche-trou, elle appartient à ma partition sonore comme les autres bruits, elle se mélange avec les cliquetis de la machine à écrire dont elle rythme la frappe, l’ensemble s’équilibre petit à petit.
Fabrication de cette partition.
Je reviens en arrière pour préciser chaque son :
la sonnerie du téléphone, j’en cherche une qui ait la sonorité d’un xylophone, et ne trouvant pas je suis obligé de l’inventer pour lui donner ce timbre de bois qui s’organisera mieux avec les pas précipités qu’elle va couvrir ; ce ne sont pas « des pas », c’est la course des maniaques du téléphone.
Pour la sonorité nasillarde de la voix à l’autre bout du fil, nous transformons la voix réelle de Marc avec un filtre spécial (le filtre téléphone, très souvent utilisé). Les cris des enfants sont extraits d’une séquence de reportage réalisée il y a quelques mois, « Tire pas dans les carreaux ! » est pris séparément et ajouté au reste. Les bruits d’eau s’avèrent particulièrement réussis, nous en faisons beaucoup plus que prévu et nous vidons la baignoire : sshhh, frrt et gloups à « caler » habilement entre les phrases de dialogue. Pour les grincements de poulies je choisis encore une fois le bois (aussi curieux que cela paraisse) pour conserver l’unité de la partition : ce manche de pioche frotté contre cette surface arrondie permet de créer différentes notes de musique grinçantes que nous ferons se chevaucher au montage.
J’hésite longtemps à générer électroniquement les deux vagues avec le synthétiseur, mais j’opte définitivement pour deux vraies vagues plus riches en harmoniques (son plus complexe). N’ayant pas de pêcheurs portugais sous l’oreille, je m’adresse à une sonothèque spécialisée. Etc. En préparant tous mes éléments, je m’aperçois qu’en dehors des ambiances (rue, salle de bain, danses espagnoles...) les sons ponctuels ont de très fortes attaques (chocs des pas précipités, du déclic, des dominos, du flipper, de l’aiguille de la platine, de la machine à écrire...). J’accentue cette tendance, à l’enregistrement et surtout au mixage pour provoquer un effet agaçant et dérangeant, la rédaction de cet article semblera alors héroïque. Ainsi chaque son devra servir le drame qui se joue sur ces pages (compte-tenu de la place qu’il occupe tant spatialement que narrativement) et pour les voix trouver leur timbre, le rythme des phrases, la nature des accents, etc.
En évitant de souligner systématiquement les images par les sons, méthode pléonastique trop souvent employée, renaît chaque fois le cinématographe (sans qu’il y ait besoin d’y accoler sonore).
Je pose mon stylo (gros plan). Choc amplifié accentuant le geste,
coupant ainsi sèchement la musique
et nous laissant suspendu(e)s à un silence.
Un faux silence.
Il reste toujours une rumeur.



« Le cinéma parlant, monstre redoutable, création contre nature »
(René Clair)
« Le cinéma parlant est la forme nouvelle de l‘art dramatique »
(Marcel Pagnol)

ENTRETIEN

Tout document audio-visuel est constitué d’images et de sons. À l’époque du (cinéma) muet, la plupart des projections étaient accompagnées d’un pianiste qui improvisait, parfois même d’un orchestre, ou d’un bruiteur qui simulait le son d’une porte claquée, d’un coup de revolver.

Musique pour les yeux

Certains cinéastes faisaient appel à des compositeurs célèbres (ou qui le sont devenus) pour écrire la partition qui devait accompagner leur film : Marcel L’Herbier à Darius Milhaud pour L’inhumaine, René Clair et Picabia à Erik Satie pour Entr’acte, Abel Gance à Arthur Honegger pour La Roue et Napoléon, Kosintsev et Trauberg à Chostakovitch pour La Nouvelle Babylone et Seule... Le premier d’entre eux fut sans doute Saint-Saëns pour L’assassinat du Duc de Guise. Récemment, après le Ranelagh, un autre cinéma d’Art et d’Essai, le Seine, à Paris, a passé avec beaucoup de succès des films de Georges Méliès (réalisés entre 1900 et 1914) accompagnés par un pianiste, Bernard Lévy, qui improvisait sur les images, exactement dans la tradition, comme Jean Wiener ou Claude Bessy.
Le cinéma muet fut surtout muet pour une génération de cinéphiles de la Cinémathèque Française où Langlois les programmait sans accompagnement musical, alors que certains films avaient été sonorisés par leurs auteurs-mêmes à l’arrivée du parlant. C’est le cas du Chien Andalou de Luis Bñuuel. Les cinéastes d’alors montaient leurs images avec un rythme proprement musical, cela saute aux yeux (et aux oreilles) avec les films soviétiques d’Eisenstein, de Vertov ; il faut revoir (et entendre) La Glace d trois faces ou La Chute de la Maison Usher du Français Jean Epstein...



Bla bla

Lorsque les cinéastes ont eu la possibilité technique d’introduire du son dans leurs films, ils ont d’abord pensé a faire parler les acteurs, c’était le cinéma parlant. Sans s’étendre sur la prétendue, ou non, régression esthétique ou poétique apportée par ce progrès, il est malheureux de penser que le cinéma sonore, à de rares exceptions près, a usurpé son nom : les sons viennent se greffer sur l’image essentiellement pour en accentuer les effets, du descriptif voila tout ! Bien sûr, il y avait des réalisateurs comme Fritz Lang (M. Le Maudit, le Testament du Docteur Mabuse...), Jean Renoir (Boudu sauvé des eaux...), Boris Barnett (Okraïna), Jean Vigo (Zéro de conduite, L'Atalante)... qui se servaient dramatiquement de tous les événements à leur disposition, dès l’avènement du sonore. Aujourd’hui il faut souligner les travaux de Jean-Luc Godard (qui continue à prendre des risques, en se donnant le droit a l’erreur, et qui réussit ainsi des coups fameux : quand passeront donc les douze mouvements de France, tour, détour, deux enfants tournés pour la télévision ?), ou ceux de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (la poésie inouïe des films féroces et désespérés Fortini Cani et Dalla nube alla resistenza) ou de Jacques Tati (on ressort Play Time). On ne peut penser musique et cinéma sans évoquer Visconti : Mort à Venise est plus proche de Mahler que de Thomas Mann. Il faudrait citer Věra Chytilová (Les petites marguerites), et Marguerite Duras qui a repris pour son film Son nom de Venise dans Calcutta désert la bande-son de son précédent India Song. Il y en a d’autres.



Musique d’accompagnement

Les compositeurs spécialisés dans la musique de films finissent tous, même les meilleurs, par refaire toujours la même chose. Ils répondent simplement à la demande des metteurs-en-scène qui ne se sont pas penchés sur le problème, alors que c’est à eux avant tout que cela incombe : on peut imaginer mieux (plus précis) que ces dix minutes de « thème bagarre » ou ces deux minutes de « thème sentimental», types de commande courante ! Et quand ça marche, on récidive ! Prenons plutôt des exemples positifs avec les compositions de Maurice Jaubert (pour Vigo, Carné), de Bernard Herrmann (pour Hitchcock) ou avec les partitions sonores de Hugo Santiago, ou de Michel Fano (pour Robbe-Grillet...), ou encore dans les films de Mizoguchi : les paroles japonaises incompréhensibles au spectateur occidental se mêlent aux bruits ambiants et aux percussions avec beaucoup de cohérence.
Si le scénario s’y prête, la musique « contemporaine » (orientée souvent plus rythmiquement que lyriquement) est plus facile à utiliser dans cette conception de partition sonore qui englobe tous les sons, de la porte claquée à la musique... Les plus libres sont les réalisateurs d’animation (dessins animés, etc.)... On comprend qu’il est difficile de marier un concerto de Vivaldi avec le bruit d’une porte qui se ferme, ce n’est pas impossible, c’est plus délicat. Bien sûr, si c’est un film en costumes !... Aujourd’hui, les bruits font tellement partie de notre environnement qu’il vaut souvent mieux travailler sur ce qu’on a l’habitude d’entendre (comme la ville) que de retomber sur de vieux schémas. Or, la musique des films actuels ressemble à celle d’autrefois (sauf qu’en général elle est moins bonne). Une musique originale a l’avantage d’être entendue pour la première fois. La référence sera toujours la référence au film. Si on utilise Vivaldi, on fera référence non seulement à ce qu’évoque Vivaldi historiquement, mais à toutes les circonstances ou chaque spectateur l’aura entendu. Tout dépend de l’effet qu’on désire obtenir.
D’autre part, il ne faut pas sauter sur la première idée : imaginons que l’on ait besoin de God Save The Queen pour une séquence. Il ne faudra pas forcément se précipiter sur l’interprétation de telle ou telle harmonie, il faudra bien étudier le scénario avant de choisir l’Orchestre des Gardiens de la Paix ; l’hymne anglais pourra peut-être convenir dans l’orchestration de Verdi (l’Hymne des Nations), ou dans celle de Benjamin Britten pour chœurs d’hommes, ou dans la version d’un compositeur américain, Charles Ives, qui a réalisé des variations sur l’hymne (America Variations) en 1891 qui sont d’un humour extraordinaire, de la musique de film sans film! Il faudrait aussi chercher du coté de Stockhausen (Hymnen). Tout dépend de l’effet qu’on désire obtenir.



Mélodrama

Il est intéressant de traiter les bruits de la même manière, afin que le rythme des sons et celui des images en créent un troisième, celui du cinéma. On choisira les bruits pour leur valeur dramatique, par leur timbre, leur intensité, leur durée, éventuellement leur hauteur. En séparant arbitrairement (afin de faciliter le montage) les sons ponctuels et les ambiances. L’idéal serait de travailler sur le texte également, la sonorité des mots, le choix des voix des acteurs, leurs accents, en collaboration avec le metteur-en-scène (qui est charge de la direction des acteurs).
À l’Opéra, il est préférable d’avoir des chanteurs qui ont le physique de leur rôle. Au cinéma, on a trop tendance à se préoccuper presque exclusivement du physique. Quel dommage ! On imagine mal Mélisande (dans Pelléas et Mélisande, opéra de Claude Debussy) interprétée par une grosse dame. Le succès de Callas vient du fait que c’était aussi une extraordinaire comédienne. L’opéra est la forme la plus proche du cinéma, c’est un spectacle qui réunit les dialogues (avec le livret, travail de l’écrivain), les effets scéniques (comédiens évoluant en costumes au milieu de décors), la musique, les bruits (sauf dans les enregistrements discographiques en studio). C’est le drame en musique : opéra en italien se dit mélodrama. Et cinéma, c’est le mouvement !...



Chut !

La musique est enregistrée dans des studios spécialisés. Les bruits aussi : on enregistre le « son témoin » des plans que l’on tourne, mais il est souvent nécessaire de refaire des sons et de doubler les voix en studio. Imaginons deux personnes qui se promènent à Paris sur les Boulevards à une heure de grande circulation et elles discutent. Si l’une d’elles enregistre leur conversation, le résultat sera un brouhaha où les voix seront perdues ou difficilement audibles. L’ingénieur du son travaille comme l’oreille de ces promeneurs, il « oriente » son écoute, choisit certains sons plutôt que d’autres, il peut « viser » un camelot qui fait son boniment dix mètres plus loin, il privilégie certaines zones.
Il faudra enregistrer séparément la conversation, le brouhaha des voitures, le camelot, etc. et rassembler tous ces éléments au montage pour enfin, les « mixer ». Notre écoute est sélective, physiologiquement sélective. Comme notre vision. Souvent inconscientes. De même que l’on peut passer des années dans la même rue sans remarquer telle enseigne, ou telle porte cochère avec, au fond d’une cour, un petit jardin.
Dans les villes, personne ne regarde le ciel. On n’entend — comme on ne voit — que ce que l’on veut voir, une question d’intérêt, d’éducation, de culture, de fantaisie : d’aucuns revendiquent « je ne vois que ce que je crois »... A.B. et J.J.B.

Illustrations : La grande illusion (Jean Renoir, 1938), La glace à trois faces (Jean Epstein, 1927), Zéro de conduite (Jean Vigo, 1933), Vera Cruz (Michael Curtiz, 1954), Jour de fête (Jacques Tati, 1949), Mary Garden (1902)
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